palpable d’une réalité plus haute : combien tout cela était étrange ! Il se rappelait une théorie presque semblable dans le passé. N’était-ce pas Platon, cet artiste de la pensée, qui le premier l’avait exposée ? N’était-ce pas Buonarotti qui l’avait sculptée dans le marbre polychrome d’une suite de sonnets ? Mais qu’elle reparût dans notre siècle, là était l’étrangeté !… Oui, il s’efforcerait d’être pour Dorian Gray ce que l’adolescent avait été, sans le savoir, pour le créateur du merveilleux portrait. Il chercherait à le dominer. N’était-ce pas déjà fait à demi ? Il amènerait cette âme merveilleuse à se perdre dans la sienne. Quelque chose le fascinait dans ce fils de l’Amour et de la Mort.
Tout à coup il s’arrêta et regarda autour de lui. Il s’aperçut qu’il avait dépassé, de quelques maisons, la porte de sa tante et, riant en lui-même, il revint sur ses pas. Quand il entra dans la pénombre du vestibule, le maître d’hôtel lui dit qu’on était à table. Il abandonna à l’un des valets de pied sa canne et son chapeau et passa dans la salle à manger.
— En retard, comme toujours, Harry ! lui cria sa tante, avec un hochement de tête réprobateur.
Après une excuse banale, il prit place à côté d’elle et fit, du regard, le tour des invités. D’un bout de la table, Dorian, rougissant de plaisir, le salua timidement. En face, était la duchesse de Harley. Cette dame, aimée de quiconque l’approchait, pour sa bonne humeur et son bon caractère, présentait ces proportions architecturales imposantes que les historiens contemporains, quand ils parlent de femmes autres que des duchesses, décrivent