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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/70

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monsieur, du premier au dernier, ne sont qu’une vaste blague. Quiconque est gentleman en sait toujours assez ; et à tout autre qu’un gentleman la science ne peut être que nuisible.

M. Dorian Gray ne figure pas aux Livres Bleus, oncle Georges, fit placidement lord Henry.

M. Dorian Gray ? Qui est-ce ? demanda lord Fermor, en fronçant ses sourcils chenus et broussailleux.

— C’est là ce que je viens vous demander, oncle Georges. Ou, plus exactement, je sais qui est Dorian Gray. Il est le petit-fils du dernier lord Kelso. Sa mère était une Devereux : lady Margaret Devereux. C’est sur sa mère que je voudrais vous interroger. Comment était-elle ? Qui avait-elle épousé ? De votre temps, vous avez connu tout le monde, ou peu s’en faut : sans doute la connaissiez-vous, elle aussi. M. Gray m’intéresse beaucoup en ce moment. Nous venons de faire connaissance.

— Le petit-fils de lord Kelso, répétait le vieux gentleman, le petit-fils de lord Kelso !… Eh ! oui, j’ai intimement connu sa mère. Je crois même que je me trouvais à son baptême. Cette Margaret Devereux était une jeune fille d’une extraordinaire beauté. Tous les hommes pensèrent devenir enragés le jour où elle s’enfuit en compagnie d’un jeune homme sans le sou, un garçon de rien, monsieur, officier subalterne dans un régiment d’infanterie, ou quelque chose d’approchant. Oui, je me rappelle toute l’histoire comme si elle datait d’hier. Le pauvre diable fut tué en duel à Spa, quelques mois après son mariage, et il courut, à ce sujet, d’assez vilains bruits. On raconta que Kelso avait soudoyé un