maintenant, dites-moi… — Soyez assez gentil pour me passer les allumettes. Merci. — Quelles sont exactement vos relations avec Sibyl Vane ?
Dorian Gray se leva d’un bond, les joues empourprées, les yeux étincelants :
— Harry, Sibyl Vane est sacrée.
— Seules, les choses sacrées méritent qu’on porte la main sur elles, Dorian, dit lord Henry, d’un ton étrange, une pointe d’émotion dans la voix. Mais pourquoi vous offenser de mes paroles ? Je suppose bien qu’un jour ou l’autre elle sera toute à vous. Quand on aime, on commence toujours par se tromper soi-même, et toujours on finit par tromper son idole. C’est ce que le monde appelle un roman. Je suppose, en tout cas, que la connaissance est faite ?
— Certainement, je connais Sibyl. Le premier soir où je fus à son théâtre, cette horreur de vieux juif assiégea ma loge, sitôt la représentation finie, et s’offrit à me mener dans les coulisses pour me présenter à Juliette. Je l’aurais tué. Je lui répondis que Juliette était morte depuis des centaines d’années et que son corps reposait à Vérone dans un tombeau de marbre. À en juger par son regard ébahi, l’homme s’imagina sûrement que j’avais pris trop de champagne, ou pis encore.
— Cela ne m’étonne pas.
— Puis il me demanda si j’écrivais dans les journaux. Je lui répondis que je ne les lisais même pas. Cette déclaration parut fort le désappointer. Il me confia que les critiques dramatiques étaient tous ligués