Page:Zola - Les Mystères de Marseille, Charpentier, 1885.djvu/235

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Et il donna les cartes. C’était à Marius de les relever. Il les prit, il les regarda d’un air hébété. Il avait cinq. Il demanda des cartes et n’eut plus que quatre. On abattit les jeux. Le banquier avait trois. Un murmure d’étonnement courut autour de la table. Marius avait gagné.

À partir de ce moment, le jeune homme ne s’appartint plus. Il vécut comme dans un rêve. Pendant plus de cinq heures, il resta là, abattu, écrasé, endormi par la monotonie du jeu, gagnant toujours, ne perdant que pour gagner plus encore. Il jouait avec une audace qui faisait trembler les joueurs, et il gagnait contre toutes les probabilités, il mettait à sec les banquiers qui se succédaient.

Il avait à côté de lui un homme âgé, qui le regardait d’un air stupéfait et envieux. Cet homme finit par se pencher vers lui et par lui demander à voix basse :

« Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire quelle est votre mascotte ? » Marius n’entendit pas. Une mascotte, dans l’argot des joueurs provençaux, est une sorte de talisman qui protège contre la mauvaise chance celui qui le possède. Tous les joueurs sont plus ou moins superstitieux. Chacun d’eux invente une petite divinité protectrice, un moyen de fixer la fortune. Le vieux monsieur parut blessé du silence de Marius.

« Je ne crois pas avoir été indiscret, reprit-il ; j’aurais été curieux de savoir ce qui peut vous donner une pareille veine... Moi, je ne me cache pas, voici ma mascotte. »

Il se découvrit et montra dans le fond de son chapeau une image de la Vierge. Si Marius avait eu son sang-froid, il aurait souri. Mais il était tout énervé par plusieurs heures de jeu, il fit un geste d’impatience et continua à empiler l’or devant lui, sans prononcer une seule parole.

Sauvaire, émerveillé de la chance de son compagnon, était venu se placer derrière sa chaise. Il aimait mieux voir jouer que de jouer lui-même. La vue de grosses