Paroles d’un sage

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Paroles d’un sage


Notice, par Mme Édouard Claparède-Spir :

« Les pensées reproduites ici sont extraites des différents écrits d’African Spir. Il en est un certain nombre qui furent exprimées par lui, en allemand et en français, en des termes analogues, sous une forme plus ou moins développée, ce qui a permis d’utiliser l’une ou l’autre version, ou de les fusionner par endroits, sans naturellement en altérer le sens. » — H. C..-S [ « H. C..-S. » serait Hélène Claparède-Spir; la fille d’African Spir, Hélène, étant devenue l'épouse de monsieur Édouard Claparède] — Paroles d’un sage : choix de pensée d’African Spir, publiées avec une Esquisse biographique, par Mme Édouard Claparède-Spir. Paris ; Éditions « Je sers », 1937, 65 pp. — à l’occasion du centenaire de la naissance de l’auteur. — L’ordre des réflexions a été modifié ; le texte est conforme à l’original.

« La doctrine exposée par moi est la vraie, mais je n’en suis pas l’auteur. Je n’ai été, pour ainsi dire, que le sol où elle a germée et s’est développée d’elle-même avec une lenteur extrême au cours des longues années. » — Esquisse biographique, p. 18

La religion n’est pas une simple théorie, elle est une vie supérieure, dont la moralité fait partie intégrante — une vie vouée au culte du bien et du vrai, car Dieu, l’absolu, est la source suprême de toute perfection.

Le précepte d’adorer Dieu « en esprit et en vérité » recommande de l’adorer comme une puissance intérieure et morale, sans attributs physiques et sans relation avec des craintes ou des désirs égoïstes.

Si l’on accomplit une bonne action, une œuvre charitable, dans l’espoir de récompenses futures, ou avec l’arrière-pensée plus ou moins avouée d’en retirer quelque avantage personnel, on fait une chose utile sans doute, mais qui est dépourvue de tout caractère véritablement moral.

La vertu prêchée par les dévots est la vertu de l’esclave qui se croît toujours sous l’œil du maître. Cependant, Jésus a dit : « Servez Dieu non en esclaves, mais en fils dans la maison.

La distinction du bien et du mal, du vrai et du faux, n’est autre chose que leur opposition irréductible ; la conscience morale est ainsi une révélation innée et intime de l’absolu, qui dépasse nécessairement toutes les données empiriques. C’est sur ces principes seuls que pourront être édifiées les véritables bases de la morale.

L’élément divin se manifeste tout aussi bien dans l’homme, par son aptitude à la science, que par son aptitude à la vertu. La vraie morale, la vraie philosophie et l’art véritable sont religieux dans leur essence.

Le concept de l’absolu, d’où découlent, dans le domaine moral, les lois ou normes morales, constitue, dans le domaine de la connaissance, le principe d’identité, qui est la loi fondamentale de la pensée ; il en découle les normes logiques qui régissent la pensée dans le domaine de la science.

Il n’y a en réalité aucune contradiction entre la science et la religion, dont les domaines sont distincts, et qui, loin de se combattre et de se persécuter réciproquement, doivent, au contraire, se compléter l’un l’autre.

Il y a un dualisme radical entre la nature empirique de l’homme et sa nature morale. L’arbitraire et la vraie liberté sont aussi distincts l’un de l’autre que la nature empirique est distincte de la nature supérieure de l’homme.

On peut, à l’instar de Kant, considérer le développement et le perfectionnement moral des hommes, comme le but suprême de l’évolution.

Le perfectionnement moral exige une évolution aboutissant à la conscience supérieure, qui est le vrai flambeau de la vie ; c’est ce qu’on a trop méconnu, et ce qu’il serait fatal de méconnaître plus longtemps. Car, si on ne s’avise pas de remédier à temps à la faillite morale qui déjà menace, la civilisation tout entière risquera de disparaître.

Si l’homme ne trouve pas en lui-même la force voulue pour réaliser ses aspirations morales, il peut chercher à se mettre dans des conditions propres à favoriser la maîtrise de soi.

Il s’agit pour ceux qui ne sont pas obligés de travailler pour subvenir à leur entretien, de conférer à leur vie un contenu digne d’eux. Or, ce but ne peut être atteint que si l’on n’agit pas exclusivement en vue de ses propres avantages, mais en vue du bien de tous. Le Christ a dit : « Là où est votre trésor, là aussi, sera votre cœur.

Sacrifier le moral au physique, comme on le fait dans les temps actuels, c’est sacrifier la réalité à une ombre.

Si l’on admet, selon les théories matérialistes, que seule la nature physique existe, et que l’homme ne renferme aucune essence supérieure, divine, qui, par un côté de son être, l’élève au-dessus de sa nature animale, il ne saurait être question ni d’obligation, ni de responsabilités morales ; le bien suprême consisterait alors, en effet, pour lui, à satisfaire ses appétits et ses penchants naturels, à rechercher la jouissance et à fuir la douleur. Dans ces cas-la, il ne pourrait y avoir ni religion, ni morale, puisque la religion est précisément ce qui élève l’homme au-dessus de la réalité vulgaire, et que la morale est la négation même de l’égoïsme.

Grâce à la connaissance des lois physiques, l’homme a pu au dehors asservir la nature, mais, intérieurement, il en est resté l’esclave. Car, à quoi vise, en définitive, tout ce déploiement d’activités, sinon à réaliser des profits extérieurs, à procurer des jouissances matérielles… Ce n’est pas la première fois que les hommes vendent leur droit d’aînesse pour un plat de lentilles, et renient ainsi le meilleur d’eux-mêmes.

Lorsque sous l’influence de certaines conditions (alcool, guerre, etc.) les instincts bas sont déchaînés, la brute apparaît et domine, étouffant toute impulsion noble, généreuse ; c’est alors la déchéance chez l’homme de toute humanité. À quoi sert à l’homme de disposer d’un vaste champ d’action, si intérieurement il reste confiné dans les limites étroites de son individualité ?

Réussir dans de brillantes affaires, remporter de grands succès, c’est à quoi visent l’ambition et les efforts de la majorité des hommes. Mais au bout du compte qu’est-ce qu’ils en retirent ? Des coussins plus moelleux, une meilleure [chair], plus de prévenances extérieures, peut-être des distinctions, des décorations…, c’est tout. Et dire qu’il est des hommes sérieux qui consument toute leur existence dans la poursuite ou l’attente de ces futilités.

Placez une araignée au sommet de la plus haute montagne, elle ne cherchera qu’a attraper des mouches ; hélas, ils sont nombreux ceux qui, au figuré, ont des yeux d’araignée.

Le besoin de sociabilité porte l’homme à entretenir des relations avec ses semblables. Toutefois, ce besoin ne saurait trouver sa complète satisfaction dans un monde conventionnel et trompeur, où chacun cherche surtout à s’affirmer devant les autres, à paraître, et espère trouver dans les relations mondaines des avantages pour ses intérêts ou sa vanité.

Les hommes passent leur vie ici-bas dans le culte d’intérêts mesquins et la recherche de choses périssables, et avec cela ils prétendent perpétuer pendant toute l’éternité leur moi si peu digne d’elle.

Un homme de bien ne périt pas tout entier, la meilleure partie de son être survit dans l’éternité.

Rien de ce qui repose sur des bases contradictoires ne saurait réussir ni durer à la longue ; tout ce qui implique une contradiction est fatalement destiné, tôt ou tard, à se désagréger ou à disparaître.

L’affligeant et honteux spectacle du désarroi et de l’illogisme qui se manifestent dans la pensée et les actions des hommes, ne se verra plus jamais, une fois que ceux-ci possèderont une conscience éclairée.

L’homme poursuit deux buts : il recherche le bonheur et, étant vide par essence, il cherche à remplir sa vie ; ce dernier motif joue un rôle plus considérable qu’on ne le pense d’ordinaire. Ce que l’on prend pour vanité, ambition, amour du pouvoir et des richesses, est souvent, en réalité, le besoin de masquer ce vide, le besoin de s’étourdir, de se donner le change.

C’est à notre manque de contenu propre, de notre vide intérieur que nous avons besoin d’occupations et de distractions, faute de quoi, nous éprouvons de l’ennui, qui n’est autre chose que le sentiment de malaise qui s’empare de nous quand notre esprit n’est pas absorbé par les mirages de la vie.

En s’adonnant trop exclusivement à la recherche d’un bonheur matériel, des biens éphémères, on méconnaît les vraies réalités de la vie et on laisse s’étioler et se dessécher l’esprit.

Ce qui manque à notre civilisation, c’est l’âme, l’unité spirituelle, la base. Voilà pourquoi tout y est façade et artifice ; pourquoi aussi, malgré les progrès et les perfectionnements merveilleux qu’ils ont réalisés dans le domaine extérieur, les hommes ne sont, en général, devenus eux-mêmes ni meilleurs, ni plus heureux. Ils ont trop négligés l’essentiel : leur propre perfectionnement.

Si la civilisation actuelle n’acquiert pas des bases morales stables, son existence ne sera guère plus assurée que ne le fut celle des civilisations qui l’ont précédé, et qui ont sombré.

Seule une régénération morale permettra de réaliser le progrès moral, et, par là, le progrès social et économique dont dépend le sort de l’humanité.

D’aucuns estiment que c’est une naïveté de croire qu’une régénération morale soit possible ; or, si tel n’était pas le cas, il ne vaudrait pas la peine que l’humanité continue à végéter, sans but.

Pour rénover la société et avec elle l’humanité, il n’y a qu’un moyen : changer la mentalité des hommes, les orienter dans un esprit nouveau.

Du fait qu’une personne préconise et veut une chose, il ne s’ensuit pas nécessairement que d’autres doivent la vouloir aussi ; seuls les postulats de la raison et de la certitude sont identiques, invariables, et peuvent servir à tous de point d’appui en vue d’une libre entente.

On ne saurait par la violence changer définitivement un état de choses : on peut comprimer les résistances un certain temps, mais non aboutir ainsi à un résultat durable.

Ce n’est pas sur les ruines de la liberté qu’on pourra édifier la justice. Voyez ce pauvre soldat qui tombe blessé à mort sur le champ de bataille ; il apprend que les siens ont vaincu et meurt content. Il s’est détaché de lui-même, s’est identifié avec quelque chose de plus grand et de plus durable que lui : sa patrie ; ainsi, tout en mourant comme individu, il a la certitude de survivre dans une existence plus large.

L’éducation a un pouvoir immense sur l’homme. Ne voyons-nous pas a quel discipline étonnante s’est plié le peuple de Sparte pendant des siècles, et cela en vue de buts forts mesquins : la grandeur purement extérieure, la prépondérance militaire de Sparte. Cet exemple prouve que les hommes peuvent tout sur eux-mêmes quand ils le veulent ; il s’agirait donc seulement de leur faire vouloir le bien.

L’expérience montre quel grand rôle jouent dans l’éducation la pratique et l’exemple ; la pratique, l’exercice prolongé conduit à l’habitude : l’exemple, suggère l’imitation. L’habitude peut devenir une seconde nature, mais, mal orientée, elle peut aussi renforcer des tendances fâcheuses et faire obstacle au progrès. Un homme, livré dans la vie courante à ses simples réflexions, ne comprendra pas la possibilité, ni les avantages du don de soi, mais, qu’on lui donne une grande cause à défendre, et il trouvera tout naturel de se sacrifier pour elle.

La notion fondamentale de la justice, c’est que les droits de tous sont égaux, en principe. Dans le droit des autres, nous devons respecter notre propre droit. Ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons raisonnable exiger qu’il soit respecter par autrui.

La réalisation de la justice est, dans l’état actuel des choses, une question de vie ou de mort pour la société et pour la civilisation elle-même.

Au fond, tout se ramène à cette simple question : Veut-on vraiment la justice et la réalisation en ce monde de principes supérieurs, ou bien veut-on servir des intérêts égoïstes, à courte vue, qui en définitive sont aussi préjudiciables à ceux-là même qui les poursuivent ?

Le principe initial dont est issue la morale est à peu près semblable chez tous les peuples de tous les temps ; il se résume dans le précepte : Aime ton prochain comme toi-même, et : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fît.

Si la pitié était toujours également vivante et agissante chez tous les individus et en toutes circonstances, on pourrait se passer de morale. Malheureusement, ce n’est pas la compassion, mais bien plutôt son contraire, l’égoïsme, qui agit le plus puissamment en nous.

La morale, pour être effective, doit être raisonnée. Vouloir réprimer le mal uniquement par la coercition, et obtenir la moralité par une sorte de dressage au moyen de la contrainte, sans la motiver du dedans, c’est en faire un produit artificiel, dépourvu de valeur durable.

Tant que les hommes, dans leur aberration s’ingénieront de toutes manières a se léser et à se tourmenter les uns les autres, c’est un impérieux devoir, pour ceux qui ont conscience de l’absurdité d’un tel état de choses, de s’efforcer de les éclairer sur leurs égarements.

Un sauvage, questionné sur ce qui est bien et ce qui est mal, répondit : « Le bien, c’est quand je bats et dépouille les autres ; le mal, c’est quand je suis battu et dépouillé par eux ». C’est là la voix de l’homme naturel, qui ne comprend pas que le bien est toujours le bien, et le mal toujours le mal, qu’il arrive à nous-mêmes ou qu’il arrive aux autres.

À part les raisons égoïstes, telles que la peur des châtiments, la crainte du blâme, du déshonneur, etc., il ne reste que deux motifs pouvant empêcher l’homme de mal agir : le sentiment naturel de commisération pour ses semblables — la pitié, et l’influence de l’éducation, par l’association des idées — l’habitude.

Le fait que les hommes ont une même origine et vivent dans le même univers signifie qu’ils sont des représentants d’une même unité. Au fond, ils sont également apparentés entre eux ; qu’ils se considèrent comme des étrangers ou non, cela dépend uniquement du sentiment qui dicte leurs relations. Deux compatriotes qui, dans leur pays, se croisent avec indifférence, se jetteraient dans les bras de l’un de l’autre s’il leur arrivait de se rencontrer dans un désert, au milieu de Cannibales.

En lésant le droit d’un seul, on renverse tout l’ordre sur lequel reposent les conventions juridiques ; car si dans un cas on viole les engagements contractés, rien ne garantit qu’on ne les violera pas, éventuellement, dans un autre. Lorsqu’un individu fait de ses intérêts personnels le pivot de sa vie et qu’il est avide de mettre en œuvre tout ce qui peut les favoriser, il entre naturellement en conflit avec d’autres individus, agissant également dans leur intérêt ; d’où des dissentiments qui peuvent devenir séculaires, et pousser des générations entières à une haine réciproque.

Ce qui détermine les évènements, c’est, à côté de l’égoïsme national, dynastique et particulier, l’instinct de domination et de conquête, un mot la force. À en juger par l’histoire de l’humanité, les maux que les hommes ont à subir de par la nature sont infimes en regard de ceux qu’ils s’infligent les uns aux autres : l’imagination la plus fantastique ne saurait forger de cruauté, d’injustice et de perfidie, qui n’ait été dépassées dans la pratique par les hommes.

Il dépend de nous d’être les uns pour les autres, une bénédiction ou un tourment. Tout ce qui en ce monde est gagné à l’idéal, est un bien impérissable.

Rien n’est plus stimulant et plus bienfaisant pour le développement intérieur que l’exemple d’hommes dévoués au bien. C’est dans la compagnie d’hommes poursuivant un même idéal, que l’âme encore chancelante peut se fixer et s’attacher à tout ce qui est noble et généreux.

Plus un individu parvient à se dégager de son individualité, de son moi égoïste, et à dominer les instincts de sa nature physique, plus sa personnalité, en s’élevant au-dessus des contingences matérielles, s’élargit, devient libre et indépendante. Les hommes qui ont sacrifié leur bien-être, voire leur vie, à cause de la vérité ou du bien public, sont, du point de vue empirique — qui fait fi de la vertu de l’altruisme — considérés comme des insensés ou des imbéciles ; mais, du point de vue moral, ce sont des héros qui honorent l’humanité.

Aussi bien l’équité que l’intérêt bien entendu de la société demandent qu’on s’emploie beaucoup plus à prévenir les crimes et les délits qu’à les punir.

Tant que les hommes ne seront pas affranchis de leurs erreurs et de leurs illusions, l’humanité ne pourra marcher vers la réalisation de ses vraies destinées.

Le devoir le plus sacré, lâche suprême et urgente, c’est de délivrer l’humanité de la malédiction de Caïn — la guerre fratricide.

Le développement intellectuel, loin d’avoir détourné les hommes de la guerre, les a, au contraire, conduits à un raffinement toujours plus perfectionné dans l’art de tuer. Ils en sont même venus à élever les modes de tuerie au rang de « science »… On ne saurait vraiment imaginer une plus extraordinaire cécité morale !

A côté des progrès de l’industrie et de la technique, on voit grandir de plus en plus le mécontentement parmi les masses ; on voit, à côté de l’extension de l’instruction, s’étendre la méfiance et la haine entre les nations, qui rivalisent à l’envi, par l’augmentation de leurs armées et le perfectionnement de leurs engins meurtriers.

Le sentiment de solidarité qui naît au sein d’une collectivité repose sur le sentiment de l’antagonisme suscité par ceux qui y sont opposés. L’on n’adhère le plus souvent a un parti ou à un groupement, que pour mieux se différencier des autres.

Dépenser pour la destruction dix fois plus que pour l’instruction, telle est la mode de notre temps ; et les hommes se tiennent sérieusement pour des êtres raisonnables ! C’est qu’ils mettent une méthode et une solennité dans la déraison qui serait d’un comique achevé si elles n’étaient pas si tristes et funestes.

Que de forces et de ressources deviendraient disponibles si les États, conscients de leur vraie mission, voulaient s’entendre pour abolir toute politique visant à l’expansion ou à l’hégémonie ; système qui entretient parmi les nations une méfiance et une tension continuelles, leur impose des armées formidables et des budgets de guerres écrasants.

L’antagonisme entre les nations perdra toute son acuité le jour où n’existera plus la tendance inique à l’oppression et à la domination, ni le perpétuel danger des menaçants préparatifs de guerre.

La tâche de l’État est double : il doit s’efforcer de perfectionner ses membres, en favorisant leur progrès intellectuel et moral, et faire régner le droit et la justice dans leurs relations réciproques.

Rien ne dépeint mieux la pauvreté de la nature humaine que de voir des hommes, placés à la tête d’un État, et qui devraient, pour ainsi dire, incarner la loi, être uniquement préoccupés de leur propre prestige et de leurs intérêts particuliers. Les biens de ce monde n’ont pas été créés pour l’usage exclusif de telle ou telle catégorie d’individus.

Dans l’état actuel des relations sociales, les formes de la politesse sont nécessaires comme substitut à la bienveillance.

La valeur propre que peut avoir pour l’homme telle ou telle activité, dépend bien plutôt de l’esprit dans laquelle elle est déployée que de son importance ou de son envergure. Ainsi, la besogne la plus humble peut être accomplie par un grand génie, tandis que les plus hautes fonctions, comme celle de gouverner tout un peuple, peuvent être exercées dans un esprit mesquin de glorification personnelle, comme cela se voit fréquemment.

Plus les dons qu’un homme a reçus de la nature sont grands, plus est déplorable l’abus qu’il en fait en les employant a des fins indignes. Un escroc de haute condition est bien plus condamnable qu’un vulgaire chenapan ; un malfaiteur intelligent, ayant bénéficié d’une instruction supérieure, constitue un phénomène plus attristant qu’un pauvre bougre illettré ayant commis un délit.

Il est erroné de considérer la multiplicité des besoins comme un indice de progrès, de croire qu’il faut susciter chez les populations encore frustes, des besoins nouveaux pour les amener à une vie plus civilisée. De même qu’il est erroné de vouloir mesurer le degré de culture d’un homme au degré de raffinement qu’il déploie dans ses modes de jouissance.

Les hommes sont en général trop enclins à se laisser impressionner par ce qui est grand quantitativement. C’est ainsi que même des esprits réfléchis se laissent éblouir par la puissance de Napoléon 1er, au point de voir dans sa personne quelque chose d’auguste, alors qu’en réalité il n’ait eu que des visées égoïstes. La moitié du globe est mise à feu et à sang pour procurer à un individu l’agréable sensation de sa toute-puissance.

Dans la vie, on ne cherche qu’à produire, à gagner et à jouir le plus possible ; dans la science, à découvrir et à inventer le plus possible ; dans la religion, à dominer sur le plus grand nombre possible ; tandis que la formation du caractère, l’approfondissement des facultés de l’intelligence, l’affinement de la conscience et du cœur, passent pour choses accessoires.

L’homme matériel, qui n’imagine pas que tout est relatif, s’incline devant la puissance extérieure, qui lui en impose du dehors, et dont les effets lui sont tangibles, qu’elle se manifeste par la force, par la richesse ou par la domination. Il va de soi que seule la grandeur intérieure possède une valeur véritable. Toute tentative de s’élever extérieurement au-dessus des autres, ou de vouloir imposer sa supériorité, dénote un manque de grandeur morale, puisque l’on ne cherche pas à suppléer à ce qui, si on le possédait réellement, n’aurait nul besoin de s’afficher.

Rien n’est plus éloigné de ma pensée, [African Spir a-t-il écrit], que de vouloir m’imposer à l’attention d’autrui. Quiconque a reconnu la vanité de l’individualité n’attachera aucun prix à la gloire. La seule chose qui ait de la valeur, c’est de faire le bien. — Esquisse biographique, by H. C.-S., p. 17

Cela peut bien être égal aux ressortissants d’un pays que leurs gouvernants parlent telle langue ou telle autre ; de même que cela peut leur être indifférent que ceux-ci adhèrent à une telle ou telle religion, pourvu qu’une pleine liberté, dans ces domaines, soit également assurée à chacun.

Jusqu’ici l’autorité extérieur domien encore trop dans les rapports entre les hommes, comme dans leur vie spirituelle. Cela provient de ce que l, on considère l’autorité, dans tous les domaines, comme étant ce qui fait loi, parce que dans le domaine empirique, c’est toujours ce qui prime, que ce soit une force, un individu ou un argument, qui l’emporte.

L’injustice ayant toujours régner sur la terre, d’aucuns s’imaginent que l’ordre social actuel pourra subsister indéfiniment. Si cet ordre a pu s e maintenir jusqu’à présent, cela était dû principalement à la conviction des peuples, qu’il est d’institution divine. Mais cette croyance est en train de s’évanouir, et avec elle s’effondra le seul soutien moral de l’ordre présent, ne laissant aux prises que des forces brutales opposées les unes aux autres, sans issue pacifique.

Dans l’Antiquité, tout comme s’élevant au-dessus de vulgaire tâchait de conformer sa vie à ses principes ; il n’en est plus de même aujourd’hui ; c’est que chez les Anciens la morale était un principe de vie intérieure, tandis que de nos jours, on se contente le plus souvent d’adhérer à une morale officielle, qu’on reconnaît en théorie, mais qu’on ne soucie guère de mettre en pratique.

Le suprême épanouissement de la personnalité réside dans le renoncement et l’abnégation de soi.

Il n’y a qu’une seule chose au monde qui ait véritablement de la valeur, c’est faire le bien.

Si nous possédions un flair moral plus développé, nous serions aussi écœurés moralement par la rapacité de ceux qui cherchent a profiter et à accaparer sans égards pour autrui, que nous le sommes par une odeur nauséabonde.

Comme l’antagonisme de ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, devient de jour en jour plus aigu, on peut d’ores et déjà prévoir le moment où il entraînera de grands désastres, si l’on ne dirige pas à temps la vie sociale dans des voies nouvelles.

Si dans un banquet quelqu’un s’avisait d’arracher aux convives les morceaux de la bouche, on serait unanime à trouver le procédé inique et brutal, mais quand par ailleurs la chose se pratique sous une forme moins apparente, on ne s’en montre guère offusqué.

L’incorporation de tous les individus dans un mécanisme collectif de production, signifierait l’abdication pour l’homme lui-même de son indépendance et de sa dignité en tant qu’être raisonnable. Les conséquences d’un pareil état de choses seraient : la régression et l’étiolement dans tous les domaines de la vie. Car le vrai progrès consiste dans la réalisation de fins supérieures, et celle-ce seraient d’emblée rendue impossible dans un mécanisme social coercitif. Qu’on songe au sort qui, dans ces conditions, serait réservé à des vérités nouvelles.

L’organisation sociale du travail est le problème le plus compliqué et le plus difficile que l’humanité ait jamais eu à résoudre. Cette organisation ne pouvant être effectuée ni par la violence, ni par des mesures purement extérieures ou législatives, réclame le libre concours de tous à l’œuvre commune, et, partant, une régénération des hommes qui les amènent à surmonter leur égoïsme et à commettre leurs devoirs envers eux-mêmes et envers la collectivité.

C’est de l’éducation des générations nouvelles qu’on pourra surtout attendre un vrai progrès moral. Il importe avant tout de développer chez elles la maîtrise de soi, l’amour de la vérité et l’esprit de solidarité.

Jusqu’ici on a, en général, surtout bourré le cerveau des jeunes d’une multitude indigeste de notions diverses, sans assez se préoccuper de la nécessité primordiale de former leur caractère.

Seule une éducation morale basée sur la libre discipline intérieure peut exercée une action salutaire et conduire à la vraie moralité.

La croyance que le conditionné est issu de l’inconditionné, le bien du mal, constitue l’erreur la plus funeste et la plus lourde de conséquences qui soit. Cette croyance a engendré des maux incalculables ; elle a oblitéré la conscience religieuse et faussé le jugement moral ; de plus, elle a créé un abîme entre la science et la religion, et conduit des légions d’hommes à l’athéisme.

De même que l’humanité a commencé par des outils en silex, et est arrivé peu à peu aux machines si puissantes et perfectionnées d’aujourd’hui, de même l’homme, en se façonnant de génération en génération, arrivera à un degré de perfection dont l’exemple ne nous a été donné, jusqu’à présent, que par de rares individus.

Que d’individus vraiment divins l’humanité n’a-t-elle pas déjà produits ! Des héros au sens moral, qui ne se lassèrent toute leur vie de pratiquer le renoncement et la charité ; des intelligences lumineuses qui ouvrirent à l’esprit des voies et des horizons nouveaux ; des poètes et des artistes merveilleux, qui lui créèrent l’image d’un monde idéal, reflet de la perfection. Ce sont là autant de preuves de la présence de l’absolu au sein de l’humanité, pour qui n’en trouve pas la preuve immédiate en lui-même.

Si le désarroi des esprits, l’obnubilation des consciences, l’abandon des principes moraux et religieux venaient à se généraliser, les conséquences pourraient en devenir telles, qu’on verrait finalement surgir du sein même de la civilisation, une nouvelle et effroyable barbarie capable d’engloutir toutes les acquisition du passé. Un même souffle animera les hommes, lorsqu’ils seront parvenus à surmonter tout ce qui les divise et les met en opposition les uns aux autres ; ils sentiront alors les limites de leur individualité merveilleusement élargies et pourront s’unir dans une bienfaisante atmosphère d’harmonie et de fraternelle concorde.

Le vrai bien on le possède intérieurement dès qu’on se met à travailler en vue de sa réalisation : Le royaume des cieux est au-dedans de vous.