Partage de midi (1949)/Acte II
ACTE DEUXIÈME
C’est bien ici.
C’est le nom, Smith. C’était un tout jeune homme. Voilà l’arbre.
C’est ici
Qu’elle m’a dit de l’attendre,
Chez Smith : Comme on vous enjoint de vous trouver à cinq heures chez le pâtissier.
Drôle de promenade que ce pourrissoir d’hérétiques ! Je hais ces cimetières européens. Me voici parmi ces damnés !
Jolie vue qu’on leur a ménagée : un champ de courses, la route avec tous les peuples qui y passent,
Toute la vie ! une fabrique fumante, le port avec ses navires, et la terre des Vivants de l’autre côté.
— Je frissonne. J’ai dans la bouche le goût de mon estomac.
Je ne suis pas mort, mais je suis joliment vivant.
— Comme j’aime ces tombes chinoises à fleur de sol dans la bonne terre chaude, sèche comme de la chaux !
Mais nous les Yang-ien, hommes et femmes,
Vlan ! on nous flanque n’importe où, dans une tombe molle,
Le vieillard rouge, et le jeune homme qui jouait si bien au tennis, et la pauvre jeune fille avec ses bas de soie rose !
Et si le cercueil flotte, on vous le cale a bloc avec une gueuse de plomb.
C’est cela qui vous fait ressuer votre whisky.
— Quelle est cette flamme à travers les branches ? On voit des lampes allumées.
C’est le cimetière des Parsis.
« À la mémoire des soldats du Régiment de marine tués à l’assaut des forts de Boccatigris. — Plumkett, enseigne de vaisseau. »
Hum, Plumkett… — Mary Bensusan, décédée à l’âge de six mois.
— Woods. — Tiens, le vieux Cocky. — Jones, Q. C. — Baxter, agent d’assurances.
— Le Bottin de Josaphat. — Cohn, courtier de change. — Donec immutatio mea veniat.
— Comme je vois bien tout cela ! le marin de 1859 tué d’une balle de gingal ou de la vérole cantonaise,
Le vieux célibataire qui s’en va du delirium tremens ou du sproh,
Regretté de tous ses amis, et les pauvres petits enfants
Qui crèvent dans la touffeur de juillet comme un poisson asphyxié dans un vase dont on a oublié de changer l’eau.
Point de bénédiction sur tout cela. Pauvres gens soustraits à la terre natale.
Quelle ombre sur la terre ! Mon pas crie. Il me semble que je parle dans une caverne.
Au-dessus de moi un ciel obstrué, éclairé à l’envers d’un jour blafard.
Je suis atteint dans mon conseil, je suis frappé d’insensibilité.
Plus rien que ce mal en moi au lieu de mon âme. Au moins cela est à moi.
(Récitant :) « Au moins je souffre, au moins je suis très malheureux. »
Ces élancements au cœur, cette douceur amère, empoisonnante !
Il n’y a rien à faire. Je suis atteint de paralysie.
Mon âme en moi comme une pièce d’or entre les mains d’un joueur !
Ma chère, je vous demande pardon, il faut que je vous quitte ici.
Dites
Que je ne sais pas me débrouiller ? Voilà combien de jours que nous sommes ici ? Et il me semble que voilà une affaire qui marche proprement.
Laissez-moi faire seulement ! Mais vous êtes toujours à douter de moi.
J’ai à voir mon ami Ah Fat,
Là-bas, au port des jonques. Je dîne avec lui ce soir.
Les derniers arrangements à prendre. Je pars pour Swatow.
Ce n’est pas dangereux ?
Je ne pense pas. Je n’en sais rien. Pourquoi me demandes-tu cela ? Penses-tu donc que j’aie peur ?
Une honnête petite affaire de « bonté-sincérité » (Il écrit les caractères chinois dans l’air avec le doigt).
Comme tu apprends vite les langues !
Je sais déjà bien des caractères. J’ai collectionné des cachets dans le temps.
Je sais que tu es intelligent,
Ciz. Tu pourrais faire comme un autre si tu voulais. Pourquoi est-ce que tu deviens tout d’un coup comme un enfant ?
Tu verras si je suis un enfant !
De braves coulis de Pinang ou de Singapour dont on rapatrie les cercueils.
S’il y avait dedans de l’opium ou des fusils,
Ce serait un choc pour moi que de l’apprendre.
Vous savez qu’ils sont en train de mettre une gentille petite république sur pied là-bas ? c’est amusant,
La Constitution des États-Unis, sanctionnée par les Trois-Génies-de-la-Bannière-Céleste, avec levée de quelques contributions indirectes.
Que dirait notre oncle le marquis, s’il savait que j’aide à fonder une république.
Que veux-tu, ma chère ? Il faut vivre. Quel métier pour un homme bien élevé. — Que penses-tu de l’affaire ?
Pourquoi me parles-tu de cela ? Que veux-tu que je sache ? Et tous ces jaunes me dégoûtent.
Pourquoi ne pas garder une telle affaire pour toi seul ? C’est une souffrance pour toi
Qu’il y ait des gens à ne pas être de ton avis.
Ce n’est pas ce que j’ai dit à Mesa l’autre soir
Qui a pu lui donner l’éveil.
Crois-le.
Cela ne fait rien. C’est notre ami.
Usons-en donc !
Que tu es brutale ! Je n’ai pu m’habituer à toi encore.
Cette manie d’insister, d’exagérer ! Il faut être léger, dans la vie !
J’aime ce garçon ; je suis heureux qu’il puisse me rendre service.
Et d’ailleurs il n’a rien à voir dans tout ça.
Et quand dites-vous que vous revenez ?
Dans un mois.
Je crois. Je ne sais pas au juste.
Vous ne savez rien au juste.
On est très bien à cet hôtel, vous êtes habituée aux hôtels.
Ne partez pas.
Mais je vous le dis, il le faut, il le faut absolument !
Ami, ne partez pas.
Il le faut, il le faut, Ysé.
Ne me laissez pas seule.
Il n’y a aucun danger.
Il ne faut pas me laisser seule ici.
Il faut être raisonnable.
Je ne suis qu’une femme. J’ai peur. Quel que vous soyez, après tout,
C’est vous qui avez garde de moi. J’ai peur ! Je le sais, il y a des choses terribles qui m’attendent.
J’ai peur de ce pays que je ne connais pas,
Où vous me laissez seule, à peine arrivée,
Tout étourdie encore et flottante du bateau à peine quitté.
Quoi ! c’est Ysé qui me dit qu’elle a peur ?
Emmenez-moi avec vous !
Vous ne pouvez laisser vos enfants.
Vous avez bien souci de vos enfants, mais non pas de moi aucunement !
Mais, Ysé !
Une seconde fois, je vous prie de ne point me quitter et me laisser seule.
Vous me reprochiez d’être fière, de ne jamais vouloir rien dire et demander. Soyez donc satisfait. Vous me voyez humiliée.
Ne me quittez point. Ne me laissez point seule.
Ainsi
Il nous faut bien avouer à la fin que l’on a besoin tout de même de son mari !
C’est notre fière Ysé
Qui demande comme un petit enfant qu’on ne la laisse point seule !
Ne soyez pas trop sûr de moi.
Tu es à moi, que tu le veuilles ou non.
Est-ce que tu voulais m’épouser ? Et cependant bon gré mal gré,
C’est moi qui t’ai prise et gagnée, quand d’autres ne l’avaient pu.
Ne me méprisez pas trop. Ne soyez pas trop sûr de moi,
Comme d’une femme que l’on gagne avec des caresses.
Ne suis-je pas restée dix ans avec vous ? Dix ans je vous ai considéré
De face, et de dos, et de profil, et de dessous, et de dessus, et voici que je me suis fait un jugement.
N’avez-vous pas eu de moi votre compte et votre content ? n’avez-vous pas eu tous vos enfants avec moi ?
Et vous, est-ce que vous me connaissez ? est-ce que vous savez qui je suis ? Un homme,
Ça ne connaît pas plus sa femme que sa mère.
Dix ans ! Maintenant j’ai trente ans, et ma jeunesse est passée, et ce que je pouvais vous donner,
Je l’ai tout donné. Ne me laissez donc point seule,
Alors qu’il y a quelque chose qui vient de finir. Ne sois pas absent.
Je vous connais mieux que vous-même.
Cette fiere Ysé ! Avec moi ! Je vous connais trop
Pour penser que vous vouliez jamais vous donner aucun tort avec moi.
Je ne sais ; je sens en moi une tentation.
Je ne suis plus cette jeune fille que vous avez prise. Vous ne m’avez pas ménagée ; je ne suis pas intacte.
Croyez-vous que je ne serve qu’à faire des enfants ? est-ce que c’est pour rien que je suis belle ?
Qui m’aura, j’aurais voulu empêcher
Qu’il eût rien autre. Moi, je suis bien à lui ; est-ce que ce n’est pas assez ?
Il y a une certaine totalité de moi-même
Que je n’ai pas fourme ; il y a une certaine mort
Que je saurais lui donner ; et est-ce que je ne suis pas belle ? Mais vous, vous n’êtes pas sérieux.
Comprenez de quelle race je suis ! Parce qu’une chose est mauvaise,
Parce qu’elle est folle, parce quelle est la ruine et la mort et la perdition de moi et de tous,
Est-ce que ce n’est pas une tentation à quoi je puis à peine tenir ? Bientôt je ne serai plus belle. Au lieu de vieillir
Ennuyeusement jour à jour, ne pas vieillir ! est-ce pas mieux
Tout, d’un seul coup, le donner,
Le lui donner, le lui planter entre les mains dans un éclat de rire, dans une générosité triomphale,
Pendant que je suis jeune et splendide, et périr avec celui que je fais périr,
Comme ont péri mes aïeux, dans le temps d’un coup de trompette, dans l’éclair de l’épée qui tue !
Et je prie que cette tentation ne me vienne pas, car il ne le faut pas et cela ne serait pas noble et juste,
Et toute noblesse est de souffrir et de résister.
Est-ce que tu as souffert avec moi ? Quelle est cette chose
Jamais, si j’ai pu te la donner, dont je t’aie fait défense ?
Plût au Ciel que tu me défendisses quelque chose, et que tu me défendisses moi-même !
Après tout, je suis une femme, ce n’est pas si compliqué. Que lui faut-il
Que sécurité comme la mouche-à-miel active dans la ruche bien fermée ?
Et non pas une liberté épouvantable ! Ne m’étais-je pas donnée ?
Et je voulais penser que je serais maintenant bien tranquille,
Que j’étais garantie, qu’il y avait toujours quelqu’un avec moi
Pour me conduire, un homme quelque idée que j’aie, quelqu’un
Qui saurait bien toujours être plus fort que moi.
Et qu’importe que tu me fasses mal pourvu que je sente
Que tu me serres et que je te sers,
Mais toi, qui te connaît, qui aura foi, qui trouvera en toi
De quoi comprendre et se dévouer ? Tu fuis, tu n’es pas là. Tu es comme un enfant faible et tendre,
Capricieux, caché, plein de mensonges et l’on ne peut rien voir dans tes yeux.
N’achève pas de partir ! ne sois pas absent dans le milieu de ma vie !
Et tout cela pour une absence de quelques jours !
Si
C’est l’heure où toute séparation suffit ?
C’est chose étroite qu’un couteau et le fruit qu’il tranche, on n’en rejoindra pas les parts.
Qui sait
Si je ne vais pas mourir par exemple dès que tu seras parti ? J’ai peur de mourir.
Pourquoi m’as-tu amenée ici ? Regarde ce triste lieu !
Mais c’est vous qui aviez trouvé cet endroit joli.
Il est affreux de mourir et d’être morte.
Mais il ne s’agit pas de mourir. Il n’y a aucun danger. Bientôt je suis de retour.
Bientôt nous aurons de l’argent et nous retournerons en France.
Je vois que vous m’aimez. Je le sais, mon cœur. Je le sais, bonita !
Et vous tenez à partir ?
Il le faut. Ah Fat m’a prêté de l’argent.
Partez en ce cas. Il n’y a rien à dire. C’est bien.
Vous ne m’en voulez aucunement ?
Non.
Ysé ! J’ai réfléchi à ce que vous me conseillez. Il y a du vrai.
Ces deux choses que nous offre notre ami Mesa…
Eh bien ?
Rester ici, la position n’est pas brillante.
Mais elle est sûre.
Sûre, sûre ! vous n’avez que ce mot à la bouche !
Tu m’as toujours méconnu ! Moi, il me faut de l’initiative. Il me faut de l’argent à gagner.
Crois-tu que les risques me font peur ?
Il est vrai que je ne pourrais pas t’amener avec moi dans le pays shan.
C’est pourquoi il ne faut pas y aller.
C’est dommage. C’est quelques années à passer. Ma position était faite et moi j’étais fait pour.
Comment être de ton avis, tu ne cesses d’en changer.
Il ne faut pas être dure. Bientôt je ne serai plus avec toi.
Adieu, mon cœur.
Adieu, Ciz. Tu n étais pas un méchant homme.
Point de larmes, mon cœur. Adieu, bonita !
Je ne vous laisse point seule. Je suis heureux que Mesa soit avec vous.
Je ne le vois point. Je ne vais point l’attendre. Je pense qu’il ne sera point venu.
C’est moi.
Mon mari vient de me quitter.
Comment allez-vous ?
Ô moi, cela va toujours ! Rien ne m’empêche de manger.
C’est comme un bon soldat qui va se battre ! C’est curieux, je n’ai pas encore fait pied à la terre.
On s’en va de côté, je penche, je penche ! Et puis l’on donne un coup comme quand on ne veut pas dormir.
Vous ne trouvez pas ? On ne se sent jamais bien debout à la mer. Et d’abord rien n’est droit. On ne se tient pas,
On se retient comme sur un sol qui respire.
Vous lui avez parlé ?
Je l’ai prié de ne point partir, de ne point me laisser seule ici. Il ne veut pas m’écouter.
Moi aussi, j’ai fait ce que j’ai pu. Comment vous laisse-t-il ainsi ?
Je lui ai fait des propositions. Il aime mieux ses manigances. Il jouit, il se figure qu’il me trompe.
— Et vous entendez ces rumeurs de tous côtés ?
Est-ce qu’il y a quelque chose pour de bon ?
Non…, Euh…, qui connaît la Chine ?
— Deux ans encore peut-être, trois ans, quatre ans encore…
— Quand dites-vous qu’il part ?
Demain.
Combien de temps reste-t-il absent ?
Un mois.
Il faut me laisser seule. Il ne faut point venir me voir.
Pauvre Mesa !
Ysé !
Pauvre enfant ! Mesa ! pauvre Mesa !
Tout est fini.
Viens !
Viens et ne demeure pas séparé de moi plus longtemps.
Ô Ysé !
C’est moi, Mesa, me voici.
Ô femme entre mes bras !
Tu sais ce que c’est qu’une femme à présent ?
Je te tiens, je t’ai trouvée.
Je suis à toi,
Je ne me recule pas, je te laisse faire ce que tu veux.
Ô Ysé, c’est une chose défendue.
Est-il vrai ? comme tu me serres à m’étouffer ! Pauvre Ysé ! je ne la croyais pas si défendue !
Ô Ysé, le bateau qui nous a amenés quand nous l’avons vu partir, disparu dans sa propre fumée !
Ce n’est pas un bateau que tu tiens, c’est une femme vivant entre tes bras.
Ô Ysé, ne me laisse pas revenir !
Je cède, je suis à vous.
C’en est trop !
Et à moi il faut me céder aussi ?
C’en est trop !
Est-ce assez ? ou y a-t-il plus que tu veux me demander encore ?
Ainsi donc
Je vous ai saisie ! et je tiens votre corps même
Entre mes bras et vous ne me faites point de résistance, et j’entends dans mes entrailles votre cœur qui bat !
Il est vrai que vous n’êtes qu’une femme, mais moi je ne suis qu’un homme,
Et voici que je n’en puis plus et que je suis comme un affamé qui ne peut retenir ses larmes à la vue de la nourriture !
Ô colonne ! ô puissance de ma bien-aimée ! Ô il est injuste que je vous aie rencontrée !
Comment est-ce qu’il faut vous appeler ! Une mère,
Parce que vous êtes bonne à avoir.
Et une sœur, et je tiens votre bras rond et féminin entre mes doigts,
Et une proie, et la fumée de votre vie me monte à la tête par le nez, et je frémis de vous sentir la plus faible comme un gibier qui plie et que l’on tient par la nuque !
Ô je m’en vais et je n’en puis plus, et tu es entre mes bras comme quelqu’un de replié,
Et dans la pression de mes mains comme quelqu’un qui dort. Dis, puissance comme de quelqu’un qui dort,
Si tu es celle que j’aime.
Ô je n’en puis plus, et c’en est trop, et il ne fallait pas que je te rencontre, et tu m’aimes donc, et tu es à moi, et mon pauvre cœur cède et crève !
Tu me tiens donc et bien que ma chair tressaille
Je ne me retire point, et je reste comme assourdie, et la voilà donc, celle que tu trouvais si fière et si méchante !
Tu ne sais pas ce que c’est qu’une femme et combien merveilleusement, avec toutes ces manières qu’elle a,
Il lui est facile de céder et tout à coup de se trouver abjecte et soumise et attendante ;
Et pesante, et gourde, et interdite entre la main de son ennemi, et incapable de remuer aucun doigt.
Ô mon Mesa, tu n’es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme,
Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi, et je cueille ton cœur sans que tu saches comment.
Et je l’ai pris, et je l’arrange avec moi pour toujours entre mes deux seins !
Et il ne faut pas que je puisse comprendre mon Mesa, et il ne faut pas m’appeler
Par des mots que les autres savent, comme « ma colombe » tantôt,
(Bien que ce soit doux), et « ma bien-aimée » que tu n’as pas dit,
(Et « laide », et « bête », et « vilaine », ce serait plus doux encore),
Mais par de tels mots si drôles, comme il y en a sans aucun bruit,
Que je ne puisse aucunement les comprendre, ou mon nom
Seulement, comme vous le dites, Ysé,
Pour qu’ils ne soient pas ailleurs que dans mon cœur,
Bien lourds comme l’enfant inconnu
Qu’on porte lorsque l’on est grosse.
Je ne vous gronderai plus, Ysé.
Bien vrai ? Vous êtes content maintenant, professeur ? Vous ne me ferez plus de réprimande ?
Pauvre docteur que j’ai été !
Ai-je bien ou non
Profité de vos leçons, professeur ? Dis, petit Mesa,
Est-ce qu’il n’est pas meilleur
De ne plus se retrouver supérieur à personne, mais ce qu’il y a de plus faible,
Un homme entre les bras d’une femme, comme une chose par terre
Qui ne peut plus tomber, rien qu’un pauvre homme à la fin entre mes bras.
Ah, je ne suis pas un homme fort ! ah, qui dit que je suis un homme fort ? mais j’étais un homme de désir,
Désespérément vers le bonheur, désespérément vers le bonheur et tendu, et aimant, et profond, et descellé !
Et qui dit que tu es le bonheur ? ah, tu n’es pas le bonheur ! tu es cela qui est à la place du bonheur !
J’ai frémi en te reconnaissant, et toute mon âme a cédé !
Et je suis comme un homme qui s’abat sur le visage, et je t’aime, et je dis que je t’aime, et je n’en puis plus,
Et je t’épouse avec un amour impie et avec une parole condamnée,
Ô chère chose qui n’es pas le bonheur !
Moi, pas plus que l’arbre ou la bête sacrée leur femelle,
Je n’ai langue pour t’appeler une femme, mais seulement que tu es présente,
Comme quelqu’un qui est précédé par le sommeil, à l’instant que tout trahit !
Ainsi le travailleur d’or sous la lampe, tu arrives avec le souffle de minuit qui amène un papillon blanc.
Mesa n’est plus qu’un homme qui vous aime.
Un homme et qui est pris.
Un homme et qui est à moi.
Toute la pièce sous la main que je tiens sur ton épaule comme une grosse bête assommée.
Et moi, est-ce que je suis un homme ?
Ne soyez pas une folle.
Répands ! est-ce que je suis un homme ?
Tu es une femme.
Et cependant j’ai des bras et des jambes comme un autre et je puis répondre quand tu parles. Mais c’est bien meilleur et plus beau et plus gentil.
Mais dis la vérité et s’il est vrai que tu n’as jamais connu aucune femme ?
Si tu veux. Cela est vrai.
Cela est vrai, Mesa ?
Cela est vrai.
Je suis contente.
Contente d’être tout
Pour toi, contente d’avoir tout pour moi.
Mais quoi, montre-moi tes yeux
Qui ont la couleur des miens et ne les tiens pas ailleurs un moment !
Et cela me donne confusion et désir, de voir tes yeux.
Et moi, regarde-moi aussi, me voici,
Et regarde chaque chose bien comme un vase que tu viens d’acheter,
Et que tu fais reluire au soleil, et l’émail, et ce défaut que l’on éprouve avec l’ongle,
Et la marque du fabricant.
Tu es radieuse et splendide ! tu es belle comme le jeune Apollon !
Tu es droite comme une colonne ! tu es claire comme le soleil levant !
Et où as-tu arraché sinon aux filières mêmes du soleil d’un tour de ton cou ce grand lambeau jaune
De tes cheveux qui ont la matière d’un talent d’or ?
Tu es fraîche comme une rose sous la rosée ! et tu es comme l’arbre Cassie et comme une fleur sentante ! et tu es comme un faisan, et comme l’aurore, et comme la mer verte au matin pareille à un grand acacia en fleurs et comme un paon dans le paradis.
Certes il convient que je sois belle
Pour ce présent que je t’apporte.
Une chose inestimable en effet.
Une chose encombrante, Mesa, une chose énorme et difficile à loger,
Et qu’un homme sage n’acceptera point dans sa maison !
Je ne suis pas un homme sage.
C’est l’amour, Mesa, et je ne l’appellerai point une chose bonne et usagère, et l’on plaint ce fou qui ne sait point s’en servir
À tempérament pour son plaisir et le bien de son ménage comme le feu bien fait
Qui cuit la soupe et qui fond l’or sous le chalumeau.
Sais-tu bien ce que tu fais, Mesa ?
Je ne sais que toi, Ysé.
D’un côté Ysé, et de cet autre,
Tout moins que je n’y suis pas.
Je te préfère, Ysé !
Ô parole comme un coup à mon flanc ! ô main de l’amour ! ô déplacement de notre cœur !
Ô ineffable iniquité ! Ah viens donc et mange-moi comme une mangue ! Tout, tout, et moi !
Il est donc vrai, Mesa, que j’existe seule et voilà le monde répudié, et à quoi est-ce que notre amour sert aux autres ?
Et voilà le passé et l’avenir en un même temps
Renoncés, et il n’y a plus de famille, et d’enfants et de mari et d’amis,
Et tout l’univers autour de nous
Vidé de nous comme une chose incapable de comprendre et qui demande la raison ?
Il n’y a pas de raison que toi-même.
Moi, je comprends, mon bien-aimé,
Et je suis comprise, et je suis la raison entre tes bras, et je suis Ysé, ton âme !
Et que nous font les autres ? mais tu es unique et je suis unique.
Et j’entends ta voix dans mes entrailles comme un cri qui ne peut être souffert,
Et je me lève vers toi avec difficulté comme une chose énorme et massive et aveugle et désirante et taciturne.
Mais ce que nous désirons, ce n’est point de créer, mais de détruire, et que ah !
Il n’y ait plus rien d’autre que toi et moi, et en toi que moi, et en moi que ta possession, et la rage, et la tendresse, et de te détruire et de n’être plus gêné
Détestablement par ces vêtements de chair, et ces cruelles dents dans mon cœur,
Non point cruelles !
Ah, ce n’est point le bonheur que je t’apporte, mais ta mort, et la mienne avec elle,
Mais qu’est-ce que cela me fait à moi que je te fasse mourir,
Et moi, et tout, et tant pis ! pourvu qu’à ce prix qui est toi et moi,
Donnés, jetés, arrachés, lacérés, consumés,
Je sente ton âme, un moment qui est toute l’éternité, toucher,
Prendre
La mienne comme la chaux astreint le sable en brûlant et en sifflant !
Ysé !
Me voici, Mesa. Pourquoi m’appelles-tu ?
Ne me sois plus étrangère !
Je lis enfin, et j’en ai horreur, dans tes yeux le grand appel panique !
Derrière tes yeux qui me regardent la grande flamme noire de l’âme qui brûle de toutes parts comme une cité dévorée !
La sens-tu bien maintenant dans ton sein, la mort de l’amour et le feu que fait un cœur qui s’embrase ?
Voici entre mes bras l’âme qui a un autre sexe et je suis son mâle.
Et je te sens sous moi passionnément qui abjure, et en moi le profond dérangement
De la création, comme la Terre
Lorsque l’écume aux lèvres elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable
Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte !
Et voici une sécession dans mon cœur, et tu es Ysé, et je me retourne monstrueusement
Vers toi, et tu es Ysé !
Et tout m’est égal, et tu m’aimes, et je suis le plus fort !
Je suis triste, Mesa. Je suis triste, je suis pleine ;
Pleine d’amour. Je suis triste, je suis heureuse.
Ah, je suis bien vaincue, et toi, ne pense pas que je te laisse aller, et que je te lâche de ces deux belles mains !
Et à la fin ce n’est plus le temps de rien contraindre, ô comme je me sens une femme entre tes bras,
Et j’ai honte et je suis heureuse.
Et tantôt regardant ton visage, au mien
Je sens comme un coup de honte et de flamme,
Et tantôt comme un torrent et un transport
De mépris pour tout et de joie éclatante
Parce que je t’ai et que tu es à moi, et je l’ai, et je n’ai point honte !
Ysé, il n’y a plus personne au monde.
Personne que toi et moi. — Regarde ce lieu amer !
Ne sois point triste.
Regarde ce jardin maudit !
Ne sois point triste, ma femme ?
Est-ce que je suis ta femme et ne suis-je pas la femme d’un autre ?
Ne me fais point tort de ce sacrement entre nous.
Non, ceci n’est pas un mariage
Qui unit toute chose à l’autre, mais une rupture et le jurement mortel et la préférence de toi seul !
Et elle, la jeune fille,
La voici qui entre chez l’époux, suivie d’un fourgon à quatre chevaux bondé, du linge, des meubles pour toute la vie.
Mais moi, ce que je t’apporte aussi n’est pas rien ! mon nom et mon honneur,
Et le nom et la joie de cet homme que j’ai épousé,
Jurant de lui être fidèle,
Et mes pauvres enfants. Et toi,
Des choses si grandes qu’on ne peut les dire.
Je suis celle qui est interdite. Regarde-moi, Mesa, car je suis celle qui est interdite.
Je le sais.
Et est-ce que je suis pour cela moins belle et désirable ?
Tu ne l’es pas moins !
Jure !
Et moi, je jure que tu es à moi et que je ne te laisserai point aller et que je suis à toi,
Oui, à la face de tout, et je ne cesserai point de t’aimer, oui, quand je serais damnée, oui, quand je serais près de mourir !
Et qu’on me dise de ne plus t’aimer.
Ne dis point des paroles affreuses !
Et voici d’autres paroles :
Il faut que cet homme que l’on appelle mon mari et que je hais
Ne reste point ici, et que tu l’envoies ailleurs,
Et que m’importe qu’il meure, et tant mieux parce que nous serons l’un à l’autre.
Mais cela ne serait pas bien.
Bien ? Et qu’est-ce qui est bien ou mal que ce qui nous empêche ou nous permet de nous aimer ?
Je crois que lui-même
Désire aller dans ce pays dont je lui ai parlé.
Il te demandera de rester ici
Mais il ne faut pas le lui permettre et il sera bien forcé de faire ce que tu veux,
Et il faut l’envoyer ailleurs, que je ne le voie plus !
Et qu’il meure s’il veut ! Tant mieux s’il meurt ! Je ne connais plus cet homme.
Le voici.
Bonjour.
Mesa, voici mon mari qui a à voir par ici pour ses affaires
Qui ne vous regardent pas.
Et, Ciz, voici Monsieur le Commissaire des Douanes, regardez-le bien,
Qui se méfie et tient un œil sur vous, on ne peut pas lui en faire accroire.
Il m’ennuie ; puisque vous êtes là, gardez-le, je m’en vais.
Je vais voir, mon grass cloth, le bleu et blanc, vous savez ? l’adresse que vous m’avez donnée, Mesa, le gros Cantonais,
Ah Fat, — ah, mon Dieu ! c’est Ah Toung que je veux dire.
Adieu, Ciz.
Adieu.
Adieu Mesa.
Il faut venir me voir, pendant que mon mari est parti. Je suis veuve !
Comment vont les affaires, Ciz ?
Doucement. Drôle de pays. Tout vient autrement qu’on ne le croit.
Et est-il vrai que vous connaissez cet Ah Fat ?
Je ne le connais point.
Je vous en loue. Il n’y a rien à gagner avec les Chinois. Vous vous en apercevrez.
L’on me dit que vous partez. Où allez-vous ?
Demain…, peut-être — je ne sais au juste. Je vais à Manille.
Eh bien, je vous conduirai au bateau.
N’en faites rien ! Je vous en prie ! On part de bonne heure.
Et avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit l’autre jour ?
J’y ai pensé.
Et qu’avez-vous décidé, car il faut que je le sache.
Eh bien, c’est ma femme qui le veut ; je ne puis la laisser ainsi.
Évidemment ce n’est pas brillant, mais c’est régulier ; je crois
Que j’accepterai cette proposition que vous m’avez faite
Si aimablement, cette place.
C’est ferme ?
C’est ferme.
Je vais donc m’en occuper. Je crois que vous avez pris le bon parti.
Je l’espère. Moi, ce n’est pas ce que je rêvais !
Je le sais, vous êtes un poète, un homme d’imagination ! Mais vous avez charge de famille :
Il faut voir le positif et le sûr.
C’est ce que je m’entends dire tout le jour.
Il me faut quelqu’un maintenant pour le chemin de fer. Du courage, voilà ce qu’on demande, du sens, de l’initiative.
Quelqu’un dans le genre d’Amalric. Avez-vous de ses nouvelles ?
Je crois qu’il a rejoint sa plantation.
Voilà un homme !
C’est un hâbleur brutal.
Vous avez d’autres qualités. Vous êtes souple et fin. Vous auriez fait avec les indigènes.
C’est pour cela que j’avais pensé à vous.
Et quelle est cette place que vous me proposez aux Douanes ?
Ah,
Là il ne s’agit point d’hommes à conduire, d’une œuvre à faire.
Il ne faut qu’être ponctuel.
Si encore on pratiquait soi-même,
Usant de la longue aiguille ou de force à grands coups de maillet
Vous faisant sauter une planche, ou prélevant avec la pipette l’échantillon,
C’est un métier de connaisseur d’hommes, au plus serré de qui la bourse,
Mais l’employé agencé à une table exerce tristement son fisc.
Mais il ne s’agit pas de votre goût,
Mais de votre pain à gagner et des vôtres.
}e ne suis pas une machine ! Si cette mission réussit, ma vie est faite.
Il ne faut plus y penser.
Laissez-moi le temps de réfléchir encore.
Non, Ciz, croyez-moi.
Le pays est mauvais, les pirates, la misère, la fièvre des bois.
Moi, je n’hésiterais pas, mais je ne suis pas marié. Madame de Ciz
M’a recommandé de ne pas vous laisser partir. Pourtant ce n’est qu’un an ou deux à passer.
Ma femme n’a rien à voir là et je sais ce que j’ai à faire.
Mesa, je suis votre homme, je partirai.
Donnez-vous le temps de réfléchir.
C’est tout réfléchi. Je ne change point d’avis aisément.
C’est donc vous seul qui le voulez. Vous partez contre mon sens et mon conseil.
C’est entendu, Mesa, je vous donne quittance.
Qu’il en soit donc ce que vous voulez.
Ah, vous êtes un ami pour moi !
Un sincère ami.
Un bon, un sincère ami !
Vous n’en trouverez pas un pareil.