Page:William Morris - Nouvelles de Nulle Part.djvu/9

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sortis de la gare, toujours chagrin, et murmurant : « Si je pouvais seulement en voir un ! Si je pouvais seulement le voir ! » mais j’avais à peine fait quelques pas vers le fleuve, que tout mécontentement, tout ennui s’effacèrent de ma pensée.

C’était une magnifique nuit du commencement de l’hiver, l’air était juste assez vif pour ranimer, après la chaleur du compartiment et la puanteur du chemin de fer. Le vent, qui, de l’ouest, avait tourné légèrement au nord, avait éclairci le ciel de tout nuage, sauf une ou deux taches légères qui descendaient rapidement vers l’horizon. Un mince croissant de lune montait dans le ciel, à mi-chemin du zénith ; lorsque je l’aperçus, engagé dans les branches d’un grand vieil orme, je pus à peine me représenter le sordide faubourg de Londres où j’étais, et j’eus l’impression que je me trouvais en quelque agréable campagne, — plus agréable, certes, que n’était le fond de la province, telle que je l’avais connue.

J’arrivai droit au bord du fleuve et m’y attardai un peu à observer, par dessus le haut parapet, l’eau qui descendait vers Chiswick Eyot en tourbillonnant contre la marée montante, et étincelait sous la lumière de la lune : quant au vilain pont d’en bas, je n’y fis pas attention ou n’y pensai pas, sauf un moment, où je fus surpris de ne plus trouver en aval la rangée de lumières. Alors je me retournai vers la porte de ma maison et j’entrai ; et, aussitôt que j’eus fermé la porte, tout souvenir disparut de la