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Parnasse des dames/Tome 03/Les Dames des Roches

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Traduction par Fatné de Morville.
Parnasse des dames, Texte établi par Edme-Louis Billardon de SauvignyRuault3 (p. 1-3).

LES DAMES DES ROCHES.

LA Ville de Lyon ne fut pas la ſeule où les Femmes ſe diſtinguèrent à la renaiſſance des Lettres. Le beau Sèxe de Poitiers, & ſur-tout les Dames des Roches, mère & fille, s’acquirent une gloire encore plus éclatante quoique moins méritée que celle de Louiſe Labé. Elles avoient ſans doute un véritable talent pour la Poésie, & leur ſtyle, moins énergique que celui de la belle Lyonnoiſe, ſe rapproche davantage de cette clarté, de cette juſteſſe d’expreſſion qui diſtingua le premier de nos Poëtes lyriques [1].

Magdelaine Neveu, femme d’André Fradonet, Sieur des Roches & Catherine ſa fille, ne ſe firent connoître qu’après la moitié du ſeizième ſiècle, & déjà la langue commençoit à s’épurer. Elles paſſoient pour être très-ſçavantes, d’une ſageſſe & d’une vertu reconnue. Madame des Roches, devenue veuve après quinze ans de mariage, s’étoit conſacrée toute entière à l’éducation de ſa fille, dans laquelle elle trouva la plus tendre amie & une rivale qui peut-être la ſurpaſſa. Celle-ci, recherchée en mariage par un grand nombre de Beaux-Eſprits, refuſa conſtamment de ſe marier par tendreſſe pour ſa mère. Jules de Guerſan[2] fut le plus conſtant des Amans de Catherine, & n’en fut pas plus heureux.

On voit dans beaucoup de paſſages de leurs Poéſies qu’elles éprouvèrent de grands malheurs, & que la fille ſur-tout ne fut pas à l’abri des traits de la calomnie, pour avoir fait des vers ſous le nom d’un amant & de ſa maîtreſſe [3] ; mais elles s’en conſolèrent par l’inviolable attachement qu’elles ne ceſſèrent d’avoir l’une pour l’autre. On voit auſſi qu’elles deſiroient également de ne pas ſe ſurvivre. Elles moururent le même jour & de la même maladie[4] à Poitiers en 1587.

Elles ont fait enſemble une Traduction de Claudien, dans laquelle il y a d’aſſez beaux vers, & qui ſut eſtimée dans ſon tems.

  1. Malherbe. Le mot premier ne veut dire ici que le plus ancien.
  2. Jules de Guerſan, Auteur de la Tragédie de Panthée, la donna ſous le nom de la fille de Madame des Roches. On a eu tort d’imprimer qu’elle y conſentir. La Tragédie de Tobie & une Bergerie à ſix Perſonnages, imprimées dans le Recueil des Œuvres de ces deux Dames, ſont probablement d’elles. Il eſt facile de voir qu’elles ſont beaucoup mieux verſifiées que la Tragédie de Panthée.
  3. Ces deux amans ſont Charite & Sincero.
  4. De la peſte.