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Partage de midi (1949)/Acte III

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ACTE TROISIÈME

L’action est dans un port du Sud de la Chine, au moment d’une insurrection.

Maison construite dans l’ancien style « colonial » du temps des « princes-marchands » ; une vaste pièce au premier étage. Elle est tout entourée de larges vérandas. Au dehors d’énormes banyans, à leurs branches pendent des paquets de racines pareilles à de longues chevelures noires.

Traces d’un siège qui vient d’être soutenu, sacs de terre, fenêtres obstruées avec des matelas. Cependant, comme s’il ne valait plus la peine de se défendre, on a débouché plusieurs baies de côtés différents. D’une part on aperçoit les deux bras d’un fleuve couvert de bateaux, et, derrière, entourée de sa muraille crénelée, une immense ville chinoise avec ses portes et ses pagodes. D’autre part, vers le couchant, la rizière et de belles montagnes bleues. De temps en temps on entend des batteries de gongs et des détonations de pétards et d’armes à feu, et par bouffées la musique d’un théâtre au loin avec les cris sauvages des acteurs.

Le soleil se couche. De longs rayons rouges passant à travers le mur de feuilles des banyans traversent la pièce déserte. Au milieu un grand lit de cuivre entouré de sa moustiquaire. Entre deux fenêtres une coiffeuse avec sa psyché, et de l’autre côté une armoire à glace. Affaires de femme : une lampe à esprit, des robes suspendues. Et ça et là des choses d’homme, de gros souliers, une pipe, et sur une table un fusil de guerre avec les culots de cuivre des cartouches tirées épars.


On entend un moment dans la pièce voisine de faibles cris d’enfant qui s’apaisent. Entre Ysé vêtue d’un large peignoir de laine blanche, les cheveux en une longue tresse sur le dos. Elle arrive devant la psyché et se regarde de face et de profil, et les dents, écartant ses lèvres avec le petit doigt. Puis elle s’assied et se polit méditativement les ongles.
Bruit de pas. Entre Amalric.
Elle se tourne à demi vers lui sans le regarder et lui tend les bras. Ils s’embrassent longuement, et comme il veut se relever elle le retient violemment. Il pousse une exclamation.
AMALRIC

Aïe !

YSÉ

Je t’ai fait mal, mon chéri ?

AMALRIC

C’est rien. Ces vieilles pétoires

Ont un recul absurde. J’ai l’épaule démanchée.

Avec cela je suis sale comme un cochon ; je m’en vais prendre un bain tout à l’heure.

YSÉ

Je t’aime.

AMALRIC

Et voilà le soleil qui se couche, Ysé.

YSÉ

Cela m’est égal.

AMALRIC

Il part.

Vois-tu, c’est fini. On ne nous le ramènera plus.

YSÉ

C’était un brave soleil.

Il n’y a rien à dire. Il nous a fait bon service.

Et puis il n’y en a pas d’autre. C’est triste

De se quitter, et lui, le voilà comme une grande bête jaune

Qui allonge sa tête sur votre épaule et que l’on caresse doucement de la joue. Adieu, mon beau soleil !

Et il est vrai que nous allons mourir, Amari ?

AMALRIC

Je suis obligé d’en convenir.

YSÉ

Pas le plus petit moyen d’échapper ?

AMALRIC

Aucun. Nous sommes dans une trappe.

Ils nous ont ménagés jusqu’ici. Ils m’aiment dans le fond. Ils ne sont pas méchants.

Mais maintenant que les camarades y ont passé,

C’est notre tour, il n’y a rien à faire.

YSÉ

Mais ils ne nous auront pas vivants ?

AMALRIC, clignant de l’œil.

N’aie crainte !

YSÉ

Ah !

J’ai encore dans l’oreille ces horribles cris

Quand ils ont forcé le Club hier. Comme cela a pris feu tout à coup ! et cette femme qui a sauté du toit !

Ah ! il était horrible de voir ces corps jaunes

Grouillant tous ensemble comme une galette de vers !

Et l’on dirait qu’ils n’ont point du vrai sang,

Mais comment est-ce que tu dis ? du latex, comme tu m’expliquais pour le caoutchouc,

Le lait de ces affreuses plantes de décombres !

AMALRIC

Ô blanche entre les blanches ! C’est drôle, moi je les aime !

Ça vous remplit un bateau comme du blé en vrac, c’est-à-dire que ça coule dedans, quoi ! Pas de vide avec eux !

Mon recrutement marchait fameusement. Mais Adios ! Fini, le coprah ! fini, le caoutchouc ! Fameuse idée que j’ai eue de venir ici !

Il soupire.
YSÉ

Tu ne me laisseras pas prendre vivante. — Écoute !

Elle lui saisit le poignet.
Rumeur au dehors qui s’apaise peu à peu et l’on n’entend plus que le théâtre chinois menant son train.

Écoute ! c’est bien ta ! ta ! qu’ils crient ? Mais oui. Ta ! ta ! Tu entends ?

AMALRIC

Ça n’est rien ! ce n’est pas la peine de m’enfoncer les ongles dans la peau.

C’est quelque missionnaire que l’on coupe en deux,

Ou quelque bonne dame protestante que l’on est en train de déguster.

YSÉ

Ils ne vont pas venir ici ?

AMALRIC

Rien à craindre, je te dis, ils ont été trop bien reçus l’autre jour.

Et puis il y a quelque diablerie, mon ancien boy est venu ce dernier soir,

Je ne sais quel jour du renard ou du cochon.

Et demain, demain il sera trop tard ! Plus personne !

Ftt ! Partis, les Yang koui tze ! envolés !

YSÉ

Tu as bien pris tes mesures ?

AMALRIC

Fameuse chose que cette gélatine ! tu as bien vu l’autre jour lorsque ma mine a sauté, j’ose dire que c’était de bel ouvrage.

Ça vous déracinera la cambuse comme un petit volcan !

Hein, c’est beau ? ça vaut mieux que de crever sur une pelle en porcelaine.

Nous ne mourrons pas, nous disparaîtrons dans un coup de tonnerre !

Pêle-mêle, corps et âme,

Avec le fonds de commerce et le mobilier et tout le tremblement, nous péterons par la toiture !

Le chien, les chats, et toi, et moi, et le bâtard avec !

YSÉ

(Elle lui lance un regard terrible.)

AMALRIC

Ciel ! quel regard ! Ça m’amuse de vous dire ces petites choses.

Il vous passe alors quelque chose sur le visage

Comme la flamme d’un coup de canon que l’on n’entend pas

Parce que c’est trop loin. Ne vous fâchez pas.

YSÉ

Je sais que tu m’aimes.

AMALRIC

Et que j’aime cet enfant aussi ?

YSÉ

Je le sais.

AMALRIC

Comme si je l’avais fait. Il n’a plus d’autre père que moi.

Je t’ai prise et je l’ai pris avec, et tu es à moi et il est à moi et voilà la fin de l’histoire.

Quand je t’ai retrouvée encore sur ce bateau, « Ah non, ai-je dit,

Assez de plaisanteries cette fois. Voilà encore qu’elle me revient sous le nez !

Il faut en finir. » Jamais je ne vous ai vue plus jolie.

Tant pis ! tu n’avais pas qu’à être la plus faible.

Oui, oui, malgré tes regards de tigresse, tu sais que je suis le plus fort, comme cela est écrit.

Je ne t’ai point demandé ton avis. Cette fière Ysé !

Avec ses chapeaux, et sa chaise longue, et ses éclats de rire, et ses airs de reine,

On l’a prise tout de même, et la voilà qui suit, bien soumise et bien fidele,

Avec un grand diable d’homme qui marche le premier.

Et le mari, il n’y en a plus, et les enfants, c’est comme des petits chats morts, et le dernier amant,

Comme un fruit que l’on a fini de manger, et l’on s’essuie la bouche, il y reste encore comme un petit goût,

Et les doigts dans le finger bowl où il y a un petit bout de citron.

YSÉ

Tu sais que ce n’est pas vrai ! Tu sais que je ne suis pas si mauvaise ! Tu sais que j’aime mes enfants !

Tu sais que je pensais les avoir ! Tu disais que je pourrais les reprendre !

AMALRIC

Ciel ! que de choses j’ai dites que je ne savais pas !

YSÉ

Et me voici avec toi !

AMALRIC

Pauvre Ysé ! C’est malheureux d’être une pauvre femme !

Il se lève et la baise sur la tempe.

Fais-moi du thé.

Il se dirige vers la fenêtre et, cependant qu’Ysé s’occupe à préparer le thé, il regarde, la main au-dessus de ses yeux.

Rien que la rizière qui verdoie et que la rivière qui flamboie.

Voici la marée de la nuit qui monte.

Il se retourne et l’aperçoit qui sanglote près de la bouilloire, la tête entre ses bras.

Qu’est-ce qu’il y a, mon pigeon ?

YSÉ

Ô Amalric, que tu es dur ! Ô Dieu, Dieu ! ô Ciel, que c’est dur !

AMALRIC

Ne pleure point, petit enfant.

Elle lui prend la main qu’elle applique sur son front. Elle s’apaise peu à peu. Pause.
AMALRIC

Voilà l’eau qui va déborder.

Elle se lève, met le thé dans la théière, verse l’eau.
AMALRIC, assis, la regardant.

Quelle bonne femme d’intérieur tu aurais faite ?

YSÉ

N’est-ce pas, mon chéri ? J’étais faite pour vivre tranquille et bien défendue

Comme toutes les femmes. Tu vois que je suis une bonne femme pour toi.

AMALRIC

Cela est vrai, Ysé.

YSÉ

Ah, c’est bien bon de penser que nous allons mourir et que personne ne peut plus entrer et que tout est fermé sur nous !

Il n’y a plus personne pour m’injurier et me faire honte.

Ô tout ce que j’ai fait ! Est-ce moi ou est-ce une autre ?

Mon mari, trompé, quitté, mes enfants, mes pauvres enfants,

Je les laisse, je ne sais pas même où ils sont, et ce misérable homme que j’aimais

Et qui m’aimait, plus que sa vie, à peine quitté, je le trahis, je me livre à toi

Avec son enfant que je portais dans mon sein.

AMALRIC

Le fait est que Mesa a dû être surpris.

YSÉ

Il sait tout maintenant. Ô quelle honte ! Ô ces dernières lettres que j’ai reçues avant que le port fût fermé !

Je ne suis qu’une pauvre femme. Qu’est-ce que je sais ! Qu’est-ce que je puis faire ?

Ah, une femme comme moi, il est préférable qu’elle meure et qu’elle ne fasse plus de mal à personne.

AMALRIC, à voix basse.

Tu n’as mis qu’une tasse ?

YSÉ

Il ne reste plus qu’une pincée de thé. Ce n’est pas bien bon, mon pauvre chéri.

Pour moi, je n’ai plus faim ni soif. Bois, ami !

Et le lait, tu peux prendre tout ce qui reste dans la boîte. L’enfant n’en a plus besoin.

Pour moi, j’ai faim et soif de mourir

Afin de ne plus exister et que personne ne me méprise.

AMALRIC

Et de quoi te mépriserait-on ?

YSÉ

Tu es bon, Amalric.

Je sais que je n’ai rien fait de mal. Quand je réfléchis et que tu m’expliques,

Je vois bien que j’ai fait ce qu’il fallait et que les choses ne pouvaient être autrement.

Et pour Mesa, je lui ai rendu service en le quittant, comment a-t-il su où j’étais ?

Mais que veux-tu, Amari, l’on a beau se raisonner, c’est trop !

Il y a des moments où c’est trop, et c’est trop, et c’est trop, et c’est assez, et je n’en puis plus, et je suis trop seule, arrachée, arrachée à ce que j’aime !

Et je suis trop malheureuse, et je suis trop punie, et je prie de mourir, et je suis contente de mourir !

AMALRIC

Est-ce que cela est si dur, Ysé ?

YSÉ

Non ce n’est pas dur, mon cœur ! non, ce n’est pas dur, mon cœur !

Non cela n’est pas dur avec toi. Je ne regrette rien, je suis contente.

Oui, cela m’est égal, et ce que j’ai fait,

Je le ferais encore, et je n’ai plus d’enfants, et je n’ai plus d’amis,

Et je suis en horreur à tous, et je vais mourir, et je suis contente

Qu’il n’y ait plus rien, que toi tout seul

Pour moi, et moi toute seule avec toi,

Mon cœur ! Non, mon cœur, ce n’est pas dur !

Et cependant il est terrible d’être morte.

Elle se trouble. Il lui prend la main.

Et, Amalric, est-ce que vraiment il n’y a point de Dieu ?

AMALRIC

Pour quoi faire ? S’il y en avait un, je te l’aurais dit.

YSÉ

Il n’y en a donc pas. Et je n’ai rien à me reprocher.

Et ce que j’ai fait, je le ferais encore. C’est la faute à cet homme que j’ai épousé.

Et cependant il y a des moments où, tu sais, c’est comme quand on sent que quelqu’un vous regarde

Sans relâche, et l’on ne peut échapper, et quoi qu’on fasse,

Par exemple si l’on rit ou que tu m’embrasses, il est témoin. Il nous regarde en ce moment.

Et, mon Dieu, est-ce que c’est bien digne de vous ? et qu’il y a besoin avec une femme de quelque chose de si solennel et sérieux ?

Un petit moment encore, et, patience, nous ne serons plus là !

Oui, Amalric, dès que l’on marche, le pied sonne,

Et c’est comme quand on marche dans la nuit et l’on ne voit pas ;

Mais on entend qu’il y a un mur à droite quelque part

AMALRIC

Voilà le langage de Mesa. Ce sont des rêveries absurdes.

Que ton Dieu nous regarde, pour lui il ne nous regarde pas.

Je t’ai sauvée de ce Mesa ; toi et moi,

Nous ne sommes pas des créatures de rêves, mais de réalité.

Voilà le soleil qui se couche. Est-ce qu’un homme peut vivre sans le soleil ? C’est comme s’il en était partie.

Silence.
YSÉ

Il m’a écrit des lettres affreuses ! Mais il est injuste avec moi.

Et pour cet enfant de lui qui est à moi

Que je portais dans mon sein, il est à moi, qu’est-ce que cela fait à un homme ?

Mais je savais que je lui faisais du mal et je l’ai quitté. Oui, je me suis sacrifiée pour lui.

Et moi, il me menait je ne sais où et je veux vivre ! et je t’ai rencontré sur le bateau,

Et je me suis accrochée à toi, et je pensais que tu étais la vie et que tu me sauverais et que je pourrais vivre avec toi

Sainement et honnêtement, sincèrement, raisonnablement.

AMALRIC

Et bien ! c’est drôlement la vie, que vous avez trouvée !

YSÉ

C’est aussi bien. Je suis dans la règle. D’un seul coup

Je meurs toute la vie que je t’avais donnée, avec toi !

Mais lui,

Pourquoi est-ce qu’il m’a fait partir, dès qu’il a su que j’étais prise ? est-ce qu’il aurait dû me laisser un moment ?

Je sais que je lui étais à charge.

Il est bien vrai qu’il me fallait partir.

— Et je lui demandais s’il était heureux, et il me regardait de son air de mauvais prêtre.

AMALRIC

Est-ce qu’il t’a aimée réellement ?

YSÉ

Comme tu ne m’aimeras jamais. Et je l’aimais

Comme je ne t’aime pas, c’est le devoir qui m’attache à toi, car je suis une femme loyale, et je sais ce que j’ai fait.

Mais avec lui c’était le désespoir et le désir, et un souffle tout à coup, et une espèce de haine, et la chair qui se retire, et force du fond de mes entrailles comme de l’enfant qu’on s’arrache !

Tu m’as vaincue, mais tu ne sais ce que c’est qu’une femme qui n’est point vaincue.

Et ce désert qu’on est, et la soif, et la misère de l’amour, et cela que l’autre soit vivant, et le moment où l’on se regarde dans les yeux, et ce que c’est quand on vous fourre une âme avec la vôtre !

Un an.

Un an cela dura ainsi et je sentais qu’il était captif,

Mais que je ne le possédais pas, et quelque chose en lui d’étranger

Impossible.

Qu’a-t-il donc à me reprocher ? parce qu’il ne s’est pas donné, et moi, je me suis retirée.

Et moi je voulais vivre aussi, et revoir ce soleil de la terre, et revivre, revivre

La vie qui est celle de tous et sortir de cet amour qui est la mort !

Et cela est arrivé : j’accepte tout.

AMALRIC

Je t’aime, Ysé.

YSÉ

Oui.

Il la baise sur sa tête baissée.
AMALRIC

Et maintenant je m’en vais faire ma ronde et tout arranger.

Et voici cette nuit qui est encore à nous.

Il sort.

Et Ysé fait lentement sa toilette du soir. Elle détache lentement les épingles d’argent et les peignes d’écaille et la masse des cheveux ruisselle sur ses épaules et sur le dossier de la chaise.
Bruit au dehors. Pas dans l’escalier. Ysé prête l’oreille et tressaille violemment. Les pas s’arrêtent derrière la porte. Ysé demeure rigide.
La porte s’ouvre. Elle ne tourne point la tête. On voit la forme sombre d’un homme qui se reflète dans le miroir à travers le tissu vaporeux de la moustiquaire. Il demeure un moment immobile.
Entre Mesa. Il fait quelques pas et se tient debout à quelque distance de la chaise où Ysé est assise. Elle ne fait pas un mouvement.
MESA, à demi-voix.

C’est moi, Ysé. Je suis Mesa.

Silence.

C’est moi.

Long silence.

toutes mes lettres depuis un an.

N’as-tu pas reçu toutes mes lettres depuis un an ? Pourquoi ne pas m’avoir répondu,

Rien ! pas un seul mot, pas une seule petite ligne !

Dis, que t’ai-je fait, ma chérie ? pourquoi me faire souffrir ainsi ce que j’ai souffert !

Que t’ai-je fait, ma bien-aimée ? Mais à la fin c’est toi, et cela me suffit ! C’est toi.

Et je ne demande rien, et je ne reproche rien. C’est toi, mon âme ! je te vois, ma bien-aimée ! c’est toi, et cela me suffit. Je t’aime, Ysé !

C’est vrai, j’ai désiré de désir que tu partisses ! j’étais faux et tu l’as deviné,

Et j’ai vu que je ne pouvais me passer de toi, et tu es mon cœur, et mon âme, et le défaut de mon âme,

Et la chair de ma chair, et je ne puis pas être sans Ysé,

Et je ne crois point ce que l’on m’a dit. Ô les choses affreuses que l’on m’a dites ! Ô que j’ai souffert, Ysé ! Eh quoi ! pas un mot de toi, cruelle !

Et je ne crois point ce que l’on m’a dit. Et je te retrouve dans cette maison. Et je sais que tu vas tout m’expliquer.

Pardonne ces dernières lettres affreuses, j’étais fou ! Non, je ne le crois pas, que tu ne m’aimes plus ! Non, Ysé, je ne le crois pas ! Non, non, mon cœur ! Non, mon cœur ! Non, mon cœur !

Parle seulement, mon amour, et tourne-toi vers moi, et dis-moi une parole afin que je l’entende et que je meure de joie,

Parce que je t’avais perdue et voici que je t’ai retrouvée !

Silence.

Que t’ai-je fait ? pourquoi me traites-tu ainsi ?

Ne répondant pas, comme si je n’existais plus.

Ah moi dans la demeure des morts je reconnaîtrais mon unique ! Ysé, Ysé !

N’entends-tu point le son de ma voix ? que t’ai-je fait, Ysé ?

Qu’as-tu fait ? que t’ai-je fait, cœur de fer ? Parle, qu’as-tu à me reprocher ? Comment ai-je mérité

Cela ? Qu’y a-t-il que je ne t’ai donné ? dis la chose que j’ai réservée !

Mon corps, mon âme.

Mon âme pour en faire ce que tu veux, mon âme comme si elle était à moi, et tu l’as prise,

Comme si tu savais ce que c’est.:

Et si je t’ai fait partir, tu sais bien qu’il le fallait.

Et toi-même, tu le disais, puisque Ciz était absent, et nous aurions tout arrangé.

Et il ne s’agissait que de quelques mois et je te rejoignais ensuite.

Ô ces mois où je ne savais où tu étais, pas un mot, pas un mot de toi, cruelle !

Mais maintenant je t’apprends que Ciz est mort et je puis te prendre pour ma femme.

Et nous pouvons nous aimer sans secret et sans remords.

Eh quoi ! tu ne m’entends plus ? Est-il vrai, Ysé ? Tu ne m’aimes plus, Ysé ? J’ai reçu une lettre affreuse !

Non, Ysé, je ne le crois pas ! Non, mon cœur, je ne le crois pas ! Non, mon âme, je ne le crois pas ! Non, non, n’est-ce pas ?

Ah, et puis cela ne fait rien, et j’ai tout oublié, et je ne veux rien savoir !

Mais tu es ici et tu es ma bien-aimée, et viens seulement, et je saurai bien te reprendre, et qui est-ce qui t’arrachera de mon cœur ?

Lève-toi et je te sauverai, je sauverai Ysé de la mort, car tu vois que je suis venu jusqu’à toi.

Silence.

Ne me crois-tu pas ? je suis un vieux Chinois, je connais les choses secrètes.

Et j’ai un signe sur moi que tous respectent. Viens çà, prends ton enfant,

Entends-tu ? Est-ce peu de chose que la vie ? Viens. C’est la vie que je t’apporte.

Silence.

Viens, je te sauverai. Et si tu ne veux plus de moi, laisse

Moi du moins te ramener à tes enfants.

Silence.

Ainsi, cela est vrai ! ainsi, ainsi cela est vrai !

Ainsi, ainsi, cet homme,

Tu l’aimes, et moi, tu ne m’aimes plus, mais tu me hais ! Tu l’aimes et couches avec lui,

Et la mort, la mort avec lui,

Tu la préfères, plutôt que la vie avec moi.

Et tu m’aimais cependant ! Et quinze jours avant quand tu es partie sur le bateau,

Je voulais te baiser la joue, et c’est toi qui toute en larmes de force

Me pris la bouche avec la tienne. Quinze jours, quinze jours seulement !

Silence.

Chienne ! dis-moi, qu’as-tu pensé quand pour la première fois

Tu t’es livrée, l’ayant résolu, à ce chien errant,

Avec ce fruit d’un autre en ton sein, et que le premier éveil de la vie de mon enfant

Se mêlait au soubresaut de la mère, toute piquée du délice d’un double adultère ?

Mon âme que je t’ai donnée, ma vie que je t’ai communiquée,

Tu l’as prostituée à un autre, et que pensais-tu pendant ces jours lourds que mon enfant mûrissait,

Et que tu l’apportais à cet homme, et que tu dormais augmentante entre ses bras, toute emplie des membres de mon fils ?

Je t’en prie ! Je sens une petite chose qui tremble !

Ne me fais pas commettre un grand crime ! Tu ne sais pas comme toi et moi

Nous sommes près de la damnation en ce moment. Rien qu’une bien petite chose à faire.

Long Silence.
Il approche d’elle la lampe et l’examine.

La même.

Dis, Ysé, ce n’est plus le grand soleil de midi. Tu te rappelles notre Océan ?

Mais la lampe sépulcrale colore ta joue, et l’oreille, et le coin de votre tempe,

Et se reflète dans vos yeux, vos yeux dans le miroir.

Il prend les cheveux dans sa main.

Ce sont les mêmes cheveux, ah, j’en reconnais l’odeur,

Lorsque j’étais enfoncé en toi jusqu’aux narines ainsi que dans un trou profond.

Les mêmes cheveux, mais de grosses veines d’argent se mêlent à l’or.

Il souffle la lampe.

La petite lampe est éteinte. Et il est éteint en même temps,

Ce dernier soleil de notre amour, ce grand soleil de midi et d’août

Dans lequel nous nous disions adieu dans la lumière dévorante, nous séparant, faisant de l’un à l’autre désespérément

Un signe au travers de la distance élargie.

Adieu, Ysé, tu ne m’as point connu ! Ce grand trésor que je porte en moi,

Tu n’as point pu le déraciner,

Le prendre, je n’ai pas su le donner. Ce n’est pas ma faute.

Ou si ! c’est notre faute et notre châtiment. Il fallait tout donner,

Et c’est cela que tu n’as pas pardonné.

Silence.

Et cependant je ne t’ai point aimée pour rire ! Ô Ysé, si tu savais comme je te portais sérieusement dans mon cœur,

Ô ma bien-aimée, comme il faisait bon pour vous dans mon cœur !

Ah, si j’avais été là, je vous aurais défendue et personne ne vous aurait arrachée de mon cœur, ma vie !

Et il faut endurer cela ! Elle ne répond pas ! Elle est là, ô dieux, elle est ici !

Elle est là et elle n’y est point. La même, nullement la même.

Telle une nuit je t’ai vue t’avancer vers moi de ce pas fier et léger avec un sourire plein de mystère.

Disant : « C’est un grand mystère. Mesa, je t’annonce que notre enfant est né. »

Et moi je pleurais, et je riais, et je pensais seulement : C’est toi !

« Pourquoi ne pas m’avoir écrit, cruelle ! »

Mais toi, comme quelqu’un qui sait, faisant de la bouche : Silence !

Tu ne répondais que par un sourire et je te regardais sourire, ô mon bien !

Et maintenant voici l’horreur !

Silence.

Mais tu n’as pas le droit ! tu n’as pas le droit ! tu n’es pas seule !

Ce n’est pas vrai que tu m’as oublié ! ce n’est pas vrai que tu ne m’aimes plus ! ô ma bien-aimée, ce n’est pas vrai que tu me hais !

Il n’y a pas moyen, Ysé ! Ce que je t’ai donné, est-ce que je puis le reprendre ? Est-ce que tu ne m’emportes pas où tu es ? Est-ce que tu as le droit

De n’être pas à moi ? Qu’y a-t-il en toi que tu ne m’aies

Donné, et que je n’aie eu, et mangé, et aspiré, et qui ne me nourrisse de feu, et de larmes, et de désespoir !

Réponds ! vois comme je souffre ! et tourne ton visage vers moi, ma beauté, et dis-moi que cela n’est pas vrai !

Silence.

Ysé, qu’as-tu fait de notre enfant ?

Silence.

Est-ce qu’il est mort ?

Silence.

Ysé, tu ne le laisseras point mourir. Donne-moi mon enfant afin que je le sauve.

Silence.

Est-ce qu’il est mort ? Est-ce que tu l’as tué ?

Silence.

S’il est ici je saurai bien le trouver.

Il fait un mouvement vers la porte. Pas d’Amalric au dehors. Il entre.
AMALRIC

Qui est là ?

MESA

C’est moi.

Amalric s’avance. Il frotte une allumette et les deux hommes se regardent face à face pendant quelle brûle. Elle s’éteint.
AMALRIC

Mesa, je ne suis nullement heureux de vous revoir.

MESA

Je viens reprendre cette femme qui est à moi et cet enfant qui est le mien.

AMALRIC

Je ne vous rendrai ni l’un ni l’autre.

MESA

Je les reprendrai malgré vous.

AMALRIC, avec un rire sec.

Et malgré elle ? Que dis-tu, Ysé ?

Mesa tressaille.

Que préfères-tu, dis-le ?

Ou de t’en aller avec celui-ci et de vivre ?

Toi et l’enfant, et dans ce cas étends la main.

Silence.

Ou de mourir avec moi ?

Silence. Elle garde l’immobilité.
MESA, criant.

C’en est trop !

Il tire une arme de sa poche. Amalric se jette sur lui et la lui arrache. Lutte affreuse dans l’obscurité. Mesa tombe, brisé, par terre.
Ysé, qui voit tout dans le miroir, n’a pas bougé.
YSÉ, d’une voix singulière, sans changer de pose.

Assassin !

Amalric allume la lampe et se penche sur le corps de Mesa qu’il examine.
AMALRIC

C’est bien ce que je pensais. Je lui ai démanché l’épaule droite.

Mais de son côté je crois bien qu’il s’est démoli une jambe. Quel maladroit !

Il se relève. Ysé sourit dans le miroir. Il va vers elle et la baise sur la tempe.
YSÉ

Amalric, cela est affreux. Ne le laisse pas ainsi par terre.

Amalric soulève le corps et le porte sur le canapé.
AMALRIC

Comment est-il venu jusqu’ici ?

YSÉ

Il a dit

Qu’il avait une passe avec lui.

Amalric le fouille et retire des vêtements une planchette couverte de figures et de caractères singuliers qu’il montre a Ysé.
AMALRIC

Nous sommes sauves, Ysé.

YSÉ

Sauvés.

AMALRIC

Comme tu dis cela sans joie.

Il la regarde. Silence.
YSÉ

Et mon mari est mort. Nous pourrons nous épouser, Amalric.

AMALRIC

On ne peut mieux. Voici une soirée excellente.

Quel couple modèle nous allons faire !

YSÉ, montrant le corps dans le miroir.

Est-ce qu’il n’y a pas moyen de l’emporter avec nous ?

AMALRIC, durement.

Impossible.

YSÉ

Nous ne pouvons l’abandonner aux Chinois.

AMALRIC

Il sautera à notre place. La machinette est montée. Il n’y a qu’à la laisser marcher.

Pause.
YSÉ, de la même voix singulière.

Fouille donc encore les poches, inutile de laisser rien aux morts.

AMALRIC

Ysé, c’est un peu dégoûtant.

YSÉ

Pourquoi ? Va. Fais.

Il fouille et retire une enveloppe scellée de cire.
AMALRIC, lisant.

Ceci est mon testament.

Il rit et empoche le papier.
YSÉ

Partons.

AMALRIC

Prépare-toi. J’ai vu ce bateau arriver.

Je vais faire signe à mon boy. Tout ira bien. Prends l’enfant.

Ysé se rend dans la pièce voisine sans regarder Mesa. Un temps assez long s’écoule. Ysé rentre seule.
AMALRIC

Eh bien, tu n’as pas pris l’enfant ?

YSÉ

Il est mort.

Pause.
AMALRIC

Partons.

Il souffle la lampe. Clair de lune. Ils sortent sans regarder Mesa. On entend un éclat de rire hystérique dans l’escalier.

Nuit complète. On voit par les ouvertures toutes les étoiles du ciel qui brillent. La lune traverse toute la chambre d’un grand rayon.
Mesa se réveille et longtemps il reste muet, méditant.
CANTIQUE DE MESA

Me voici dans ma chapelle ardente !

Et de toutes parts, à droite, à gauche, je vois la forêt des flambeaux qui m’entoure !

Non point de cires allumées, mais de puissants astres, pareils à de grandes vierges flamboyantes

Devant la face de Dieu, telles que dans les saintes peintures on voit Marie qui se récuse !

Et moi, l’homme, l’Intelligent,

Me voici couché sur la Terre, prêt à mourir, comme sur un catafalque solennel,

Au plus profond de l’univers et dans le milieu même de cette bulle d’étoiles et de l’essaim et du culte.

Je vois l’immense clergé de la Nuit avec ses Évêques et ses Patriarches.

Et j’ai au-dessus de moi le Pôle et à mes côtés la tranche, et l’Équateur des animaux fourmillants de l’étendue,

Cela que l’on appelle Voie lactée, pareil à une forte ceinture !

Salut, mes sœurs ! aucune de vous, brillantes !

Ne supporte l’esprit, mais seule au centre de tout, la Terre

A germé son homme, et vous, comme un million de blanches brebis,

Vous tournez la tête vers elle qui est comme le Pasteur et comme le Messie des mondes !

Salut, étoiles ! Me voici seul ! Aucun prêtre entouré de la pieuse communauté

Ne viendra m’apporter le Viatique.

Mais déjà les portes du Ciel

Se rompent et l’armée de tous les Saints, portant des flambeaux dans leurs mains,

S’avancent à ma rencontre, entourant l’Agneau terrible !

Pourquoi ?

Pourquoi cette femme ? pourquoi la femme tout d’un coup sur ce bateau ?

Qu’est-ce qu’elle s’en vient faire avec nous ? est-ce que nous avions besoin d’elle ? Vous seul !

Vous seul en moi tout d’un coup à la naissance de la Vie,

Vous avez été en moi la victoire et la visitation et le nombre et l’étonnement et la puissance et la merveille et le son !

Et cette autre, est-ce que nous croyions en elle ? et que le bonheur est entre ses bras ?

Et un jour j’avais inventé d’être à vous et de me donner,

Et cela était pauvre. Mais ce que je pouvais,

Je l’ai fait, je me suis donné,

Et vous ne m’avez point accepté, et c’est l’autre qui nous a pris.

Et dans un petit moment je vais Vous voir et j’en ai effroi

Et peur dans l’Os de mes os !

Et vous m’interrogerez. Et moi aussi je Vous interrogerai !

Est-ce que je ne suis pas un homme ? Pourquoi est-ce que vous faites le Dieu avec moi ?

Non, non, mon Dieu ! Allez, je ne vous demande rien ! Vous êtes là et c’est assez. Taisez-vous seulement,

Mon Dieu, afin que votre créature entende ! Qui a goûté à votre silence,

Il n’a pas besoin d’explication.

Parce que je vous ai aimé

Comme on aime l’or beau à voir ou un fruit, mais alors il faut se jeter dessus !

La gloire refuse les curieux, l’amour refuse les holocaustes mouillés. Mon Dieu, j’ai exécration de mon orgueil !

Sans doute que je ne vous aimais pas comme il faut, mais pour l’augmentation de ma science et de mon plaisir.

Et je me suis trouvé devant Vous comme quelqu’un qui s’aperçoit qu’il est seul.

Eh bien ! j’ai refait connaissance avec mon néant, j’ai regoûté à la matière dont je suis fait.

J’ai péché fortement.

Et maintenant, sauvez-moi, mon Dieu, parce que c’est assez !

C’est vous de nouveau, c’est moi ! Et vous êtes mon Dieu, et je sais que vous savez tout.

Et je baise votre main paternelle, et me voici entre vos mains comme une pauvre chose sanglante et broyée !

Comme la canne sous le cylindre, comme le marc sous le madrier.

Et parce que j’étais un égoïste, c’est ainsi que vous me punissez

Par l’amour épouvantable d’un autre !

Ah ! je sais maintenant

Ce que c’est que l’amour ! et je sais ce que vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur,

Si vous avez aimé chacun de nous

Terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !

Mais je l’aimais, ô mon Dieu, et elle ma fait cela ! Je l’aimais, et je n’ai point peur de vous,

Et au-dessus de l’amour

Il n’y a rien, et pas vous-même ! et vous avez vu de quelle soif, ô Dieu, et grincement des dents,

Et sécheresse, et horreur et extraction,

Je m’étais saisi d’elle ! Et elle m’a fait cela !

Ah, vous vous y connaissez, vous savez, vous,

Ce que c’est que l’amour trahi ! Ah, je n’ai point peur de Vous !

Mon crime est grand et mon amour est plus grand et Votre mort seule, ô mon Père,

La mort que vous m’accordez, la mort seule est à la mesure de tous deux !

Mourons donc et sortons de ce corps misérable !

Sortons, mon âme, et d’un seul coup éclatons cette détestable carcasse !

La voici déjà à demi rompue, habillée comme une viande au croc, par terre ainsi qu’un fruit entamé.

Est-ce que c’est moi ? Cela de cassé,

C’est l’œuvre de la femme, qu’elle le garde pour elle, et pour moi je m’en vais ailleurs.

Déjà elle m’avait détruit le monde et rien pour moi

N’existait qui ne fût pas elle et maintenant elle me détruit moi-même.

Et voici qu’elle me fait le chemin plus court.

Soyez témoin que je ne me plais pas à moi-même !

Vous voyez bien que ce n’est plus possible !

Et que je ne puis me passer d’amour, et à l’instant, et non pas demain, mais toujours, et qu’il me faut la vie même, et la source même,

Et la différence même, et que je ne puis plus,

Je ne puis plus supporter d’être sourd et mort !

Vous voyez bien qu’ici je ne suis bon à rien et que j’ennuie tout le monde

Et que pour tous je suis un scandale et une interrogation.

C’est pourquoi reprenez-moi et cachez-moi, ô père, en votre giron !


Bruit léger et soyeux au dehors, la porte s’est ouverte silencieusement. Entre Ysé vêtue de blanc en état de transe hypnotique. Elle s’avance au travers de la pièce, non point marchant en automate, mais à la manière d’un nuage. Elle passe devant le miroir. On la voit au travers de la moustiquaire. Et elle entre dans la pièce où se trouve l’enfant mort, laissant la porte à demi ouverte. Et on l’entend qui pleure étrangement.
MESA, appelant à demi-voix.

Ysé ! Ysé !

Elle rentre, elle erre sans aucun bruit au travers de la pièce. Elle ouvre tous les tiroirs et passe les mains dedans, ceux de la commode, celui de la table de toilette. Elle ouvre les armoires, la pharmacie, l’armoire à glace. Elle passe les doigts sur les rayons vides, elle se hausse comme pour regarder. Elle sort, la voici en bas, dans l’office, dans la salle à manger, partout, comme quelqu’un qui fouille et qui cherche, la maîtresse de la maison déserte.
Silence.
Et soudain l’on entend un grand cri de femme épouvantablement mélodieux et aigu.
MESA, appelant fortement.

Ysé ! Ysé ! viens ! viens !

Pause. Et on la voit tout à coup toute blanche avec ses longs cheveux épars dans la véranda inondée par la lune.
MESA, pensant.

Telle je t’ai vue jadis, sur le navire !

Elle vient, elle s’accroupit à ses pieds, elle pose son bras nu tout droit au travers de ses genoux. Il lui met légèrement la main sur la tête.
YSÉ

Mesa, je suis Ysé. C’est moi.

MESA

Est-ce toi-même ?

Que de fois je t’ai vue en rêve ! Est-ce que c’est un rêve encore ? Est-ce que tu vas de nouveau cesser ?

YSÉ

Ce n’est pas un rêve ; Mesa, les rêves sont finis. Il n’y a plus que la vérité.

MESA

Ysé, Ysé aux longs cheveux, est-il vrai ?

YSÉ

Tout est devenu vrai.

MESA

Dis, est-ce que tu m’entends à présent ? est-ce que tu sens vivre

Mon souffle au fond de tes entrailles ? est-ce que tu es sous ma parole comme quelqu’un de créé ? Ah, sois ma vie, mon Ysé, et sois mon âme, et ma vie, et sois mon cœur, et dans mes bras le soulèvement de celui qui naît !

Ah, Ysé, c’est trop cruel, il ne faut pas me repousser, car c’est moi qui suis dans ton cœur.

YSÉ

Laisse ta main sur ma tête et alors je vois tout et je comprends tout.

Tu ne sais pas bien qui je suis, mais maintenant je vois clairement qui tu es et ce que tu crois être,

Plein de gloire et de lumière, créature de Dieu ! et je vois que tu m’aimes,

Et que tu m’es accordé, et je suis avec toi dans une tranquillité ineffable.

MESA

Est-ce que tout est fini, Ysé ?

YSÉ

Tout est fini !

MESA

Est-ce qu’il n’y a plus rien à craindre ?

YSÉ

C’en est fait.

MESA

Plus rien, plus rien à attendre ?

YSÉ

Plus rien que l’amour à jamais, plus rien que l’éternité avec toi !

MESA

Je ne puis donc me débarrasser de cette Ysé ? Il ne m’est pas possible

De me défaire de ces deux mains de femme à mes flancs ?

YSÉ

Il ne t’est pas possible. Où tu es, je suis avec toi.

MESA

Pourquoi donc m’avais-tu quitté ?

Pause.

Pourquoi est-ce que tu fais encore celle qui ne répond pas comme dans les rêves ? Je devine que tu souris

Amèrement, visage caché ! Ce n’est plus un rêve !

YSÉ

Cette fois c’est moi qui dors.

MESA

Ah, ne te réveille point !

YSÉ

Me voici détachée comme une huile pure.

MESA

Pourquoi ne veux-tu point me répondre ?

YSÉ

Suis-je si laide ? Pourquoi me repoussais-tu désespérément ?

MESA

Je t’aimais trop, ma vie !

YSÉ

Je ne puis plus vous être enlevée.

MESA

Et voici la « très grande joie » que tu m’annonces ?

YSÉ

Console-moi parce que mon cœur est triste.

MESA

Quelle tristesse as-tu le droit d’avoir, rebelle, ou quelle joie

Qui soit autre que moi ?

YSÉ

Je ne suis pas la joie, mais la douleur.

La voici donc au travers de tes genoux, ô brisé, la proie suprême ! Est-ce qu’elle n’est point trop lourde pour toi ?

Ô ma lumière éclatante ? ô mon mâle sublime ! tu me vois au travers de tes genoux l’aveugle et la désirante !

MESA

Je t’ai vaincue enfin ! et voici toute la proie contre mon cœur, et pas un membre luttant

Qui ne cède à un membre plus fort, et à la volonté de l’oiseau qui monte et de l’aigle vertical !

Je sens le poids qui cède à l’aile et j’emporte donc avec moi ce corps lourd

Qui est ma mère et ma sœur et ma femme et mon origine !

La voici enfin consommée

La victoire de l’homme sur la femme et l’entre-possession

De l’égoïsme et de la jalousie.

Tu dis joie ? Mais voici la joie qui est au-dessus de la joie, comme le feu qui devient la flamme et le désir qui devient la justice, et l’amour qui devient l’acceptation.

Et notre mariage en nous

Comme l’opération d’un astre et comme un être qui se sert de son double cœur !

YSÉ

Laisse-moi dire aussi

Ce que j’ai à dire. Garde ta main

Sur mon front pour que je me souvienne. Ô comme je me sens en grande nuit et peine !

Mais de tout mon poids je suis couchée au travers de ton corps et tu ne peux m’échapper.

Laisse-moi raconter tout. Laisse-moi te parler amèrement.

MESA

Te voici sous ma main, ô tête dorée !

YSÉ

Mesa, je t’annonce que notre enfant est mort.

Elle se met à sangloter tout bas.
MESA

Cela est mieux ainsi.

YSÉ

Tu ne l’as point vu, Mesa.

MESA

Je vais le voir tout à l’heure et il me reconnaîtra.

YSÉ

Ô infinie amertume ! Ô fils de ma honte ! ô mon enfant très cher, ô fils de mon sein, pardonne à ta misérable mère !

Ô Mesa, tu te rappelles bien, avant que je ne susse que j’étais enceinte,

J’avais retrouvé ces pauvres petits vêtements d’enfant,

Les chaussons, le bonnet, la petite camisole de tricot,

Et je riais, et je pleurais et je les mettais contre mon visage,

Et tu te moquais de moi, et tu disais que j’étais comme une vache la bonne bête à qui pour qu’on la traie,

On donne la peau d’un veau et elle se met à la lécher avec ferveur.

Ô Mesa, un enfant, tu ne sais ce que c’est. Ô comme on se sent une femme avec son enfant !

MESA

Paix, Ysé !

YSÉ

Ô Mesa, empêche que je me réveille, je ne veux pas ! empêche

Que je redevienne cette ancienne Ysé orgueilleuse,

La belle Madame Ciz.

MESA

Ce n’est plus l’ancienne Ysé, c’est mon Ysé avec moi pour toujours.

YSÉ

Mais l’ancienne Ysé, tu ne l’aimais point ?

MESA

Tu le sais, ô chair qui es là sous ma main !

Pause.
YSÉ

Je l’ai quitté

Au moment que la jonque partait. Il me croit endormie dans la chambre.

MESA

Ô comme tu m’as trahi !

YSÉ

Paix, Mesa !

MESA

Pourquoi me prends-tu ainsi la main convulsivement ?

YSÉ

Ah !

MESA

Qu’y a-t-il, cœur troublé ?

YSÉ

Ne me quitte point, Mesa !

Ô Dieu !

Est-il possible que je sois sauvée ? Je le vois ! je vois tout !

J’ai fait des choses affreuses !

MESA

Que vois-tu ?

YSÉ

Une paillote misérable, un homme mort

Avec un visage terrible, surmonté d’une énorme touffe de cheveux noirs !

Tordu par le choléra, dans une couverture infecte. Ce n’est plus cet air fade que je haïssais !

Et sans relâche du toit une goutte d’eau

Choit sur la prunelle même de l’œil béant.

Et au dehors une pluie comme je n’en ai jamais vu, un déluge, une forêt aussi sombre que la feuille d’arum,

Chaque rais de pluie aussi gros qu’un tuyau de pipe.

MESA

Que vois-tu encore ?

YSÉ

Ô peine ! ô douleur poignante !

MESA

Que vois-tu ?

YSÉ

Ô mes enfants !

Ô quelle mère j’ai été pour vous ! Je regarde, levant les yeux,

Comme ils regardent pendant que je leur lis tout haut

La chère maman de leurs yeux confiants et tranquilles !

Et je pense que je les ai trompés et abandonnés et assassinés !

Et parfois la nuit m’étant réveillée, je les entendais dormir et leurs deux haleines différentes,

Et je les écoutais, le cœur battant, et je pensais qu’ils étaient mes chers enfants !

Tu sais qu’il n’y eut jamais de si beaux enfants ! Ils ne m’ont jamais fait aucune peine.

Tout le monde nous regardait quand nous sortions,

Moi, la jeune mère triomphante entre mes fils, et ils marchaient de chaque côté de moi

Tout droits en serrant les poings comme de petits soldats.

Je ne comprends pas ! Je ne suis qu’une femme infortunée ! Comment est-ce que tout cela est arrivé ?

MESA

C’est l’amour qui a tout fait. Eh quoi ? N’est-il plus donc plus pour nous la seule chose bonne et vraie et juste et signifiante ?

Est-ce que les mots ont perdu leur sens ? et n’appelons-nous plus

Le bien, ce qui facilite

Notre amour, et mal ce qui lui est opposé ?

Dis, on l’appelle le « triomphe de la nature et de la vie ». Et la mort même ne tranche pas mieux les liens.

Que ne méritait pas entre nous une union si juste et si pure ? Fort pure.

Certes nous n’avons point ménagé

Les autres ; et nous-mêmes, est-ce que nous nous sommes ménagés ?

Me voici, les membres rompus, comme un criminel sur la roue,

Et toi, l’âme outrée, sortie de ton corps comme une épée à demi dégainée !

YSÉ

Ne raille pas ainsi affreusement !

MESA

Le mieux seul est le mieux, Ysé,

Qui est le grand Commandement incorruptible. Mais le mal même

Comporte son bien qu’il ne faut pas laisser perdre. Rappeler les morts à vie,

Nous ne le pouvons faire, mais la nôtre encore est à nous.

Nous pouvons donc tourner honnêtement le visage vers le Vengeur,

En disant : « Nous voici. Payez-vous sur ce que nous avons. » Nous pouvons cela.

Et

Puisque tu es libre maintenant,

Et qu’en nous près d’être détruits la puissance indestructible

De tous les sacrements en un seul grand par le mystère d’un consentement réciproque

Demeure encore, je consens à toi, Ysé ! Voyez, mon Dieu, car ceci est mon corps !

Je consens à toi ! et dans cette seule parole

Tient l’aveu et dans l’embrassement de la pénitence

La Loi, et dans une confirmation suprême

L’établissement pour toujours de notre Ordre.

YSÉ

Je consens à toi, Mesa.

MESA

Tout est consommé, mon âme.

YSÉ

Ne crains donc point.

MESA

Je ne crains point, Ysé.

YSÉ

Même jadis, petit Mesa,

Tu ne pouvais me cacher ce que tu pensais et l’on voyait tout dans tes yeux.

Mais maintenant

Comme on sent par les narines une odeur et comme on touche avec ses doigts,

C’est ainsi, (mais si tu savais comme cela est drôle, comment dire ? et naïf et excellent et saint et direct et incomparable),

C’est ainsi, Mesa, que je vois ton âme

Par le moyen de ma propre âme

Même, toutes les pensées qu’elle produit,

Et par la pulsation même de ma vie ce mouvement par qui tu existes.

MESA

Et est-ce que tu vois de la peur en moi devant la mort ?

YSÉ

N’aie point de honte, petit Mesa ! C’est le plus vivant qui a le plus horreur

De cesser de vivre ! Ô comme les hommes sont durs et fermés, et comme ils ont donc peur de souffrir et de mourir !

Mais la femelle Femme, mère de l’homme,

Ne s’étonne point, familière aux mains taciturnes qui tirent.

Vois-tu ? c’est moi maintenant qui te console et te réconforte.

MESA

Tu dors et j’ai les yeux ouverts.

YSÉ

C’en est fait.

Je vois ton cœur, Mesa, je suis satisfaite.

Voici que tout le passé avec le bien et tout le mal

Et la pénitence entre les deux comme un ciment, n’est plus que comme une base et un commencement et un seul corps

Avec ce qui est, ce qui est à présent pour toujours.

J étais jalouse, Mesa, et je te voyais sombre, et je savais

Que tu me dérobais part de toi-même.

Mais maintenant je vois tout et je suis vue toute, et il n’y a qu’amour en nous,

Nets et nus, faisant l’un de l’autre vie, dans une interpénétration

Inexprimable, dans la volupté de la différence conjugale, l’homme et la femme comme deux grands animaux spirituels,

Vie de tout ce battement réciproque en nous de l’esprit œil,

Cœur de ce cœur sous le cœur en nous qui produit la chair et l’esprit et les cheveux et les bras qui étreignent

Et la vision et le sens, — et la bouche jadis sur ta bouche !

— Ne te raille point de moi, Mesa !

MESA

Je t’entends rire cachée !

YSÉ

Ô Mesa, si tu savais comme cela est terrible pour une femme,

De se regarder dans la glace et de voir que l’on vieillit et ces affreux petits points rouges,

Et de se toucher des doigts, et de songer qu’on n’est plus soi et ce corps autrefois de la jeune fille

Rose et luisante comme un glaïeul et sa figure drue et dure comme une pierre !

Ô la fiancée qui donne sa bouche qui sent la jacinthe blanche et la truffe fraîche !

Mais maintenant je ne vieillirai plus ! maintenant je suis jeune pour toujours !

MESA

C’est toi maintenant qui m’instruis, et j’écoute. Combien de temps maintenant, ô femme, dis-moi, fruit de la vigne,

Avant que je ne te boive nouveau dans le Royaume de Dieu ?

YSÉ

Je ne vois et je n’entends point cela, Mesa. Mais comme chacun produit

Sa vision et son entendement, c’est ainsi qu’avec sa propre vie

Il tire de l’admiration de la seule chose qui Est

Son propre temps. Il ne faut pas essayer de me comprendre.

MESA

Que vois-tu donc et qu’entends-tu ?

YSÉ

Seulement ton cœur.

MESA

Et puis ?

YSÉ

Il ne faut point avoir peur. Notre temps qui bat, le temps ancien qui s’achève,

La machine qui est au-dessous de la maison, et il ne reste que peu de minutes, le temps même

Qui s’en va faire explosion, dispersant cet habitacle de chair. Ne crains point.

MESA

La chair ignoble frémit mais l’esprit demeure inextinguible.

Ainsi le cierge solitaire veille dans la nuit obscure

Et la charge des ténèbres superposées ne suffiront point

À opprimer le feu infime !

Courage, mon âme ! à quoi est-ce que je servais ici-bas ?

Je n’ai point su,

Nous ne savons point, Ysé, nous donner par mesure ! Donnons-nous donc d’un seul coup !

Et déjà je sens en moi

Toutes les vieilles puissances de mon être qui s’ébranlent pour un ordre nouveau.

Et d’une part au delà de la tombe j’entends se former le clairon de l’Exterminateur,

La citation de l’instrument judiciaire dans la solitude incommensurable,

Et d’autre part à la voix de l’airain incorruptible,

Tous les événements de ma vie à la fois devant mes yeux

Se déploient comme les sons d’une trompette fanée !

Ysé se lève et se tient debout devant lui, les yeux fermés, toute blanche dans le rayon de la lune, les bras en croix. Un grand coup de vent lui soulève les cheveux.
YSÉ

Maintenant regarde mon visage car il en est temps encore.

Et regarde-moi debout et étendue comme un grand olivier dans le rayon de la lune terrestre, lumière de la nuit,

Et prends image de ce visage mortel car le temps de notre résolution approche et tu ne me verras plus de cet œil de chair !

Et je t’entends et ne t’entends point, car déjà voici que je n’ai plus d’oreilles ! Ne te tais point, mon bien-aimé, tu es là !

Et donne-moi seulement l’accord, que…

Jaillisse, et m’entende avec mon propre son d’or pour oreilles

Commencer, affluer comme un chant pur et comme une voix véritable à ta voix ton éternelle Ysé mieux que le cuivre et la peau d’âne !

J’ai été sous toi la chair qui plie et comme un cheval entre tes genoux, comme une bête qui n’est pas poussée par la raison,

Comme un cheval qui va où tu lui tournes la tête, comme un cheval emporté, plus vite et plus loin que tu ne le veux !

Vois-la maintenant dépliée, ô Mesa, la femme pleine de beauté déployée dans la beauté plus grande !

Que parles-tu de la trompette perçante ? lève-toi, ô forme brisée, et vois-moi comme une danseuse écoutante,

Dont les petits pieds jubilants sont cueillis par la mesure irrésistible !

Suis-moi, ne tarde plus !

Grand Dieu ! me voici, riante, roulante, déracinée, le dos sur la subsistance même de la lumière comme sur l’aile par-dessous de la vague !

Ô Mesa, voici le partage de minuit ! et me voici, prête à être libérée,

Le signe pour la dernière fois de ces grands cheveux déchaînés dans le vent de la Mort !

MESA

Adieu ! je t’ai vue pour la dernière fois !

Par quelles routes longues, pénibles,

Distants encore que ne cessant de peser

L’un sur l’autre, allons-nous

Mener nos âmes en travail ?

Souviens-toi, souviens-toi du signe !

Et le mien, ce n’est pas de vains cheveux dans la tempête, et le petit mouchoir un moment,

Mais, tous voiles dissipés, moi-même, la forte flamme fulminante, le grand mâle dans la gloire de Dieu,

L’homme dans la splendeur de l’août, l’Esprit vainqueur dans la transfiguration de Midi !

fin