Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/71

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
51

aventurier belge, une ignoble brute, pour insulter publiquement son gendre ; qu’il l’avait payé, oui, monsieur, payé pour cette besogne ; et que le spadassin avait embroché son adversaire sans plus de façon qu’un simple pigeonneau. L’affaire fut étouffée, mais au club, sambleu, Kelso resta un bon bout de temps à manger seul sa côtelette. Il ramena sa fille avec lui, m’a-t-on dit, mais jamais, depuis lors, elle ne lui adressa la parole. Oui, ce fut une vilaine affaire. À son tour, la jeune femme mourut dans l’année. Elle aurait laissé un fils, me dites-vous ? Il ne m’en souvenait pas. Quelle tournure a-t-il, ce garçon ? S’il ressemble à sa mère, il doit être bien joli.

— Oui, très joli, approuva lord Henry.

— Espérons qu’il tombera en bonnes mains, continua le vieillard. Il aura le gros sac si Kelso a fait pour lui ce qu’il devait. Sa mère aussi avait de la fortune. Elle avait hérité, par son grand-père, de tous les biens des Selby. Ce grand-père détestait Kelso. Il le jugeait un vilain ladre. Ce qu’il était en effet. Il vint à Madrid durant mon séjour. Ma parole, j’eus honte de lui. La reine me demanda plusieurs fois quel était ce seigneur anglais qui ne payait jamais un cocher sans se quereller. On en fit des gorges chaudes. Je n’osai d’un mois reparaître à la Cour. Espérons qu’il aura mieux traité son petit-fils qu’autrefois les cochers de fiacre.

— J’ignore, répondit lord Henry. J’imagine qu’il sera à l’aise un jour. Il n’est pas encore majeur. Mais il a Selby. Je le tiens de sa bouche… Ainsi, sa mère était très jolie ?