Par les tortues de Tasmanie !

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Par les tortues de Tasmanie
By The Turtles Of Tasman
1911

paru dans Ric & Rac n° 178 à 180, du 6 au 20 août 1932





PAR LES TORTUES DE TASMANIE !



I


Le sens de la justice et du devoir avait sculpté le visage de Frederick Travers. C’était celui d’un homme fort et résolu, habitué toute sa vie au commandement, et qui en avait usé avec sagesse et discrétion. Son existence rectiligne avait ciselé sur sa peau vigoureuse les rides de l’honnête homme, et seul le travail quotidien et acharné y avait laissé sa marque salutaire. Chacun de ses traits racontait la même histoire, depuis le bleu limpide de ses yeux jusqu’à sa chevelure poivre et sel, dont la raie à peine esquissée laissait retomber sur son large front bombé d’abondantes mèches éparses. Il était correctement habillé, et le léger vêtement de travail qu’il portait tombait fort bien, et ne criait pas que son propriétaire possédait plusieurs millions de dollars sous le soleil, tant en espèces qu’en biens de toutes sortes.

Car Frédéric Travers haïssait au plus haut point l’ostentation. La voiture qui l’attendait dehors, sous la porte cochère, était d’un noir discret ; c’était quand même l’engin le plus coûteux et le plus rapide de tout le pays, mais il n’aimait pas qu’on le sache, et ne lui faisait jamais donner sa pleine puissance lorsqu’il parcourait le paysage qui lui appartenait presque tout entier, depuis les dunes de sable inlassablement fouettées par les vagues du Pacifique, depuis les terres grasses et fertiles des vallées et les riches pâturages des plateaux, jusqu’aux lointains sommets couronnés de bois de séquoias et perdus dans les nuages et un brouillard perpétuel.

Le bruit d’une jupe le fit se retourner, et un léger signe d’irritation pointa sur son visage. Ce n’était pas sa fille qui en était l’objet, mais ce qui se trouvait sur son bureau.

— Redis-moi encore ce nom à dormir debout, lui demanda-t-elle. Je n’arriverai jamais à m’en souvenir, j’ai apporté un crayon et du papier pour le noter.

Sa voix grave n’avait aucune chaleur. Elle était grande et bien faite, sa peau était claire et délicate, et tout en elle affichait aussi les signes d’une vie réglée et sans histoires.

Frederick Travers examina la signature de l’une des deux lettres posées sur son bureau. « Bronislawa Platskoweitzkaia Travers », déchiffra-t-il. Puis il épela lettre par lettre la première partie de ce nom si compliqué, tandis que sa fille écrivait.

— Tu sais, Marie, ajouta-t-il, Tom a toujours été un peu excentrique. Il ne faut pas en vouloir à sa fille parce que son prénom est assez … euh … déroutant. Je n’ai pas vu mon frère depuis pas mal d’années, et quant à elle… Un haussement d’épaules résuma son opinion, et il se mit à sourire d’un air entendu : Quoi qu’il en soit, ils font autant partie de ta famille que de la mienne : comme c’est mon frère, et c’est donc ton oncle — et comme c’est ma nièce, vous êtes toutes les deux cousines. Marie hocha la tête et dit :

— Tu n’as pas à avoir peur, papa, je serai très gentille avec elle. Mais d’où venait donc sa mère, pour qu’on l’ait affublée d’un prénom pareil ?

— Je n’en sais absolument rien. Elle était russe peut-être, ou polonaise, ou encore espagnole, ou bien… je ne sais pas. Tout ça ressemble tellement à Tom ! C’était une actrice, une chanteuse, je crois. Ils se sont rencontrés à Buenos Aires, et ça a tout de suite été le coup de foudre. Tom l’a pratiquement enlevée, et son mari…

— Ah, parce qu’elle était déjà mariée ?

L’étonnement de Marie, réel et spontané, fit légèrement grandir l’irritation de son père. Il n’avait pas l’intention de parler de cela, et ça lui avait échappé.

— Bien sûr, par la suite, ils ont divorcé — mais je n’ai jamais su très bien ce qui s’est passé. Sa mère est morte en Chine, je crois… ou plutôt en Tasmanie, mais c’est en Chine que Tom…

Sa bouche se referma avec un claquement sec — il était encore en train de commettre une indiscrétion, et s’était arrêté à temps. Marie attendit un peu, puis se dirigea lentement vers la porte où elle s’arrêta.

— Je lui ai réservé la chambre qui donne sur le massif de roses, dit-elle. Je vais y jeter un dernier coup d’œil.

Frederick Travers retourna vers son bureau, et fit le geste de classer les deux lettres, puis se ravisa, et se mit pondérément et lentement à les relire.


Cher Fred

Ça fait un sacré bout de temps que je n’ai été aussi près de chez nous, et j’aimerais bien venir te voir. Malheureusement, je n’ai plus un sou, j’ai été complètement ruiné par mon truc sur le Yucatan, je crois bien te l’avoir écrit, et je suis fauché, comme d’habitude. Pourrais-tu m’avancer l’argent du voyage ? J’aimerais arriver là-bas comme il faut. Polly est avec moi, tu sais — je me demande comment vous allez vous entendre !

Tom.

P.S. Si ça ne t’ennuie pas trop, envoie-moi ça par le prochain courrier. »



Cher oncle Fred,

C’est ainsi que commençait la seconde lettre, dans laquelle il reconnut le style bien féminin et si caractéristique d’une femme élevée à l’étranger.

Papa ne sait pas que je vous écris. Il m’a dit ce qu’il y avait dans sa lettre, mais ça n’est pas tout à fait vrai : il veut revenir chez lui pour y mourir. Il ne le sait pas, mais j’ai discuté avec les docteurs, et il faut que nous venions vous voir, parce que nous n’avons plus d’argent. Nous sommes actuellement dans une vieille baraque sans aucun confort, et ça n’est vraiment pas un endroit pour papa. Pendant toute sa vie, il a aidé un tas de gens, et le moment est venu maintenant de l’aider lui aussi. Il n’a pas été ruiné par son affaire du Yucatan, je le sais, j’étais avec lui — mais il avait mis tout son argent là-dedans, et on l’a volé. Il n’est pas de taille à lutter contre les hommes d’affaires de New York, et je crois que cela explique tout. Dans le fond, je suis assez contente qu’il ne soit pas de la même race que ces gens-là.

Il passe son temps à rire, et me dit que je ne pourrai jamais m’entendre avec vous, mais je ne suis pas de son avis. Et puis je n’ai jamais connu quelqu’un qui fasse vraiment partie de ma famille, comme votre fille. C’est formidable, d’avoir une vraie cousine !

D’avance, merci pour tout.

Votre nièce,

Bronislawa Pfatskoweitzkaia Travers.

P.S. Envoyez plutôt un mandat télégraphique, parce qu’autrement vous ne verrez peut-être pas papa. Il ne sait pas à quel point il est malade, et il suffit qu’il rencontre un de ses vieux copains pour s’en aller courir je ne sais où. Il commence déjà à parler de l’Alaska, et dit que ça lui ferait du bien de changer d’air. Nous devons aussi payer la pension, autrement nous arriverons les mains vides.

B.P.T.


Frederick Travers ouvrit la porte d’un coffre-fort encastré dans le mur, et classa méthodiquement les lettres dans un dossier étiqueté « Thomas Travers ».

— Pauvre, pauvre Tom, soupira-t-il tout fort.




II



La grosse voiture attendait à la gare, et Frederick Travers frissonna comme il l’avait toujours fait lorsque la locomotive se mit à siffler dans le lointain, alors qu’elle entrait dans la vallée de la rivière Isaac Travers. Le premier de tous les hommes blancs venus dans l’Ouest, Isaac Travers avait contemplé cette splendide vallée, ses lacs remplis de saumons, ses fonds riches et ses versants couverts d’abondantes forêts inexplorées. L’ayant vue, il avait mis le grappin dessus, et ne s’en était jamais dessaisi. On l’avait d’abord surnommé, lui, « land-poor », la terre pauvre, dans la période de la mi-colonisation.

C’était au moment où les gisements aurifères s’épuisaient, où il n’y avait aucune route tracée pour les charrettes, ni de remorqueurs pour tirer les bateaux de commerce hors de la passe dangereuse, et où son moulin à blé solitaire fonctionnait sous bonne garde militaire, pour le protéger des Kiamaths pilleurs de farine. Tel père, tel fils, et ce qu’Isaac Travers avait pris, Frederick Travers l’avait conservé. Tous deux avaient eu la même obstination, le même entêtement, ils avaient tous les deux vu très loin, et avaient prévu la transformation de l’Ouest, la venue du chemin de fer et la construction de ce nouvel empire sur les bords du Pacifique.

Frederick Travers ne put cependant s’empêcher de frissonner au sifflet de lalocomotive, parce que ce chemin de fer lui appartenait. Son père était mort en essayant de l’amener jusqu’ici à travers les montagnes, et cette construction avait coûté en moyenne cent mille dollars le mille. Lui, Frederick, avait réussi dans cette tâche. Il avait passé un nombre incalculable de nuits blanches sur ce problème, avait racheté des journaux, était entré dans la politique, avait subventionné des partis, et avait souvent rendu visite, la plupart du temps à ses propres frais, aux dirigeants des chemins de fer de l’Est. Mais alors que tout le monde savait combien de milles le chemin de fer parcourait dans sa propre terre, personne ne pouvait s’imaginer dans le pays le nombre de ses propres dollars qui s’étaient envolés en garanties ou en actions. Il avait beaucoup fait pour son pays, mais le chemin de fer était sa plus belle réalisation, le couronnement de tous les efforts de tous les Travers, et ce travail monumental et merveilleux venait juste d’être terminé. Il y avait maintenant deux années que le chemin de fer était en activité, et la preuve qu’il avait vu juste, c’est que les dividendes pointaient à l’horizon. Et la récompense suprême viendrait aussi récompenser son acharnement : il était écrit comme deux et deux font quatre que le prochain gouverneur de la Californie devrait s’appeler Frederick A. Travers.

Il y avait une vingtaine d’années qu’il n’avait pas vu son frère aîné, et au moment de cette dernière visite, ça faisait aussi dix ans qu’ils ne s’étaient pas rencontrés. Il se souvenait très bien de cette nuit. Tom était le seul homme à oser traverser la passe dans la nuit, et la dernière fois, c’était entre le soir et le matin — un vent mauvais de sud-est soufflait, et il était reparti sur sa goélette comme il était venu. Rien n’avait annoncé son arrivée — le martèlement des sabots d’un cheval vers minuit, un cheval écumant dans l’étable et Tom était apparu, le sel de la mer encore sur son visage, comme sa mère l’avait dit par la suite. Il n’était resté qu’une petite heure, et était reparti sur un cheval tout neuf, tandis que la pluie tambourinait aux fenêtres et que le vent hurlait à travers les séquoias — le souvenir de son passage n’avait été qu’une bouffée, puissante et forte, du monde sauvage de l’extérieur. Une semaine plus tard, le canot de la douane Bear était arrivé, battu par les flots et prisonnier de la passe — il y avait eu dans le journal local une colonne entière de suppositions et d’insinuations concernant un important débarquement d’opium, et les recherches sans résultat d’une mystérieuse goélette du nom d’Alcyon. Seul Fred, sa mère et quelques Indiens du pays étaient au courant du cheval écumant dans l’étable, et des chemins tortueux qu’il avait dû parcourir jusqu’au village de pêcheurs sur la plage, après son travail de contrebande.

Malgré ces vingt années écoulées, c’était toujours le même vieux Tom qui descendit du Pullman. Aux yeux de son frère, il ne parut pas malade, un peu plus vieux, naturellement. Son panama ne dissimulait pas ses cheveux grisonnants, et malgré un imperceptible signe de vieillissement, ses larges épaules étaient encore bien carrées. Quant à la jeune femme qui l’accompagnait, Frederick Travers éprouva immédiatement à son égard un sentiment spontané d’inimitié. Il eut tout de suite cette impression de vague hostilité dans le plus profond de son cœur. Cette femme représentait une insulte et une sorte de provocation contre tout ce qu’il était, contre tout ce qu’il représentait et ce pourquoi il vivait — mais il ne pouvait absolument pas définir la cause de ce sentiment. Sa robe, peut-être, taillée dans un drap de fabrication étrangère, ou bien son chemisier à l’échancrure audacieuse, le noir de sa chevelure, ou encore le bouquet de coquelicots qui se pavanait sur son grand chapeau de paille — ou peut-être bien la couleur de sa peau, ses yeux noirs et ses sourcils, le rosé vif de ses joues, la blancheur de ses dents qui semblait trop apprêtée. « Une enfant gâtée », pensa-t-il immédiatement, sans avoir le temps d’analyser : la main de son frère s’était glissée dans la sienne, et il lui présentait sa nièce.

Puis il eut de nouveau cette même sensation. Elle était rayonnante, très sûre d’elle et parlait avec les mains. Il ne put s’empêcher de remarquer leur petitesse. Elles étaient minuscules, et ses yeux descendirent vers ses pieds pour faire la même découverte. Ignorant tout à fait la foule curieuse qui se pressait sur le quai de la gare, elle l’avait empêché de rejoindre la voiture comme il en avait l’intention, et avait fait mettre les deux frères côte à côte. Tom avait dit oui en riant, mais son jeune frère était mal à l’aise, trop conscient que les yeux innombrables des habitants de la ville regardaient cette scène. Il ne connaissait que la vieille façon puritaine, qui exigeait que les choses de la famille restent en famille, et ne s’étalent pas en public. Il était déjà bien content qu’elle ne l’ait pas embrassé, tout en s’étonnant qu’elle ne l’eût pas fait. Il s’attendait déjà au pire de sa part.

Elle les regarda de ses yeux pénétrants et chauds comme le soleil, et semblait voir à travers eux et deviner tout ce qui les concernait.

— Vous vous ressemblez comme deux frères, s’écria-t-elle en battant des mains. Vous ne pouvez pas le nier. Et pourtant, il y a une petite différence que je ne peux pas définir, et que je n’arrive pas à m’expliquer.

En réalité, avec une sorte de ruse qui mit à rude épreuve la patience disciplinée de Frederick Travers, elle ne se donna pas la peine d’expliquer cette différence, que ses yeux d’artiste avaient immédiatement saisie clairement. Bien sûr ils se ressemblaient, et on ne pouvait pas ne pas voir qu’ils étaient du même sang, leurs traits rappelaient leur origine commune, mais là cessait la ressemblance. Tom était plus grand que son frère, et sa moustache de Viking était grisonnante. Il avait le même nez en bec d’aigle que son frère, niais cette forme était plus accentuée chez lui, et le bleu de ses yeux était plus soutenu. Les traits de son visage étaient plus profonds, ses pommettes étaient plus saillantes, les arêtes en étaient plus vives et sa couleur était plus ténue. Il avait un visage volcanique, sur lequel les restes du feu qui l’avait animé jadis s’attardaient encore. Aux coins de ses yeux, les petites rides amenées par les rires étaient bien plus nombreuses que chez son frère cadet, et on pouvait découvrir aussi, dans le plus profond de son regard, une certaine nuance de sérieux qui n’existait pas aussi fortement chez l’autre. Frederick était bourgeois dans sa façon d’être, mais chez Tom, il y avait une certaine désinvolture, et une sorte de distinction naturelle — c’était le même sang de pionnier d’Isaac Travers qui coulait dans leurs veines, mais il avait été réparti en deux creusets totalement différents. Frederick représentait la ligne de descendance droite, rigoureuse et espérée, tandis que chez son frère, il y avait quelque chose d’immense et d’impalpable qui ne faisait pas partie de l’héritage des Travers. Et c’était tout cela que la fille aux yeux noirs avait vu et reconnu d’un seul regard. Tout ce qui avait été inexplicable chez les deux hommes, et leurs réactions l’un vis-à-vis de l’autre, tout cela s’était révélé dès qu’elle les avait vus l’un à côté de l’autre.

— Dis-moi que je ne rêve pas, disait Tom à cet instant. Je ne peux pas me faire à l’idée que je sois venu ici par le train. Parle-moi un peu de la population — il n’y avait seulement que quatre mille personnes ici il y a trente ans.

— Il y en a soixante mille aujourd’hui, répondit son frère. Et ça ne fait que croître et embellir. Tu veux faire un tour en ville ? Nous avons tout notre temps.

Tandis qu’on roulait sur les larges avenues bien pavées, Tom persista à jouer les Rip Van Winkle. Le bord de l’eau le rendit tout songeur. Là où il avait fait aborder sa goélette dans quatre mètres d’eau, il trouvait de la terre ferme et les rails du chemin de fer, des quais et des embarcadères qui s’étendaient à perte de vue.

— Arrête ! s’écria-t-il quelques centaines de mètres plus loin, en regardant une construction nouvelle. Où sommes-nous donc, Fred ?

— Au coin de la Quatrième avenue et de la rue Travers — tu ne te rappelles pas ?

Tom se mit debout, et regarda tout autour de lui, essayant de discerner la courbure du terrain sous l’enchevêtrement des constructions.

— Je… je pense… commença-t-il en hésitant. Non, je suis absolument certain que nous avons chassé des lapins dans ce coin et tiré des merles dans les buissons dans le temps. Et là où il y a maintenant une barque, il y avait un étang. Il se tourna vers Polly : J’ai construit ici mon premier radeau, et c’est là que j’ai bu ma première tasse d’eau de mer.

— Dieu seul sait combien de tasses tu en as bu dit Frederick en riant, il fit un signe de tête au chauffeur. Puis : On t’a roulé sur un tonneau, tu te souviens ?

— Oh, continuez ! fit Polly en battant des mains.

— Voilà le parc, fit Frederick un peu plus loin, en montrant du doigt un grand massif de séquoias perdu dans les premiers plis des collines les plus hautes.

— Père a tiré trois ours dans ce coin, un après-midi, remarqua Tom.

— J’ai fait don à la ville de quarante acres de cette terre, continua Frederick. Père l’avait acheté un dollar l’acre à Leroy.

Tom hocha la tête, et un éclair se mit à étinceler dans le fond de ses yeux — sa fille eut la même réaction, tandis que rien de semblable n’apparaissait dans le regard de son frère.

— Tu sais bien, précisa Frederick, Leroy, le nègre qui avait épousé une Indienne. Je me rappelle la nuit où il nous a portés sur son dos, toi et moi, jusqu’à Alliance, quand les Indiens ont brûlé le ranch. Père était resté derrière pour se battre.

— Mais il n’a pas réussi à sauver le moulin. Ça a été une rude perte pour lui.

— Ça ne l’a pas empêché de descendre quatre Indiens. Les yeux de Poily se mirent à briller avec vivacité.

— Il s’est battu avec les Indiens ! s’écria-t-elle. Parlez-moi de lui !

— Raconte-lui l’histoire du bac des Travers, dit Tom.

— C’est un bac sur la rivière Klamath, qui va vers la passe d’Orléans, et vers Siskiyou. Il y avait beaucoup de gens qui faisaient des fouilles en ce temps-là, et parmi d’autres choses, père avait acheté du terrain dans ce coin-là, car il y avait aussi de la bonne terre à cultiver. Il avait construit un pont suspendu — il avait assemblé les câbles sur les lieux mêmes, avec des marins et du matériel qu’il avait fait venir de la côte. Ça lui avait coûté vingt mille dollars. Le premier jour où l’on a ouvert ce pont, il y a eu huit cents mules qui l’ont traversé, à un dollar la tête, sans compter le droit de passage des gens qui les accompagnaient, à pied ou à cheval. La nuit même de l’inauguration, la rivière est entrée en crue. Le pont avait été construit à une quinzaine de mètres au-dessus de la ligne basse des eaux. Eh bien, le niveau est monté plus haut, et a balayé le pont. Autrement, il aurait fait fortune dans ce coin-là !

— Non, non, ça n’est pas de ça dont je voulais parler, s’écria Tom avec une certaine impatience. Moi, je voulais dire que c’est au bac des Travers que père et le vieux Jacob Vance avaient été faits prisonniers au cours d’une bataille avec les Indiens de la Rivière Folle. Le vieux Jacob a été tué en sortant de la cabane de rondins. Père a traîné le corps à l’intérieur, et a continué à combattre les Indiens pendant une semaine — c’était un bon tireur. Il a enterré le vieux Jacob sous le plancher de la cabane.

— Je fais encore marcher le bac, reprit Frederick, mais le trafic n’est pas aussi intense que par le passé. Je fais du transbordement par camions jusqu’à la Réservation, puis à dos de mulets jusqu’à la rivière Klamath, et je débarque le tout dans les méandres de Little Salmon. J’ai douze magasins sur cette chaîne maintenant, une étape à la Réservation, et un hôtel. Je compte en faire dans quelque temps un endroit pour les touristes, et c’est déjà en bonne voie.

Et la fille, avec un regard étrange et songeur, passa de l’un à l’autre en pensant qu’ils s’exprimaient de façons fort différentes — aussi différentes que leurs existences mêmes.

— Ah ! Père était un type épatant ! murmura Tom.

Comme il disait cela, il y avait dans sa voix une nuance de lassitude et de fatigue qui inquiéta un peu sa fille. La voiture avait maintenant tourné dans le cimetière, et s’était arrêtée devant une chapelle assez grande, au sommet de la colline.

— J’ai pensé que tu aimerais voir cela, disait Frederick. Je l’ai construite moi-même de mes propres mains — c’est ainsi que mère le voulait. La succession était terriblement grevée d’hypothèques, et le meilleur prix que je pouvais tirer des entrepreneurs était de onze mille dollars. Je l’ai faite pour un peu plus de huit mille.

— Tu as dû travailler jour et nuit, fit Tom, admiratif mais plus ensommeillé qu’avant.

— Oui, Tom, c’est ce que j’ai dû faire, plus d’une nuit, à la lumière des lanternes. J’avais tellement de travail ! Je reconstruisais aussi l’usine de distribution des eaux, à cette époque — les puits artésiens s’étaient taris — et les yeux de mère lui causaient quelques ennuis. Tu te rappelles, la cataracte, je te l’ai écrit. Elle était devenue trop faible pour pouvoir voyager, et j’ai dû lui faire venir des spécialistes de San Francisco. Oh ! j’avais du pain sur la planche ! J’étais en train de solder la faillite de la ligne de bateaux à vapeur que père avait créée à San Francisco, et j’avais monté les intérêts sur les hypothèques jusqu’au taux de cent quatre-vingt mille dollars.

Un ronflement discret l’interrompit. Tom, le menton sur la poitrine, s’était assoupi. Polly croisa le regard de son oncle, fit un petit signe de complicité, et son père, après quelques mouvements malaisés, leva comme à regret ses paupières somnolentes.

— Qu’est-ce qu’il peut faire chaud, dit-il dans un sourire en matière d’excuse. Je me suis vraiment endormi. Est-ce que nous sommes loin de la maison ?

Frederick fit un signe au chauffeur, et la voiture continua sa route.



III



La maison que Frederick avait fait construire aux grandes heures de la prospérité était immense et fort coûteuse, mais sobre et confortable, sans plus de prétention que les autres maisons du voisinage, bien qu’elle fût la plus belle de tous les alentours. L’atmosphère qui y régnait était exactement celle que sa fille et lui avaient voulu créer. Mais les jours qui suivirent l’arrivée de son frère bousculèrent totalement cette sérénité, et tout fut changé : le calme si bien agencé, si bien ordonnancé était parti à jamais. Frederick s’en trouva tout mal à l’aise, et, en fin de compte, malheureux. La maisonnée, si calme d’ordinaire, s’en trouvait tout agitée, et c’était une violation continuelle des usages et des traditions : les repas étaient servis à n’importe quelle heure, et se prolongeaient sans mesure, on soupait avec des plats réchauffés, tard dans la nuit, le tout ponctué de rires intempestifs aux moments les plus inopportuns de la journée.

Frederick ne buvait pas d’alcool, et il ne se permettait qu’un seul verre de vin par repas, ainsi que trois cigares par jour, qu’il fumait soit dans l’immense véranda, soit dans le fumoir. À quoi donc pouvait servir un fumoir, si ce n’était pas à fumer ? Il détestait les cigarettes, tandis que son frère passait son temps à rouler les siennes, de petites cigarettes au papier brun qu’il fumait partout où il se trouvait. Il y avait toujours un tas de brindilles de tabac dans la grande chaise si confortable où il avait pris l’habitude de s’installer, et sur les coussins des sièges des fenêtres. Et puis il y avait les cocktails ! Éduqué sous l’austère tutelle d’Isaac et d’Elsa Travers, Frederick considérait l’alcool comme une abomination. Des villes entières, dans l’Antiquité, avaient été balayées des cartes par la colère divine, pour de telles pratiques. Avant le dîner et le déjeuner, Tom, aidé et encouragé par Polly, mélangeait une variété incalculable de boissons alcoolisées, et même elle créait des compositions étranges et étonnantes, qu’elle avait dû apprendre aux confins de la terre. Frederick avait l’impression, pendant ces rudes instants de préparation des cocktails, que son office et sa salle à manger s’étaient subitement transformés en salles de bar. Lorsque, dans une remarque qu’il croyait pleine d’humour, il osa dévoiler cette pensée, Tom proclama bien haut que lorsqu’il aurait fait fortune, il songerait à faire construire un bar dans chacune des pièces de sa maison.

Les jeunes gens commencèrent à affluer aussi, plus nombreux que par le passé, et ils aidaient à composer les cocktails. Frederick aurait aimé justifier leur présence de cette façon, mais il savait que ça n’était pas vrai. Son frère et sa nièce faisaient ce que lui et Marie n’avaient jamais fait — ils étaient des aimants, et toute la jeunesse et la joie venaient s’agglutiner à leurs côtés. La maison était redevenue pétillante de vie, et jour et nuit les automobiles cornaient le long des chemins sablonneux. On organisait des pique-niques et des balades pendant tout l’été, des promenades en mer, la nuit, sur la baie — on partait souvent aux aurores, pour revenir très tard le soir. Souvent, pendant la nuit, les nombreuses chambres de la maison étaient remplies comme elles ne l’avaient jamais été auparavant. Tom avait envie de refaire toutes les escapades de sa jeunesse, il attrapait des truites dans la Crique du Buffle comme parle passé, tirait les cailles sur la prairie de Walcott, et avait même réussi à prendre un daim sur la Montagne Ronde. Ce daim fut pour Frederick une cause de peine et de honte. Et qu’est-ce que ça aurait été si la chasse avait été fermée ! Tom avait ramené triomphalement le daim à la maison et l’avait allègrement baptisé « saumon de montagne » lorsqu’il fut servi et mangé sur la table même de Frederick.

On faisait aussi des pique-niques à la pointe de la baie, et l’on y péchait les moules à marée descendante. Et Tom raconta sans être autrement gêné l’histoire de son Alcyon, sa course folle de contrebandier, et demanda à Frederick devant tout le monde comment il s’en était tiré pour rendre le cheval au pêcheur sans être pris. Tous les jeunes gens étaient de connivence avec Polly pour dorloter Tom et satisfaire ses moindres désirs. Frederick fut mis au courant de tous les détails concernant la mort de ce daim : on l’avait acheté au parc du Golden Gâte qui en possédait un peu trop, on l’avait transporté dans une caisse par train, et à dos de mulet jusqu’aux coins les plus reculés de la Montagne Ronde. Tom s’était endormi, épuisé de sommeil, la première fois qu’on avait sorti le daim pour le charger ; les jeunes gens avaient alors poursuivi l’animal sur leurs chevaux éreintés, il y avait eu des mêlées et des chutes — mais on avait fini par encorder le daim à la clairière du Ranch Brûlé, finalement, et c’était le point culminant et le triomphe de toute cette histoire, on avait fait passer l’animal pour la seconde fois devant Tom, qui l’avait descendu à moins de cent mètres de lui. Frederick se sentait blessé par tout cela, sans bien définir pourquoi, sans même savoir tout à fait le moment où un tel sentiment s’était emparé de lui.

Parfois, Tom ne pouvait pas sortir, parce qu’il était trop fatigué. Mais, il était encore le centre d’attraction fauteuil, s’éveillant de temps à autre pour rouler une cigarette avec cette façon si bizarre et si inattendue qui lui était toute personnelle. Il demandait alors qu’on lui passe son ukulele — une sorte de guitare miniature d’origine portugaise. Et, grattant les cordes de sa guitare et tapant dessus, posant sa cigarette toute allumée sur le rebord de bois poli sans bien faire attention au danger immédiat que cela pouvait représenter, il laissait égrener de sa voix de baryton des hulas des mers du Sud, et des chansons à boire de France et d’Espagne.

L’une d’entre elles, en particulier, avait plu à Frederick dès qu’il l’avait entendue. C’était la chanson favorite d’un roi de Tahiti, lui expliqua Tom — le dernier roi Pomaré. Il l’avait composée lui-même, et s’étendait sur sa natte pour la chanter pendant des heures. Elle consistait seulement en la répétition sans fin de quelques syllabes. « E meu ru ru a vau », et c’étaient là toutes ses paroles, interminablement murmurées en un chant majestueux repris à l’infini en une suite incessante de variantes très belles, simplement accompagnées des accords majestueux de Yukulele. Polly prit une grande joie à l’apprendre à son oncle, mais quand il essaya de chanter cette chanson en public, ne recherchant que quelques gouttes de ce flot de jeunesse sympathique qui tournoyait autour de son frère, il fut très surpris des rires à peine étouffés de ses auditeurs, qui grandirent au cours de l’exécution de la chanson pour devenir des hennissements et se transformer rapidement en un immense éclat de rire. À sa grande déception et à son étonnement, il apprit que la petite phrase toute simple qu’il avait répétée inlassablement pendant toute la chanson voulait tout bêtement dire : « Je suis complètement saoul. » C’était ça qui l’avait rendu ridicule, lui, Frederick Travers, répétant à tours de bras, proclamant solennellement et à tout venant qu’il était complètement saoul, il fila discrètement dans la pièce à côté, et Polly le rejoignit pour lui expliquer que le dernier mot de la chanson voulait simplement dire « heureux » et non pas « saoul », mais elle n’arriva pas à le convaincre, car elle avait bien été obligée d’admettre que le vieux roi n’était qu’un ivrogne, et qu’il était toujours ivre mort lorsqu’il entamait cette chanson.

Frederick avait l’impression déprimante qu’il était en dehors de tout ça. Lui aussi était un être humain, lui aussi aimait s’amuser, même si ses amusements étaient d’une tout autre classe, plus saine, plus digne et plus compassée que celle dans laquelle son frère se complaisait. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi dans le passé les jeunes avaient pu dire que sa maison était de celles où l’on s’ennuyait ferme, et l’avaient désertée, sauf en de rares occasions, précises et protocolaires — alors qu’aujourd’hui ils s’y précipitaient, vers son frère, malheureusement, et non vers lui. Il ne pouvait supporter non plus la manière dont les jeunes femmes s’intéressaient à son frère, l’appelaient familièrement « Tom », et il lui était intolérable de les voir tortiller sa moustache de boucanier en signe de punition amusante…

Une telle conduite était une profanation à la mémoire d’Isaac et d’Elsa Travers. On s’amusait vraiment trop dans cette maison, qui avait toujours l’air d’une perpétuelle bacchanale. La grande table n’était jamais repliée, et on commandait toujours des extras pour la cuisine. Le déjeuner était servi pour quatre personnes, mais il y en avait souvent une douzaine, et les soupers de minuit, qui occasionnaient des descentes dans le garde-manger et des récriminations de la part des domestiques, étaient une insulte continuelle pour Frederick. La maison était devenue un restaurant, un hôtel, se disait-il à lui-même avec une certaine amertume. Il y avait des moments où il était tout prêt à mettre le poing sur la table, et à en revenir aux anciennes manières. Mais son frère aîné lui en imposait vraiment, et avait sur lui un ascendant presque démoniaque. À ces moments, il avait vraiment peur, et se demandait comment le charme de son frère pouvait opérer sur lui, et comment il pouvait être subjugué par les étranges lueurs et les flammes étonnantes qui brillaient dans ses yeux, et par la sagesse des terres lointaines, et des jours et des nuits orgiaques écrites sur son visage. Qu’est-ce que l’autre avait donc vu de si magnifique, alors qu’il n’était qu’un être sans aucune responsabilité et sans aucune classe ? Frederick se rappela un vers d’une vieille chanson, qui disait : « Il avait parcouru les chemins du soleil. » Pourquoi son frère lui rappelait-il ce vers ? Avait-il, lui dont l’enfance n’avait connu aucune loi, et qui s’était placé au-dessus des lois dès qu’il était devenu homme, avait-il en vérité rencontré les chemins du soleil ?

Il y avait dans tout cela une injustice qui avait troublé Frederick, jusqu’à constater avec une sorte de consolation le désastre que Tom avait fait de sa vie. Dans ces moments-là il se sentait un peu réconforté, et il tirait un orgueil légitime de son existence qui avait été nettement plus constructive que celle de Tom.

— Tu as bien réussi, avait l’habitude de dire Tom. Tu as très bien réussi.

Il répéta cela souvent, et s’assoupit aussi souvent dans la grande voiture qui tournait doucement.

— Tout ici est si ordonné, si méthodique, si tiré à quatre épingles — il n’y a pas un brin d’herbe qui ne soit à sa place, commenta Polly. Comment faites-vous ? Je ne voudrais pas être un brin d’herbe sur l’un de vos pâturages, dit-elle en guise de conclusion, avec un petit frisson très significatif.

— Tu as travaillé dur, ajouta Tom.

— Oui, j’ai travaillé dur, renchérissait Frederick. Mais je crois que ça en valait la peine.

Il avait l’intention d’en dire un peu plus, mais l’éclair étrange qui brilla dans les yeux de la fille l’amena à se taire, et il en fut fort vexé. Il la sentait se mesurer à lui, et le défier. Pour la première fois de sa vie, la tâche honorable qu’il s’était donnée de construire une petite république campagnarde, était mise en question — et par une sale gamine encore, la fille d’un propre à rien, une de ces sortes d’écervelées étrangères et sans envergure.

Le conflit entre ces deux tempéraments si opposés était inévitable. Lui l’avait détectée dès qu’il l’avait vue. Elle n’avait même pas besoin de parler, sa seule présence le mettait mal à l’aise. Il la sentait contester tout ce qu’il disait en silence et, bien des fois, elle n’avait même pas la politesse de se taire et critiquait à haute et intelligible voix ses actions ou ses paroles, comme un homme, et comme aucun homme n’aurait jamais osé lui parler.

— Je me demande, lui dit-elle un jour, si les choses que vous n’avez pas faites vous ont réellement manqué. Avez-vous seulement une seule fois dans votre vie fait ce que vous aviez envie de faire, sans vous retenir ? Vous êtes-vous une seule fois dans votre vie enivré, ou avez-vous fumé jusqu’à vous en rendre malade ? Ou encore, avez-vous envoyé promener les dix commandements ? Est-ce qu’il vous est arrivé un jour de faire un petit clin d’œil au Bon Dieu, et de faire ce qui vous plaisait ?

— Elle est vraiment étonnante, roucoula Tom. C’est tout le portrait de sa mère. En apparence souriant et détendu, Frederick sentit son cœur se glacer d’horreur. C’était inconcevable.

— Je crois que c’est un Anglais, continua-t-elle, qui a dit qu’un homme n’était vraiment pas un homme tant qu’il n’avait pas embrassé une femme et ne s’était pas battu contre un autre homme. Je me demande — et j’attends une réponse — si vous vous êtes déjà battu avec un autre homme.

— Oui, dis-le-nous, surenchérit Tom. Elle remua la tête, une petite lueur d’irritation illuminant ses yeux, et attendit.

— Non, répondit-il calmement, je n’ai jamais eu ce plaisir. J’ai appris très jeune à me contrôler.

Un peu plus tard, irritée par la façon qu’il avait d’être très satisfait de lui-même, et après avoir subi le récital complet sur la façon dont il avait acculé à la ruine les emballeurs de saumons de la rivière Klamath, dont il avait cultivé les premières huîtres sur la baie et en avait fait un monopole très lucratif, et dont enfin, après des discussions et une campagne de plusieurs années, il avait détourné les eaux des quais de Williamsport et gagné par là le contrôle du cartel de la Lumber, elle revint à la charge.

— La vie ne semble pour vous n’être qu’un grand livre de profits et de pertes, lui dit-elle. Je me demande si vous avez, une fois dans votre vie, connu un véritable amour.

Le fer était de nouveau dans la plaie. Il n’avait jamais embrassé sa femme, et son mariage n’avait été qu’un mariage de raison. Il n’avait servi qu’à sauver l’héritage au moment où il avait été presque battu dans la lutte qu’il avait entreprise pour débarrasser les vastes propriétés que les mains avides d’Isaac Travers avaient empoignées. Cette fille était une sorcière, elle avait rouvert une vieille blessure, et l’avait rendue douloureuse. Il n’avait jamais eu le temps d’aimer, il avait travaillé trop dur. Il avait été élu président de la chambre de commerce, maire de la ville et sénateur d’État, mais il était passé à côté de l’amour. Il lui était arrivé quelquefois de surprendre Polly blottie sans fausse honte dans les bras de son père, et il avait remarqué la chaleur et la tendresse de leurs regards. Il sut de nouveau qu’il n’avait pas connu le véritable amour. Cette façon de faire était si impudique que même lorsqu’il était seul avec Marie, il n’aurait pas osé se conduire de cette façon. Marie était normale, incolore et sans saveur, exactement ce qu’on était en droit d’attendre d’un mariage sans amour. Il se demandait même si le sentiment qu’il éprouvait à son égard était de l’amour. Et lui, n’était-il donc qu’un cœur sec ?

Pendant le moment qui suivit la remarque de Polly, il eut conscience d’un grand vide, et il lui sembla qu’il n’avait jusqu’à présent étreint que de la cendre. Puis, jetant un regard dans la pièce à côté, il découvrit Tom affalé dans le grand fauteuil, très gris, très âgé, très fatigué. Il se souvint alors de tout ce que lui avait fait, et de tout ce qu’il avait possédé. Et Tom, possédait-il quelque chose ? Qu’est-ce qu’il savait faire de ses dix doigts, en dehors de jeter son argent par les fenêtres, de se ficher de tout, et de tout dilapider jusqu’à ce qu’il soit réduit à une étincelle de vie dans un corps mourant ?

Ce qui énervait Frederick, chez Polly, c’est qu’elle l’attirait en même temps qu’elle le repoussait — sa propre fille ne l’avait jamais intéressé de cette façon. Marie ne sortait jamais des sentiers battus, et prévoir ce qu’elle allait faire était si facile que ça n’en était même plus amusant. Mais Polly était un personnage à plusieurs facettes, il ne pouvait absolument pas deviner ce qu’elle allait faire dans la minute qui suivrait.

— Elle t’embarrasse, hein, dit Tom en riant pour lui-même.

Elle était irrésistible. Elle se conduisait envers Frederick d’une façon que Marie n’aurait même pas pu envisager, et prenait avec lui des libertés, rusait ou l’attaquait de face, en l’obligeant toujours à se rendre compte qu’elle existait.

Une certaine fois, après l’une de leurs petites brouilles, elle le rendit littéralement fou en jouant au piano une petite pièce diabolique qui l’émut tout en l’énervant, fit battre son cœur plus vite, et se répandit follement et sans retenue comme de la lave en feu dans les compartiments toujours très bien agencés de son cerveau. Le pire de tout, c’est qu’elle était parfaitement consciente de ce qu’elle faisait, bien avant que lui-même ne puisse s’en rendre compte. Elle tourna son visage pour l’examiner avec un petit sourire narquois et figé, qui le méprisait de toute sa supériorité. C’était cela qui l’avait choqué, lorsqu’il s’était rendu compte du déchaînement de ses pensées. Au-dessus d’elle, sur le mur, les portraits d’Isaac et d’Élisa Travers les regardaient comme des fantômes réprobateurs. Furieux, il quitta la pièce. Il n’avait jamais pensé qu’un tel pouvoir pût résider dans la musique. Et alors, et il se le rappelait avec honte, il était sorti à toute vitesse de la maison pour venir écouter, par-derrière, le reste de la mélodie, et elle l’avait su, et encore une fois elle l’avait ensorcelé.

Lorsque Marie lui demanda ce qu’il pensait de la façon de jouer de Polly, il sut immédiatement ce qui différenciait leurs styles respectifs. La musique de Marie lui rappelait celle qu’on joue dans les églises, elle était froide et sans âme, comme celle qu’on entend dans les temples méthodistes. À l’opposé, celle de Polly ressemblait au cérémonial déchaîné et sauvage de quelque temple païen, où l’encens brûle, enivrant, et où les filles entrent en transes.

— Elle joue comme une étrangère, lui répondit-il, satisfait de l’à-propos de cette échappatoire.

— C’est vraiment une artiste, affirma gravement Marie. C’est un génie. Mais quand donc trouve-t-elle le temps de répéter ? Et quand donc a-t-elle trouvé le temps d’apprendre ? Tu sais que moi j’ai eu tout le temps, mais je ne réussis qu’à jouer des exercices de débutants, en comparaison de la musique vibrante qu’elle réussit à faire jaillir du piano. Sa musique me raconte un tas de choses, des choses merveilleuses et inexprimables, alors que la mienne ne sait que répéter : un-deux-trois, un-deux-trois. Ça me rend folle ! Je travaille comme une forcenée, et je n’arrive à rien. Ça n’est pas juste, pourquoi est-elle ainsi, et pas moi ?

— L’amour — ce fut là la pensée immédiate et secrète de Frederick. Mais avant même qu’il pût entrer dans les méandres de ses réflexions, ce qui ne s’était jamais produit arriva, et Marie se répandit en un océan de larmes. Il aurait voulu la serrer dans ses bras, comme Tom l’aurait fait, mais il ne savait pas comment s’y prendre. Il essaya gauchement, et trouva Marie aussi mal préparée que lui à cet acte — il en résulta pour tous les deux un embarras très pesant.

Le contraste entre les deux filles était évident : tel père, telle fille. Marie n’était rien d’autre que l’aide de camp sans aucune personnalité d’un général magnifique et conquérant. Frederick ne s’était jamais préoccupé des vêtements de sa fille, mais il savait seulement que ses toilettes étaient fort coûteuses — il ne pouvait pas ne pas se rendre compte que les robes achetées au « décrochez-moi-ça » de Polly, certainement peu chères et mises n’importe comment, lui allaient toujours très bien et paraissaient sur elle bien plus élégantes que les somptueux accoutrements de Marie. Son goût était très sûr, et elle faisait d’un châle une merveille, d’une écharpe, un miracle.

— Elle n’a qu’à jeter pêle-mêle ses vêtements sur elle, se plaignait Marie, elle n’a même pas besoin de les essayer. Elle peut s’habiller en un quart d’heure, et lorsqu’elle va se baigner, elle se rhabille bien plus vite que les garçons.

L’admiration de Marie était honnête et sans détours.

— Je ne sais pas comment elle s’y prend, parce que personne n’oserait porter les couleurs qu’elle se met sur le dos, mais je dois reconnaître que cela lui va merveilleusement bien.

— Elle m’a toujours dit que, si un jour je deviens complètement fauché, elle installerait une boutique de modes, et ça nous fera vivre tous les deux, dit Tom.

Un jour, Frederick, regardant par-dessus son journal, fut le témoin d’une scène intéressante. Marie, et il le savait très bien, s’était bichonnée pendant une bonne heure avant d’apparaître.

— Oh, comme tu es belle ! lui dit Polly spontanément, et Marie en rougit de plaisir, ses yeux se mirent à briller, et ses mains dessinèrent dans l’air des volutes de joie. Mais pourquoi n’as-tu pas mis ce nœud ici… comme cela… et ceci ici…

Polly avait joint le geste à la parole, et quelques secondes après le miracle s’était produit. La différence révélée par la note finale qu’avait apportée Polly à la toilette de Marie était évidente, même aux yeux de Frederick.

Polly était comme son père, généreuse jusqu’à en devenir bête avec le peu qu’elle possédait. Marie admirait chez elle un éventail espagnol — un trésor mexicain qui provenait d’une des grandes familles de la cour de l’empereur Maximilien. La joie de Polly crépita comme un feu sauvage, et Marie se retrouva immédiatement en possession de l’éventail. Elle pensa même qu’elle s’était imposé une obligation, fictive naturellement, en acceptant ce cadeau. Seule une étrangère pouvait agir ainsi, et Polly ne ménageait pas de semblables dons à toutes les jeunes femmes de sa connaissance. C’était dans sa nature, et du mouchoir brodé à la perle rosé de Paumote, en passant par le peigne en écaille de tortue véritable — pour elle, c’était la même chose. Si les femmes avaient plaisir à contempler quelque chose qui lui appartenait, elle leur en faisait cadeau. Elle ne sait résister ni aux femmes ni aux hommes.

— Je n’oserai plus jamais admirer quelque chose qui lui appartient, se plaignit Marie. Car, autrement, elle se croira obligée de me le donner.

Frederick n’avait jamais pu supposer qu’une telle créature pût exister. Les femmes de son milieu et de son pays ne lui avaient jamais donné aucune espérance dans ce sens. Il savait que tout ce qu’elle faisait — sa générosité spontanée, ses enthousiasmes violents ainsi que ses colères, et sa douceur d’oiseau — tout chez elle était incroyablement sincère. Ses façons extravagantes le choquaient et le fascinaient en même temps. Sa voix était aussi rassurante que ses sentiments. Ce n’était pas seulement le ton de sa voix, mais elle parlait aussi avec ses mains. Dans sa bouche, l’anglais devenait une musique nouvelle, d’une douce limpidité, et les phrases souvent audacieuses qu’elle employait renfermaient en elles toutes les subtilités, toutes les nuances directes et sans détours qu’on pouvait espérer chez un être qui avait su garder le naturel de son enfance, et sa simplicité. Il lui arrivait de se réveiller la nuit, et de voir sur ses paupières alourdies des images nettes et précises d’elle, en train de rire et de vivre.



IV



Telle fille, tel père. Tom aussi avait, dans son temps, été irrésistible. On venait le voir de partout et des tas d’étrangers se présentaient, porteurs de messages. La maison des Travers n’avait jamais reçu jusqu’alors pareils visiteurs. Quelques-uns arrivaient avec dans les jambes le rappel du tangage de la mer, d’autres étaient des ruffians aux épais sourcils, d’autres encore avaient le visage brûlé par les fièvres, et la couleur de leur peau était jaunâtre. Mais tous étranges et fascinants, avec quelque chose d’indéfinissable dans leurs manières. Leur façon de s’exprimer, déjà, avait quelque chose d’insolite, ils parlaient de choses qui étaient à cent lieues des préoccupations de Frederick, et dont il n’avait jamais rêvé — bien qu’il tînt ces hommes pour ce qu’ils étaient, une poignée de soldats de fortune, d’aventuriers et de vagabonds. Le plus évident, chez eux, était l’amour et la loyauté qu’ils portaient à leur chef. Ils l’avaient affublé de plusieurs surnoms — Black Tom, Travers le Costaud, Travers le Blond, Eau-vive — mais pour eux, le plus souvent, c’était le Capitaine Tom. Leurs projets et leurs propositions étaient également très variés, depuis le commerce dans les mers du Sud jusqu’à la découverte d’une nouvelle île à guano[1], le type d’Amérique latine arrivait avec une révolution toute prête à éclater entre les mains ; d’autres venaient de prospecter de l’or en Sibérie, des gisements dans la haute Kush-kokeem, jusqu’à des desseins plus noirs mentionnés seulement par des chuchotements. Le Capitaine Tom regrettait qu’une indisposition temporaire l’empêchât de partir avec eux, et s’asseyait pour s’endormir de plus en plus souvent dans le grand fauteuil. Polly, avec une familiarité qui ne plaisait pas à son oncle, se chargeait de ces hommes, et leur disait sans détours que le Capitaine Tom ne repartirait jamais sur les routes ensoleillées. Mais ils n’arrivaient pas tous avec des projets, certains venaient rendre une visite d’amitié à leur chef des jours anciens et inoubliables. Frederick, souvent témoin de leurs rencontres, s’émerveillait à nouveau de ce charme indéfinissable qui rayonnait de son frère, et qui attirait tous les hommes vers lui.

— Par les tortues de Tasmanie ! lui dit l’un d’eux, quand j’ai su que tu étais en Californie, Capitaine Tom, je n’ai eu qu’une envie, c’est de venir te voir et te serrer la main. Je vois que tu n’as pas oublié la Tasmanie, hein ! Ni la bagarre à l’île du Mardi. Dis-moi, le vieux Tasman a été tué par ses nègres seulement l’année dernière, lorsqu’il partait pour la Nouvelle-Guinée allemande. Tu te rappelles son cuisinier ? — Ngani-Ngani ? C’est lui qui a été le chef de l’émeute. Tasman ne jurait que par lui, mais ça n’a pas empêché Ngani-Ngani de lui couper la tête à coups de hache, tout comme s’il ne l’avait pas connu.

— Serre la main du Capitaine Carlsen, Fred, lui dit un jour Tom en le présentant à un autre visiteur. Il m’a tiré d’un sale coup sur la côte ouest une fois, et je serais mort, Carlsen, si tu n’étais arrivé à temps.

Le capitaine Carlsen était une sorte de géant un peu balourd, avec des yeux perçants d’un bleu très pâle, une balafre sur les lèvres qu’une moustache rousse et blanche n’arrivait pas à cacher, et une si forte poignée de main qu’elle fit mal à Frederick.

Quelques minutes plus tard, Tom prit son frère à part.

— Dis-moi, Fred est-ce que ça t’ennuierais de me prêter mille dollars ?

— Bien sûr que non, répondit Frederick avec une certaine majesté. Tu sais bien que la moitié de tout ce que je possède t’appartient, Tom.

Et lorsque le Capitaine Carlsen fut parti, Frederick était tout à fait sûr que les mille dollars s’en allaient avec lui.

Rien d’étonnant que Tom ait fait un désastre de sa vie — et soit revenu à la maison pour y mourir. Frederick s’assit à son bureau, et dressa l’inventaire des différences qui existaient entre lui et son frère. Eh bien, s’il n’avait pas été là, Tom n’aurait même pas eu une maison pour venir y mourir.

Frederick se remémora leur histoire commune pour y trouver quelque consolation. C’était lui qui avait toujours été le plus sérieux, celui sur lequel on pouvait compter. Tom avait passé son temps à rire et à faire la fête, à faire l’école buissonnière, et à désobéir aux ordres d’Isaac. À la montagne ou à la mer, qu’il ait des ennuis avec les voisins ou avec les autorités de la ville, c’était toujours pareil. Il s’en tirait toujours fort bien, là où le pas lourd du travail prévalait. Et le travail était vraiment dur, en ces temps reculés, et lui, Frederick, avait accompli tout le travail. Tôt le matin et tard le soir, et toute la journée, il avait été au travail. Il se rappelait la saison où les grandes usines d’Isaac avaient été mises en faillite, où la nourriture avait manqué sur la table d’un homme qui possédait plus de cent mille acres de bonne terre, où il n’y avait plus d’argent pour engager des moissonneurs pour les foins, et où Isaac ne voulait pas se dessaisir d’un seul de ses acres. C’est lui, Frederick, qui avait dressé le foin, tandis qu’Isaac moissonnait et ratissait. Tom était resté au lit avec une jambe cassée, et avait naturellement coûté cher en soins médicaux. Il avait attrapé cette jambe cassée en tombant du toit de la grange — le dernier endroit où l’on pourrait espérer voir quelqu’un se livrer aux fenaisons. Le seul travail à l’actif de Tom, dans toute sa vie — lui semblait-il—, avait été de chasser, de dresser les poulains, et de faire du tapage avec ses chiens dans les prés, les vallées et les canyons boisés.

Tom était l’aîné, et lorsque la mort vint emporter Isaac, son héritage serait tombé en ruines malgré toutes ses vastes possibilités si lui, Frederick, ne s’était pas attelé à la tâche, s’il n’avait pas endossé le fardeau. Le Travail ! Il se souvenait de l’extension du système de distribution des eaux de la ville — comment il s’était arrangé pour manœuvrer et faire le financement avec de petits prêts aux intérêts ruineux, comment il avait posé les conduites et fait les jonctions à la lumière des lanternes tandis que les autres dormaient, et comment il se levait avant tout le monde pour donner des instructions, diriger le chantier et se casser la tête pour faire face à l’augmentation de la prochaine paye, il avait copié sa politique sur celle d’Isaac, et ne laissait rien se perdre. L’avenir devait lui donner raison.

Et Tom ! — avec une meute de plus en plus grande de chiens à ours, il courait les montagnes et restait dehors des semaines entières. Frederick se souvenait de la dernière discussion, dans la cuisine — Tom, lui et Eliza Travers. Eliza qui cuisinait encore, surveillait son pain et lavait la vaisselle au milieu d’une succession grevée jusqu’à mille huit cents dollars d’hypothèques.

— Ne partagez pas, avait supplié Eliza, appuyant ses bras tout mouchetés et blanchis par le savon. Isaac avait raison, ça vaudra des millions. Le pays est en train de devenir riche, nous devons tous nous tenir les coudes.

— Je n’ai pas besoin de l’héritage, avait crié Tom. Donnons-le à Frederick. Tout ce que je veux…

Il ne termina pas sa phrase, mais toute la vision du monde illuminait ses yeux.

— Je ne peux pas attendre, continua-t-il. Prenez les millions quand ils viendront. Moi, j’ai besoin maintenant de dix mille dollars, et je signerai des quittances pour tout. Donnez-moi aussi la vieille goélette, et un jour je reviendrai au pays avec un tas d’argent, que je vous donnerai pour vous aider.

Frederick se voyait encore levant les bras dans un geste d’horreur ; il s’était écrié :

— Dix mille dollars ! Alors que je me saigne aux quatre veines pour augmenter la valeur de ce quartier !

— Il y a le coin de terre qui se trouve près du palais de justice, avait objecté Tom. Je sais que la banque a fait une offre ferme de dix mille dollars pour l’avoir.

— Mais ça en vaudra cent mille dans dix ans ! avait répliqué Frederick.

— C’est possible. Disons que je vous laisse le tout pour mille dollars. Vends-le pour dix mille, et donne-moi ce que je te demande. C’est tout ce que je veux, mais je le veux maintenant. Tu peux prendre tout le reste.

Et Tom avait eu ce qu’il voulait, comme d’habitude (le terrain avait été hypothéqué, au lieu d’être vendu) et il s’était embarqué sur la vieille goélette, béni par toute la ville, car il avait emmené comme équipage la moitié des bons à rien de la côte.

La carcasse de la goélette avait été retrouvée sur la côte de Java. Cela s’était passé au moment où Eliza Travers subissait une opération aux yeux ; et Frederick lui avait caché ce naufrage jusqu’à ce que des preuves indubitables que Tom était toujours vivant lui aient été mises sous les yeux.

Frederick consulta ses dossiers, et en tira un étiqueté : « Thomas Travers. » À l’intérieur, quelques paquets, arrangés avec ordre. Il prit les lettres. Elles venaient de tous les continents — de la Chine, de la Birmanie, de l’Australie, de l’Afrique du Sud, de la Côte-de-l’Or, de la Patagonie, de l’Arménie, de l’Alaska. Écrites brièvement, et rares, elles résumaient la carrière de l’aventurier. Frederick essaya de se souvenir des points culminants de la carrière de Tom. Il avait combattu dans une sorte d’émeute venant de l’extérieur en Arménie, avait été officier dans l’armée chinoise, et on pouvait tenir pour certain que le commerce qu’il fît un peu plus tard dans les mers de Chine était illégal. Il avait été convaincu de trafic d’armes en faveur de Cuba. On avait l’impression qu’il était toujours allé tramer ses bottes là où il n’aurait pas dû. Et il n’en était jamais sorti plus riche. Une lettre, sur du papier froissé, disait qu’au moment de la guerre entre les Russes et les Japonais, il avait été pris transportant du charbon à Port-Arthur, et qu’il avait été déféré en cour de justice à Sasebo, où son steamer avait été confisqué, et où il été resté prisonnier jusqu’à la fin des hostilités.

Frederick sourit en lisant le paragraphe : « Comment ça va là-bas, et les affaires ? Dis-moi sans te gêner si quelques milliers de dollars pourraient t’aider. » Il regarda la date, 18 avril 1883, et ouvrit un autre paquet. 5 mai — c’était la date écrite sur le papier qu’il en sortit. Cinq mille dollars me remettraient sur pied. Si tu le peux, et si tu m’aimes, envoie-moi ça pronto (ça veut dire« vite » en espagnol). »

II jeta un coup d’œil sur les deux dates. Il sautait aux yeux qu’entre le 18 avril et le 5 mai, Tom avait perdu tout son argent. Avec un sourire amer, Frederick continua à feuilleter la correspondance. « II y a une épave sur l’île Midway, et une fortune dedans — l’assurance, tu sais bien. Les enchères se font dans deux jours, câble-moi quatre mille dollars. » La dernière qu’il parcourut était ainsi libellée : « Une affaire que je peux avoir pour un peu d’argent comptant. C’est gros, c’est moi qui te le dis. C’est si gros que je n’ose pas te l’écrire. » II se rappelait fort bien cette affaire — une révolution en Amérique latine. Il avait envoyé le comptant, et Tom s’était retrouvé sans un sou, en prison, et une sentance de mort accrochée au cou.

Mais Tom s’était toujours fort bien conduit, on ne pouvait pas lui enlever cela. Il avait toujours scrupuleusement payé ses dettes. Frederick soupesa rêveusement le paquet qui les contenait, pour voir s’il existait une relation entre le poids du papier et la somme d’argent qu’il représentait.

Il referma le tiroir du classeur, et sortit. Jetant un regard sur le fauteuil, il vit Polly sortir sur la pointe des pieds de la pièce. La tête de Tom était renversée en arrière, et sa respiration était lourde, la maladie apparaissait maintenant de façon très marquée sur sa figure reposée.



V



— J’ai travaillé dur, expliquait Frederick à Polly cette soirée-là, sous la véranda, ne se rendant pas compte que lorsqu’un homme parle de ces choses-là, c’est un signe que sa situation devient difficile. J’ai pris tout ce qui me tombait sous la main, c’est aux autres de dire si je l’ai fait honorablement. Mais j’en ai toujours été récompensé. J’ai pris soin des autres, comme j’ai pris soin de moi-même. Les médecins m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vu une telle constitution chez un homme de mon âge. Mais j’ai encore une bonne moitié de ma vie à vivre, car les Travers vivent vieux en général. Je prends bien soin de moi, voyez-vous, et vous pouvez vous en rendre compte rien qu’en me regardant. Je ne suis pas un gaspilleur, j’ai conservé en bon état mon cœur et mes artères, et pourtant il y a peu d’hommes qui peuvent se vanter d’avoir abattu autant de travail que moi. Regardez ma main : elle est solide hein ! Eh bien, elle sera toujours aussi solide dans une vingtaine d’années. Il ne faut pas agir avec inconstance avec soi-même.

Pendant tout ce discours, Polly avait senti poindre la comparaison désolée qui se cachait sous ses mots.

— Vous pouvez écrire Honorable devant votre nom, s’empressa-t-elle de dire avec une certaine pointe d’orgueil. Mais mon père a été un roi. Il a vécu, lui — et vous ? Qu’est-ce que vous avez à me montrer ? Des quittances et des reçus, des actions, des maisons, des domestiques — pouff ! Un cœur et des artères et une main solide — c’est tout ? Avez-vous vécu simplement pour vivre ? Avez-vous peur de la mort ? Je préférerais chanter une de ces chansons folles et m’en faire éclater le cœur d’un seul coup que de vivre mille ans en surveillant ma digestion et en ayant peur de l’humidité. Quand vous serez de la poussière, mon père sera des cendres — c’est là qu’est toute la différence.

— Mais, ma chère enfant… commença-t-il.

— Qu’est-ce que vous avez à me montrer ? s’emporta-t-elle. Tenez, écoutez.

De l’extérieur, à travers la fenêtre ouverte, les notes frêles de l’ukulele de Tom se firent entendre, ainsi que la gaieté de sa voix qui chantait un hula hawaïen. Cela se terminait par un chant d’amour primitif est très rythmé, venu de cette nuit tropicale si sensuelle qu’on ne pouvait pas s’y tromper. Il y eut des éclats de jeunes voix, qui lui demandaient de continuer. Frederick ne dit rien, il venait de percevoir au fond de son cœur quelque chose de vague et d’important.

Se retournant, il jeta un regard à travers la fenêtre vers Tom, rouge et royal, entouré de jeunes hommes et de jeunes femmes. Il était en train d’allumer une cigarette sous ses moustaches de Viking, à l’allumette que lui présentait l’une des filles. L’idée qu’aucune main féminine ne lui avait jamais allumé son cigare frappa subitement Frederick.

— Le docteur Tyler dit qu’il ne devrait pas fumer autant — ça ne fait qu’aggraver son mal, dit-il. C’est tout ce qu’il put dire, d’ailleurs.

Comme l’année se terminait, un nouveau type d’hommes commença à fréquenter la maison. Ils s’appelaient eux-mêmes les « pains rassis[2] », et ils arrivaient à San Francisco pour y passer leur permission d’hiver — ils descendaient des mines d’or de l’Alaska. Ils vinrent de plus en plus nombreux, et remplissaient une bonne partie des hôtels de la ville. Le capitaine Tom déclinait avec la saison, et vivait presque uniquement dans son grand fauteuil. Il dormait plus souvent et plus longtemps, mais toutes les fois qu’il se réveillait, il y avait autour de lui sa cour de jeunes admirateurs, ou bien quelques camarades qui attendaient pour s’asseoir et bavarder un peu du bon vieux temps doré, et tirer des plans sur la comète pour de nouveaux jours dorés.

Car Tom — Travers le Costaud, comme on l’appelait au Yukon — n’avait jamais envisagé que sa fin pût être proche. Un malaise passager, comme il l’appelait, l’affaiblissement naturel qui suit une attaque prolongée de la fièvre du Yucatan. Il serait sur pied au printemps, et prêt à tout. Ce qu’il lui fallait, c’est un temps froid. Son sang avait été cuit — entre-temps, il avait besoin d’être tranquille, et de se reposer.

Personne ne le détrompait — pas même les gars du Yukon qui fumaient la pipe et les cigares noirs, et mâchonnaient du tabac sous les larges vérandas de Frederick, jusqu’à ce qu’il se sentît un étranger dans sa propre maison. Il n’avait aucun contact avec eux, ils le regardaient comme un étranger qu’on doit tolérer. Ils venaient voir Tom, et la manière dont ils venaient le voir était une sorte de provocation, et serrait le cœur de Frederick. Jour après jour, il les observait. Il voyait les gens du Yukon se croiser, l’un sortant peut-être de la chambre du malade, et l’autre sur le point d’y pénétrer. Ils se serraient la main avec componction et en silence, sur le seuil de la porte. Le nouvel arrivant questionnait du regard, et l’autre lui répondait en remuant la tête. Plus d’une fois, Frederick avait remarqué les larmes qui embuaient leurs yeux. Puis le nouvel arrivant entrait, et amenait sa chaise au niveau de celle de Tom, et d’une voix enjouée se mettait à détailler l’équipement qu’il leur faudrait pour aller explorer la haute Kushkokeem — car c’était un fait acquis que Tom serait sur pied pour le printemps. On achèterait les chiens à Larabee — il y avait là une race très pure, qui n’était pas entachée par le manque de résistance des races du Sud. C’était un pays très rude, à ce qu’on disait, mais si les « pains rassis » n’étaient pas capables de le traverser en quarante jours à partir de Larabee, ils aimeraient voir un chechako[3] faire ce trajet en soixante.

Tout se passait ainsi, et Frederick se demandait si, lorsque sonnerait l’heure de sa propre mort, il se trouverait un seul homme dans le pays, ou même dans les environs, pour venir lui rendre visite à son chevet.

Il s’assit à son bureau, et à travers les fenêtres ouvertes lui parvenaient les bouffées de tabac très fort qui allaient à la dérive, et les voix bruyantes, et il ne pouvait s’empêcher de capter des bribes de la conversation que tenaient les gens du Yukon.

— Est-ce que tu te rappelles la ruée vers la Koyokuk, dans les premières années de 1900 ? entendait-il l’un d’entre eux dire. Eh bien, lui et moi étions associés alors, pour faire du commerce et des trucs comme ça. Nous avions un petit bateau à moteur gentil comme tout, le Blatterbat, c’est comme ça qu’il l’avait appelé, et ça lui allait comme un gant. C’était un drôle de gars, et comme je viens de te le dire, lui et moi nous avions chargé le petit Blatterbat jusqu’au bord, et nous avions commencé à remonter la Koyokuk, moi m’occupant du feu et des moteurs, lui tenant la barre, et tous les deux faisant les travaux des hommes de pont. Un soir, nous avons attaché le bateau à la rive, et nous avons coupé du petit bois pour faire du feu ; le brouillard commençait à se répandre partout, tout s’apprêtait à geler. Tu vois, on était au nord du cercle arctique, et on avançait vers le nord. Il y avait dans le coin deux cents chercheurs d’or qui n’avaient rien à bouffer — et nous, nous avions de la boustifaille à revendre.

« Eh bien, mon vieux, tous les chercheurs d’or commencèrent bientôt à passer devant nous, dérivant sur la rivière dans des canoës et sur des radeaux. Ils gagnaient le large. Nous tenions un compte de ceux qui étaient passés ; au bout de quatre-vingt-quatorze, nous avons compris qu’il n’y avait plus aucune raison de continuer. Alors, on a fait demi-tour, et on a commencé à descendre la rivière. Un coup de froid était survenu, le courant était devenu très rapide. Que je sois damné si nous n’avons pas touché une traverse — du côté montant du courant. Le Blatterbat s’est trouvé solidement accroché, et ne pouvait plus bouger. « C’est scandaleux de perdre toute cette boustifaille », que j’ai dit alors que nous étions sur le point de partir sur un canoë. « Eh bien, on n’a qu’à rester et tout bouffer », qu’il me répond. Et que je sois damné si c’est pas ce que nous avons fait. Nous avons hiberné exactement là où nous avions été accrochés, sur le Blatterbat. On a chassé, on a fait du commerce avec les Indiens, et lorsque la rivière s’est dégelée, l’année d’après, nous emportions avec nous la valeur de huit mille dollars de peaux. Tout un hiver passé à deux, ça commence à bien faire — mais nous n’avons jamais eu un mot plus haut que l’autre. C’est le type le plus gentil que j’aie jamais vu. Sauf quand il se bat.

— Ça, c’est bien vrai, fit l’autre voix. Je me souviens de cet hiver où Jones le Poissard reconnut qu’il allait plumer Quarante Bornes. Eh bien, il ne le fit pas, parce que dès qu’il recommença à glapir, il trouva Travers le Costaud sur son chemin. Ça se passait au Caribou Blanc. « Je suis un loup ! » criaillait Jones, tu connais son style, toujours la pétoire dans la ceinture, les mocassins à franges et les cheveux longs qui lui tombent dans le dos. « Je suis un loup ! » — c’est ce qu’il criait — « et c’est cette nuit que je vais hurler, tu entends, espèce de grand échalas complètement lessivé ! » Et tout ça s’adressait à Travers le Costaud.

— Et alors ? demanda l’autre voix, après une pause.

— Une seconde et demie plus tard, Jones le Poissard était à terre, et le Costaud était sur lui — il a gentiment demandé à un autre gars un couteau de cuisine ; et il a proprement scalpé la magnifique chevelure de Jones le Poissard. « Tu peux aboyer, maintenant, sale loup, aboie ! » c’est ce que le Costaud lui a dit en se relevant.

— Pour un type de cette trempe, il était drôlement calme, reprit la première voix. Je l’ai vu jouer à la roulette, au Petit-Loup, perdre neuf mille dollars en deux heures, en emprunter un millier et tout récupérer en un quart d’heure, payer à boire aux copains, et ficher le camp — que je sois damné, le tout en un quart d’heure !

Un soir où Tom était particulièrement en verve, Frederick vint s’asseoir parmi les jeunes gens qui buvaient ses paroles, et écouta les histoires mi-comiques, mi-sérieuses de la nuit du naufrage sur les îles de Blang, de la nage parmi les requins, où la moitié de l’équipage fut perdu, de la grosse perle que Desay ramena avec lui sur le rivage, de la palissade à moitié peinte qui entourait le palais construit en mottes d’herbes où résidait la reine de Malaisie avec son prince consort, un Chinois naufragé ; des histoires pour la perle de Desay ; des fêtes et des danses complètement folles de la nuit des barbares ; et des dangers subits et des morts soudaines ; de l’amour de la reine pour Desay, et de l’amour de Desay pour la fille de la reine ; et de Desay, tous les os broyés, mais toujours vivant, planté sur le rocher à marée basse pour être dévoré par les requins à marée haute ; de l’arrivée de la peste ; du bruit des tam-tams et des exorcismes des docteurs-sorciers ; de la fuite à travers les pièges ; des cochons sauvages qui s’enfuyaient de la montagne ; et du sauvetage final par Tasman — celui qui a été assassiné à coups de hache l’année dernière seulement et dont la tête repose dans quelque forteresse de la Mélanésie — et toute la respiration de la chaleur et de l’abandon, et de la sauvagerie des îles brûlantes de soleil, les pierres d’émeraude, les feuilles de palmier, constellant une mer d’un bleu turquoise.

Et malgré lui, Frederick était rempli d’admiration.

Et quand toutes les histoires furent terminées, il eut conscience d’un vide singulier. Il se remémora son enfance, lorsqu’il se plongeait avec extase dans les illustrations vieillottes de ses livres de géographie. Lui aussi avait rêvé d’aventures extraordinaires dans des pays lointains, lui aussi avait désiré s’engager sur les chemins du soleil. Et lui aussi avait projeté de partir, et cependant il n’avait connu que le travail et le devoir. C’était peut-être là que se tenait la différence, peut-être était-ce là le secret de l’étrange sagesse qui brillait dans le regard de son frère. Pour le moment, effacée et comme dans un brouillard, il avait par procuration la vision seigneuriale et fugitive de son frère. Il se remémora une phrase extrêmement juste de Polly : « Vous avez raté la romance, car vous l’avez échangée contre des dividendes. » Elle avait raison, et cependant il n’était pas tout à fait d’accord — il avait désiré la romance, mais on lui avait tout de suite placé le travail dans ses mains. Il avait peiné sans relâche, le jour comme la nuit, et avait toujours été fidèle à sa ligne de conduite. Et c’est à cause de cela qu’il était passé à côté de l’amour et de la vie, de cette vie qui bruissait à jamais dans le cœur de son frère. Mais qu’avait donc fait Tom pour mériter cette grâce ? — il était devenu un bon à rien et un chanteur de chansons paresseux.

Lui, il était quand même quelqu’un — il allait devenir sous peu gouverneur de la Californie. Mais qui donc viendrait vers lui, qui donc pourrait lui faire confiance s’il n’y avait pas avant tout cet amour ? La pensée de tout ce qu’il possédait lui mit un goût de sable sec dans la bouche. Ce qu’il possédait ! À bien regarder, un paquet de mille dollars ressemble comme deux gouttes d’eau à un autre paquet de mille dollars, et chacune des journées de sa vie était semblable à celle qui la précédait comme à celle qui la suivait. Il n’avait jamais rien fait pour que les images de son livre de géographie deviennent réalité. Il ne s’était jamais battu contre un homme, et il n’avait jamais allumé son cigare à l’allumette que lui tendait une femme. Un homme ne peut dormir que dans un lit à la fois — c’est Tom qui avait dit cela. Il frémit en s’efforçant de compter tous les lits qu’il possédait, et combien de couvertures il avait acheté. Et toutes ces couvertures et tous ces lits ne pourraient jamais acheter la visite d’un homme qui viendrait du bout de la terre pour lui crier : « Par les tortues de Tasmanie ! »

II fit part à Polly de quelques-unes de ses réflexions et se plaignit, dans son récit, de l’injustice des choses — elle lui répondit :

— Ça n’aurait pas pu se passer autrement. Père a acheté tout cela : il n’a jamais passé de marché, c’était une chose royale, et il l’a payée royalement. Vous, vous avez payé à contrecœur, vous avez préservé vos artères et votre argent, et vous avez gardé les pieds secs.

— Je vois ce que vous voulez dire : un homme qui a peur de se mouiller les pieds ne peut espérer gagner le gros lot.



VI



Pendant un après-midi du début de l’automne, tout le monde était groupé autour du grand fauteuil et du Capitaine Tom. Bien qu’il ne s’en soit pas rendu compte, il avait somnolé toute la journée, et ne s’était réveillé que pour réclamer son ukulele, et allumer une cigarette aux mains de Polly. Mais l’ukulele pendait lamentablement sur son bras, et malgré les bûches de pin qui crépitaient dans la vaste cheminée, il frissonnait, et était conscient du froid.

— C’est bon signe, dit-il, inconscient du fait que la faiblesse de sa voix avait fait se rapprocher les têtes de ses auditeurs. Le temps froid me sera une sorte de remontant. C’est difficile de s’en tirer dans les tropiques si l’on n’a pas le sang qu’il faut. Mais il me semble que je commence à aller et que je serai prêt pour bientôt partir vers la Kuhkokeem. Au printemps, Polly, nous nous mettrons en route avec les chiens, et tu verras le soleil de minuit. Ta mère aurait tellement aimé faire ce voyage ! C’était une femme formidable, elle aussi ! Quarante nuits avec les chiens, et nous ferons sauter les pépites jaunes hors des marécages. Larabee a quelques beaux animaux. Je connais la race, ce sont des loups des forêts, de grands loups gris ; bien qu’il y en ait un qui soit brun dans chaque portée — c’est bien vrai, hein, Bennington ?

— Un seul dans chaque portée, c’est tout à fait la moyenne, répondit immédiatement Bennington — un gars du Yukon — d’une voix enrouée et méconnaissable.

— Il ne faut jamais voyager seul avec eux, continua le Capitaine Tom. Car si vous tombez, ils vous sauteront dessus. Les bêtes de Larabee ne respectent l’homme que quand il se tient sur ses jambes — quand il est à terre il n’est plus que de la viande. Je me souviens lorsque j’ai descendu la ligne de partage des eaux, de Tanana à Circle City. C’était avant la ruée du Klondike, et nous étions en 1894… non, en 1895. Le thermomètre marquait bien au-dessous de zéro. Il y avait là un jeune Canadien qui portait tout l’équipement. Il s’appelait… c’était un nom très particulier… attendez une minute… ça va me revenir…

Sa voix cessa complètement, mais il continuait à remuer les lèvres. Une expression de surprise incrédule s’abattit sur son visage. Puis il eut un tressaillement très prononcé, comme une sorte de convulsion, et à cet instant précis, sans qu’elle l’eût prévenu, il vit la Mort. Il la regarda de ses yeux clairs et perçants, comme s’il méditait, puis il se tourna vers Polly. Sa main remua sans aucune force, comme s’il voulait atteindre la sienne, et lorsqu’il l’eut trouvée, ses doigts ne purent se refermer. Il la regarda avec un grand sourire qui s’estompa lentement. Ses yeux s’alanguirent au fur et à mesure que la vie s’en allait, et son visage prit une expression de paix et de sérénité. L’ukulele tomba bruyamment sur le sol. L’un après l’autre, tous les gens qui étaient là sortirent de la pièce, laissant Polly seule.

De la véranda, Frederick aperçut un homme qui montait vers la maison, par le petit chemin de sable. Au roulement de la mer que laissait entrevoir sa démarche, Frederick devina immédiatement d’où il venait. Sa figure était toute boucanée par le soleil, et ridée par son âge, que démentaient l’assurance des gestes et la vivacité du regard noir et perçant.

— Comment allez-vous, monsieur ? dit l’homme ; de toute évidence l’anglais n’était pas la langue qu’il avait apprise sur les genoux de sa mère. Et comment va le Capitaine Tom ? On m’a dit en ville qu’il était malade.

— Mon frère vient de mourir, lui répondit Frederick.

L’étranger tourna la tête, et regarda fixement le jardin et les lointains sommets chargés de séquoias, et Frederick remarqua qu’il avalait sa salive avec effort.

— Par les tortues de Tasmanie, c’était un rude gars, dit-il d’une voix assourdie qui n’était plus la sienne.

— Par les tortues de Tasmanie, c’était un rude gars, répéta Frederick, et il ne trébucha pas du tout sur ce juron inhabituel dans sa bouche.



  1. Une sorte d’engrais très fertile à base d’excréments d’oiseaux.
  2. Sourdough : sobriquet donné aux vétérans pendant la ruée vers l’or de 1897 (N.d.T.).
  3. Pied-tendre, débutant en langage indien du nord-ouest du Canada et de l’Alaska (N.d.T.).