Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/52

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
32

sens en veine de peindre aujourd’hui, comme jamais. Ce portrait sera mon chef-d’œuvre. Tel qu’il est, c’est déjà mon chef-d’œuvre.

Lord Henry gagna le jardin. Il y trouva Dorian Gray, le visage blotti contre les grappes fraîches d’un lilas, et se grisant de leur parfum comme d’un vin capiteux. Il vint tout près de lui, et lui mettant la main sur l’épaule :

— Voilà qui est sagement agir, murmura-t-il. Rien, si ce n’est les sens, ne peut guérir l’âme, de même que rien, si ce n’est l’âme, ne peut guérir les sens.

Le jeune homme tressaillit et se redressa. Il était tête nue ; la ramure avait rebroussé ses boucles rebelles et mêlé tous les fils de sa chevelure d’or. Ses yeux apeurés s’ouvraient, agrandis comme ceux des dormeurs qu’on réveille en sursaut ; ses fines narines frémissaient et, sous le coup d’une émotion secrète, ses lèvres tremblantes avaient perdu leur écarlate.

— Oui, poursuivit lord Henry, c’est un des grands secrets de la vie : guérir l’âme par les sens, guérir les sens par l’âme. Vous êtes une étonnante créature. Vous savez plus de choses que vous n’en croyez savoir, et aussi bien vous connaissez moins de choses que vous n’aspirez à en connaître.

Dorian Gray fronça les sourcils et détourna la tête. Il ne pouvait se défendre d’aimer ce grand et beau jeune homme, debout près de lui. Sa figure romanesque, son teint olivâtre, son air de lassitude, l’attiraient à l’envi. Sa voix grave et dolente exerçait sur lui une véritable fascination. Ses mains elles-mêmes, fraîches et blanches comme des fleurs, avaient un charme étrange. Leurs