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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/92

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— Qui est-ce ?

— Elle se nomme Sibyl Vane.

— Jamais entendu parler.

— Ni vous, ni personne. Mais croyez bien qu’on en parlera un jour. C’est un génie.

— Il n’y a pas de génies féminins, mon cher. Les femmes forment un sexe purement décoratif. Elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante. La femme représente le triomphe de la matière sur l’esprit, comme l’homme représente le triomphe de l’esprit sur la morale.

— Harry, voulez-vous bien vous taire !

— Mon cher Dorian, c’est la pure vérité. En ce moment je suis plongé dans l’analyse des femmes ; je parle donc en connaissance de cause. Le sujet n’est pas aussi impénétrable que je l’avais craint tout d’abord. Je ne trouve, en définitive, que deux espèces de femmes : les simples, et les fardées. Les premières sont fort utiles. Qui veut passer pour un homme respectable n’a qu’à les mener souper. Les secondes, en revanche, sont tout à fait charmantes. Sur un point, pourtant, elles se trompent. Elles se fardent pour tâcher de paraître jeunes. Nos grand’mères se fardaient pour tâcher de causer brillamment. Dans ce temps-là le rouge et l’esprit allaient de pair. Mais que tout cela est loin de nous ! Aujourd’hui, pourvu qu’elle arrive à paraître de dix ans plus jeune que sa fille, la femme est au comble de ses vœux. On ne cause plus. Il n’y a que cinq femmes à Londres dont la conversation soit désirable. Et encore, sur les cinq, deux ne pourraient se montrer dans la