Pages d’Italie/L’Italie en 1818

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 3-191).
L’ITALIE EN 1818


21 septembre 1818.


préface de la seconde édition


Excuse



Quand une jolie femme voit qu’on met du noir dans son portrait elle se fâche et arrête la main du peintre. Mais par malheur les ombres sont dans la nature et sans ombres, il n’y aurait point de parties brillantes. C’est ce qui fait que tout est si terne à la Cour, dans ce plat domaine de la flatterie. Les nations prises collectivement seraient comme les jolies femmes si elles avaient quelque chose de joli ou d’aimable. On peut dire que rien n’est bête comme une nation. C’est que les gens d’esprit ne se chargent pas de plaider ces sortes de causes, ce sont les sots qui, n’ayant rien à dire et s’armant du droit incontestable que leur donne leur immense majorité, se chargent d’ordinaire de ces accusations d’attentat à l’honneur national, au caractère d’un peuple et autres balivernes. Il est évident que les nations de l’Europe n’ayant entre elles depuis vingt ans aucune relation sérieuse, leur réputation dépend de ce que peut dire ou faire un individu. L’agréable auteur de Waverley, de l’Antiquaire, de Rob-Roy et de tous ces jolis romans écossais si supérieurs à tout ce qu’on fait sur le continent, a été représenté comme attentant à l’honneur national, parce qu’il a osé donner un nom écossais à un scélérat nécessaire à sa fable. Il est vrai que tous les autres personnages sont Écossais, que la scène est en Écosse et que l’histoire d’Écosse, comme toutes les autres histoires, est pleine de crimes et d’atrocités. N’importe, il devait donner le rôle du scélérat à un Turc ou à un Abyssin, car le temps présent est sous la garde des sots de tous les pays. C’est pourquoi, je fais de très humbles excuses à ceux d’Allemagne et d’Italie pour les avoir choqués par quelques désapprobations légères dans la première édition de cet opuscule, je leur déclare que dans le fait je n’ai trouvé, en Italie et en Allemagne, que des gouvernements angéliques faisant exécuter des lois sublimes par leur sagesse, sous des hommes qui étaient tous, et sans aucune exception, des héros de délicatesse, des anges de bonté et des sages à laisser bien loin derrière eux tous ceux de la Grèce. Quant aux choses, elles étaient ce que nous appelons parfaites, c’est-à-dire qu’on s’abstenait sagement des jouissances les plus douces et les moins nuisibles à qui que ce soit et le plus à notre portée que le hasard nous ait données. Si donc, il se trouve dans ce journal quelque homme qui ne soit pas un héros ou quelque femme chez laquelle ne brille pas toutes les vertus d’une Pénélope ou d’une Artémise, c’est pure invention de voyageur dont l’âme noire et ennemie jurée de l’honneur des nations, de la pureté du caractère national etc., etc., etc., etc. ; a besoin de telles inventions pour satisfaire sa rage impuissante. Il va sans dire que tous les poètes sont des Homères ou des Pindares, tous les peintres bien supérieurs à Raphaël, car j’apprends que plusieurs se trouvent offensés de la simple comparaison avec le peintre d’Urbin. Quant aux prêtres actuels, ils laissent bien loin derrière eux les vertus de Fénelon et de Las Cases, on n’a qu’à voir les missions de France. Enfin c’est à tort qu’on a méchamment et traîtreusement osé accuser les cosaques et autres tribus à demi civilisées de l’Asie d’être quelquefois un peu pillards. Rien n’est plus calomnieux et nous leur devons beaucoup de reconnaissance. Les gens assez jacobins pour avoir des doutes à cet égard n’ont qu’à voir[1] le jugement de Villefranche[2] (Bibliothèque historique).

Il reste donc bien entendu que tout ce qui est censuré le moins du monde dans ce journal est de pure invention. L’auteur étant fort sujet au spleen, quand il lui vient des idées sinistres, au lieu de prendre des pistolets pour se brûler la cervelle, ou une belle chaufferette de charbon pour s’asphyxier, a recours à sa plume, il trace quelque calomnie bien noire contre le caractère national des Italiens ou des Anglais et le voilà soulagé. On ne doit point être étonné de ce remède inventé depuis quelques années par les nobles écrivains payés à tant la toise par les gouvernements[3].

Enfin, l’auteur a une raison de délicatesse pour ne dire aucun mal de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Italie. Il a vécu plusieurs années dans ces pays. Il doit avouer qu’il a pris un grand nombre de repas dans les auberges. Il a trouvé chez plusieurs négociants, en hiver, des draps bien chauds pour se couvrir, en été, des nankins bien frais. De plus, il a été indisposé plusieurs fois et a reçu les soins de plusieurs médecins. Il est évident que, d’après les règles les plus élémentaires de l’honneur, il doit une reconnaissance éternelle à tant de braves gens. Il est vrai qu’il les a bien payés. Mais il n’en est pas moins évident qu’ils n’agissaient que pour l’obliger et qu’il serait affreux de payer leur généreuse hospitalité par des plaisanteries sur les petites faiblesses auxquelles tant de héros de divers métiers peuvent être sujets. Que deviendrait le voyageur si nous prenions l’argument, et que nous le représentassions introduit dans ces réunions choisies qu’on appelle salles de spectacles, n’écoutant les délicieuses cantatrices du pays ou ses musiciens renommés que dans la noire intention de juger de leur talent, c’est-à-dire de louer le bon et de critiquer le mauvais.

Dans son long pèlerinage loin de sa patrie, l’auteur a été admis dans plusieurs sociétés où sans doute on se sera bien gardé de rire de ses ridicules, de son accent, de ses bévues ; il professe trop d’estime pour les Italiens pour les croire coupables de pareils crimes. Il est trop évident qu’on ne l’admettait pas dans ces sociétés par le même motif qui l’y faisait aller, le besoin de s’amuser en voyant quelque chose de singulier. Si sans nommer ni les personnages ni la société, et en transportant souvent les récits d’un pays à un autre, et en se montrant religieusement exact à cet égard, il ose dire qu’il a trouvé dans telle ville des hommes à prétentions ou des femmes prudes et ennuyeuses, n’est-il pas évident qu’il outrage toute cette ville qui avait les prétentions les mieux fondées et les plus modestes à la perfection ?

L’auteur confondu n’ajoute qu’un mot, c’est que toutes les anecdotes par lesquelles il a prétendu peindre les mœurs sont de son invention.


Fin


(C’est Michel-Ange peignant un petit paysage. 21 septembre 1818.)





Milan, le 10 janvier 1817[4].


Monsieur,



Je crois utile de rappeler et même de citer les bêtises qu’on imprimait à Paris, en 1779, sur la musique (Œuvres de l’abbé Arnaud, t. II, p. 386) ; cela nous fera réfléchir à la grossièreté des gens qui proclament M. Girodet l’égal de Raphaël. Il est vrai que cela n’a rien d’étonnant dans le pays où l’on écrivait :

« Ah ! Monsieur, au nom d’Apollon et de toutes les Muses, laissez, laissez à la musique ultramontaine les pompons, les colifichets et les extravagances qui la déshonorent depuis si longtemps ; gardez-vous de porter envie à de fausses et misérables richesses et n’invoquez point une manière proscrite par tout ce qu’il y a de philosophes, de gens d’esprit et d’amateurs éclairés en Italie. Quoi ! vous trouverez bon qu’au moment même où l’on devrait porter au plus haut degré l’émotion à laquelle on avait préparé votre âme, l’auteur s’amuse à broder des voyelles et reste, comme par enchantement, la bouche ouverte, au milieu d’un mot, pour donner passage à une foule de sons inarticulés ! De toutes les invraisemblances que vous pourrez dévorer, voyez s’il en est de plus forte et de plus choquante. Que diriez-vous d’un acteur qui, déclamant une scène tragique, entremêlerait ses gestes des lazzi d’Arlequin ?

» Je crois et je dis que la musique vocale italienne s’étant confondue (vers 1779) avec la musique instrumentale, la multitude des petits sons dont on a surchargé les syllabes, a presque toujours détruit l’harmonie propre du vers, et qu’au lieu d’embellir et de fortifier la parole, le compositeur a fait dégénérer la parole en ramage. »

À l’époque où un bel esprit de Paris, l’abbé Arnaud, dictait ses arrêts, Galuppi, Sacchini, Piccini, Paisiello, Guglielmi, Zingarelli, Cimarosa enchantaient l’Italie. Ce n’est pas que je taxe l’abbé Arnaud de mauvaise foi ; mais il faudrait se connaître. Cet académicien ne pouvant pas lire dans son cœur comment la musique plaît, aurait pu trouver l’explication de ce phénomène dans Grimm.

Les Italiens sont en général fort indifférents à tous ces jugements ténébreux. Lorsque je suis à un bal charmant, au milieu de tous les plaisirs délicats, près de Mme de B… et écoutant Mme de Staël, que m’importe que le pauvre pédant qui passe dans la rue s’arrête pour prouver à la porte cochère que je suis dans la boue et dans le froid comme lui ?

Un Vénitien s’est cependant amusé à rassembler ce que les MM. Boutard de la musique écrivaient vers 1770. Voici quelques phrases de son pamphlet qui est une lettre adressée à un Français :

« Permettez-moi, Monsieur, de remercier vos compatriotes de ce qu’ils veulent bien nous apprendre que leur théâtre dramatique passe dans toute l’Europe pour être l’école de la belle déclamation, de ce que leurs chants se saisissent, se retiennent aisément, tandis qu’il en est tout autrement des nôtres.

» J’admire la sagacité qui leur fait sentir que l’idée de musique italienne comporte celle de la légèreté.

» Je les félicite de l’excès de modestie qui leur a persuadé que personne n’a, comme eux, l’intelligence et le discernement nécessaires pour pouvoir donner aux morceaux de grande expression cette dignité et cette grâce que leur procurent les accompagnements coupés ; genre de beauté dans lequel le grand Rameau serait même pour nous un modèle à suivre ;

» De cette finesse de tact par laquelle ils ont découvert que les Italiens (moins habiles qu’eux quant aux principes raisonnés de l’art et naturellement abandonnés aux désordres de l’imagination) semblent nés avec un penchant à la négligence qui ne leur permet de viser qu’à l’effet ;

» De ce que la musique italienne ne comporte ni variété, ni ordonnance, ni distribution ;

» De la bonté qu’ils ont de nous avertir que le récitatif français tient au genre de la déclamation dramatique, au lieu que le nôtre n’a qu’une espèce de vérité accompagnée d’un air roide et sauvage, que le bon goût n’a jamais dicté, et que nous le chantons de la même manière dont parlent les matelots, ou dont les crocheteurs crient sur le port de Venise ;

» De cette surabondance de sentiment, qui leur dit que Senailler, Leclerc, Talleman, et autres aussi connus, ont fait de la musique italienne, tandis que Jomelli, Hasse, Terradeglias et Pergolèse n’ont fait que de la musique instrumentale ;

» De cette naïveté avec laquelle ils avouent que le chant français est d’un ton si naturel, qu’on n’a rien à y désirer du côté de l’expression, et que cet air, simple et ingénu est un don de la nature qu’on ne saurait leur disputer ;

» De ce qu’étant doués plus heureusement que nous, ils ne peuvent trouver que de la folie et un genre outré dans notre musique ;

» De ce qu’enfin le chant français est toujours au-dessus de l’ariette italienne, qui n’inspire jamais le sentiment ou ne l’atteint guère que pour aller bientôt au delà et le défigurer aussitôt qu’elle a pu le saisir. »

Voilà exactement ce que l’on imprimait de 1770 à 1779, dans les journaux français d’alors. Ne croit-on pas lire un bel article de MM. Boutard, ou Aimé Martin, ou Charles Nodier ?





23 mars 1817.

Paris[5].



Il n’y a plus d’acteurs depuis qu’il n’y a plus de sifflets.

Pour que le génie des artistes français, si génie y a, ne soit pas tout à fait avili par l’antichambre du ministre, on pourrait permettre aux assemblées électorales de commander un tableau pour leur département. C’est la réunion la plus passionnée du royaume.

Il faut que les arts tiennent à un sentiment et non à un système.

Chaque année la chambre des Députés pourra dépenser vingt mille francs pour un tableau ou une statue. Les premiers choix seront ridicules, mais le ridicule corrige le ridicule, et rien ne corrige les intrigues intérieures d’un Institut.

Les artistes français, je ne parle que des morts, n’étaient que des ouvriers endimanchés. La science de l’homme est pour eux lettres closes. Il n’en était pas tout à fait de même de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. Pergolèse et Mozart étaient des gens emportés par les passions. Ici on loue beaucoup un jeune artiste quand il est ce qu’on appelle sage.





Sur l’énergie en Italie[6]


Sienne, le…



Au moyen âge, dans le reste de l’Europe, des seigneurs féodaux qui écrasaient leurs domaines furent écrasés à leur tour par les rois, par exemple, Louis XI. L’énergie ne pouvait donc naître que dans quelques centres de seigneurs féodaux ou dans le roi, tous gens facilement étiolés par la richesse.

En Italie, tous les caractères ardents, tous les esprits actifs, étaient inévitablement entraînés à se disputer le pouvoir, cette jouissance délicieuse et peut-être au-dessus de toutes les autres pour des gens défiants, du moins plus durable. Milan, Gênes, Florence, Rimini, Urbin, Sienne, Pise, Plaisance et vingt autres villes étaient dévorées par les flammes des factions. Leurs citoyens sacrifiaient avec joie à leur ambition politique, le soin de leurs intérêts privés et la défense de ce que nous appelons les droits civils. De là, ce conflit éternel des familles puissantes, dont l’histoire domestique est si singulière, cette lutte violente des factions, ce long enchaînement de vengeances, de proscriptions, de catastrophes.

Voilà le foyer qui produisit les guerres interminables et acharnées de ville à ville. Par exemple, de Sienne et Florence, de Pise et Florence, etc. ; et enfin les invasions étrangères de peuples qui, armés par un roi, eurent bon marché de petites villes qui s’abhorraient entre elles ; car il ne faut pas le dissimuler, en même temps que l’énergie, le moyen âge a laissé en Italie la funeste habitude de la haine. C’est là, dans ce climat enchanteur, que cette funeste passion éclate dans toute sa force. Les tyrannies soupçonneuses, faibles et atroces, qui gouvernèrent l’Italie de 1530 à 1796, ont changé la prudence du moyen âge en sombre méfiance.

De là, la première qualité d’un cœur italien, je parle de ce qui n’est pas réduit à la stupidité par le christianisme ou la tyrannie, est l’énergie ; la seconde, la défiance ; la troisième, la volupté ; la quatrième, la haine.

Les Italiens, à l’exemple des Romains, que Pétrarque leur avait expliqués, entendaient par le mot de liberté la part que chaque citoyen devait avoir aux élections et délibérations publiques.

Les Florentins voulaient gouverner dans la place publique et au Palazzo di Citta. Nous, nous voulons être tranquilles dans notre salon, et surtout n’être pas choqués au bal par l’insolence d’un noble.

On ne trouve à Florence, au xive siècle, par exemple, que des lois et des habitudes imparfaites pour pourvoir à la sûreté des personnes et des propriétés. Il n’était pas encore question de la liberté de l’industrie, des opinions et des consciences.

Des hommes, dont les propriétés, l’industrie et les personnes étaient si mal garanties, et qui ne connaissaient presque pas la liberté civile, perdaient tout quand, au lieu de nommer leur conseil sur la place publique, ils venaient à être gouvernés despotiquement par le chef de la famille noble la plus puissante de leur ville. Ce tyran sanguinaire se trouvait sans lois pour le contenir, ou même pour le diriger ; car, quand il eut de l’esprit, ce tyran sentit qu’il était de son intérêt d’être juste ; par exemple : Castruccio. Il faut soigner le cheval qui nous porte. Au milieu de tant de dangers, comment l’honneur aurait-il pu naître ? Comment trouver le temps d’avoir de la vanité ?

Le gouvernement, à moins qu’il ne soit fort et séduisant comme celui de Napoléon, ne passe dans les mœurs qu’au bout d’un siècle. De là les progrès des beaux-arts pendant ce xve siècle, où la liberté (entendez toujours la liberté d’alors, la liberté gouvernante et non jouissante) commençait si fort à languir.

Les tyrans d’Italie, pleins d’énergie, de finesse, de défiance et de haine, et, dans les beaux-arts, d’esprit et de goût, n’eurent jamais aucun talent comme administrateurs : ils se moquaient de l’avenir ; ils écrasèrent l’industrie et le commerce. Volterre, qui comptait cent mille habitants[7], n’en a plus que quatre mille. Jamais ils n’établirent de lois raisonnables ou ne maintinrent de justice équitable.

Enfin, du temps des républiques italiennes, le pape faisait brûler Savonarole, qui avait voulu faire le petit Luther. La liberté des écrits sur les intérêts communs à tous les citoyens, quand les lois l’auraient accordée, aurait été bien assez restreinte par le péril d’offenser les factions dominantes, ou même celles qui pouvaient le redevenir. Dès que l’une d’elles avait saisi le pouvoir, il en était comme chez nous en 1815 ; c’était un crime non seulement de dire, faire ou écrire, mais d’avoir fait, dit ou écrit quoi que ce soit contre elle.

À chaque révolution d’une ville la volonté des vainqueurs réglait tous les droits et tous les devoirs. Il ne restait aux vaincus qu’une ressource, celle de tenter, à leurs risques et périls, de vaincre à leur tour.

Comment diable n’être pas énergiques avec le soleil et les richesses d’Italie, et quatre siècles de ce joli petit gouvernement ?

Il n’y avait un peu d’exception pour tout cela, et un peu de fixité qu’à Venise. Aussi les Vénitiens étaient-ils devenus les Français de l’Italie, gais, spirituels et sans énergie[8]. Avec une énergie brûlante ou sombre, suivant qu’on est dans une veine de bonheur ou d’adversité il est impossible d’être gai, spirituel, léger. L’esprit a l’habitude de mettre trop d’importance à tout ; dès qu’on est indigné, l’on ne peut plus rire, ni sourire.





Réflexions sur Otello


Milan, le 9 février 1818.
Lettre à Vigano

Monsieur,


Je voudrais que le dernier acte d’Otello s’ouvrît par Desdemona marchant tristement et exprimant à deux de ses dames qu’elle a de sinistres pressentiments. Elle demande sa harpe et elle joue l’air Voi che sapete che cosa è amore de Mozart dans le Nozze di Figaro. Il faut là un air de Mozart, c’est le compositeur qui exprime le mieux la sombre mélancolie.

Après cet air Desdemona renvoie ses suivantes, fait sa prière au ciel et se couche.

Puisqu’on change le Balabile, ne pourriez-vous pas, Monsieur, puisque ce changement vous convient, le placer à la douzième représentation ? Vous feriez pleurer davantage, les cœurs seraient plus attendris.

2o Je voudrais exprimer, si cela est possible à l’art du ballet, que le mouchoir a été donné à la mère d’Otello par une fée. Otello, en le donnant à Desdemona, lui dirait que suivant ce que lui a dit sa mère tant qu’elle conservera le mouchoir elle sera sûre de son amour. Cela préparerait l’admirable parti que vous en avez tiré dans les Reprises de jalousie du dernier acte.

Les deux changements ci-dessus sont possibles. Je suis fâché qu’il ne soit plus temps d’admettre le troisième.

Pourquoi, Monsieur, avez-vous rejeté le premier acte de Shakspeare ? Ce sénateur dans son palais réveillé par les cris de Iago, Otello sortant au milieu de la nuit, son arrivée au Sénat, son plaidoyer contre Brabantio, père de Desdemona ?

Quels matériaux pour votre génie ! Au reste, si vous avez négligé plusieurs des beautés qui sont dans le Shakspeare traduit par Letourneur, vous en avez mis de nouvelles puisées dans la vraie nature de l’art admirable dont vous faites la gloire. Telle est au premier acte cette admirable Furlana. Quel contraste de cette gaîté si nationale à Venise avec le sombre du dernier acte ! Je suis convaincu, Monsieur, qu’aucun théâtre d’Europe en février 1818 n’a un spectacle aussi magnifique et aussi touchant.

Je suis fâché que le désir d’être régulier vous ait fait rejeter le premier acte si original de Shakspeare.

Encore deux critiques : Pourquoi le Doge, chef d’un gouvernement, reconnu par sa sagesse, destitue-t-il Otello, général utile à la République, parce que le dit général se conduit mal avec sa femme ? Cela n’est pas digne du chef d’un état.

Pourquoi Otello est-il si fort en colère contre Cassio ? une demi-colère suffit. Cette première colère ôte la lumière principale à la colère si hautement tragique du dernier acte.

Du reste, Monsieur, je crois qu’avec Canova et Rossini vous faites la gloire actuelle de l’Italie. Et votre génie est plus neuf ; qu’il y a loin des gambades des grotesques qu’on voyait à la Scala en 1800, à la sublime tragédie d’Otello. C’était le tombereau de Thespis et vous êtes le Sophocle de cet art. Que de belles choses vous pouvez encore tirer de Shakspeare ! Par exemple le ballet de Cymbeline. Jachimo sortant du coffre au milieu de la nuit et contemplant Imogène endormie. La simplicité sublime des deux jeunes gens enterrant…





15 février 1818.
Rome, le…


Jai vu beaucoup de moines pendant mon séjour ici, entre autres des chefs d’ordre. Je leur ai été présenté par la jolie comtesse M. Ce sont des gens très fins qui puisent la connaissance du monde dans les intrigues intérieures de leur couvent. Je leur dois sinon les idées suivantes, au moins les faits certains dont les idées suivantes sont les immédiates conséquences.

De quelques bavardages savants que l’on veuille obscurcir un fait, il reste constant pour l’homme qui sait voir que de l’an 400 à l’an 1200 le gouvernement de l’Église fut représentatif et électif.

J’ai étudié avec mes moines la vie de saint Ambroise, évêque de Milan, qui, ainsi que l’Archevêque saint Charles, fut un grand homme[9]. J’ai vu que le métropolitain de Milan était élu par les principaux ecclésiastiques de la ville qui s’intitulaient Cardinali della sancta chiesa milenese. Les évêques suffragants étaient élus par le clergé de leur ville. Les suffragants étaient sacrés par le métropolitain, et les métropolitains par les suffragants. Le métropolitain décidait les petites affaires, les grandes étaient portées à un concile provincial qui décidait entre autres choses de la validité des élections.

Pour donner dans le moins de mots possible le résultat de la vue générale que j’ai jetée sur l’église du quartier général de Rome je dirai :

1o Que je n’entrerai pas dans la question s’il est utile ou non au bonheur et à la liberté des peuples que la religion romaine subsiste. Je pense que la religion de Hanovre, de Dresde et de Berlin est bien meilleure. Le papisme a de trop mauvaises habitudes.

2o Mais si l’on veut que la religion romaine subsiste[10] il faut :

1. Le mariage des prêtres toutes les fois qu’ils pourront prouver qu’ils ont trois mille francs de rente, indépendamment de leur place.
2. L’exécution des règlements confiée au Pape ou au Roi.
3. On prendra pour point de départ la foi actuelle, les dogmes et les rites, tels qu’ils existent dans chaque état, en un mot l’usage actuel dans chaque état sans remonter aux droits et actes sur lesquels il peut être fondé.
4. On formera un code religieux descriptif de cet état actuel.
5. Le nouveau code religieux et en général les nouveaux règlements ne pourront être faits que de concert entre le Pape, la chambre des évêques et la chambre des curés.
6. Chaque année les deux chambres se réuniront à l’époque indiquée par le Pape ou le Roi et dans la capitale de l’État.
7. Tous les archevêques et évêques formeront une chambre.
8. Les prêtres, autres qu’évêques, réunis à un certain nombre des habitants les plus imposés éliront pour députés un nombre de curés qui, pour la France par exemple, serait de deux cents. Dans chaque assemblée électorale le nombre des laïques sera du quart.
9. Nul ne pourra être évêque s’il n a été cinq ans curé, et, de plus élu député.
10. Le clergé de chaque diocèse présentera pour la place d’évêque deux candidats au pape ou au roi.
11. Cinquante ans après la mise en activité de ce régime, ils nommeront directement l’évêque. Le Roi ou le Pape pourront s’opposer à la nomination, mais ils devront traduire en justice l’évêque élu, et s’il n’est pas condamné il entrera en possession de son siège.
12. Tous les délits ecclésiastiques seront jugés par les deux chambres : celle des évêques et celle des curés.
13. Les curés seront choisis parmi tous les prêtres français et par les deux cents habitants les plus imposés de la cure.
14. Nul ne pourra exercer les fonctions d’Archevêque s’il n’est actuellement marié. Un Archevêque veuf se retirera ou se remariera dans l’année.

Pour dire les mêmes choses en évitant la forme ambitieuse des articles il fallait huit pages. Si d’ici à cinquante ans l’on n’introduit pas l’opinion dans la religion romaine, l’opinion nous donnera ou la religion du Hanovre ou l’indifférence totale pour les religions. Qu’on ose voir l’état réel de la religion en France. Il est tel que l’énoncer passerait pour une impiété et conduirait l’auteur devant les tribunaux. Où trouver un homme qui depuis dix ans se soit confessé ? Et ceux qui se sont confessés n’était-ce pas pour hériter de quelque vieillard, ou pour obtenir la croix d’un Prince ou arriver ? Et parmi nous dès que les tribunaux correctionnels prennent quelque chose sous leur protection, la dédaigneuse opinion ne leur retire-t-elle pas la sienne ?

Même en Italie où la religion romaine est plus puissante et plus odieuse, elle va tomber. Le remède unique est encore la constitution proposée. Joseph II par ses réformes a détruit la religion en Lombardie. Le papisme y fait moins de mal qu’ailleurs et le reste de l’Italie regarde la Lombardie. Seulement le mariage des prêtres est une mesure trop sage pour les yeux faibles encore de la pauvre Italie. Il faut remarquer que Joseph II, en affaiblissant la religion romaine, n’a rien mis à la place. Les prêtres à Milan se trouvent dans cette triste position : ils sont encore assez puissants pour être haïs et pas assez puissants pour se faire craindre.





15 février 1818.
Sur Venise


Lors de la venue d’Attila, des fugitifs de Padoue allèrent former Venise. Aujourd’hui Venise, ville artificielle, n’étant plus soutenue par rien, les familles vénitiennes accourent en foule à Padoue.

En 1790, Venise la superbe avait 180.000 habitants, Venise la misérable est à 84.000 en 1818 et sera à 30.000 en 1850. C’est dommage pour la volupté. Le hasard avait formé lentement pendant dix siècles de tranquillité une foule de bancs de sables, de récifs et de courants desquels naissait forcément la volupté. Chaque état se montrait par ce qu’il avait de plus aimable. Les parties haineuses de l’âme n’étaient pas cultivées. Aucune charte écrite ne peut donner cette Charte des habitudes. Et malheureusement jusqu’ici l’effet le plus assuré des chartes est de réveiller les parties haineuses de l’âme. Au lieu des aimables fats du siècle de Louis XV, nous avons eu le hideux ultra de 1815, avec ses lois d’exception et ses catégories.

Cette pauvre Venise ! Si la circonstance de n’avoir jamais obéi qu’à ses propres lois, faites et conservées par ses propres citoyens, et pendant le long cours de treize siècles de s’être constamment préservée de la conquête est un titre de noblesse, aucune ville connue, pas même l’ancienne Rome, ne peut se vanter d’une noblesse égale à celle de la pauvre Venise. Les Vénitiens n’acquirent point leur sol par l’usurpation et par l’extermination d’autres hommes, mais en créant par une industrie aussi patiente que sagace le sol même sur lequel ils bâtissaient, étendaient leur ville[11], sorte de domination la plus juste de toutes. Là, parmi ces aimables Vénitiens s’est conservé le plus pur sang italien, toujours défendu contre les armées de terre par une mer profonde seulement de deux ou trois pieds, et inaccessible aux vaisseaux. Enfin c’est encore une gloire pour Venise, puisqu’il fallait finir, de ne succomber que sous les armes de ce Napoléon qui sera célèbre dans l’histoire pour avoir fait finir toutes les anciennes monarchies d’Europe et les avoir changées en gouvernements constitutionnels.


23 février 1818.



Tout Venise, son ancien gouvernement, son bavardage dans les Mémorie inutili di Carlo Gozzi, 3 vol.

À développer. (Voir le développement plus bas.)

Sur les décorations, à ajouter, said by Katena.

En 1817 on a eu cent vingt décorations neuves au théâtre de la Scala. On les a payées vingt-quatre sequins chacune à M. Sanquirico. Je crois qu il fournit la toile. Il gagne sur les décorations brisées. Le théâtre San Carlo n’a offert au public en 1817 que quarante-deux décorations.

Le défaut de Sanquiric, c’est le manque de vigueur surtout dans les seconds plans qui paraissent comme à moitié cachés par de la brume. Ses rochers trop blancs et trop frais n’ont nullement l’air majestueux de ces ruines du monde. La verdure n’est pas verte, mais gris bleu. Mais il faut une terrible imagination pour enfanter une décoration nouvelle tous les trois jours. Cet art se maintient vivant parce qu’on ne conserve jamais aucune décoration quelque vivante qu’elle soit.

Venise (Gozzi).

Ce gouvernement était agréable alors, il serait insupportable aujourd’hui. Si Napoléon n’avait pas détruit cet agrément, la marche des choses humaines l’aurait détruit. Le gouvernement de Venise serait aujourd’hui pire que celui de Berne, consolons-nous donc de sa chute.

Une anecdote de Tipo

Habit bleu, chercher la conv[ersation] de Borgo.

Du reste ce G. trop sage pour chercher noise à un torrent.





La liberté de la presse à Milan



Il y avait plus de liberté de la presse à Milan en 1783 quand Verri publia son Histoire qu’en 1818 où l’on défend Beccaria : di delitti e delle pene. On laisse porter du feu dans un lieu où la poudre est mouillée, on a peur de la moindre étincelle dans un lieu où la poudre est bien sèche. C’est comme Catherine II accueillant Diderot et protégeant les philosophes, ou avec ce qu’elle pensait lorsque la Révolution française lui a fait peur. Plusieurs princes étaient à moitié libéraux en 1783, aujourd’hui la guerre à mort est déclarée.

(Approuvé pour le Tour, le 16 février 1818. Promenant dans Milan.)

Verri, son histoire, conversation d’un vieillard instruit et sage, bon et un peu bavard. C’est un élève de Voltaire. Cette manière de bonhomie contraire à celle de Montesquieu, contraire à celle de Dominique, ennuie mais persuade beaucoup et ne laisse rien d’obscur.

16 février.

Comédie improvisée. C’est, Goldoni qui l’a détruite avec l’abbé Chiari, protégé par Carlo Gozzi, homme à qui il n’a manqué que de naître à Paris ou dans quelqu’autre pays raisonnable, pour être un grand comique.

Le métier de Comédien et Chanteur est si agréable au fond en Italie qu’on trouvait en 1770 des gens qui le faisaient malgré le mépris et la pauvreté. Ex[emple] : la Ricci. — Gozzi, vers 60.

Les Comédiennes italiennes vivant avec de la canaille ou des Gonzi, ce sont les amoureux qu’elles trompent, ont une manière de parler ampoulée et affectée même dans leur chambre. Il est impossible qu’elles s’en corrigent au théâtre. Dans la vie l’affecté renaît dix fois contre le naturel une, car l’affecté est modelé sur le goût de la majorité des hommes. Il déplait à l’âme sublime, au grand artiste, etc., etc. Mais les âmes tendres et sublimes sont accoutumées aux mécomptes. Ces gens-là ont trop de plaisir dans le fond de leur cœur pour aller faire du tapage au théâtre. Donc il est impossible de trouver une actrice en Italie qui ait du naturel. Pour le naturel il faut une capitale qui ait au moins dix millions de sujets.
D[ominique] lisant Gozzi, 86.
Les défauts de la Ricci.
20 février 1818.





Qu’est-ce qu’une littérature sans liberté



En France, où depuis la mort de Louis XIV on a l’appui de l’opinion publique, on ne peut pas se faire d’idée du genre de malheur qui opprime la littérature d’Italie. L’homme qui écrit en Italie est un homme notoirement suspect, l’usage donne presque aux ministres le droit de le vexer sans motif. Tous les sots disent : aussi pourquoi écrit-il ?

Ce ne serait rien que de se garder d’offenser les deux pierres dont le Prince protège le statu quo : la religion et l’art de gouverner. Comme on l’a vu en France de 1715 à 1760 il y aurait encore un beau champ pour l’esprit humain. Mais à tout moment il faut s’incliner avec respect devant les erreurs du pédant accrédité auprès du gouverneur de la ville. Le pauvre jeune homme qui s’aviserait de ne pas l’admirer est plus perdu que s’il se fût attaqué au gouvernement lui-même. Dans la prétendue république des lettres italiennes, tous les jeunes gens tremblent devant les vieux. Or, comme la chimie le montrait en France il y a peu d’années, c’est toujours parmi les jeunes gens que la vérité commence à se faire jour. Chaque capitale d’Italie a deux ou trois pédants de soixante ans qui font trembler tout ce qui s’occupe du culte de la vérité parmi les jeunes gens. Ceux-ci ne peuvent les battre que par des traductions des livres estimés à l’étranger ; en Italie le vieux professeur sage eût empêché les Chaptal et les Berthollet de publier leurs idées.

À Paris le levier de la vérité est mis en jeu par le poids immense de l’opinion publique. Un jeune homme n’a qu’à publier un bon livre, le public ne demande pas mieux que d’oublier le vieux pédant qui vingt ans auparavant a traité le même sujet.

Les pédants d’Italie ont la confiance de petits despotes mourant de peur. Je parle des ministres, car les souverains sont tous de bonnes gens qui laissent faire le mal par qui en a envie. Ils disposent de toutes les places de professeurs et de bibliothécaires, places qui font la ressource des trois quarts des littérateurs. Comment ont vécu Parini, Monti, Foscolo ?

Ce système de despotisme des pédants, un des points les plus pernicieux des autres petits despotismes tremblants qui pèsent sur l’Italie, n’arrête pas l’homme de génie, non, mais il empêche la diffusion des lumières.

Et supposons un instant qu’avec le même ressort intérieur Alfieri ou Monti fussent nés à vingt pas du Collège de France qui compte parmi ses professeurs les Cuvier, les Pariset, les Benjamin Constant, les Lemercier, les Tissot, combien de qualités que nous cherchons en vain brilleraient dans leurs chefs-d’œuvre ! Ils auraient dix siècles de vie de plus. Dans trente ans la moitié des ouvrages d’Alfieri et de Monti auront je ne sais quelle couleur d’idées antiques et rétrécies qui fera tomber le livre des mains.

En Italie la vente d’aucun chef-d’œuvre ne peut couvrir les frais d’impression[12]. Si le livre est bon on le contrefait à 6 lieues de là, dans l’état voisin. Comme aucun des journaux n’a de force suffisante pour se maintenir, comme ils ne peuvent pas comme chez nous opposer le Languedoc à l’Alsace, le ministre a toujours peur et ne pardonne jamais. Telle phrase hasardée aujourd’hui par un jeune homme le perdra dans dix ans. Presque partout le rédacteur de la Gazette de la ville est le premier espion qui pèse sur les pauvres gens de lettres.

Le littérateur italien n’est donc jamais dans la situation d’écrire clairement sur un sujet intéressant. Dès qu’un sujet intéresse le public il est défendu d’en parler ; en revanche il est sans cesse porté à écrire avec érudition et élégance sur quelque niaiserie littéraire.

Or l’élégance devient bientôt la chose la plus ridicule du monde dans les pays où la majeure partie des littérateurs n’écrit pas habituellement sur des sujets également intéressants pour l’écrivain et pour le lecteur. Voyez en France l’élégance des Dorat, des Pezay et autres écrivains du règne de Louis XVI. L’esclavage pour lequel l’autel est complice du trône permet un certain nombre d’idées. Lorsque cet état de choses dure depuis un siècle ou deux, il faut nécessairement que la littérature tombe dans le genre bête. Car les âmes fortes cherchent des plaisirs ailleurs que dans la littérature et l’on a épuisé toutes les idées auxquelles il est permis de toucher.

D’ailleurs le despotisme jeune encore laisse passer beaucoup d’idées que quelque temps après quand les âmes sont plus avilies, il se trouve en état de proscrire. Ainsi Napoléon laissait imprimer en 1802 l’Économie politique de Say qu’il défendait ensuite. Ainsi les despotismes italiens au xvie siècle laissaient passer tout ce qui n’est qu’indécent comme le prouve longuement le dictionnaire de la Grusca.

Il y a à Milan, en 1818, un journal littéraire qui se publie tous les trois mois comme l’Edinburgh-Review. Comparez le journal écossais à la Bibiloteca italiana, vous voyez bien que tout ce qui a quelque génie en Italie aimerait mieux se couper le poing que d’écrire.

Écrire n’est plus un moyen de satisfaire son âme[13], et il n’est en Italie aucune âme un peu bien née qui trouve quelque soulagement à parcourir la production du jour.

Un libraire homme d’esprit me disait qu’à Milan, ville de 120.000 âmes, on ne peut jamais vendre plus de cent exemplaires du livre le plus à la mode. Dans chaque petite ville de 6 à 10.000 âmes on en vend quatre à cinq. À Venise un livre à la mode se vend à mille exemplaires. Pour tout bon livre on peut toujours compter sur un débit de trois cents exemplaires en Sicile.

Toute cette organisation intérieure de la littérature n’est point à mépriser. Jamais ici J.-J. Rousseau n’aurait trouvé à imprimer ses cinq ou six premiers ouvrages. Mais surtout l’Italie actuelle repousse absolument les Marmontel, les Duclos, les Saint-Foix, les Lacretelle, les Chamfort, les Dalembert, les Palissot, les Suard, tous les bons écrivains dans le genre médiocres qui font la richesse d’une littérature, en forçant les grands hommes à s’élancer au delà. Marmontel, par exemple, en écrivant des ouvrages qui n’étaient pas absolument plats (sous le côté moral et politique[14]), parvint à amasser un petit pécule de 120.000 francs qui fit le bonheur et la tranquillité de ses vieux jours. En Italie, s’il s’était roidi contre la nécessité, il eût fini comme Gianone. Mais comme les gens de cette dose de génie ne se roidissent contre rien, il eût été un pédant fort considéré dans quelque université.

Donc s’il naît des gens de génie en Italie, ou plutôt si quelque homme de génie peut se montrer au public, il sera né noble ou riche ; et n’ayant pas affaire à un public rendu difficile par les Marmontel et les Suard, il se permettra beaucoup de choses communes.

Adoré dans son pays à cause de la rareté et du patriotisme d’antichambre, il sera souvent ennuyeux pour l’habitant de Londres ou de Paris. D’ailleurs il sera toujours un peu piqué, il aura toujours trop de bile, il réveillera trop souvent des idées désagréables et haineuses, il touchera trop souvent à l’odieux.

Probablement les habitants de Paris étiolés par une politesse excessive ne verront pas se former parmi eux de ces âmes fortes jusqu’à la fureur habituelle, qui pullulent dans ces pays à moitié sauvages, la Corse et le Piémont.

Pour les soldats romains la guerre était un état de repos. Se trouver au milieu des périls, des conspirations, des vengeances et des grandes actions est le seul état de repos que puissent jamais goûter quelques jeunes corses et piémontais de ma connaissance. Dans le genre de l’opera-buffa comme dans le genre des batailles la seule qualité essentielle au grand homme c’est la force. Au fond du génie de Cimarosa et de Napoléon on trouve une qualité commune, c’est la force. Dans un cas l’âme doit mettre sa force à sentir, dans l’autre à agir sur les environnants. À Paris on trouve de tout excepté de la force. Au reste je ne dissimulerai point que les jeunes Italiens chez lesquels j’ai observé cette condition première du grand homme sont loin d’être aimables à notre manière, à la française. Par exemple ils sont toujours eux-mêmes et jamais comme un autre.

À ces grands hommes inconnus qui ne peuvent se montrer par des actions, il ne manque que l’idée d’écrire pour effacer les Alfieri et balancer les Machiavel.





Langue italienne



Ils mettent un amour-propre bien grand et bien irritable à ne se servir d’aucune tournure empruntée du français (un francesismo) et cependant le peu d’idées fines ou un peu pittoresques par leur généralité qu’ils aient en philosophie, en morale, en politique, en grammaire générale, ils les doivent aux philosophes français. Ils veulent exprimer tout cela par des tournures du xve siècle. C’est comme si M. Benjamin Constant ne voulait employer aucune tournure, aucun mot qui ne fût dans Amyot.

Par exemple ils me montraient un ouvrage nouveau du premier poète de l’Italie qui a dit : il fondo della lingua (dans cette phrase le fonds de la langue est formé de mots pris du latin), ils détestent ce francesismo, mais l’image la plus claire et la plus pittoresque à employer ici, n’est-ce pas le fonds de la langue ?

Les hommes qui peuplent la société sont ici plus fins, plus portés par une imagination enflammée qu’en France. S’ils avaient pu depuis trois siècles être naturels en écrivant, leur littérature balancerait la nôtre. Mais tout ce qui a écrit est un sot pédant ou hypocrite ou du moins enchaîné. De là le manque total en italien de tournures vives, nobles, pittoresques, pour exprimer les idées fines. De là le manque de goût qui porte les génies les plus nobles et les plus élevés à employer des images révoltantes et basses[15].

Toutes les prétentions de la noblesse les Toscans les portent dans la littérature et, semblables aux plébéiens de Rome, les autres Italiens crient sans cesse contre la tyrannie, mais dès qu’il s’agit de porter les mains sur elle et de la renverser ils sont saisis d’un respect superstitieux[16].

Les Toscans, tantôt avec la franchise de l’orgueil, tantôt avec toute la souplesse du jésuitisme, veulent faire prévaloir cette maxime : « Tout mot employé en Toscane, même par la canaille, est excellent italien, car l’italien c’est le toscan. »

Les littérateurs de Venise, de Naples, de Milan, de Piémont, disent : « La langue généralement employée par les Italiens qui ont écrit avec succès depuis cent ans est le véritable italien. »

Mais effrayés eux-mêmes de ce qu’ils viennent de prononcer, ils se hâtent d’ajouter[17] : « Car ils ont imité avec sagesse tout ce qu’il y a de bon dans les auteurs cités par la Crusca (i testi di lingua).

Pour les nobles Toscans ce mot de Testi di lingua est comme le mot lég[itimisme] pour les ultra. C’est la boîte de Pandore dont ils font sortir toutes les prétentions et ici aussi, on a la bonté de répondre sérieusement à leur patelinage. On distingue, on avance que toutes les idées philosophiques, morales et politiques ne se trouvent pas précisément dans les auteurs du xiiie siècle, qu’il faut par conséquent prendre aussi quelques tournures dans ceux du xivesiècle, mais les plus hardis ont bientôt peur et comme on n’a de gloire ici que par la pédanterie on ajoute bien vite : « Mais celui qui n’étudiera pas, jour et nuit, les tre centili ne fera jamais rien qui vaille[18]. »

…… les portent sans s’en douter dans leur prétendu toscan, dès qu’ils s’en écartent ils écrivent dans une langue morte. Or, voyez quels chefs-d’œuvre nous devons à des milliers de gens instruits qui depuis cinq cents ans ont écrit en latin, pas même un ouvrage passable.

(Petit mot d’un barbare sur le beau livre de M. Monti. 16 pages in-18.
Commencé le 26 ou le 27 février 1818.)





Proposition de la création d’un comité à Bologne pour la confection d’un dictionnaire[19]



Un député piémontais, un député milanais, vénitien, bolonais, génois, romain, florentin, napolitain, sicilien. Pas plus de quarante ans chacun avec un secrétaire qui n’ait pas plus de trente ans et qui sache parfaitement une langue moderne.

Pendant cinq ans à Bologne, 6.000 fr. au député, 4.000 au secrétaire.

Les députés tirent au sort les neuf premières lettres de l’alphabet.

Le dictionnaire fait co-propriété et est à eux et à leurs familles.

Bases : le dictionnaire de Johnson, celui de l’Académie.

Mars 1818.





Sismondi l’illisible dit de l’Italie en général
Tome 16, page 354



Il n’y a pas un des objets dont nos yeux sont frappés en Italie qui ne serve à prouver et les progrès surprenants qu’avaient faits les Italiens dans tous les arts de la Civilisation avant le xve siècle et leur décadence depuis cette époque. Ils avaient la liberté, en 1530 ils perdirent la liberté. Le reste de l’Europe qui justement alors commençait par la réforme de Luther à avoir un peu de liberté s’empara des jeunes sciences que cette source de tout bonheur avait fait naître en Italie. Et de nos jours l’Italie avilie par les prêtres est obligée de traduire des étrangers pour avoir une histoire passable de ses révolutions et de ses arts (Sismondi, Ginguené, Winkelmann, Aubertin[20] se traduisent en italien avec des notes atténuantes). L’histoire de tout ce qui a existé et de tout ce qui existera peut se resserrer en deux mots : Rien sans la liberté, tout avec la liberté.

Dominique.

Rhi, le…

C’est aujourd’hui dimanche[21]. Je suis surpris et enthousiasmé par la charmante et superbe église de Pellegrino qui apparaît tout à coup à gauche de la route. J’assiste à l’office. Quel chétif troupeau se rassemble dans ce temple auguste ! Ce n’est pas ces gens-là qui ont pu bâtir cette église. Appliquez cela à tout ce que vous voyez de sublime en Italie, pour toutes les actions publiques. Un peuple de géants et de héros est mort en 1530 et a été remplacé par un peuple de pygmées. La grandeur s’est réfugiée dans l’intérieur des appartements où ne peut pénétrer l’œil tout tuant du g[ouvernemen]t.

(To take an other exemple than Rhi and an eglise too by native of the 15 th. Century.) Sismondi : 354.

Rome le (avant Naples pour… de la musique).

La manière d’être libre n’a été inventée que de nos jours (ici le passage de Jefferson).

Ensuite les extraits de 357.

357. — Mais qu’est-ce que cette liberté italienne qui expira en 1530 et qui a commencé la civilisation du monde ?

D’abord ce n’est pas la liberté que l’on trouve à Philadelphie et que l’on rêve sur les bords de la Tamise et de la Seine[22].

La liberté que les badauds voient sous l’Aristocratie anglaise est en arrière des lumières actuelles. La liberté de l’Italie au xive siècle était de longtemps en avant des théories. La preuve c’est qu’on ne la trouve ni dans les lois qui l’étayaient, ni dans les notions de ceux qui la possédèrent, ni dans les coutumes qui naquirent d’elle.

Le mode d’assurer la liberté que nous désirons a été découvert il y a trente ans. La politique est une science qui exige des expériences comme la chimie, et par malheur d’ordinaire il n’y a que des sots qui soient à portée de faire ces expériences. En 1819, l’Europe appelle Liberté la protection du repos (voir la définition de Tracy), du bonheur, de l’indépendance domestique. La liberté des Grecs, des Romains, la ci-devant liberté des Suisses, la liberté des Italiens ne fut que la participation à la souveraineté du pays. On ne pouvait être heureux qu’au Forum, nous, nous voulons être heureux au fond de notre maison.

361. — Les anciens ne connurent pas les droits de l’homme. La liberté fut pour eux un héritage comme la fortune. Dans les Républiques italiennes la liberté fut souvent la propriété d’un certain nombre de familles. Tout le reste fut esclave, mais ce reste maniait le couteau et sut se faire respecter. Les mœurs s’adoucirent après la chute de Florence en 1530, le couteau tomba des mains, l’Esclavage parut, et à la suite ses compagnes fidèles : l’avilissement et la bêtise. Il y a un beau livre à faire : l’éloge de l’assassinat. Il précède toute convention humaine, toute justice. Quand la justice n’est plus que l’arme du plus fort, qu’une dérision cruelle, l’homme rentre dans l’état de nature, l’assassinat redevient un droit. L’immense bienfait de l’autel envers le trône a été de cacher aux peuples cette conséquence. L’Italie fut avilie de 1530 à 1782, il y eut des tyrans abominables et des peuples dans l’excès de la bassesse non pas par le manque mais par la disette d’assassinats. S’il y eût eu plus souvent des tragédies comme celle de Pierre-Louis Farnèse l’histoire ne trouverait pas tant de Gaston de Médicis. Je suis indigné, je viens d’avoir la patience de lire avec Monsignor F… une vingtaine de procès criminels de l’an 1740.

Les Italiens avaient trop de finesse pour ne pas voir que le travail d’un homme libre est plus profitable que celui d’un esclave ; il n’y eut plus d’esclavage domestique dans les aristocraties de Venise, de Gènes, de Luques, par là un peu meilleures que les Républiques des temps anciens. Du reste le mot de liberté à Gênes comme à Venise n’était qu’une sanglante dérision[23].

363. — Ce n’est donc pas un crime dans Napoléon que d’avoir détruit ces gouvernements hypocrites qui n’étaient bons qu’à déshonorer le nom de république. Il était digne des aristocrates anglais de lui en faire un crime impardonnable[24]. Qu’ils apprennent, mais ils le savent mieux que nous, qu’on était plus heureux et plus libre à Venise sous M. Galvagna, préfet du roi d’Italie, que sous le doge Manfrin.

370. — Le gouvernement de Napoléon était beaucoup plus près qu’aucun gouvernement antérieur de reconnaître que l’exercice de toute faculté qui n’a point d’action sur les autres n’est pas du ressort du gouvernement.

Ses préfets, qui ne demandaient que des hommes et de l’argent, convenaient assez souvent que la répression de certaines actions qui peuvent devenir nuisibles était souvent un mal plus grand que les inconvénients qu’elles pouvaient produire.

De 1530 à 1782 les gouvernements d’Italie étant souverainement faibles ne se soutenaient que par l’astuce.

Vous voyez combien ils étaient loin de cette maxime qu’un gouvernement est d’autant plus libre que l’on sent moins son action, qu’il est libre non seulement parce qu’il ne punit que ce que la loi défend, mais encore parce que la loi ne défend pas tout ce qu’elle pourrait défendre.

S. E. M. le Cardinal*** évêque de Novare a dernièrement fait appeler……[25] pour leur dire……[25], mais les citoyens fortifiés par le despotisme (deux mots incompatibles) de Napoléon l’ont envoyé promener.

Les Républiques italiennes n’avaient nulle idée de l’épée du citoyen (la liberté de la Presse). Cette notion ne s’était pas plus présentée à leurs législateurs que l’idée d’électricité à Bacon (à choisir cet exemple).

On trouve à peine dans toute l’histoire de l’Italie deux ou trois exemples d’écrits publiés sur les affaires du gouvernement. On les imprime en pays étrangers et chaque fois qu’on peut atteindre ou les auteurs ou les distributeurs le gouvernement régnant se venge comme les gouvernements se vengent. C’est-à-dire plus que l’homme le plus peureux.

Par instinct on y avait séparé (dans les républiques italiennes) les fonctions administratives des fonctions judiciaires. En général on appelait des étrangers pour juges. Cette mesure si gothique en apparence aurait peut-être sauvé de leur gloire nos tribunaux conventionnels (1818).


Terracine, le…

378. — On jure en France, on ne blasphème pas. Ceci est particulier aux pays des beaux-arts. C’est un de ces vices indices de vertus et que j’aime tant à rencontrer parce que l’hypocrisie n’a pas encore appris à les contrefaire. L’épithète caractéristique du xixe siècle sera l’hypocrite, cela depuis les gouvernements paternels jusqu’aux bons hommes, qui peuplent les salons.

Les Italiens dans leurs accès de colère s’attaquent aux objets de leur culte, ils les menacent et ils accablent de paroles outrageantes la divinité elle-même, le rédempteur ou ses saints. On voit qu’en ce pays, la satiété doit tuer plus rarement l’amour.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

380. — Les gouvernements des Italiens, avant qu’ils eussent laissé échapper le poignard en 1530, poursuivaient une foule de crimes impossibles à bien prouver : le blasphème, la magie, le jeu, le luxe, etc. À Florence la faction des Piagnoni renouvela toutes les plates horreurs dont les puritains ont souillé le caractère anglais dans leurs plates recherches des péchés contre les mœurs. Les mauvaises mœurs furent poursuivies jusque dans l’intérieur des familles par des dénonciations secrètes.

Dans les conseils il faut au xixe siècle délibérer d’abord puis voter. Les vengeances empêchaient toute discussion en Italie, on ne cherchait qu’à voter le plus secrètement possible. De là des précautions vraiment très fines pour envelopper des plus sombres voiles cette action si dangereuse. Chaque conseiller recevait à Florence pour donner son suffrage des fèves blanches ou noires, à Venise de petites boules de buis. La main du votant pénétrait dans l’urne, on ne pouvait voir ce qu’elle y faisait[26].

Au milieu de lois défectueuses comment l’Italie fut-elle libre ?

1o par le poignard. Un peuple a toujours le degré de liberté auquel il force.

2o par les maximes suivantes qui. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .





15 juillet. — J’ai froid.
À placer in the Tour[27]



Les nobles Italiens n’ont pas de de devant leur nom. On peut vivre des mois entiers avec eux sans se douter de leur dignité. Beaucoup des Tyrans du moyen âge étant tombés comme Denis, un avocat de Bologne est comte et le premier médecin de Bergame, M. Guardi, descend des anciens souverains du pays.

V. ne voulant pas applaudir Mozart parce qu’il est allemand.

Les deux mots Piémontais

Si j’étais roi tous mes ambassadeurs seraient Piémontais. C’est le peuple le plus sagace de l’univers. Tout ce qui est frivole ne les arrête pas un instant ; ils mettent sur-le-champ le doigt sur la plaie. En cela bien supérieurs aux Français qui s’amusent à chercher les facettes épigrammatiques[28].

L’on a eu soin de bouleverser les noms et les dates de manière à ce que personne ne puisse être reconnu. L’auteur est bien fâché de ne pouvoir rendre hommage à toutes les personnes qui ont fait pour lui de l’Italie un séjour de bonheur. Mais il n’a pas oublié qu’être désignées dans un livre jacobin comme celui-ci pourrait les compromettre. Il croit s’acquitter à leurs yeux en leur assurant qu’il forme des vœux aussi ardents qu’elles pour que ce beau pays de dix-huit millions d’hommes soit enfin réuni sous un seul roi et une constitution semblable à celle que la France doit à Louis XVIII[29].





17 janvier 1815.



Dans un pays auquel la chute de Napoléon a rendu un roi de cinquante-cinq ans, apparemment sans passions violentes et que les gentilshommes n’ont pas manqué de dire formé à l’école du malheur, voici ce qui est arrivé par rapport aux arts :

Le roi n’étant point retenu par la crainte du ridicule dont les discussions imprimées d’une chambre des Communes peuvent couvrir ses ordres, les habitants de Saluces en apprenant la mort de Bodoni leur compatriote se cotisent pour faire dire une grand’messe en son honneur.

Le ministre se hâte d’écrire qu’en général de telles cotisations sont défendues et que dans le cas particulier ces honneurs sont excessifs pour la mémoire d’un simple artiste.

Les impôts établis par Napoléon n’ont pas été diminués d’un centime. Les Ministres du roi ont eu assez d’esprit pour sentir que la culture du bon sens était dans la monarchie absolue une conspiration perpétuelle.

Cependant la liberté de la presse dans un état voisin et le passage des Anglais inquiétaient. On n’a donc pas osé supprimer l’université. Mais on a réduit à quinze cents francs d’appointement des professeurs qui en avaient quatre mille sous Napoléon et qui n’ont pu acquérir la science qu’ils enseignent que par dix ans d’études. On a fait l’étourderie de nommer ces professeurs à dater du 8 octobre 1814. Puis on s’est aperçu que les cours ne commençaient que le 1er novembre. Pour épargner des appointements de 125 francs par mois on a biffé l’ordonnance et on en a fait une nouvelle datée du 1er novembre. Ensuite on a fait payer à de pauvres diables de savants enrichis par des appointements de cent vingt-cinq francs par mois leur brevet en parchemin signé par le roi cent quatre-vingts francs.

Cette forme d’université a été ouverte par un discours. Mais le ministre a envoyé dire à l’orateur qu’il eût à ne pas nommer Alfieri.

Or, les deux seuls artistes que le pays ait produits depuis un siècle sont Alfieri et Bodoni.

Ajouterai-je qu’un juge homme d’esprit m’a assuré qu’au 10 février 1815 le nombre des assassinats commis depuis le retour du père du peuple égalait la somme des assassinats commis pendant les quatorze ans qu’a duré le despotisme du tyran ? Il y a huit jours qu’un officier a tiré un coup de pistolet au portier d’un homme riche fort en crédit. Comme l’officier était noble, il passa pour fou, on l’a renvoyé passer quelques mois chez son père.

Avant-hier un de ces jeunes gens qui portent des épaulettes a insulté un bourgeois qui lui a donné vingt soufflets et a fini par lui prendre son épée et le fustigea avec cet instrument de l’honneur. Le jeune homme a fait mettre son adversaire en prison où il est pour longtemps[30].

Remarquez que le père du peuple est un brave homme nullement remarquable en mal. Il a rapporté de l’école du malheur si importante sous la plume éloquente de M. de Chateaubriand, l’habitude de siffler des marches et le désir que tous ses sujets qui ne sont pas militaires portent toujours l’habit noir et l’épée.





Théâtre de la Scala


Milan, 20 mars 1816


Al Signor Davide.
Il y une certaine Fleur d’esprit indispensable dans un article Spectacle et qui tient en grande partie aux finesses de la langue dans laquelle on écrit. On présente ici au Signor Davide des idées nues à habiller avec le coloris de Bacelli.



Cest avec un vif plaisir que le public de Milan a revu don Juan. Cette musique singulière a besoin d’être entendue plusieurs fois pour être comprise et nous la sentons bien mieux aujourd’hui qu’il y a un an, quand Galli faisait don Juan. Ce n’est pas que la voix de Bonoldi, puisse être comparée à la sienne. Mais la nature a décidé qu’un séducteur pour toucher le cœur des Dames doit avoir une voix de tenore. La figure de Bonoldi, beaucoup moins marquée que celle de Galli, a l’air plus jeune. Il est deux passages où on l’applaudit toujours, c’est quand de la fenêtre de son casin il dit à Leporello en parlant des masques.

Falle passar avanti
Di che ci fanno onore
et la fameuse interrogation à la statue :
Verete a Cena ?
Je ne parle pas de son duo :
Là ci darem la mano
dont il se tire à merveille, mais dont il partage la gloire avec La Correa. La voix de cette belle Espagnole est toujours superbe, son jeu très bon dans le bouffe et si elle pouvait amincir sa taille elle serait parfaite.

Elle est pleine de feu et de gaîté, ce qu’on ne peut assurément pas dire de la Festa chargée du rôle de donna Anna. Et quelle énergie de passion ne faudrait-il pas pour donner de la vraisemblance et de l’effet à ce morceau sublime, quand les yeux noyés de pleurs et dans le délire de la douleur elle prend son amant pour l’assassin de son père. Comme un abassamento di voce ne lui permet pas de chanter ses airs, nous passerons à la Marcolini qui comme l’année dernière chante faux dans deux ou trois passages, mais qui du reste se donne je ne sais comment une voix plus forte et dans le fameux terzetto qu’on chante en domino avant d’entrer au bal produit un fort bon effet. Mais ce terzetto fait vivement regretter Davide le fils qui l’an dernier faisait don Ottavio. En revanche votre Commandeur de cette année (Cavara) vaut beaucoup mieux que l’autre. J’ai vu plusieurs jolies femmes frémir lorsque du haut de son cheval de marbre il interrompt par des sons si terribles la conversation libertine de don Juan et de Leporello.

Je lui ferai observer seulement qu’au deuxième acte, lorsqu’il a remis son assassin don Juan aux mains des diables, il ne doit pas s’esquiver de la scène en courant, mais marcher d’un pas majestueux et indiquer un sentiment d’horreur. L’affectation tue l’illusion et avec l’illusion l’effet dramatique. Je conseille donc à Cavara de ne pas marcher d’une manière si forcée lorsqu’il se rend au souper de don Juan. Je ne vois pas où il a pris la nécessité de faire des pas énormes et ridicules.

Pacini fait rire. Peu lui importe par conséquent le sentiment de la critique. Sans quoi je lui dirais que dans le fameux trio où il invite la statue à souper ses gestes ne sont que des contorsions dignes des tréteaux, mais qui ne rendent nullement la terreur. Le malheureux qui éprouve cette émotion ridicule, cherche en vain l’usage de ses jambes. Plus il veut fuir avec rapidité, moins il a la force de le faire. Et de là naît son extrême angoisse. Il faut au contraire beaucoup de force et même d’agilité pour se bien tirer des grimaces de Pacini ; il n’a qu’un beau geste, c’est le frissonnement que lui cause la voix du Commandeur. Aussi le public l’applaudit-il chaque soir. (Ici des louanges.)

Si jamais il arrive que le rôle de Leporello soit chanté, le public découvrira un air délicieux. C’est celui qui exprime les diverses qualités que le connaisseur don Juan aime dans les femmes :

Vuol d’estate la magrotta

L’orchestre se tire mieux de la partition de don Juan que la première fois. Cependant il n’a pas encore le nerf et le brio qui rendent celui de Naples le premier orchestre du monde. Il joue toujours comme s’il accompagnait, mais lorsque l’on n’a pas la voix à ménager il faut enlever les ritournelles avec feu, et marquer ferme tous les détails d’orchestre qui chez Mozart ajoutent tellement à l’expression des paroles. Je puis me tromper, mais en général l’expression me paraît molle et souvent indécise. Au reste la musique de Mozart est tellement difficile que l’indulgence n’est ici que de la justice. (Ici des louanges.) La décoration de l’enfer est bien mauvaise. On y a réuni trois manières d’imiter la flamme : les tourniquets verticaux et luisants, la flamme peinte et enfin la flamme réelle qui illumine le ridicule des deux autres manières d’imiter, tout cela est contre les premières règles du goût. Cela est aussi sensé que si Canova pour augmenter l’effet de ses statues leur donnait la couleur de chair. Il faut connaître les limites des arts et ne jamais confondre deux manières d’imiter. Nos décorateurs savent trop qu’ils sont les premiers du monde, mais il faut leur apprendre que le théâtre de la Scala ne l’emporte sur tous les autres que par les scènes d’architecture. Les arbres sont toujours mal faits et du vert le plus faux du monde. Cependant les forêts sont absolument nécessaires pour reposer l’œil du brillant de l’architecture. (Ici des louanges.)

La première scène qui est vieille a donné lieu à une bévue bien ridicule. Elle doit représenter un effet de nuit, la rampe est baissée quand la pièce commence, ce qui n’empêche pas que l’ombre des colonnes ne soit marquée par le soleil. En revanche le tombeau du Commandeur est superbe, c’est-à-dire parfaitement dans le caractère de la situation. Le tailleur de la Scala mérite un éloge pour la manière dont il a su rendre l’ombre de la lune sur l’habit du Commandeur. Le moment du bal est un peu froid. Il faudrait que les danseurs fussent plus près de la rampe et qu’il y eût au moins deux ou trois menuets à la fois. Car il est absolument nécessaire qu’ils puissent cacher à l’œil du pauvre Marzetto, les faits et gestes de sa future épouse.

Je me suis appesanti sur quelques petites inconvenances parce que, à cela près, le spectacle est superbe. L’ensemble est tel que plusieurs étrangers, faits pour s’y connaître, ont assuré que jamais sur aucun théâtre don Juan n’avait été mis avec plus de magnificence et n’avait produit autant d’effet. La satisfaction du public augmente à chaque soirée. Peut-être la remise de don Juan moins d’un an après qu’on l’avait vu pour la première fois, — chose inouïe ! — sera-t-elle l’époque d’une révolution fort à désirer.

Le public consentira qu’on lui fasse revoir les chefs-d’œuvre des Buranello, des Mozart, des Cimarosa, des Paisiello, joués à l’étranger ou, il y a trente ou quarante ans, lorsque la plupart des spectateurs actuels n’étaient pas nés. Les Nemici generosi de Cimarosa par exemple valent un peu mieux que les Usi della Cita et sont tout aussi nouveaux. Le peu de succès de la Secchia rapita ne prouve rien. La musique était un centon maladroit et les chanteurs avaient à lutter contre de trop grands souvenirs.

On nous fait espérer la Flûte enchantée. Je ne sais si elle réussira. C’est une musique faite pour un petit théâtre et toute pleine d’effets de miniature. Ce dont je suis sûr c’est que ce chef-d’œuvre plaira beaucoup plus au bout de quinze jours que la première soirée. Cette musique est pleine de détails délicieux qu’il faut saisir.

Quelle que soit la réussite de la Flûte enchantée je suis sûr que la Clémence de Titus ou Idoménée enlèveraient tous les cœurs. Nous pouvons tout attendre d’une administration active et pleine de goût. Espérons qu’après les chefs-d’œuvre de Mozart elle osera nous faire jouir de ceux des Cimarosa et des Sachini.

(Tout ceci est d’un hypercritique ; insérer de justes louanges pour Mme Festa, Pacini, Rolla, etc., etc., etc.[31])





8 août 1818.


Nouvelle organisation de la Scala



Depuis 1814 on donne assez souvent de mauvais spectacles à la Scala ; c’est que l’entreprise n’a presque pas d’intérêt à en donner de bons. Cette entreprise est composée de huit ou dix riches voluptueux qui avant 1796 perdaient chacun huit ou dix mille francs chaque année. On dit qu’aujourd’hui ils ne perdent plus. Ce qu’il y a de sûr c’est qu’ils ont le droit exclusif et très exclusif de se trouver dans les coulisses au milieu d’un sérail et d’un sérail le plus agréable de tous parce que d’après les usages d’Italie il se renouvelle presque entièrement à chaque saison. D’ailleurs les sultanes joignent souvent le charme du caprice à celui de la beauté. La charmante danseuse Maria Conti faisait donner au diable le prince B., gouverneur général du Piémont, qu’elle trouvait moins aimable qu’un jeune garde d’honneur. Loin de nier le garde d’honneur elle parlait souvent de lui au prince et le menaçait de ne jamais le revoir si le garde d’honneur recevait le moindre dommage. On sent bien qu’un Prince surtout doit devenir fou pour une femme aimable qui a ce degré de franchise.

Il y a un mois que la Fabri s’est moquée du Prince…, le directeur des spectacles de Palerme, elle lui a dit qu’elle ne le trouvait point aimable et qu’ils n’auraient jamais rien de commun ; le Prince a eu la tyrannie de la tenir huit jours en prison, mais elle en est sortie triomphante et vierge.

L’entreprise du théâtre de la Scala est ordinairement donnée pour quatre ans ; avant la Révolution c’étaient des nobles qui l’avaient et ils prélevaient toujours mille sequins chacun. Depuis le jour des négociants qui quelquefois gagnent et qui considèrent le théâtre davantage comme une spéculation, on va au spectacle par habitude, dans le court intervalle de quatre ans cette habitude ne peut recevoir des atteintes bien sensibles à la bourse des entrepreneurs. Des gens qui perdront 10.000 francs par an pour leurs plaisirs se moquent assez d’en perdre douze ou quinze mille.

C’est au public à rendre le métier plus difficile. Or le public n’est représenté pour le théâtre comme pour le reste que par le souverain, etc. etc. etc. Vous voyez que tout doit aller à la diable. Le public a crié comme un aigle en 1818 où l’on a eu de suite cinq opéras exécrables, les entrepreneurs ont répondu que c’étaient les ballets qui amenaient les billets.

Leur grande sécurité vient des deux cent mille francs que donne le gouvernement. Voici les changements proposés au dit gouvernement par un amateur politique :

Il faut prendre l’état des billets qui se sont distribués chaque jour de spectacle, durant l’année 1818, et diviser entre le nombre de ces billets une somme de cent mille francs. À l’avenir on payera l’entreprise à la fin du mois suivant le nombre des billets distribués chaque soir. Comme les abonnements sont l’effet de l’habitude et des arrangements de société, là il faut cinq ou six ans de mauvais spectacles pour les faire tomber.

Les cent mille francs disponibles seront distribués chaque mois et par douzième à l’entreprise par le Gouvernement et d’après l’avis d’une commission.

Cette commission directrice des spectacles de Milan sera composée comme à Londres de dix gens de lettres artistes ou amateurs distingués. En 1819 par exemple, MM. Monti, Pallazi, Longhi, Ermés Visconti, Rolla, Litton, etc., seraient priés d’en faire partie. Aucun opéra, aucun ballet ne pourra être donné à la Scala si le spectacle projeté ne réunit au moins sept voix sur dix. Aucun sujet ne pourra être engagé s’il ne réunit pas la même majorité. Il serait encore mieux que le gouvernement fût assez libéral pour permettre l’élection annuelle de cette commission par les deux cents propriétaires ou locataires des loges, l’époque de l’élection serait à Pâques, mais c’est ce qu’on ne peut pas espérer.

Le vingt de chaque mois la commission décidera de la somme à laquelle l’entreprise a droit, elle écrira en conséquence au gouvernement. S’il y a des économies à la fin de l’année, on fera venir une danseuse de Paris. Car le ballet à la Vigano, ou la tragédie mimique, fait trop négliger la danse proprement dite qui en 1818 a été au-dessous du médiocre[32].

Tous les ans la commission fera à S. M. l’Empereur un rapport détaillé sur les spectacles et ce rapport sera imprimé dans la Gazette de Milan.

La même Gazette imprimera chaque mois le nombre des billets distribués et recevra l’ordre d’être moins louangeuse dans ses critiques.





L’Italie en 1881[33]


Maxime : Pas d’odieux et de politique. Cet ouvrage délasse.



Rome, 15 septembre 1818. — Je prends la plume pour la première fois. Ce que je craignais au mois de juillet 1817 n’a pas manqué d’arriver. Mon voyage en Italie, ou ma folie, comme disent mes amis, m’a jeté dans une suite de contrariétés et de dégoûts dont la source est irréparable. Mes chefs me croient l’impertinence de vouloir être plus heureux qu’eux. Ce jeune homme prétend trouver le bonheur dans lui-même, et qu’une entière liberté avec une petite rente vaut mieux qu’une place et trois cordons. Nous lui ferons bien voir.

J’étais donc, il y a six semaines, à mille lieues de l’Italie et du bonheur quand la meilleure tête de mes chefs, car c’est celui qui m’accuse avec le plus d’acharnement d’en avoir une mauvaise, s’est figuré qu’il avait mal à la poitrine : — II faut m’envoyer en Italie. — Mais nous serons assassinés dans ce pays de brigands. D’ailleurs nous ne savons pas la langue, ni les usages ; il n’y a que M. de S…

À cette belle proposition je me suis rappelé l’anecdote de Collin qui persuadé qu’un grand seigneur nous fait toujours assez de bien quand il ne nous fait pas de mal, et convié par le duc d’Orléans de lui lire ses comédies, ne voulut paraître chez le prince qu’autant que celui-ci lui ferait avoir un intérêt dans les finances. Et il évita ainsi le ridicule d’être la dupe d’une Altesse.

J’ai payé la mienne de respect et de froideur, tout à coup transporté d’amour pour le séjour de Berlin. L’on en est venu à me solliciter, j’ai fait mon marché et par écrit, et certes il est avantageux. Après le voyage, s’il n’y a pas guerre, j’ai ma liberté pour dix-huit mois.

Mais j’éprouve déjà le triste effet de l’absence de cette source de tout bonheur. L’Italie n’est plus pour moi tout ce qu’elle était il y a deux ans. D’ailleurs forcé de voir les grands seigneurs des pays où nous passons, je suis en mauvaise compagnie. Avec toute l’insipidité et tout le manque d’idées de nos seigneurs, ils sont bien loin d’en voir la politesse exquise et les manières aimables. Leurs prétentions grossières et marquées donnent l’idée d’Arlequin devenu prince. Quelques-uns se font libéraux, c’est la pire espèce. La liberté n’a pas d’ennemis plus vénéneux. Ils trahiront toujours leur parti pour une petite croix.




3 septembre 1818.



Le ton mouton du présent siècle me fait toujours admirer davantage la force de caractère dont eurent besoin ces grands peintres : Les Carrache.

« Le penchant de tous les esprits médiocres, dit le seul Italien qui ait eu de l’esprit français, l’abbé Galiani, le penchant des esprits médiocres est de briller par le ton et le jargon du siècle. Il faut avoir un grand fonds de caractère dans l’âme pour mépriser une gloire et un applaudissement infaillible aussitôt qu’on prend la couleur (le ton) à la mode. »

Débats du 20 août 1818.
Athées

Au xive siècle l’Italie républicaine et féroce donnait des âmes fortes à ses citoyens, il y avait beaucoup d’athées. Les petits despotismes du xvie siècle ont amoindri les âmes et l’athéisme a disparu. Depuis cinquante ans les progrès des lumières ont amené le genre de considération auquel le génie étonnant du xve siècle s’était élancé et je connais dix-sept curés athées dans le Frioul. L’esprit d’Helvétius serpente dans les états de Venise.

The last fait said by
the confid. of D[omini]que.

Si Alfieri eût appris et comme à dix-huit ans tout le fatras classique, l’expérience de la vie lui eût révélé qu’on n’exerce pas le souverain pouvoir à Paris en 1800 comme à Athènes du temps de Pisistrate. À trente-six ans il eût mis Sophocle et Euripide à leur place. Il eût été le peintre de son siècle, comme le Dante l’a été du sien, et il aurait été cité comme le Dante trois cents ans après sa mort. Étudiant au contraire le fatras littéraire à trente ans, au lieu de se lancer dans la mêlée du monde et de l’expérience il estima trop ce qui lui coûtait tant de peine.

Le naturel se voit partout. La bonhomie ne se trouve guère au midi du Pô. Tout cela est caché par la méfiance. Ce qui n’empêche pas que les habitants de ce peuple au milieu desquels plonge le voyageur ne soient extrêmement favorables au bonheur.

La conversation ici n’est pas un jeu. On ne chasse aucun plaisir de vanité. C’est un avis bref et timide que se donnent deux malheureux poursuivis par des espions et fuyant par un chemin bordé de précipices.

4 septembre 1818.

Coni, le…

Nous n’avons passé qu’une nuit à Coni, ville qui passe pour la Béotie du Piémont. Il y a huit jours que la police qui ici se mêle de tout, même des procès entre particuliers, fit défense à un jeune homme de mettre les pieds dans la maison d’un riche particulier du pays dont la femme était sa maîtresse. La porte était soigneusement fermée le soir, le jeune homme s’aidant d’une grille monte par dehors jusqu’au balcon de la salle où se trouvaient les deux époux, attaché à son balcon, et dit au mari : « Pedrin, ti t’as ottnuu, mi to chreu pi nenn toa fomna ; ma ti t’la fotras pi nenn, — e guai a ti s’mi seu ch’chiell at tocca. »

Les anecdotes que je transcris dans mon journal sont vraies pour moi et mes amis, et les circonstances recueillies avec la plus religieuse exactitude ; quant au public il m’est indifférent qu’il les prenne pour des apologues. Tous les noms propres d’hommes et de villes sont changés avec le plus grand soin.

Parc de Monza

On vient de couper pour trente-six mille francs de bois dans ce jardin anglais, chef-d’œuvre de la grandeur de Napoléon. Le prince Eugène avait donné à ce jardin dix milles de tour et l’avait entouré d’une belle muraille de quinze pieds de haut. Ces trente-six mille francs sont bien impolitiques. Ces beaux arbres couchés par terre ont fait saigner les cœurs italiens.

(Vu and said by Métil[de].)
Pour la Langue

Les écrivains d’Italie semblent n’avoir jamais lu Voltaire : chaque chose a des noms différents qui la peignent sous divers aspects et qui donnent d’elle des idées fort différentes, dit ce grand homme[34]. Les mots de religieux et de moine, de magistrat et de robin, de citoyen et de bourgeois, ne signifient pas la même chose. La consommation du mariage et tout ce qui sert à ce grand œuvre sera différemment exprimé par le curé, par le mari, par le médecin et par un jeune homme amoureux. Le mot dont celui-ci se servira réveillera l’image du plaisir, les termes du médecin ne présenteront que des figures anatomiques ; le mari fera entendre avec audace ce que le jeune indiscret aura dit avec audace, et le curé tâchera de donner l’idée d’un sacrement. Les mots ne sont donc pas indifférents et il n’y a point de synonymes.

La noblesse en Angleterre a un goût romantique, c’est-à-dire tiré de ses intérêts actuels, lorsqu’elle fait donner une façade gothique à ses châteaux. C’est dans le moyen-âge qu’il valait la peine d’être noble lorsque bien couvert de fer on pouvait piller les vils marchands, et sans danger.

D[omini]que.
Épigraphe

Dans Galeotti Manfredi, tragédie de Monti, un adroit coquin nommé Zambrino voulant porter à un assassinat un jeune homme plein d’honneur et tout de feu lui fait ce tableau véritable de l’Italie au moyen-âge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Épigraphe

Vois la guerre et les conjurations mettre en feu l’Italie, vois notre patrie déchirée par autant de tyrans qu’elle a de villes, et jamais aucun d’eux ne conserver le sceptre une seule année. Tel fut soldat hier qu’aujourd’hui il nous faut redouter comme le maître de la République. Tel monte au rang de Sforze et des Médieis que nous vîmes naguère un vil paysan à peine suivi de quelques cavaliers.





Conduite de la maison d’Autriche en Lombardie


Septembre 1818.



On sait trop que quelques esprits séditieux et jacobins prétendent que depuis la chute de Napoléon, il s’est élevé une guerre à mort entre les nobles et les peuples. Les nobles s’efforcent de placer un éteignoir sur les lumières et quelques souverains semblent favoriser le parti des nobles.

Rien de tout cela n’existait avant 1780 en France. Tous les amis de Voltaire et de Rousseau étaient nobles et les descendants de ces amis faisaient volontiers brûler les amis de leurs pères. Les marquis de Chastellux et de Condorcet, les comtes de Raffon et de Mirabeau étaient mêlés de bonne foi avec les philosophes. Il n’y avait d’ultra que l’archevêque de Paris et quelquefois la Cour.

Un mouvement analogue se fit remarquer dans les gouvernements étrangers, ce n’est que depuis Waterloo qu’ils ont fait graver un éteignoir au lieu de la toison d’or au bas de leurs armes.

Par exemple la Lombardie était encore pervertie par les institutions de l’exécrable Philippe II. Les pratiques superstitieuses, les préjugés domestiques, une arrogante pédanterie[35] y étouffaient encore les génies dont la nature fut toujours libérale envers la belle Italie. L’imitation mécanique des phrases de Cicéron s’y appelait et s’y appelle éloquence. Les disputes scolastiques s’y appelaient logique. L’indigeste rapsodie des opinions des légistes s’y appelait la science des lois. L’homme qui avec le moins d’idée avait le plus de mémoire passait pour le plus savant. On ignorait jusqu’aux découvertes en histoire naturelle, science dont la Lombardie était destinée à reculer les bornes par ses Volta, ses…[36] et ses Brochi.

À cette époque le gouvernement autrichien sans protéger les études commença à être tolérant, et cette bienheureuse inertie suffît, tant le génie italien est fait pour les grandes choses, suffit, dis-je, pour qu’une foule d’hommes illustres se développassent à l’instant.

Vers 1760 la maison d’Autriche ordonna à Milan à une abbaye de Citeaux énormément riche d’établir une imprimerie. Une imprimerie ! s’écrieront certaines gens, ce monstre que nous donnerions tout au monde pour extirper ! oui, Messieurs, une imprimerie, et de plus d’ouvrir une école pour expliquer la diplomatique, c’est-à-dire les anciens monuments écrits de l’histoire de l’Italie. Et, comme il arrivera toujours, il se trouva parmi les religieux un homme de mérite pour remplir le vœu du gouverneur. C’est le Père Fumagalli, de Milan, que le comte de Firmian, gouverneur du pays, fut obligé de défendre contre les vrais catholiques[37].

Le comte de Firmian, ami de Métastase et de plusieurs philosophes français, fut fait ambassadeur à Naples et à Rome par le célèbre prince de Kaunitz. En 1759 on l’envoya à Milan comme administrateur de la Lombardie. Il fut à peu près roi de ce pays jusqu’au 20 juin 1782, jour de sa mort. Ce fut un homme libéral par le cœur sans être un grand génie, un vrai roi constitutionnel. Il se ruinait pour former une belle bibliothèque et une galerie de tableaux. Il ne comprit qu’à moitié le grand principe qu’on ne peut réformer un état que par l’éducation. La sienne s’était achevée à Paris, il aurait dû trouver un prétexte pour y envoyer cent jeunes gentilshommes de douze ans. Il eut les défauts des âmes faibles et cependant la Lombardie doit le bénir à jamais, ainsi que son maître Joseph II. Ces deux hommes médiocres ont la gloire d’avoir rendu le catholicisme plus raisonnable en Lombardie qu’il ne l’est dans le reste de l’Italie. Ils supprimèrent beaucoup de couvents, mais ils permirent aux moines de piller leurs maisons avant que d’en sortir, et l’on cite encore des dames dont les diamants viennent de quelque madone. Joseph II et le comte de Firmian ôtèrent aux nobles leurs privilèges comme ordre. Tout ce bien là se fit lentement, timidement, et par des voies détournées. Mais il se fit. Pourquoi ces deux hommes ne mirent-ils pas les deux chambres à Milan ? D’abord l’art du gouvernement représentatif n’était pas encore inventé, et en second lieu l’eût-il été, ces deux hommes n’étaient pas assez amis de l’humanité pour l’adopter. Ils voulaient bien exercer honnêtement pour l’avantage des hommes leur autorité absolue, mais ils voulaient la conserver sans songer que Marc-Aurèle eut pour successeur Commode. Ils auraient dû au moins donner une constitution aux approches de leur mort et réunir ainsi les avantages du vice et les honneurs de la vertu.

Le comte de Firmian fut secondé par deux milanais célèbres : le marquis Beccaria et le comte Verri. La guerre n’était point encore déclarée entre les peuples et les nobles, ceux-ci agirent dans le sens le plus libéral, et ce qui prouve qu’ils méritent la reconnaissance des nations, c’est qu’ils sont insultés dans cette rapsodie digne du xve siècle qu’on appelle la Biographie Michaud[38].

Beccaria secoua le joug d’une éducation fanatique. [Il] imprimait en 1761 : « À Milan sur une population de cent vingt mille âmes on trouve à peine vingt personnes qui aiment à s’instruire et qui sacrifient à la vérité et à la vertu. » Il donna en 1764 Les Délits et les Peines. Cet ouvrage si fameux, le précurseur de nos Codes, fut fait en deux mois. Mais l’auteur se garda bien d’y mettre son nom. La société de Berne décerna une médaille à l’auteur inconnu en l’invitant à se faire connaître. Aujourd’hui je ne lui conseillerais pas de coucher à Berne[39].

Les lettres de Beccaria sont curieuses et aimables. Il y raconte comme quoi il fut obscur exprès. J’ai toujours sous les yeux l’exemple récent de Gianone, et ceux de Galilée et de Machiavel.

Beccaria fut le premier Italien qui appela le jury dans chaque procès criminel sous le nom d’assesseurs donnés aux juges par le sort.

Beccaria, respecté de l’Europe entière, vit les bigots du pays se réunir pour le perdre. Un moine nommé Fachinei et digne de son nom aurait bien voulu le faire mettre en prison. Le comte Firmian au lieu de seconder ce digne prêtre créa une chaire d’économie publique pour le jeune philosophe. Mais il adorait sa femme, il ne voulut pas troubler son repos et il brisa cette plume qui promettait tant de gloire à sa patrie. Il avait osé dire que l’esprit de famille est toujours en opposition avec l’utilité publique. Il connaissait bien son pays celui qui a souhaité qu’une jeunesse vigoureuse fût affranchie de la souveraineté des chefs de famille et livrée à elle-même sur le théâtre politique. Il osait dire que la morale, la politique, les beaux arts dérivent tous d’une science unique : la connaissance de l’homme. Une chose curieuse et qui marque bien la connaissance des temps, c’est une lettre que le comte de Firmian écrivait le 27 avril 1767 en demandant des renseignements sur le jeune philosophe. Elle semble dictée par Fox. Il y a loin de là aux correspondances tenues par les polices actuelles au sujet des prétendus libéraux qui ont la témérité d’écrire.

Il eut la gloire de proposer en 1780 de tirer des mesures célestes le système métrique et la ville de Milan a la gloire d’avoir vu naître l’idée d’une des plus utiles institutions de notre glorieuse révolution.

Beccaria dit à ses compatriotes que la véritable éloquence n’a pas d’autre source que la précision et le nombre des idées. Jamais leçon ne fut plus perdue. Beccaria et les frères Verti firent l’ouvrage le plus utile à leur patrie : un journal intitulé Le Coffi, qui sans effrayer la mollesse et la paresse donnait des idées nouvelles et claires.

Ce journal, qui aujourd’hui conduirait bien certainement les auteurs en prison, jeta Beccaria dans les grandes charges de l’administration de son pays. Il fut vingt-cinq ans de suite le conseiller d’état le plus occupé et le plus occupé de grandes choses. Beccaria n’eut pas la consolation de voir renaître cette patrie qu’il avait tant aimée. Il finit en 1793, trois ans avant l’entrée de Bonaparte à Milan. Ce grand homme ne savait pas l’orthographe. Le roi de Naples lorsqu’il était à Milan se présenta deux fois chez lui pour le voir, il ne fut pas admis. Ainsi que Hobbes il avait peur dès qu’il se trouvait seul.

L’autre homme illustre qui fut en Italie le précurseur de Napoléon fut le comte Pietro Verri. En 1765 Kaunitz, le Colbert de l’Autriche, le fit conseiller au suprême conseil de l’Économie publique. En 1772 il en fut vice-président et président en 1780. En 1783 il fut conseiller intime et eut le cordon de Saint-Étienne. L’extrême franchise de son caractère, l’ardeur avec laquelle il démasquait l’hypocrisie le firent disgracier en 1786. Dix ans après il fut un des premiers hommes employés par Bonaparte. Mais s’il eut le bonheur de voir la résurrection de son pays, il ne put en jouir. Il cessa de vivre un an après l’entrée des Français, le 28 juin 1797, à soixante-neuf ans.

En 1777 Marie-Thérèse avait institué à Milan une société d’agriculture ; Verri en fut le président. Sa grande action est d’avoir délivré sa patrie du joug des fermiers généraux pour les impôts. Il faut réfléchir un instant et l’on concevra quel patriotisme, quel courage et quelle probité il fallut à Verri pour faire supprimer des gens qui chaque année gagnaient un demi-million chacun, et qui en rendaient quelque chose à tous les ministres. Dans une grande occasion, il osa résister seul au comte de Firmian et à tout le conseil.

Il raisonnait comme Socrate et savait exposer ses raisonnements comme Lucien. Cette gaîté unie au courage désolait ses ennemis. Il a fait une Histoire de Milan qu’on dirait écrite par Fénelon. C’est un bon père qui explique tout à ses enfants, et qui tout simplement appelle les crimes par leur nom. Si l’on avait tout ce qu’il a écrit sur saint Charles, la réputation de ce grand homme en serait bien diminuée. On y verrait qu’un des grands buts de saint Charles fut d’hébéter les peuples de la Lombardie et de remplacer les idées militaires et héroïques par les idées ascétiques. Ce saint rappelle notre grand Bossuet qui divinisait les massacres des Cévennes et les autres horreurs de Louis XIV. P. Verri fut obligé de faire beaucoup de retranchements à son manuscrit et il n’est pas probable que sa famille les laisse publier. Il écrivait en français comme le prince de Ligne, courant toujours après l’esprit et le rencontrant quelquefois. Les manuscrits de P. Verri en italien et en français sont pleins de sentiments jacobins ; on y voit qu’il sentit vivement dans sa jeunesse, et avançant dans la vie il n’aima plus avec passion que sa patrie[40]. J’ai lu avec attendrissement dans un de ces manuscrits ces phrases sur lui-même. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans ses Pensées sur l’état politique du Milanais en 1790, parlant du comte Pallavicini, gouverneur avant Firmian : « … Cet homme, né citoyen libre d’une patrie libre, n’eut pas l’âme assez élevée pour sentir le bonheur de sa naissance. La pitoyable vanité de commander le fit esclave et il aurait voulu à son exemple faire des esclaves de tous les milanais. Le comte Firmian lui succéda. Ce ministre nous tenait comprimés (depressi) par sa police invisible, et, toujours caché au fond d’une galerie de mauvais tableaux, ne savait que signer sans les lire les décrets que lui présentaient ses commis favoris. »

Ce qui précède est traduit, voici de son style français :

« Quand nous sommes dans notre jeunesse nous ne voyons les hommes en place que dans un certain éloignement ; dès que nous sommes à l’âge de maturité nous y voyons des hommes que nous avons connus de plus près. Voilà pourquoi on s’imagine que le monde empire. »

« On n’a pas osé analyser la crainte, du moins nul homme que je sache ne s’en est occupé jusqu’à présent. Cependant je la crois la mère de tout ce qu’il y a de perfection dans l’homme. La crainte est le principe universel de toute association. L’amour de la liberté, l’ambition même, l’héroïsme peut-être sont des productions de la crainte. La crainte combinée des objets à venir donne la prévoyance, l’amour de la liberté, la valeur et l’héroïsme. »

« Les chiens de village aboient au moindre bruit, tandis que les chiens des villes laissent rouler paisiblement les voitures jour et nuit. Voilà l’image des philosophes manqués aussi bien que des vrais philosophes. »





5 septembre 1818.

Brescia, le…


Jeunes gens italiens



Quelques-uns vers les trente ans sentent le dégoût d’une extrême galanterie, mais ils se trouvent une paresse invincible. Ils ne manquent pas de génie, mais il les jette dans le malheur. Ils sont dégoûtés de ce qu’ils savent faire, et faute d’avoir le courage de lire vingt volumes ils ne peuvent parvenir à ce qu’ils voudraient être. L’Allemagne et la France vous ennuient avec des génies médiocres surcultivés, ici on est étonné d’une foule de génies bruts qui ignorent les premiers éléments des choses. Ils ne jouissent de leur énergie que dans la force de volonté et au besoin beaucoup de ces Alfieri seraient des Brutus. De là la foule des poètes, de là l’enthousiasme pour les ballets de Vigano que l’on comprend[41].

Voyages

L’un des meilleurs voyages en Italie, du moins le plus utile à l’étranger et le plus rempli de faits, est l’itinéraire que plusieurs milanais ont écrit sans prétention pour le libraire Vollandi. Je me sers de la dixième édition faite en 1818. Il y a moins de superlatifs que dans ce que les Italiens écrivent ordinairement sur leur patrie ; j’y voudrais plus de clarté, mais c’est là l’écueil éternel de l’Italien.

Ceux des voyages que j’aime le mieux sont ceux du président de Brosses en 1740, livre charmant, de Forsyth en 1802, le petit volume de Duclos en 1760 et celui d’Arthur Young en 1790. Il est amusant de voir les idées anciennes dans le voyage du spirituel Misson en 1680. Excepté de Brosses, les voyageurs ne se sont pas doutés des mœurs, des habitudes, des préjugés, des diverses manières de chercher le bonheur du peuple qu’ils traversaient, ils n’ont vu que les murs.

Milan, le…

Manque étonnant de civilisation. Chose qui montre combien on lit peu dans cette ville. Il n’y a pas une échoppe littéraire où l’on puisse lire les journaux. Ce qui se trouve à Florence, à Gènes, à Rome, à Naples même n’existe pas ici. Le gouvernement le permettrait, car à l’exception du Journal du Commerce et de la Minerve, il laisse venir les journaux dans les cafés. Les gens d’ici sont dévorés de curiosité, ils se disent sans cesse : cos è de neuf ? Mais prendre la peine de lire sept à huit pages, impossible. Toute leur libéralité échoue contre cet écueil. Et cependant Milan est la première ville d’Italie si ce n’est pour la vivacité de l’esprit, du moins pour la culture morale.

Mœurs

Bologne, le…

J’ai trouvé ce soir chez le Cardinal Spina despote de ce pays, un espèce d’ambassadeur français, c’est-à-dire un ultra qui jetait feu et flamme contre les mœurs de la Lombardie. J’ai compris qu’en sa qualité d’ultra il avait été sifflé par les femmes qui sont toutes ultra-napoléonistes.

Dès qu’on parle de mœurs, avant de rien blâmer, on arrive à la grande question du mariage. Le sot a recours au catholicisme de trois sots, c’est commode, mais l’homme raisonnable est plus embarrassé. Qu’est-ce que penser en effet qu’un lien qui fait le malheur de la grande moitié des personnes qui y sont engagées ? Peu à peu l’influence de la religion cessant, les gens d’esprit ne se marieront plus à moins qu’ils ne soient très riches.

There l’Amour de Tracy.

Avarice

Je viens de faire une partie de Taroc avec un vieux marquis sec comme une momie, avare comme Harpagon et de plus borgne. Il vient d’avoir une maladie dangereuse à l’œil qui lui reste. Il sortit hier pour la première fois. M. B. lui disait : « Quel malheur pour vous de perdre encore un œil, vous auriez donné la moitié de votre bien pour guérir. — Moi, répondit-il d’un grand calme, je n’aurais pas donné cinq sequins. »

Il n’a qu’une passion c’est celle des doubles napoléons avec le millésime de 1802. Il donne huit sous par pièce à plusieurs marchands de la ville qui lui en font des collections. Il dit en les recevant : « Cela fera un jour le bonheur de quelqu’un », et il court les enterrer. On suppose qu’il a sous terre deux cent mille francs.

Henri Hallam (no 59 p. 140) : View of the state of Europe during the middle ages. 2 vol. in-4o. Londres, 1818. À citer : Erreur de Montesquieu, — la meilleure histoire de la féodalité, — le meilleur chapitre sur la constitution d’Angleterre. — Excellent abrégé de l’histoire de France. 141. 1er chapitre du livre.





7 septembre.
chaleur accablante : 21 degrés.


Estime pour la force



Peut-être peut-on dire que plus la force physique est en estime (considération) chez un peuple, moins il est civilisé. Si c’était là le thermomètre adopté, il serait peu favorable aux Italiens, ou plutôt il le serait infiniment. Comme peuple non civilisé, mais chez lequel l’énergie et la beauté des sentiments et la finesse de l’esprit corrige l’atrocité ou l’ineptie des lois civiles ou religieuses, il est admirable.

Je suis convaincu que le peuple anglais, soumis aux circonstances qui depuis l’an 1530 empoisonnent l’Italie de toutes les manières et par tous les bouts, serait plus méprisable. Dès que l’extrême et excellente civilisation des Anglais laisse le moindre interstice, j’aperçois quelque chose (un fonds) de farouche et de cruel. Je vois en 1816 un jury de grands propriétaires condamner à mort une jeune et charmante fille de seize ans pour avoir volé pour cinquante-deux sous de mousseline. J’ose dire que ce trait est impossible, même dans le royaume de Naples. On me répondra par la folie inhumaine des Français naufragés sur le radeau de la Méduse. Les Français ayant de l’eau jusqu’à la ceinture et ne mangeant pas depuis trois jours étaient fous, mais ces riches propriétaires anglais assis commodément sur leurs chaises sont l’opprobre de la civilisation.

To la the history of the force from Grojo.

To take

Grâce à Voltaire, il n’existe plus en France de fanatisme religieux ou politique. Les prétendus royalistes ou catholiques de nos jours n’appartiennent à aucune croyance comme ils n’appartiennent à aucune opinion. On leur fait trop d’honneur en les associant à une doctrine quelconque. Ceux de la classe supérieure veulent du pouvoir, ceux des classes inférieures du pillage. Voyez la note secrète de 1818, et les massacres de Nîmes.

B. Constant.
Buste de Sénèque
ajouter.

C’est une copie assez froide faite du temps des Antonins d’après un excellent original du temps de Néron.

Bib. St. février 1817.
8 septembre 1818.
Proverbe :

Triste comme un dimanche d’Angleterre.

X. 480.
Naples. Lacrima Christi

Un Irlandais nous a dit qu’il souhaitait que le Christ eût pleuré en Irlande.

Voilà de l’esprit anglais.

Les savants italiens sont diffus, verbeux, exagérant le mérite de leurs découvertes. Du moins c’est ce que j’ai trouvé dans Spalanzani et beaucoup d’autres.

X.364.

Les livres anglais sur l’Italie comme le voyage d’Exeton et l’Edinburg Review (X, 365) sont écrits dans les principes de l’ultraïsme le plus amusant. On croit entendre nos missionnaires de 1818.

Depuis qu’il n’y a plus de castrats il n’y a plus de science musicale au théâtre. Ces pauvres diables devenaient de profonds musiciens par désespoir. Ils soutenaient toute une troupe dans les morceaux d’ensemble. Aujourd’hui les théâtres sont remplis de gens qui apprennent leurs rôles, comme nous apprenions une chanson dans notre enfance. Dès que la mesure (il tempo) est un peu difficile, elle va à tous les diables. En cela les Italiens sont bien loin des Allemands dont ta musique baroque et dure serait à faire sauter par la fenêtre s’ils n’étaient pas les premiers tempistes du monde[42].

Florence.

Je remarque avec attendrissement dans le jardin demi-anglais de Boboli une jolie famille vêtue de noir, c’est madame la maréchale Ney et ses fils.

La conduite du maréchal ne fut pas celle d’un homme délicat, d’un courtisan de Louis XV, mais l’épouvantable événement de la mort du héros du Borysthène couvre tout, efface tout. Le marquis C. observe fort bien qu’il faut toujours en revenir au grand principe. Le cerveau de l’homme n’a qu’un nombre déterminé de cases, c’est parce qu’un grand homme est sublime dans un genre qu’il n’est sublime dans les autres. Discussion sur le caractère de divers maréchaux de France. Le marquis nous raconte qu’au milieu des horreurs de la place Louis XV, le soir du malheureux feu d’artifice qui annonça le règne de Louis XVI, on dit que le maréchal de Richelieu eût une telle peur qu’il s’élança hors de sa voiture et s’écriait d’une voix piteuse : « Est-ce qu’on veut laisser périr un maréchal de France ? N’y a-t-il personne pour secourir un maréchal de France ? »
Ed[inburg] R[eview], no 10 page 337.

Many a private man might make a great King ; but, except Fréderick, where is the King that would make a great private man ?

n° 10, 476. Thomson :
Mémoires militaires, p. 457.
Grossièreté italienne

Les Italiens sont loin d’être polis. Dans un salon ils poursuivent souvent avec rudesse l’exercice des plus petits avantages. Ici la politesse passe pour de la faiblesse. Beaucoup de voyageurs ont appelé cela de la grossièreté. J’en félicite les Italiens, c’est une bonne disposition. C’est un présent que le despotisme lègue à la liberté quand celle-ci n’a pas été précédée de l’avilissante monarchie à la Louis XV. L’exercice de la liberté est inséparable de quelque rudesse. La politesse et l’urbanité dans le peuple sont les signes certains de l’esclavage. Il n’y a rien de moins urbain que l’Américain dans les rues de Philadelphie. Où l’homme est libre, l’homme est fier. En Italie dès que le tyran tourne la tête, le sujet redevient fier. Ces grands cœurs pleins d’ignorance ne savent pas de quoi ils sont fiers, je le leur disais ce soir (je le leur dirai) : Ils sont fiers de l’énergie de leurs passions[43].

Pour la page…

Qui ne sait aujourd’hui que l’Allemagne malgré le lourd sommeil où la plongeaient sa féodalité et sa philosophie, se réveille un peu à la vue de la Révolution de 1789. Il fallait le canon d’Iéna pour la réveiller tout à fait. Elle regarda Napoléon, il pouvait lui donner les deux chambres, au lieu de cela il donna aux trente-huit princes qui se partagent aujourd’hui l’Allemagne un despotisme de droit au lieu du despotisme paternel qu’ils exerçaient depuis longtemps. L’exemple de Wurtemberg effraye l’Allemagne qui ne fut point rassurée par le bel exemple de la diète de Cassel refusant une loi à M. Molchos, ministre du roi Jérôme. L’Allemagne qui, longtemps, avait été sur le point d’adorer Napoléon ne vit en lui que le facteur du despotisme. Elle avait raison. Napoléon fut pour l’Allemagne exactement le contraire de ce qu’il fut pour l’Italie et de ce qu’il voulut être pour l’Espagne[44]. Une société secrète dont le centre était à Berlin sous le nom de Confédération de la Vertu. Elle voulait délivrer la patrie de la présence des Français et établir une constitution libérale. Des hommes à talent étaient à la tête du Tugenbond. L’Allemagne cite avec orgueil les noms des Stein, des Wineke, des Grune, des Dœrnberg.

L’Allemagne d’abord maudissait et exécrait les Français, elle n’entendait que les satellites de Napoléon, que les soutiens du gros roi Frédéric de Wurtemberg.

L’Allemagne s’aperçoit aujourd’hui avec étonnement qu’elle n’a vaincu que pour l’indépendance après avoir combattu aussi pour la liberté. Les nobles qui s’aperçoivent qu’en 1818 la liberté vient de France, tâchent de répéter les injures et les exécrations que la nation lançait aux Français de 1812. Mais malgré le fond de sottise et d’obscurité que Kant a mis dans la tête des Allemands, il n’y a plus que les lourdauds de chaque ville qui haïssent les Français. L’immense majorité veut imiter les Français en tout excepté dans l’établissement des deux chambres. Les nobles sont trop furieux contre le peuple pour que les Allemands admettent cette institution qui ne convient qu’à l’Angleterre. C’est ce qui a fait siffler les constitutions de Bavière. C’est un despotisme pur et véritable qui, de la Meuse à la Baltique, régit encore tant de peuples divers. Au milieu de tant de princes il n’y en a qu’un que l’opinion publique ait adopté, c’est le duc de…

Phrases to take

Un de mes amis romains me disait : « Vous parlez mal de nous… les Français nous veulent du mal… » Arrêtez. L’étranger n’est pas celui que sépare de nous le hasard d’une rivière ou d’une montagne. Mais celui dont les principes, les vœux et les sentiments sont en guerre avec vos principes, vos vœux et vos sentiments[45]. Ainsi M. de Chateaubriand est étranger pour moi, et je suis plus le compatriote de M. Ras… que si la même cabane nous avait vu naître. Suis-je donc votre ennemi à vous avec lequel mille rapports m’unissent parce que je dis qu’il y a parmi vous mille cœurs comme celui de M. de Ch[ateaubriand] pour une âme comme celle de M. Ras…

Les avocats du pouvoir subsistant ont coutume de caractériser leurs adversaires par l’excès possible des opinions qu’ils ont embrassées, etc.

Pour un Français, un homme est d’une ennuyeuse conversation quand il ne nous excite pas assez pour que vous ayez du plaisir à lancer la bombe, et une vive jouissance de vanité à la bien parer[46].

… au palais Quirinal. Napoléon lui avait demandé l’Entrée d’Alexandre dans Babylone[47]. Cela est presque aussi beau que l’antique, mais cela est grossier et n’exprime rien de délicat ou de sublime. Ce qui n’empêche pas que nous n’ayons grand besoin à Paris de l’Entrée d’Alexandre. Elle est pleine de grandiose, c’est précisément ce qui manque à nos prétendus grands peintres. Voyez la colonne de la place Vendôme : nos soldats ont fait de grandes actions, mais nos artistes n’ont pas su les rendre. Le public, s’accoutumant à ces belles formes, forcerait les artistes à les reproduire. Thorwaldsen exécute son bas-relief en marbre pour M. Sommariva. Peut-être Canova se tirerait-il moins bien de ce genre secondaire, tout occupé à inventer une nouvelle beauté il a peut-être moins étudié le bas-relief antique.

Nos femmes de Paris seraient ravies du Sommeil, autre bas-relief…

La beauté antique[48] était l’expression des vertus qui étaient utiles aux hommes du temps de Thésée. La beauté de Canova est l’expression des qualités qui nous sont agréables en 1818. Les Athéniens disaient à Thésée : « défendez-nous et soyez juste », et il leur rapportait la tête du Minotaure.

La force qui était tout dans l’antiquité n’est presque plus rien dans nos civilisations modernes. Elle n’est nécessaire que dans les subalternes. Personne ne s’avise de demander si Napoléon ou Frédéric savaient bien appliquer un coup de sabre. La force que nous admirons, c’est celle de Napoléon visitant l’hôpital de Jaffa, ou s’approchant en souriant du premier bataillon des troupes royales près de Vizille[49]. C’est la force de l’âme.

Nous ne disons pas à notre ami : « Défendez-moi », mais « intéressez-moi » ou « amusez-moi ». Les qualités morales qu’il s’agit de rendre sensibles ne sont donc plus les mêmes. C’est ce que ne voient pas tous les nigauds qui copient l’antique, mais c’est ce qu’ont vu Michel-Ange, le sculpteur de l’inquisition, et Canova, le sculpteur du xixe siècle.

Les qualités, les vertus sont des habitudes de l’âme. Or, tout ce qui est habitude disparaît dans les moments passionnés, de là l’apparente froideur de la sculpture. Elle n’a pas les yeux, elle n’a que la forme des muscles pour rendre sensibles les habitudes de l’âme, donc il lui faut le nu. Donc la beauté n’est jamais que la saillie des qualités que nous désirons le plus trouver dans les autres[50].

Je viens de me faire moquer de moi à fond en me laissant aller à expliquer cette théorie chez Thorwaldsen. Il n’y a que Mathilde qui m’ait compris.

(Ces deux pages pour 136.)

11 septembre 1818.

Rossini

L’amour que sa musique exprime est à peine de l’amour d’opéra-buffa. Il y a une sensibilité douce, délicieuse et digne de Mozart dans le premier duo entre Desdemona et Emilia. Il y a vingt passages que Rossini seul peut trouver aujourd’hui et que j’aimerais mieux avoir faits que tous les opéras de MM. Paer et Spontini.

L’ouverture est d’une fraîcheur étonnante, facile à comprendre et entraînante même pour les ignorants sans avoir rien de commun. Mais une musique pour Otello peut être tout cela et rester encore à cent piques au-dessous de ce qu’il faudrait. Il n’y a rien de trop profond dans tout Mozart et dans les Sept paroles de Haydn pour un tel sujet. Il faut des sons horribles et toutes les richesses du genre en harmonique pour Iago. Il me semble que Rossini ne sait pas sa langue au point d’écrire de telles choses. D’ailleurs il est trop heureux et trop gai[51].

Il n’y a point de honte en Italie à faire ce qui est raisonnable. Les tristes vicissitudes des trois pieds du despotisme espagnol lui ont appris à étouffer les répugnances. Ça n’empêche pas que je n’aie le cœur brisé. Je viens de trouver chez une de mes amies de l’année dernière une nouvelle femme de chambre qui m’a intéressé par sa beauté. On m’a répondu froidement : « C’est la femme d’un capitaine du train de l’artillerie. — Oh ! Dieu ! son mari est mort sans doute. — Pas du tout. Il vient la prendre tous les soirs pour promener avec elle et sa petite fille. — Et lui, que fait-il ? — Il fait des embauchoirs de bottes qu’il ne trouve pas à vendre. »

En France, il me semble qu’on se tue plutôt que de tomber à ce degré de malheur. Et que deviendrait la petite fille si ces deux malheureux se tuaient ? Voilà notre faux point d’honneur monarchique qui, au reste, disparaît tous les jours.

Rome…

Le poison est un moyen politique qui n’est pas hors d’usage ici. Le Père Tambroni passant au delà des Alpes comme défenseur des liberté de l’église lombarde fut, je crois, excommunié et vit à Rome. On tenta de l’empoisonner et il fut obligé de prendre des précautions.

12 septembre 1818.

En France, lorsqu’on écrit bien, c’est-à-dire lorsque l’on donne à la vanité de ses lecteurs une partie des plaisirs d’une société choisie et l’occasion de louer, de juger, de montrer de l’esprit, on peut tout dire, le fond des pensées ne signifie plus rien. Voyez les ouvrages de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand. Ces écrivains illustres ne pensent pas. Il y a plus d’idées dans…[52] que dans la Littérature de Mme de Staël par exemple. Mais personne ne fait attention au premier ouvrage, il n’est pas bien écrit. Si la France reste libre, la renommée de ces écrivains fera l’étonnement du xxe siècle. C’est qu’on sera moins vaniteux[53].

D[omini]que.
13 septembre,
second diner with Kassera.

Je sors d’Agamemnon encore tout troublé de la facilité avec laquelle un scélérat habile peut porter au crime une âme honnête, mais passionnée. Le quatrième acte de cette tragédie suffirait seul pour mettre Alfieri au rang des Corneilles et des Racines. Mme Bazri a eut dans le rôle de Clytemnestre des moments d’une simplicité et d’un sublime bien au-dessus de la psalmodie du théâtre français. (13 septembre 1818.)

Que pouvons-nous voir dans ce parlement d’Angleterre, autrefois la tribune de l’Europe, mais qui vient d’envoyer à l’unanimité le héros qui nous donna l’existence mourir à petit feu sur un rocher brûlé, qu’une réunion d’hommes aussi estimables que Castler[eagh],

— Oui, le jour des malheurs de l’Angleterre sera un jour de fête pour l’Italie. Elle assassine notre Père et veut avoir le profit de l’assassinat sans la honte.

Les Anglais

Pour achever de peindre les Anglais aux yeux des Italiens, le hasard a jeté parmi eux quelques officiers prisonniers dans les affreux pontons de l’Angleterre. Ces pontons seuls, disent les Italiens, suffisent pour déshonorer une nation. S’ils n’étaient le crime que du gouvernement, pourquoi chaque mois ne voyait-on pas éclore parmi les sensibles anglais une pétition contre les pontons. — Puisqu’il vous faut de la vengeance, dis-je à mes amis, consolez-vous, vous en aurez ! L’Angleterre, quoiqu’elle semble encore vivante, est désorganisée. Sa liberté a fini à Waterloo, son aristocratie s’est séparée du peuple, car pour défendre l’existence des lords il a fallu ôter au pauvre le pain sans lequel il ne peut subsister[54]. Une révolution gronde déjà sourdement en Angleterre, et comme les Anglais sont, à ce qu’ils nous disent, sensibles et humains, vous verrez de quelles horreurs les inventeurs des pontons vont épouvanter la terre.

Le poète[55] est souvent inspiré par une sottise[56].

13 septembre.





Le voyageur et les femmes[57]


Milan, 24 octobre 1817.



Dans la première édition de ce Journal on n’a pas donné le portrait du voyageur. On craignait que parler de soi ne fût ridicule ; on me dit que dans la circonstance, il n’en est pas ainsi.

Le grand mal de la vie, pour moi, c’est l’ennui. Ma tête est une lanterne magique ; je m’amuse avec les images, folles ou tendres, que mon imagination me présente. Un quart d’heure après que je suis avec un sot, mon imagination ne me présente plus que des images ternes et ennuyeuses.

L’Inconstant raconte que ce qui le charme dans les voyages, c’est qu’

on ne revoit jamais ce qu’on a déjà vu.

Je suis inconstant d’une manière un peu moins rapide ; ce n’est qu’à la seconde ou troisième fois qu’un pays, qu’une musique, qu’un tableau me plaisent extrêmement. Ensuite, la musique, au bout de cent représentations, le tableau, après trente visites, la contrée, au cinquième ou sixième voyage, commencent à ne plus rien fournir à mon imagination et je m’ennuie.

On voit que mes bêtes d’aversion, c’est le vulgaire et l’affecté. Je ne suis irrité que par deux choses : le manque de liberté et le papisme, que je crois la source de tous les crimes.

Un être humain ne me paraît jamais que le résultat de ce que les lois ont mis sur sa tête, et le climat dans son cœur. Quand je suis arrêté par des voleurs ou qu’on me tire des coups de fusil, je me sens une grande colère contre le gouvernement et le curé de l’endroit. Quant au voleur, il me plaît, quand il est énergique, car il m’amuse.

Comme j’ai passé quinze ans à Paris, ce qui m’est le plus indifférent au monde, c’est une jolie femme française. Et souvent mon aversion pour le vulgaire et l’affecté m’entraîne au delà de l’indifférence.

Si je rencontre une jeune femme française et que, par malheur, elle soit bien élevée, je me rappelle sur-le-champ la maison paternelle et l’éducation de mes sœurs, je prévois tous ses mouvements et jusqu’aux plus fugitives nuances de ses pensées. C’est ce qui fait que j’aime beaucoup la mauvaise compagnie, où il y a plus d’imprévu. Autant que je me connais, voilà la fibre sur laquelle les hommes et les choses d’Italie sont venus frapper.

Qu’on juge de mes transports quand j’ai trouvé en Italie, sans qu’aucun voyageur m’en eût gâté le plaisir en m’avertissant, que c’était précisément dans la bonne compagnie qu’il y avait le plus d’imprévu. Ces gens singuliers ne sont arrêtés que par le manque de fortune et par l’impossible ; et s’il y a encore des préjugés, ce n’est que dans les basses classes.

Les femmes, en Italie, avec l’âme de feu que le ciel leur a donnée, reçoivent une éducation qui consiste dans la musique et une quantité de momeries religieuses[58]. Le point capital, c’est que, quelque péché qu’on fasse, en s’en confessant, il n’en reste pas de trace. Elles entrevoient la conduite de leur mère ; on les marie ; elles se trouvent enfin délivrées du joug, et, [si elles sont jolies], de la jalousie de leur mère. Elles oublient, en un clin d’œil, toute la religion, et [considèrent] tout ce qu’on leur a dit comme des choses excellentes, mais bonnes pour des enfants.

Les femmes ne vivent pas ensemble ; la loge de chacune d’elles devient une petite Cour ; tout le monde veut obtenir un sourire de la reine de la société ; personne ne veut gâter l’avenir.

Quelque folie qu’elle dise, dix voix partent à la fois pour lui donner raison ; il n’y a de différence que par le plus ou moins d’esprit des courtisans. Il n’y a qu’un point sur lequel elle essuye des contradictions ; elle peut dire qu’il est nuit en plein midi ; mais si elle s’avise de dire que la musique de Paer vaut mieux que celle de Rossini, dix voix s’élèvent pour se moquer d’elle. Du reste, toutes les parties de campagne, tous les voyages les plus bizarrement assortis, tous les caprices les plus fous qui lui passent par la tête, sont autant d’oracles pour sa cour.

Dernièrement, une jolie et très jeune femme de Brescia a provoqué son amant en duel. Elle lui a écrit d’une écriture contrefaite ; c’était un officier, il s’est rendu sur le terrain : il a trouvé un petit polisson avec deux moustaches postiches et deux pistolets, qui voulait absolument se battre. Ce trait, que je cite au hasard entre mille aussi forts, et qu’on ne peut imprimer, n’a fait aucun tort à la belle Marietta. Elle n’en a trouvé que plus d’amants empressés à lui faire oublier l’infidèle.

Vous voyez comment chaque femme ici il des manières à elle, des idées à elle, des discours à elle.

D’une loge à l’autre, vous trouvez un autre monde ; non seulement d’autres idées, mais une autre langue ; ce qui est une vérité reconnue dans l’une est une rêverie dans l’autre ; c’est comme être ambassadeur à la cour d’un prince jeune et militaire, ou à celle d’un vieux souverain prudent. (En 1810 les cours de Bade et de Dresde.)

Les événements (vicende) d’une vie orageuse, sous l’apparence de la tranquillité, forment bien vite le jugement des dames italiennes ; il leur est permis de dire des sottises, mais non pas d’en faire ; chaque erreur est sévèrement punie par les événements ; chez nous, on trouve de l’agrément et puis de la niaiserie dès qu’on entrevoit une ombre de péril : c’est le contraire ici.

Les femmes italiennes ont du caractère contre tous les accidents de la vie, excepté contre la plaisanterie, qui leur semble toujours une atrocité. Jamais, dans le monde, un homme, pour plaire à son amie, ne persifle une autre femme, puisque jamais deux femmes ne sont ensemble qu’en cérémonie. Par la même raison, jamais deux femmes ne se picotent. Cette horreur de la plaisanterie se trouve au même degré chez les hommes ; au moindre mot qui peut être une raillerie, vous les voyez changer de couleur. Vous voyez le mécanisme qui rend impossible ici l’esprit français ; l’Apennin se changera en plaine avant qu’il puisse s’introduire en Italie. La louange fine et délicate ne peut avoir de grâce qu’autant que la critique est permise ; comment le goût de la société pourrait-il naître ici, puisque ce qui fait le charme de la société ne peut y exister ? Comment des indifférents, réunis dans un beau salon, bien chauffé et bien éclairé, peuvent-ils se donner du plaisir, si la plaisanterie est interdite ? Les habitudes et les préjugés actuels des Italiens les forcent donc à passer leur vie en tête-à-tête.

Ajoutez encore que la politesse qui porte à préférer les autres à soi passe pour de la faiblesse dans un salon ; jugez de ce que c’est au café, au spectacle, dans les lieux publics. Un étranger est obligé de refaire son éducation et à tous moments se trouve trop poli ; s’il fait la moindre plaisanterie à son ami, l’autre croit qu’il ne l’aime plus.

Chez les hommes, comme parmi les femmes, les caractères se déploient en toute liberté ; il y a plus de génies et plus de sots. Les bêtes le sont à un point incroyable et à tout moment vous surprennent par des traits à faire constater par témoins, si l’on veut les conter.

Un de mes amis, il y a huit jours, était allé rendre visite à une très nouvelle connaissance et à une heure très indue. Le mari était à deux lieues de là, dans sa terre, à tirer le pistolet avec des amis ; la pluie survient ; et ennuyés de leur soirée, ils rentrent à Brescia. Le mari, très jaloux de son naturel, va droit à la chambre de sa femme, ses pistolets à la main. Étonné de la porte fermée, il frappe. La femme dit à son amant en riant et en chantant : « Ah ! voilà mon mari ! Ah ! voilà mon mari ! » et elle court lui ouvrir, l’embrasse et lui dit : « Sais-tu ? Colonna est là. — Et où est-il ? — Dans le petit cabinet à côté de mon lit. » À ces mots, l’amant ne voulant pas se laisser bloquer dans le cabinet, sort assez mal en ordre. Qu’on se figure la mine de ces deux hommes, le mari violent et les pistolets chargés à la main, l’amant déconfit ! Tout se passa en plaisanterie, un peu forcée, je m’imagine. Comme l’amant s’en allait, et, à sa grande joie, se trouvait déjà dans l’antichambre, le mari le rappelle d’un air fort sérieux ; l’autre traverse tous ces grands salons sombres, éclairés chacun par une seule bougie. Le mari le rappelait pour lui faire cadeau d’un fort beau bassin de gibier que son garde-chasse venait de lui apporter à la campagne. Voulait-il se moquer de lui ? C’est ce que nous n’avons pas pu encore deviner. Mais voilà ce que j’appelle une idiote charmante : qu’on juge des femmes d’esprit !

Ici les moyens de plaire aux femmes par la conversation (l’esprit) sont donc très différents. Il n’y a de ressemblance qu’en deux choses, et l’essence de ces choses, quand elles sont libres, est d’être éternellement différente : c’est l’imagination et l’amour.

Tout homme qui conte clairement et avec feu des choses nouvelles, est sûr des applaudissements des femmes d’Italie. Peu importe qu’il fasse rire ou pleurer ; pourvu qu’il agisse fortement sur les cœurs, il est aimable.

Vous pouvez leur raconter la fable de la comédie du Tartufe, et la manière barbare avec laquelle Néron vient d’empoisonner Britannicus, vous les intéressez autant qu’en leur racontant la mort du roi Murat.

Il s’agit d’être clair et extrêmement énergique.

Comme la sensibilité l’emporte de bien loin sur la vanité, vous plairez, même en étant ridiculement outré ; on s’aperçoit de l’enflure, mais ce n’est pas une offense. Le livre dont elles raffolent aujourd’hui, c’est l’Histoire de l’Inquisition d’Espagne de M. Llorente ; par ses noirs fantômes, il les empêche de dormir. Un inquisiteur qui viendrait à Milan dans ce moment pourrait être très à la mode et fort couru.

L’essentiel de l’esprit ici, à l’égard des femmes, c’est beaucoup d’imprévu et beaucoup de clair-obscur (beaucoup de différence des grands clairs aux grandes ombres) ; et dans les personnes beaucoup d’air militaire ; le moins possible de ce que l’on appelle en France l’air robin, ce ton de nos jeunes magistrats, l’air sensé, important, content de soi, réglé, pédant. C’est leur bête d’aversion ; elles appellent cela l’air andeghé. Ferrum amant. Elles adorent les moustaches, surtout celles qui ont passé les revues de Napoléon.

Les femmes sont très supérieures aux hommes. Les femmes écoutent le génie naturel du pays. Les hommes sont gâtés par les pédants. Le gouvernement empêche les hommes à talent de naître et favorise ou du moins ne décourage pas les pédants qui, se trouvant avoir les honneurs des gens à talent, pullulent à foison.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [59]

Rien n’est donc plus rare et surtout moins durable que de voir une femme en recevoir d’autres ; il faut des circonstances extrêmement particulières, par exemple qu’elles soient toutes deux jolies et qu’en aimant beaucoup l’amour, elles se soucient peu de l’amant[60].

Ce trait frappant des mœurs milanaises a été formé ou fortifié, je ne sais lequel, par le théâtre de la Scala. Là, chaque femme reçoit tous les soirs ses amis et brille seule dans la loge, où, pour ne pas emprunter une idée française, [elle] est le seul objet des galanteries et des caresses (prindise i galoi) des visitants. Les femmes qui n’ont pas le bonheur d’avoir une des deux cents loges de ce théâtre reçoivent quelques amis qui font un taroc, assaisonné des paroles les plus grossières : asinone, coujonon ? ce jeu est une dispute continuelle. Dans la petite bourgeoisie et dans les maisons où l’on vit à l’antique, la bouteille de vin bon est sur le champ de bataille et sert à redonner courage aux combattants.

Les agréments plus délicats, et si enchanteurs une fois qu’on les a goûtés, d’une société mélangée d’hommes et de femmes, sont inconnus ici. Les hommes ne demandent pas d’une manière impérieuse des jouissances dont ils n’ont pas d’idée, et il faudrait les exiger de ce ton, pour obtenir des femmes une chose qui blesse si cruellement leurs intérêts les plus chers.

Tels est le mécanisme en vertu duquel il ne se formera jamais de société à Milan. À Paris, la société absorbe tout un homme : un homme de société n’est plus rien ; tout lui dit comme la baronne des Dehors trompeurs :

Ne soyez point époux, ne soyez point amant ;
Soyez l’homme du jour et vous serez charmant.

C’est que la vanité fait les cinq sixièmes de l’amour chez un Français. Ici, c’est tout autre chose : l’amour est bien l’amour, et quoiqu’il soit plus enchanteur, il ne demande point le sacrifice de toute votre vie, de toutes vos occupations, de toute l’empreinte qui, au fond, vous distingue des autres hommes. Ici, c’est la maîtresse qui prend le ton de l’homme qu’elle aime. La maîtresse de Canova est artiste, et celle de Spallanzani l’aidait dans ses expériences de physique. Parmi les jeunes gens, excepté deux ou trois sots cités, personne ne songe à être mieux mis qu’un autre : il faut être comme tout le monde. Trois ou quatre hommes à bonnes fortunes m’ont paru généralement détestés des femmes ; les plus jolies ne voudraient pas les recevoir, mais s’ils savent leur métier et qu’ils les trouvent, par hasard, dans une maison de campagne, ils peuvent les rendre folles en une soirée ; c’est ce dont j’ai été témoin et presque confident.

« Qu’avez-vous donc ? disais-je à une jolie femme. » — « Je suis blessée au cœur, me dit-elle franchement, ce mauvais sujet me plaît. » La nuit, elle réveilla son mari, fit appeler son amant : « Emmenez-moi, lui dit-elle, ou je ferai quelque folie. » Il ne se le fit pas répéter, et dix minutes après, ils étaient sur la route de Venise.

On me reprochera de tout louer. Hélas ! non ; j’ai un grand malheur à décrire, rien n’est plus petite ville que la grande société de Milan. Il se forme comme une espèce d’aristocratie, des deux cents femmes qui ont une loge à la Scala et de celles qui vont tous les soirs au Cours en voiture ; dans ce cercle, qui est celui de la mode et des plaisirs, tout est connu. Le premier regard qu’une femme donne à la salle, en arrivant dans sa loge, est pour en passer la revue ; et comme depuis la chute du royaume, en 1814, il n’y a plus de nouvelles, si elle remarque la moindre irrégularité, si Monsieur un tel n’est plus vis-à-vis de Monsieur et Madame une telle, elle se tourne vers son amant, qui va au parterre, et de loge en loge, pour savoir cos’é dé neuf, ce qu’il y a de nouveau. Vous n’avez pas d’idée de la facilité avec laquelle on arrive, en une demi-heure, à une information précise. L’amant revient et apprend à son amie pourquoi Monsieur un tel n’est pas à son poste. Pendant ce temps-là, elle a remarqué que Del Canto, un officier de ses amis, est depuis trois jours assis au parterre, toujours à la même place. — Et ne savez-vous pas, lui dit-on, qu’il lorgne la comtesse Conti ?

Je m’imagine que cet affreux caquetage, ce pettegolismo, qui fait aussi le malheur des petites villes, ne corrompt pas autant la société des marchands et des gens moins riches dont les femmes vont tout simplement au parterre, ou dans quelque loge empruntée.

La naissance ne fait rien pour être admis dans cette aristocratie de la Scala ; il ne faut absolument que de la fortune et un peu d’esprit. Il y a telle femme très noble qui se morfond dans sa loge avec son servant, et dont on se garde bien d’aller troubler le tête-à-tête. Ces femmes-là ne peuvent avoir des hommes un peu bien ; elles sont réduites à quelque espèce, ordinairement quelque cadet de grande famille, dont le frère a quatre-vingt mille livres de rente et qui, lui, a huit cents francs de pension et la table.

Dans quelques familles, très nobles et très antiques, j’ai distingué de certaines nuances qui tiennent encore aux mœurs des Espagnols, qui ont si longtemps opprimé et pollué ce beau pays, avec l’infâme administration de Philippe II.

C’est à ce prince exécrable et à ses successeurs qu’il faut attribuer tous les malheurs de l’Italie et la bêtise générale qui a succédé aux lauriers, qu’elle moissonnait dans tous les genres, avant l’an 1530. L’influence de Napoléon a fait tomber les idées espagnoles ; mais si le remède fut énergique, il a été trop court.

Les gens à la mode, ici comme en France, sont les officiers à demi-solde. Au reste, c’est à leur amabilité et à l’abondance de leurs idées que vous vous apercevez qu’ils ont servi ; ils n’ont rien de cette jactance militaire, de ce ton blagueur qui me choquait tant à Londres, dans certaines réunions de Saint-James’s street.

Un autre inconvénient de la société, ici, c’est qu’on meurt d’inedia (d’épuisement) ; on ne sait que dire, il n’y a jamais de nouvelles. La Minerve[61] est proscrite à Milan, comme au jardin des Tuileries, et le Journal du Commerce est prohibé. La soirée se passe, entre hommes, à maudire la bassesse, et l’hypocrisie et les mensonges des Débats. Ils se mettent dans une colère comique et affublent les rédacteurs des épithètes les plus avilissantes, et faute de savoir ce qui se passe, toutes les discussions politiques se finissent par des cris de rage. L’on se tait un moment et puis l’on se met à parler des ballets de Vigano ; la Vestale et Otello ont plus fait parler à Milan, même dans les basses classes, qu’à Paris, la dernière conspiration des Ultra.

Or, une discussion sur Otello n’est pas si utile, mais est infiniment plus agréable qu’une discussion sur M. de Marchangy. Elle ne viendra que trop tôt pour les aimables Milanais, cette fièvre politique qui rend inaccessible à tous les arts et par laquelle, pourtant, grâce à la féodalité, il faut passer pour arriver au bonheur. En attendant, les gens que nous sommes obligés de ne mépriser qu’en secret à Paris, sont ici affublés de tous les noms qu’ils méritent, et les Lanjuinais, les Constant, les Carnot, les Exelmans, portés aux nues. La Gazette de Lugano donne, deux fois par semaine, des nouvelles de ces gens que l’on aime sans en pouvoir parler ; il n’est pas de loge où je n’aie entendu parler ce soir du procès de M. Dunoyer et de la sérénade que lui ont donnée les jeunes gens de Rennes.

Et, me dira-t-on, vous avez vu tout cela en un mois ? — Les trois quarts des choses que je dis peuvent se trouver inexactes, et je les donne pour ce qu’elles valent, pour les apparences ; j’ai cru voir ainsi. L’on ne lirait plus de voyages si on exigeait de chaque voyageur qu’il eût habité assez longtemps chacune des villes dont il parle, pour en pouvoir parler avec l’apparence de la certitude. Il faudrait habiter cinq ou six ans l’Italie ou l’Angleterre ; les gens qui s’expatrient ainsi sont, pour la plupart, des négociants et non des observateurs. Un de mes amis qui a longtemps habité l’Italie m’a assuré que mon journal était plein d’inexactitudes, moi j’ai vu ainsi.





24 septembre.


Caractères



Claudius, Appius,
Coriolan (Voir Tite-Live),
Alfieri (et peut-être)…

Beaucoup d’orgueil, de courage, d’injustice et de mérite.

For the young It[aliens].

Beaucoup d’orgueil, de fureur, de courage, de haine, d’injustice et peu de lumières.

Ils ont lu de mauvais livres à l’Université et par orgueil et paresse ne peuvent pas lire les bons, à cette heure. Parler des idées contenues dans les bons livres sur la politique dont ils parlent sans cesse (Tracy, Say, Malthus, Bentham, Helvétius, Cabanis) est le sûr moyen de les mettre en colère.

25 septembre.

Les nobles qui n’ont pas pu se faire employer par le gouvernement ou acrocher quelque place de la cour (P. del Réal à Turin)[62] se sont faits libéraux. Ils appellent Nap[oléon] fascinoroso ; et la seule chose qui les sorte du vulgaire est la croix que le grand homme leur donna par erreur ou à cause de leurs relations de famille. Du reste les plus honnêtes gens du monde.

28 septembre 1818.
Mariage

Extrait de Fr…

(L’objet est de justifier les mœurs italiennes en montrant ce que les mœurs devraient être à l’égard de l’amour. Ne donner aucune entorse à la vérité.)

to take le haut de la page 8, état des mœurs en France.

28 septembre.
Volney

Préface du tableau to take for St[endhal] : V. Sur les habitudes des Corporations. — VI. For the future . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . of It. . . . . . . — XIII.

En Italie comme en Amérique sans cesse on croit voir l’intention.

To take le tiers des pages 3 et 4 de l’Amour for St[endhal].

Pour être raisonnable il faut avoir une imagination peu active. Comment juger de la vraie couleur des objets à travers une lunette dont les verres changent de couleur suivant le temps qu’il fait ou le nombre de tasses de café que vous avez prises.

(Paraphrase de la page 4 de l’Amour.)

Commencement de mon article.

Toutes nos idées sur les femmes viennent du catéchisme de trois sous. Et ce qu’il y a de plaisant, c’est que beaucoup de gens qui n’admettraient pas l’autorité de ce livre pour régler une affaire de cinquante francs, le suivent à la lettre et stupidement dans les habitudes de juger sur l’objet qui, dans l’état des habitudes du xixe siècle, importe peut-être le plus à leur bonheur.

Les Français n’ont été à Lisbonne que dans un état de guerre et sous un chef à demi fou et cependant ils l’ont civilisé infiniment quant à la police.

Ed. Rev.
tome XII. 388.

Après s’être plaint de la grossièreté italienne…

Pour la France de 1637 on disait dans la Comédie alors la plus applaudie : les Visionnaires de Desmarets, en parlant du mérite d’un homme :

S’il est courtois, sans doute il vient d’un noble sang.

L’une des grâces de la nature, l’une de ces choses qui embellissent le monde.

Rome, le…

On m’interroge beaucoup sur le gouvernement de France, je dis qu’à Paris on est libre et qu’en prenant un avocat célèbre on peut espérer la justice, mais en province chaque préfet est maître de son département, en voici un fait[63] :

Un propriétaire de la ville d’Autun, lors de la première invasion de la Bourgogne par les Prussiens, court aux armes avec une portion de la population, il défend vaillamment le pont de Chaslons-sur-Saône ; l’ennemi pour le punir de sa résistance incendie sa maison de campagne qui valait au moins trente mille francs. Le roi accorde une somme considérable pour indemniser les citoyens qui ont le plus souffert. L’habitant d’Autun obtient environ cinq mille francs ; il les touche ; mais à peine est-il en possession de ce faible dédommagement que le Préfet du département se ravise, il décide qu’on ne doit indemniser les citoyens que dans le cas où ils n’auraient pas fait à l’ennemi une résistance inconsidérée.

(Oui, messieurs, voilà le mot qui a sali les arrêtés d’un préfet français.)

Il ordonne en conséquence à M. Desplaces, c’est le nom de ce particulier, de restituer sur-le-champ les cinq mille francs, et il l’envoie en exil et en surveillance dans la ville de Blois.

M. Desplaces se plaint à M. Lainé, ministre de l’Intérieur, de l’arrêté du préfet qui punit une résistance que le roi semble avoir voulu récompenser. [Il] lui répond que l’arrêté du préfet a reçu son exécution, et qu’il ne lui est plus possible de revenir sur ce qui est fait.

Si vous voulez des centaines de pareils faits tombant toujours sur la partie énergique et brave de la nation, ouvrez la Bibliothèque historique. Vous y verrez un capitaine français, condamné pour avoir dans un moment d’humeur appelé son cheval cosaque, attendu que la France doit beaucoup de reconnaissance aux cosaques. Le capitaine, frappé d’étonnement, est mort de douleur.

J’entre à l’école de droit de Paris, un élève soutient une thèse (septembre 1818). Il prend pour épigraphe cette maxime : Le juge est l’organe de la loi, la loi est l’expression de la volonté nationale. Un des interrogateurs fronce le sourcil et essaie de prouver au candidat que cette maxime est fausse ; à quoi le président se hâte d’ajouter qu’il n’a pas eu connaissance de l’épigraphe et qu’il ne l’aurait pas approuvée.

Tel est l’esprit louable de la plupart des salariés.

(Journal de Genève du 9 septembre.)

M. Bertolatis, le rédacteur du Spectateur, est un homme d’esprit bien au-dessus de tous les pédants romantiques ou antiromantiques qui se mêlent de littérature dans son pays. Mais ici, me disait-il, on prend la moindre critique pour une atrocité et l’on est mauvais Italien si l’on ne trouve pas excellents tous les livres qu’on imprime en Italie.

30 septembre.
Rareté du mérite

Le mérite lorsqu’il est rare est souvent gâté par la Pédanterie, mais la pédanterie tient à la rareté, mais non au mérite.

D[ominique] reading 18 of Tracy.
(Applicable aux femmes de mérite et aux mœurs simples.)
Venini

Raconté au Galle par l’avocat P. le jour de Saint-Michel 29 septembre 1818.

L’Aristocratie dans ses détails. M. Venini et le paysan de Bellagio. Il l’invite à dîner avec lui et le fait insulter par ses gens, pour qu’il commette quelque inconséquence, le faire mettre en prison et pendant ce temps lui enlever un champ sur la route, le payeur mettant ses enfants devant les gens qui coupent ses oliviers.

[4 octobre 1818]

Rome…

Impossible à un moderne d’avoir d’idée de la Rome ancienne. Je me garderai bien de parler de l’absence de l’Amour et des plaisirs de salon, l’on ne me comprendrait pas, je me borne au matériel, au mercantile de la chose.

Rome était comme le quartier général du genre humain, habitée entièrement par des gens aisés qui achetaient les produits des pays moins avancés en civilisation, et se bornaient à jouir des douceurs de la vie dans leurs domaines. Du temps d’Auguste tout le Latium était un jardin anglais et les blés venaient de Sicile et d’Égypte[64].





Bureaucratie
Lodi, le…



En voyant le peu de liberté politique dont jouit cette belle Lombardie, belle au suprême degré, quoiqu’on n’y cherche que l’utile, je ne pourrais réconcilier les prodiges de culture, de bonheur, et de richesses avec cette ligne de Montesquieu : « Les pays ne sont point cultivés en raison de leur fertilité, mais en raison de leur liberté. »

J’ai trouvé le secret en parcourant avec dégoût les lettres de M. Fiévée. La Lombardie a bien la Monarchie absolue, si vous voulez[65], mais elle n’a pas la Bureaucratie. Toutes les petites affaires n’y sont pas décidées par des commis claquemurés dans un bureau bien chauffé, à trois cents lieues des intéressés.

M. Fiévée donc, cet homme d’esprit au service de la Féodalité (1re et quatrième lettres).

Un paysan demande qu’on lui concède un petit terrain vague et inculte afin de pouvoir y bâtir une petite cahute. Il faut 1o que le paysan fasse sa demande au maire, 2o que le maire écrive au sous-préfet pour qu’il obtienne du préfet la permission qu’on assemble le conseil municipal, 3o que le préfet réponde pour accorder cette permission, 4o que le conseil municipal s’assemble et nomme des experts pour faire l’estimation, 5o que l’expertise ait lieu et qu’un procès-verbal en soit dressé, 6o que le rapport en soit fait au conseil municipal et qu’il prenne une délibération qui soit envoyée au sous-préfet et par celui-ci au préfet, 7o que le préfet envoie la demande, les pièces à l’appui et un rapport de lui au Ministre de l’Intérieur, 8o que le Ministre de l’Intérieur présente le tout au roi ou empereur en donnant son avis motivé, 9o que le roi ou empereur signe ces mots : renvoyé au conseil d’état, section de l’Intérieur, 10o que le président de cette section nomme un rapporteur, 11o que le rapporteur explique l’affaire à la section et qu’elle l’approuve, 12o que cette affaire soit mise sur le tableau de l’ordre du jour du conseil d’état, qu’elle soit appelée, rapportée et décidée, puis renvoyée à la secrétairerie d’état qui la renvoie au ministre, qui la renvoie au préfet, qui la renvoie au sous-préfet et enfin au maire qui fait appeler le pauvre paysan et qui lui accorde ce petit terrain moyennant une rétribution annuelle de trente-cinq centimes.

Voilà le vice rongeur de l’administration d’un despote homme de génie, voilà ce que les sots ont eu garde de lui reprocher, voilà ce qui n’existe pas en Lombardie sous la sage et très sage administration de la maison d’Autriche.

Remarquez que le pauvre paysan n’obtient son bout de terrain que dix-huit mois ou deux ans après la demande, et que comme là où il n’y a pas de liberté et par conséquent d’opinion publique, il faut payer en argent tous les services des conseillers d’État, préfets, sous-préfets, etc., cette concession de trente-cinq centimes coûte deux ou trois mille francs de gages d’employés. Et qui paye ces deux ou trois mille francs ? Le pauvre paysan par les impôts.

Le même vice existe en Angleterre sous une autre forme[66].

Les Princes autrichiens seraient tous d’excellents préfets. Le Ministre de l’Intérieur M. de Saurau, homme supérieur, fait faire par des collèges subalternes toutes les petites affaires. Il se réserve ainsi de l’attention pour les grandes. Quand nos ministres de l’Intérieur auront-ils un peu de ce bon sens ?

Cela m’explique la richesse agricole de la Lombardie. Remarquez toujours que depuis Joseph II (1782), la recommandation de M. le Marquis un tel, maître du château, du village, ou celle de M. le Curé ne signifient absolument rien. Il ne s’écrit même plus de ces sortes de lettres, me disait le délégué de Mantoue. Il n’est pas de sous-préfet en France qui n’en reçoive 1500 par an et qui ne s’empresse d’accéder à 1450[67]. En Lombardie les nobles et les prêtres ont perdu jusqu’à l’idée d’être les tyrans du village. Si jamais ce pays a les deux Chambres il produira plus de richesse ou de bonheur que la moitié de l’Angleterre.

La méfiance italienne, le contraire de la badauderie française est la meilleure disposition possible pour le régime constitutionnel. Hâtons-nous de démolir le plat bas-relief de 1815 qui déshonore le fronton de notre beau palais du corps législatif et écrivons-y en grandes lettres de bronze, ce seul mot :

Méfiance

De ce jour-là le peuple aura confiance en son roi.

21 octobre 1818.





27-28 octobre 1818.


Florence, le…



On peut voir dans les défauts que les étrangers reprochent à la Nouvelle Héloïse, cet ouvrage immortel, les fausses maximes dont est encore travaillée aujourd’hui la littérature française. La principale hérésie, c’est que les auteurs se croient obligés d’apprendre la littérature avant que d’écrire, tandis qu’ils ne devraient apprendre que la langue, afin de ne pas inventer une tournure pour exprimer un sentiment lorsque déjà depuis longtemps cette tournure existe dans Montaigne ou dans La Bruyère. La seule école de littérateur devrait être la tribune de la Chambre des Communes, car les députés qu’on écoute ont quelque chose à dire et ne font pas de la littérature un métier.

La femme la plus héroïque que j’aie jamais rencontrée vient de me prêter ce soir la quinzième édition des Lettres de Jacopo Ortis, c’est une excellente traduction de Werther quoique l’auteur jure d’être original. C’est le Werther d’Italie comme le jeune Jérusalem fut le Werther de la froide et imaginante Allemagne. Ce livre de 237 pages a suivant la coutume des nobles écrivains actuels une préface de 112 pages seulement qui prouve que le livre est sublime. J’y ai distingué un jugement sur la Nouvelle Héloïse qui reproduit exactement ce que j’ai entendu dire en vingt endroits d’Italie. L’auteur, le célèbre Foscolo, passe avec raison pour le premier littérateur de son pays. De plus on dit qu’il a éprouvé cette passion qu’il peint avec tant de chaleur et de naturel, car ce n’est pas sa faute si son naturel n’est pas celui des autres. Il s’habillait entièrement de noir chaque nuit pour n’être pas vu escaladant les murs d’un jardin. Il était reçu, disent les indiscrets, dans la chambre à coucher de sa maîtresse, il en était traité comme l’amant le plus favorisé et cependant tel fut l’empire de la vertu sur ces deux cœurs qu’elle passa vierge dans les bras de l’époux indifférent à qui il fut donné de profaner tant de charmes. Tout cela m’était raconté ce soir, à deux heures du matin, à la suite d’une discussion sur le Dante, sur l’amour, sur Saint-Preux, sur les lettres de la Religieuse portugaise par une jeune femme encore dans toute la fleur de la beauté et qui il y a trois ans s’empoisonna par amour. Quelles délices de parler de ces grands objets si profanés par le vulgaire avec des âmes si bien faites pour les sentir ! C’est alors que la moindre objection a du poids, que la plus petite nuance est sentie avec volupté, que l’on ne répond pas avec son esprit, mais avec son cœur. Femmes charmantes, combien vous êtes au-dessus des Staël de Paris et d’Angleterre, qui toujours récitent une leçon et songent à briller. Quand je ne rapporterais de mon voyage en Italie que la connaissance de ces deux amies, mes fatigues sont assez payées. Je suis donc assuré enfin qu’il existe de telles âmes au monde !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [68]

(À la fin.)

Si Foscolo au lieu d’écrire 100 pages de prose et 600 vers eût produit vingt volumes comme Rousseau, peut-être qu’il eût empêché la langue italienne d’être dévorée et engloutie par le français. Dans cent ans à Rome et à Florence on parlera français, une des désinences italienne. (Dit par Silvio.)





Angleterre


Oclobre-Novembre 1818
Naples, le…


Il est bien singulier et il serait bien agréable aux yeux d’un Français qui serait plus patriote que libéral, de voir que l’époque de la perte totale de la liberté en Angleterre, n’est autre que le jour de la bataille de Waterloo.

C’est alors que les nobles et les riches de toute espèce ont définitivement signé un traité d’alliance offensive et défensive contre les pauvres et les travailleurs.

Je suis loin de trop blâmer les aristocrates ; leur sûreté est en péril. Un impôt, pour être productif, doit être payé par le plus grand nombre ; en Angleterre le produit des impôts est employé contre le plus grand nombre.

Comme je ne suis pas ici pour faire l’éducation des niais, je ne chercherai pas à prouver cette singulière assertion.

Les aristocrates de la Chambre des pairs nomment la majorité de la Chambre des communes. La liberté ne peut donc plus exister de droit (ou de par les lois), mais seulement par les habitudes. Il n’y a d’exception que pour la liberté de la presse qui d’ailleurs est moindre qu’on ne le croit en France. Heureusement pour l’Angleterre on peut facilement introduire des pamphlets imprimés en Amérique.

Les discussions sur les réformes parlementaires ne sont que ceci :

I. L’Angleterre sera-t-elle en 1880 un royaume absolument comme le P… où le roi, les nobles et les prêtres, étroitement unis entre eux, vivent aux dépend des travailleurs ?

II. L’Angleterre sera-t-elle une république dirigée par un simple président, comme celle des États-Unis ?

Car il est évident que si les Anglais payant seulement mille francs d’imposition, obtiennent le droit d’envoyer au Parlement, ils se vengeront de l’état d’extrême malheur où Pitt les plongea en 1794 pour sauver l’Aristocratie. En Angleterre les seuls appointements des ministres et du roi coûtent plus que toutes les dépenses quelconques du gouvernement d’Amérique.

Dans tous les cas, l’Angleterre en est au moment d’une Révolution, à peu près comme notre belle France en 1780. Si Georges IV fait des concessions et les fait de bonne foi, il n’aura pas le sort de Louis XVI. Mais aussi les Anglais seront moins solidement libres que s’ils arrachent la liberté par une fièvre ardente de quinze ou vingt ans.

Malheureusement pour leur orgueil, l’Amérique aiguisera des armes et va venger l’Europe des larmes de sang que Pitt et C[obourg] lui ont fait répandre. Le nom seul de l’Amérique fait pâlir ces lords si riches et si insolents et si inhumains. (Les pontons et le sort des ouvriers de Manchester ; au fond de ces deux mots, il y a plus de froide cruauté que dans tout Robespierre.)

C’est à cause de cette imminente Révolution et de la farouche cruauté des basses classes, nourries de la lecture de la Bible et des massacres hébreux, que beaucoup d’Anglais achètent des terres en France.

On parlera ainsi de l’Angleterre en 1880 :

Elle fut libre, sans savoir comment, en 1688. Elle eut les habitudes et non les lois de la liberté, vers 1720[69].

Elle avait déjà perdu ses vertus vers 1780 et le prouva par son infâme guerre d’Amérique[70]. Elle n’eut même plus de pudeur vers 1790 et le prouva par sa conduite dans l’Inde (famine de M. Hastings I[71]). Enfin, après avoir entr’ouvert à la liberté les yeux de l’Europe, elle la perdit pour elle-même vers 1794, sous un roi sans vertus et par un scélérat habile et orgueilleux (M. Pitt). En 1814, après Waterloo, il devint impossible à un pair, et même à un homme riche quelconque, d’être libéral[72].

Elle eut encore quelques habitudes de liberté jusqu’en 1830, mais depuis longtemps le bonheur avait entièrement disparu du sein d’un peuple sombre, religieux, féroce et travaillé par des lois monétairement atroces.

Alors éclata une révolution sans exemple par le nombre des massacres.

L’Amérique, avec une population double de celle de l’Angleterre, et une position bien autrement inattaquable que la Russie, réduisit facilement sa superbe rivale au rang de puissance du troisième ordre.

Elle est maintenant heureuse sous un roi constitutionnel par force, qui meurt d’envie d’être absolu, mais qui n’y parviendra jamais[73].

La gangrène des dépenses excessives et aristocratiques a tout pénétré en Angleterre, même l’établissement de leurs courtiers pour l’achat de thé à Canton. Il est curieux de comparer l’établissement américain, aussi à Canton. Ce seul détail peint les deux gouvernements et la nature des impôts qu’ils doivent exiger des peuples.

Les Anglais en général, ne peuvent pas avoir d’esprit. Ne parlons pas de leur Constitution, dont la forme s’y oppose ; tenons-nous aux habitudes que chacun peut vérifier.

Le peuple anglais est un peuple affairé. Il manque souverainement de loisirs pour tout ce qui n’est pas argent. Remarquez qu’il n’aime pas l’argent par cupidité, mais, exactement parlant, pour ne pas mourir de faim dans la rue.

Cette affreuse nécessité et la noire anxiété dont elle remplit l’âme, ne lui laisse pas, à ce peuple anglais si mal connu, le temps de comprendre la conduite de ses plus brillants défenseurs. Combien de fois le sublime Fox[74] n’est-il pas sorti de la Chambre des communes au milieu des huées de ce peuple qu’il venait de défendre, non seulement aux dépens de sa fortune pécuniaire, mais même de sa réputation ? Il a passé sa généreuse vie à protester contre deux guerres qui ont triplé le prix de la subsistance du peuple anglais.

La première de ces guerres a donné l’existence à la République qui détruira l’Angleterre ; la seconde a semé en Europe, en même temps que la liberté, une haine aveugle et enragée contre l’Angleterre qui a fait tomber ce Napoléon qui sans le savoir, semait la liberté en Europe. Ce sont les Anglais que l’exécration publique charge partout (la France excepté) des maux sans nombre que ramène tous les jours le rétablissement de toutes les vieilleries[75]. Allez à Gênes, à Madrid, à Naples et vous verrez. Mais revenons à l’esprit de ces hommes, la source unique de la plus intolérable partie des malheurs de l’Europe. S’ils n’ont pas d’esprit pour comprendre leurs propres défenseurs, où en trouveraient-ils pour comprendre les Lettres et les Arts ?

L’on peut répondre : dans la meilleure éducation classique qu’ait reçue jamais aucun peuple. Nulle part, en effet, l’on ne connaît aussi bien les auteurs grecs et latins.

Mais d’abord cette éducation ne donne pas de dispositions à l’esprit : bien au contraire. En second lieu elle n’est à la portée que de la classe riche. Pour le reste de la nation — et ouvrez les biographies de la France — c’est de la classe pauvre et énergique que sortent les génies ; tout le reste de la nation n’a de loisir que le dimanche, et pour finir par le trait le plus triste, les cinq sixièmes de ce loisir sont occupés par l’infâme et féroce lecture de la Bible.

Assurément, rien n’est plus contraire à l’esprit ou à l’invention des idées agréables à nos hommes du xixe siècle, que la contemplation des images féroces gigantesques de ces vieux poèmes orientaux. Ces images rendent le pauvre féroce dès cette vie et le remplissent de sombres alarmes et de tristesse, en le tourmentant sur la seule consolation qui lui reste : l’espérance du bonheur dans l’autre vie…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’opinion de la bonne compagnie en Europe est de mauvais goût parce qu’elle est éminemment aristocratique. En second lieu elle est exprimée par des êtres fort riches arrivés à 30 ou 35 ans, c’est-à-dire pour la plupart blasés sur les plaisirs vifs et naturels. Le singulier, le difficile, le cher l’emporte nécessairement sur le beau simple. (Exemple leur goût pour M. Cataloni. 2e exemple les lettres d’Horace Walpole.) On peut même avancer qu’un homme jouissant d’une grande fortune dès l’âge de quinze ans n’a jamais senti le vrai beau.

L’opinion est surtout aristocratique en Angleterre, de là la corruption du peu d’esprit que le manque de loisir et la Bible leur laissent.

Ensuite tous les riches d’Angleterre s’unissent avec tous les gens payés par le gouvernement pour louer les livres et les opinions ultra qui en général sont les plus bêtes. Il est absurde de dire aux hommes : « Aimez votre malheur, aimez vos tyrans qui ne sont vos tyrans que parce que votre main gauche se bat contre votre main droite. » Il faut donc infiniment plus d’esprit pour soutenir une opinion ultra que pour une opinion libérale. On peut commander ce despotisme par la terreur, rien de plus simple. Le Dey d’Alger s’en tire fort bien. Mais persuader le despotisme voilà ce qui me semble le chef-d’œuvre de l’esprit humain.

Enfin remarquez que sur le Continent un homme qui a gagné cent mille francs autrement que par le jeu ne méprise plus qu’à demi les Lettres et les Arts. Que sera-ce d’une nation où tout le monde fait le commerce ? On voit pourquoi l’esprit en Angleterre passe pour ne pas s’accorder avec la dignité.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le grand défaut de la forme de liberté inventée depuis 50 ans (le gouvernement représentatif) c’est l’état d’anxiété où il plonge, si ce n’est la masse du peuple au moins toute la classe éclairée d’une nation.

Peut-être cette anxiété tient-elle beaucoup à l’hérédité de la chambre des pairs. Un homme né pair et riche est plus probablement médiocre que le fils de son fermier.

no 28 page 334.





Le sombre des Anglais[76]


Octobre-Novembre 1818



Jarrive de Pœstum. Nous étions trois voitures presque tous Anglais. Au retour nous avons pris une speronaza, il y a eu tempête, relâche, débarquement par la pluie et mourant de faim sur une plage déserte, mille accidents désagréables. C’est ce qu’il me faut ; j’aime à observer moi et les autres.

Non seulement les Anglais lisent la Bible, mais leurs pères et leurs grands-pères l’ont lue. Voilà ce me semble le secret de ce sombre malheur qu’ils portent partout et même au sein des plaisirs les plus doux pour le reste des hommes. La Bible est un livre fait pour être cru à l’aveugle et non discuté. Voyez le voyageur Twedell, un de leurs jeunes gens qui promettait le plus, très occupé vers la fin de sa vie pour savoir s’il était bien légitime de manger des poulets[77].

Je vois un de mes amis intimes, homme très instruit et de très bonne foi, ne pouvoir croire à la parfaite indifférence des Français. « Que m’importe l’existence de votre Dieu de la Bible, vous dites qu’il est juste, eh bien, si demain il me parlait du haut d’une nue je ne changerais pas un iota à ma conduite. »

Mais les raisonnements les plus simples n’ont aucune influence sur les Anglais instruits. Outre les terreurs de la Bible qui dès leur enfance sont déposées au fond de leur cœur et qui ne sont jamais neutralisées par l’agréable sacrement de la Pénitence, leur logique écossaise qui a beaucoup de rapports avec les rêveries de Kant les rend insensibles au choses les plus palpables. Ils lisent Pindare et Lucrèce avec la même facilité qu’un Français lit un journal, mais Tracy et Helvétius sont pour eux ce que le grec de Pindare est pour nous.

Si l’on a le moindre doute sur cette éducation hébraïque et atroce du caractère anglais, on n’a qu’à faire un peu de conversation avec les sectaires qui pullulent en Angleterre et en Amérique par exemple les Harmomites et les Shakers[78].

Par surplus examiner la conduite farouche de la populace anglaise, et lire cent pages de la Bible à l’ouverture du livre. C’est le Dieu de l’inquisition, et comme il répugne au sens commun on ne peut avoir de tranquillité en ce monde, qu’en y croyant à la napolitaine. Je conclus hardiment que la religion napolitaine est moins absurde que celle de Londres.

Comme je ne suis pas ici pour faire l’éducation des niais, je saute mille conséquences qui pourraient servir de preuves et qui m’ont fort amusé dans la barque en faisant sauter mes Anglais.

Y a-t-il rien de plus plaisant par exemple, que la gravité ridicule avec laquelle les Anglais traitent les plus petites choses ? N’est-il pas bien bon de trouver l’art de la cuisine discuté en ces termes dans les in-4o de M. Dugald-Stewart, un de leurs prétendus philosophes écossais ?

Caractère anglais

Agreably to this view of the subject, sweet, may be said to be intrinsically pleasing, and bitter to be relatively pleasing ; which both are, in many cases, aqually essential to those effect which in the art of cookery correspond to that composite beauty which it is the object of the painter and of the poet to create (Philosophical essays)[79].

Les Anglais sont parfaitement purs du sentimentalisme genevois.

Prendre les plaisanteries sur le voyage de Pictet, Edinburg-Review, no 6.


20 Novembre 1818

Lu l’Eclectic-Review du mois de mai, article agréable sur St[endhal]. Traduction anglaise, énormes contresens dans les fragments cités.

M. Bertolotti me présente à. M. Cataneo, sa bibliothèque de médailles est un trésor pour moi, ouverte de 9 à 3 heures ½. Je donne une livre. 20 novembre 1818. Il m’est plus facile d’être traduit en Angleterre qu’annoncé à Paris.





Christianisme[80]



Jécrivis ce qui suit à Bologne à une heure du matin le… 1817. Le cardinal Lante qui vient de mourir d’une maladie de jeune homme et qui était adoré à Bologne où il était despote (légat) et où il tâchait de conserver quelques usages de l’administration de Napoléon venait de dire devant moi à l’ambassadeur H… :

« Le christianisme tel qu’il est aujourd’hui n’est que l’intérêt du Pape mêlé à un haut degré à l’intérêt de la religion. Votre Excellence sait que je n’ai nul intérêt à tout cela, j’ai accroché un bon lot, je suis aimé de mes sujets, et je mourrai longtemps avant la chute de ma dignité ou de ma place. D’ailleurs on sait que je ne crois pas un mot de tout cela. Moi, bien désintéressé par ce libre aveu, je prendrai la liberté de vous raconter une longue conversation dogmatique que j’eus à Rome dernièrement avec ce coquin de Cardinal M… que bien connaissez. Il me disait un jour et je pense de bonne foi : je crois, entre nous, que la fin du monde arrivera vers le commencement du xxe siècle. La religion ne peut guère aller au delà. Tout a été perdu du moment qu’on a osé défendre la religion comme utile (dès cette vie). Cela seul constitue la plus dangereuse et la plus noire impiété. Dans les beaux jours de la religion l’inquisition aurait fait brûler l’auteur du Génie du Christianisme et suivant moi très justement. N’est-il pas bien impertinent au xixe siècle et bien impie au xiie, de dire que le christianisme cette machine sublime qui doit faire le bonheur et le malheur éternel de tous les hommes selon qu’ils l’auront connue ou ignorée, n’est qu’une bonne recette pour faire des chansons ? Le génie du christianisme, c’est les moeurs du xive siècle et non les phrases puériles de l’écrivain français.

» Même en Angleterre, le seul pays où l’on sache nous défendre, je vois toujours avancer ce détestable argument de l’utilité.

» Qu’est-ce que le plus ou moins de plaisir que l’on peut goûter pendant un quart d’heure, comparé au bonheur de toute une vie de 60 ou 80 ans telle qu’elle est accordée à l’homme ?

» Or, voilà exactement la position du chrétien.

» Une autre théorie aussi odieuse, et heureusement encore plus absurde, c’est celle de la tolérance.

» Si les rois d’Espagne, en faisant brûler 200.000 de leurs sujets, ont assuré la félicité éternelle de 8 ou 10 millions d’hommes qui auraient été séduits dans la suite des temps par les erreurs des Juifs, des Maures ou des Protestants, et c’est ce qu’il est facile de prouver, ils ont agi en bons pères.

» Quoi, nous faisons des lazarets contre la peste et je vois le roi très catholique protéger les protestants. Il croit fermement que hors de l’Église point de salut, il le répète tous les jours vingt fois dans ses prières et il ne se hâte pas de faire le bonheur d’un million d’hommes aux dépens de la vie de 3 ou 400 hérétiques. Il oublie la première maxime de l’art de règner, salus populi suprema lex esto. Il est aveugle au grand exemple donné par Louis XIV — et tout cela contre la religion qu’il prétend suivre ! On voit qu’il n’y a rien de plus absurde que la tolérance. Je ne crains pas de le dire et beaucoup de nos collègues le pensent avec moi. C’est une des hérésies les plus abominables qui aient jamais infecté l’Église, et saint Dominique, outre qu’il est un grand homme pour ceux qui savent lire l’histoire, a été le plus humain des hommes, ou la religion chrétienne est fausse, il n’y a pas de milieu là-dedans.

» Une troisième erreur de Paley et de nos autres défenseurs, est de vouloir prouver la foi. Mais celle-là n’est rien auprès des deux monstrueuses doctrines de l’utilité et de la tolérance.

» Il est évident que l’intérêt de la religion (ou du bonheur éternel) est opposé à l’intérêt du quart d’heure que vous passez sur la terre (ou à l’intérêt du bonheur passager). Je n’en veux d’exemple que le jeûne et la prière qui assurément ne sont pas un plaisir, ou ne le sont que pour ceux qui sont sûrs d’en être payés au centuple dans l’autre monde.

» Le Cardinal M… continue pendant une heure à déraisonner sur la fin du monde qui doit arriver vers l’an 1917, mais je vous avoue que comme logicien exact je suis entièrement de son avis sur la tolérance et sur l’utilité.

» Je vais à cette heure vous parler comme politique : Il est absurde de vouloir armer les rois contre les nobles ou contre les prêtres[81] sous prétexte qu’Hildebrand a fait prendre froid aux pieds à l’empereur Frédéric ou que les seigneurs…

» C’est un homme qui vient de traverser le désert de Suez à Alexandrie, qui s’embarque dans cette ville et auquel vous voulez persuader, tandis qu’il vogue sur la Méditerranée, qu’il est en danger d’être étouffé par les nuages de sable brûlant, tandis que c’est de n’être pas noyé qu’il s’agit uniquement pour lui.

» L’invasion de la famille d’idées libérales que je vois s’avancer en conquérantes en Europe menace également les rois, les prêtres et les nobles.

» Si vous voulez prétendre qu’elles ne menacent pas les Rois, vous êtes réduit à un misérable artifice de théâtre, celui de changer le sens des mots. J’appelle roi l’homme qui exerce la place de Louis XV ou de Marie-Thérèse et vous appelez roi M. Monroe, président des États-Unis d’Amérique, rien de plus opposé. Laissez faire vos libéraux, et tous les rois d’Europe ne seront bientôt plus que des Présidents forcés de conduire les peuples suivant le vœu de la majorité, obligés de descendre du trône s’ils veulent parler de leurs droits particuliers, et toujours accablés d’injures et de quolibets pour venger l’envie des particuliers.

» Donc tout roi qui ne rétablit pas nos Jésuites et qui ne fait pas donner une excellente éducation à sa noblesse, et à sa noblesse seule, tout roi qui souffre par exemple nos écoles d’enseignement mutuel est un roi qui ne sait pas son métier ou qui comme moi se fiche de tout (che s’imbuzava della baracca).

» Mais si les rois ne peuvent pas se tenir sans la religion et la noblesse, la religion peut se moquer des deux autres. La preuve en est que rien n’est plus religieux que l’Écosse et les États-Unis, les pays les plus éloignés de la monarchie et les vrais repaires (officina generis humani) des idées libérales.

» Les prêtres de toutes les religions chrétiennes n’ont rien de mieux à faire que de se bien vite réunir au Pape non pas parce qu’il est plus ou moins absurde dans ce qu’il enseigne, mais parce qu’il est roi.

» Sans l’immense réforme effectuée par le Concile de Trente, réforme que nous avons toujours tâché de vous faire oublier, Luther tuait le catholicisme ; sans une réforme analogue vos idées libérales qui vont tout changer depuis le théâtre jusqu’à la littérature nous menacent d’un bien autre danger.

» Luther n’était qu’un homme et ici il ne s’agit de rien moins que de n’être pas renversé par une force qui nécessairement et quoi qu’on fasse va tout renverser.

» Heureusement la religion a pour elle :

» 1o les âmes tendres et passionnées ;

» 2o l’immense majorité des sots et des jeunes gens qui sont tourmentés par le doute philosophique, qui est cependant l’état habituel du sage, et qui ont besoin de croire quelque chose, les prédictions de Mlle Lenormand ou le symbole des Apôtres.

» Notre grand adversaire auprès des jeunes gens et des femmes, c’est-à-dire auprès de cette partie la plus active de nos partisans, c’est l’amour. Transigeons donc avec l’amour[82] comme nous le faisons en Italie depuis cent ans.

» Voilà le premier et singulier article de la réforme à faire par le nouveau Concile de Trente. Là-dessus, allons nous coucher, car je vois que Votre Excellence a sommeil : et vous deux, Messieurs, faites-moi l’amitié de venir dîner demain chez moi, et de ne parler de mes rêveries qu’après ma mort. Croyez que si quelquefois nous nous moquons à Rome de vos livres libéraux, c’est que nous voyons des enfants qui ne savent pas la moitié des raisons de la cause dont ils se font les avocats. »

Quand la religion[83] chrétienne n’aurait produit que l’institution des jésuites, c’est une raison suffisante pour mettre en discussion si cette législation n’a pas été plus nuisible qu’utile à l’humanité, et ce à partir du siècle de Grégoire VII.

La Saint-Barthélémy et les autres crimes publics ne sont rien, que d’atroces infamies sanctifiées dans le fond des familles, me disait l’avocat R… à Naples !





12 décembre 1818.



(Envoyer la copie de ceci à mon ami St[endhal] pour sa seconde).
À ajouter à la page…

Mon copiste me regarde en riant et le temps présent est l’arche du Seigneur…

Parmi les livres qui pourront donner à la postérité une idée de ces temps héroïques de la Lombardie et de l’Italie, j’ai ouï citer avec les plus grands éloges un manuscrit inédit, et pour cause, intitulé Essai statistique sur le royaume d’Italie. M. Pecchio est un homme d’infiniment d’esprit et d’un esprit bien rare en Italie, c’est-à-dire exempt d’emphase et de ce patriotisme monacal qui porte à mentir effrontément pour flatter sa patrie. J’espère que sa prose ne sera pas lâche et énervée comme il est d’usage ici[84].

M…, jeune officier de la plus belle valeur, a écrit l’histoire des sièges faits en Espagne par les troupes italiennes. On dit qu’un jeune homme riche de ce pays-ci a avancé au libraire vingt mille francs pour la gravure des planches.

12 décembre 1818

Le Thésée demandé à Canova par M. Melzi va arriver. On le voulait placer sur la jolie place de Saint-Fidèle. C’est un quartier de Milan qui ressemble à Rome. Les palais Beljiojoso, la maison des Omenoni avec ses huit colonnes avançant sur la rue et noircies par le temps, l’immense Palais Marin et plus que tout la charmante église construite par Pellegrini auraient préparé l’âme à l’élévation de Persée et à la profonde attention nécessaire à la sculpture. Mais les poètes ont représenté que Thésée était païen et certainement damné et qu’il ne convenait pas de placer l’image d’un damné devant la porte de Saint-Fidèle. Voilà ce que sont encore les prêtres dans ce pays-ci malgré Joseph II, le courageux Tamburini et un gouvernement infiniment plus libéral à cet égard que celui de France. Qu’on juge du génie du christianisme à Naples et à Florence ! On va reléguer Thésée dans un coin de la mauvaise place du Palazzo Reale dont la plate architecture pleine de prétention n’est faite que pour donner le dégoût de tous les arts. Espérons qu’un jour on démolira la moitié des ailes de ce vilain édifice.

L’aile de gauche cache la partie la plus importante du dôme de Milan, incontestablement le second édifice de l’Europe après Saint-Pierre de Rome. Car Saint-Paul de Londres et le Panthéon de Paris, comme copies plus ou moins bonnes de Saint-Pierre, ne peuvent pas lutter avec les sensations que donne l’originalité hardie du plus bel édifice gothique qui existe. Et cet édifice terminé dans ses parties les plus brillantes par Napoléon a encore toute l’éclatante blancheur du plus beau marbre.

12 décembre.

Les Napolitains, si bruyants ailleurs, font au théâtre le plus profond silence, bel exemple pour les Milanais qui à la Scala jasent un peu plus haut que dans la rue.

Défauts des écrivains d’Italie

Ils ont trop peur de tomber dans des fautes pour atteindre les plus grandes beautés.

« They stand to much in dread of faults to attain many of the greater beauties », dit l’Edinburg Review, no 15-155, d’un auteur anglais.

Le cardinal Gallo… au Pape[85] en toute humilité et après de grands combats : « Je songeais que si vous après ma mort, vous étiez fait pape on vous appellerait Papagallo (Perroquet). »





Rivages de la mer[86]


Recco, 8 septembre 1818.



Il y avait une fête de la vierge à Recco[87]. J’y suis allé avec les petites filles de l’ancien doge S…, qui ont été élevées en Flandre, dans un couvent dont ma tante était abbesse. Nous étions dix montés sur des ânes ; nous nous faisions spectacle à nous-mêmes par cette petite route toujours en corniche sur la mer et qui monte ou descend sans cesse pour passer les promontoires dont les vagues ont ruiné le bout. Gaieté folle, à l’italienne, sans nulle affectation. Je profite de cette liberté pour quitter la troupe en arrivant à Recco ; je suis à pied le rivage de la mer ; j’ai regret de n’être pas né en Italie.

Quoi de plus insensé que de laisser empoisonner son âme par des événements qui ont eu lieu parce qu’il devaient arriver… !

Quoi donc, l’herbe sera malheureuse parce qu’un volcan a bouleversé toute la montagne et avec les autres la motte de terre où est rattachée sa petite existence ! Ne vaudrait-il pas mieux, mille fois, ignorer ces événements, comme ces jeunes italiens ? Qu’y a-t-il de réel pour chaque être, si ce n’est sa propre existence ? Et ce court passage de vingt à trente ans, qui est tout pour moi, je le sacrifierais dans les larmes et dans les soupirs, parce que certains événements ont eu lieu qui étaient amenés par l’éternelle chaîne de la destinée ?

Quoi de plus faible, quoi même de plus ridicule ? Mais, au nom de Dieu, n’allez pas vous y tromper, mon ami, je n’ai pas regret de mes honneurs passés, j’ai regret du malheur du genre humain. Une fausse philosophie fait que l’on se moque de l’ignorance italienne, et un peu plus d’expérience de la vie fait que l’on porte envie à cette heureuse ignorance.

L’histoire n’est pour eux que les dates de l’avènement et de la mort des papes et des rois ; ils n’ont pas eu le malheur de devenir amoureux du genre humain. Ils croient fermement que tout sera dans cent ans comme il y a cent ans, et cette heureuse erreur tue dans leurs âmes toute anxiété pour ces objets. L’histoire est pour eux comme la mythologie, une chose qu’il faut savoir pour ne pas faire une mauvaise figure dans le monde, mais qui s’intéresse aux malheurs d’Hercule ? Et toutes leurs pensées sont tournées vers le moment présent et vers le bonheur d’aimer.

Ces pensées m’ont conduit à plus d’une lieue de Recco, au pied de montagnes solitaires. Le soleil venait de se coucher. Je me suis assis tout à fait au bord de la mer. L’écume des vagues venait mourir à mes pieds, et lorsque la vague était un peu plus forte, j’étais mouillé. Un pas de plus, et je n’étais plus. J’étais sur le bord de l’éternité. Insensiblement l’occident est devenu plus sombre, la lune s’est levée, l’âpreté de mes chagrins s’est calmée, et j’ai trouvé deux heures d’un bonheur plus sombre, sans doute, mais peut-être plus occupant, plus absorbant l’âme tout entière, que celui de nos jeunes italiens. Ils ne savaient pas ce que c’est que de passer la vie sans aimer ; mener une vie errante, changer de ville tous les quinze jours, sacrifier toutes les émotions de la jeunesse à ce qui est ou à ce que l’on croit être une noble cause : tout cela est pour eux de la mythologie. Il leur manque d’avoir été malheureux pour sentir le profond bonheur de la situation.

Et puis, me dis-je, si je me suis trompé dans le chemin de la vie… C’est bientôt fait. Encore huit ou dix ans, et ce bonheur que je regrette de ne pas suivre, sera à jamais impossible pour moi. Qui songe à aimer à quarante ans !

Les plus beaux souvenirs de l’espèce humaine et ses regrets les plus profonds se lient aux rivages de cette mer que j’ai sous les yeux. C’est sur les rivages baignés par ces ondes qui se brisent à trois pieds de mon crayon qu’eurent lieu les événements les plus intéressants de l’histoire de l’espèce humaine et tout ce que le genre humain possède de liberté, de bonheur, de pouvoir sur le reste de la nature, et de science, nous ramène, si nous en cherchons l’origine, à ces rivages enchanteurs de la Méditerranée.

Mais le génie du christianisme et son allié intime, le génie du despotisme, sont venus placer les exemples du dernier avilissement et du dernier malheur sur ces mêmes rivages de la Grèce et de l’Espagne qui, sous l’empire de Jupiter Olympien et de l’Apollon de Delphes, étaient aussi heureux par leurs habitudes morales et par leur climat.

Ici j’entends le bruit des coups de fusil et des moltarelti (petits mortiers) tirés en l’honneur de la Sainte-Vierge par ces habitants avares et voleurs qui interrompent à peine la solitude de ces montagnes si peuplées et d’une population si heureuse du temps d’Auguste et de Tibère.

Non, les rivages d’aucune mer ne peuvent donner ce charme des souvenirs héroïques et malheureux. Combien la mort du maréchal Ney n’ajoutera-t-elle pas d’intérêt dans l’histoire aux récits de ses héroïques exploits ! Le malheur de Napoléon et de la France était le seul charme qui manquât à ces campagnes sublimes qui ont employé notre jeunesse. Comme artiste, je suis presque tenté de me réjouir de la bataille de Waterloo :

— « Voilà donc comme est tombé, diront les races futures, cet homme qui voulait nous guérir de dix-huit siècles de christianisme et de féodalité ! »

Barcelone qui est là, vis-à-vis de moi ; Carthagène, Cattaro, Rome, Palerme, Naples, Corfou et bientôt Chypre et Alexandrie, allaient avoir les deux Chambres.

Partout, pour préparer ce grand jour, le crime disparaissait ; le vol et l’assassinat étaient punis sur les mêmes rivages où, aujourd’hui, l’on traite avec le chef des voleurs.

En 1900, l’Europe n’aura qu’un moyen de résister à l’énorme population et à la raison profonde de l’Amérique : ce sera de donner à l’Asie-Mineure, à la Grèce, à la Dalmatie, la même civilisation ; c’est-à-dire le même degré de liberté dont on jouit dans la Pensylvanie. Ces fils de la liberté détruiront en deux ou trois campagnes, s’ils le veulent, les plus grands pouvoirs exercés par le despotisme.

Il est dix heures. Le spectacle devient plus sublime à chaque instant. La lune plus claire brille au milieu d’un ciel étincelant. Je n’ai, d’autre arme que mon poignard. Sans doute, les paysans revenant de la fête de la Madone, trouvant un signor (un monsieur riche) en si belle position, n’hésiteraient pas à me jeter à la mer… Je m’en vais.


9 septembre.

Je rentrais hier soir à Recco, à onze heures. À un mille de distance j’entendis le bruit du fifre et de la clarinette. Le village était richement illuminé. Je trouvai les dames dansant. L’on me gronda sérieusement de mon imprudence. Une dame qui m’avait fait des agaceries toute la route, me força à danser des monférines. Nous avons dansé jusqu’à deux heures du matin et ensuite soupé.

Aujourd’hui, j’ai presque honte de ce que j’écrivais hier soir au crayon, sur mon agenda, et encore plus des sentiments qui m’agitaient et que je ne savais comment écrire. Pour m’en punir je transcris mon griffonnage sans m’accorder d’y changer un seul mot. En revenant de ces extases de mélancolie je suis gauche et timide. Cette jeune belle sposa de vingt ans, que je ne connaissais pas et que je ne pourrai revoir à Gênes, m’a fait des agaceries incroyables auxquelles je suis resté les yeux ouverts et étonné comme un benêt qui vient de l’autre monde.

Demain, peut-être, elle ne songera plus à moi et même se moquera si je m’avise de croire que demain est la suite d’hier. Rien ne sera plus impossible que de lui faire la cour.

L’amour-sensation est comme la gloire à l’armée : il n’y a qu’un moment pour le saisir.





Théologie en Angleterre[88]



Depuis 1814, les riches d’Angleterre meurent de peur que les pauvres ne s’aperçoivent qu’ils payent un gouvernement qui non seulement est entièrement dirigé en faveur des riches, mais encore contre les pauvres. Ce sentiment qui remonte jusqu’à 1760 prit de grandes forces en 1794, mais n’a éclaté dans toute la fureur de sa peur que depuis 1814. Alors le gouvernement n’a plus eu le prétexte de la guerre et les pauvres ont commencé à voir clair dans leur affaires[89]. Les riches d’Angleterre ont appelé à leur secours la religion qui depuis cinquante ans n’est partout qu’un instrument plus ou moins corrompu dans la main des gouvernements. Ils ont trouvé de grandes facilités, car en Angleterre le clergé est naturellement ultra ; Henri VIII lorsqu’il opéra jadis la réforme pour n’être pas embarrassé par les frottements combla de richesses les prêtres alors vivants.

Les riches ont si bien opéré depuis 1814 qu’en 1819 les deux tiers des livres qui se publient en Angleterre et dont les annonces remplissent les journaux littéraires sont de la théologie la plus absurde[90]. Les pauvres étant éminemment religieux, et d’un autre côté sentant vivement leurs maux, sont au désespoir et presque fous. La place est faite pour un autre Luther, mais gare le sang.

La théologie d’Angleterre est plus absurde que celle de Rome en ce que le Pape vous dit : croyez votre catéchisme de trois sous, ou vous serez damné, et tout est fini. Les prêtres anglais vous disent : croyez sans examen aucun que ce recueil de vieux poèmes hébreux a été dicté par Dieu. Après quoi réveillez toute votre raison et je vais vous prouver géométriquement :

1o que ces vieux poèmes me donnent le droit d’être payé par vous pour vous prêcher ;

2o qu’ils commandent toutes les vertus exigées par la civilisation du xixe siècle et qu’il convient à lord Gastlereagh et aux riches de souffrir en Angleterre ;

3o et surtout qu’ils proscrivent le jacobinisme et les détestables exemples que nous donne l’Amérique où l’on a le malheur de vivre sans noblesse et sans archevêques, et où le Président n’est que le premier employé de l’État.

Quant à cette clé il n’y a rien de plaisant comme la théologie de Paley ou de Kennicott ou de Beattie. Par exemple les deux premiers de ces écrivains raisonnent fort juste, il est drôle de les voir suer sang et eau pour prouver que notre code d’instruction criminelle est contenu en entier dans la chanson Malbrough s’en va-t-en guerre. Ces pauvres diables reçoivent bassement l’aumône dans leur jeunesse[91] et sont récompensés sur leurs vieux jours par une pension de deux cents louis, et l’archevêque de Cantorbery a deux millions de rente (vies de Beattie de l’Évêque Watson, de Kennicott, etc., etc., etc.)





18 décembre 1818.


Appendice[92]

Malte, le… 1819.


On profite ici du caractère juste et profondément raisonnable que la constitution anglaise a procuré à plusieurs anglais. Mais les colonies anglaises sont le lieu du monde où l’on entend le plus bassement injurier la liberté. C’est tout simple depuis le gouverneur jusqu’au Pasteur comique tous attendent leur avancement de Lord C[astlerei]gh. Si vous voulez des preuves écrites, et dans les journaux encore, voyez les lettres par lesquelles Lord Exmouth annonce son utile et sanglante victoire d’Alger (il avait perdu huit cents hommes) au roi de Naples et autres souverains de la Méditerranée. Pour mériter les grâces du gouvernement anglais il faut commencer par abhorrer la liberté et les Jacobins tels que Franklin et Algernon Sidney. Un noble espagnol sera plus considéré à Malte qu’un gentilhomme français. On suppose le premier plus ennemi du jacobinisme. En un mot une colonie sous Bonaparte était infiniment plus libérale qu’une colonie anglaise en 1819. Le moindre lieutenant qui lirait Voltaire craindrait avec raison de ne jamais passer capitaine. On m’assurait hier que la police à cet égard était faite par les prêtres anglais. Il n’y a que deux articles sur lesquels les militaires anglais diffèrent de nos ultra, le courage d’abord, et en second lieu leur admiration pour N[apoléon]. Je viens de voir un général anglais se découvrir gravement parce qu’il a nommé l’usurpateur. Des yeux fidèles sont offensés par le portrait de cet homme qui se reproduit dans toutes les Chambres. Ce qu’il avait de despotique dans le caractère ne nuit pas à ce culte.

Un des amis d’un grand personnage lui reprochait le mois passé de voler un peu trop. Sans répondre il prend son ami par la main et s’approchant de la fenêtre : « Voyez cette prison… Que peut-on y faire, si ce n’est y amasser les moyens d’être passablement ailleurs ! » Tous pensent ainsi et les conquêtes de l’Angleterre la ruinent. Que sera-ce quand les Américains commenceront à les vexer ?





20 décembre 1818.



La nuit d’une Italienne (contée hier 19 jusqu’à trois heures du matin). La nuit de la N… dans la rue déserte de San Vicenzino, cela, est caractéristique par jalousie. Plus la C… K… sortant à une heure pour aller chercher son mari dont elle était inquiète, et jalousie de celui-ci.

Ne jamais souffrir que son cœur soit ému par aucune attente en montant chez une femme.

She shall not be there but to morrow evening.

Le 21 décembre 1818, revenant de chez Lady M[étilde].

23 décembre 1818,
(to take E[dinburgh] R[eview] no 60, page 430.
je l’ai trop peu travaillé).

Quand un gouvernement est attaqué la première question que se font les gens qui ont reçu une certaine éducation, c’est…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La même providence qui a donné l’électorat de Cassel à l’Allemagne et le P[ape] à l’Italie pour leur montrer ce que c’est que la monarchie regrettée par les nobles et par les prêtres, vient de nous envoyer en 1818 les œuvres de l’abbé Georgel.

Comme cet homme a beaucoup de sagacité et d’esprit, c’est un témoin aussi agréable qu’irrécusable. Il montre ce qu’étaient les gouvernements en 1780 et ce qu’était alors un prêtre. L’homme qui après cette lecture a encore des doutes n’est bon dans le monde qu’à jouer au piquet ou à nous donner sa fille en mariage s’il est riche.

Pour l’instruction comme pour l’amusement l’abbé Georgel seul vaut infiniment mieux que tous les ouvrages de MM. Benjamin Constant et Birkbeck.

23 décembre 1818.
Georgel : Voyage en Russie.

Je lis avec plaisir depuis six jours le voyage de ce coquin de Jésuite. Il peint ressemblant, quel témoignage contre le despotisme ! Quel malheur qu’il n’ait pas résidé deux mois de plus à Pétersbourg pour voir l’assassinat de Paul Ier. Comme ce prêtre ultra peint bien le despotisme !

Voici des pages où j’ai des notes à prendre surtout pour les jardins anglais de l’Allemagne. Aujourd’hui I am too in L[ove] pour pouvoir travailler.

Pages : 61, 68, 71, 75, 90, 92, 114, 124, 151, 168, 184, 328, 402, 403, 418.

7 janvier 1819.

Du 22 décembre au 7 janvier 1819 je n’ai rien écrit by love, by santé et par le désir of making dialogues au lieu de proses. 4 janvier I see she loves me ; 6 I am without witt and very tendre[93].

Je ne trouve les Italiens de mauvais goût que dans l’épigramme qui chez eux n’est qu’une énigme passionnée. On voit encore là qu’il leur manque un Louis XIV. Dans la conversation ils abhorrent la plaisanterie la plus légère et la prennent pour une marque de haine, en France c’est une preuve de familiarité.

Le célèbre poète Manfredi étant venu à Rome, l’abbé Berardi, secrétaire, âme damnée d’un cardinal, lui fit le sonnet suivant que je cite non pas assurément pour sa véracité mais parce que chez Mme Gh[erardi] tout le monde m’a dit que c’était un chef-d’œuvre :

Col tozzo in mano colla bisaccia in collo.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Trop sûr d’être aimé pour craindre de pouvoir déplaire.

Un Italien achète deux barques de vieux livres de théologie au poids en Italie et les revend en Espagne au poids de l’or pour compléter les bibliothèques des moines et des inquisiteurs.

Ed[inburgh] Review, no 17, p. 185.

Caractères des nations et surtout…[94] différencié de l’Anglais et de l’Irlandais.

To take for S[tendh]al.
24 janvier 1819.




  1. À vérifier.
  2. Voir l’Anecdote, t. I, page… de la Bibliothèque historique, ou page… de ce volume.
  3. H. Beyle avait d’abord écrit : « inventé depuis trois ans par les rédacteurs des Débats. » Il a biffé et refait sa phrase et à la fin ajouta cette parenthèse : « (À Paris MM. A. L. etc. ; à Londres MM. Rose, Giffard ; à Berlin Mrs. S. W.) »
  4. Beyle devait être à Rome le 10 janvier 1817. – Rien au surplus ne nous affirme la sincérité de cette date, car ce fragment est un de ceux qui ont été publiés par Romain Colomb et placés par lui dans la Correspondance. N. D. L. É.
  5. À cette date, Beyle était à Milan. N. D. L. É.
  6. Ce fragment écrit sans doute par Beyle avant 1820 pour prendre place dans sa seconde édition de Rome, Naples et Florence a été placé par R. Colomb dans la Correspondance, précédé des lignes suivantes :
    « À M. Romain Colomb,
    « Directeur des contributions indirectes, à Montbrison.
    « Sienne, le 25 novembre 1817.

    « Je viens d’écrire l’Histoire de l’énergie en Italie. À moins que tu ne sois bien changé, ce sujet sera de ton goût ; car je t’ai reconnu une certaine force dans le caractère dès nos jeux d’enfance, et je ne pense pas que les saletés politiques aient pu l’amollir complètement. »

    Nous le publions ici conformément aux textes des manuscrits de Grenoble. N. D. L. É.

  7. À vérifier.
  8. Voyez dans la Vie d’Alfieri, écrite par lui-même, les échevins de Paris se perdant dans la boue, en allant complimenter Louis XV le premier de l’an.
  9. Verri.
  10. Origine du sentiment religieux que B. Constant regarde à tort comme inné :
    Primus in orbe deos fecit timor, ardua cœlo
    Fulmina eum caderent.
  11. Verri, 1. 29.
  12. En marge Stendhal a noté : « Exagéré. »
  13. 23 février 1818.
  14. En marge, note de Stendhal : « absolument avili par le respect pour l’autorité. »
  15. Dea cloacine.
  16. Traité de M. le Comte Jules Perticari, 1818, Milan.
  17. Beyle avait d’abord écrit : « Mais eux-mêmes qui poussent la fureur tribunicienne jusqu’à oser prononcer cette phrase mal sonnante, s’en repentent bien vite ; ils ajoutent :… »
  18. Dernier chapitre de Perticari.
  19. En marge Beyle a écrit : « Idée à soumettre à Vis[mara] » et au crayon rouge celui-ci sans doute a écrit : « approuvé le 6 mars 1818. » La signature est un V et un paraphe.
  20. L’Histoire de la Peinture de Beyle lui-même. N. D. L. É.
  21. 22 mai.
  22. Pour bien marquer que ce paragraphe lui appartient, Beyle écrit en marge : D[omini]que.
  23. Voir le comment de tout cela très savamment expliqué dans le 16e volume de la médiocre histoire de M. Sismondi p. 363.
  24. Edinburg-Review, no 54.

    Pourquoi des gens si éclairés sont-ils hypocrites ?

  25. a et b En blanc dans le manuscrit.
  26. Voir dans de Brosses la description d’une élection à Venise en 1740, Tome… page…
  27. Lacunes :
    1o page 133 : Statues et chapelle de St-Sauveur.
    2o Lacune 142 : Le Moïse.
    3o Lacune : le jugement dernier by 145.
  28. Beyle a barré ce paragraphe et écrit en travers : « took ». N. D. L. É.
  29. Progrès des Arts.
    Les enseignes de Paris.
    La musique des carrefours.
  30. Ce qui ne m’a pas étonné, on m’a conduit a un beau théâtre où le premier rang des loges est réservé aux gens présentés à la Cour et les deux suivants à l’exclusion de tout bourgeois quelque riche qu’il soit.

    Un ambassadeur me disait à ce sujet : on disait de l’ancienne monarchie française que c’était un despotisme tempéré par des chansons, on peut dire de ce gouvernement que c’est un despotisme tempéré par l’ineptie de ses ministres.

  31. Au verso de ces pages Beyle a laissé cette indication : « Traduit du Spectateur, 31 mars 1816. » N. D. L. É.
  32. En marge, Stendhal a noté : « Donner un opéra neuf avant dix jours toutes les fois qu’à la troisième il n’y a pas… billets, n’amènera pas dans les trois premières représentations deux mille billets. » N. D. L. É.
  33. Ce fragment a été écrit le 2 septembre 1818, et porte la note : « Lettre de Besançon du 12 août 1818. » N. D. L. É.
  34. Voltaire, t. 7, 1re partie, p. 55.
  35. J’emprunte les paroles de M. Pietro Castodi, l’un des philosophes les plus judicieux qui honorent en ce moment la ville de Milan.
  36. En blanc dans le manuscrit. N. D. L. É.
  37. Un catholique s’il est conséquent est nécessairement du parti de l’inquisition et de l’intolérance, la tolérance est un mot infâme. Pour quelques douceurs dans cette courte vie vous privez les malheureux pécheurs d’un bonheur éternel dans l’autre. Si je croyais au catholicisme, demain je me ferais martyr.
  38. Volume 4, p. 15. Tout mort qu’est l’auteur, il effraie encore les aristocrates. Un privilégié croit devoir l’attaquer à Paris, et aux lieux où il fut écrit la police en prohibe la vente.
  39. Voyez ce qui est arrivé à M. Thibaudeau et les écrits de M. de Haller.
  40. Les Nuits romaines sont un ouvrage à la Chateaubriand avec moins de fraîcheur dans les images. Du reste l’auteur italien comme le français n’est pas même à la hauteur de comprendre Montesquieu. Qu’est-il donc à l’égard de Tracy et de Bentham ?

    On dit que le comte Verri a voulu rendre Napoléon dans sa Vie d’Erostrate, et que malgré cette bonne intention sa famille s’oppose à la publication de ses œuvres posthumes.

  41. For me : qui leur rend intelligibles les tragédies de Shakspeare.
  42. Le fragment a été biffé d’un léger tralt de plume. N. D. L. É.
  43. Très bon et bien écrit, 23 juillet 1820.
  44. Comparez la Constitution de Bayonne à l’état actuel, et admirez la bêtise des Porlier et des Lascy.
  45. En regard de cette phrase Beyle trace une accolade et écrit : Épigraphe.
  46. Vrai, novembre 1819. Vrai, avril 1820.
  47. Le modèle en plâtre en fut exécuté en 1811-1812 pour la salle du trôle au Quirinal. Le marbre se trouve dans la célèbre villa CarIotta, à Premozzo, sur le lac Majeur. (Note due à l’obligeance de M. R. Dollot.)
  48. À partir d’ici tout ce qui suit est biffé et Stendhal a écrit au travers : 136. N. D. L. É.
  49. Hobbhouse.
  50. Ici s’arrête le trait léger, encadrant l’indication 136, que Beyle avait tracé sur sa copie et sur la redite de ces théories cent fois exprimées. N. D. L. É.
  51. Beyle avait ajouté cette phrase qu’il a ensuite biffée : « Il faut des hommes de mélancolie sombre pour être à la hauteur de ce sujet. »
  52. Beyle a laissé ici un blanc.
  53. Beyle ajoute en surcharge de cette page : « 12 septembre. Je relis ma phrase, je suis fâché de n’y trouver que des mots propres et des sentiments justes. » Plus tard, en marge il ajoute « Bon. 28 avril 1820. » N. D. L. É.
  54. Le 15 septembre on m’écrit : Depuis deux mois, 15.000 ouvriers de Manchester ont cessé de travailler parce qu’on refuse d’augmenter leur salaire. Ce salaire est cependant de quatre francs par jour, mais l’impôt enlève chaque jour à ces ouvriers deux francs cinquante centimes. Ils payent ces deux francs cinquante centimes pour avoir le plaisir d’avoir des Lords. Il n’est aucun d’eux qui ne dise : Si nous avions le gouvernement de l’Amérique, chacun de nous gagnerait au moins deux francs par jour. Les ouvriers de Manchester paient les aliments, les vêtements, le logement 2 fr. 50 chaque jour de plus qu’ils ne coûteraient sans les impôts établis pour sauver l’Aristrocatie et faire tomber Napoléon.
  55. En surcharge : Le compositeur.
  56. En surcharge : par une chose de rien.
  57. Ce fragment a été écrit par Beyle le 13 septembre 1818. Il indique de le placer dans une nouvelle édition de Rome, Naples et Florence « après l’architecture du dôme pour contraster ». Il ajoute : « Ces observations sont possibles après un mois de séjour. » Colomb l’a inséré dans la Correspondance avec le chapeau suivant :
    « À Romain Colomb, à Montbrison
    Milan, le 4 septembre 1820.

    Dans le petit volume dont ma générosité t’a gratifié l’année dernière, à Cularo, je n’ai pas donné le portrait du voyageur ; il me semblait que parler de soi était chose ridicule. Des amis m’affirment que, dans la circonstance, il n’en est pas ainsi. Donc la nouvelle édition comprendra le portrait dudit voyageur et quelques observations de son cru sur les femmes italiennes ; je veux te faire jouir de ce supplément par anticipation. » N. D. L. É.

  58. Rien de plus opposé que le christianisme de France et la superstition de Naples. Autant nos prêtres sont éclairés, vertueux, sincères, autant la conduite des autres est peu exemplaire.
  59. Ici se terminent les pages manuscrites du tome 19 de R, 5896. Nous laissons à leur suite les pages qu’avait placées sous le même titre Romain Colomb et qui proviennent du tome 2.

    Elles devaient elles-mêmes compléter un autre fragment où il était question des femmes d’Italie qui se volent leurs amants. L’usage « est se rubar »… N. D. L. É.

  60. Comme la Nina et la Bonsignori.
  61. Revue hebdomadaire publiée de février 1818 à mars 1820 ; elle eut une très grande vogue et fut tuée par l’établissement de la censure après l’assassinat du duc de Berry. (Note de Romain Colomb.)
  62. Parenthèse en surcharge et d’une lecture douteuse. N. D. L. É.
  63. Minerve, no 30, page 178.
  64. M. Delaborde, p. 352, 4 octobre 1818.
  65. Mais un despotisme sans aristocratie et sans prêt isme, par conséquent juste toutes les fois que l’intérêt du roi et celui du sujet s’accordent, et il s’accordent sans cesse en 1819.
  66. Voir l’article Naples, page… (extrait de Birkbeck.)
  67. Voir la Bibliothèque historique en 1818.
  68. Ici l’indication de quelques pages des Lettres d’Ortis que Beyle voulait citer. N. D. L. É.
  69. Montesquieu parle de l’Angleterre comme un amant de sa maîtresse, avec une extrême déraison.
  70. Œuvres et Vie de Franklin.
  71. Œuvres de Burke.
  72. Changements dans les prix de ferme.
  73. Il y a cinquante ans que Gover, à mes yeux le meilleur historien de l’Angleterre, prédisait tout cela : A refractory people presuming still on an imaginary superiority, yet obstinately blind to its own defects, and weakness… laws being forced… the corruption of a servile and dependant Senate… a doting, mean spiritless, covetous, prejudiced andisceving Prince, etc. Depuis Gover, les fils des pairs destinés à avoir des fortunes de 200 mille francs de rentes ont imaginé de passer leur jeunesse dans les bureaux des ministres et de se vendre à eux comme commis pour 200 ou 300 louis avant de se vendre comme sénateurs. Le grand ridicule aux yeux de cette brillante jeunesse c’est l’amour de la liberté. Ajoutez à cela les mœurs décrites par le général Pillet, qui n’exagère pas toujours et qui n’a eu que le tort de ne pas connaître dix mille familles pleines de vertus et dignes de toutes sortes de respects, mais dix mille familles et quelques pairs comme les lords Grosvenor, Holland, Lansdown, Byron ne peuvent pas lutter contre la force des choses et des lois. Les jeunes gens qui désirent savoir à quoi s’en tenir sur cette Angleterre qui pendant si longtemps va être le sujet de nos conversations, n’ont qu’à lire mille pages in-8 savoir : Memoirs of a celebrated literary caracter [M. Gover], Murray. London. 1813 ; The Diary of lord Melcombre, et enfin une Histoire des Pontons qui paraîtra en 1820.
  74. Comparez la vie de Fox avec celle de Mr. George Rose. Entrez dans les détails et vous verrez la rapide décadence de l’Angleterre. (Je me souviens de la vie de Rose dans Galignani Wenenger.)
  75. Les Jésuites : Fribourg, Nîmes…
  76. Si nous en croyons une note assez énigmatique sur le manuscrit, ces pages seraient imitées ou traduites de l’Eclectic Review du mois de mai. N. D. L. É.
  77. Le texte, ici.
  78. Voyage de Blrkbeck aux États-Unis, page 135.
  79. On sait assez que toutes les rêveries de Kant, Steding et Cie sont à la lettre renouvelées des Grecs. Toute cette philosophie est dans Platon et est fondée sur une sainte horreur pour l’expérience. Le parti ultra protège beaucoup cette philosophie, puisque par malheur il est de mode d’en avoir une. Comme on n’a pu nous faire avaler la philosophie allemande, on se retranche du moins à la philosophie écossaise. Même en Écosse, l’ai trouvé beaucoup de gens qui se moquent du beau style vide de pensée de M. Dugald-Stewart. Mais on s’en moque tout bas, car les prêtres, qui maudissent ce philosophe, maudissent encore plus les impies qui se moquent de ses jugements téméraires. En Angleterre les prêtres peuvent fort bien faire passer un honnête homme pour un coquin.
  80. Écrit les 22 et 23 novembre 1818.
  81. Histoire de la puissance temporelle des Papes, Paris, 1818.
  82. C’est un des points les plus admirables de la doctrine des Jésuites.
  83. 23 novembre 1818.
  84. C’est l’avis de l’Ed[inburgh] Rev[iew] sur Filangieri no
  85. Lapsus probable de Stendhal : la phrase ne se comprend que dite par le Pape au cardinal. N. D. L. É.
  86. Si l’on comprend bien les notes elliptiques placées en marge de ces pages : elles auraient été écrites en décembre 1818, et tirées de l’Eclectic Review, august 1818, N. D. L. É.
  87. À seize kilomètres de Gênes. (Note de J. de Milty qui le premier, mais très infidèlement, a publié ce fragment.) N. D. L. É.
  88. Écrit le 18 décembre 1818.
  89. Voir le voyage de Birkbeck.
  90. Voir l’Eclectic-Review, la British Critic, etc., etc.
  91. Voir la vie de Beattie recevant de petits cadeaux de dix louis de vieilles comtesses pour avoir injurié Hume, et George III lui donnant une audience pour le même objet. Nos missionnaires actuels doivent être bien jaloux de tant de bonheur.
  92. Datant l’appendice de Malte ce qui m’autorise un peu à tant parler des Anglais.
  93. Relu et commenté le 14 novembre 1819.
  94. Un mot illisible.