Partage de midi (1949)/Acte I
ACTE PREMIER
Vous vous êtes laissé enguirlander.
La chose n’est pas faite encore.
Alors ne la faites pas. Croyez-moi, je vous aime bien : ne la faites pas.
L’affaire ne me paraît pas mauvaise.
Mais l’homme qui la fait ?
Eh bien, il a ses qualités.
Je déteste les faibles et j’en ai peur.
Laissez-vous faire seulement. Prenez-le seulement avec vous !
Et vous voilà comme avec de l’eau de seltz débouchée, avec une bouteille de soda pointue que l’on ne sait plus où poser.
Je vous le dis, prenez garde à vous, mon petit Mesa.
Et que dites-vous de sa femme ?
Les voici.
Midi.
On va afficher le point.
Quel cri dans ce désert de feu !
Sss ! regardez !
N’ouvrez pas la toile, au nom du Ciel !
Je suis aveuglé comme par un coup de fusil ! Ce n’est plus du soleil, cela !
C’est la foudre ! Comme on se sent réduit et consumé dans ce four à réverbère !
Tout est horriblement pur. Entre la lumière et le miroir
On se sent horriblement visible, comme un pou entre deux lames de verre.
Que c’est beau ! Que c’est dur !
La mer à l’échine resplendissante
Est comme une vache terrassée que l’on marque au fer rouge.
Et lui, vous savez, son amant comme on dit, eh bien, la sculpture que l’on voit dans les musées,
Baal,
Cette fois ce n’est plus son amant, c’est le bourreau qui la sacrifie ! Ce ne sont plus des baisers, c’est le couteau dans ses entrailles !
Et face à face elle lui rend coup pour coup.
Sans forme, sans couleur, pure, absolue, énorme, fulminante,
Frappée par la lumière elle ne renvoie rien d’autre.
Ah qu’il fait chaud ! Combien de jours encore jusqu’au feu de Minnicoï ?
Je me rappelle cette petite veilleuse sur les eaux.
Savez-vous combien de jours encore, Amalric ?
Ma foi non ! Et combien de jours au juste depuis que l’on est parti ? Je n’en sais rien.
Les jours sont si pareils qu’on dirait qu’ils ne font qu’un seul grand jour blanc et noir.
J’aime ce grand jour immobile. Je suis bien à mon aise. J’admire cette grande heure sans ombre.
J’existe, je vois,
Je ne sue pas, je fume mon cigare, je suis satisfait.
Il est satisfait ! Et vous aussi, Monsieur Mesa ?
Est-ce que vous êtes satisfait ? Moi, moi, je ne suis pas satisfaite ! — Il faut que j’aille voir les enfants.
Restez ici !
Je vous défends d’aller au fumoir. Il faut que vous restiez ici tous les deux
Pour causer avec moi et pour m’amuser.
Ciz, allez me chercher ma chaise longue, et aussi mon éventail, et les coussins,
Et aussi l’onglier, et aussi mon livre, et aussi mon flacon de sels. C’est tout.
Voilà. N’est-ce pas qu’elle est charmante ?
Vous savez que je ne connais rien aux femmes.
Cela est vrai. Et les femmes ne connaîtront jamais rien à vous.
Moi, je vous aime et je vous connais. — Elle m’aime, c’est un fait.
Pourtant vous lui plaisez, et elle a peur de vous, et elle veut savoir ce que vous pensez d’elle.
Je pense que c’est une effrontée coquette.
Si vous le voulez. Vous n’y entendez rien. Mon cher, c’est une femme superbe.
Voilà ce que vous ne cessez de me rabâcher depuis que nous avons quitté Marseille.
Mais c’est que cela est vrai. Avec ça que vous ne le savez pas ! Eh eh ! si distrait que vous soyez, je crois que je vous ai mis la chose dans la tête !
Cette scène que vous lui avez faite l’autre soir ! Et cette cigarette que l’on vous a donnée,
Vous qui ne fumez pas, comme vous l’avez achevée avec dévotion ! Allons, ne soyez pas confus.
Vous êtes stupide.
Mon cher, je n’aime que les blondes.
Ce n’est pas une coquette, méfiez-vous-en ! c’est une guerrière, c’est une conquérante !
Il faut qu’elle subjugue et tyrannise, ou qu’elle se donne
Maladroitement comme une grande bête piaffante !
C’est une jument de race et cela m’amuserait de lui monter sur le dos, si j’avais le temps.
Mais elle n’a pas de cavalier, avec ses poulains qui la suivent.
Elle court comme un cheval tout nu.
}e la vois s’affolant, brisant tout, se brisant elle-même.
Elle est étrangère, parmi nous
Elle est hors de son lieu et de sa race.
C’est une femme de chef ; il lui fallait de grands devoirs pour l’attacher, une grande housse d’or.
Mais ce mari qu’elle a, ce beau fils,
Ce maigre Provençal aux yeux tendres, cette espèce d’ingénieur à la manque,
Vous voyez bien que c’est un vice pour elle. Il n’a su que lui faire des enfants.
Il est effrayant de les voir tous, en route pour la Chine !
Ils seront avec vous. Méfiez-vous-en, mon petit gars !
— La voici.
Moi, je ne suis pas satisfaite !
(Montrant Mesa.) Et voilà un autre qui n’est pas satisfait. (Montrant De Ciz.) Et un autre qui n’est pas satisfait !
Ça l’ennuie d’aller me chercher ma chaise. Justement je n’en ai pas besoin.
Pourquoi est-ce qu’il n’est pas content ? Il a toujours l’air de faire semblant de sourire. Mais moi, je suis contente !
Vous êtes contente, et Amalric est satisfait.
Parce qu’il réussit.
Moi ? j’ai été nettoyé l’an dernier,
Rincé comme un verre à bière ! Maski ! je recommence.
Parce qu’il est nécessaire.
Parce qu’il est occupé.
Beaucoup de choses qui me sont nécessaires, beaucoup de choses à qui je suis nécessaire.
Amalric, vous réussirez. Vous êtes adroit de vos mains. Vous faites bien ce que vous faites.
Il a des mains agréables. (Car les choses sont comme une vache
Qui sait ne pas se laisser traire quand elle veut.)
Il est bien assis sur ses propres ressorts. Il est sûr de sa place en tout lieu.
Et moi je n’ai de place nulle part. Une chaise longue ficelée sur une malle, un paquet de clefs dans mon sac,
Voilà mon ménage et mon foyer !
Le voilà, notre foyer, troupe errante ! Ne le trouvez-vous pas allumé comme il faut ?
Satisfaits ou pas, qu’est-ce que cela fait ?
Regardez le soleil avec un milliard de rayons tout occupé après la terre
Comme une vieille femme aux mailles de son crochet.
Il me tue ! Je ne puis en supporter la force !
La pleine force du soleil, la pleine force de ma vie.
C’est bon que l’on puisse voir la mort en face et j’ai force pour lui résister.
Midi au ciel. Midi au centre de notre vie.
Et nous voilà ensemble, autour de ce même âge de notre moment, au milieu de l’horizon complet, libres, déballés,
Décollés de la terre, regardant derrière et devant.
Derrière de l’eau et devant nous de l’eau encore.
Que c’est amer d’avoir fini d’être jeune !
Qu’il est redoutable de finir d’être vivant !
Qu’il est beau de ne pas être mort, mais d’être vivant !
Le matin était plus beau.
Le soir le sera plus encore.
Avez-vous bien vu hier
Comme du cœur de la grande substance de la mer
Il naissait, feuillages verts
Et lacs roses et tabac, et traits de feu rouge dans le grouillant chaos clair,
Couleur huileusement de la couleur, la couleur de toutes les couleurs du monde. Ainsi
Que le jeune homme avec la jeune fille
Se réjouisse de la couleur la plus verte. Mais le saint
Triomphe à son dernier jour, quand se rompt enfin
Le parfum longuement mûri dans son profond cœur.
L’heure est la
Meilleure qui est celle-ci. Je ne demande qu’une
Chose : voir clair,
Bien voir
Les choses comme elles sont,
Ce qui est bien plus beau, et non comme je les désire ; ce que je fais et ce que j’ai à faire.
Il n’y a plus de temps à perdre.
Ce n’est point le temps qui manque, c’est nous qui lui manquons.
Laissez faire. Que ma chance me passe à main,
Je ne la manquerai pas.
Que c’est drôle tout de même !
Les oiseaux et les poissons gris
Ont un endroit pour y faire leur ménage, une haie, un trou sous le chicot de saule.
Mais nous autres tous les quatre nous n’avons pu nous arranger d’aucune place.
Nous voilà ballants sur ce pont de bateau, au milieu d’une mer absurde !
Vous autres, vous êtes libres ! Mais moi, pauvre femme avec ces enfants dans mon tablier, quatre membres chacun !
Et il me faut vivre comme un garçon avec ces trois hommes qui ne me lâchent point ! Et ma maison
C’est cette chaise longue et huit colis sur le bulletin de bagages,
Trois malles de cabine, trois malles et deux caisses dans la soute, une valise et une malle à chapeaux. Mes pauvres chapeaux !
Voici l’âge où il est inquiétant d’être libre.
Point de mauvais présages. Examinons nos figures comme quand on joue au poker, les cartes données.
Nous voilà engagés ensemble dans la partie comme quatre aiguilles, et qui sait la laine
Que le destin nous réserve à tricoter ensemble tous les quatre ?
Il n’y a plus de temps à perdre. Il n’y a plus à faire le difficile.
— Mesa, un mot encore, je vous prie.
Ainsi vous ne saviez pas que nous étions à bord ?
Nous étions déjà partis quand je vous ai reconnue.
Ils restaient tous à l’arrière. Il n’y avait que nous deux à l’autre bout. Cette grande femme qui s’épaulait contre le vent.
Ainsi vous m’avez reconnue tout de suite ? Ainsi je ne suis pas tant changée depuis dix ans ?
La même, vous-même,
Mieux. Un regard m’a suffi.
La même que je connaissais. La même stature.
Le même noir tout à coup sur l’air. Libre et droite, hardie, souple, résolue.
Toujours jolie ?
Je vous ai bien reconnue.
Je me souviens. J’avais mon grand manteau et mon chapeau de feutre.
C’est elle. C’était vous.
J’étais contente ! Dites,
Malgré tout, dans le fond, on est toujours content
De partir, de laisser toute la boutique derrière soi. Hein ? point de chapeau, point de mouchoir que l’on agite pour nous autres !
Non.
Pas une pauvre petite femme quelque part qui chigne de tout son cœur ?
Quelque veuve bien aimable, quelque petite vierge droite comme une verge d’osier et ronde comme un sifflet.
C’est bien. Cela ne fait rien.
— J’étais contente !
Comme tout était salé ! Un de ces ciels méchants, ravagés,
Comme je les aime. Et la mer, comme elle sautait sur nous, la païenne ! Voilà une mer !
Mais ça, ici,
C’est un parquet sur qui nous patinons ennuyeusement. Et c’est si rétamé
Que ça gêne, comme vous dites. Quelle souillasse magnifique
Nous faisons là-dessus ! Mais vous dites que vous aimez ces eaux dormantes.
Je les aime. J’aime sentir qu’on fait son trou dedans.
Et je déteste d’être ainsi manié, berné, bercé, brossé, crossé, culbuté,
Comme là-haut près de la Crète, oh là là ! par ce fou de vent dont on ne sait ni qui ni pourquoi.
Ici tout est fini, à la bonne heure ! Tout est résolu pour de bon.
La situation
Réduite à ses traits premiers, comme aux jours de la Création :
Les Eaux, le Ciel, moi entre les deux comme le héros Izdubar.
Amalric ! vous n’avez pas toujours autant détesté
Ce fou de vent dont on ne sait ni qui ni pourquoi.
Ysé, pourquoi n’avez-vous pas voulu à ce moment ?
Vous n’aviez pas d’argent.
Et puis quoi ?
Vous me sembliez trop fort, trop assuré.
Trop sûr de vous-même. Cette manière de serrer les dents !
Je veux que l’on ait besoin de moi ! Vous voyez que l’on peut se passer de vous.
Et puis quoi ?
Et puis
Je me sentais trop faible auprès de vous. Cela me vexait.
Et c’est pour cela que vous l’avez épousé ?
Je l’aime, je l’ai aimé.
Dame, de vous deux, ce n’est point lui qui est le plus fort !
Quand il me regarde d’une certaine façon, j’ai honte.
Quand il me regarde de ses grands yeux aux longs cils, (il a des yeux de femme tout à fait),
De ses grands yeux noirs, (on ne peut rien voir dans ses yeux),
Le cœur me tourne, ah, j’ai plus tôt fait de lui laisser faire ce qu’il veut. J’ai essayé, je ne puis lui résister pas.
Et voilà de quoi vous êtes en colère contre lui. Il vous aime cependant.
Il ne m’aime pas !
Il m’aime à sa manière Il n’aime que lui. Je me souviens de notre nuit de noces.
Et tous ces enfants que j’ai eus coup sur coup ! Car il y en a un que j’ai perdu.
Les fuites, les craintes, les aventures ! Tant d’années de ma jeunesse que voilà passées !
Et cependant Ysé, Ysé, Ysé,
Cette grande matinée éclatante quand nous nous sommes rencontrés ! Ysé, ce froid Dimanche éclatant, à dix heures sur la mer !
Quel vent féroce il faisait dans le grand soleil ! Comme cela sifflait et cinglait, et comme le dur mistral hersait l’eau cassée,
Toute la mer levée sur elle-même, tapante, claquante, ruante dans le soleil, détalant dans la tempête !
C’est hier sous le clair de lune, dans le plus profond de la nuit
Qu’enfui, engagés dans le détroit de Sicile, ceux qui se réveillaient, se redressant, effaçant la vapeur sur le hublot,
Avaient retrouvé l’Europe, tout enveloppée de neige, grande et grise,
Sans voix, sans figure, les accueillant dans le sommeil.
Et ce clair jour de l’Épiphanie, nous laissions à notre droite derrière nous,
La Corse, toute blanche, toute radieuse, comme une mariée dans la matinée carillonnante !
Ysé, vous reveniez d’Égypte, et moi, je ressortais du bout du monde, du fond de la mer,
Ayant bu mon premier grand coup de la vie et ne rapportant dans ma poche
Rien d’autre qu’un poing dur et des doigts sachant maintenant compter.
Alors un coup de vent comme une claque
Fit sauter tous vos peignes et le tas de vos cheveux me partit dans la figure !
Voilà la grande jeune fille
Qui se retourne en riant ; elle me regarde et je la regardai.
Je me rappelle ! vous laissiez pousser votre barbe à ce moment, elle était roide comme une étrille !
Comme j’étais forte et joyeuse à ce moment ! comme je riais bien ! comme je me tenais bien ! Et comme j’étais jolie aussi !
Et puis la vie est venue, les enfants sont venus,
Et maintenant vous voyez comme me voilà réduite et obéissante
Comme un vieux cheval blanc qui suit la main qui le tire,
Remuant ses quatre pieds l’un après l’autre.
Allons ! je vois que l’on sait rire encore !
On m’a tenue en prison, et maintenant je suis libre et l’air de la mer me monte au nez !
— Il ne fallait pas me croire si vite, il ne fallait pas me prendre cruellement au mot.
J’étais si folle à ce moment ! C’est drôle ! je me sens si petite fille encore !
Voilà, je n’ai point eu de parents pour m’élever, Amalric. Une étrangère, je n’emploie pas tous les mots comme il faut.
J’ai poussé toute seule, à ma façon. Il ne faut point me juger mal.
Avec un autre tout cela aurait pu être autrement.
Ces beaux yeux brillants ! À présent vous voilà les larmes aux yeux ! Quelle bête vous faites.
Et me voilà repartie de nouveau, comme cela, pour où je n’en sais rien.
Comment ? votre mari n’a-t-il pas ses affaires en Chine ?
Rien du tout, que sa chance en qui il se confie.
Bah ! c’est une plante à caoutchouc toujours prête à gagner et à foisonner ! c’est une liane gloutonne ! il trouvera son arbre.
J’ai vu qu’il cause beaucoup
Avec notre compagnon, Mesa.
Mesa
M’a parlé de ce chemin de fer que l’on fait
Vers le Siam, ces lignes télégraphiques vers les états Shan, vous savez ?
Je ne sais pas du tout. Maski ! Nous nous sommes toujours arrangés !
Mesa. J’aime à causer avec lui. Il ne regarde rien. S’il fait attention,
Ce n’est pas à vous, mais seulement à ce que vous dites, comme si cela raisonnait tout seul. Et si la chose lui dit,
Ou pas, son visage s’éclaire ou s’assombrit. On voit tout ce qu’il pense, cela fait pitié !
Il est rude comme ceux qui ont en eux (déclamant)
« Une grande semence à défendre ».
Je le crois intact.
Ne vous moquez pas.
Moi ? Je ne me moque pas. Voilà que vous êtes en colère. Je l’aime. Ne vous fâchez pas.
J’aime ce garçon et je voudrais qu’il m’aime et m’estime.
Pourquoi est-ce que vous êtes toujours avec moi et ne me lâchez-vous pas d’un pied ?
Qu’est-ce que les gens pensent ? Je le vois qui nous regarde.
Et je suis sûre qu’il nous a vus l’autre jour
Lorsque vous m’avez embrassée.
Je vous laisserai donc.
Le voyant tout seul, je suis allée auprès de lui cette autre nuit,
Vous savez, quand nous avions fait venir ce pauvre bonhomme,
Léonard, qui nous chantait ces choses de café-concert ; il n’était pas resté avec nous.
Vous vous rappelez ? j’avais ma robe de crêpe de Chine
Noir ; vous trouvez qu’elle me va bien.
Et j’étais allée m’accouder près de lui, et il m’injuriait de tout son cœur à voix basse,
Eh bien, me traitant
Comme traitée je ne fus jamais !
Et je lui demandais bien pardon, et je pleurais à chaudes larmes comme une petite fille !
Pauvre Ysé !
Oui, vous avez raison, pauvre Ysé ! Ysé, Ysé, pauvre, pauvre Ysé !
Pauvre Mesa !
Et l’on dit qu’il a une grande position à la Chine.
Il a été fait Commissaire de la Douane tout jeune. Il parle tous les dialectes. C’est le conseiller des Vice-Rois du Sud.
C’est lui qui peut le plus en ces lieux.
Il est sombre. Il est las. Il a « d’autres idées ». Il dit
Que c’est la dernière fois qu’il revient. La manie religieuse.
Cette affaire dont lui parle votre mari, je ne sais ce que c’est,
L’a frappé. Moi, je lui dis de se méfier. Il cherche
Quelqu’un pour ses lignes. C’est une très grosse affaire.
Une très grosse affaire. Dire que le climat est bon, bon, bon,
Ce ne serait pas vrai. Mais votre mari
A l’habitude de ces pays chauds.
Je sais qu’il s’est toujours occupé d’électricité.
Comme cela va bien ! Nous allons donc les laisser ensemble, Mesa et lui,
Et je m’en vais, prenant Ysé, tenant Ysé, emmenant Ysé avec moi où je vais.
Vraiment ?
Pensez-vous que l’on me prend, pensez-vous que l’on m’emmène ainsi ?
Si je le voulais, pourtant !
Quand je le voudrai, ma guerrière, je vous mettrai la main sur l’épaule.
Je prendrai Ysé, je tiendrai Ysé, j’emmènerai Ysé.
Avec cette main que voici, avec cette main que vous voyez, et qui est une grosse et vilaine main.
Tant pis pour vous en ce cas. Je ne porte pas où je vais le bonheur.
Ysé, cela est vrai, pourquoi attendre ?
J’ai les mains agréables.
Vous savez très bien que vous ne trouverez pas ailleurs qu’avec moi
La force qu’il vous faut et que je suis l’homme.
Laissez-moi.
Qu’est-ce que vous lisez là qui est défait et déplumé comme un livre d’amour ?
Un livre d’amour.
Page 250. Vous avez eu raison de l’éplucher de ses feuilles extérieures.
Le difficile est de finir, c’est toujours la même chose,
La mort ou la sage-femme.
C’est toujours trop long. Un écrit d’amour, cela devrait être si soudain
Qu’une fleur, par exemple, un parfum, vous voyez bien que l’on a tout eu, qu’on a tout, que l’on aspire tout
D’un seul trait, que cela vous fit faire ah ! seulement ;
Un parfum si droit, si prompt que cela vous fit
Sourire seulement, un petit peu : ah ! et voilà que l’on est parti !
Ce n’est pas une fleur que l’on respire.
L’amour ? Nous parlions d’un livre. Mais l’amour même,
Ça, je ne sais ce que c’est.
Eh bien, ni moi non plus. Cependant je puis comprendre…
Il ne faut pas comprendre, mon pauvre monsieur !
Il faut perdre connaissance. Moi, je suis trop méchante, je ne puis pas.
C’est une opération à subir. C’est le tampon d’éther que l’on vous fourre sous votre nez.
Le sommeil d’Adam, vous savez ! c’est écrit dans le catéchisme. C’est comme ça que l’on a fait la première femme.
Une femme, dites, songez un peu ! tous les êtres qu’il y a en moi ! Il faut se laisser faire,
Il faut mourir
Entre les bras de celui qui l’aime, et est-ce qu’elle se doute, l’innocente,
Rien du tout ! ce qu’il y a en elle et ce qu’il en va sortir ? Elle ne sait rien ! Une mère de femmes et d’hommes !
Qu’est-ce qu’il y a à demander à une femme ?
Beaucoup de choses, il me semble. Entre autres, cet enfant qui se met à naître.
Il s’agit bien d’enfants ! Vous avez mal compris ce que je voulais dire l’autre jour.
Je suppose que c’est une telle atteinte,
Une telle commotion de sa substance…
Parlez, professeur, je vous écoute ! Il ne faut pas vous mettre en colère.
C’est tout
En lui qui demande tout en une autre !
Voilà ce que je voulais dire ; ce n’est pas la peine de rire bêtement.
Il ne s’agit pas d’un enfant ! c’est lui pour naître, on ne sait comment,
Qui profite de ce moment que nous trouvons de l’éternité.
Mais tout amour n’est qu’une comédie
Entre l’homme et la femme ; les questions ne sont pas posées.
La comédie est amusante quelquefois.
Je n’ai point d’esprit.
Cependant vous parlez mieux que mon livre,
Quand vous le voulez. Comme vos yeux brillent, professeur,
Lorsque l’on vous fait parler
Philosophie. Vous avez de beaux yeux gris.
J’aime vous regarder entendre, tout bouillonnant ! J’aime
Vous entendre parler, même ne comprenant pas.
Soyez mon professeur !
Ne vous effarouchez point ! je suis sans instruction, je suis sotte,
Ne me jugez point mal. Je ne suis point si mauvaise que vous croyez, je ne réfléchis pas.
Personne ne m’a appris.
Personne ne m’a parlé comme vous, l’autre soir. Je le sais, vous avez raison, je suis mauvaise.
Je n’ai point à vous juger.
Restez. Ne vous en allez pas.
Je ne veux pas m’en aller.
Avec ça que l’on ne sait point ce que vous pensez !
Nous voici donc tous les deux. Vous et moi, comme cela est triste !
Il y a entre nous un tel suspens, un état d’exclusion si fin
Que la plus mauvaise petite pensée le dérange.
Pauvre Mesa, je vous vois si malheureux ! Ne me croyez point joyeuse.
Je ne suis pas malheureux.
Il faut prendre soin de vous. On m a dit que vous ne mangez plus. — Pourquoi cet air farouche ?
Qui « vous a dit » ? Je ne suis point malheureux. Je n’ai rien à vous dire.
Allez causer avec Amalric ! Vous ne ferez point la maman, vous ne ferez point la coquette avec moi.
Si j’ai quelque peine elle est à moi ! Cela du moins est à moi !
Cela du moins est à moi.
Ne soyez point brutal.
Vous voudriez me faire parler ! dites, cela vous amuserait de me voir faire le veau !
Vous le savez très bien que ces pauvres diables d’hommes, ces gros garçons,
Cela n’aime rien tant que parler, mentir, montrer son noble cœur,
Combien j’ai souffert, combien je suis beau.
Je n’ai rien à vous dire. Vous, vous êtes heureuse, cela suffit.
Croyez-vous que je sois heureuse ?
Vous devez l’être. Vous devriez l’être.
Ah ? Eh bien, si je tiens à ce bonheur, quoi que ce soit que vous appeliez ainsi,
Que je sois une autre ! Un blâme sur moi si je ne suis prête à le secouer de ma tête
Comme un arrangement de ses cheveux que l’on défait !
Gardez bien serré ce fourrage horrible !
Et que le sage enfant tenant dans son bras la sage maman
Relisse avec affection près de la petite oreille
La mèche folle qui veut s’échapper.
Vous riez, vous rougissez. Niez que vous soyez heureuse !
Ne me faites point de reproche.
J’aime à vous regarder. Vous êtes belle.
Vous le trouvez vraiment ? Je suis contente que vous me trouviez belle.
Comme cela me fait peur de vous voir ainsi,
Si belle, si fraîche, si jeune, si folle, avec cet homme qui est votre mari ;
Connaissant le pays où vous allez.
Amalric m’a dit la même chose.
(Un geste.)
Ne nous abandonnez pas !
Vous savez que nous allons rester quelque temps à Hong-Kong,
Où vous vivez, je crois.
Eh bien, cela ne vous plaît pas ?
Je ne suis pas pour longtemps en Chine. Le temps que j’y règle mes intérêts.
Un an, peut-être, deux ans ?
Oui…, peut-être…, plus ou moins.
Et puis ?
Rien !
Un an, deux ans, peut-être, plus ou moins, et puis rien ?
Et puis rien ! Oui. Qu’est-ce que cela vous fait ?
Votre vie est arrangée, je suis un chien jaune ! que vous importe la mienne ? Chacun vous aime.
En êtes-vous fâché ?
Vivez votre vie ! Mais pour moi je n’ai rien voulu
Avoir. J’ai quitté les hommes.
Bah !
Vous emportez toute la collection avec vous.
Riez ! Vous êtes belle et joyeuse, et moi, je suis sinistre et seul.
Et je ne veux rien de vous ; qu’auriez-vous à faire de moi ? Qu’y a-t-il entre vous et moi ?
Mesa, je suis Ysé, c’est moi.
Il est trop tard.
Tout est fini. Pourquoi venez-vous me rechercher ?
Ne vous ai-je pas trouvé ?
Tout est fini ! Je ne vous attendais pas.
J’avais si bien arrangé
De me retirer, de me sortir d’entre les hommes, c’était fait !
Pourquoi venez-vous me rechercher ? pourquoi venez-vous me déranger ?
C’est pour cela que les femmes sont faites.
J’ai eu tort, j’ai eu tort
De causer et de… et de m’apprivoiser ainsi avec vous,
Sans méfiance comme avec un aimable enfant dont on aime à voir le beau visage,
Et cet enfant est une femme, et voilà que l’on rit quand elle rit.
— Qu’ai-je à faire avec vous ? qu’avez-vous à faire de moi ? Je vous dis que tout est fini.
C’est vous ! Mais pas plus vous qu’aucune autre !
Qu’est-ce qu’il y a à attendre, qu’est-ce qu’il y a à comprendre chez une femme ?
Qu’est-ce qu’elle vous donne après tout ? et ce qu’elle demande,
Il faudrait se donner à elle tout entier !
Et il n’y a absolument pas moyen, et à quoi est-ce que cela servirait ?
Il n’y a pas moyen de vous donner mon âme, Ysé.
C’est pourquoi je me suis tourné d’un autre côté.
Et maintenant pourquoi est-ce que vous venez me déranger ? pourquoi est-ce que vous venez me rechercher ? Cela est cruel.
Pourquoi est-ce que je vous ai rencontrée ? Et voici que, faisant attention à moi,
Vous tournez vers moi votre aimable visage. Il est trop tard !
Vous savez bien que c’est impossible ! Et je sais que vous ne m’aimez pas.
D’une part, vous êtes mariée, et d’autre part, je sais que vous avez goût
Pour cet autre homme, Amalric.
Mais pourquoi est-ce que je dis cela et qu’est-ce que cela me fait ?
Faites ce qu’il vous plaira. Bientôt nous serons séparés. Ce que j’ai du moins est à moi. Ce que j’ai du moins est à moi.
Que craignez-vous de moi puisque je suis l’impossible ?
Avez-vous peur de moi ? Je suis l’impossible. Levez les yeux,
Et regardez-moi qui vous regarde avec mon visage pour que vous me regardiez !
Je sais que je ne vous plais point.
Ce n’est point cela, mais je ne vous comprends pas,
Qui vous êtes, qui ce que vous voulez, qui
Ce qu’il faut être, comment il faut que je me fasse avec vous. Vous êtes singulier.
Ne faites point de grimace ! Oui, je crois que vous avez raison, vous n’êtes pas
Un homme qui serait fait pour une femme,
Et en qui elle se sente bien et sure.
Cela est vrai. Il me faut rester seul.
Il vaut mieux que nous arrivions et que nous ne restions pas ensemble davantage.
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce que cela arrive ? Et pourquoi faut-il que je vous rencontre
Sur ce bateau, à cet instant que ma force a décru, à cause de mon sang qui a coulé ?
— Est-ce que vous croyez en Dieu ?
Je ne sais. Je n’y ai jamais pensé.
Mais vous croyez en vous-même et que vous êtes belle,
Avec une conviction profonde.
Si je suis belle, ce n’est pas ma faute.
Du moins, vous, l’on sait qui vous êtes et à qui l’on a affaire.
Mais supposez quelqu’un avec vous
Pour toujours ; en soi-même et qu’il faille tolérer en soi-même un autre.
Il vit, je vis ; il pense et je pèse en mon cœur sa pensée.
Lui qui fait mes yeux, est-ce que je ne puis point le voir ? lui-même qui a fait mon cœur.
Je ne puis m’en débarrasser. Vous ne me comprenez pas ! Mais il ne s’agit pas de comprendre !
Est-ce qu’une parole, elle peut se comprendre soi-même ? mais afin qu’elle soit,
Il faut un autre qui la lise.
Ô la joie d’être pleinement aimé ! ô le désir de s’ouvrir par le milieu comme un livre !
Et soi-même, ceci seulement, eh quoi,
Que l’on est totalement clair, lisible, mais que l’on se sente actuellement
Prononcé
Comme un mot supporté par la voix et par l’intonation de son verbe !
Ô le tourment de se sentir épelé comme de quelqu’un qui n’en vient pas à bout ! Il ne me laisse pas de repos !
J’ai fui à cette extrémité de la terre !
Me voici à cette autre position sur le diamètre, comme quelqu’un qui mesure une base pour prendre une distance astronomique,
Loin de la vieille maison dans la paille, pareille à un œuf cassé.
Moi qui aimais tellement ces choses visibles, ô j’aurais voulu tout voir, avoir avec appropriation,
Non point avec les yeux seulement, ou les sens seulement, mais avec l’intelligence de l’esprit,
Et tout connaître afin d’être tout connu.
Mais il ne me laisse point de temps. Me voici au milieu de ces peuples païens et il m’y a retrouvé,
Et je suis comme un débiteur que l’on presse et qui ne sait point même ce qu’il doit.
C’est alors que vous êtes rentré en France ?
Que pouvais-je faire ? où est ma faute ?
Je suis sommé de donner
En moi-même une chose que je ne connais pas. Eh bien, voici le tout ensemble ! Je me donne moi-même.
Me voici entre vos mains. Prenez vous-même ce qu’il vous faut.
Vous avez été repoussé ?
Je n’ai pas été repoussé. Je me suis tenu devant Lui
Comme devant un homme qui ne dit rien et qui ne prononce pas un mot.
— Les choses ne vont pas bien à la Chine. On me renvoie ici pour un temps.
Supportez le temps.
Je l’ai tellement supporté ! J’ai vécu dans une telle solitude entre les hommes ! Je n’ai point trouvé
Ma société avec eux.
Je n’ai point à leur donner, je n’ai point à recevoir la même chose.
Je ne sers à rien à personne.
Et c’est pourquoi je voulais Lui rendre ce que j’avais.
Or je voulais tout donner,
Il me faut tout reprendre. Je suis parti, il me faut revenir à la même place.
Tout a été en vain. Il n’y a rien de fait. J’avais en moi
La force d’un grand espoir ! Il n’est plus. J’ai été trouvé manquant. J’ai perdu mon sens et mon propos.
Et ainsi je suis renvoyé tout nu, avec l’ancienne vie, tout sec, avec point d’autre consigne
Que l’ancienne vie à recommencer, l’ancienne vie à recommencer, ô Dieu ! la vie, séparé de la vie,
Mon Dieu, sans autre attente que vous seul qui ne voulez point de moi,
Avec un cœur atteint, avec une force faussée !
Et me voilà bavardant avec vous ! qu’est-ce que vous comprenez à tout cela ? qu’est-ce que cela vous regarde ou vous intéresse ?
Je vous regarde, cela me regarde.
Et je vois vos pensées, confusément comme des moineaux près d’une meule lorsque l’on frappe dans ses mains,
Monter toutes ensemble à vos lèvres et à vos yeux ?
Vous ne me comprenez pas.
Je comprends que vous êtes malheureux.
Cela du moins est à moi.
N’est-ce pas ? Il vaudrait mieux que ce fût Ysé qui fût à vous ?
Cela est impossible.
Oui, cela est impossible.
Laissez-moi vous regarder, car vous êtes interdite.
Pourquoi est-ce que vous me regardez ainsi ?
Pauvre Mesa ! — C’est curieux, je ne vous avais jamais vu.
J’aime chacun de vos traits, et cependant l’on ne vous trouvera jamais beau.
Peut-être que vous n’êtes pas assez grand. Je ne vous trouve pas beau.
Ysé,
Répondez-moi, que je le sache. Bientôt nous serons séparés. Cela n’a pas d’importance.
Supposez
Que nous soyons libres tous les deux, est-ce que vous consentiriez à m’épouser ?
Non, non, Mesa.
Vous êtes Ysé. Je sais que vous êtes Ysé.
C’est vrai. Pourquoi est-ce que j’ai dit cela tout à l’heure ?
Je n’en, sais rien. Je ne sais ce qui m’a pris tout à coup.
C’est quelque chose de nouveau tout à coup,
Quelque chose de tout nouveau,
Qui m’a poussée. À peine dit
Le mot, j’en ai été choquée. Est-ce que vous savez toujours ce que vous dites ?
Je sais que vous ne m’aimez pas.
Mais voilà, voilà ce qui m’a surprise ! Voilà ce que j’ai appris tout à coup !
Je suis celle que vous auriez aimée.
Laissez-moi donc vous regarder. Comme cela est amer
De vous avoir ainsi avec moi. Si j’étends la main,
Je puis vous toucher, et si je parle,
Vous me répondez et vous entendez ce que je dis.
Je ne m’y serais pas attendue. Je ne faisais pas attention à vous. Je vous respecte. Je n’ai pas été coquette avec vous. Cela ne m’est pas agréable à penser.
Pourquoi est-ce maintenant que je vous rencontre ? Ah, je suis fait, je suis fait pour la joie,
Comme l’abeille ivre comme une balle sale dans le cornet de la fleur fécondée !
Il est dur de garder tout son cœur. Il est dur de ne pas être aimé. Il est dur d’être seul. Il est dur d’attendre,
Et d’endurer, et d’attendre, et d’attendre toujours,
Et encore, et me voici à cette heure de midi où l’on voit tellement ce qui est tout près
Que l’on ne voit plus rien d’autre. Vous voici donc !
Ah, que le présent semble donc près et l’immédiat à notre main sur nous
Comme une chose qui a force de nécessité.
Je n’ai plus de forces, mon Dieu ! Je ne puis, je ne puis plus attendre !
Mais c’est bien, cela passera aussi. Soyez heureuse !
Je reste seul. Vous ne connaîtrez pas une telle chose que ma douleur.
Cela du moins est à moi. Cela du moins est à moi.
Non, non, il ne faut point m’aimer. Non, Mesa, il ne faut point m’aimer.
Cela ne serait point bon.
Vous savez que je suis une pauvre femme. Restez le Mesa dont j’ai besoin,
Et ce gros homme grossier et bon qui me parlait l’autre jour dans la nuit.
Qui y aura-t-il que je respecte
Et que j’aime, si vous m’aimez ? Non, Mesa, il ne faut point m’aimer !
Je voulais seulement causer, je me croyais plus forte que vous
D’une certaine manière. Et maintenant c’est moi comme une sotte
Qui ne sais plus que dire, comme quelqu’un qui est réduit au silence et qui écoute.
Vous savez que je suis une pauvre femme et que si vous me parlez d’une certaine façon,
Il n’y a pas besoin que ce soit bien haut, mais que si vous m’appelez par mon nom,
Par votre nom, par un nom que vous connaissez et moi pas, entendante,
Il y a une femme en moi qui ne pourra pas s’empêcher de vous répondre.
Et je sens que cette femme ne serait point bonne
Pour vous, mais funeste, et pour moi il s’agit de choses affreuses ! Il ne s’agit point d’un jeu avec vous. Je ne veux point me donner tout entière.
Et je ne veux pas mourir, mais je suis jeune
Et la mort n’est pas belle, c’est la vie qui me paraît belle ; comme la vie m’a monté à la tête sur ce bateau !
C’est pourquoi il faut que tout soit fini entre nous. Tout est dit, Mesa. Tout est fini entre nous. Convenons que nous ne nous aimerons pas.
Dites que vous ne m’aimerez pas. Ysé, je ne vous aimerai pas.
Ysé, je ne vous aimerai pas.
Ysé, je ne vous aimerai pas.
Je ne vous aimerai pas.
Répétez-le encore que j’entende.
Je ne vous aimerai pas.
Vous auriez dû venir pour voir tuer notre bœuf. On est en train de l’écorcher. C’est très beau à voir.
Cela est rose et bleu, cela est iridescent et nacré, mais ah bien ! c’est la mer qui est encore plus tapée !
On la sent qui s’arrange, qui se prépare pour le soir. Oh ! il n’y a presque aucun ton encore,
Mais comme elle est bien en chair, que l’on la sent comme un épais velours et comme un dos de femme !
Vous allez voir sa toilette ! Rien de vos fades haillons. Les femmes ne savent plus s’habiller.
Voilà ce que me disait Mesa.
Est-il vrai ?
Je mens. Ne l’accusez pas.
Mais de quoi donc pouvez-vous bien parler tous les deux ? Il ne vous quitte pas.
Je ne le reconnais plus. Vous m’avez changé notre Mesa.
Il me fait la morale. Il est mon professeur.
Vous êtes le sien aussi.
Il y a à apprendre avec lui. Il connaît les femmes. Il est prompt à vous donner conseil.
Un de ces hommes toujours prêts à offrir leur vie et qui vous la donneraient
À condition d’être débarrassés de vous. Extrême, extrême ; quinteux, point de mesure ;
Toujours plus qu’il ne faut. Est-il vrai ? C’est pour cela, que j’aime mon petit Mesa.
C’est ainsi que je suis aussi.
Cela est vrai. Il fait bon près d’une femme ;
On est comme assis à l’ombre et j’aime à l’entendre parler avec une grande sagesse,
Et me dire des choses dures, malignes,
Pratiques, bassement vraies, comme les femmes savent en trouver.
Cela me fait du bien.
Des choses comme votre mari en entend ?
Il sourit et l’on voit bien qu’il va parler, mais il ne dit rien.
Il est tranquille et content.
Pauvre garçon !
Est-ce que vous l’aimez ?
Je suis un homme ! je l’aime comme on aime une femme !
On ne rit pas aux éclats.
Mais cela me va bien, professeur ! Je ne suis pas Française.
Regardez-le quand vous riez ! Cela l’agace et le ravit.
J’aime un homme qui est un seul homme et qui a dans le dos un gros os dur.
L’ordinaire admiration des femmes : le nègre et le pompier.
J’aime les nôtres, les touilleurs de feu, quand ils remontent de dessous nous, au soir,
Avec rien que les dents de blanc pour prier dans cette Arabie de la mer !
Quand on a bêché tout le jour dans le poussier, nourrissant le Sultan jaune,
Avec quelle dignité on peut attraper sobrement son quart d’eau !
Et nous autres, les blancs, bavards, cyniques, juponnés, enculottés, les boit-sans-soif, les mangeurs de cochon !
Le fait est que nous ne gagnons pas à cet emparquement.
Quel dégoût de s’asseoir à table avec tout le reste
De ce troupeau de bêtes sans poils !
Quel caractère ! Moi, cela m’amuse, c’est si gentiment ajusté,
C’est si net, c’est si drôle de voir tout cela marcher, parler,
S’asseoir, se retourner, enfoncer une main dans la poche de son pantalon. Il y a de quoi rire.
Et un bateau, avec tous ses compartiments, avec toutes ces portes que l’on peut ouvrir et fermer,
Quel beau joujou ! C’est comme une boîte de naturaliste avec sa récolte,
Toutes les espèces ensemble !
Dites, c’est drôle de voir comment ils s’approchent et se reconnaissent,
De voir comment ils sont costumés, peignés, chaussés, cravatés,
Le livre qu’ils tiennent à la main, leurs ongles,
Le bout de la langue qui paraît entre les deux lèvres comme une grosse amande !
Rien qu’une main
Qui s’ouvre et s’agite, comme c’est affairé avec ses petits doigts ! comme je comprends ce quelle dit.
Ils m’ennuient. Je ne les supporte pas.
Et eux, que pensent-ils de vous ?
Je ne sais. Je ne m’en occupe pas. Je ne pense pas aux autres.
Mesa ! Mesa !
Tiens, c’est vrai ! C’est donc que je pense qu’à moi-même ?
Voilà que vous le découvrez ? Niez que les femmes servent à quelque chose.
Vous vous occupez de vous seul, vous seul vous occupez. Il est plus facile, Mesa, de s’offrir que de se donner.
Cela est vrai.
Apprenez une chose des femmes ! Ah, qui se donne comme il faut, il forcera bien qu’on l’accepte !
Heureuse
La femme qui a trouvé à qui se donner ! Et voilà que le sot homme se trouve bien surpris avec lui de cette personne absurde, de cette grande chose lourde et encombrante ! Tant d’habits, tant de cheveux, quoi faire ?
Il ne peut plus, il ne veut plus s’en défaire.
Heureuse la femme qui trouve à qui se donner ! celle-là ne demande point à se reprendre !
Mais qui est
Celui qui a besoin d’elle pour de bon ? d’elle toute seule, et tout le temps, et non pas d’une autre aussi bien ?
Elle se donne à vous, et qu’est-ce qu’elle reçoit en échange ?
Tout cela est trop fin pour moi. Diable ! s’il fallait qu’un homme tout le temps
Se tracassât précieusement de sa femme, pour savoir si vraiment il a bien mesuré
L’affection que mérite Germaine ou Pétronille, vérifiant l’état de son cœur, quel coton !
Tout le sentiment, c’est le petit ménage des femmes, comme ces boîtes où elles rangent un tas de fils, et de rubans, et toute espèce de boutons, et des baleines de corsets.
Et ce qui est dégoûtant, c’est qu’elles sont tout le temps malades.
Enfin elle est là, n’est-ce pas ? Elle manquerait si elle n’y était pas. C’est gentil à avoir de temps en temps.
Que dites-vous, Mesa ? Soyez franc, mon garçon. Ai-je raison ou pas ?
Amalric,… Comment donc dit-il, notre ami le voyageur en cuirs ?
« Vous êtes un lapin. » Amalric, vous êtes un lapin.
Voici votre mari qui vient se joindre à nous.
Toujours distingué et silencieux.
De Ciz, nous deviendrons tous riches !
Ainsi soit-il !
Aucun doute à ce sujet ! Et d’abord est-ce qu’il ne nous faut pas de l’argent à tous ?
Demandez à cette dame que voilà. Et ce Mesa qui est comme un homme sans poches ? Pour ne pas parler de vous et de moi.
Je vous dis que je sens la fortune dans l’air ! Et allez donc, je m’y connais ! Je reconnais cette odeur ! Est-ce que vous ne sentez pas comme une haleine ?
Ah, je le sais, mon cœur se dilate, nous avons passé une certaine ligne !
Je reconnais mon vieil Est ! Il est pour moi ce qu’est pour la dame d’Épinal ou de Vassy-sur-Blaise
Tout à coup le Grand Magasin du Louvre bondé d’étoffes et de savons !
C’est l’Inde qui est devant nous. Ne l’entendez-vous pas, si pleine
Qu’on entend le bruissement de ce milliard d’yeux qui clignent ?
Hein ! quelle chance de ne plus être en France ! nous ne reviendrons plus en arrière ! Que tout ce fourrage me paraissait fade et aqueux !
Quel dégoût que cette verdouillade ! et pas de soleil,
Que ce pâle fourneau de chauffe-bain !
Encore une fois nous avons passé Suez.
On ne le passe qu’une fois pour de bon. Je pense que nous l’avons tous passé cette fois.
Nous ne le repasserons plus jamais, hourra ! nous ne reviendrons plus en arrière, hourra ! mais nous serons tous morts l’année prochaine, hourra !
Voilà une belle prière.
En tout cas, il faut tous devenir riches ! ou sinon, c’est bien de notre faute ! Nous voilà à même. Je veux faire un tas énorme !
Je reconnais mon brave Levant, hourra ! « I’m wild and woolly and full of fleas ! »
Là le soleil est du soleil, à la bonne heure !
Le vert est du vert, et de la chaleur à en crever, et foutre, quand c’est rouge il fait rouge !
On est comme un tigre au milieu des bêtes plus faibles.
Évidemment au lieu de ce commerce ignoble,
Il vaudrait mieux entrer le sabre au poing épouvantablement
Dans les vieilles villes toutes fondantes de chair humaine,
Résolu de revenir avec quatre tonneaux pour sa part tout remplis de bijoux avec par-ci par-là quelques oreilles d’infidèles et doigts coupés de dames et demoiselles,
Ou de périr avec honneur au milieu de ses compagnons !
Cela vaudrait mieux que de transpirer en pyjama devant son ledger !
Et vous me garderez les perles !
Ça ne fait rien ! espérez seulement que je trouve de la main-d’œuvre pour ma plantation de caoutchouc !
Les temps n’y changent rien, c’est toujours le même soleil,
C’est toujours mon Indien, cultivé par les deux moussons, le vieux païen cuisant !
Le dixième degré pour un marin à l’endroit qu’il coupe le soixantième,
Cela veut dire autant que la Belgique et le Labrador et la vingt-cinquième rue de New-York, qui est une belle rue.
Et bien plus ! La terre, c’est bête, c’est solide, mais ce pays d’eau, l’homme de la barre sent bien ses façons comment il bouge !
Ça reste la même chose toujours. Dites, est-ce que vous savez où nous sommes ? est-ce que vous comprenez les conditions du commerce ?
Écoutez, je vais vous faire de l’économie politique.
Vous êtes ivre, Amalric.
Jamais autant qu’il en a l’air. C’est un vrai « voyageur ». Regardez son petit œil qui cligne.
À gauche, Babylone, et tout le bazar, les fleuves qui descendent de l’Arménie,
À droite l’Équateur, l’Afrique,
Eh bien, vous voyez tout de suite le commerce ?
Les gros boutres à la mousson du Nord, cinglant de Saba, cinglant des ports de Salomon,
Cinglant de Mascate et d’Inde, cinglant de la bouche des Deux-Fleuves,
Pleins de fer, pleins de tissus, et ce qu’il faut de chaînes et de menottes pour en avoir assez,
Vers la Cimbébasie et les Villes Ovales !
Et revenant à la mousson du Sud avec une pleine pochée de la chair de Cham,
Nègres, négresses, négrillons, criant, mangeant, dansant, chantant, pleurant, pissant !
Et parfois au matin les fesses noires de la grosse barque immobile
Au milieu des plumes de poulet et des peaux de bananes sur la mer qui crache des poissons volants !
Voilà ce qui serait commode pour le caoutchouc !
Voilà le soleil qui se couche ! Voilà la mer qui est comme un paon, et comme Lakshmi qui est bleue dans le milieu d’un prisme vert !
Ah, nous avons passé Suez pour de bon !
Nous ne le repasserons plus jamais.
Vous avez raison, voici le plus vieux lieu de la mer ! voici le plus riche réservoir,
La plus grande cuve de teinture, le profond vitre,
La plus puissante poche à vin sur qui se lève la lune d’ocre claire et le soleil écarlate !
Mais regardez cela maintenant que le soleil s’abaisse ! C’est des roses !
C’est pur comme un cou de petite fille ! c’est doux comme une femme ! c’est luisant comme l’émail ! c’est fin comme ces vieux cachemirs qui coiffent les docteurs-de-la-loi !
Ah, il est indigne de souiller un sein si beau ! et de troubler avec notre Marie-salope ces eaux sacrées toutes pleines du frai des dieux !
Voilà le soleil qui se couche, voilà un petit air de vent qui se lève !
Voici le soleil qui se couche, voici la mer qui fait un mouvement,
Voici le cœur coupable un moment
Qui frémit sous le soupir du ciel. Voici la mer tout en or,
Comme un œil vers la lampe. (Récitant :)
« Ses yeux ont une autre couleur. La mer change de couleur comme les yeux d’une femme que l’on saisit entre ses bras. »
Une très juste comparaison. Si délicate que soit la chair, par exemple près de la saignée du bras,
Avec ce mélange de tous les tons, depuis le soufre jusqu’à l’azur et au vermillon,
Elle ne s’empare point comme l’œil de la lumière, ses eaux comme d’une autre source.
Voilà la cloche. Il est temps d’aller nous habiller pour le dîner.
Une femme ! Voilà une citation que je n’aurais pas attendue
Du Mesa de mon premier voyage. Eh, eh ! il a passé Suez, lui aussi !
Eh, Mesa ! c’est notre âge ! Voilà l’âge où il convient de réaliser !
Impossibilité de l’arrêt en aucun lieu.
Allons dîner.
« La mer comme les yeux d’une femme qui a compris ! la mer comme les yeux d’une femme que l’on saisit entre ses bras ! »