Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/82

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
62

— L’humanité se prend trop au sérieux. C’est le péché originel de notre monde. Si l’homme des cavernes avait su rire, le cours de l’histoire eût été changé.

— Vous, au moins, vous êtes réconfortant, gazouilla la duchesse. Jusqu’ici, chaque fois que je venais chez votre chère tante, je me sentais un peu coupable de ne pas m’intéresser le moins du monde à l’East-End. Désormais, je pourrai la regarder en face sans rougir.

— Une légère rougeur n’a rien que de charmant, duchesse, observa lord Henry.

— Oui, mais seulement sur un jeune visage, répondit-elle. Quand une vieille femme comme moi rougit, c’est un très mauvais signe. Ah ! lord Henry, vous devriez bien me dire comment redevenir jeune !

Il réfléchit un instant. Puis, la regardant par-dessus la table, il demanda :

— Vous rappelleriez-vous, duchesse, une grosse folie que vous auriez commise dans vos jeunes années ?

— Bien plus d’une, je le crains, confessa-t-elle.

— Eh bien, recommencez à les commettre toutes ! dit-il gravement. Qui veut retrouver sa jeunesse, n’a qu’à reprendre ses folies.

— Oh ! la délicieuse théorie ! s’exclama-t-elle. Je m’en vais la mettre en pratique, sans faute.

— Dangereuse théorie ! laissa tomber sir Thomas, de ses lèvres serrées.

Lady Agatha secoua la tête, mais ne put se défendre de trouver l’idée amusante.

M. Erskine écoutait.

— Oui, continua lord Henry, c’est un des grands