dans toute son horreur. À présent, où que vous alliez, votre charme rayonne sur le monde. En sera-t-il ainsi toujours ?… Vous avez un visage d’une extraordinaire beauté, monsieur Gray. Ne froncez pas les sourcils. C’est un fait. Or la Beauté est une des formes du Génie. Que dis-je ? Elle surpasse même le Génie, n’ayant pas comme lui à se démontrer. Elle est une des réalités suprêmes de ce monde, comme l’éclat du soleil, comme l’éveil du printemps, comme le reflet dans une eau sombre de cette conque d’argent qu’on appelle la lune. La Beauté ne se discute pas. Elle règne de droit divin. Elle fait prince quiconque la possède. Vous souriez ? Ah ! vous ne sourirez plus, quand vous l’aurez perdue. On dit parfois que la Beauté est toute superficielle. Peut-être. Moins superficielle, en tout cas, que la Pensée. À mon sens, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n’y a que les esprits légers pour ne pas juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible… Oui, monsieur Gray, les dieux vous ont été bienveillants. Mais, ce qu’ils donnent, les dieux sont prompts à le reprendre. Vous n’avez que bien peu d’années à jouir vraiment, parfaitement et pleinement, de la vie. Votre jeunesse s’en ira, votre beauté avec elle, et vous découvrirez tout à coup qu’il faudra faire votre deuil des triomphes, ou bien vous contenter de triomphes médiocres, rendus plus amers que des défaites par le souvenir glorieux du passé. Chaque mois qui s’évanouit vous rapproche d’une horrible épouvante. Le Temps vous jalouse et guerroie contre vos lis et vos roses. Un jour votre teint sera
Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/54
Apparence