Partage de midi (1949)/Acte III
ACTE TROISIÈME
L’action est dans un port du Sud de la Chine, au moment d’une insurrection.
Maison construite dans l’ancien style « colonial » du temps des « princes-marchands » ; une vaste pièce au premier étage. Elle est tout entourée de larges vérandas. Au dehors d’énormes banyans, à leurs branches pendent des paquets de racines pareilles à de longues chevelures noires.
Traces d’un siège qui vient d’être soutenu, sacs de terre, fenêtres obstruées avec des matelas. Cependant, comme s’il ne valait plus la peine de se défendre, on a débouché plusieurs baies de côtés différents. D’une part on aperçoit les deux bras d’un fleuve couvert de bateaux, et, derrière, entourée de sa muraille crénelée, une immense ville chinoise avec ses portes et ses pagodes. D’autre part, vers le couchant, la rizière et de belles montagnes bleues. De temps en temps on entend des batteries de gongs et des détonations de pétards et d’armes à feu, et par bouffées la musique d’un théâtre au loin avec les cris sauvages des acteurs.
Le soleil se couche. De longs rayons rouges passant à travers le mur de feuilles des banyans traversent la pièce déserte. Au milieu un grand lit de cuivre entouré de sa moustiquaire. Entre deux fenêtres une coiffeuse avec sa psyché, et de l’autre côté une armoire à glace. Affaires de femme : une lampe à esprit, des robes suspendues. Et ça et là des choses d’homme, de gros souliers, une pipe, et sur une table un fusil de guerre avec les culots de cuivre des cartouches tirées épars.
Aïe !
Je t’ai fait mal, mon chéri ?
C’est rien. Ces vieilles pétoires
Ont un recul absurde. J’ai l’épaule démanchée.
Avec cela je suis sale comme un cochon ; je m’en vais prendre un bain tout à l’heure.
Je t’aime.
Et voilà le soleil qui se couche, Ysé.
Cela m’est égal.
Il part.
Vois-tu, c’est fini. On ne nous le ramènera plus.
C’était un brave soleil.
Il n’y a rien à dire. Il nous a fait bon service.
Et puis il n’y en a pas d’autre. C’est triste
De se quitter, et lui, le voilà comme une grande bête jaune
Qui allonge sa tête sur votre épaule et que l’on caresse doucement de la joue. Adieu, mon beau soleil !
Et il est vrai que nous allons mourir, Amari ?
Je suis obligé d’en convenir.
Pas le plus petit moyen d’échapper ?
Aucun. Nous sommes dans une trappe.
Ils nous ont ménagés jusqu’ici. Ils m’aiment dans le fond. Ils ne sont pas méchants.
Mais maintenant que les camarades y ont passé,
C’est notre tour, il n’y a rien à faire.
Mais ils ne nous auront pas vivants ?
N’aie crainte !
Ah !
J’ai encore dans l’oreille ces horribles cris
Quand ils ont forcé le Club hier. Comme cela a pris feu tout à coup ! et cette femme qui a sauté du toit !
Ah ! il était horrible de voir ces corps jaunes
Grouillant tous ensemble comme une galette de vers !
Et l’on dirait qu’ils n’ont point du vrai sang,
Mais comment est-ce que tu dis ? du latex, comme tu m’expliquais pour le caoutchouc,
Le lait de ces affreuses plantes de décombres !
Ô blanche entre les blanches ! C’est drôle, moi je les aime !
Ça vous remplit un bateau comme du blé en vrac, c’est-à-dire que ça coule dedans, quoi ! Pas de vide avec eux !
Mon recrutement marchait fameusement. Mais Adios ! Fini, le coprah ! fini, le caoutchouc ! Fameuse idée que j’ai eue de venir ici !
Tu ne me laisseras pas prendre vivante. — Écoute !
Écoute ! c’est bien ta ! ta ! qu’ils crient ? Mais oui. Ta ! ta ! Tu entends ?
Ça n’est rien ! ce n’est pas la peine de m’enfoncer les ongles dans la peau.
C’est quelque missionnaire que l’on coupe en deux,
Ou quelque bonne dame protestante que l’on est en train de déguster.
Ils ne vont pas venir ici ?
Rien à craindre, je te dis, ils ont été trop bien reçus l’autre jour.
Et puis il y a quelque diablerie, mon ancien boy est venu ce dernier soir,
Je ne sais quel jour du renard ou du cochon.
Et demain, demain il sera trop tard ! Plus personne !
Ftt ! Partis, les Yang koui tze ! envolés !
Tu as bien pris tes mesures ?
Fameuse chose que cette gélatine ! tu as bien vu l’autre jour lorsque ma mine a sauté, j’ose dire que c’était de bel ouvrage.
Ça vous déracinera la cambuse comme un petit volcan !
Hein, c’est beau ? ça vaut mieux que de crever sur une pelle en porcelaine.
Nous ne mourrons pas, nous disparaîtrons dans un coup de tonnerre !
Pêle-mêle, corps et âme,
Avec le fonds de commerce et le mobilier et tout le tremblement, nous péterons par la toiture !
Le chien, les chats, et toi, et moi, et le bâtard avec !
(Elle lui lance un regard terrible.)
Ciel ! quel regard ! Ça m’amuse de vous dire ces petites choses.
Il vous passe alors quelque chose sur le visage
Comme la flamme d’un coup de canon que l’on n’entend pas
Parce que c’est trop loin. Ne vous fâchez pas.
Je sais que tu m’aimes.
Et que j’aime cet enfant aussi ?
Je le sais.
Comme si je l’avais fait. Il n’a plus d’autre père que moi.
Je t’ai prise et je l’ai pris avec, et tu es à moi et il est à moi et voilà la fin de l’histoire.
Quand je t’ai retrouvée encore sur ce bateau, « Ah non, ai-je dit,
Assez de plaisanteries cette fois. Voilà encore qu’elle me revient sous le nez !
Il faut en finir. » Jamais je ne vous ai vue plus jolie.
Tant pis ! tu n’avais pas qu’à être la plus faible.
Oui, oui, malgré tes regards de tigresse, tu sais que je suis le plus fort, comme cela est écrit.
Je ne t’ai point demandé ton avis. Cette fière Ysé !
Avec ses chapeaux, et sa chaise longue, et ses éclats de rire, et ses airs de reine,
On l’a prise tout de même, et la voilà qui suit, bien soumise et bien fidele,
Avec un grand diable d’homme qui marche le premier.
Et le mari, il n’y en a plus, et les enfants, c’est comme des petits chats morts, et le dernier amant,
Comme un fruit que l’on a fini de manger, et l’on s’essuie la bouche, il y reste encore comme un petit goût,
Et les doigts dans le finger bowl où il y a un petit bout de citron.
Tu sais que ce n’est pas vrai ! Tu sais que je ne suis pas si mauvaise ! Tu sais que j’aime mes enfants !
Tu sais que je pensais les avoir ! Tu disais que je pourrais les reprendre !
Ciel ! que de choses j’ai dites que je ne savais pas !
Et me voici avec toi !
Pauvre Ysé ! C’est malheureux d’être une pauvre femme !
Fais-moi du thé.
Rien que la rizière qui verdoie et que la rivière qui flamboie.
Voici la marée de la nuit qui monte.
Qu’est-ce qu’il y a, mon pigeon ?
Ô Amalric, que tu es dur ! Ô Dieu, Dieu ! ô Ciel, que c’est dur !
Ne pleure point, petit enfant.
Voilà l’eau qui va déborder.
Quelle bonne femme d’intérieur tu aurais faite ?
N’est-ce pas, mon chéri ? J’étais faite pour vivre tranquille et bien défendue
Comme toutes les femmes. Tu vois que je suis une bonne femme pour toi.
Cela est vrai, Ysé.
Ah, c’est bien bon de penser que nous allons mourir et que personne ne peut plus entrer et que tout est fermé sur nous !
Il n’y a plus personne pour m’injurier et me faire honte.
Ô tout ce que j’ai fait ! Est-ce moi ou est-ce une autre ?
Mon mari, trompé, quitté, mes enfants, mes pauvres enfants,
Je les laisse, je ne sais pas même où ils sont, et ce misérable homme que j’aimais
Et qui m’aimait, plus que sa vie, à peine quitté, je le trahis, je me livre à toi
Avec son enfant que je portais dans mon sein.
Le fait est que Mesa a dû être surpris.
Il sait tout maintenant. Ô quelle honte ! Ô ces dernières lettres que j’ai reçues avant que le port fût fermé !
Je ne suis qu’une pauvre femme. Qu’est-ce que je sais ! Qu’est-ce que je puis faire ?
Ah, une femme comme moi, il est préférable qu’elle meure et qu’elle ne fasse plus de mal à personne.
Tu n’as mis qu’une tasse ?
Il ne reste plus qu’une pincée de thé. Ce n’est pas bien bon, mon pauvre chéri.
Pour moi, je n’ai plus faim ni soif. Bois, ami !
Et le lait, tu peux prendre tout ce qui reste dans la boîte. L’enfant n’en a plus besoin.
Pour moi, j’ai faim et soif de mourir
Afin de ne plus exister et que personne ne me méprise.
Et de quoi te mépriserait-on ?
Tu es bon, Amalric.
Je sais que je n’ai rien fait de mal. Quand je réfléchis et que tu m’expliques,
Je vois bien que j’ai fait ce qu’il fallait et que les choses ne pouvaient être autrement.
Et pour Mesa, je lui ai rendu service en le quittant, comment a-t-il su où j’étais ?
Mais que veux-tu, Amari, l’on a beau se raisonner, c’est trop !
Il y a des moments où c’est trop, et c’est trop, et c’est trop, et c’est assez, et je n’en puis plus, et je suis trop seule, arrachée, arrachée à ce que j’aime !
Et je suis trop malheureuse, et je suis trop punie, et je prie de mourir, et je suis contente de mourir !
Est-ce que cela est si dur, Ysé ?
Non ce n’est pas dur, mon cœur ! non, ce n’est pas dur, mon cœur !
Non cela n’est pas dur avec toi. Je ne regrette rien, je suis contente.
Oui, cela m’est égal, et ce que j’ai fait,
Je le ferais encore, et je n’ai plus d’enfants, et je n’ai plus d’amis,
Et je suis en horreur à tous, et je vais mourir, et je suis contente
Qu’il n’y ait plus rien, que toi tout seul
Pour moi, et moi toute seule avec toi,
Mon cœur ! Non, mon cœur, ce n’est pas dur !
Et cependant il est terrible d’être morte.
Et, Amalric, est-ce que vraiment il n’y a point de Dieu ?
Pour quoi faire ? S’il y en avait un, je te l’aurais dit.
Il n’y en a donc pas. Et je n’ai rien à me reprocher.
Et ce que j’ai fait, je le ferais encore. C’est la faute à cet homme que j’ai épousé.
Et cependant il y a des moments où, tu sais, c’est comme quand on sent que quelqu’un vous regarde
Sans relâche, et l’on ne peut échapper, et quoi qu’on fasse,
Par exemple si l’on rit ou que tu m’embrasses, il est témoin. Il nous regarde en ce moment.
Et, mon Dieu, est-ce que c’est bien digne de vous ? et qu’il y a besoin avec une femme de quelque chose de si solennel et sérieux ?
Un petit moment encore, et, patience, nous ne serons plus là !
Oui, Amalric, dès que l’on marche, le pied sonne,
Et c’est comme quand on marche dans la nuit et l’on ne voit pas ;
Mais on entend qu’il y a un mur à droite quelque part
Voilà le langage de Mesa. Ce sont des rêveries absurdes.
Que ton Dieu nous regarde, pour lui il ne nous regarde pas.
Je t’ai sauvée de ce Mesa ; toi et moi,
Nous ne sommes pas des créatures de rêves, mais de réalité.
Voilà le soleil qui se couche. Est-ce qu’un homme peut vivre sans le soleil ? C’est comme s’il en était partie.
Il m’a écrit des lettres affreuses ! Mais il est injuste avec moi.
Et pour cet enfant de lui qui est à moi
Que je portais dans mon sein, il est à moi, qu’est-ce que cela fait à un homme ?
Mais je savais que je lui faisais du mal et je l’ai quitté. Oui, je me suis sacrifiée pour lui.
Et moi, il me menait je ne sais où et je veux vivre ! et je t’ai rencontré sur le bateau,
Et je me suis accrochée à toi, et je pensais que tu étais la vie et que tu me sauverais et que je pourrais vivre avec toi
Sainement et honnêtement, sincèrement, raisonnablement.
Et bien ! c’est drôlement la vie, que vous avez trouvée !
C’est aussi bien. Je suis dans la règle. D’un seul coup
Je meurs toute la vie que je t’avais donnée, avec toi !
Mais lui,
Pourquoi est-ce qu’il m’a fait partir, dès qu’il a su que j’étais prise ? est-ce qu’il aurait dû me laisser un moment ?
Je sais que je lui étais à charge.
Il est bien vrai qu’il me fallait partir.
— Et je lui demandais s’il était heureux, et il me regardait de son air de mauvais prêtre.
Est-ce qu’il t’a aimée réellement ?
Comme tu ne m’aimeras jamais. Et je l’aimais
Comme je ne t’aime pas, c’est le devoir qui m’attache à toi, car je suis une femme loyale, et je sais ce que j’ai fait.
Mais avec lui c’était le désespoir et le désir, et un souffle tout à coup, et une espèce de haine, et la chair qui se retire, et force du fond de mes entrailles comme de l’enfant qu’on s’arrache !
Tu m’as vaincue, mais tu ne sais ce que c’est qu’une femme qui n’est point vaincue.
Et ce désert qu’on est, et la soif, et la misère de l’amour, et cela que l’autre soit vivant, et le moment où l’on se regarde dans les yeux, et ce que c’est quand on vous fourre une âme avec la vôtre !
Un an.
Un an cela dura ainsi et je sentais qu’il était captif,
Mais que je ne le possédais pas, et quelque chose en lui d’étranger
Impossible.
Qu’a-t-il donc à me reprocher ? parce qu’il ne s’est pas donné, et moi, je me suis retirée.
Et moi je voulais vivre aussi, et revoir ce soleil de la terre, et revivre, revivre
La vie qui est celle de tous et sortir de cet amour qui est la mort !
Et cela est arrivé : j’accepte tout.
Je t’aime, Ysé.
Oui.
Et maintenant je m’en vais faire ma ronde et tout arranger.
Et voici cette nuit qui est encore à nous.
C’est moi, Ysé. Je suis Mesa.
C’est moi.
… toutes mes lettres depuis un an.
N’as-tu pas reçu toutes mes lettres depuis un an ? Pourquoi ne pas m’avoir répondu,
Rien ! pas un seul mot, pas une seule petite ligne !
Dis, que t’ai-je fait, ma chérie ? pourquoi me faire souffrir ainsi ce que j’ai souffert !
Que t’ai-je fait, ma bien-aimée ? Mais à la fin c’est toi, et cela me suffit ! C’est toi.
Et je ne demande rien, et je ne reproche rien. C’est toi, mon âme ! je te vois, ma bien-aimée ! c’est toi, et cela me suffit. Je t’aime, Ysé !
C’est vrai, j’ai désiré de désir que tu partisses ! j’étais faux et tu l’as deviné,
Et j’ai vu que je ne pouvais me passer de toi, et tu es mon cœur, et mon âme, et le défaut de mon âme,
Et la chair de ma chair, et je ne puis pas être sans Ysé,
Et je ne crois point ce que l’on m’a dit. Ô les choses affreuses que l’on m’a dites ! Ô que j’ai souffert, Ysé ! Eh quoi ! pas un mot de toi, cruelle !
Et je ne crois point ce que l’on m’a dit. Et je te retrouve dans cette maison. Et je sais que tu vas tout m’expliquer.
Pardonne ces dernières lettres affreuses, j’étais fou ! Non, je ne le crois pas, que tu ne m’aimes plus ! Non, Ysé, je ne le crois pas ! Non, non, mon cœur ! Non, mon cœur ! Non, mon cœur !
Parle seulement, mon amour, et tourne-toi vers moi, et dis-moi une parole afin que je l’entende et que je meure de joie,
Parce que je t’avais perdue et voici que je t’ai retrouvée !
Que t’ai-je fait ? pourquoi me traites-tu ainsi ?
Ne répondant pas, comme si je n’existais plus.
Ah moi dans la demeure des morts je reconnaîtrais mon unique ! Ysé, Ysé !
N’entends-tu point le son de ma voix ? que t’ai-je fait, Ysé ?
Qu’as-tu fait ? que t’ai-je fait, cœur de fer ? Parle, qu’as-tu à me reprocher ? Comment ai-je mérité
Cela ? Qu’y a-t-il que je ne t’ai donné ? dis la chose que j’ai réservée !
Mon corps, mon âme.
Mon âme pour en faire ce que tu veux, mon âme comme si elle était à moi, et tu l’as prise,
Comme si tu savais ce que c’est.:
Et si je t’ai fait partir, tu sais bien qu’il le fallait.
Et toi-même, tu le disais, puisque Ciz était absent, et nous aurions tout arrangé.
Et il ne s’agissait que de quelques mois et je te rejoignais ensuite.
Ô ces mois où je ne savais où tu étais, pas un mot, pas un mot de toi, cruelle !
Mais maintenant je t’apprends que Ciz est mort et je puis te prendre pour ma femme.
Et nous pouvons nous aimer sans secret et sans remords.
Eh quoi ! tu ne m’entends plus ? Est-il vrai, Ysé ? Tu ne m’aimes plus, Ysé ? J’ai reçu une lettre affreuse !
Non, Ysé, je ne le crois pas ! Non, mon cœur, je ne le crois pas ! Non, mon âme, je ne le crois pas ! Non, non, n’est-ce pas ?
Ah, et puis cela ne fait rien, et j’ai tout oublié, et je ne veux rien savoir !
Mais tu es ici et tu es ma bien-aimée, et viens seulement, et je saurai bien te reprendre, et qui est-ce qui t’arrachera de mon cœur ?
Lève-toi et je te sauverai, je sauverai Ysé de la mort, car tu vois que je suis venu jusqu’à toi.
Ne me crois-tu pas ? je suis un vieux Chinois, je connais les choses secrètes.
Et j’ai un signe sur moi que tous respectent. Viens çà, prends ton enfant,
Entends-tu ? Est-ce peu de chose que la vie ? Viens. C’est la vie que je t’apporte.
Viens, je te sauverai. Et si tu ne veux plus de moi, laisse
Moi du moins te ramener à tes enfants.
Ainsi, cela est vrai ! ainsi, ainsi cela est vrai !
Ainsi, ainsi, cet homme,
Tu l’aimes, et moi, tu ne m’aimes plus, mais tu me hais ! Tu l’aimes et couches avec lui,
Et la mort, la mort avec lui,
Tu la préfères, plutôt que la vie avec moi.
Et tu m’aimais cependant ! Et quinze jours avant quand tu es partie sur le bateau,
Je voulais te baiser la joue, et c’est toi qui toute en larmes de force
Me pris la bouche avec la tienne. Quinze jours, quinze jours seulement !
Chienne ! dis-moi, qu’as-tu pensé quand pour la première fois
Tu t’es livrée, l’ayant résolu, à ce chien errant,
Avec ce fruit d’un autre en ton sein, et que le premier éveil de la vie de mon enfant
Se mêlait au soubresaut de la mère, toute piquée du délice d’un double adultère ?
Mon âme que je t’ai donnée, ma vie que je t’ai communiquée,
Tu l’as prostituée à un autre, et que pensais-tu pendant ces jours lourds que mon enfant mûrissait,
Et que tu l’apportais à cet homme, et que tu dormais augmentante entre ses bras, toute emplie des membres de mon fils ?
Je t’en prie ! Je sens une petite chose qui tremble !
Ne me fais pas commettre un grand crime ! Tu ne sais pas comme toi et moi
Nous sommes près de la damnation en ce moment. Rien qu’une bien petite chose à faire.
La même.
Dis, Ysé, ce n’est plus le grand soleil de midi. Tu te rappelles notre Océan ?
Mais la lampe sépulcrale colore ta joue, et l’oreille, et le coin de votre tempe,
Et se reflète dans vos yeux, vos yeux dans le miroir.
Ce sont les mêmes cheveux, ah, j’en reconnais l’odeur,
Lorsque j’étais enfoncé en toi jusqu’aux narines ainsi que dans un trou profond.
Les mêmes cheveux, mais de grosses veines d’argent se mêlent à l’or.
La petite lampe est éteinte. Et il est éteint en même temps,
Ce dernier soleil de notre amour, ce grand soleil de midi et d’août
Dans lequel nous nous disions adieu dans la lumière dévorante, nous séparant, faisant de l’un à l’autre désespérément
Un signe au travers de la distance élargie.
Adieu, Ysé, tu ne m’as point connu ! Ce grand trésor que je porte en moi,
Tu n’as point pu le déraciner,
Le prendre, je n’ai pas su le donner. Ce n’est pas ma faute.
Ou si ! c’est notre faute et notre châtiment. Il fallait tout donner,
Et c’est cela que tu n’as pas pardonné.
Et cependant je ne t’ai point aimée pour rire ! Ô Ysé, si tu savais comme je te portais sérieusement dans mon cœur,
Ô ma bien-aimée, comme il faisait bon pour vous dans mon cœur !
Ah, si j’avais été là, je vous aurais défendue et personne ne vous aurait arrachée de mon cœur, ma vie !
Et il faut endurer cela ! Elle ne répond pas ! Elle est là, ô dieux, elle est ici !
Elle est là et elle n’y est point. La même, nullement la même.
Telle une nuit je t’ai vue t’avancer vers moi de ce pas fier et léger avec un sourire plein de mystère.
Disant : « C’est un grand mystère. Mesa, je t’annonce que notre enfant est né. »
Et moi je pleurais, et je riais, et je pensais seulement : C’est toi !
« Pourquoi ne pas m’avoir écrit, cruelle ! »
Mais toi, comme quelqu’un qui sait, faisant de la bouche : Silence !
Tu ne répondais que par un sourire et je te regardais sourire, ô mon bien !
Et maintenant voici l’horreur !
Mais tu n’as pas le droit ! tu n’as pas le droit ! tu n’es pas seule !
Ce n’est pas vrai que tu m’as oublié ! ce n’est pas vrai que tu ne m’aimes plus ! ô ma bien-aimée, ce n’est pas vrai que tu me hais !
Il n’y a pas moyen, Ysé ! Ce que je t’ai donné, est-ce que je puis le reprendre ? Est-ce que tu ne m’emportes pas où tu es ? Est-ce que tu as le droit
De n’être pas à moi ? Qu’y a-t-il en toi que tu ne m’aies
Donné, et que je n’aie eu, et mangé, et aspiré, et qui ne me nourrisse de feu, et de larmes, et de désespoir !
Réponds ! vois comme je souffre ! et tourne ton visage vers moi, ma beauté, et dis-moi que cela n’est pas vrai !
Ysé, qu’as-tu fait de notre enfant ?
Est-ce qu’il est mort ?
Ysé, tu ne le laisseras point mourir. Donne-moi mon enfant afin que je le sauve.
Est-ce qu’il est mort ? Est-ce que tu l’as tué ?
S’il est ici je saurai bien le trouver.
Qui est là ?
C’est moi.
Mesa, je ne suis nullement heureux de vous revoir.
Je viens reprendre cette femme qui est à moi et cet enfant qui est le mien.
Je ne vous rendrai ni l’un ni l’autre.
Je les reprendrai malgré vous.
Et malgré elle ? Que dis-tu, Ysé ?
Que préfères-tu, dis-le ?
Ou de t’en aller avec celui-ci et de vivre ?
Toi et l’enfant, et dans ce cas étends la main.
Ou de mourir avec moi ?
C’en est trop !
Assassin !
C’est bien ce que je pensais. Je lui ai démanché l’épaule droite.
Mais de son côté je crois bien qu’il s’est démoli une jambe. Quel maladroit !
Amalric, cela est affreux. Ne le laisse pas ainsi par terre.
Comment est-il venu jusqu’ici ?
Il a dit
Qu’il avait une passe avec lui.
Nous sommes sauves, Ysé.
Sauvés.
Comme tu dis cela sans joie.
Et mon mari est mort. Nous pourrons nous épouser, Amalric.
On ne peut mieux. Voici une soirée excellente.
Quel couple modèle nous allons faire !
Est-ce qu’il n’y a pas moyen de l’emporter avec nous ?
Impossible.
Nous ne pouvons l’abandonner aux Chinois.
Il sautera à notre place. La machinette est montée. Il n’y a qu’à la laisser marcher.
Fouille donc encore les poches, inutile de laisser rien aux morts.
Ysé, c’est un peu dégoûtant.
Pourquoi ? Va. Fais.
Ceci est mon testament.
Partons.
Prépare-toi. J’ai vu ce bateau arriver.
Je vais faire signe à mon boy. Tout ira bien. Prends l’enfant.
Eh bien, tu n’as pas pris l’enfant ?
Il est mort.
Partons.
Me voici dans ma chapelle ardente !
Et de toutes parts, à droite, à gauche, je vois la forêt des flambeaux qui m’entoure !
Non point de cires allumées, mais de puissants astres, pareils à de grandes vierges flamboyantes
Devant la face de Dieu, telles que dans les saintes peintures on voit Marie qui se récuse !
Et moi, l’homme, l’Intelligent,
Me voici couché sur la Terre, prêt à mourir, comme sur un catafalque solennel,
Au plus profond de l’univers et dans le milieu même de cette bulle d’étoiles et de l’essaim et du culte.
Je vois l’immense clergé de la Nuit avec ses Évêques et ses Patriarches.
Et j’ai au-dessus de moi le Pôle et à mes côtés la tranche, et l’Équateur des animaux fourmillants de l’étendue,
Cela que l’on appelle Voie lactée, pareil à une forte ceinture !
Salut, mes sœurs ! aucune de vous, brillantes !
Ne supporte l’esprit, mais seule au centre de tout, la Terre
A germé son homme, et vous, comme un million de blanches brebis,
Vous tournez la tête vers elle qui est comme le Pasteur et comme le Messie des mondes !
Salut, étoiles ! Me voici seul ! Aucun prêtre entouré de la pieuse communauté
Ne viendra m’apporter le Viatique.
Mais déjà les portes du Ciel
Se rompent et l’armée de tous les Saints, portant des flambeaux dans leurs mains,
S’avancent à ma rencontre, entourant l’Agneau terrible !
Pourquoi ?
Pourquoi cette femme ? pourquoi la femme tout d’un coup sur ce bateau ?
Qu’est-ce qu’elle s’en vient faire avec nous ? est-ce que nous avions besoin d’elle ? Vous seul !
Vous seul en moi tout d’un coup à la naissance de la Vie,
Vous avez été en moi la victoire et la visitation et le nombre et l’étonnement et la puissance et la merveille et le son !
Et cette autre, est-ce que nous croyions en elle ? et que le bonheur est entre ses bras ?
Et un jour j’avais inventé d’être à vous et de me donner,
Et cela était pauvre. Mais ce que je pouvais,
Je l’ai fait, je me suis donné,
Et vous ne m’avez point accepté, et c’est l’autre qui nous a pris.
Et dans un petit moment je vais Vous voir et j’en ai effroi
Et peur dans l’Os de mes os !
Et vous m’interrogerez. Et moi aussi je Vous interrogerai !
Est-ce que je ne suis pas un homme ? Pourquoi est-ce que vous faites le Dieu avec moi ?
Non, non, mon Dieu ! Allez, je ne vous demande rien ! Vous êtes là et c’est assez. Taisez-vous seulement,
Mon Dieu, afin que votre créature entende ! Qui a goûté à votre silence,
Il n’a pas besoin d’explication.
Parce que je vous ai aimé
Comme on aime l’or beau à voir ou un fruit, mais alors il faut se jeter dessus !
La gloire refuse les curieux, l’amour refuse les holocaustes mouillés. Mon Dieu, j’ai exécration de mon orgueil !
Sans doute que je ne vous aimais pas comme il faut, mais pour l’augmentation de ma science et de mon plaisir.
Et je me suis trouvé devant Vous comme quelqu’un qui s’aperçoit qu’il est seul.
Eh bien ! j’ai refait connaissance avec mon néant, j’ai regoûté à la matière dont je suis fait.
J’ai péché fortement.
Et maintenant, sauvez-moi, mon Dieu, parce que c’est assez !
C’est vous de nouveau, c’est moi ! Et vous êtes mon Dieu, et je sais que vous savez tout.
Et je baise votre main paternelle, et me voici entre vos mains comme une pauvre chose sanglante et broyée !
Comme la canne sous le cylindre, comme le marc sous le madrier.
Et parce que j’étais un égoïste, c’est ainsi que vous me punissez
Par l’amour épouvantable d’un autre !
Ah ! je sais maintenant
Ce que c’est que l’amour ! et je sais ce que vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur,
Si vous avez aimé chacun de nous
Terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !
Mais je l’aimais, ô mon Dieu, et elle ma fait cela ! Je l’aimais, et je n’ai point peur de vous,
Et au-dessus de l’amour
Il n’y a rien, et pas vous-même ! et vous avez vu de quelle soif, ô Dieu, et grincement des dents,
Et sécheresse, et horreur et extraction,
Je m’étais saisi d’elle ! Et elle m’a fait cela !
Ah, vous vous y connaissez, vous savez, vous,
Ce que c’est que l’amour trahi ! Ah, je n’ai point peur de Vous !
Mon crime est grand et mon amour est plus grand et Votre mort seule, ô mon Père,
La mort que vous m’accordez, la mort seule est à la mesure de tous deux !
Mourons donc et sortons de ce corps misérable !
Sortons, mon âme, et d’un seul coup éclatons cette détestable carcasse !
La voici déjà à demi rompue, habillée comme une viande au croc, par terre ainsi qu’un fruit entamé.
Est-ce que c’est moi ? Cela de cassé,
C’est l’œuvre de la femme, qu’elle le garde pour elle, et pour moi je m’en vais ailleurs.
Déjà elle m’avait détruit le monde et rien pour moi
N’existait qui ne fût pas elle et maintenant elle me détruit moi-même.
Et voici qu’elle me fait le chemin plus court.
Soyez témoin que je ne me plais pas à moi-même !
Vous voyez bien que ce n’est plus possible !
Et que je ne puis me passer d’amour, et à l’instant, et non pas demain, mais toujours, et qu’il me faut la vie même, et la source même,
Et la différence même, et que je ne puis plus,
Je ne puis plus supporter d’être sourd et mort !
Vous voyez bien qu’ici je ne suis bon à rien et que j’ennuie tout le monde
Et que pour tous je suis un scandale et une interrogation.
C’est pourquoi reprenez-moi et cachez-moi, ô père, en votre giron !
Ysé ! Ysé !
Ysé ! Ysé ! viens ! viens !
Telle je t’ai vue jadis, sur le navire !
Mesa, je suis Ysé. C’est moi.
Est-ce toi-même ?
Que de fois je t’ai vue en rêve ! Est-ce que c’est un rêve encore ? Est-ce que tu vas de nouveau cesser ?
Ce n’est pas un rêve ; Mesa, les rêves sont finis. Il n’y a plus que la vérité.
Ysé, Ysé aux longs cheveux, est-il vrai ?
Tout est devenu vrai.
Dis, est-ce que tu m’entends à présent ? est-ce que tu sens vivre
Mon souffle au fond de tes entrailles ? est-ce que tu es sous ma parole comme quelqu’un de créé ? Ah, sois ma vie, mon Ysé, et sois mon âme, et ma vie, et sois mon cœur, et dans mes bras le soulèvement de celui qui naît !
Ah, Ysé, c’est trop cruel, il ne faut pas me repousser, car c’est moi qui suis dans ton cœur.
Laisse ta main sur ma tête et alors je vois tout et je comprends tout.
Tu ne sais pas bien qui je suis, mais maintenant je vois clairement qui tu es et ce que tu crois être,
Plein de gloire et de lumière, créature de Dieu ! et je vois que tu m’aimes,
Et que tu m’es accordé, et je suis avec toi dans une tranquillité ineffable.
Est-ce que tout est fini, Ysé ?
Tout est fini !
Est-ce qu’il n’y a plus rien à craindre ?
C’en est fait.
Plus rien, plus rien à attendre ?
Plus rien que l’amour à jamais, plus rien que l’éternité avec toi !
Je ne puis donc me débarrasser de cette Ysé ? Il ne m’est pas possible
De me défaire de ces deux mains de femme à mes flancs ?
Il ne t’est pas possible. Où tu es, je suis avec toi.
Pourquoi donc m’avais-tu quitté ?
Pourquoi est-ce que tu fais encore celle qui ne répond pas comme dans les rêves ? Je devine que tu souris
Amèrement, visage caché ! Ce n’est plus un rêve !
Cette fois c’est moi qui dors.
Ah, ne te réveille point !
Me voici détachée comme une huile pure.
Pourquoi ne veux-tu point me répondre ?
Suis-je si laide ? Pourquoi me repoussais-tu désespérément ?
Je t’aimais trop, ma vie !
Je ne puis plus vous être enlevée.
Et voici la « très grande joie » que tu m’annonces ?
Console-moi parce que mon cœur est triste.
Quelle tristesse as-tu le droit d’avoir, rebelle, ou quelle joie
Qui soit autre que moi ?
Je ne suis pas la joie, mais la douleur.
La voici donc au travers de tes genoux, ô brisé, la proie suprême ! Est-ce qu’elle n’est point trop lourde pour toi ?
Ô ma lumière éclatante ? ô mon mâle sublime ! tu me vois au travers de tes genoux l’aveugle et la désirante !
Je t’ai vaincue enfin ! et voici toute la proie contre mon cœur, et pas un membre luttant
Qui ne cède à un membre plus fort, et à la volonté de l’oiseau qui monte et de l’aigle vertical !
Je sens le poids qui cède à l’aile et j’emporte donc avec moi ce corps lourd
Qui est ma mère et ma sœur et ma femme et mon origine !
La voici enfin consommée
La victoire de l’homme sur la femme et l’entre-possession
De l’égoïsme et de la jalousie.
Tu dis joie ? Mais voici la joie qui est au-dessus de la joie, comme le feu qui devient la flamme et le désir qui devient la justice, et l’amour qui devient l’acceptation.
Et notre mariage en nous
Comme l’opération d’un astre et comme un être qui se sert de son double cœur !
Laisse-moi dire aussi
Ce que j’ai à dire. Garde ta main
Sur mon front pour que je me souvienne. Ô comme je me sens en grande nuit et peine !
Mais de tout mon poids je suis couchée au travers de ton corps et tu ne peux m’échapper.
Laisse-moi raconter tout. Laisse-moi te parler amèrement.
Te voici sous ma main, ô tête dorée !
Mesa, je t’annonce que notre enfant est mort.
Cela est mieux ainsi.
Tu ne l’as point vu, Mesa.
Je vais le voir tout à l’heure et il me reconnaîtra.
Ô infinie amertume ! Ô fils de ma honte ! ô mon enfant très cher, ô fils de mon sein, pardonne à ta misérable mère !
Ô Mesa, tu te rappelles bien, avant que je ne susse que j’étais enceinte,
J’avais retrouvé ces pauvres petits vêtements d’enfant,
Les chaussons, le bonnet, la petite camisole de tricot,
Et je riais, et je pleurais et je les mettais contre mon visage,
Et tu te moquais de moi, et tu disais que j’étais comme une vache la bonne bête à qui pour qu’on la traie,
On donne la peau d’un veau et elle se met à la lécher avec ferveur.
Ô Mesa, un enfant, tu ne sais ce que c’est. Ô comme on se sent une femme avec son enfant !
Paix, Ysé !
Ô Mesa, empêche que je me réveille, je ne veux pas ! empêche
Que je redevienne cette ancienne Ysé orgueilleuse,
La belle Madame Ciz.
Ce n’est plus l’ancienne Ysé, c’est mon Ysé avec moi pour toujours.
Mais l’ancienne Ysé, tu ne l’aimais point ?
Tu le sais, ô chair qui es là sous ma main !
Je l’ai quitté
Au moment que la jonque partait. Il me croit endormie dans la chambre.
Ô comme tu m’as trahi !
Paix, Mesa !
Pourquoi me prends-tu ainsi la main convulsivement ?
Ah !
Qu’y a-t-il, cœur troublé ?
Ne me quitte point, Mesa !
Ô Dieu !
Est-il possible que je sois sauvée ? Je le vois ! je vois tout !
J’ai fait des choses affreuses !
Que vois-tu ?
Une paillote misérable, un homme mort
Avec un visage terrible, surmonté d’une énorme touffe de cheveux noirs !
Tordu par le choléra, dans une couverture infecte. Ce n’est plus cet air fade que je haïssais !
Et sans relâche du toit une goutte d’eau
Choit sur la prunelle même de l’œil béant.
Et au dehors une pluie comme je n’en ai jamais vu, un déluge, une forêt aussi sombre que la feuille d’arum,
Chaque rais de pluie aussi gros qu’un tuyau de pipe.
Que vois-tu encore ?
Ô peine ! ô douleur poignante !
Que vois-tu ?
Ô mes enfants !
Ô quelle mère j’ai été pour vous ! Je regarde, levant les yeux,
Comme ils regardent pendant que je leur lis tout haut
La chère maman de leurs yeux confiants et tranquilles !
Et je pense que je les ai trompés et abandonnés et assassinés !
Et parfois la nuit m’étant réveillée, je les entendais dormir et leurs deux haleines différentes,
Et je les écoutais, le cœur battant, et je pensais qu’ils étaient mes chers enfants !
Tu sais qu’il n’y eut jamais de si beaux enfants ! Ils ne m’ont jamais fait aucune peine.
Tout le monde nous regardait quand nous sortions,
Moi, la jeune mère triomphante entre mes fils, et ils marchaient de chaque côté de moi
Tout droits en serrant les poings comme de petits soldats.
Je ne comprends pas ! Je ne suis qu’une femme infortunée ! Comment est-ce que tout cela est arrivé ?
C’est l’amour qui a tout fait. Eh quoi ? N’est-il plus donc plus pour nous la seule chose bonne et vraie et juste et signifiante ?
Est-ce que les mots ont perdu leur sens ? et n’appelons-nous plus
Le bien, ce qui facilite
Notre amour, et mal ce qui lui est opposé ?
Dis, on l’appelle le « triomphe de la nature et de la vie ». Et la mort même ne tranche pas mieux les liens.
Que ne méritait pas entre nous une union si juste et si pure ? Fort pure.
Certes nous n’avons point ménagé
Les autres ; et nous-mêmes, est-ce que nous nous sommes ménagés ?
Me voici, les membres rompus, comme un criminel sur la roue,
Et toi, l’âme outrée, sortie de ton corps comme une épée à demi dégainée !
Ne raille pas ainsi affreusement !
Le mieux seul est le mieux, Ysé,
Qui est le grand Commandement incorruptible. Mais le mal même
Comporte son bien qu’il ne faut pas laisser perdre. Rappeler les morts à vie,
Nous ne le pouvons faire, mais la nôtre encore est à nous.
Nous pouvons donc tourner honnêtement le visage vers le Vengeur,
En disant : « Nous voici. Payez-vous sur ce que nous avons. » Nous pouvons cela.
Et
Puisque tu es libre maintenant,
Et qu’en nous près d’être détruits la puissance indestructible
De tous les sacrements en un seul grand par le mystère d’un consentement réciproque
Demeure encore, je consens à toi, Ysé ! Voyez, mon Dieu, car ceci est mon corps !
Je consens à toi ! et dans cette seule parole
Tient l’aveu et dans l’embrassement de la pénitence
La Loi, et dans une confirmation suprême
L’établissement pour toujours de notre Ordre.
Je consens à toi, Mesa.
Tout est consommé, mon âme.
Ne crains donc point.
Je ne crains point, Ysé.
Même jadis, petit Mesa,
Tu ne pouvais me cacher ce que tu pensais et l’on voyait tout dans tes yeux.
Mais maintenant
Comme on sent par les narines une odeur et comme on touche avec ses doigts,
C’est ainsi, (mais si tu savais comme cela est drôle, comment dire ? et naïf et excellent et saint et direct et incomparable),
C’est ainsi, Mesa, que je vois ton âme
Par le moyen de ma propre âme
Même, toutes les pensées qu’elle produit,
Et par la pulsation même de ma vie ce mouvement par qui tu existes.
Et est-ce que tu vois de la peur en moi devant la mort ?
N’aie point de honte, petit Mesa ! C’est le plus vivant qui a le plus horreur
De cesser de vivre ! Ô comme les hommes sont durs et fermés, et comme ils ont donc peur de souffrir et de mourir !
Mais la femelle Femme, mère de l’homme,
Ne s’étonne point, familière aux mains taciturnes qui tirent.
Vois-tu ? c’est moi maintenant qui te console et te réconforte.
Tu dors et j’ai les yeux ouverts.
C’en est fait.
Je vois ton cœur, Mesa, je suis satisfaite.
Voici que tout le passé avec le bien et tout le mal
Et la pénitence entre les deux comme un ciment, n’est plus que comme une base et un commencement et un seul corps
Avec ce qui est, ce qui est à présent pour toujours.
J étais jalouse, Mesa, et je te voyais sombre, et je savais
Que tu me dérobais part de toi-même.
Mais maintenant je vois tout et je suis vue toute, et il n’y a qu’amour en nous,
Nets et nus, faisant l’un de l’autre vie, dans une interpénétration
Inexprimable, dans la volupté de la différence conjugale, l’homme et la femme comme deux grands animaux spirituels,
Vie de tout ce battement réciproque en nous de l’esprit œil,
Cœur de ce cœur sous le cœur en nous qui produit la chair et l’esprit et les cheveux et les bras qui étreignent
Et la vision et le sens, — et la bouche jadis sur ta bouche !
— Ne te raille point de moi, Mesa !
Je t’entends rire cachée !
Ô Mesa, si tu savais comme cela est terrible pour une femme,
De se regarder dans la glace et de voir que l’on vieillit et ces affreux petits points rouges,
Et de se toucher des doigts, et de songer qu’on n’est plus soi et ce corps autrefois de la jeune fille
Rose et luisante comme un glaïeul et sa figure drue et dure comme une pierre !
Ô la fiancée qui donne sa bouche qui sent la jacinthe blanche et la truffe fraîche !
Mais maintenant je ne vieillirai plus ! maintenant je suis jeune pour toujours !
C’est toi maintenant qui m’instruis, et j’écoute. Combien de temps maintenant, ô femme, dis-moi, fruit de la vigne,
Avant que je ne te boive nouveau dans le Royaume de Dieu ?
Je ne vois et je n’entends point cela, Mesa. Mais comme chacun produit
Sa vision et son entendement, c’est ainsi qu’avec sa propre vie
Il tire de l’admiration de la seule chose qui Est
Son propre temps. Il ne faut pas essayer de me comprendre.
Que vois-tu donc et qu’entends-tu ?
Seulement ton cœur.
Et puis ?
Il ne faut point avoir peur. Notre temps qui bat, le temps ancien qui s’achève,
La machine qui est au-dessous de la maison, et il ne reste que peu de minutes, le temps même
Qui s’en va faire explosion, dispersant cet habitacle de chair. Ne crains point.
La chair ignoble frémit mais l’esprit demeure inextinguible.
Ainsi le cierge solitaire veille dans la nuit obscure
Et la charge des ténèbres superposées ne suffiront point
À opprimer le feu infime !
Courage, mon âme ! à quoi est-ce que je servais ici-bas ?
Je n’ai point su,
Nous ne savons point, Ysé, nous donner par mesure ! Donnons-nous donc d’un seul coup !
Et déjà je sens en moi
Toutes les vieilles puissances de mon être qui s’ébranlent pour un ordre nouveau.
Et d’une part au delà de la tombe j’entends se former le clairon de l’Exterminateur,
La citation de l’instrument judiciaire dans la solitude incommensurable,
Et d’autre part à la voix de l’airain incorruptible,
Tous les événements de ma vie à la fois devant mes yeux
Se déploient comme les sons d’une trompette fanée !
Maintenant regarde mon visage car il en est temps encore.
Et regarde-moi debout et étendue comme un grand olivier dans le rayon de la lune terrestre, lumière de la nuit,
Et prends image de ce visage mortel car le temps de notre résolution approche et tu ne me verras plus de cet œil de chair !
Et je t’entends et ne t’entends point, car déjà voici que je n’ai plus d’oreilles ! Ne te tais point, mon bien-aimé, tu es là !
Et donne-moi seulement l’accord, que…
Jaillisse, et m’entende avec mon propre son d’or pour oreilles
Commencer, affluer comme un chant pur et comme une voix véritable à ta voix ton éternelle Ysé mieux que le cuivre et la peau d’âne !
J’ai été sous toi la chair qui plie et comme un cheval entre tes genoux, comme une bête qui n’est pas poussée par la raison,
Comme un cheval qui va où tu lui tournes la tête, comme un cheval emporté, plus vite et plus loin que tu ne le veux !
Vois-la maintenant dépliée, ô Mesa, la femme pleine de beauté déployée dans la beauté plus grande !
Que parles-tu de la trompette perçante ? lève-toi, ô forme brisée, et vois-moi comme une danseuse écoutante,
Dont les petits pieds jubilants sont cueillis par la mesure irrésistible !
Suis-moi, ne tarde plus !
Grand Dieu ! me voici, riante, roulante, déracinée, le dos sur la subsistance même de la lumière comme sur l’aile par-dessous de la vague !
Ô Mesa, voici le partage de minuit ! et me voici, prête à être libérée,
Le signe pour la dernière fois de ces grands cheveux déchaînés dans le vent de la Mort !
Adieu ! je t’ai vue pour la dernière fois !
Par quelles routes longues, pénibles,
Distants encore que ne cessant de peser
L’un sur l’autre, allons-nous
Mener nos âmes en travail ?
Souviens-toi, souviens-toi du signe !
Et le mien, ce n’est pas de vains cheveux dans la tempête, et le petit mouchoir un moment,
Mais, tous voiles dissipés, moi-même, la forte flamme fulminante, le grand mâle dans la gloire de Dieu,
L’homme dans la splendeur de l’août, l’Esprit vainqueur dans la transfiguration de Midi !