— Harry, je ne veux pas me quereller à la fois avec mes deux meilleurs amis ; mais, à vous deux, vous me rendez haïssable la plus parfaite de mes œuvres, et je m’en vais la détruire. Qu’est-ce, après tout, qu’un peu de toile et de couleur ? Je ne souffrirai pas que ce portrait vienne gâter nos trois existences.
Dorian Gray leva hors des coussins sa tête blonde et, les traits défaits, les yeux rougis de larmes, observa Basil. Le peintre alla droit à sa grande table de bois blanc, devant la fenêtre à large rideau. Que faisait-il donc ? Ses doigts couraient dans le fouillis des pinceaux séchés et des tubes d’étain. Que cherchait-il ainsi ? Oui, c’était cette fine lame d’acier flexible, le long couteau à palette. Et l’ayant enfin trouvé, il s’apprêtait à éventrer la toile.
Étouffant ses sanglots, le jeune homme bondit de la couche, courut à Hallward, lui arracha le couteau des mains et le lança au fond de l’atelier.
— Oh ! non, Basil, oh ! non ! ce serait un meurtre !
— Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon tableau, Dorian, dit froidement le peintre, à peine revenu de sa surprise. Je n’osais plus y compter.
— L’apprécier, dites-vous ? Mais je l’adore, Basil. Je sens qu’il fait partie de moi-même.
— Eh ! bien, mon cher, sitôt que vous serez sec, on vous vernira, on vous encadrera, on vous portera à domicile ; et là, vous ferez de vous-même tout ce que bon vous semblera.
Et traversant la pièce, il sonna pour le thé.
— Vous prendrez bien le thé, Dorian ? Et vous