Partage de midi (1949)/Préface
PRÉFACE
Rien de plus banal en apparence que le double thème sur lequel est édifié ce drame, aujourd’hui après tant de saisons livré à la publicité. Le premier, celui de l’adultère : le mari, la femme et l’amant. Le second, celui de la lutte entre la vocation religieuse et l’appel de la chair. Rien de plus banal, mais aussi rien de plus antique, et j’oserai presque dire, dans un certain sens rien de plus sacré, puisque l’idée de cette bataille entre la Loi et, sous les formes les plus diverses et les plus inattendues, la Grâce, entre Dieu et l’homme, entre l’homme et la femme, court sous les récits de l’Ancien Testament les plus riches de signification.
La chair, selon que nous en avons reçu avertissement, désire contre l’esprit, et l’esprit désire contre la chair. Le premier aspect de ce conflit a fait l’objet de toutes sortes de poèmes, romans et drames. Mais, d’autre part, est-il sûr que la cause de l’esprit qui désire contre la chair ait jamais été plaidée dans toute son atroce intensité, et, si je puis dire, jusqu’à épuisement du dossier ?
Un homme, peu préparé par son éducation et son tempérament naturel, a reçu, bien malgré lui, l’appel de Dieu, un appel irrécusable. Après une longue résistance qui l’a mené jusqu’au bout du monde, il s’est décidé à y répondre. Menant en laisse sa volonté frémissante, il s’est présenté à l’autel, et c’est de Dieu même qu’il a reçu réponse. Nette. Un refus pur et simple, un non péremptoire et de nulle explication accompagné. Le voici éliminé, sans que la conscience en lui de cet appel inexorable ait cessé. De nouveau pour lui la solitude, l’exil. Actuellement la mer, et, pendant de longs jours, entre le ciel et l’eau une certaine position hors de tout. Il est midi.
Et comment se serait-il fait que sur ce bateau une femme à la fin ne l’attendît pas ? « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu », dit le Commandement primordial, inscrit non seulement sur la pierre, mais dans le cœur de l’homme, et de certains hommes, qu’y faire ? en traits de feu, « de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Il n’est plus question de Dieu pour le moment, mais voici en face de moi, maintenue et sans que je puisse m’y soustraire, cette image de Dieu qui a levé les yeux sur moi. Le moment est venu, en ce milieu de la vie, de la proposition centrale qui ne saurait plus être éludée.
La grâce et la nature ordonnent également qu’entre les créatures de Dieu il y ait un lien de charité. Non seulement un lien général, mais un aménagement particulier, de sorte par exemple que la clef de l’une ne soit que dans le cœur de tel autre. C’est ainsi que dans le règne matériel nous voyons tel animal avoir besoin pour se nourrir exclusivement de la chair de tel autre animal. Et de même telle femme de tel homme et telle âme de telle âme. La fin suprême bien entendu ne pouvant être autre que Dieu.
Oui, mais si le chemin de Dieu se trouve barré par un obstacle irréductible, dans l’espèce ce sacrement qui est le mariage ?
Les deux amants ont passé outre. Les voici imprudemment qui se demandent l’un à l’autre cet élément, cet aliment intérieur que l’on appelle le feu, et que la créature n’usurpe à son usage que pour sa propre destruction. Au lieu de les illuminer, il les brûle. Au lieu de les consommer, il les consume. Au lieu de s’apporter l’un à l’autre le salut, ils s’apportent l’un à l’autre la damnation.
Tels, au second acte de ce drame, Mesa Ysé dans le cimetière de Hong-Kong. Il est dangereux de demander Dieu a une créature. Le prophète dit : Je ferai sortir du milieu de toi un feu qui te dévorera. Dans le mariage il y a deux êtres qui consentent l’un à l’autre, dans l’adultère il y a ces deux êtres qui se sont condamnés l’un à l’autre.
Et alors c’est le Troisième Acte.
Le temps n’a pas été long à venir que les deux amants se constatent l’un à l’autre irréductibles, sans que l’interdiction pour autant ait fait cesser entre eux le désir. À la mesure de l’exigence réciproque ni l’un n’est capable d’apporter, ni l’autre d’appartenir. La situation est désespérée. Il n’y a plus pour Ysé qu’à essayer de s’y soustraire, à tout prix ! n’importe comment ! avec le fruit qu’elle a conçu ! La femme après tout est quelqu’un sur qui pèse l’exigence pratique.
Mais elle est aussi quelqu’un sur le front de qui est inscrit le mot : MYSTÈRE. Elle est la possibilité de quelque chose d’inconnu. Un être secret et chargé de significations. Un être secret et de soi-même ignoré qui postule d’une intervention extérieure sa réalisation.
Je te tirerai dans les liens d’Adam, dit le prophète Osée. Ce qui est refusé à la passion, le sacrifice, qui sait si d’une manière ou de l’autre, il ne pourra l’obtenir ?