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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/96

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— Sans doute, le Jeune idiot ou le muet innocent. Nos parents faisaient leurs délices de ce genre de pièces. Plus je vis, Dorian, et plus vivement je sens que ce qui suffisait à nos pères, ne nous suffit plus aujourd’hui. En art comme en politique, les grands-pères ont toujours tort.

— Cette fois le spectacle nous aurait suffi, Harry. C’était Roméo et Juliette. J’éprouvai bien, je l’avoue, quelque malaise, à l’idée de voir jouer du Shakespeare en un tel lieu. Mais en même temps, je me sentais pris d’une sorte de curiosité. À tout hasard, je résolus d’assister au premier acte. Un détestable orchestre, qu’un jeune Hébreu conduisait au son d’un piano fêlé, faillit me mettre en fuite. Enfin le rideau se leva et l’on commença la pièce. Roméo était un gros homme d’âge respectable, les sourcils grimés au noir de bouchon, une voix rauque de tragédie et la rondeur d’un tonneau de bière. Mercutio n’était guère moins mauvais. Le rôle était tenu par un comédien de bas étage, qui l’assaisonnait de mots de son cru et paraissait au mieux avec le parterre. Ils étaient grotesques, l’un et l’autre, autant que les décors. Tout cela semblait sortir d’une baraque de village. Mais Juliette, Harry ! Figurez-vous une jeune fille de dix-sept ans à peine, un visage gracieux comme la fleur, et une petite tête grecque où les cheveux enroulés tordaient leurs nattes brunes, des yeux tels que des puits d’amour profonds et violets, et des lèvres semblables à des pétales de rose. De ma vie, je n’avais vu rien d’aussi adorable. Vous m’avez dit un jour que vous étiez insensible aux effets pathétiques, mais