Partage de midi (1949)/Texte entier
DE MIDI

de ma grande affection
je dédie ce livre
PRÉFACE
Rien de plus banal en apparence que le double thème sur lequel est édifié ce drame, aujourd’hui après tant de saisons livré à la publicité. Le premier, celui de l’adultère : le mari, la femme et l’amant. Le second, celui de la lutte entre la vocation religieuse et l’appel de la chair. Rien de plus banal, mais aussi rien de plus antique, et j’oserai presque dire, dans un certain sens rien de plus sacré, puisque l’idée de cette bataille entre la Loi et, sous les formes les plus diverses et les plus inattendues, la Grâce, entre Dieu et l’homme, entre l’homme et la femme, court sous les récits de l’Ancien Testament les plus riches de signification.
La chair, selon que nous en avons reçu avertissement, désire contre l’esprit, et l’esprit désire contre la chair. Le premier aspect de ce conflit a fait l’objet de toutes sortes de poèmes, romans et drames. Mais, d’autre part, est-il sûr que la cause de l’esprit qui désire contre la chair ait jamais été plaidée dans toute son atroce intensité, et, si je puis dire, jusqu’à épuisement du dossier ?
Un homme, peu préparé par son éducation et son tempérament naturel, a reçu, bien malgré lui, l’appel de Dieu, un appel irrécusable. Après une longue résistance qui l’a mené jusqu’au bout du monde, il s’est décidé à y répondre. Menant en laisse sa volonté frémissante, il s’est présenté à l’autel, et c’est de Dieu même qu’il a reçu réponse. Nette. Un refus pur et simple, un non péremptoire et de nulle explication accompagné. Le voici éliminé, sans que la conscience en lui de cet appel inexorable ait cessé. De nouveau pour lui la solitude, l’exil. Actuellement la mer, et, pendant de longs jours, entre le ciel et l’eau une certaine position hors de tout. Il est midi.
Et comment se serait-il fait que sur ce bateau une femme à la fin ne l’attendît pas ? « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu », dit le Commandement primordial, inscrit non seulement sur la pierre, mais dans le cœur de l’homme, et de certains hommes, qu’y faire ? en traits de feu, « de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Il n’est plus question de Dieu pour le moment, mais voici en face de moi, maintenue et sans que je puisse m’y soustraire, cette image de Dieu qui a levé les yeux sur moi. Le moment est venu, en ce milieu de la vie, de la proposition centrale qui ne saurait plus être éludée.
La grâce et la nature ordonnent également qu’entre les créatures de Dieu il y ait un lien de charité. Non seulement un lien général, mais un aménagement particulier, de sorte par exemple que la clef de l’une ne soit que dans le cœur de tel autre. C’est ainsi que dans le règne matériel nous voyons tel animal avoir besoin pour se nourrir exclusivement de la chair de tel autre animal. Et de même telle femme de tel homme et telle âme de telle âme. La fin suprême bien entendu ne pouvant être autre que Dieu.
Oui, mais si le chemin de Dieu se trouve barré par un obstacle irréductible, dans l’espèce ce sacrement qui est le mariage ?
Les deux amants ont passé outre. Les voici imprudemment qui se demandent l’un à l’autre cet élément, cet aliment intérieur que l’on appelle le feu, et que la créature n’usurpe à son usage que pour sa propre destruction. Au lieu de les illuminer, il les brûle. Au lieu de les consommer, il les consume. Au lieu de s’apporter l’un à l’autre le salut, ils s’apportent l’un à l’autre la damnation.
Tels, au second acte de ce drame, Mesa Ysé dans le cimetière de Hong-Kong. Il est dangereux de demander Dieu a une créature. Le prophète dit : Je ferai sortir du milieu de toi un feu qui te dévorera. Dans le mariage il y a deux êtres qui consentent l’un à l’autre, dans l’adultère il y a ces deux êtres qui se sont condamnés l’un à l’autre.
Et alors c’est le Troisième Acte.
Le temps n’a pas été long à venir que les deux amants se constatent l’un à l’autre irréductibles, sans que l’interdiction pour autant ait fait cesser entre eux le désir. À la mesure de l’exigence réciproque ni l’un n’est capable d’apporter, ni l’autre d’appartenir. La situation est désespérée. Il n’y a plus pour Ysé qu’à essayer de s’y soustraire, à tout prix ! n’importe comment ! avec le fruit qu’elle a conçu ! La femme après tout est quelqu’un sur qui pèse l’exigence pratique.
Mais elle est aussi quelqu’un sur le front de qui est inscrit le mot : MYSTÈRE. Elle est la possibilité de quelque chose d’inconnu. Un être secret et chargé de significations. Un être secret et de soi-même ignoré qui postule d’une intervention extérieure sa réalisation.
Je te tirerai dans les liens d’Adam, dit le prophète Osée. Ce qui est refusé à la passion, le sacrifice, qui sait si d’une manière ou de l’autre, il ne pourra l’obtenir ?
MESA
DE CIZ
AMALRIC
ACTE PREMIER
Vous vous êtes laissé enguirlander.
La chose n’est pas faite encore.
Alors ne la faites pas. Croyez-moi, je vous aime bien : ne la faites pas.
L’affaire ne me paraît pas mauvaise.
Mais l’homme qui la fait ?
Eh bien, il a ses qualités.
Je déteste les faibles et j’en ai peur.
Laissez-vous faire seulement. Prenez-le seulement avec vous !
Et vous voilà comme avec de l’eau de seltz débouchée, avec une bouteille de soda pointue que l’on ne sait plus où poser.
Je vous le dis, prenez garde à vous, mon petit Mesa.
Et que dites-vous de sa femme ?
Les voici.
Midi.
On va afficher le point.
Quel cri dans ce désert de feu !
Sss ! regardez !
N’ouvrez pas la toile, au nom du Ciel !
Je suis aveuglé comme par un coup de fusil ! Ce n’est plus du soleil, cela !
C’est la foudre ! Comme on se sent réduit et consumé dans ce four à réverbère !
Tout est horriblement pur. Entre la lumière et le miroir
On se sent horriblement visible, comme un pou entre deux lames de verre.
Que c’est beau ! Que c’est dur !
La mer à l’échine resplendissante
Est comme une vache terrassée que l’on marque au fer rouge.
Et lui, vous savez, son amant comme on dit, eh bien, la sculpture que l’on voit dans les musées,
Baal,
Cette fois ce n’est plus son amant, c’est le bourreau qui la sacrifie ! Ce ne sont plus des baisers, c’est le couteau dans ses entrailles !
Et face à face elle lui rend coup pour coup.
Sans forme, sans couleur, pure, absolue, énorme, fulminante,
Frappée par la lumière elle ne renvoie rien d’autre.
Ah qu’il fait chaud ! Combien de jours encore jusqu’au feu de Minnicoï ?
Je me rappelle cette petite veilleuse sur les eaux.
Savez-vous combien de jours encore, Amalric ?
Ma foi non ! Et combien de jours au juste depuis que l’on est parti ? Je n’en sais rien.
Les jours sont si pareils qu’on dirait qu’ils ne font qu’un seul grand jour blanc et noir.
J’aime ce grand jour immobile. Je suis bien à mon aise. J’admire cette grande heure sans ombre.
J’existe, je vois,
Je ne sue pas, je fume mon cigare, je suis satisfait.
Il est satisfait ! Et vous aussi, Monsieur Mesa ?
Est-ce que vous êtes satisfait ? Moi, moi, je ne suis pas satisfaite ! — Il faut que j’aille voir les enfants.
Restez ici !
Je vous défends d’aller au fumoir. Il faut que vous restiez ici tous les deux
Pour causer avec moi et pour m’amuser.
Ciz, allez me chercher ma chaise longue, et aussi mon éventail, et les coussins,
Et aussi l’onglier, et aussi mon livre, et aussi mon flacon de sels. C’est tout.
Voilà. N’est-ce pas qu’elle est charmante ?
Vous savez que je ne connais rien aux femmes.
Cela est vrai. Et les femmes ne connaîtront jamais rien à vous.
Moi, je vous aime et je vous connais. — Elle m’aime, c’est un fait.
Pourtant vous lui plaisez, et elle a peur de vous, et elle veut savoir ce que vous pensez d’elle.
Je pense que c’est une effrontée coquette.
Si vous le voulez. Vous n’y entendez rien. Mon cher, c’est une femme superbe.
Voilà ce que vous ne cessez de me rabâcher depuis que nous avons quitté Marseille.
Mais c’est que cela est vrai. Avec ça que vous ne le savez pas ! Eh eh ! si distrait que vous soyez, je crois que je vous ai mis la chose dans la tête !
Cette scène que vous lui avez faite l’autre soir ! Et cette cigarette que l’on vous a donnée,
Vous qui ne fumez pas, comme vous l’avez achevée avec dévotion ! Allons, ne soyez pas confus.
Vous êtes stupide.
Mon cher, je n’aime que les blondes.
Ce n’est pas une coquette, méfiez-vous-en ! c’est une guerrière, c’est une conquérante !
Il faut qu’elle subjugue et tyrannise, ou qu’elle se donne
Maladroitement comme une grande bête piaffante !
C’est une jument de race et cela m’amuserait de lui monter sur le dos, si j’avais le temps.
Mais elle n’a pas de cavalier, avec ses poulains qui la suivent.
Elle court comme un cheval tout nu.
}e la vois s’affolant, brisant tout, se brisant elle-même.
Elle est étrangère, parmi nous
Elle est hors de son lieu et de sa race.
C’est une femme de chef ; il lui fallait de grands devoirs pour l’attacher, une grande housse d’or.
Mais ce mari qu’elle a, ce beau fils,
Ce maigre Provençal aux yeux tendres, cette espèce d’ingénieur à la manque,
Vous voyez bien que c’est un vice pour elle. Il n’a su que lui faire des enfants.
Il est effrayant de les voir tous, en route pour la Chine !
Ils seront avec vous. Méfiez-vous-en, mon petit gars !
— La voici.
Moi, je ne suis pas satisfaite !
(Montrant Mesa.) Et voilà un autre qui n’est pas satisfait. (Montrant De Ciz.) Et un autre qui n’est pas satisfait !
Ça l’ennuie d’aller me chercher ma chaise. Justement je n’en ai pas besoin.
Pourquoi est-ce qu’il n’est pas content ? Il a toujours l’air de faire semblant de sourire. Mais moi, je suis contente !
Vous êtes contente, et Amalric est satisfait.
Parce qu’il réussit.
Moi ? j’ai été nettoyé l’an dernier,
Rincé comme un verre à bière ! Maski ! je recommence.
Parce qu’il est nécessaire.
Parce qu’il est occupé.
Beaucoup de choses qui me sont nécessaires, beaucoup de choses à qui je suis nécessaire.
Amalric, vous réussirez. Vous êtes adroit de vos mains. Vous faites bien ce que vous faites.
Il a des mains agréables. (Car les choses sont comme une vache
Qui sait ne pas se laisser traire quand elle veut.)
Il est bien assis sur ses propres ressorts. Il est sûr de sa place en tout lieu.
Et moi je n’ai de place nulle part. Une chaise longue ficelée sur une malle, un paquet de clefs dans mon sac,
Voilà mon ménage et mon foyer !
Le voilà, notre foyer, troupe errante ! Ne le trouvez-vous pas allumé comme il faut ?
Satisfaits ou pas, qu’est-ce que cela fait ?
Regardez le soleil avec un milliard de rayons tout occupé après la terre
Comme une vieille femme aux mailles de son crochet.
Il me tue ! Je ne puis en supporter la force !
La pleine force du soleil, la pleine force de ma vie.
C’est bon que l’on puisse voir la mort en face et j’ai force pour lui résister.
Midi au ciel. Midi au centre de notre vie.
Et nous voilà ensemble, autour de ce même âge de notre moment, au milieu de l’horizon complet, libres, déballés,
Décollés de la terre, regardant derrière et devant.
Derrière de l’eau et devant nous de l’eau encore.
Que c’est amer d’avoir fini d’être jeune !
Qu’il est redoutable de finir d’être vivant !
Qu’il est beau de ne pas être mort, mais d’être vivant !
Le matin était plus beau.
Le soir le sera plus encore.
Avez-vous bien vu hier
Comme du cœur de la grande substance de la mer
Il naissait, feuillages verts
Et lacs roses et tabac, et traits de feu rouge dans le grouillant chaos clair,
Couleur huileusement de la couleur, la couleur de toutes les couleurs du monde. Ainsi
Que le jeune homme avec la jeune fille
Se réjouisse de la couleur la plus verte. Mais le saint
Triomphe à son dernier jour, quand se rompt enfin
Le parfum longuement mûri dans son profond cœur.
L’heure est la
Meilleure qui est celle-ci. Je ne demande qu’une
Chose : voir clair,
Bien voir
Les choses comme elles sont,
Ce qui est bien plus beau, et non comme je les désire ; ce que je fais et ce que j’ai à faire.
Il n’y a plus de temps à perdre.
Ce n’est point le temps qui manque, c’est nous qui lui manquons.
Laissez faire. Que ma chance me passe à main,
Je ne la manquerai pas.
Que c’est drôle tout de même !
Les oiseaux et les poissons gris
Ont un endroit pour y faire leur ménage, une haie, un trou sous le chicot de saule.
Mais nous autres tous les quatre nous n’avons pu nous arranger d’aucune place.
Nous voilà ballants sur ce pont de bateau, au milieu d’une mer absurde !
Vous autres, vous êtes libres ! Mais moi, pauvre femme avec ces enfants dans mon tablier, quatre membres chacun !
Et il me faut vivre comme un garçon avec ces trois hommes qui ne me lâchent point ! Et ma maison
C’est cette chaise longue et huit colis sur le bulletin de bagages,
Trois malles de cabine, trois malles et deux caisses dans la soute, une valise et une malle à chapeaux. Mes pauvres chapeaux !
Voici l’âge où il est inquiétant d’être libre.
Point de mauvais présages. Examinons nos figures comme quand on joue au poker, les cartes données.
Nous voilà engagés ensemble dans la partie comme quatre aiguilles, et qui sait la laine
Que le destin nous réserve à tricoter ensemble tous les quatre ?
Il n’y a plus de temps à perdre. Il n’y a plus à faire le difficile.
— Mesa, un mot encore, je vous prie.
Ainsi vous ne saviez pas que nous étions à bord ?
Nous étions déjà partis quand je vous ai reconnue.
Ils restaient tous à l’arrière. Il n’y avait que nous deux à l’autre bout. Cette grande femme qui s’épaulait contre le vent.
Ainsi vous m’avez reconnue tout de suite ? Ainsi je ne suis pas tant changée depuis dix ans ?
La même, vous-même,
Mieux. Un regard m’a suffi.
La même que je connaissais. La même stature.
Le même noir tout à coup sur l’air. Libre et droite, hardie, souple, résolue.
Toujours jolie ?
Je vous ai bien reconnue.
Je me souviens. J’avais mon grand manteau et mon chapeau de feutre.
C’est elle. C’était vous.
J’étais contente ! Dites,
Malgré tout, dans le fond, on est toujours content
De partir, de laisser toute la boutique derrière soi. Hein ? point de chapeau, point de mouchoir que l’on agite pour nous autres !
Non.
Pas une pauvre petite femme quelque part qui chigne de tout son cœur ?
Quelque veuve bien aimable, quelque petite vierge droite comme une verge d’osier et ronde comme un sifflet.
C’est bien. Cela ne fait rien.
— J’étais contente !
Comme tout était salé ! Un de ces ciels méchants, ravagés,
Comme je les aime. Et la mer, comme elle sautait sur nous, la païenne ! Voilà une mer !
Mais ça, ici,
C’est un parquet sur qui nous patinons ennuyeusement. Et c’est si rétamé
Que ça gêne, comme vous dites. Quelle souillasse magnifique
Nous faisons là-dessus ! Mais vous dites que vous aimez ces eaux dormantes.
Je les aime. J’aime sentir qu’on fait son trou dedans.
Et je déteste d’être ainsi manié, berné, bercé, brossé, crossé, culbuté,
Comme là-haut près de la Crète, oh là là ! par ce fou de vent dont on ne sait ni qui ni pourquoi.
Ici tout est fini, à la bonne heure ! Tout est résolu pour de bon.
La situation
Réduite à ses traits premiers, comme aux jours de la Création :
Les Eaux, le Ciel, moi entre les deux comme le héros Izdubar.
Amalric ! vous n’avez pas toujours autant détesté
Ce fou de vent dont on ne sait ni qui ni pourquoi.
Ysé, pourquoi n’avez-vous pas voulu à ce moment ?
Vous n’aviez pas d’argent.
Et puis quoi ?
Vous me sembliez trop fort, trop assuré.
Trop sûr de vous-même. Cette manière de serrer les dents !
Je veux que l’on ait besoin de moi ! Vous voyez que l’on peut se passer de vous.
Et puis quoi ?
Et puis
Je me sentais trop faible auprès de vous. Cela me vexait.
Et c’est pour cela que vous l’avez épousé ?
Je l’aime, je l’ai aimé.
Dame, de vous deux, ce n’est point lui qui est le plus fort !
Quand il me regarde d’une certaine façon, j’ai honte.
Quand il me regarde de ses grands yeux aux longs cils, (il a des yeux de femme tout à fait),
De ses grands yeux noirs, (on ne peut rien voir dans ses yeux),
Le cœur me tourne, ah, j’ai plus tôt fait de lui laisser faire ce qu’il veut. J’ai essayé, je ne puis lui résister pas.
Et voilà de quoi vous êtes en colère contre lui. Il vous aime cependant.
Il ne m’aime pas !
Il m’aime à sa manière Il n’aime que lui. Je me souviens de notre nuit de noces.
Et tous ces enfants que j’ai eus coup sur coup ! Car il y en a un que j’ai perdu.
Les fuites, les craintes, les aventures ! Tant d’années de ma jeunesse que voilà passées !
Et cependant Ysé, Ysé, Ysé,
Cette grande matinée éclatante quand nous nous sommes rencontrés ! Ysé, ce froid Dimanche éclatant, à dix heures sur la mer !
Quel vent féroce il faisait dans le grand soleil ! Comme cela sifflait et cinglait, et comme le dur mistral hersait l’eau cassée,
Toute la mer levée sur elle-même, tapante, claquante, ruante dans le soleil, détalant dans la tempête !
C’est hier sous le clair de lune, dans le plus profond de la nuit
Qu’enfui, engagés dans le détroit de Sicile, ceux qui se réveillaient, se redressant, effaçant la vapeur sur le hublot,
Avaient retrouvé l’Europe, tout enveloppée de neige, grande et grise,
Sans voix, sans figure, les accueillant dans le sommeil.
Et ce clair jour de l’Épiphanie, nous laissions à notre droite derrière nous,
La Corse, toute blanche, toute radieuse, comme une mariée dans la matinée carillonnante !
Ysé, vous reveniez d’Égypte, et moi, je ressortais du bout du monde, du fond de la mer,
Ayant bu mon premier grand coup de la vie et ne rapportant dans ma poche
Rien d’autre qu’un poing dur et des doigts sachant maintenant compter.
Alors un coup de vent comme une claque
Fit sauter tous vos peignes et le tas de vos cheveux me partit dans la figure !
Voilà la grande jeune fille
Qui se retourne en riant ; elle me regarde et je la regardai.
Je me rappelle ! vous laissiez pousser votre barbe à ce moment, elle était roide comme une étrille !
Comme j’étais forte et joyeuse à ce moment ! comme je riais bien ! comme je me tenais bien ! Et comme j’étais jolie aussi !
Et puis la vie est venue, les enfants sont venus,
Et maintenant vous voyez comme me voilà réduite et obéissante
Comme un vieux cheval blanc qui suit la main qui le tire,
Remuant ses quatre pieds l’un après l’autre.
Allons ! je vois que l’on sait rire encore !
On m’a tenue en prison, et maintenant je suis libre et l’air de la mer me monte au nez !
— Il ne fallait pas me croire si vite, il ne fallait pas me prendre cruellement au mot.
J’étais si folle à ce moment ! C’est drôle ! je me sens si petite fille encore !
Voilà, je n’ai point eu de parents pour m’élever, Amalric. Une étrangère, je n’emploie pas tous les mots comme il faut.
J’ai poussé toute seule, à ma façon. Il ne faut point me juger mal.
Avec un autre tout cela aurait pu être autrement.
Ces beaux yeux brillants ! À présent vous voilà les larmes aux yeux ! Quelle bête vous faites.
Et me voilà repartie de nouveau, comme cela, pour où je n’en sais rien.
Comment ? votre mari n’a-t-il pas ses affaires en Chine ?
Rien du tout, que sa chance en qui il se confie.
Bah ! c’est une plante à caoutchouc toujours prête à gagner et à foisonner ! c’est une liane gloutonne ! il trouvera son arbre.
J’ai vu qu’il cause beaucoup
Avec notre compagnon, Mesa.
Mesa
M’a parlé de ce chemin de fer que l’on fait
Vers le Siam, ces lignes télégraphiques vers les états Shan, vous savez ?
Je ne sais pas du tout. Maski ! Nous nous sommes toujours arrangés !
Mesa. J’aime à causer avec lui. Il ne regarde rien. S’il fait attention,
Ce n’est pas à vous, mais seulement à ce que vous dites, comme si cela raisonnait tout seul. Et si la chose lui dit,
Ou pas, son visage s’éclaire ou s’assombrit. On voit tout ce qu’il pense, cela fait pitié !
Il est rude comme ceux qui ont en eux (déclamant)
« Une grande semence à défendre ».
Je le crois intact.
Ne vous moquez pas.
Moi ? Je ne me moque pas. Voilà que vous êtes en colère. Je l’aime. Ne vous fâchez pas.
J’aime ce garçon et je voudrais qu’il m’aime et m’estime.
Pourquoi est-ce que vous êtes toujours avec moi et ne me lâchez-vous pas d’un pied ?
Qu’est-ce que les gens pensent ? Je le vois qui nous regarde.
Et je suis sûre qu’il nous a vus l’autre jour
Lorsque vous m’avez embrassée.
Je vous laisserai donc.
Le voyant tout seul, je suis allée auprès de lui cette autre nuit,
Vous savez, quand nous avions fait venir ce pauvre bonhomme,
Léonard, qui nous chantait ces choses de café-concert ; il n’était pas resté avec nous.
Vous vous rappelez ? j’avais ma robe de crêpe de Chine
Noir ; vous trouvez qu’elle me va bien.
Et j’étais allée m’accouder près de lui, et il m’injuriait de tout son cœur à voix basse,
Eh bien, me traitant
Comme traitée je ne fus jamais !
Et je lui demandais bien pardon, et je pleurais à chaudes larmes comme une petite fille !
Pauvre Ysé !
Oui, vous avez raison, pauvre Ysé ! Ysé, Ysé, pauvre, pauvre Ysé !
Pauvre Mesa !
Et l’on dit qu’il a une grande position à la Chine.
Il a été fait Commissaire de la Douane tout jeune. Il parle tous les dialectes. C’est le conseiller des Vice-Rois du Sud.
C’est lui qui peut le plus en ces lieux.
Il est sombre. Il est las. Il a « d’autres idées ». Il dit
Que c’est la dernière fois qu’il revient. La manie religieuse.
Cette affaire dont lui parle votre mari, je ne sais ce que c’est,
L’a frappé. Moi, je lui dis de se méfier. Il cherche
Quelqu’un pour ses lignes. C’est une très grosse affaire.
Une très grosse affaire. Dire que le climat est bon, bon, bon,
Ce ne serait pas vrai. Mais votre mari
A l’habitude de ces pays chauds.
Je sais qu’il s’est toujours occupé d’électricité.
Comme cela va bien ! Nous allons donc les laisser ensemble, Mesa et lui,
Et je m’en vais, prenant Ysé, tenant Ysé, emmenant Ysé avec moi où je vais.
Vraiment ?
Pensez-vous que l’on me prend, pensez-vous que l’on m’emmène ainsi ?
Si je le voulais, pourtant !
Quand je le voudrai, ma guerrière, je vous mettrai la main sur l’épaule.
Je prendrai Ysé, je tiendrai Ysé, j’emmènerai Ysé.
Avec cette main que voici, avec cette main que vous voyez, et qui est une grosse et vilaine main.
Tant pis pour vous en ce cas. Je ne porte pas où je vais le bonheur.
Ysé, cela est vrai, pourquoi attendre ?
J’ai les mains agréables.
Vous savez très bien que vous ne trouverez pas ailleurs qu’avec moi
La force qu’il vous faut et que je suis l’homme.
Laissez-moi.
Qu’est-ce que vous lisez là qui est défait et déplumé comme un livre d’amour ?
Un livre d’amour.
Page 250. Vous avez eu raison de l’éplucher de ses feuilles extérieures.
Le difficile est de finir, c’est toujours la même chose,
La mort ou la sage-femme.
C’est toujours trop long. Un écrit d’amour, cela devrait être si soudain
Qu’une fleur, par exemple, un parfum, vous voyez bien que l’on a tout eu, qu’on a tout, que l’on aspire tout
D’un seul trait, que cela vous fit faire ah ! seulement ;
Un parfum si droit, si prompt que cela vous fit
Sourire seulement, un petit peu : ah ! et voilà que l’on est parti !
Ce n’est pas une fleur que l’on respire.
L’amour ? Nous parlions d’un livre. Mais l’amour même,
Ça, je ne sais ce que c’est.
Eh bien, ni moi non plus. Cependant je puis comprendre…
Il ne faut pas comprendre, mon pauvre monsieur !
Il faut perdre connaissance. Moi, je suis trop méchante, je ne puis pas.
C’est une opération à subir. C’est le tampon d’éther que l’on vous fourre sous votre nez.
Le sommeil d’Adam, vous savez ! c’est écrit dans le catéchisme. C’est comme ça que l’on a fait la première femme.
Une femme, dites, songez un peu ! tous les êtres qu’il y a en moi ! Il faut se laisser faire,
Il faut mourir
Entre les bras de celui qui l’aime, et est-ce qu’elle se doute, l’innocente,
Rien du tout ! ce qu’il y a en elle et ce qu’il en va sortir ? Elle ne sait rien ! Une mère de femmes et d’hommes !
Qu’est-ce qu’il y a à demander à une femme ?
Beaucoup de choses, il me semble. Entre autres, cet enfant qui se met à naître.
Il s’agit bien d’enfants ! Vous avez mal compris ce que je voulais dire l’autre jour.
Je suppose que c’est une telle atteinte,
Une telle commotion de sa substance…
Parlez, professeur, je vous écoute ! Il ne faut pas vous mettre en colère.
C’est tout
En lui qui demande tout en une autre !
Voilà ce que je voulais dire ; ce n’est pas la peine de rire bêtement.
Il ne s’agit pas d’un enfant ! c’est lui pour naître, on ne sait comment,
Qui profite de ce moment que nous trouvons de l’éternité.
Mais tout amour n’est qu’une comédie
Entre l’homme et la femme ; les questions ne sont pas posées.
La comédie est amusante quelquefois.
Je n’ai point d’esprit.
Cependant vous parlez mieux que mon livre,
Quand vous le voulez. Comme vos yeux brillent, professeur,
Lorsque l’on vous fait parler
Philosophie. Vous avez de beaux yeux gris.
J’aime vous regarder entendre, tout bouillonnant ! J’aime
Vous entendre parler, même ne comprenant pas.
Soyez mon professeur !
Ne vous effarouchez point ! je suis sans instruction, je suis sotte,
Ne me jugez point mal. Je ne suis point si mauvaise que vous croyez, je ne réfléchis pas.
Personne ne m’a appris.
Personne ne m’a parlé comme vous, l’autre soir. Je le sais, vous avez raison, je suis mauvaise.
Je n’ai point à vous juger.
Restez. Ne vous en allez pas.
Je ne veux pas m’en aller.
Avec ça que l’on ne sait point ce que vous pensez !
Nous voici donc tous les deux. Vous et moi, comme cela est triste !
Il y a entre nous un tel suspens, un état d’exclusion si fin
Que la plus mauvaise petite pensée le dérange.
Pauvre Mesa, je vous vois si malheureux ! Ne me croyez point joyeuse.
Je ne suis pas malheureux.
Il faut prendre soin de vous. On m a dit que vous ne mangez plus. — Pourquoi cet air farouche ?
Qui « vous a dit » ? Je ne suis point malheureux. Je n’ai rien à vous dire.
Allez causer avec Amalric ! Vous ne ferez point la maman, vous ne ferez point la coquette avec moi.
Si j’ai quelque peine elle est à moi ! Cela du moins est à moi !
Cela du moins est à moi.
Ne soyez point brutal.
Vous voudriez me faire parler ! dites, cela vous amuserait de me voir faire le veau !
Vous le savez très bien que ces pauvres diables d’hommes, ces gros garçons,
Cela n’aime rien tant que parler, mentir, montrer son noble cœur,
Combien j’ai souffert, combien je suis beau.
Je n’ai rien à vous dire. Vous, vous êtes heureuse, cela suffit.
Croyez-vous que je sois heureuse ?
Vous devez l’être. Vous devriez l’être.
Ah ? Eh bien, si je tiens à ce bonheur, quoi que ce soit que vous appeliez ainsi,
Que je sois une autre ! Un blâme sur moi si je ne suis prête à le secouer de ma tête
Comme un arrangement de ses cheveux que l’on défait !
Gardez bien serré ce fourrage horrible !
Et que le sage enfant tenant dans son bras la sage maman
Relisse avec affection près de la petite oreille
La mèche folle qui veut s’échapper.
Vous riez, vous rougissez. Niez que vous soyez heureuse !
Ne me faites point de reproche.
J’aime à vous regarder. Vous êtes belle.
Vous le trouvez vraiment ? Je suis contente que vous me trouviez belle.
Comme cela me fait peur de vous voir ainsi,
Si belle, si fraîche, si jeune, si folle, avec cet homme qui est votre mari ;
Connaissant le pays où vous allez.
Amalric m’a dit la même chose.
(Un geste.)
Ne nous abandonnez pas !
Vous savez que nous allons rester quelque temps à Hong-Kong,
Où vous vivez, je crois.
Eh bien, cela ne vous plaît pas ?
Je ne suis pas pour longtemps en Chine. Le temps que j’y règle mes intérêts.
Un an, peut-être, deux ans ?
Oui…, peut-être…, plus ou moins.
Et puis ?
Rien !
Un an, deux ans, peut-être, plus ou moins, et puis rien ?
Et puis rien ! Oui. Qu’est-ce que cela vous fait ?
Votre vie est arrangée, je suis un chien jaune ! que vous importe la mienne ? Chacun vous aime.
En êtes-vous fâché ?
Vivez votre vie ! Mais pour moi je n’ai rien voulu
Avoir. J’ai quitté les hommes.
Bah !
Vous emportez toute la collection avec vous.
Riez ! Vous êtes belle et joyeuse, et moi, je suis sinistre et seul.
Et je ne veux rien de vous ; qu’auriez-vous à faire de moi ? Qu’y a-t-il entre vous et moi ?
Mesa, je suis Ysé, c’est moi.
Il est trop tard.
Tout est fini. Pourquoi venez-vous me rechercher ?
Ne vous ai-je pas trouvé ?
Tout est fini ! Je ne vous attendais pas.
J’avais si bien arrangé
De me retirer, de me sortir d’entre les hommes, c’était fait !
Pourquoi venez-vous me rechercher ? pourquoi venez-vous me déranger ?
C’est pour cela que les femmes sont faites.
J’ai eu tort, j’ai eu tort
De causer et de… et de m’apprivoiser ainsi avec vous,
Sans méfiance comme avec un aimable enfant dont on aime à voir le beau visage,
Et cet enfant est une femme, et voilà que l’on rit quand elle rit.
— Qu’ai-je à faire avec vous ? qu’avez-vous à faire de moi ? Je vous dis que tout est fini.
C’est vous ! Mais pas plus vous qu’aucune autre !
Qu’est-ce qu’il y a à attendre, qu’est-ce qu’il y a à comprendre chez une femme ?
Qu’est-ce qu’elle vous donne après tout ? et ce qu’elle demande,
Il faudrait se donner à elle tout entier !
Et il n’y a absolument pas moyen, et à quoi est-ce que cela servirait ?
Il n’y a pas moyen de vous donner mon âme, Ysé.
C’est pourquoi je me suis tourné d’un autre côté.
Et maintenant pourquoi est-ce que vous venez me déranger ? pourquoi est-ce que vous venez me rechercher ? Cela est cruel.
Pourquoi est-ce que je vous ai rencontrée ? Et voici que, faisant attention à moi,
Vous tournez vers moi votre aimable visage. Il est trop tard !
Vous savez bien que c’est impossible ! Et je sais que vous ne m’aimez pas.
D’une part, vous êtes mariée, et d’autre part, je sais que vous avez goût
Pour cet autre homme, Amalric.
Mais pourquoi est-ce que je dis cela et qu’est-ce que cela me fait ?
Faites ce qu’il vous plaira. Bientôt nous serons séparés. Ce que j’ai du moins est à moi. Ce que j’ai du moins est à moi.
Que craignez-vous de moi puisque je suis l’impossible ?
Avez-vous peur de moi ? Je suis l’impossible. Levez les yeux,
Et regardez-moi qui vous regarde avec mon visage pour que vous me regardiez !
Je sais que je ne vous plais point.
Ce n’est point cela, mais je ne vous comprends pas,
Qui vous êtes, qui ce que vous voulez, qui
Ce qu’il faut être, comment il faut que je me fasse avec vous. Vous êtes singulier.
Ne faites point de grimace ! Oui, je crois que vous avez raison, vous n’êtes pas
Un homme qui serait fait pour une femme,
Et en qui elle se sente bien et sure.
Cela est vrai. Il me faut rester seul.
Il vaut mieux que nous arrivions et que nous ne restions pas ensemble davantage.
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce que cela arrive ? Et pourquoi faut-il que je vous rencontre
Sur ce bateau, à cet instant que ma force a décru, à cause de mon sang qui a coulé ?
— Est-ce que vous croyez en Dieu ?
Je ne sais. Je n’y ai jamais pensé.
Mais vous croyez en vous-même et que vous êtes belle,
Avec une conviction profonde.
Si je suis belle, ce n’est pas ma faute.
Du moins, vous, l’on sait qui vous êtes et à qui l’on a affaire.
Mais supposez quelqu’un avec vous
Pour toujours ; en soi-même et qu’il faille tolérer en soi-même un autre.
Il vit, je vis ; il pense et je pèse en mon cœur sa pensée.
Lui qui fait mes yeux, est-ce que je ne puis point le voir ? lui-même qui a fait mon cœur.
Je ne puis m’en débarrasser. Vous ne me comprenez pas ! Mais il ne s’agit pas de comprendre !
Est-ce qu’une parole, elle peut se comprendre soi-même ? mais afin qu’elle soit,
Il faut un autre qui la lise.
Ô la joie d’être pleinement aimé ! ô le désir de s’ouvrir par le milieu comme un livre !
Et soi-même, ceci seulement, eh quoi,
Que l’on est totalement clair, lisible, mais que l’on se sente actuellement
Prononcé
Comme un mot supporté par la voix et par l’intonation de son verbe !
Ô le tourment de se sentir épelé comme de quelqu’un qui n’en vient pas à bout ! Il ne me laisse pas de repos !
J’ai fui à cette extrémité de la terre !
Me voici à cette autre position sur le diamètre, comme quelqu’un qui mesure une base pour prendre une distance astronomique,
Loin de la vieille maison dans la paille, pareille à un œuf cassé.
Moi qui aimais tellement ces choses visibles, ô j’aurais voulu tout voir, avoir avec appropriation,
Non point avec les yeux seulement, ou les sens seulement, mais avec l’intelligence de l’esprit,
Et tout connaître afin d’être tout connu.
Mais il ne me laisse point de temps. Me voici au milieu de ces peuples païens et il m’y a retrouvé,
Et je suis comme un débiteur que l’on presse et qui ne sait point même ce qu’il doit.
C’est alors que vous êtes rentré en France ?
Que pouvais-je faire ? où est ma faute ?
Je suis sommé de donner
En moi-même une chose que je ne connais pas. Eh bien, voici le tout ensemble ! Je me donne moi-même.
Me voici entre vos mains. Prenez vous-même ce qu’il vous faut.
Vous avez été repoussé ?
Je n’ai pas été repoussé. Je me suis tenu devant Lui
Comme devant un homme qui ne dit rien et qui ne prononce pas un mot.
— Les choses ne vont pas bien à la Chine. On me renvoie ici pour un temps.
Supportez le temps.
Je l’ai tellement supporté ! J’ai vécu dans une telle solitude entre les hommes ! Je n’ai point trouvé
Ma société avec eux.
Je n’ai point à leur donner, je n’ai point à recevoir la même chose.
Je ne sers à rien à personne.
Et c’est pourquoi je voulais Lui rendre ce que j’avais.
Or je voulais tout donner,
Il me faut tout reprendre. Je suis parti, il me faut revenir à la même place.
Tout a été en vain. Il n’y a rien de fait. J’avais en moi
La force d’un grand espoir ! Il n’est plus. J’ai été trouvé manquant. J’ai perdu mon sens et mon propos.
Et ainsi je suis renvoyé tout nu, avec l’ancienne vie, tout sec, avec point d’autre consigne
Que l’ancienne vie à recommencer, l’ancienne vie à recommencer, ô Dieu ! la vie, séparé de la vie,
Mon Dieu, sans autre attente que vous seul qui ne voulez point de moi,
Avec un cœur atteint, avec une force faussée !
Et me voilà bavardant avec vous ! qu’est-ce que vous comprenez à tout cela ? qu’est-ce que cela vous regarde ou vous intéresse ?
Je vous regarde, cela me regarde.
Et je vois vos pensées, confusément comme des moineaux près d’une meule lorsque l’on frappe dans ses mains,
Monter toutes ensemble à vos lèvres et à vos yeux ?
Vous ne me comprenez pas.
Je comprends que vous êtes malheureux.
Cela du moins est à moi.
N’est-ce pas ? Il vaudrait mieux que ce fût Ysé qui fût à vous ?
Cela est impossible.
Oui, cela est impossible.
Laissez-moi vous regarder, car vous êtes interdite.
Pourquoi est-ce que vous me regardez ainsi ?
Pauvre Mesa ! — C’est curieux, je ne vous avais jamais vu.
J’aime chacun de vos traits, et cependant l’on ne vous trouvera jamais beau.
Peut-être que vous n’êtes pas assez grand. Je ne vous trouve pas beau.
Ysé,
Répondez-moi, que je le sache. Bientôt nous serons séparés. Cela n’a pas d’importance.
Supposez
Que nous soyons libres tous les deux, est-ce que vous consentiriez à m’épouser ?
Non, non, Mesa.
Vous êtes Ysé. Je sais que vous êtes Ysé.
C’est vrai. Pourquoi est-ce que j’ai dit cela tout à l’heure ?
Je n’en, sais rien. Je ne sais ce qui m’a pris tout à coup.
C’est quelque chose de nouveau tout à coup,
Quelque chose de tout nouveau,
Qui m’a poussée. À peine dit
Le mot, j’en ai été choquée. Est-ce que vous savez toujours ce que vous dites ?
Je sais que vous ne m’aimez pas.
Mais voilà, voilà ce qui m’a surprise ! Voilà ce que j’ai appris tout à coup !
Je suis celle que vous auriez aimée.
Laissez-moi donc vous regarder. Comme cela est amer
De vous avoir ainsi avec moi. Si j’étends la main,
Je puis vous toucher, et si je parle,
Vous me répondez et vous entendez ce que je dis.
Je ne m’y serais pas attendue. Je ne faisais pas attention à vous. Je vous respecte. Je n’ai pas été coquette avec vous. Cela ne m’est pas agréable à penser.
Pourquoi est-ce maintenant que je vous rencontre ? Ah, je suis fait, je suis fait pour la joie,
Comme l’abeille ivre comme une balle sale dans le cornet de la fleur fécondée !
Il est dur de garder tout son cœur. Il est dur de ne pas être aimé. Il est dur d’être seul. Il est dur d’attendre,
Et d’endurer, et d’attendre, et d’attendre toujours,
Et encore, et me voici à cette heure de midi où l’on voit tellement ce qui est tout près
Que l’on ne voit plus rien d’autre. Vous voici donc !
Ah, que le présent semble donc près et l’immédiat à notre main sur nous
Comme une chose qui a force de nécessité.
Je n’ai plus de forces, mon Dieu ! Je ne puis, je ne puis plus attendre !
Mais c’est bien, cela passera aussi. Soyez heureuse !
Je reste seul. Vous ne connaîtrez pas une telle chose que ma douleur.
Cela du moins est à moi. Cela du moins est à moi.
Non, non, il ne faut point m’aimer. Non, Mesa, il ne faut point m’aimer.
Cela ne serait point bon.
Vous savez que je suis une pauvre femme. Restez le Mesa dont j’ai besoin,
Et ce gros homme grossier et bon qui me parlait l’autre jour dans la nuit.
Qui y aura-t-il que je respecte
Et que j’aime, si vous m’aimez ? Non, Mesa, il ne faut point m’aimer !
Je voulais seulement causer, je me croyais plus forte que vous
D’une certaine manière. Et maintenant c’est moi comme une sotte
Qui ne sais plus que dire, comme quelqu’un qui est réduit au silence et qui écoute.
Vous savez que je suis une pauvre femme et que si vous me parlez d’une certaine façon,
Il n’y a pas besoin que ce soit bien haut, mais que si vous m’appelez par mon nom,
Par votre nom, par un nom que vous connaissez et moi pas, entendante,
Il y a une femme en moi qui ne pourra pas s’empêcher de vous répondre.
Et je sens que cette femme ne serait point bonne
Pour vous, mais funeste, et pour moi il s’agit de choses affreuses ! Il ne s’agit point d’un jeu avec vous. Je ne veux point me donner tout entière.
Et je ne veux pas mourir, mais je suis jeune
Et la mort n’est pas belle, c’est la vie qui me paraît belle ; comme la vie m’a monté à la tête sur ce bateau !
C’est pourquoi il faut que tout soit fini entre nous. Tout est dit, Mesa. Tout est fini entre nous. Convenons que nous ne nous aimerons pas.
Dites que vous ne m’aimerez pas. Ysé, je ne vous aimerai pas.
Ysé, je ne vous aimerai pas.
Ysé, je ne vous aimerai pas.
Je ne vous aimerai pas.
Répétez-le encore que j’entende.
Je ne vous aimerai pas.
Vous auriez dû venir pour voir tuer notre bœuf. On est en train de l’écorcher. C’est très beau à voir.
Cela est rose et bleu, cela est iridescent et nacré, mais ah bien ! c’est la mer qui est encore plus tapée !
On la sent qui s’arrange, qui se prépare pour le soir. Oh ! il n’y a presque aucun ton encore,
Mais comme elle est bien en chair, que l’on la sent comme un épais velours et comme un dos de femme !
Vous allez voir sa toilette ! Rien de vos fades haillons. Les femmes ne savent plus s’habiller.
Voilà ce que me disait Mesa.
Est-il vrai ?
Je mens. Ne l’accusez pas.
Mais de quoi donc pouvez-vous bien parler tous les deux ? Il ne vous quitte pas.
Je ne le reconnais plus. Vous m’avez changé notre Mesa.
Il me fait la morale. Il est mon professeur.
Vous êtes le sien aussi.
Il y a à apprendre avec lui. Il connaît les femmes. Il est prompt à vous donner conseil.
Un de ces hommes toujours prêts à offrir leur vie et qui vous la donneraient
À condition d’être débarrassés de vous. Extrême, extrême ; quinteux, point de mesure ;
Toujours plus qu’il ne faut. Est-il vrai ? C’est pour cela, que j’aime mon petit Mesa.
C’est ainsi que je suis aussi.
Cela est vrai. Il fait bon près d’une femme ;
On est comme assis à l’ombre et j’aime à l’entendre parler avec une grande sagesse,
Et me dire des choses dures, malignes,
Pratiques, bassement vraies, comme les femmes savent en trouver.
Cela me fait du bien.
Des choses comme votre mari en entend ?
Il sourit et l’on voit bien qu’il va parler, mais il ne dit rien.
Il est tranquille et content.
Pauvre garçon !
Est-ce que vous l’aimez ?
Je suis un homme ! je l’aime comme on aime une femme !
On ne rit pas aux éclats.
Mais cela me va bien, professeur ! Je ne suis pas Française.
Regardez-le quand vous riez ! Cela l’agace et le ravit.
J’aime un homme qui est un seul homme et qui a dans le dos un gros os dur.
L’ordinaire admiration des femmes : le nègre et le pompier.
J’aime les nôtres, les touilleurs de feu, quand ils remontent de dessous nous, au soir,
Avec rien que les dents de blanc pour prier dans cette Arabie de la mer !
Quand on a bêché tout le jour dans le poussier, nourrissant le Sultan jaune,
Avec quelle dignité on peut attraper sobrement son quart d’eau !
Et nous autres, les blancs, bavards, cyniques, juponnés, enculottés, les boit-sans-soif, les mangeurs de cochon !
Le fait est que nous ne gagnons pas à cet emparquement.
Quel dégoût de s’asseoir à table avec tout le reste
De ce troupeau de bêtes sans poils !
Quel caractère ! Moi, cela m’amuse, c’est si gentiment ajusté,
C’est si net, c’est si drôle de voir tout cela marcher, parler,
S’asseoir, se retourner, enfoncer une main dans la poche de son pantalon. Il y a de quoi rire.
Et un bateau, avec tous ses compartiments, avec toutes ces portes que l’on peut ouvrir et fermer,
Quel beau joujou ! C’est comme une boîte de naturaliste avec sa récolte,
Toutes les espèces ensemble !
Dites, c’est drôle de voir comment ils s’approchent et se reconnaissent,
De voir comment ils sont costumés, peignés, chaussés, cravatés,
Le livre qu’ils tiennent à la main, leurs ongles,
Le bout de la langue qui paraît entre les deux lèvres comme une grosse amande !
Rien qu’une main
Qui s’ouvre et s’agite, comme c’est affairé avec ses petits doigts ! comme je comprends ce quelle dit.
Ils m’ennuient. Je ne les supporte pas.
Et eux, que pensent-ils de vous ?
Je ne sais. Je ne m’en occupe pas. Je ne pense pas aux autres.
Mesa ! Mesa !
Tiens, c’est vrai ! C’est donc que je pense qu’à moi-même ?
Voilà que vous le découvrez ? Niez que les femmes servent à quelque chose.
Vous vous occupez de vous seul, vous seul vous occupez. Il est plus facile, Mesa, de s’offrir que de se donner.
Cela est vrai.
Apprenez une chose des femmes ! Ah, qui se donne comme il faut, il forcera bien qu’on l’accepte !
Heureuse
La femme qui a trouvé à qui se donner ! Et voilà que le sot homme se trouve bien surpris avec lui de cette personne absurde, de cette grande chose lourde et encombrante ! Tant d’habits, tant de cheveux, quoi faire ?
Il ne peut plus, il ne veut plus s’en défaire.
Heureuse la femme qui trouve à qui se donner ! celle-là ne demande point à se reprendre !
Mais qui est
Celui qui a besoin d’elle pour de bon ? d’elle toute seule, et tout le temps, et non pas d’une autre aussi bien ?
Elle se donne à vous, et qu’est-ce qu’elle reçoit en échange ?
Tout cela est trop fin pour moi. Diable ! s’il fallait qu’un homme tout le temps
Se tracassât précieusement de sa femme, pour savoir si vraiment il a bien mesuré
L’affection que mérite Germaine ou Pétronille, vérifiant l’état de son cœur, quel coton !
Tout le sentiment, c’est le petit ménage des femmes, comme ces boîtes où elles rangent un tas de fils, et de rubans, et toute espèce de boutons, et des baleines de corsets.
Et ce qui est dégoûtant, c’est qu’elles sont tout le temps malades.
Enfin elle est là, n’est-ce pas ? Elle manquerait si elle n’y était pas. C’est gentil à avoir de temps en temps.
Que dites-vous, Mesa ? Soyez franc, mon garçon. Ai-je raison ou pas ?
Amalric,… Comment donc dit-il, notre ami le voyageur en cuirs ?
« Vous êtes un lapin. » Amalric, vous êtes un lapin.
Voici votre mari qui vient se joindre à nous.
Toujours distingué et silencieux.
De Ciz, nous deviendrons tous riches !
Ainsi soit-il !
Aucun doute à ce sujet ! Et d’abord est-ce qu’il ne nous faut pas de l’argent à tous ?
Demandez à cette dame que voilà. Et ce Mesa qui est comme un homme sans poches ? Pour ne pas parler de vous et de moi.
Je vous dis que je sens la fortune dans l’air ! Et allez donc, je m’y connais ! Je reconnais cette odeur ! Est-ce que vous ne sentez pas comme une haleine ?
Ah, je le sais, mon cœur se dilate, nous avons passé une certaine ligne !
Je reconnais mon vieil Est ! Il est pour moi ce qu’est pour la dame d’Épinal ou de Vassy-sur-Blaise
Tout à coup le Grand Magasin du Louvre bondé d’étoffes et de savons !
C’est l’Inde qui est devant nous. Ne l’entendez-vous pas, si pleine
Qu’on entend le bruissement de ce milliard d’yeux qui clignent ?
Hein ! quelle chance de ne plus être en France ! nous ne reviendrons plus en arrière ! Que tout ce fourrage me paraissait fade et aqueux !
Quel dégoût que cette verdouillade ! et pas de soleil,
Que ce pâle fourneau de chauffe-bain !
Encore une fois nous avons passé Suez.
On ne le passe qu’une fois pour de bon. Je pense que nous l’avons tous passé cette fois.
Nous ne le repasserons plus jamais, hourra ! nous ne reviendrons plus en arrière, hourra ! mais nous serons tous morts l’année prochaine, hourra !
Voilà une belle prière.
En tout cas, il faut tous devenir riches ! ou sinon, c’est bien de notre faute ! Nous voilà à même. Je veux faire un tas énorme !
Je reconnais mon brave Levant, hourra ! « I’m wild and woolly and full of fleas ! »
Là le soleil est du soleil, à la bonne heure !
Le vert est du vert, et de la chaleur à en crever, et foutre, quand c’est rouge il fait rouge !
On est comme un tigre au milieu des bêtes plus faibles.
Évidemment au lieu de ce commerce ignoble,
Il vaudrait mieux entrer le sabre au poing épouvantablement
Dans les vieilles villes toutes fondantes de chair humaine,
Résolu de revenir avec quatre tonneaux pour sa part tout remplis de bijoux avec par-ci par-là quelques oreilles d’infidèles et doigts coupés de dames et demoiselles,
Ou de périr avec honneur au milieu de ses compagnons !
Cela vaudrait mieux que de transpirer en pyjama devant son ledger !
Et vous me garderez les perles !
Ça ne fait rien ! espérez seulement que je trouve de la main-d’œuvre pour ma plantation de caoutchouc !
Les temps n’y changent rien, c’est toujours le même soleil,
C’est toujours mon Indien, cultivé par les deux moussons, le vieux païen cuisant !
Le dixième degré pour un marin à l’endroit qu’il coupe le soixantième,
Cela veut dire autant que la Belgique et le Labrador et la vingt-cinquième rue de New-York, qui est une belle rue.
Et bien plus ! La terre, c’est bête, c’est solide, mais ce pays d’eau, l’homme de la barre sent bien ses façons comment il bouge !
Ça reste la même chose toujours. Dites, est-ce que vous savez où nous sommes ? est-ce que vous comprenez les conditions du commerce ?
Écoutez, je vais vous faire de l’économie politique.
Vous êtes ivre, Amalric.
Jamais autant qu’il en a l’air. C’est un vrai « voyageur ». Regardez son petit œil qui cligne.
À gauche, Babylone, et tout le bazar, les fleuves qui descendent de l’Arménie,
À droite l’Équateur, l’Afrique,
Eh bien, vous voyez tout de suite le commerce ?
Les gros boutres à la mousson du Nord, cinglant de Saba, cinglant des ports de Salomon,
Cinglant de Mascate et d’Inde, cinglant de la bouche des Deux-Fleuves,
Pleins de fer, pleins de tissus, et ce qu’il faut de chaînes et de menottes pour en avoir assez,
Vers la Cimbébasie et les Villes Ovales !
Et revenant à la mousson du Sud avec une pleine pochée de la chair de Cham,
Nègres, négresses, négrillons, criant, mangeant, dansant, chantant, pleurant, pissant !
Et parfois au matin les fesses noires de la grosse barque immobile
Au milieu des plumes de poulet et des peaux de bananes sur la mer qui crache des poissons volants !
Voilà ce qui serait commode pour le caoutchouc !
Voilà le soleil qui se couche ! Voilà la mer qui est comme un paon, et comme Lakshmi qui est bleue dans le milieu d’un prisme vert !
Ah, nous avons passé Suez pour de bon !
Nous ne le repasserons plus jamais.
Vous avez raison, voici le plus vieux lieu de la mer ! voici le plus riche réservoir,
La plus grande cuve de teinture, le profond vitre,
La plus puissante poche à vin sur qui se lève la lune d’ocre claire et le soleil écarlate !
Mais regardez cela maintenant que le soleil s’abaisse ! C’est des roses !
C’est pur comme un cou de petite fille ! c’est doux comme une femme ! c’est luisant comme l’émail ! c’est fin comme ces vieux cachemirs qui coiffent les docteurs-de-la-loi !
Ah, il est indigne de souiller un sein si beau ! et de troubler avec notre Marie-salope ces eaux sacrées toutes pleines du frai des dieux !
Voilà le soleil qui se couche, voilà un petit air de vent qui se lève !
Voici le soleil qui se couche, voici la mer qui fait un mouvement,
Voici le cœur coupable un moment
Qui frémit sous le soupir du ciel. Voici la mer tout en or,
Comme un œil vers la lampe. (Récitant :)
« Ses yeux ont une autre couleur. La mer change de couleur comme les yeux d’une femme que l’on saisit entre ses bras. »
Une très juste comparaison. Si délicate que soit la chair, par exemple près de la saignée du bras,
Avec ce mélange de tous les tons, depuis le soufre jusqu’à l’azur et au vermillon,
Elle ne s’empare point comme l’œil de la lumière, ses eaux comme d’une autre source.
Voilà la cloche. Il est temps d’aller nous habiller pour le dîner.
Une femme ! Voilà une citation que je n’aurais pas attendue
Du Mesa de mon premier voyage. Eh, eh ! il a passé Suez, lui aussi !
Eh, Mesa ! c’est notre âge ! Voilà l’âge où il convient de réaliser !
Impossibilité de l’arrêt en aucun lieu.
Allons dîner.
« La mer comme les yeux d’une femme qui a compris ! la mer comme les yeux d’une femme que l’on saisit entre ses bras ! »
ACTE DEUXIÈME
C’est bien ici.
C’est le nom, Smith. C’était un tout jeune homme. Voilà l’arbre.
C’est ici
Qu’elle m’a dit de l’attendre,
Chez Smith : Comme on vous enjoint de vous trouver à cinq heures chez le pâtissier.
Drôle de promenade que ce pourrissoir d’hérétiques ! Je hais ces cimetières européens. Me voici parmi ces damnés !
Jolie vue qu’on leur a ménagée : un champ de courses, la route avec tous les peuples qui y passent,
Toute la vie ! une fabrique fumante, le port avec ses navires, et la terre des Vivants de l’autre côté.
— Je frissonne. J’ai dans la bouche le goût de mon estomac.
Je ne suis pas mort, mais je suis joliment vivant.
— Comme j’aime ces tombes chinoises à fleur de sol dans la bonne terre chaude, sèche comme de la chaux !
Mais nous les Yang-ien, hommes et femmes,
Vlan ! on nous flanque n’importe où, dans une tombe molle,
Le vieillard rouge, et le jeune homme qui jouait si bien au tennis, et la pauvre jeune fille avec ses bas de soie rose !
Et si le cercueil flotte, on vous le cale a bloc avec une gueuse de plomb.
C’est cela qui vous fait ressuer votre whisky.
— Quelle est cette flamme à travers les branches ? On voit des lampes allumées.
C’est le cimetière des Parsis.
« À la mémoire des soldats du Régiment de marine tués à l’assaut des forts de Boccatigris. — Plumkett, enseigne de vaisseau. »
Hum, Plumkett… — Mary Bensusan, décédée à l’âge de six mois.
— Woods. — Tiens, le vieux Cocky. — Jones, Q. C. — Baxter, agent d’assurances.
— Le Bottin de Josaphat. — Cohn, courtier de change. — Donec immutatio mea veniat.
— Comme je vois bien tout cela ! le marin de 1859 tué d’une balle de gingal ou de la vérole cantonaise,
Le vieux célibataire qui s’en va du delirium tremens ou du sproh,
Regretté de tous ses amis, et les pauvres petits enfants
Qui crèvent dans la touffeur de juillet comme un poisson asphyxié dans un vase dont on a oublié de changer l’eau.
Point de bénédiction sur tout cela. Pauvres gens soustraits à la terre natale.
Quelle ombre sur la terre ! Mon pas crie. Il me semble que je parle dans une caverne.
Au-dessus de moi un ciel obstrué, éclairé à l’envers d’un jour blafard.
Je suis atteint dans mon conseil, je suis frappé d’insensibilité.
Plus rien que ce mal en moi au lieu de mon âme. Au moins cela est à moi.
(Récitant :) « Au moins je souffre, au moins je suis très malheureux. »
Ces élancements au cœur, cette douceur amère, empoisonnante !
Il n’y a rien à faire. Je suis atteint de paralysie.
Mon âme en moi comme une pièce d’or entre les mains d’un joueur !
Ma chère, je vous demande pardon, il faut que je vous quitte ici.
Dites
Que je ne sais pas me débrouiller ? Voilà combien de jours que nous sommes ici ? Et il me semble que voilà une affaire qui marche proprement.
Laissez-moi faire seulement ! Mais vous êtes toujours à douter de moi.
J’ai à voir mon ami Ah Fat,
Là-bas, au port des jonques. Je dîne avec lui ce soir.
Les derniers arrangements à prendre. Je pars pour Swatow.
Ce n’est pas dangereux ?
Je ne pense pas. Je n’en sais rien. Pourquoi me demandes-tu cela ? Penses-tu donc que j’aie peur ?
Une honnête petite affaire de « bonté-sincérité » (Il écrit les caractères chinois dans l’air avec le doigt).
Comme tu apprends vite les langues !
Je sais déjà bien des caractères. J’ai collectionné des cachets dans le temps.
Je sais que tu es intelligent,
Ciz. Tu pourrais faire comme un autre si tu voulais. Pourquoi est-ce que tu deviens tout d’un coup comme un enfant ?
Tu verras si je suis un enfant !
De braves coulis de Pinang ou de Singapour dont on rapatrie les cercueils.
S’il y avait dedans de l’opium ou des fusils,
Ce serait un choc pour moi que de l’apprendre.
Vous savez qu’ils sont en train de mettre une gentille petite république sur pied là-bas ? c’est amusant,
La Constitution des États-Unis, sanctionnée par les Trois-Génies-de-la-Bannière-Céleste, avec levée de quelques contributions indirectes.
Que dirait notre oncle le marquis, s’il savait que j’aide à fonder une république.
Que veux-tu, ma chère ? Il faut vivre. Quel métier pour un homme bien élevé. — Que penses-tu de l’affaire ?
Pourquoi me parles-tu de cela ? Que veux-tu que je sache ? Et tous ces jaunes me dégoûtent.
Pourquoi ne pas garder une telle affaire pour toi seul ? C’est une souffrance pour toi
Qu’il y ait des gens à ne pas être de ton avis.
Ce n’est pas ce que j’ai dit à Mesa l’autre soir
Qui a pu lui donner l’éveil.
Crois-le.
Cela ne fait rien. C’est notre ami.
Usons-en donc !
Que tu es brutale ! Je n’ai pu m’habituer à toi encore.
Cette manie d’insister, d’exagérer ! Il faut être léger, dans la vie !
J’aime ce garçon ; je suis heureux qu’il puisse me rendre service.
Et d’ailleurs il n’a rien à voir dans tout ça.
Et quand dites-vous que vous revenez ?
Dans un mois.
Je crois. Je ne sais pas au juste.
Vous ne savez rien au juste.
On est très bien à cet hôtel, vous êtes habituée aux hôtels.
Ne partez pas.
Mais je vous le dis, il le faut, il le faut absolument !
Ami, ne partez pas.
Il le faut, il le faut, Ysé.
Ne me laissez pas seule.
Il n’y a aucun danger.
Il ne faut pas me laisser seule ici.
Il faut être raisonnable.
Je ne suis qu’une femme. J’ai peur. Quel que vous soyez, après tout,
C’est vous qui avez garde de moi. J’ai peur ! Je le sais, il y a des choses terribles qui m’attendent.
J’ai peur de ce pays que je ne connais pas,
Où vous me laissez seule, à peine arrivée,
Tout étourdie encore et flottante du bateau à peine quitté.
Quoi ! c’est Ysé qui me dit qu’elle a peur ?
Emmenez-moi avec vous !
Vous ne pouvez laisser vos enfants.
Vous avez bien souci de vos enfants, mais non pas de moi aucunement !
Mais, Ysé !
Une seconde fois, je vous prie de ne point me quitter et me laisser seule.
Vous me reprochiez d’être fière, de ne jamais vouloir rien dire et demander. Soyez donc satisfait. Vous me voyez humiliée.
Ne me quittez point. Ne me laissez point seule.
Ainsi
Il nous faut bien avouer à la fin que l’on a besoin tout de même de son mari !
C’est notre fière Ysé
Qui demande comme un petit enfant qu’on ne la laisse point seule !
Ne soyez pas trop sûr de moi.
Tu es à moi, que tu le veuilles ou non.
Est-ce que tu voulais m’épouser ? Et cependant bon gré mal gré,
C’est moi qui t’ai prise et gagnée, quand d’autres ne l’avaient pu.
Ne me méprisez pas trop. Ne soyez pas trop sûr de moi,
Comme d’une femme que l’on gagne avec des caresses.
Ne suis-je pas restée dix ans avec vous ? Dix ans je vous ai considéré
De face, et de dos, et de profil, et de dessous, et de dessus, et voici que je me suis fait un jugement.
N’avez-vous pas eu de moi votre compte et votre content ? n’avez-vous pas eu tous vos enfants avec moi ?
Et vous, est-ce que vous me connaissez ? est-ce que vous savez qui je suis ? Un homme,
Ça ne connaît pas plus sa femme que sa mère.
Dix ans ! Maintenant j’ai trente ans, et ma jeunesse est passée, et ce que je pouvais vous donner,
Je l’ai tout donné. Ne me laissez donc point seule,
Alors qu’il y a quelque chose qui vient de finir. Ne sois pas absent.
Je vous connais mieux que vous-même.
Cette fiere Ysé ! Avec moi ! Je vous connais trop
Pour penser que vous vouliez jamais vous donner aucun tort avec moi.
Je ne sais ; je sens en moi une tentation.
Je ne suis plus cette jeune fille que vous avez prise. Vous ne m’avez pas ménagée ; je ne suis pas intacte.
Croyez-vous que je ne serve qu’à faire des enfants ? est-ce que c’est pour rien que je suis belle ?
Qui m’aura, j’aurais voulu empêcher
Qu’il eût rien autre. Moi, je suis bien à lui ; est-ce que ce n’est pas assez ?
Il y a une certaine totalité de moi-même
Que je n’ai pas fourme ; il y a une certaine mort
Que je saurais lui donner ; et est-ce que je ne suis pas belle ? Mais vous, vous n’êtes pas sérieux.
Comprenez de quelle race je suis ! Parce qu’une chose est mauvaise,
Parce qu’elle est folle, parce quelle est la ruine et la mort et la perdition de moi et de tous,
Est-ce que ce n’est pas une tentation à quoi je puis à peine tenir ? Bientôt je ne serai plus belle. Au lieu de vieillir
Ennuyeusement jour à jour, ne pas vieillir ! est-ce pas mieux
Tout, d’un seul coup, le donner,
Le lui donner, le lui planter entre les mains dans un éclat de rire, dans une générosité triomphale,
Pendant que je suis jeune et splendide, et périr avec celui que je fais périr,
Comme ont péri mes aïeux, dans le temps d’un coup de trompette, dans l’éclair de l’épée qui tue !
Et je prie que cette tentation ne me vienne pas, car il ne le faut pas et cela ne serait pas noble et juste,
Et toute noblesse est de souffrir et de résister.
Est-ce que tu as souffert avec moi ? Quelle est cette chose
Jamais, si j’ai pu te la donner, dont je t’aie fait défense ?
Plût au Ciel que tu me défendisses quelque chose, et que tu me défendisses moi-même !
Après tout, je suis une femme, ce n’est pas si compliqué. Que lui faut-il
Que sécurité comme la mouche-à-miel active dans la ruche bien fermée ?
Et non pas une liberté épouvantable ! Ne m’étais-je pas donnée ?
Et je voulais penser que je serais maintenant bien tranquille,
Que j’étais garantie, qu’il y avait toujours quelqu’un avec moi
Pour me conduire, un homme quelque idée que j’aie, quelqu’un
Qui saurait bien toujours être plus fort que moi.
Et qu’importe que tu me fasses mal pourvu que je sente
Que tu me serres et que je te sers,
Mais toi, qui te connaît, qui aura foi, qui trouvera en toi
De quoi comprendre et se dévouer ? Tu fuis, tu n’es pas là. Tu es comme un enfant faible et tendre,
Capricieux, caché, plein de mensonges et l’on ne peut rien voir dans tes yeux.
N’achève pas de partir ! ne sois pas absent dans le milieu de ma vie !
Et tout cela pour une absence de quelques jours !
Si
C’est l’heure où toute séparation suffit ?
C’est chose étroite qu’un couteau et le fruit qu’il tranche, on n’en rejoindra pas les parts.
Qui sait
Si je ne vais pas mourir par exemple dès que tu seras parti ? J’ai peur de mourir.
Pourquoi m’as-tu amenée ici ? Regarde ce triste lieu !
Mais c’est vous qui aviez trouvé cet endroit joli.
Il est affreux de mourir et d’être morte.
Mais il ne s’agit pas de mourir. Il n’y a aucun danger. Bientôt je suis de retour.
Bientôt nous aurons de l’argent et nous retournerons en France.
Je vois que vous m’aimez. Je le sais, mon cœur. Je le sais, bonita !
Et vous tenez à partir ?
Il le faut. Ah Fat m’a prêté de l’argent.
Partez en ce cas. Il n’y a rien à dire. C’est bien.
Vous ne m’en voulez aucunement ?
Non.
Ysé ! J’ai réfléchi à ce que vous me conseillez. Il y a du vrai.
Ces deux choses que nous offre notre ami Mesa…
Eh bien ?
Rester ici, la position n’est pas brillante.
Mais elle est sûre.
Sûre, sûre ! vous n’avez que ce mot à la bouche !
Tu m’as toujours méconnu ! Moi, il me faut de l’initiative. Il me faut de l’argent à gagner.
Crois-tu que les risques me font peur ?
Il est vrai que je ne pourrais pas t’amener avec moi dans le pays shan.
C’est pourquoi il ne faut pas y aller.
C’est dommage. C’est quelques années à passer. Ma position était faite et moi j’étais fait pour.
Comment être de ton avis, tu ne cesses d’en changer.
Il ne faut pas être dure. Bientôt je ne serai plus avec toi.
Adieu, mon cœur.
Adieu, Ciz. Tu n étais pas un méchant homme.
Point de larmes, mon cœur. Adieu, bonita !
Je ne vous laisse point seule. Je suis heureux que Mesa soit avec vous.
Je ne le vois point. Je ne vais point l’attendre. Je pense qu’il ne sera point venu.
C’est moi.
Mon mari vient de me quitter.
Comment allez-vous ?
Ô moi, cela va toujours ! Rien ne m’empêche de manger.
C’est comme un bon soldat qui va se battre ! C’est curieux, je n’ai pas encore fait pied à la terre.
On s’en va de côté, je penche, je penche ! Et puis l’on donne un coup comme quand on ne veut pas dormir.
Vous ne trouvez pas ? On ne se sent jamais bien debout à la mer. Et d’abord rien n’est droit. On ne se tient pas,
On se retient comme sur un sol qui respire.
Vous lui avez parlé ?
Je l’ai prié de ne point partir, de ne point me laisser seule ici. Il ne veut pas m’écouter.
Moi aussi, j’ai fait ce que j’ai pu. Comment vous laisse-t-il ainsi ?
Je lui ai fait des propositions. Il aime mieux ses manigances. Il jouit, il se figure qu’il me trompe.
— Et vous entendez ces rumeurs de tous côtés ?
Est-ce qu’il y a quelque chose pour de bon ?
Non…, Euh…, qui connaît la Chine ?
— Deux ans encore peut-être, trois ans, quatre ans encore…
— Quand dites-vous qu’il part ?
Demain.
Combien de temps reste-t-il absent ?
Un mois.
Il faut me laisser seule. Il ne faut point venir me voir.
Pauvre Mesa !
Ysé !
Pauvre enfant ! Mesa ! pauvre Mesa !
Tout est fini.
Viens !
Viens et ne demeure pas séparé de moi plus longtemps.
Ô Ysé !
C’est moi, Mesa, me voici.
Ô femme entre mes bras !
Tu sais ce que c’est qu’une femme à présent ?
Je te tiens, je t’ai trouvée.
Je suis à toi,
Je ne me recule pas, je te laisse faire ce que tu veux.
Ô Ysé, c’est une chose défendue.
Est-il vrai ? comme tu me serres à m’étouffer ! Pauvre Ysé ! je ne la croyais pas si défendue !
Ô Ysé, le bateau qui nous a amenés quand nous l’avons vu partir, disparu dans sa propre fumée !
Ce n’est pas un bateau que tu tiens, c’est une femme vivant entre tes bras.
Ô Ysé, ne me laisse pas revenir !
Je cède, je suis à vous.
C’en est trop !
Et à moi il faut me céder aussi ?
C’en est trop !
Est-ce assez ? ou y a-t-il plus que tu veux me demander encore ?
Ainsi donc
Je vous ai saisie ! et je tiens votre corps même
Entre mes bras et vous ne me faites point de résistance, et j’entends dans mes entrailles votre cœur qui bat !
Il est vrai que vous n’êtes qu’une femme, mais moi je ne suis qu’un homme,
Et voici que je n’en puis plus et que je suis comme un affamé qui ne peut retenir ses larmes à la vue de la nourriture !
Ô colonne ! ô puissance de ma bien-aimée ! Ô il est injuste que je vous aie rencontrée !
Comment est-ce qu’il faut vous appeler ! Une mère,
Parce que vous êtes bonne à avoir.
Et une sœur, et je tiens votre bras rond et féminin entre mes doigts,
Et une proie, et la fumée de votre vie me monte à la tête par le nez, et je frémis de vous sentir la plus faible comme un gibier qui plie et que l’on tient par la nuque !
Ô je m’en vais et je n’en puis plus, et tu es entre mes bras comme quelqu’un de replié,
Et dans la pression de mes mains comme quelqu’un qui dort. Dis, puissance comme de quelqu’un qui dort,
Si tu es celle que j’aime.
Ô je n’en puis plus, et c’en est trop, et il ne fallait pas que je te rencontre, et tu m’aimes donc, et tu es à moi, et mon pauvre cœur cède et crève !
Tu me tiens donc et bien que ma chair tressaille
Je ne me retire point, et je reste comme assourdie, et la voilà donc, celle que tu trouvais si fière et si méchante !
Tu ne sais pas ce que c’est qu’une femme et combien merveilleusement, avec toutes ces manières qu’elle a,
Il lui est facile de céder et tout à coup de se trouver abjecte et soumise et attendante ;
Et pesante, et gourde, et interdite entre la main de son ennemi, et incapable de remuer aucun doigt.
Ô mon Mesa, tu n’es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme,
Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi, et je cueille ton cœur sans que tu saches comment.
Et je l’ai pris, et je l’arrange avec moi pour toujours entre mes deux seins !
Et il ne faut pas que je puisse comprendre mon Mesa, et il ne faut pas m’appeler
Par des mots que les autres savent, comme « ma colombe » tantôt,
(Bien que ce soit doux), et « ma bien-aimée » que tu n’as pas dit,
(Et « laide », et « bête », et « vilaine », ce serait plus doux encore),
Mais par de tels mots si drôles, comme il y en a sans aucun bruit,
Que je ne puisse aucunement les comprendre, ou mon nom
Seulement, comme vous le dites, Ysé,
Pour qu’ils ne soient pas ailleurs que dans mon cœur,
Bien lourds comme l’enfant inconnu
Qu’on porte lorsque l’on est grosse.
Je ne vous gronderai plus, Ysé.
Bien vrai ? Vous êtes content maintenant, professeur ? Vous ne me ferez plus de réprimande ?
Pauvre docteur que j’ai été !
Ai-je bien ou non
Profité de vos leçons, professeur ? Dis, petit Mesa,
Est-ce qu’il n’est pas meilleur
De ne plus se retrouver supérieur à personne, mais ce qu’il y a de plus faible,
Un homme entre les bras d’une femme, comme une chose par terre
Qui ne peut plus tomber, rien qu’un pauvre homme à la fin entre mes bras.
Ah, je ne suis pas un homme fort ! ah, qui dit que je suis un homme fort ? mais j’étais un homme de désir,
Désespérément vers le bonheur, désespérément vers le bonheur et tendu, et aimant, et profond, et descellé !
Et qui dit que tu es le bonheur ? ah, tu n’es pas le bonheur ! tu es cela qui est à la place du bonheur !
J’ai frémi en te reconnaissant, et toute mon âme a cédé !
Et je suis comme un homme qui s’abat sur le visage, et je t’aime, et je dis que je t’aime, et je n’en puis plus,
Et je t’épouse avec un amour impie et avec une parole condamnée,
Ô chère chose qui n’es pas le bonheur !
Moi, pas plus que l’arbre ou la bête sacrée leur femelle,
Je n’ai langue pour t’appeler une femme, mais seulement que tu es présente,
Comme quelqu’un qui est précédé par le sommeil, à l’instant que tout trahit !
Ainsi le travailleur d’or sous la lampe, tu arrives avec le souffle de minuit qui amène un papillon blanc.
Mesa n’est plus qu’un homme qui vous aime.
Un homme et qui est pris.
Un homme et qui est à moi.
Toute la pièce sous la main que je tiens sur ton épaule comme une grosse bête assommée.
Et moi, est-ce que je suis un homme ?
Ne soyez pas une folle.
Répands ! est-ce que je suis un homme ?
Tu es une femme.
Et cependant j’ai des bras et des jambes comme un autre et je puis répondre quand tu parles. Mais c’est bien meilleur et plus beau et plus gentil.
Mais dis la vérité et s’il est vrai que tu n’as jamais connu aucune femme ?
Si tu veux. Cela est vrai.
Cela est vrai, Mesa ?
Cela est vrai.
Je suis contente.
Contente d’être tout
Pour toi, contente d’avoir tout pour moi.
Mais quoi, montre-moi tes yeux
Qui ont la couleur des miens et ne les tiens pas ailleurs un moment !
Et cela me donne confusion et désir, de voir tes yeux.
Et moi, regarde-moi aussi, me voici,
Et regarde chaque chose bien comme un vase que tu viens d’acheter,
Et que tu fais reluire au soleil, et l’émail, et ce défaut que l’on éprouve avec l’ongle,
Et la marque du fabricant.
Tu es radieuse et splendide ! tu es belle comme le jeune Apollon !
Tu es droite comme une colonne ! tu es claire comme le soleil levant !
Et où as-tu arraché sinon aux filières mêmes du soleil d’un tour de ton cou ce grand lambeau jaune
De tes cheveux qui ont la matière d’un talent d’or ?
Tu es fraîche comme une rose sous la rosée ! et tu es comme l’arbre Cassie et comme une fleur sentante ! et tu es comme un faisan, et comme l’aurore, et comme la mer verte au matin pareille à un grand acacia en fleurs et comme un paon dans le paradis.
Certes il convient que je sois belle
Pour ce présent que je t’apporte.
Une chose inestimable en effet.
Une chose encombrante, Mesa, une chose énorme et difficile à loger,
Et qu’un homme sage n’acceptera point dans sa maison !
Je ne suis pas un homme sage.
C’est l’amour, Mesa, et je ne l’appellerai point une chose bonne et usagère, et l’on plaint ce fou qui ne sait point s’en servir
À tempérament pour son plaisir et le bien de son ménage comme le feu bien fait
Qui cuit la soupe et qui fond l’or sous le chalumeau.
Sais-tu bien ce que tu fais, Mesa ?
Je ne sais que toi, Ysé.
D’un côté Ysé, et de cet autre,
Tout moins que je n’y suis pas.
Je te préfère, Ysé !
Ô parole comme un coup à mon flanc ! ô main de l’amour ! ô déplacement de notre cœur !
Ô ineffable iniquité ! Ah viens donc et mange-moi comme une mangue ! Tout, tout, et moi !
Il est donc vrai, Mesa, que j’existe seule et voilà le monde répudié, et à quoi est-ce que notre amour sert aux autres ?
Et voilà le passé et l’avenir en un même temps
Renoncés, et il n’y a plus de famille, et d’enfants et de mari et d’amis,
Et tout l’univers autour de nous
Vidé de nous comme une chose incapable de comprendre et qui demande la raison ?
Il n’y a pas de raison que toi-même.
Moi, je comprends, mon bien-aimé,
Et je suis comprise, et je suis la raison entre tes bras, et je suis Ysé, ton âme !
Et que nous font les autres ? mais tu es unique et je suis unique.
Et j’entends ta voix dans mes entrailles comme un cri qui ne peut être souffert,
Et je me lève vers toi avec difficulté comme une chose énorme et massive et aveugle et désirante et taciturne.
Mais ce que nous désirons, ce n’est point de créer, mais de détruire, et que ah !
Il n’y ait plus rien d’autre que toi et moi, et en toi que moi, et en moi que ta possession, et la rage, et la tendresse, et de te détruire et de n’être plus gêné
Détestablement par ces vêtements de chair, et ces cruelles dents dans mon cœur,
Non point cruelles !
Ah, ce n’est point le bonheur que je t’apporte, mais ta mort, et la mienne avec elle,
Mais qu’est-ce que cela me fait à moi que je te fasse mourir,
Et moi, et tout, et tant pis ! pourvu qu’à ce prix qui est toi et moi,
Donnés, jetés, arrachés, lacérés, consumés,
Je sente ton âme, un moment qui est toute l’éternité, toucher,
Prendre
La mienne comme la chaux astreint le sable en brûlant et en sifflant !
Ysé !
Me voici, Mesa. Pourquoi m’appelles-tu ?
Ne me sois plus étrangère !
Je lis enfin, et j’en ai horreur, dans tes yeux le grand appel panique !
Derrière tes yeux qui me regardent la grande flamme noire de l’âme qui brûle de toutes parts comme une cité dévorée !
La sens-tu bien maintenant dans ton sein, la mort de l’amour et le feu que fait un cœur qui s’embrase ?
Voici entre mes bras l’âme qui a un autre sexe et je suis son mâle.
Et je te sens sous moi passionnément qui abjure, et en moi le profond dérangement
De la création, comme la Terre
Lorsque l’écume aux lèvres elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable
Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte !
Et voici une sécession dans mon cœur, et tu es Ysé, et je me retourne monstrueusement
Vers toi, et tu es Ysé !
Et tout m’est égal, et tu m’aimes, et je suis le plus fort !
Je suis triste, Mesa. Je suis triste, je suis pleine ;
Pleine d’amour. Je suis triste, je suis heureuse.
Ah, je suis bien vaincue, et toi, ne pense pas que je te laisse aller, et que je te lâche de ces deux belles mains !
Et à la fin ce n’est plus le temps de rien contraindre, ô comme je me sens une femme entre tes bras,
Et j’ai honte et je suis heureuse.
Et tantôt regardant ton visage, au mien
Je sens comme un coup de honte et de flamme,
Et tantôt comme un torrent et un transport
De mépris pour tout et de joie éclatante
Parce que je t’ai et que tu es à moi, et je l’ai, et je n’ai point honte !
Ysé, il n’y a plus personne au monde.
Personne que toi et moi. — Regarde ce lieu amer !
Ne sois point triste.
Regarde ce jardin maudit !
Ne sois point triste, ma femme ?
Est-ce que je suis ta femme et ne suis-je pas la femme d’un autre ?
Ne me fais point tort de ce sacrement entre nous.
Non, ceci n’est pas un mariage
Qui unit toute chose à l’autre, mais une rupture et le jurement mortel et la préférence de toi seul !
Et elle, la jeune fille,
La voici qui entre chez l’époux, suivie d’un fourgon à quatre chevaux bondé, du linge, des meubles pour toute la vie.
Mais moi, ce que je t’apporte aussi n’est pas rien ! mon nom et mon honneur,
Et le nom et la joie de cet homme que j’ai épousé,
Jurant de lui être fidèle,
Et mes pauvres enfants. Et toi,
Des choses si grandes qu’on ne peut les dire.
Je suis celle qui est interdite. Regarde-moi, Mesa, car je suis celle qui est interdite.
Je le sais.
Et est-ce que je suis pour cela moins belle et désirable ?
Tu ne l’es pas moins !
Jure !
Et moi, je jure que tu es à moi et que je ne te laisserai point aller et que je suis à toi,
Oui, à la face de tout, et je ne cesserai point de t’aimer, oui, quand je serais damnée, oui, quand je serais près de mourir !
Et qu’on me dise de ne plus t’aimer.
Ne dis point des paroles affreuses !
Et voici d’autres paroles :
Il faut que cet homme que l’on appelle mon mari et que je hais
Ne reste point ici, et que tu l’envoies ailleurs,
Et que m’importe qu’il meure, et tant mieux parce que nous serons l’un à l’autre.
Mais cela ne serait pas bien.
Bien ? Et qu’est-ce qui est bien ou mal que ce qui nous empêche ou nous permet de nous aimer ?
Je crois que lui-même
Désire aller dans ce pays dont je lui ai parlé.
Il te demandera de rester ici
Mais il ne faut pas le lui permettre et il sera bien forcé de faire ce que tu veux,
Et il faut l’envoyer ailleurs, que je ne le voie plus !
Et qu’il meure s’il veut ! Tant mieux s’il meurt ! Je ne connais plus cet homme.
Le voici.
Bonjour.
Mesa, voici mon mari qui a à voir par ici pour ses affaires
Qui ne vous regardent pas.
Et, Ciz, voici Monsieur le Commissaire des Douanes, regardez-le bien,
Qui se méfie et tient un œil sur vous, on ne peut pas lui en faire accroire.
Il m’ennuie ; puisque vous êtes là, gardez-le, je m’en vais.
Je vais voir, mon grass cloth, le bleu et blanc, vous savez ? l’adresse que vous m’avez donnée, Mesa, le gros Cantonais,
Ah Fat, — ah, mon Dieu ! c’est Ah Toung que je veux dire.
Adieu, Ciz.
Adieu.
Adieu Mesa.
Il faut venir me voir, pendant que mon mari est parti. Je suis veuve !
Comment vont les affaires, Ciz ?
Doucement. Drôle de pays. Tout vient autrement qu’on ne le croit.
Et est-il vrai que vous connaissez cet Ah Fat ?
Je ne le connais point.
Je vous en loue. Il n’y a rien à gagner avec les Chinois. Vous vous en apercevrez.
L’on me dit que vous partez. Où allez-vous ?
Demain…, peut-être — je ne sais au juste. Je vais à Manille.
Eh bien, je vous conduirai au bateau.
N’en faites rien ! Je vous en prie ! On part de bonne heure.
Et avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit l’autre jour ?
J’y ai pensé.
Et qu’avez-vous décidé, car il faut que je le sache.
Eh bien, c’est ma femme qui le veut ; je ne puis la laisser ainsi.
Évidemment ce n’est pas brillant, mais c’est régulier ; je crois
Que j’accepterai cette proposition que vous m’avez faite
Si aimablement, cette place.
C’est ferme ?
C’est ferme.
Je vais donc m’en occuper. Je crois que vous avez pris le bon parti.
Je l’espère. Moi, ce n’est pas ce que je rêvais !
Je le sais, vous êtes un poète, un homme d’imagination ! Mais vous avez charge de famille :
Il faut voir le positif et le sûr.
C’est ce que je m’entends dire tout le jour.
Il me faut quelqu’un maintenant pour le chemin de fer. Du courage, voilà ce qu’on demande, du sens, de l’initiative.
Quelqu’un dans le genre d’Amalric. Avez-vous de ses nouvelles ?
Je crois qu’il a rejoint sa plantation.
Voilà un homme !
C’est un hâbleur brutal.
Vous avez d’autres qualités. Vous êtes souple et fin. Vous auriez fait avec les indigènes.
C’est pour cela que j’avais pensé à vous.
Et quelle est cette place que vous me proposez aux Douanes ?
Ah,
Là il ne s’agit point d’hommes à conduire, d’une œuvre à faire.
Il ne faut qu’être ponctuel.
Si encore on pratiquait soi-même,
Usant de la longue aiguille ou de force à grands coups de maillet
Vous faisant sauter une planche, ou prélevant avec la pipette l’échantillon,
C’est un métier de connaisseur d’hommes, au plus serré de qui la bourse,
Mais l’employé agencé à une table exerce tristement son fisc.
Mais il ne s’agit pas de votre goût,
Mais de votre pain à gagner et des vôtres.
}e ne suis pas une machine ! Si cette mission réussit, ma vie est faite.
Il ne faut plus y penser.
Laissez-moi le temps de réfléchir encore.
Non, Ciz, croyez-moi.
Le pays est mauvais, les pirates, la misère, la fièvre des bois.
Moi, je n’hésiterais pas, mais je ne suis pas marié. Madame de Ciz
M’a recommandé de ne pas vous laisser partir. Pourtant ce n’est qu’un an ou deux à passer.
Ma femme n’a rien à voir là et je sais ce que j’ai à faire.
Mesa, je suis votre homme, je partirai.
Donnez-vous le temps de réfléchir.
C’est tout réfléchi. Je ne change point d’avis aisément.
C’est donc vous seul qui le voulez. Vous partez contre mon sens et mon conseil.
C’est entendu, Mesa, je vous donne quittance.
Qu’il en soit donc ce que vous voulez.
Ah, vous êtes un ami pour moi !
Un sincère ami.
Un bon, un sincère ami !
Vous n’en trouverez pas un pareil.
ACTE TROISIÈME
L’action est dans un port du Sud de la Chine, au moment d’une insurrection.
Maison construite dans l’ancien style « colonial » du temps des « princes-marchands » ; une vaste pièce au premier étage. Elle est tout entourée de larges vérandas. Au dehors d’énormes banyans, à leurs branches pendent des paquets de racines pareilles à de longues chevelures noires.
Traces d’un siège qui vient d’être soutenu, sacs de terre, fenêtres obstruées avec des matelas. Cependant, comme s’il ne valait plus la peine de se défendre, on a débouché plusieurs baies de côtés différents. D’une part on aperçoit les deux bras d’un fleuve couvert de bateaux, et, derrière, entourée de sa muraille crénelée, une immense ville chinoise avec ses portes et ses pagodes. D’autre part, vers le couchant, la rizière et de belles montagnes bleues. De temps en temps on entend des batteries de gongs et des détonations de pétards et d’armes à feu, et par bouffées la musique d’un théâtre au loin avec les cris sauvages des acteurs.
Le soleil se couche. De longs rayons rouges passant à travers le mur de feuilles des banyans traversent la pièce déserte. Au milieu un grand lit de cuivre entouré de sa moustiquaire. Entre deux fenêtres une coiffeuse avec sa psyché, et de l’autre côté une armoire à glace. Affaires de femme : une lampe à esprit, des robes suspendues. Et ça et là des choses d’homme, de gros souliers, une pipe, et sur une table un fusil de guerre avec les culots de cuivre des cartouches tirées épars.
Aïe !
Je t’ai fait mal, mon chéri ?
C’est rien. Ces vieilles pétoires
Ont un recul absurde. J’ai l’épaule démanchée.
Avec cela je suis sale comme un cochon ; je m’en vais prendre un bain tout à l’heure.
Je t’aime.
Et voilà le soleil qui se couche, Ysé.
Cela m’est égal.
Il part.
Vois-tu, c’est fini. On ne nous le ramènera plus.
C’était un brave soleil.
Il n’y a rien à dire. Il nous a fait bon service.
Et puis il n’y en a pas d’autre. C’est triste
De se quitter, et lui, le voilà comme une grande bête jaune
Qui allonge sa tête sur votre épaule et que l’on caresse doucement de la joue. Adieu, mon beau soleil !
Et il est vrai que nous allons mourir, Amari ?
Je suis obligé d’en convenir.
Pas le plus petit moyen d’échapper ?
Aucun. Nous sommes dans une trappe.
Ils nous ont ménagés jusqu’ici. Ils m’aiment dans le fond. Ils ne sont pas méchants.
Mais maintenant que les camarades y ont passé,
C’est notre tour, il n’y a rien à faire.
Mais ils ne nous auront pas vivants ?
N’aie crainte !
Ah !
J’ai encore dans l’oreille ces horribles cris
Quand ils ont forcé le Club hier. Comme cela a pris feu tout à coup ! et cette femme qui a sauté du toit !
Ah ! il était horrible de voir ces corps jaunes
Grouillant tous ensemble comme une galette de vers !
Et l’on dirait qu’ils n’ont point du vrai sang,
Mais comment est-ce que tu dis ? du latex, comme tu m’expliquais pour le caoutchouc,
Le lait de ces affreuses plantes de décombres !
Ô blanche entre les blanches ! C’est drôle, moi je les aime !
Ça vous remplit un bateau comme du blé en vrac, c’est-à-dire que ça coule dedans, quoi ! Pas de vide avec eux !
Mon recrutement marchait fameusement. Mais Adios ! Fini, le coprah ! fini, le caoutchouc ! Fameuse idée que j’ai eue de venir ici !
Tu ne me laisseras pas prendre vivante. — Écoute !
Écoute ! c’est bien ta ! ta ! qu’ils crient ? Mais oui. Ta ! ta ! Tu entends ?
Ça n’est rien ! ce n’est pas la peine de m’enfoncer les ongles dans la peau.
C’est quelque missionnaire que l’on coupe en deux,
Ou quelque bonne dame protestante que l’on est en train de déguster.
Ils ne vont pas venir ici ?
Rien à craindre, je te dis, ils ont été trop bien reçus l’autre jour.
Et puis il y a quelque diablerie, mon ancien boy est venu ce dernier soir,
Je ne sais quel jour du renard ou du cochon.
Et demain, demain il sera trop tard ! Plus personne !
Ftt ! Partis, les Yang koui tze ! envolés !
Tu as bien pris tes mesures ?
Fameuse chose que cette gélatine ! tu as bien vu l’autre jour lorsque ma mine a sauté, j’ose dire que c’était de bel ouvrage.
Ça vous déracinera la cambuse comme un petit volcan !
Hein, c’est beau ? ça vaut mieux que de crever sur une pelle en porcelaine.
Nous ne mourrons pas, nous disparaîtrons dans un coup de tonnerre !
Pêle-mêle, corps et âme,
Avec le fonds de commerce et le mobilier et tout le tremblement, nous péterons par la toiture !
Le chien, les chats, et toi, et moi, et le bâtard avec !
(Elle lui lance un regard terrible.)
Ciel ! quel regard ! Ça m’amuse de vous dire ces petites choses.
Il vous passe alors quelque chose sur le visage
Comme la flamme d’un coup de canon que l’on n’entend pas
Parce que c’est trop loin. Ne vous fâchez pas.
Je sais que tu m’aimes.
Et que j’aime cet enfant aussi ?
Je le sais.
Comme si je l’avais fait. Il n’a plus d’autre père que moi.
Je t’ai prise et je l’ai pris avec, et tu es à moi et il est à moi et voilà la fin de l’histoire.
Quand je t’ai retrouvée encore sur ce bateau, « Ah non, ai-je dit,
Assez de plaisanteries cette fois. Voilà encore qu’elle me revient sous le nez !
Il faut en finir. » Jamais je ne vous ai vue plus jolie.
Tant pis ! tu n’avais pas qu’à être la plus faible.
Oui, oui, malgré tes regards de tigresse, tu sais que je suis le plus fort, comme cela est écrit.
Je ne t’ai point demandé ton avis. Cette fière Ysé !
Avec ses chapeaux, et sa chaise longue, et ses éclats de rire, et ses airs de reine,
On l’a prise tout de même, et la voilà qui suit, bien soumise et bien fidele,
Avec un grand diable d’homme qui marche le premier.
Et le mari, il n’y en a plus, et les enfants, c’est comme des petits chats morts, et le dernier amant,
Comme un fruit que l’on a fini de manger, et l’on s’essuie la bouche, il y reste encore comme un petit goût,
Et les doigts dans le finger bowl où il y a un petit bout de citron.
Tu sais que ce n’est pas vrai ! Tu sais que je ne suis pas si mauvaise ! Tu sais que j’aime mes enfants !
Tu sais que je pensais les avoir ! Tu disais que je pourrais les reprendre !
Ciel ! que de choses j’ai dites que je ne savais pas !
Et me voici avec toi !
Pauvre Ysé ! C’est malheureux d’être une pauvre femme !
Fais-moi du thé.
Rien que la rizière qui verdoie et que la rivière qui flamboie.
Voici la marée de la nuit qui monte.
Qu’est-ce qu’il y a, mon pigeon ?
Ô Amalric, que tu es dur ! Ô Dieu, Dieu ! ô Ciel, que c’est dur !
Ne pleure point, petit enfant.
Voilà l’eau qui va déborder.
Quelle bonne femme d’intérieur tu aurais faite ?
N’est-ce pas, mon chéri ? J’étais faite pour vivre tranquille et bien défendue
Comme toutes les femmes. Tu vois que je suis une bonne femme pour toi.
Cela est vrai, Ysé.
Ah, c’est bien bon de penser que nous allons mourir et que personne ne peut plus entrer et que tout est fermé sur nous !
Il n’y a plus personne pour m’injurier et me faire honte.
Ô tout ce que j’ai fait ! Est-ce moi ou est-ce une autre ?
Mon mari, trompé, quitté, mes enfants, mes pauvres enfants,
Je les laisse, je ne sais pas même où ils sont, et ce misérable homme que j’aimais
Et qui m’aimait, plus que sa vie, à peine quitté, je le trahis, je me livre à toi
Avec son enfant que je portais dans mon sein.
Le fait est que Mesa a dû être surpris.
Il sait tout maintenant. Ô quelle honte ! Ô ces dernières lettres que j’ai reçues avant que le port fût fermé !
Je ne suis qu’une pauvre femme. Qu’est-ce que je sais ! Qu’est-ce que je puis faire ?
Ah, une femme comme moi, il est préférable qu’elle meure et qu’elle ne fasse plus de mal à personne.
Tu n’as mis qu’une tasse ?
Il ne reste plus qu’une pincée de thé. Ce n’est pas bien bon, mon pauvre chéri.
Pour moi, je n’ai plus faim ni soif. Bois, ami !
Et le lait, tu peux prendre tout ce qui reste dans la boîte. L’enfant n’en a plus besoin.
Pour moi, j’ai faim et soif de mourir
Afin de ne plus exister et que personne ne me méprise.
Et de quoi te mépriserait-on ?
Tu es bon, Amalric.
Je sais que je n’ai rien fait de mal. Quand je réfléchis et que tu m’expliques,
Je vois bien que j’ai fait ce qu’il fallait et que les choses ne pouvaient être autrement.
Et pour Mesa, je lui ai rendu service en le quittant, comment a-t-il su où j’étais ?
Mais que veux-tu, Amari, l’on a beau se raisonner, c’est trop !
Il y a des moments où c’est trop, et c’est trop, et c’est trop, et c’est assez, et je n’en puis plus, et je suis trop seule, arrachée, arrachée à ce que j’aime !
Et je suis trop malheureuse, et je suis trop punie, et je prie de mourir, et je suis contente de mourir !
Est-ce que cela est si dur, Ysé ?
Non ce n’est pas dur, mon cœur ! non, ce n’est pas dur, mon cœur !
Non cela n’est pas dur avec toi. Je ne regrette rien, je suis contente.
Oui, cela m’est égal, et ce que j’ai fait,
Je le ferais encore, et je n’ai plus d’enfants, et je n’ai plus d’amis,
Et je suis en horreur à tous, et je vais mourir, et je suis contente
Qu’il n’y ait plus rien, que toi tout seul
Pour moi, et moi toute seule avec toi,
Mon cœur ! Non, mon cœur, ce n’est pas dur !
Et cependant il est terrible d’être morte.
Et, Amalric, est-ce que vraiment il n’y a point de Dieu ?
Pour quoi faire ? S’il y en avait un, je te l’aurais dit.
Il n’y en a donc pas. Et je n’ai rien à me reprocher.
Et ce que j’ai fait, je le ferais encore. C’est la faute à cet homme que j’ai épousé.
Et cependant il y a des moments où, tu sais, c’est comme quand on sent que quelqu’un vous regarde
Sans relâche, et l’on ne peut échapper, et quoi qu’on fasse,
Par exemple si l’on rit ou que tu m’embrasses, il est témoin. Il nous regarde en ce moment.
Et, mon Dieu, est-ce que c’est bien digne de vous ? et qu’il y a besoin avec une femme de quelque chose de si solennel et sérieux ?
Un petit moment encore, et, patience, nous ne serons plus là !
Oui, Amalric, dès que l’on marche, le pied sonne,
Et c’est comme quand on marche dans la nuit et l’on ne voit pas ;
Mais on entend qu’il y a un mur à droite quelque part
Voilà le langage de Mesa. Ce sont des rêveries absurdes.
Que ton Dieu nous regarde, pour lui il ne nous regarde pas.
Je t’ai sauvée de ce Mesa ; toi et moi,
Nous ne sommes pas des créatures de rêves, mais de réalité.
Voilà le soleil qui se couche. Est-ce qu’un homme peut vivre sans le soleil ? C’est comme s’il en était partie.
Il m’a écrit des lettres affreuses ! Mais il est injuste avec moi.
Et pour cet enfant de lui qui est à moi
Que je portais dans mon sein, il est à moi, qu’est-ce que cela fait à un homme ?
Mais je savais que je lui faisais du mal et je l’ai quitté. Oui, je me suis sacrifiée pour lui.
Et moi, il me menait je ne sais où et je veux vivre ! et je t’ai rencontré sur le bateau,
Et je me suis accrochée à toi, et je pensais que tu étais la vie et que tu me sauverais et que je pourrais vivre avec toi
Sainement et honnêtement, sincèrement, raisonnablement.
Et bien ! c’est drôlement la vie, que vous avez trouvée !
C’est aussi bien. Je suis dans la règle. D’un seul coup
Je meurs toute la vie que je t’avais donnée, avec toi !
Mais lui,
Pourquoi est-ce qu’il m’a fait partir, dès qu’il a su que j’étais prise ? est-ce qu’il aurait dû me laisser un moment ?
Je sais que je lui étais à charge.
Il est bien vrai qu’il me fallait partir.
— Et je lui demandais s’il était heureux, et il me regardait de son air de mauvais prêtre.
Est-ce qu’il t’a aimée réellement ?
Comme tu ne m’aimeras jamais. Et je l’aimais
Comme je ne t’aime pas, c’est le devoir qui m’attache à toi, car je suis une femme loyale, et je sais ce que j’ai fait.
Mais avec lui c’était le désespoir et le désir, et un souffle tout à coup, et une espèce de haine, et la chair qui se retire, et force du fond de mes entrailles comme de l’enfant qu’on s’arrache !
Tu m’as vaincue, mais tu ne sais ce que c’est qu’une femme qui n’est point vaincue.
Et ce désert qu’on est, et la soif, et la misère de l’amour, et cela que l’autre soit vivant, et le moment où l’on se regarde dans les yeux, et ce que c’est quand on vous fourre une âme avec la vôtre !
Un an.
Un an cela dura ainsi et je sentais qu’il était captif,
Mais que je ne le possédais pas, et quelque chose en lui d’étranger
Impossible.
Qu’a-t-il donc à me reprocher ? parce qu’il ne s’est pas donné, et moi, je me suis retirée.
Et moi je voulais vivre aussi, et revoir ce soleil de la terre, et revivre, revivre
La vie qui est celle de tous et sortir de cet amour qui est la mort !
Et cela est arrivé : j’accepte tout.
Je t’aime, Ysé.
Oui.
Et maintenant je m’en vais faire ma ronde et tout arranger.
Et voici cette nuit qui est encore à nous.
C’est moi, Ysé. Je suis Mesa.
C’est moi.
… toutes mes lettres depuis un an.
N’as-tu pas reçu toutes mes lettres depuis un an ? Pourquoi ne pas m’avoir répondu,
Rien ! pas un seul mot, pas une seule petite ligne !
Dis, que t’ai-je fait, ma chérie ? pourquoi me faire souffrir ainsi ce que j’ai souffert !
Que t’ai-je fait, ma bien-aimée ? Mais à la fin c’est toi, et cela me suffit ! C’est toi.
Et je ne demande rien, et je ne reproche rien. C’est toi, mon âme ! je te vois, ma bien-aimée ! c’est toi, et cela me suffit. Je t’aime, Ysé !
C’est vrai, j’ai désiré de désir que tu partisses ! j’étais faux et tu l’as deviné,
Et j’ai vu que je ne pouvais me passer de toi, et tu es mon cœur, et mon âme, et le défaut de mon âme,
Et la chair de ma chair, et je ne puis pas être sans Ysé,
Et je ne crois point ce que l’on m’a dit. Ô les choses affreuses que l’on m’a dites ! Ô que j’ai souffert, Ysé ! Eh quoi ! pas un mot de toi, cruelle !
Et je ne crois point ce que l’on m’a dit. Et je te retrouve dans cette maison. Et je sais que tu vas tout m’expliquer.
Pardonne ces dernières lettres affreuses, j’étais fou ! Non, je ne le crois pas, que tu ne m’aimes plus ! Non, Ysé, je ne le crois pas ! Non, non, mon cœur ! Non, mon cœur ! Non, mon cœur !
Parle seulement, mon amour, et tourne-toi vers moi, et dis-moi une parole afin que je l’entende et que je meure de joie,
Parce que je t’avais perdue et voici que je t’ai retrouvée !
Que t’ai-je fait ? pourquoi me traites-tu ainsi ?
Ne répondant pas, comme si je n’existais plus.
Ah moi dans la demeure des morts je reconnaîtrais mon unique ! Ysé, Ysé !
N’entends-tu point le son de ma voix ? que t’ai-je fait, Ysé ?
Qu’as-tu fait ? que t’ai-je fait, cœur de fer ? Parle, qu’as-tu à me reprocher ? Comment ai-je mérité
Cela ? Qu’y a-t-il que je ne t’ai donné ? dis la chose que j’ai réservée !
Mon corps, mon âme.
Mon âme pour en faire ce que tu veux, mon âme comme si elle était à moi, et tu l’as prise,
Comme si tu savais ce que c’est.:
Et si je t’ai fait partir, tu sais bien qu’il le fallait.
Et toi-même, tu le disais, puisque Ciz était absent, et nous aurions tout arrangé.
Et il ne s’agissait que de quelques mois et je te rejoignais ensuite.
Ô ces mois où je ne savais où tu étais, pas un mot, pas un mot de toi, cruelle !
Mais maintenant je t’apprends que Ciz est mort et je puis te prendre pour ma femme.
Et nous pouvons nous aimer sans secret et sans remords.
Eh quoi ! tu ne m’entends plus ? Est-il vrai, Ysé ? Tu ne m’aimes plus, Ysé ? J’ai reçu une lettre affreuse !
Non, Ysé, je ne le crois pas ! Non, mon cœur, je ne le crois pas ! Non, mon âme, je ne le crois pas ! Non, non, n’est-ce pas ?
Ah, et puis cela ne fait rien, et j’ai tout oublié, et je ne veux rien savoir !
Mais tu es ici et tu es ma bien-aimée, et viens seulement, et je saurai bien te reprendre, et qui est-ce qui t’arrachera de mon cœur ?
Lève-toi et je te sauverai, je sauverai Ysé de la mort, car tu vois que je suis venu jusqu’à toi.
Ne me crois-tu pas ? je suis un vieux Chinois, je connais les choses secrètes.
Et j’ai un signe sur moi que tous respectent. Viens çà, prends ton enfant,
Entends-tu ? Est-ce peu de chose que la vie ? Viens. C’est la vie que je t’apporte.
Viens, je te sauverai. Et si tu ne veux plus de moi, laisse
Moi du moins te ramener à tes enfants.
Ainsi, cela est vrai ! ainsi, ainsi cela est vrai !
Ainsi, ainsi, cet homme,
Tu l’aimes, et moi, tu ne m’aimes plus, mais tu me hais ! Tu l’aimes et couches avec lui,
Et la mort, la mort avec lui,
Tu la préfères, plutôt que la vie avec moi.
Et tu m’aimais cependant ! Et quinze jours avant quand tu es partie sur le bateau,
Je voulais te baiser la joue, et c’est toi qui toute en larmes de force
Me pris la bouche avec la tienne. Quinze jours, quinze jours seulement !
Chienne ! dis-moi, qu’as-tu pensé quand pour la première fois
Tu t’es livrée, l’ayant résolu, à ce chien errant,
Avec ce fruit d’un autre en ton sein, et que le premier éveil de la vie de mon enfant
Se mêlait au soubresaut de la mère, toute piquée du délice d’un double adultère ?
Mon âme que je t’ai donnée, ma vie que je t’ai communiquée,
Tu l’as prostituée à un autre, et que pensais-tu pendant ces jours lourds que mon enfant mûrissait,
Et que tu l’apportais à cet homme, et que tu dormais augmentante entre ses bras, toute emplie des membres de mon fils ?
Je t’en prie ! Je sens une petite chose qui tremble !
Ne me fais pas commettre un grand crime ! Tu ne sais pas comme toi et moi
Nous sommes près de la damnation en ce moment. Rien qu’une bien petite chose à faire.
La même.
Dis, Ysé, ce n’est plus le grand soleil de midi. Tu te rappelles notre Océan ?
Mais la lampe sépulcrale colore ta joue, et l’oreille, et le coin de votre tempe,
Et se reflète dans vos yeux, vos yeux dans le miroir.
Ce sont les mêmes cheveux, ah, j’en reconnais l’odeur,
Lorsque j’étais enfoncé en toi jusqu’aux narines ainsi que dans un trou profond.
Les mêmes cheveux, mais de grosses veines d’argent se mêlent à l’or.
La petite lampe est éteinte. Et il est éteint en même temps,
Ce dernier soleil de notre amour, ce grand soleil de midi et d’août
Dans lequel nous nous disions adieu dans la lumière dévorante, nous séparant, faisant de l’un à l’autre désespérément
Un signe au travers de la distance élargie.
Adieu, Ysé, tu ne m’as point connu ! Ce grand trésor que je porte en moi,
Tu n’as point pu le déraciner,
Le prendre, je n’ai pas su le donner. Ce n’est pas ma faute.
Ou si ! c’est notre faute et notre châtiment. Il fallait tout donner,
Et c’est cela que tu n’as pas pardonné.
Et cependant je ne t’ai point aimée pour rire ! Ô Ysé, si tu savais comme je te portais sérieusement dans mon cœur,
Ô ma bien-aimée, comme il faisait bon pour vous dans mon cœur !
Ah, si j’avais été là, je vous aurais défendue et personne ne vous aurait arrachée de mon cœur, ma vie !
Et il faut endurer cela ! Elle ne répond pas ! Elle est là, ô dieux, elle est ici !
Elle est là et elle n’y est point. La même, nullement la même.
Telle une nuit je t’ai vue t’avancer vers moi de ce pas fier et léger avec un sourire plein de mystère.
Disant : « C’est un grand mystère. Mesa, je t’annonce que notre enfant est né. »
Et moi je pleurais, et je riais, et je pensais seulement : C’est toi !
« Pourquoi ne pas m’avoir écrit, cruelle ! »
Mais toi, comme quelqu’un qui sait, faisant de la bouche : Silence !
Tu ne répondais que par un sourire et je te regardais sourire, ô mon bien !
Et maintenant voici l’horreur !
Mais tu n’as pas le droit ! tu n’as pas le droit ! tu n’es pas seule !
Ce n’est pas vrai que tu m’as oublié ! ce n’est pas vrai que tu ne m’aimes plus ! ô ma bien-aimée, ce n’est pas vrai que tu me hais !
Il n’y a pas moyen, Ysé ! Ce que je t’ai donné, est-ce que je puis le reprendre ? Est-ce que tu ne m’emportes pas où tu es ? Est-ce que tu as le droit
De n’être pas à moi ? Qu’y a-t-il en toi que tu ne m’aies
Donné, et que je n’aie eu, et mangé, et aspiré, et qui ne me nourrisse de feu, et de larmes, et de désespoir !
Réponds ! vois comme je souffre ! et tourne ton visage vers moi, ma beauté, et dis-moi que cela n’est pas vrai !
Ysé, qu’as-tu fait de notre enfant ?
Est-ce qu’il est mort ?
Ysé, tu ne le laisseras point mourir. Donne-moi mon enfant afin que je le sauve.
Est-ce qu’il est mort ? Est-ce que tu l’as tué ?
S’il est ici je saurai bien le trouver.
Qui est là ?
C’est moi.
Mesa, je ne suis nullement heureux de vous revoir.
Je viens reprendre cette femme qui est à moi et cet enfant qui est le mien.
Je ne vous rendrai ni l’un ni l’autre.
Je les reprendrai malgré vous.
Et malgré elle ? Que dis-tu, Ysé ?
Que préfères-tu, dis-le ?
Ou de t’en aller avec celui-ci et de vivre ?
Toi et l’enfant, et dans ce cas étends la main.
Ou de mourir avec moi ?
C’en est trop !
Assassin !
C’est bien ce que je pensais. Je lui ai démanché l’épaule droite.
Mais de son côté je crois bien qu’il s’est démoli une jambe. Quel maladroit !
Amalric, cela est affreux. Ne le laisse pas ainsi par terre.
Comment est-il venu jusqu’ici ?
Il a dit
Qu’il avait une passe avec lui.
Nous sommes sauves, Ysé.
Sauvés.
Comme tu dis cela sans joie.
Et mon mari est mort. Nous pourrons nous épouser, Amalric.
On ne peut mieux. Voici une soirée excellente.
Quel couple modèle nous allons faire !
Est-ce qu’il n’y a pas moyen de l’emporter avec nous ?
Impossible.
Nous ne pouvons l’abandonner aux Chinois.
Il sautera à notre place. La machinette est montée. Il n’y a qu’à la laisser marcher.
Fouille donc encore les poches, inutile de laisser rien aux morts.
Ysé, c’est un peu dégoûtant.
Pourquoi ? Va. Fais.
Ceci est mon testament.
Partons.
Prépare-toi. J’ai vu ce bateau arriver.
Je vais faire signe à mon boy. Tout ira bien. Prends l’enfant.
Eh bien, tu n’as pas pris l’enfant ?
Il est mort.
Partons.
Me voici dans ma chapelle ardente !
Et de toutes parts, à droite, à gauche, je vois la forêt des flambeaux qui m’entoure !
Non point de cires allumées, mais de puissants astres, pareils à de grandes vierges flamboyantes
Devant la face de Dieu, telles que dans les saintes peintures on voit Marie qui se récuse !
Et moi, l’homme, l’Intelligent,
Me voici couché sur la Terre, prêt à mourir, comme sur un catafalque solennel,
Au plus profond de l’univers et dans le milieu même de cette bulle d’étoiles et de l’essaim et du culte.
Je vois l’immense clergé de la Nuit avec ses Évêques et ses Patriarches.
Et j’ai au-dessus de moi le Pôle et à mes côtés la tranche, et l’Équateur des animaux fourmillants de l’étendue,
Cela que l’on appelle Voie lactée, pareil à une forte ceinture !
Salut, mes sœurs ! aucune de vous, brillantes !
Ne supporte l’esprit, mais seule au centre de tout, la Terre
A germé son homme, et vous, comme un million de blanches brebis,
Vous tournez la tête vers elle qui est comme le Pasteur et comme le Messie des mondes !
Salut, étoiles ! Me voici seul ! Aucun prêtre entouré de la pieuse communauté
Ne viendra m’apporter le Viatique.
Mais déjà les portes du Ciel
Se rompent et l’armée de tous les Saints, portant des flambeaux dans leurs mains,
S’avancent à ma rencontre, entourant l’Agneau terrible !
Pourquoi ?
Pourquoi cette femme ? pourquoi la femme tout d’un coup sur ce bateau ?
Qu’est-ce qu’elle s’en vient faire avec nous ? est-ce que nous avions besoin d’elle ? Vous seul !
Vous seul en moi tout d’un coup à la naissance de la Vie,
Vous avez été en moi la victoire et la visitation et le nombre et l’étonnement et la puissance et la merveille et le son !
Et cette autre, est-ce que nous croyions en elle ? et que le bonheur est entre ses bras ?
Et un jour j’avais inventé d’être à vous et de me donner,
Et cela était pauvre. Mais ce que je pouvais,
Je l’ai fait, je me suis donné,
Et vous ne m’avez point accepté, et c’est l’autre qui nous a pris.
Et dans un petit moment je vais Vous voir et j’en ai effroi
Et peur dans l’Os de mes os !
Et vous m’interrogerez. Et moi aussi je Vous interrogerai !
Est-ce que je ne suis pas un homme ? Pourquoi est-ce que vous faites le Dieu avec moi ?
Non, non, mon Dieu ! Allez, je ne vous demande rien ! Vous êtes là et c’est assez. Taisez-vous seulement,
Mon Dieu, afin que votre créature entende ! Qui a goûté à votre silence,
Il n’a pas besoin d’explication.
Parce que je vous ai aimé
Comme on aime l’or beau à voir ou un fruit, mais alors il faut se jeter dessus !
La gloire refuse les curieux, l’amour refuse les holocaustes mouillés. Mon Dieu, j’ai exécration de mon orgueil !
Sans doute que je ne vous aimais pas comme il faut, mais pour l’augmentation de ma science et de mon plaisir.
Et je me suis trouvé devant Vous comme quelqu’un qui s’aperçoit qu’il est seul.
Eh bien ! j’ai refait connaissance avec mon néant, j’ai regoûté à la matière dont je suis fait.
J’ai péché fortement.
Et maintenant, sauvez-moi, mon Dieu, parce que c’est assez !
C’est vous de nouveau, c’est moi ! Et vous êtes mon Dieu, et je sais que vous savez tout.
Et je baise votre main paternelle, et me voici entre vos mains comme une pauvre chose sanglante et broyée !
Comme la canne sous le cylindre, comme le marc sous le madrier.
Et parce que j’étais un égoïste, c’est ainsi que vous me punissez
Par l’amour épouvantable d’un autre !
Ah ! je sais maintenant
Ce que c’est que l’amour ! et je sais ce que vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur,
Si vous avez aimé chacun de nous
Terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !
Mais je l’aimais, ô mon Dieu, et elle ma fait cela ! Je l’aimais, et je n’ai point peur de vous,
Et au-dessus de l’amour
Il n’y a rien, et pas vous-même ! et vous avez vu de quelle soif, ô Dieu, et grincement des dents,
Et sécheresse, et horreur et extraction,
Je m’étais saisi d’elle ! Et elle m’a fait cela !
Ah, vous vous y connaissez, vous savez, vous,
Ce que c’est que l’amour trahi ! Ah, je n’ai point peur de Vous !
Mon crime est grand et mon amour est plus grand et Votre mort seule, ô mon Père,
La mort que vous m’accordez, la mort seule est à la mesure de tous deux !
Mourons donc et sortons de ce corps misérable !
Sortons, mon âme, et d’un seul coup éclatons cette détestable carcasse !
La voici déjà à demi rompue, habillée comme une viande au croc, par terre ainsi qu’un fruit entamé.
Est-ce que c’est moi ? Cela de cassé,
C’est l’œuvre de la femme, qu’elle le garde pour elle, et pour moi je m’en vais ailleurs.
Déjà elle m’avait détruit le monde et rien pour moi
N’existait qui ne fût pas elle et maintenant elle me détruit moi-même.
Et voici qu’elle me fait le chemin plus court.
Soyez témoin que je ne me plais pas à moi-même !
Vous voyez bien que ce n’est plus possible !
Et que je ne puis me passer d’amour, et à l’instant, et non pas demain, mais toujours, et qu’il me faut la vie même, et la source même,
Et la différence même, et que je ne puis plus,
Je ne puis plus supporter d’être sourd et mort !
Vous voyez bien qu’ici je ne suis bon à rien et que j’ennuie tout le monde
Et que pour tous je suis un scandale et une interrogation.
C’est pourquoi reprenez-moi et cachez-moi, ô père, en votre giron !
Ysé ! Ysé !
Ysé ! Ysé ! viens ! viens !
Telle je t’ai vue jadis, sur le navire !
Mesa, je suis Ysé. C’est moi.
Est-ce toi-même ?
Que de fois je t’ai vue en rêve ! Est-ce que c’est un rêve encore ? Est-ce que tu vas de nouveau cesser ?
Ce n’est pas un rêve ; Mesa, les rêves sont finis. Il n’y a plus que la vérité.
Ysé, Ysé aux longs cheveux, est-il vrai ?
Tout est devenu vrai.
Dis, est-ce que tu m’entends à présent ? est-ce que tu sens vivre
Mon souffle au fond de tes entrailles ? est-ce que tu es sous ma parole comme quelqu’un de créé ? Ah, sois ma vie, mon Ysé, et sois mon âme, et ma vie, et sois mon cœur, et dans mes bras le soulèvement de celui qui naît !
Ah, Ysé, c’est trop cruel, il ne faut pas me repousser, car c’est moi qui suis dans ton cœur.
Laisse ta main sur ma tête et alors je vois tout et je comprends tout.
Tu ne sais pas bien qui je suis, mais maintenant je vois clairement qui tu es et ce que tu crois être,
Plein de gloire et de lumière, créature de Dieu ! et je vois que tu m’aimes,
Et que tu m’es accordé, et je suis avec toi dans une tranquillité ineffable.
Est-ce que tout est fini, Ysé ?
Tout est fini !
Est-ce qu’il n’y a plus rien à craindre ?
C’en est fait.
Plus rien, plus rien à attendre ?
Plus rien que l’amour à jamais, plus rien que l’éternité avec toi !
Je ne puis donc me débarrasser de cette Ysé ? Il ne m’est pas possible
De me défaire de ces deux mains de femme à mes flancs ?
Il ne t’est pas possible. Où tu es, je suis avec toi.
Pourquoi donc m’avais-tu quitté ?
Pourquoi est-ce que tu fais encore celle qui ne répond pas comme dans les rêves ? Je devine que tu souris
Amèrement, visage caché ! Ce n’est plus un rêve !
Cette fois c’est moi qui dors.
Ah, ne te réveille point !
Me voici détachée comme une huile pure.
Pourquoi ne veux-tu point me répondre ?
Suis-je si laide ? Pourquoi me repoussais-tu désespérément ?
Je t’aimais trop, ma vie !
Je ne puis plus vous être enlevée.
Et voici la « très grande joie » que tu m’annonces ?
Console-moi parce que mon cœur est triste.
Quelle tristesse as-tu le droit d’avoir, rebelle, ou quelle joie
Qui soit autre que moi ?
Je ne suis pas la joie, mais la douleur.
La voici donc au travers de tes genoux, ô brisé, la proie suprême ! Est-ce qu’elle n’est point trop lourde pour toi ?
Ô ma lumière éclatante ? ô mon mâle sublime ! tu me vois au travers de tes genoux l’aveugle et la désirante !
Je t’ai vaincue enfin ! et voici toute la proie contre mon cœur, et pas un membre luttant
Qui ne cède à un membre plus fort, et à la volonté de l’oiseau qui monte et de l’aigle vertical !
Je sens le poids qui cède à l’aile et j’emporte donc avec moi ce corps lourd
Qui est ma mère et ma sœur et ma femme et mon origine !
La voici enfin consommée
La victoire de l’homme sur la femme et l’entre-possession
De l’égoïsme et de la jalousie.
Tu dis joie ? Mais voici la joie qui est au-dessus de la joie, comme le feu qui devient la flamme et le désir qui devient la justice, et l’amour qui devient l’acceptation.
Et notre mariage en nous
Comme l’opération d’un astre et comme un être qui se sert de son double cœur !
Laisse-moi dire aussi
Ce que j’ai à dire. Garde ta main
Sur mon front pour que je me souvienne. Ô comme je me sens en grande nuit et peine !
Mais de tout mon poids je suis couchée au travers de ton corps et tu ne peux m’échapper.
Laisse-moi raconter tout. Laisse-moi te parler amèrement.
Te voici sous ma main, ô tête dorée !
Mesa, je t’annonce que notre enfant est mort.
Cela est mieux ainsi.
Tu ne l’as point vu, Mesa.
Je vais le voir tout à l’heure et il me reconnaîtra.
Ô infinie amertume ! Ô fils de ma honte ! ô mon enfant très cher, ô fils de mon sein, pardonne à ta misérable mère !
Ô Mesa, tu te rappelles bien, avant que je ne susse que j’étais enceinte,
J’avais retrouvé ces pauvres petits vêtements d’enfant,
Les chaussons, le bonnet, la petite camisole de tricot,
Et je riais, et je pleurais et je les mettais contre mon visage,
Et tu te moquais de moi, et tu disais que j’étais comme une vache la bonne bête à qui pour qu’on la traie,
On donne la peau d’un veau et elle se met à la lécher avec ferveur.
Ô Mesa, un enfant, tu ne sais ce que c’est. Ô comme on se sent une femme avec son enfant !
Paix, Ysé !
Ô Mesa, empêche que je me réveille, je ne veux pas ! empêche
Que je redevienne cette ancienne Ysé orgueilleuse,
La belle Madame Ciz.
Ce n’est plus l’ancienne Ysé, c’est mon Ysé avec moi pour toujours.
Mais l’ancienne Ysé, tu ne l’aimais point ?
Tu le sais, ô chair qui es là sous ma main !
Je l’ai quitté
Au moment que la jonque partait. Il me croit endormie dans la chambre.
Ô comme tu m’as trahi !
Paix, Mesa !
Pourquoi me prends-tu ainsi la main convulsivement ?
Ah !
Qu’y a-t-il, cœur troublé ?
Ne me quitte point, Mesa !
Ô Dieu !
Est-il possible que je sois sauvée ? Je le vois ! je vois tout !
J’ai fait des choses affreuses !
Que vois-tu ?
Une paillote misérable, un homme mort
Avec un visage terrible, surmonté d’une énorme touffe de cheveux noirs !
Tordu par le choléra, dans une couverture infecte. Ce n’est plus cet air fade que je haïssais !
Et sans relâche du toit une goutte d’eau
Choit sur la prunelle même de l’œil béant.
Et au dehors une pluie comme je n’en ai jamais vu, un déluge, une forêt aussi sombre que la feuille d’arum,
Chaque rais de pluie aussi gros qu’un tuyau de pipe.
Que vois-tu encore ?
Ô peine ! ô douleur poignante !
Que vois-tu ?
Ô mes enfants !
Ô quelle mère j’ai été pour vous ! Je regarde, levant les yeux,
Comme ils regardent pendant que je leur lis tout haut
La chère maman de leurs yeux confiants et tranquilles !
Et je pense que je les ai trompés et abandonnés et assassinés !
Et parfois la nuit m’étant réveillée, je les entendais dormir et leurs deux haleines différentes,
Et je les écoutais, le cœur battant, et je pensais qu’ils étaient mes chers enfants !
Tu sais qu’il n’y eut jamais de si beaux enfants ! Ils ne m’ont jamais fait aucune peine.
Tout le monde nous regardait quand nous sortions,
Moi, la jeune mère triomphante entre mes fils, et ils marchaient de chaque côté de moi
Tout droits en serrant les poings comme de petits soldats.
Je ne comprends pas ! Je ne suis qu’une femme infortunée ! Comment est-ce que tout cela est arrivé ?
C’est l’amour qui a tout fait. Eh quoi ? N’est-il plus donc plus pour nous la seule chose bonne et vraie et juste et signifiante ?
Est-ce que les mots ont perdu leur sens ? et n’appelons-nous plus
Le bien, ce qui facilite
Notre amour, et mal ce qui lui est opposé ?
Dis, on l’appelle le « triomphe de la nature et de la vie ». Et la mort même ne tranche pas mieux les liens.
Que ne méritait pas entre nous une union si juste et si pure ? Fort pure.
Certes nous n’avons point ménagé
Les autres ; et nous-mêmes, est-ce que nous nous sommes ménagés ?
Me voici, les membres rompus, comme un criminel sur la roue,
Et toi, l’âme outrée, sortie de ton corps comme une épée à demi dégainée !
Ne raille pas ainsi affreusement !
Le mieux seul est le mieux, Ysé,
Qui est le grand Commandement incorruptible. Mais le mal même
Comporte son bien qu’il ne faut pas laisser perdre. Rappeler les morts à vie,
Nous ne le pouvons faire, mais la nôtre encore est à nous.
Nous pouvons donc tourner honnêtement le visage vers le Vengeur,
En disant : « Nous voici. Payez-vous sur ce que nous avons. » Nous pouvons cela.
Et
Puisque tu es libre maintenant,
Et qu’en nous près d’être détruits la puissance indestructible
De tous les sacrements en un seul grand par le mystère d’un consentement réciproque
Demeure encore, je consens à toi, Ysé ! Voyez, mon Dieu, car ceci est mon corps !
Je consens à toi ! et dans cette seule parole
Tient l’aveu et dans l’embrassement de la pénitence
La Loi, et dans une confirmation suprême
L’établissement pour toujours de notre Ordre.
Je consens à toi, Mesa.
Tout est consommé, mon âme.
Ne crains donc point.
Je ne crains point, Ysé.
Même jadis, petit Mesa,
Tu ne pouvais me cacher ce que tu pensais et l’on voyait tout dans tes yeux.
Mais maintenant
Comme on sent par les narines une odeur et comme on touche avec ses doigts,
C’est ainsi, (mais si tu savais comme cela est drôle, comment dire ? et naïf et excellent et saint et direct et incomparable),
C’est ainsi, Mesa, que je vois ton âme
Par le moyen de ma propre âme
Même, toutes les pensées qu’elle produit,
Et par la pulsation même de ma vie ce mouvement par qui tu existes.
Et est-ce que tu vois de la peur en moi devant la mort ?
N’aie point de honte, petit Mesa ! C’est le plus vivant qui a le plus horreur
De cesser de vivre ! Ô comme les hommes sont durs et fermés, et comme ils ont donc peur de souffrir et de mourir !
Mais la femelle Femme, mère de l’homme,
Ne s’étonne point, familière aux mains taciturnes qui tirent.
Vois-tu ? c’est moi maintenant qui te console et te réconforte.
Tu dors et j’ai les yeux ouverts.
C’en est fait.
Je vois ton cœur, Mesa, je suis satisfaite.
Voici que tout le passé avec le bien et tout le mal
Et la pénitence entre les deux comme un ciment, n’est plus que comme une base et un commencement et un seul corps
Avec ce qui est, ce qui est à présent pour toujours.
J étais jalouse, Mesa, et je te voyais sombre, et je savais
Que tu me dérobais part de toi-même.
Mais maintenant je vois tout et je suis vue toute, et il n’y a qu’amour en nous,
Nets et nus, faisant l’un de l’autre vie, dans une interpénétration
Inexprimable, dans la volupté de la différence conjugale, l’homme et la femme comme deux grands animaux spirituels,
Vie de tout ce battement réciproque en nous de l’esprit œil,
Cœur de ce cœur sous le cœur en nous qui produit la chair et l’esprit et les cheveux et les bras qui étreignent
Et la vision et le sens, — et la bouche jadis sur ta bouche !
— Ne te raille point de moi, Mesa !
Je t’entends rire cachée !
Ô Mesa, si tu savais comme cela est terrible pour une femme,
De se regarder dans la glace et de voir que l’on vieillit et ces affreux petits points rouges,
Et de se toucher des doigts, et de songer qu’on n’est plus soi et ce corps autrefois de la jeune fille
Rose et luisante comme un glaïeul et sa figure drue et dure comme une pierre !
Ô la fiancée qui donne sa bouche qui sent la jacinthe blanche et la truffe fraîche !
Mais maintenant je ne vieillirai plus ! maintenant je suis jeune pour toujours !
C’est toi maintenant qui m’instruis, et j’écoute. Combien de temps maintenant, ô femme, dis-moi, fruit de la vigne,
Avant que je ne te boive nouveau dans le Royaume de Dieu ?
Je ne vois et je n’entends point cela, Mesa. Mais comme chacun produit
Sa vision et son entendement, c’est ainsi qu’avec sa propre vie
Il tire de l’admiration de la seule chose qui Est
Son propre temps. Il ne faut pas essayer de me comprendre.
Que vois-tu donc et qu’entends-tu ?
Seulement ton cœur.
Et puis ?
Il ne faut point avoir peur. Notre temps qui bat, le temps ancien qui s’achève,
La machine qui est au-dessous de la maison, et il ne reste que peu de minutes, le temps même
Qui s’en va faire explosion, dispersant cet habitacle de chair. Ne crains point.
La chair ignoble frémit mais l’esprit demeure inextinguible.
Ainsi le cierge solitaire veille dans la nuit obscure
Et la charge des ténèbres superposées ne suffiront point
À opprimer le feu infime !
Courage, mon âme ! à quoi est-ce que je servais ici-bas ?
Je n’ai point su,
Nous ne savons point, Ysé, nous donner par mesure ! Donnons-nous donc d’un seul coup !
Et déjà je sens en moi
Toutes les vieilles puissances de mon être qui s’ébranlent pour un ordre nouveau.
Et d’une part au delà de la tombe j’entends se former le clairon de l’Exterminateur,
La citation de l’instrument judiciaire dans la solitude incommensurable,
Et d’autre part à la voix de l’airain incorruptible,
Tous les événements de ma vie à la fois devant mes yeux
Se déploient comme les sons d’une trompette fanée !
Maintenant regarde mon visage car il en est temps encore.
Et regarde-moi debout et étendue comme un grand olivier dans le rayon de la lune terrestre, lumière de la nuit,
Et prends image de ce visage mortel car le temps de notre résolution approche et tu ne me verras plus de cet œil de chair !
Et je t’entends et ne t’entends point, car déjà voici que je n’ai plus d’oreilles ! Ne te tais point, mon bien-aimé, tu es là !
Et donne-moi seulement l’accord, que…
Jaillisse, et m’entende avec mon propre son d’or pour oreilles
Commencer, affluer comme un chant pur et comme une voix véritable à ta voix ton éternelle Ysé mieux que le cuivre et la peau d’âne !
J’ai été sous toi la chair qui plie et comme un cheval entre tes genoux, comme une bête qui n’est pas poussée par la raison,
Comme un cheval qui va où tu lui tournes la tête, comme un cheval emporté, plus vite et plus loin que tu ne le veux !
Vois-la maintenant dépliée, ô Mesa, la femme pleine de beauté déployée dans la beauté plus grande !
Que parles-tu de la trompette perçante ? lève-toi, ô forme brisée, et vois-moi comme une danseuse écoutante,
Dont les petits pieds jubilants sont cueillis par la mesure irrésistible !
Suis-moi, ne tarde plus !
Grand Dieu ! me voici, riante, roulante, déracinée, le dos sur la subsistance même de la lumière comme sur l’aile par-dessous de la vague !
Ô Mesa, voici le partage de minuit ! et me voici, prête à être libérée,
Le signe pour la dernière fois de ces grands cheveux déchaînés dans le vent de la Mort !
Adieu ! je t’ai vue pour la dernière fois !
Par quelles routes longues, pénibles,
Distants encore que ne cessant de peser
L’un sur l’autre, allons-nous
Mener nos âmes en travail ?
Souviens-toi, souviens-toi du signe !
Et le mien, ce n’est pas de vains cheveux dans la tempête, et le petit mouchoir un moment,
Mais, tous voiles dissipés, moi-même, la forte flamme fulminante, le grand mâle dans la gloire de Dieu,
L’homme dans la splendeur de l’août, l’Esprit vainqueur dans la transfiguration de Midi !