pris en riant, puis oubliés. Ils étaient restés sans influence sur lui. Mais alors était survenu lord Henry Wotton, avec son étrange panégyrique de la jeunesse, puis le terrible rappel de sa brièveté. Cette conversation l’avait aussitôt frappé et maintenant que l’extase l’immobilisait devant l’image de sa propre beauté, voici que dans une clarté fulgurante, il en saisissait toute la vérité. Oui, un jour viendrait où son visage serait creusé de rides et flétri, ses yeux vagues et éteints, la grâce de ses lignes alourdie et faussée. L’écarlate s’effacerait de ses lèvres et ses cheveux perdraient leur or fluide. La vie, à mesure qu’elle formerait son âme, déformerait son corps. Il lui faudrait devenir horrible, hideux, grotesque.
À cette pensée, il se sentit transpercé d’une douleur aiguë comme une lame, un frisson le secoua jusqu’en ses fibres les plus secrètes. Ses yeux prirent un bleu sombre d’améthyste et s’embuèrent de larmes. Il lui semblait qu’une main de glace s’était posée sur son cœur.
— Le portrait ne vous plaît-il pas ? demanda enfin Hallward, un peu piqué par le silence du jeune homme et ne sachant à quoi l’attribuer.
— Naturellement il lui plaît, dit lord Henry. À qui ne plairait-il pas ? C’est une des maîtresses pièces de l’art moderne. Je vous en donnerai ce que vous voudrez, mais je tiens à l’avoir.
— Je n’en suis pas le propriétaire, Harry.
— Et à qui donc appartient-il ?
— Mais à Dorian, répondit le peintre.
— Voilà un garçon qui peut s’estimer heureux.