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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/51

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Cependant, à touches larges et hardies, Basil n’arrêtait pas de peindre, avec cette parfaite sûreté et cette délicatesse achevée qui, tout au moins en art, supposent toujours la force. Il ne remarquait pas le silence.

— Basil, s’écria tout à coup Dorian Gray, je suis fatigué de me tenir debout. Il faut que j’aille m’asseoir au jardin. L’air est étouffant ici.

— Excusez-moi, mon pauvre ami. Quand je suis à mes pinceaux, j’oublie tout le reste. Jamais d’ailleurs vous n’aviez si bien posé. Vous avez gardé une immobilité parfaite. Et j’ai saisi l’effet que je voulais : les lèvres mi-closes, la flamme vive du regard. Je me demande ce qu’Harry a bien pu vous dire pour vous donner cette merveilleuse expression. Sans doute vous a-t-il fait des compliments ? Gardez-vous bien de croire une seule de ses paroles.

— Il ne m’a pas fait, je vous assure, le moindre compliment. Et c’est pour cela peut-être que je ne crois rien de ce qu’il m’a dit.

Enveloppant le jeune homme d’un regard rêveur et langoureux, lord Henry protesta :

— Soyez franc. Tout ce que j’ai dit, vous le croyez. Je vous accompagne au jardin. Il fait une chaleur intenable dans cet atelier. De grâce, Basil, faites-nous servir à boire quelque chose de glacé, quelque chose à la fraise.

— Bien volontiers, Harry. Voudriez-vous sonner ? Dès que Parker viendra, je lui dirai ce que vous désirez. Je reste pour achever ce fond. J’irai vous rejoindre plus tard. Ne retenez pas Dorian trop longtemps. Je me