Parnasse des dames/Tome 03/Élégie (Romieu)
Parnasse des dames, Texte établi par Edme-Louis Billardon de Sauvigny, Ruault, , 3 (p. 30-32).

ÉLÉGIE.
Trois ans étoient coulés en la fleur de mon âge,
Avant que j’eus jamais aſſuré témoignage,
Du réciproque amour de celle en qui les Dieux,
Prenoient plaiſir à mettre & mon cœur & mes yeux.
J’avois la face triſte & le viſage pâle,
Perdant le ſouvenir de mon courage mâle.
L’un me diſoit, ami, il faut laiſſer l’amour
Et jouir en vivant de la clarté du jour.
Prendre ſes paſſe-tems à la pêche, à la chaſſe ;
Voir courir un levrot qu’un levrier pourchaſſe,
Avoir un chien couchant, chaſſer à la perdrix,
Et non point s’adonner aux ennuis de Cyprix.
Si tu m’en crois, ami, laiſſe cette Déeſſe
Et ne t’amuſe plus au giron de Lucrece.
Tantôt l’un, tantôt l’autre, en plaignant ma douleur,
Alloit ainſi diſant le mal de mon erreur.
Je voulois être Hermite & faire pénitence,
Mais quelquefois Madame étoit mon eſpérance.
Déjà je m’étois fait un grand Religieux,
J’aſſiſtois ſaintement à l’Office des Dieux.
J’étois déjà tout fait aux Heures canoniques,
Je ſavois leurs Verſets, leurs Hymnes, leurs Cantiques,
Et l’on s’émerveilloit à voir mon long manteau,
À voir ma grand ſoutanne & mon large chapeau.
Un jour d’un Saint Martyr on célébroit la Fête,
Attentif d’achever ma très-humble requête,
Que j’adreſſois à Dieu, dans l’Égliſe égaré.
De la preſſe & du bruit aſſez bien ſéparé,
J’aviſe à moi venir cette douce ennemie ;
Alors une rougeur d’une couleur blémie
Me monte ſur la face, & d’aiſe tout épris,
Je me raſſure enfin ayant courage pris.
Son aller eſt céleſte & ſon port plein de grace,
Sa modeſte beauté toute autre belle efface.
Elle portoit en main une grand coupe d’or ;
Et moi je la crus être une Déeſſe encor,
Qui deſcendoit des Cieux en habit de mortelle,
Tant la Divinité ſembloit empreinte en elle.
Elle entre dans l’Égliſe & s’approche de moi,
De moi qui ſuis tout proche, & qui reſte tout coi.
Me fit la révérence en tirant de ſon cœur
Un ſoupir qui ſembloit démentir ſa rigueur.
Enfin j’entends ces mots de ſa bouche ſucrine,
D’où jamais ne ſortit que parole divine :
» Monſieur n’oubliez pas les Pauvres à ce jour,
» N’oubliez pas non plus mon cœur navré d’amour ».
J’étois débout craintif d’une choſe ſi rare,
Et l’écoutant mon ſens éperduement s’égare.
À mon tour je ſoupire & lui dis ces propos,
Qui comprenoient en ſoi tels ou ſemblables mots :
» Donc, Madame, acceptez mes amoureux ſervices,
» Vous jugerez mes feux comptant mes ſacrifices.
» Oui, dit-elle tout bas, aimez parfaitement
» Et bientôt jouïrez d’un grand contentement »
Si être Potentat de la puiſſante Aſie,
Si boire du nectar, manger de l’ambroiſie,
Sont un extrême bien pour les Rois & les Dieux,
Ce oui, que j’entendis, me fit plus heureux qu’eux.