Panégyrique de Louis XV/Édition Garnier

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PANÉGYRIQUE
DE LOUIS XV
FONDÉ
SUR LES FAITS ET LES ÉVÉNEMENTS LES PLUS INTÉRESSANTS
JUSQU’EN 1719.
(1748)



EXTRAIT D’UNE LETTRE
DE M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT[1].

Ce panégyrique, d’autant plus éloquent qu’il paraît ne pas prétendre à l’éloquence, étant fondé uniquement sur les faits, est également glorieux pour le roi et pour la nation. Je ne crois pas qu’on puisse lui comparer celui que Pellisson composa pour Louis XIV : ce n’était qu’un discours vague, et celui-ci est appuyé sur les événements les plus grands, sur les anecdotes les plus intéressantes. C’est un tableau de l’Europe, c’est un précis de la guerre, c’est un ouvrage qui annonce à chaque page un bon citoyen, c’est un éloge où il n’y a pas un mot qui sente la flatterie ; il devrait avoir été prononcé dans l’Académie avec la plus grande solennité, et la capitale doit l’envier aux provinces où il a été imprimé.



PRÉFACE DE L’AUTEUR[2].
L’auteur de ce panégyrique se cacha longtemps avec autant de soin qu’en prennent ceux qui ont fait des satires. Il est toujours à craindre que le panégyrique d’un monarque ne passe pour une flatterie intéressée. L’effet ordinaire de ces éloges est de faire rougir ceux à qui on les donne, d’attirer peu l’attention de la multitude, et de soulever la critique. On ne conçoit pas comment Trajan put avoir ou assez de patience ou assez d’amour-propre pour entendre prononcer le long panégyrique de Pline : il semble qu’il n’ait manqué à Trajan, pour mériter tant d’éloges, que de ne les avoir pas écoutés.

Le panégyrique de Louis XIV fut prononcé par M. Pellisson, et celui de Louis XV devrait l’être sans doute à l’Académie par une bouche aussi éloquente. Il s’en faut beaucoup que l’auteur de cet Essai adopte l’avis de M. le président Hénault, qui préfère le panégyrique de Louis XV à celui de Louis XIV. L’auteur ne préfère que le sujet. Il avoue que Louis XV a sur Louis XIV l’avantage d’avoir gagné deux batailles rangées. Il croit que le système des finances ayant été perfectionné par le temps, l’État a souffert incomparablement moins dans la guerre de 1741 que dans celle de 1688, et surtout dans celle de 1701. Il pense enfin que la paix d’Aix-la-Chapelle[3] peut avoir un grand avantage sur celle de Nimègue[4]. Ces deux paix, à jamais célèbres, ont été faites dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire après des victoires ; mais le vainqueur fit encore craindre sa puissance par le traité même de Nimègue, et Louis XV fait aimer sa modération. Le premier traité pouvait encore aigrir des nations, et le second les réconcilie. C’est cette paix heureuse que l’auteur a principalement en vue. Il regarde celui qui l’a donnée comme le bienfaiteur du genre humain. Il a fait un panégyrique très-court, mais très-vrai dans tous ses points ; et il l’a écrit d’un style très-simple, parce qu’il n’avait rien à orner. Il a laissé à chaque citoyen le soin d’étendre toutes les idées dont il ne donne ici que le germe. Il y a peu de lecteurs qui, en voyant cet ouvrage, ne puissent beaucoup l’augmenter par leurs réflexions ; et le meilleur effet d’un livre est de faire penser les hommes. On a nourri ce discours de faits inconnus auparavant au public, et qui servent de preuves. Ce sont là les véritables éloges, et qui sont bien au-dessus d’une déclamation pompeuse et vaine. La lettre qu’on rapporte, écrite d’un prince au roi, est de monseigneur le prince de Conti, du 20 juillet 1744 ; celle du roi est du 19 mai 1745 ; en un mot, on peut regarder cet ouvrage, intitulé panégyrique, comme le précis le plus fidèle de tout ce qui est à la gloire de la France et de son roi ; et on défie la critique d’y trouver rien d’altéré ni d’exagéré.

À l’égard des censures qu’un journaliste[5] a faites, non du fond de l’ouvrage, mais de la forme, on commence par le remercier d’une réflexion très-juste sur ce qu’on avait dit que le roi de Sardaigne choisissait bien ses ministres et ses généraux, et était lui-même un grand général et un grand ministre. Il paraît en effet que le terme de ministre ne convient pas à un souverain[6].

À l’égard de toutes les autres critiques, elles ont paru injustes et inconsidérées ; dans une, on reproche à l’auteur d’avoir écrit un panégyrique dans le style de Pline plutôt que dans celui de Cicéron et dans celui de Bossuet et de Bourdaloue. Il dit que tout est orné d’antithèses, de termes qui se querellent, et de pensées qui semblent se repousser.

On n’examine pas ici s’il faut suivre dans un panégyrique Pline ; qui en a fait un, ou Cicéron, qui n’en a point fait ; s’il faut imiter la pompe et la déclamation d’une oraison funèbre dans le récit des choses récentes qui sont si délicates à traiter ; si les sermons de Bourdaloue doivent être le modèle d’un homme qui parle de la guerre et de la paix, de la politique et des finances. Mais on est bien surpris que le critique dise que tout est antithèses dans un écrit où il y en a si peu. À l’égard des termes qui se querellent, et des pensées qui se repoussent, on ne sait pas ce que cela signifie.

Le journaliste dit que le contraste des quatre rois François Ier, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, et du monarque régnant, n’est pas assez sensible. Il n’y a là aucun contraste ; des mérites différents ne sont point des choses opposées : on n’a voulu faire ni de contrastes ni d’antithèses, et il n’y en a pas la moindre apparence.

Il reprend ces mots au sujet de nos alarmes sur la maladie du roi : « Après un triomphe si rare il ne fallait pas une vertu commune. » On ne triomphe, dit-il, que de ses ennemis ; peut-il ignorer que ce terme triomphe est toujours noblement employé pour tous les grands succès, en quelque genre que ce puisse être ?

Il prétend que ce triomphe n’est pas rare. En France, dit-il, rien de plus naturel, rien de plus général que l’amour des peuples pour leur souverain. Il n’a pas senti que cette critique, très-déplacée, tend à diminuer le prix de l’amour extrême qui éclata dans cette occasion par des témoignages si singuliers. Oui, sans doute, ce triomphe était rare, et il n’y en a aucun exemple sur la terre : c’est ce que toute la nation dépose contre cette accusation du censeur.

À quoi pense-t-il quand il dit que rien n’est plus naturel, plus général, qu’une telle tendresse ? Où a-t-il trouvé qu’en France on ait marqué un tel amour pour ses rois, avant que Louis XIV et Louis XV aient gouverné par eux-mêmes ? Est-ce dans le temps de la Fronde ? est-ce sous Louis XIII, quand la cour était déchirée par des factions, et l’État par des guerres civiles ? quand le sang ruisselait sur les échafauds ? Est-ce lorsque le couteau de Ravaillac[7], instrument du fanatisme de tout un parti, acheva le parricide que Jean Châtel avait commencé, et que Pierre Barrière et tant d’autres avaient médité ? est-ce quand le moine Jacques Clément, animé de l’esprit de la Ligue, assassina Henri III ? est-ce après ou avant le massacre de la Saint-Barthélemy ? est-ce quand les Guises régnaient sous le nom de François II ? Est-il possible qu’on ose dire que les Français pensent aujourd’hui comme ils pensaient dans ces temps abominables ?

« Après un triomphe si rare il ne fallait pas une vertu commune. » Le censeur condamne ce passage comme s’il supposait une vertu commune auparavant.

Premièrement, on lui dira qu’il serait d’un lâche flatteur et d’un menteur ridicule de prétendre que le prince, l’objet de ce panégyrique, avait fait alors d’aussi grandes choses qu’il en a fait depuis. Ce sont deux victoires, c’est la paix donnée à l’Europe, qui ont rempli ce que sa première et glorieuse campagne avait fait espérer. En second lieu, quand l’auteur dit dans la même période que la crainte de perdre un bon roi imposait à ce grand prince la nécessité d’être le meilleur des rois, non-seulement il ne suppose pas là une vertu commune ; mais, s’exprimant en véritable citoyen, il fait sentir que l’amour de tout un peuple encourage les souverains à faire de grandes choses, les affermit encore dans la vertu, les excite encore à faire le bonheur d’une nation qui le mérite. Penser et parler autrement serait d’un misérable esclave, et les louanges des esclaves ne sont d’aucun prix, non plus que leurs services.

Le censeur dit que les Anglais ont été les dominateurs des mers de fait et non pas de droit. Il s’agit bien ici de droit ; il s’agit de la vérité, et de montrer que les Français peuvent être aussi redoutables sur mer qu’ils l’ont été sur terre.

Il avance que le goût de la dissertation s’empare quelquefois de l’auteur. Il y a dans tout l’ouvrage quatre lignes où l’on trouve une réflexion politique très-importante, une maxime très-vraie : c’est que les hommes réussissent toujours dans ce qui leur est absolument nécessaire, et on en pourrait donner cent exemples. L’auteur en rapporte trois en deux lignes, et voilà ce que le censeur appelle dissertation. On trouvera, dit-il, quelque chose de décousu dans le style. Ce mot trivial décousu signifie un discours sans liaison, sans transition ; et c’est peut-être le discours où il y en a davantage. Ce décousu, dit-il, est l’effet des antithèses ; et il n’y a pas deux antithèses dans tout l’ouvrage.

[8]Il y a d’autres injustices auxquelles on ne répond point ; ceux qui ont été fâchés qu’on ait célébré dans cet ouvrage les citoyens qui ont bien servi l’État, chacun dans son genre, méritent moins d’être réfutés que d’être abandonnés à leur basse envie, qui ajoute encore à l’éloge qu’ils condamnent.

PANÉGYRIQUE DE LOUIS XV.
ludivico decimo quinto, de humano genere bene-merito.

Une voix faible et inconnue s’élève, mais elle sera l’interprète de tous les cœurs : si elle ne l’est pas, elle est téméraire ; si elle flatte, elle est coupable, car c’est outrager le trône et la patrie que de louer son prince des vertus qu’il n’a pas.

On sait assez que ceux qui sont à la fête des peuples sont jugés par le public avec autant de sévérité qu’ils sont loués en face avec bassesse ; que tout prince a pour juges les cœurs de ses sujets ; qu’il ne tient qu’à lui de savoir son arrêt, et de se connaître ainsi lui-même. Il n’a qu’à consulter la voix publique, et surtout celle du petit nombre de juges, qui en tout genre entraîne à la longue l’opinion du grand nombre, et qui seule se fait entendre à la postérité,

La réputation est la récompense des rois, la fortune leur a donné tout le reste ; mais cette réputation est différente comme leurs caractères : plus éclatante chez les uns, plus solide chez les autres ; souvent accompagnée d’une admiration mêlée de crainte, quelquefois appuyée sur l’amour ; ici, plus prompte ; ailleurs, plus tardive ; rarement pure et universelle.

Louis XII, malheureux dans la guerre et dans la politique, vit les cœurs de son peuple se tourner vers lui, et fut consolé. François Ier, par sa valeur, par sa magnificence, et par la protection des arts, qui l’immortalisent, ressaisit la gloire qu’un rival trop puissant lui avait enlevée.

Henri IV, ce brave guerrier, ce bon prince, ce grand homme si au-dessus de son siècle, ne fut connu de tout le monde qu’après sa mort ; et c’est ce que lui-même avait prédit.

Louis XIV frappa tous les yeux, pendant quarante ans, de l’éclat de sa prospérité, de sa grandeur, et de sa gloire, et fit parler en sa faveur toutes les bouches de la renommée.

Nos acclamations ont donné à Louis XV un titre qui doit rassembler en lui bien d’autres titres[9], car il n’en est pas d’un verain comme d’un particulier : on peut aimer un citoyen médiocre ; une nation n’aimera pas longtemps un prince qui ne sera pas un grand prince.

Ce temps sera toujours présent à la mémoire, où il commença à gouverner et à combattre ; ce temps où les fatigues réunies du cabinet et de la guerre le mirent au bord du tombeau. On se souvient de ces cris de douleur et de tendresse, de cette désolation, de ces larmes de toute la France, de cette foule consternée, qui, se précipitant dans les temples, interrompait par ses sanglots les prières publiques, tandis que le prêtre pleurait en les prononçant, et pouvait les achever à peine.

Au bruit de sa convalescence, avec quel transport nous passâmes de l’excès du désespoir à l’ivresse de la joie ! Jamais les courriers qui ont apporté les nouvelles des plus grandes victoires ont-ils été reçus comme celui qui vint nous dire : Il est hors de danger ! Les témoignages de cet amour venaient de tous côtés au monarque ; ceux qui l’entouraient lui en parlaient avec des larmes de joie ; il se souleva soudain par un effort dans ce lit de douleur où il languissait encore : « Qu’ai-je donc fait, s’écria-t-il, pour être ainsi aimé ? » Ce fut l’expression naïve de ce caractère simple, qui, n’ayant de faste ni dans la vertu, ni dans la gloire, savait à peine que sa grande âme fût connue.

Puisqu’il était ainsi aimé, il méritait de l’être. On peut se tromper dans l’admiration, on peut trop se hâter d’élever des monuments de gloire, on peut prendre de la fortune pour du mérite ; mais, quand un peuple entier aime éperdument, peut-il errer ? Le cœur du prince sentit ce que voulait dire ce cri de la nation : la crainte universelle de perdre un bon roi lui imposait la nécessité d’être le meilleur des rois. Après un triomphe si rare, il ne fallait pas une vertu commune.

C’est à la nation à dire s’il a été fidèle à cet engagement que son cœur prenait avec les nôtres, c’est à elle de se rendre compte de sa félicité.

Il se trouvait engagé dans une guerre malheureuse, que son conseil avait entreprise pour soutenir un allié[10] qui depuis s’est détaché de nous. Il avait à combattre une reine intrépide[11], qu’aucun péril n’avait ébranlée, et qui soulevait les nations en faveur de sa cause. Elle avait porté son fils dans ses bras à un peuple toujours révolté contre ses pères, et en avait fait un peuple fidèle, qu’elle remplissait de l’esprit de sa vengeance. Elle réunissait dans elle les qualités des empereurs ses aïeux, et brûlait de cette émulation fatale qui anima deux cents ans sa maison impériale contre la maison la plus ancienne et la plus auguste du monde.

À cette fille des césars s’unissait un roi d’Angleterre[12] qui savait gouverner un peuple qui ne sait point servir. Il menait ce peuple valeureux comme un cavalier habile pousse à toute bride un coursier fougueux dont il ne pourrait retenir l’impétuosité. Cette nation, la dominatrice de l’Océan, voulait tenir à main armée la balance sur la terre, afin qu’il n’y eût plus jamais d’équilibre sur les mers. Fière de l’avantage de pouvoir pénétrer vers nos frontières par les terres de nos voisins, tandis que nous pouvions entrer à peine dans son île ; fière de ses victoires passées, de ses richesses présentes, elle achetait contre nous des ennemis d’un bout de l’Europe à l’autre ; elle paraissait inépuisable dans ses ressources, et irréconciliable dans sa haine.

Un monarque[13] qui veille à la garde des barrières que la nature éleva entre la France et l’Italie, et qui semble du haut des Alpes pouvoir déterminer la fortune, se déclarait contre nous après avoir autrefois vaincu avec nous. On avait à redouter en lui un politique et un guerrier ; un prince qui savait bien choisir ses ministres et ses généraux, et qui pouvait se passer d’eux, grand général lui-même et grand ministre. L’Autriche se dépouillait de ses terres en sa faveur, l’Angleterre lui prodiguait ses trésors : tout concourait à le mettre en état de nous nuire.

À tant d’ennemis se joignait cette république[14] fondée sur le commerce, sur le travail, et sur les armes ; cet État qui, toujours prêt d’être submergé par la mer, subsiste en dépit d’elle, et la fait servir à sa grandeur : république supérieure à celle de Carthage, parce qu’avec cent fois moins de territoire elle a eu les mêmes richesses. Ce peuple haïssait ses anciens protecteurs, et servait la maison de ses anciens oppresseurs ; ce peuple, autrefois le rival et le vainqueur de l’Angleterre sur les mers, se jetait dans les bras de ceux mêmes qui ont affaibli son commerce, et refusait l’alliance et la protection de ceux par qui son commerce florissait. Rien ne l’engageait dans la querelle : il pouvait même jouir de la gloire d’être médiateur entre les maisons de France et d’Autriche, entre l’Espagne et l’Angleterre ; mais la défiance l’aveugla, et ses propres erreurs l’ont perdu.

Ce peuple ne pouvait croire qu’un roi de France ne fût pas ambitieux. Le voilà donc qui rompt la neutralité qu’il a promise ; le voilà qui, dans la crainte d’être opprimé un jour, ose attaquer un roi puissant qui lui tendait les bras. En vain Louis XV leur répète à tous : Je ne veux rien pour moi ; je ne demande que la justice pour mes alliés ; je veux que le commerce des nations et le vôtre soit libre ; que la fille de Charles VI jouisse de l’héritage immense de ses pères, mais aussi qu’elle n’envie point la province de Parme à l’héritier légitime ; que Gênes ne soit point opprimée ; qu’on ne lui ravisse pas un bien qui lui appartient, et dont elle ne peut jamais abuser. Ces propositions étaient si modérées, si équitables, si désintéressées, si pures, qu’on ne put le croire. Cette vertu est trop rare chez les hommes ; et quand elle se montre, on la prend d’abord pour de la fausseté, ou pour de la faiblesse.

Il fallut donc combattre, sans que tant de nations liguées sussent en effet pourquoi l’on combattait. La cendre du dernier des empereurs autrichiens[15] était arrosée du sang des nations, et lorsque l’Allemagne elle-même était devenue tranquille, lorsque la cause de tant de divisions ne subsistait plus, les cruels effets en duraient encore. En vain le roi voulait la paix, il ne pouvait l’obtenir que par des victoires.

Déjà les villes qu’il avait assiégées s’étaient rendues à ses armes : il vole sous les remparts de Tournai avec son fils, son unique espérance et la nôtre. Il faut combattre contre une armée supérieure, dont les Anglais faisaient la principale force. C’est la bataille la plus heureuse et la plus grande par ses suites qu’on ait donnée depuis Philippe-Auguste ; c’est la première, depuis saint Louis, qu’un roi de France ait gagnée en personne contre cette nation belliqueuse et respectable, qui a toujours été l’ennemie de notre patrie, après en avoir été chassée. Mais cette victoire si heureuse, à quoi tenait-elle ? C’est ce que lui dit ce grand général[16] à qui la France a des obligations éternelles. En effet, l’histoire déposera que, sans la présence du roi, la bataille de Fontenoy était perdue. On ramenait de tous côtés les canons ; tous les corps avaient été repoussés les uns après les autres, le poste important d’Anthoin[17] avait commencé d’être évacué ; la colonne anglaise s’avançait à pas lents, toujours ferme, toujours inébranlable, coupant en deux notre armée, faisant de tous côtés un feu continu, qu’on ne pouvait ni ralentir ni soutenir. Si le roi eût cédé aux prières de tant de serviteurs qui ne craignaient que pour ses jours, s’il n’eût demeuré sur le champ de bataille, s’il n’eût fait revenir ses canons dispersés, qu’on retrouva avec tant de peine, aurait-on fait les efforts réunis qui décidèrent du sort de cette journée ? Qui ne sait à quel excès la présence du souverain enflamme notre nation, et avec quelle ardeur on se dispute l’honneur de mourir ou de vaincre à ses yeux ? Ce moment en fut un grand exemple. On proposait la retraite, le roi regardait ses guerriers, et ils vainquirent.

On ne sait que trop quelles funestes horreurs suivent les batailles, combien de blessés restent confondus parmi les morts, combien de soldats, élevant une voix expirante pour demander du secours, reçoivent le dernier coup de la main de leurs propres compagnons, qui leur arrachent de misérables dépouilles couvertes de sang et de fange ; ceux mêmes qui sont secourus le sont souvent d’une manière si précipitée, si inattentive, si dure, que le secours même est funeste ; ils perdent la vie dans de nouveaux tourments, en accusant la mort de n’avoir pas été assez prompte. Mais, après la bataille de Fontenoy, on vit un père qui avait soin de la vie de ses enfants, et tous les blessés furent secourus comme s’ils l’avaient été par leurs frères. L’ordre, la prévoyance, l’attention, la propreté, l’abondance de ces maisons que la charité élève avec tant de frais, et qu’elle entretient dans le sein de nos villes tranquilles et opulentes, n’étaient pas au-dessus de ce qu’on vit dans des établissements préparés à la hâte pour ce jour de sang. Les ennemis prisonniers et blessés devenaient nos compatriotes, nos frères. Jamais tant d’humanité ne succéda si promptement à tant de valeur.

Les Anglais surtout en furent touchés, et cette nation, la rivale de notre vertu guerrière, l’est devenue de notre magnanimité. Ainsi un prince, un seul homme peut, par son exemple, rendre meilleurs ses sujets et ses ennemis même ; ainsi les barbaries de la guerre ont été adoucies dans l’Europe, autant que le peut permettre la méchanceté humaine ; et si vous en exceptez ces

brigands étrangers[18], à qui l’espoir seul du pillage met les armes à la main, on a vu, depuis le jour de Fontenoy, les nations armées disputer de générosité.

Il est pardonnable à un vainqueur de vouloir tirer avantage de sa victoire, d’attendre au, moins que le vaincu demande la paix, et de la lui faire acheter chèrement : c’est la maxime de la politique ordinaire. Quel parti prendra le vainqueur de Fontenoy ? Dès le jour même de la bataille, il ordonne à son secrétaire d’État d’écrire en Hollande qu’il ne demande que la pacification de l’Europe ; il propose un congrès ; il proteste qu’il ne veut pas rendre sa condition meilleure : il suffit que celle des peuples le soit par lui. Le croira-t-on dans la postérité ? C’est le vainqueur qui demande la paix, et c’est le vaincu qui la refuse. Louis XV ne se rebute pas ; il faut au moins feindre de l’écouter. On envoie quelques plénipotentiaires, mais ce n’est que par une formalité vaine ; on se défie de ses offres : les ennemis lui supposent de vastes projets, parce qu’ils osaient en avoir encore. Toutes les villes cependant tombent devant lui, devant les princes de son sang, devant tous les généraux qui les assiégent. Des places qui avaient autrefois résisté trois années ne tiennent que peu de jours. On triomphe à Mesle, à Raucoux, à Laufelt ; on trouve partout les Anglais, qui se dévouent pour leurs alliés avec plus de courage que de politique, et partout la valeur française l’emporte : ce n’est qu’un enchaînement de victoires. Nous avons vu un temps où ces feux, ces illuminations, ces monuments passagers de la gloire, devenus un spectacle commun, n’attiraient plus l’empressement de la multitude, rassasiée de succès.

Quelle est la situation enfin où nous étions au commencement de cette dernière campagne, après une guerre si longue et qui avait été deux ans si malheureuse ?

Ce général étranger[19], naturalisé par tant de victoires, aussi habile que Turenne, et encore plus heureux, avait fait de la Flandre entière une de nos provinces.

Du côté de l’Italie, où les obstacles sont beaucoup plus grands, où la nature oppose tant de barrières, où les batailles sont si rarement décisives, et cependant les ressources si difficiles, on se soutenait du moins, après une vicissitude continuelle de succès et de pertes. On était encore animé par la gloire de la journée des barricades, par l’escalade de ces rochers qui touchent aux nues, par ces fameux passages du Pô.

Un chef actif et prévoyant[20], qui conçoit les plus grands projets et qui discute les plus petits détails ; ce général qui, après avoir sauvé l’armée de Prague par une retraite digne de Xénophon, venait de délivrer la Provence, disputait alors les Alpes aux ennemis, les tenait en alarmes, les avait chassés de Nice, mettait en sûreté nos frontières ; un génie brillant, audacieux[21], dans qui tout respire la grandeur, la hauteur et les grâces ; cet homme qui serait encore distingué dans l’Europe quand même il n’aurait aucune occasion de se signaler, soutenait la liberté de Gênes contre les Autrichiens, les Piémontais et les Anglais. Le roi d’Espagne, inébranlable dans son alliance, joignait à nos troupes ses troupes audacieuses et fidèles, dont la valeur ne s’est jamais démentie. Le royaume de Naples était en sûreté. Louis XV veillait à la fois sur tous ses alliés, et contenait ou accablait tous ses ennemis.

Enfin, par une suite de l’administration secrète qui donne la vie à ce grand corps politique de la France, l’État n’était épuisé ni par les trésors engloutis dans la Bohême et dans la Bavière, ni par les libéralités prodiguées à un empereur que le roi avait protégé[22], ni par ces dépenses immenses qu’exigeaient nos nombreuses armées. L’Autriche et la Savoie, au contraire, ne se soutenaient que par les subsides de l’Angleterre, et l’Angleterre commençait à succomber sous le fardeau : son sang et ses trésors se perdaient pour des intérêts qui n’étaient pas les siens ; la Hollande se ruinait et s’enchaînait par opiniâtreté : des craintes imaginaires lui faisaient éprouver des malheurs réels ; et nous, victorieux et tranquilles, nous regardions de loin, dans le sein de l’abondance, tous les fléaux de la guerre portés loin de nos provinces.

Nous avons payé avec zèle tous les impôts, quelque grands qu’ils fussent, parce que nous avons senti qu’ils étaient nécessaires et établis avec une sage proportion. Aussi (ce qui peut-être n’était jamais arrivé depuis plusieurs siècles) aucun ministre des finances n’a excité le moindre murmure, aucun financier n’a été odieux ; et quand, sur quelques difficultés, le Parlement a fait des remontrances à son maître, on a cru voir un père de famille qui consulte sur les intérêts de ses enfants les interprètes des lois.

Il s’est trouvé un homme qui a soutenu le crédit de la nation par le sien : crédit fondé à la fois sur l’industrie et sur la probité, qui se perd si aisément, et qui ne se rétablit plus quand il est détruit. C’était un des prodiges de notre siècle, et ce prodige ne nous frappait pas peut-être assez : nous y étions accoutumés, comme aux vertus de notre monarque. Nos camps devant tant de places assiégées ont été semblables à des villes policées où règnent l’ordre, l’affluence et la richesse. Ceux qui ont ainsi fait subsister nos armées étaient des hommes dignes de seconder ceux qui nous ont fait vaincre[23].

Vous pardonnez, héros équitable, héros modeste, vous pardonnez sans doute, si on ose mêler l’éloge de vos sujets à celui du père de la patrie ! Vous les avez choisis. Quand tous les ressorts d’un État se déploient d’un concert unanime, la main qui les dirige est celle d’un grand homme ; peut-être cesserait-il de l’être s’il voyait d’un œil chagrin et jaloux la justice qui leur est rendue.

Grâce à cette administration unique, le roi n’a jamais éprouvé cette douleur, si cruelle pour un bon prince, de ne pouvoir récompenser ceux qui ont prodigué leur sang pour l’État,

Jamais, dans le cours de cette longue guerre, le ministre n’a ignoré ni laissé ignorer au prince aucune belle action du moindre officier ; et toutes nombreuses, toutes communes qu’elles sont devenues, jamais la récompense ne s’est fait attendre. Mais quel pouvoir chez les hommes est assez grand pour mettre un prix à la vie ? Il n’en est point ; et si le cœur du maître n’est pas sensible, on n’est mort que pour un ingrat.

Citoyens heureux de la capitale, plusieurs d’entre vous verront, dans leurs voyages, ces terrains que Louis XV a rendus si célèbres, ces plaines sanglantes que vous ne connaissez encore que par les réjouissances paisibles qui ont célébré des victoires si chèrement achetées ; quand vous aurez reconnu la place où tant de héros sont morts pour vous, versez des larmes sur leurs tombeaux ; imitez votre roi, qui les regrette.

Un de nos princes[24] écrivait au roi, de la cime des Alpes, qui étaient ses champs de victoire : « Le colonel de mon régiment a été tué ; vous connaissez trop, sire, tout le prix de l’amitié pour n’être pas touché de ma douleur. » Qu’une telle lettre est honorable, et pour qui l’écrit, et pour qui la reçoit ! Ô hommes ! apprenez d’un prince et d’un roi ce que vaut le sang des hommes, apprenez à aimer.

Quel préjugé s’est répandu sur la terre, que cette amitié, cette précieuse consolation de la vie, est exilée dans les cabanes, qu’elle se plaît chez les malheureux ! Ô erreur ! l’amitié est également inconnue, et chez les infortunés occupés uniquement de leurs maux, et chez les heureux souvent endurcis, et dans le travail des campagnes, et dans les occupations des villes, et dans les intrigues des cours. Partout elle est étrangère : elle est, comme la vertu, le partage de quelques âmes privilégiées ; et lorsqu’une de ces belles âmes se trouve sur le trône, ô Providence, qu’il faut vous bénir ! Puissent ceux qui croient que dans les cours l’intrigue ou le hasard distribue toujours les récompenses, lire quelques-unes de ces lettres que le monarque écrivait après ses victoires ! « J’ai perdu, dit-il dans un de ces billets où le cœur parle et où le héros se peint, j’ai perdu un honnête homme et un brave officier, que j’estimais et que j’aimais. Je sais qu’il a un frère dans l’état ecclésiastique ; donnez-lui le premier bénéfice, s’il en est digne, comme je le crois. »

Peuples, c’est ainsi que vous êtes gouvernés. Songez quelle est votre gloire au dehors, et votre tranquillité au dedans ; voyez les arts protégés au milieu de la guerre ; comparez tous les temps ; comptez-les depuis Charlemagne : quel siècle trouverez-vous comparable à notre âge ? Celui du règne trop court de l’immortel Henri IV, depuis la paix de Vervins ; et encore quel affreux levain restait des discordes de quatre règnes ! Les belles et triomphantes années de Louis XIV ; mais quels malheurs les ont suivies ! et puisse notre bonheur être plus durable ! Enfin vous trouverez soixante ans peut-être de grandeur et de félicité répandues dans plus de neuf siècles : tant le bonheur public est rare ! tant le chemin est lent, qui mène en tout genre à la perfection ! tant il est difficile de gouverner les hommes et de les satisfaire !

On s’est plaint (car la vérité ne dissimule rien, et nous sommes assez grands pour avouer ce qui nous manque), on s’est plaint qu’un seul ressort se soit rencontré faible dans cette vaste et puissante machine si habilement conduite. Louis XV, en prenant à la fois le timon de l’État et l’épée, ne trouva point, dans ses ports, de ces flottes nombreuses, de ces grands établissements de marine qui sont l’ouvrage du temps. Un effort précipité ne peut en ce genre suppléer à ce qui demande tant de prévoyance et une si longue application. Il n’en est pas de nos forces maritimes comme de ces trirèmes que les Romains apprirent si rapidement à construire et à gouverner. Un seul vaisseau de guerre est un objet plus grand que les flottes qui décidèrent auprès d’Actium de l’empire du monde. Tout ce qu’on a pu faire, on l’a fait : nous avons même armé plus de vaisseaux que n’en avait la Hollande, qu’on appelle encore puissance maritime ; mais il n’était pas possible d’égaler en peu d’années l’Angleterre, qui, étant si peu de chose par elle-même sans l’empire de la mer, regarde depuis si longtemps cet empire comme le seul fondement de sa puissance, et comme l’essence de son gouvernement. Les hommes réussissent toujours dans ce qui leur est absolument nécessaire ; ce qui est nécessaire à un État est toujours ce qui en fait la force. Ainsi la Hollande a ses navires marchands ; la Grande-Bretagne, ses armées navales ; la France, ses armées de terre.

Le ministre qui prêtait la main aux rênes du gouvernement, dans le commencement de la guerre[25], était dans cette extrême vieillesse où il ne reste plus que deux objets : le moment qui fuit, et l’éternité. Il avait su longtemps retenir comme enchaînées ces flottes de nos voisins toujours prêtes à couvrir les mers, et à s’élancer contre nous. Ses négociations lui avaient acquis le droit d’espérer que ses yeux, prêts à se fermer, ne verraient plus la guerre ; mais Dieu, qui prolonge et retranche à son gré nos années, frappa Charles VI avant lui, et cette mort imprévue, comme le sont presque tous les événements, fut le signal de plus de trois cent mille morts. Enfin la sagesse de ce vieillard respectable, ses services, sa douceur, son égalité, son désintéressement personnel, méritaient nos éloges, et son âge nos excuses. S’il avait pu lire dans l’avenir, il aurait ajouté à la puissance de l’État ce rempart de vaisseaux, cette force qui peut se porter à la fois dans les deux hémisphères : et que n’aurait-on point exécuté ! Le héros aussi admirable qu’infortuné qui aborda seul dans son ancienne patrie[26], qui seul y a formé une armée, qui a gagné tant de combats, qui ne s’est affaibli qu’à force de vaincre, aurait recueilli le fruit de son audace plus qu’humaine ; et ce prince, supérieur à Gustave Vasa, ayant commencé comme lui, aurait fini de même.

Mais enfin, quoique ces grandes ressources nous manquassent, notre gloire s’est conservée sur les mers. Tous nos officiers de marine, combattant avec des forces inférieures, ont fait voir qu’ils eussent vaincu s’ils en avaient eu d’égales. Notre commerce a souffert, et n’a jamais été interrompu ; nos grands établissements ont subsisté ; nous avons renversé ceux de nos ennemis aux extrémités de l’Orient. Nous étions partout à craindre, et tout tombait devant nous en Flandre.

Dans ces circonstances heureuses, on vole de la victoire de Laufelt aux bastions de Berg-op-Zoom. On savait que les Requesens, les Parme, les Spinola, ces héros de leur siècle, en avaient tour à tour levé le siége. Louis XIV lui-même, dont l’armée victorieuse se répandit comme un torrent dans quatre provinces de la Hollande, ne voulut pas se commettre à l’assiéger. Cohorn, le Vauban hollandais, en avait fait depuis la place de l’Europe la plus forte. La mer et une armée entière la défendaient : Louis XV en ordonne le siége, et nous la prenons d’assaut. Le guerrier[27] qui avait forcé Oczakow dans la Tartarie déploie ainsi sur cette frontière de la Hollande de nouveaux secrets de l’art de la guerre : secrets au-dessus des règles de l’art. À cette nouvelle conquête, qui répandit tant de consternation chez les ennemis, et qui étonna tant les vainqueurs, l’Europe pense que Louis XV cessera d’être si facile ; qu’il fera éclater enfin cette ambition cachée qu’on redoute, et qu’on justifie en la supposant toujours. Il le faut avouer, les ennemis on fait ce qu’ils ont pu pour la lui inspirer. Ils sont heureux, ils n’ont pas réussi. Il arbore le même olivier sur ces murs écrasés et fumants de sang : il ne propose rien de plus que ce qu’il offrait dans ses premières prospérités.

Cet excès de vertu ne persuade pas encore ; il était trop peu vraisemblable : on ne veut point recevoir la loi de celui qui peut l’imposer ; on tremble, et on s’aigrit : le vaincu est aussi obstiné dans sa haine que le vainqueur est constant dans sa clémence. Qui aurait jamais cru que cette opiniâtreté eût pu se porter jusqu’à chercher des troupes auxiliaires dans ces climats glacés, qui naguère n’étaient connus que nom ? Qui eût pensé que les habitants des bords du Volga et de la mer Caspienne dussent être appelés aux bords de la Meuse ? Ils viennent cependant, et cent mille hommes qui couvrent Mastricht les attendent pour renouveler toutes les horreurs de la guerre. Mais, tandis que les soldats hyperboréens[28] font cette marche si longue et si pénible, le général[29] chargé du destin de la France confond en une seule marche tant de projets. Par quel art a-t-il pu faire passer son armée à travers l’armée ennemie ? comment Mastricht est-il tout d’un coup assiégé en leur présence ? par quelle intelligence sublime les a-t-il dispersés ? Mastricht est aux abois ; on tremble dans Nimègue ; les généraux ennemis se reprochent les uns aux autres ce coup fatal, qu’aucun d’eux n’a prévu ; toutes les ressources leur manquent à la fois : il ne leur reste plus qu’à demander cette même paix qu’ils ont tant rejetée. Quelles conditions nous imposerez-vous ? disent-ils. — Les mêmes, répond le roi victorieux, que je vous ai présentées depuis quatre années, et que vous auriez acceptées si vous m’aviez connu. Il en signe les préliminaires : le voile qui couvrait tous les yeux tombe alors, et les plus sages de nos ennemis s’écrient : Le père de la France est donc le père de l’Europe !

Les Anglais surtout, chez qui la raison a toujours quelque chose de supérieur, quand elle est tranquille, rendent comme nous justice à la vertu : eux, qui s’irritèrent si longtemps contre la gloire de Louis XIV, chérissent celle de Louis XV.


Dans tout ce qu’on vient de dire, a-t-on avancé un seul fait que la malignité puisse seulement couvrir du moindre doute ? On s’était proposé un panégyrique, on n’a fait qu’un récit simple. Ô force de la vérité ! les éloges ne peuvent venir que de vous. Et qu’importe encore des éloges ? nous devons des actions de grâces. Quel est le citoyen qui, en voyant cet homme si grand et si simple, ne doive s’écrier du fond de son cœur : Si la frontière de ma province est en sûreté, si la ville où je suis né est tranquille, si ma famille jouit en paix de son patrimoine, si le commerce et tous les arts viennent en foule rendre mes jours plus heureux, c’est à vous, c’est à vos travaux, c’est à votre grand cœur que je le dois !

Il y a toujours des hommes qui contredisent la voix publique. Des politiques ont demandé pourquoi ce vainqueur se contente de la justice qu’il fait rendre à ses alliés, pourquoi il s’en tient à faire le bonheur des hommes : il pouvait d’un mot gagner plusieurs villes. Oui, il le pouvait sans doute ; mais lequel vaut le mieux pour un roi de France, et pour nous, de retenir quelques faibles conquêtes inutiles à sa grandeur, en laissant dans le cœur de ses ennemis des semences éternelles de discorde et de haine, ou bien de se contenter du plus beau royaume de l’Europe, en conquérant des cœurs qui semblaient pour jamais aliénés, en fermant ces anciennes plaies que la jalousie faisait saigner, en devenant l’arbitre des nations si longtemps conjurées contre nous ? Quel roi a fait jamais une paix plus utile ? Il faut enfin rendre gloire à la vérité. Louis XV apprend aux hommes que la plus grande politique est d’être vertueux. Que nous reste-t-il à souhaiter désormais, sinon qu’il se ressemble toujours à lui-même, et que les rois à venir lui ressemblent ?

FIN DU PANÉGYRIQUE DE LOUIS XV.
  1. Dans la cinquième édition du Panégyrique, 1748, in-8°, c’est au verso du titre qu’était placé cet extrait, qui n’est ni dans les quatre premières éditions, ni dans la sixième, mais qu’on trouve dans l’édition encadrée de 1775), tome XXXIV, page 192. (B.)
  2. C’est le titre de ce morceau dans la cinquième édition, 1748, in-8°, la première où il ait paru. Dans la sixième édition, 1749, in-8°, il est placé à la fin du Panégyrique, et sous le titre de Réponse de l’auteur à quelques objections. Il existe des exemplaires de la sixième édition, avec les traductions latine, italienne, espagnole et anglaise. C’est dans ces langues qu’on trouve le Panégyrique de Louis XIV, par Pellisson, à la suite de la Relation contenant l’histoire de l’Académie française, 1672, in-12. (B.)
  3. 18 octobre 1748.
  4. 10 août 1678.
  5. Le P. Berthier, dans les Mémoires de Trévoux. Voyez, sur ce journal, la note, tome XXI, page 169.
  6. Voltaire a laissé subsister cette phrase malgré la critique, qu’il paraît ici regarder comme fondée, et nous croyons qu’il a eu raison de la conserver. (K.) — Voltaire a même, depuis, appliqué encore cette expression à Henri IV ; voyez la seconde des Homélies prêchées à Londres.
  7. Ce couteau ou poignard est conservé dans le musée de l’artillerie. (B.)
  8. Dans la sixième édition, au lieu de ce dernier alinéa on lisait celui-ci :

    « Au reste, cet ouvrage a été traduit dans presque toute l’Europe ; il est juste qu’on loue dans toutes les langues celui qui a fait du bien à toutes les nations. »

    Voyez, sur les traductions du Panégyrique, la note 1, page 264.

  9. Dans ses Mémoires, Voltaire dit que ce fut Vadé qui imagina de donner à Louis XV le titre de Bien-Aimé. Dans son Éloge funèbre de Louis XV, en 1774, Voltaire dit que ce fut un homme de la populace. Dans son Commentaire historique, publié en 1770, il a répété ce qu’il avait dit dans ses Mémoires, en 1759. Quelques personnes disent que le surnom de Bien-Aimé fut donné à Louis XV par Panard, qu’il l’a pris pour refrain du vaudeville des Fêtes sincères. Au reste, quand le prince mourut, voici comment ce mot fut employé :

         Ci-gît Louis le quinzième,
    Du nom de Bien-Aimé le deuxième ;
         Dieu nous préserve d’un troisième ! (B.)                    

  10. L’électeur de Bavière.
  11. Marie-Thérèse.
  12. Georges II.
  13. Le roi de Sardaigne : voyez page 265.
  14. La Hollande.
  15. Charles VI.
  16. Le maréchal de Saxe.
  17. Voltaire a écrit Antoüin.
  18. Les Pandours.
  19. Le maréchal de Saxe.
  20. Le maréchal de Belle-Isle. Voyez la note, tome X, page 604.
  21. Le duc de Richelieu, nommé lieutenant général en 1744, maréchal de France en 1748.
  22. Charles VII.
  23. Les deux financiers dont il s’agit ici sont les deux frères Paris-Montmartel et Duverney.
  24. Le prince de Conti. Voyez la Préface de l’auteur, page 264.
  25. Le cardinal de Fleury.
  26. Le prince Charles-Édouard, dit le second Prétendant. Voyez, tome XV, le chapitre XXV du Précis du Siècle de Louis XV.
  27. Lowendhal. Il prit Berg-op-Zoom le 16 septembre 1747.
  28. C’est-à-dire les Russes.
  29. Le maréchal de Saxe.