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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/60

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— Oh ! quelle pitié ! murmura Dorian Gray, les yeux encore fixés sur son portrait. Quelle pitié ! Je deviendrai vieux, horrible, repoussant. Et cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera jamais plus âgée que ce jour de juin. Oh ! que n’est-ce le contraire ! Que n’est-ce à moi de rester toujours jeune, au portrait de vieillir ! Pour ce miracle, je donnerais tout. En vérité, il n’y a rien au monde que je ne fusse prêt à sacrifier ! Pour ce miracle, je donnerais mon âme.

— Voilà un arrangement qui ne vous conviendrait guère, Basil, fit en riant lord Henry. Il serait plutôt fâcheux pour votre œuvre.

— Je m’y refuserais avec la dernière énergie, assura Hallward.

Dorian Gray se retourna vers lui et dit, en le fixant :

— Je crois, en effet, que vous refuseriez, Basil. Vous préférez votre art à vos amis. Je ne compte pas plus pour vous qu’une figurine de bronze vert. À vrai dire, je compte à peine autant.

Le peintre le regarda, stupéfait. Ce langage était si peu celui de Dorian. Qu’était-il donc arrivé ? Le jeune homme paraissait vraiment irrité. Le sang lui montait au visage et ses joues étaient en feu.

— Oui, poursuivait-il, vous faites de moi moins de cas que de votre Hermès d’ivoire ou de votre Faune d’argent. Eux, vous les aimerez toujours. Moi, combien de temps vous plairai-je ? Jusqu’à ma première ride, sans doute. Je sais maintenant qu’en perdant la beauté, petite ou grande, on perd tout. C’est à votre peinture que je dois cette leçon. Lord Henry a parfaitement raison. La