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Patriotisme et Humanitarisme - Essai d’Histoire contemporaine/01

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Patriotisme et Humanitarisme - Essai d’Histoire contemporaine
Revue des Deux Mondes4e période, tome 160 (p. 385-430).
Patriotisme et humanitarisme – Essai d’Histoire contemporaine


AVANT 1870


Il est des maladies qui sont des guérisons. L’organisme s’abandonnait à une certaine mollesse de défensive, et prêtait aux microbes ennemis une indolente hospitalité : un incident survient, qui révèle le mal et brusque l’examen de conscience du patient ; alors l’être humain se ressaisit, coalise ses énergies vitales, les arme pour la lutte, et l’instant même où il se sent tout proche d’être terrassé est celui où il donne le branle à son élasticité victorieuse. Ainsi en advient-il, parfois, pour ces personnes collectives qu’on nomme les nations. On peut leur recommander, à elles aussi, le « bon usage des maladies, » et les consoler de ces maladies mêmes par le réconfortant espoir du profit qu’elles en peuvent tirer.

La France contemporaine traverse une de ces heures de crise. Elle avait pris la douce et morbide habitude de se laisser bercer par la caresse des souffles du dehors ; ses oreilles, déchirées naguère par le bruit des canons prussiens, avaient trouvé du charme au murmure de certains flatteurs exotiques.

Ils lui disaient, ces flatteurs, qu’elle était une France toute nouvelle, républicaine, démocratique : qu’avait-elle besoin, dès lors, de plagier l’ancienne, celle des rois et des tyrans, et d’évoquer perpétuellement, avec une routinière amertume, les tristesses et les malheurs dont s’était clôturée l’histoire de ses régimes déchus ? Ils lui représentaient qu’à travers le monde on aimait son génie, et qu’il était bien malséant à ses militaires de répondre aux déclarations d’amour en préparant des gestes de défensive. Ils lui rappelaient qu’elle avait été la première à briser les entraves féodales : elle devait être la première, aussi, à donner l’exemple d’abaisser les barrières nationales. Et ses armées, sans doute, avaient été vaincues, et ses muettes pensées s’attardaient à ce souvenir ; mais ils lui prouvaient que les armes étaient des engins brutaux de prépondérance, condamnés par la civilisation future, et qu’ainsi, ses défaites mêmes et l’abdication d’un espoir réparateur mettraient la France en tête de cette civilisation. Ils appelaient à leur secours, pour la mieux convaincre, le témoignage de ses expositions universelles : c’est d’elle qu’il dépendait, et d’elle seule, que Paris devînt l’emporium intellectuel de la planète. Il suffisait qu’elle laissât de côté l’archaïsme de l’idée nationale, et dès lors elle deviendrait à jamais le microcosme de l’humanité, et tous y collaboreraient. Prussiens, Anglais, Italiens : que la France écoutât leur voix, qu’elle acceptât leurs verdicts comme une loi, et ils se chargeaient de sa grandeur… Et la France écoutait, sans s’apercevoir que ces discours propageaient insensiblement deux germes contagieux.

Le premier, c’était cette idée que l’existence des groupemens appelés nations serait une sorte d’atteinte à l’intégrité du vaste lien social qui doit unir tous les hommes entre eux et qui est la conséquence de la fraternité humaine ; c’est pourquoi l’on parlait d’abaisser les frontières, comme si, précisément, l’existence même des nations ne garantissait pas, en chacun des êtres humains, la conscience permanente du lien social et des devoirs que nous impose ce lien, et comme si, pratiquement, les seuls effets à peu près que cette conscience peut avoir sur notre conduite n’étaient pas dus à l’insertion de notre vie dans ce cadre précis qu’on appelle nation !

Et l’autre germe funeste, c’était cette seconde idée que, dans l’état présent du monde, la suppression immédiate de l’institution militaire serait, pour le peuple qui en prendrait l’initiative, un progrès.

Remonter dans le passé jusqu’à ce que nous voyions sourdre ces deux doctrines ; suivre leurs cheminemens à travers les intelligences ; saisir les manèges qui leur peuvent donner prise sur un certain nombre d’âmes élevées et généreuses ; descendre avec leur avant-garde jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, et surprendre alors les vraies ou les fausses pudeurs qui les accueillent à cet ultime point d’arrivée ; noter enfin, lorsqu’il est possible, l’assidu travail de nos rivaux pour leur creuser un sillon toujours plus large et toujours plus audacieux, tel est l’objet de cette suite d’études.


I

L’imagination révolutionnaire des Jacobins simplifiait étrangement la carte de l’Europe ; elle faisait bon marché des précédens historiques, des antagonismes traditionnels, de toutes les données, en un mot, sur lesquelles reposait, à la fin du XVIIIe siècle, l’apprentissage du parfait diplomate. Elle répartissait l’Europe en deux camps : d’une part, une perverse élite, les rois, produits naturels de cette dépravation qu’avait créée l’état de société ; d’autre part, une innombrable masse humaine qui, dans l’état de nature, était bonne, pacifique, harmonieusement unie, et qui n’avait commencé de se morceler et continué de s’entre-déchirer que par le fait des rois. Une fois disparu le premier de ces deux camps, la paix régnerait, garante d’une félicité universelle. « Il ne s’agit plus maintenant de guerres de nation à nation, lisait-on, dès le mois de mai 1791, dans le journal les Révolutions de Paris ; puisque les rois ont toujours été d’accord pour despotiser les peuples, les peuples sont maintenant d’accord pour détroniser les despotes. » Le 20 juin 1790, à la fête anniversaire du serment du Jeu de Paume, « M. Danton dit que le patriotisme ne devait avoir d’autres bornes que l’univers : il proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur de l’univers entier. » Il est vrai que le même Danton, deux ans après, dirigeait la résistance de la patrie contre le reste de l’univers. Mais le reste de l’univers, pour lui, c’étaient les rois et leurs troupes d’esclaves ; ni les peuples maîtres de leurs destins ne seraient les ennemis de la France, ni la France leur ennemie. Il suffisait de faire chanceler les pieds de quelques trônes ou les têtes de quelques rois, et l’universelle fraternité s’épanouirait.

Mais les peuples voisins, à cette heure d’histoire, n’étaient pas parvenus au même point de développement que le nôtre. Tandis que chez nous les idées de liberté sapaient les assises d’une royauté centralisatrice, elles achevaient d’ébranler chez eux la confuse multitude des souverainetés féodales. Nous avions sur eux une avance de plusieurs siècles : notre unité était faite, la leur était à faire. Les Jacobins méconnaissaient cette différence. En France, ils amputaient la cime de l’édifice unitaire ; mais au-delà de nos frontières, l’édifice unitaire était encore à fonder ; et la propagande de la « liberté » révolutionnaire, renversant sur son passage les minuscules entraves des seigneuries ecclésiastiques ou laïques, aplanissait les voies au futur triomphe des dynasties nationales. Hors de France comme en France, la Révolution élargit l’horizon des hommes ; elle abaissa les crêtes qui s’y profilaient, et, par derrière, multiplia les arrière-plans. Mais tandis qu’à la veille de 1789, l’horizon d’un Français, sujet du roi Louis XVI, n’avait pas de borne plus prochaine que les frontières dites naturelles : le Rhin, les Alpes, les Pyrénées ; l’horizon d’un Allemand, sujet fictif du Saint-Empire romain germanique, n’avait pas de borne plus lointaine que le pointillé conventionnel qui, sur les cartes étalées dans les diètes, marquait les limites de sa principauté natale. C’est ainsi qu’une seule et même évolution conduisait le Français à chercher et à saisir au-delà de la patrie, et plus loin que la patrie, la fuyante image d’une fraternité universelle, et l’Allemand, au contraire, à chercher et à saisir au-delà de la seigneurie, et plus loin que la seigneurie, la réalité solide d’une nation ; et c’est ainsi qu’un seul et même courant, s’épanchant sur des terrains diversement aménagés par l’histoire du passé, menaçait de submerger tout ensemble les barrières derrière lesquelles l’unité française avait pris conscience d’elle-même, et les barricades dont l’importune persistance retardait l’éveil de la nation allemande ou de la nation italienne. Au moment même où la nation française aspirait à s’engloutir dans l’humanité, les agglomérations voisines aspiraient à devenir des nations. De même que le jacobinisme proclamait l’égalité et la fraternité des hommes pris en soi sans observer que la richesse des uns et la pauvreté des autres rendaient cette déclaration parfaitement illusoire, de même, érigeant les peuples en personnes morales abstraites dont il proclamait aussi la fraternité, il n’observait pas que tout d’abord les Allemands par exemple, ou bien les Italiens, commenceraient par se sentir frères entre eux, et frères à l’exclusion d’autrui, frères à l’encontre d’autrui. Et « autrui, » ce fut avant tout la France.

« La trompette qui sonne la résurrection d’un grand peuple a retenti aux quatre coins du monde ; et les chants d’allégresse d’un chœur de vingt-cinq millions d’hommes libres ont réveillé des peuples ensevelis dans un long esclavage. Quelle leçon pour les despotes, quelle consolation pour les peuples infortunés, quand nous leur apprendrons que la première nation de l’Europe, en rassemblant ses bannières, nous a donné le signal du bonheur de la France et des deux mondes. » Ainsi parlait Anacharsis Cloolz devant l’Assemblée constituante en y guidant, le 19 juin 1790, le singulier cortège des délégués improvisés des peuples étrangers. Il se trompait lorsque, prophète de cosmopolitisme, il escomptait pour l’avènement de son rêve le concours de ces vingt-cinq millions d’atomes dont il annonçait l’éveil à la vie ! Ces atomes, devenus d’actives monades, allaient se grouper suivant leurs instincts historiques et hérisser de nationalités le sol de l’Europe ; et volontiers trouverions-nous un symbole de cette histoire dans le rapprochement entre Emmanuel Kant, applaudissant à la portée universelle de la Déclaration des Droits, et Fichte, son disciple, surexcitant, moins de vingt ans après, l’esprit national de l’Allemagne. Allons plus loin : Napoléon, promenant en Allemagne les conquêtes révolutionnaires, agissait au nom de l’humanité, qui s’identifiait pour lui avec l’impérialisme français, avec ce qu’on pourrait appeler « la plus grande France, » comme d’autres disent « la plus grande Angleterre ; » Fichte, repoussant les conséquences politiques de l’invasion de sa patrie, agissait au nom de l’idée de nationalité, qui s’identifiait pour lui avec l’unité germanique, avec ce qu’on pourrait appeler « la plus grande Allemagne. » Et l’empereur et le philosophe, ainsi poussés vers des conclusions qui s’entre-choquaient, étaient l’un et l’autre les serviteurs consciens et sincères des mêmes principes révolutionnaires. L’Europe, en vérité, était plus compliquée que les Jacobins ne l’avaient cru.

Ce furent les rois eux-mêmes qui, durant quelques années, semblèrent prendre à tâche de rendre quelque crédit à la cartographie jacobine. Les poésies de Béranger ou les paragraphes de Paul-Louis Courier sur la sainte alliance des peuples, c’est l’esprit jacobin mis en chansons parfois mauvaises, ou bien en prose toujours excellente ; et la Sainte-Alliance des rois semblait justifier les vers du premier comme les pamphlets du second. Mais il suffisait que la Sainte-Alliance des rois eût la vie courte, pour que celle des peuples fût ajournée, même oubliée ; et c’est ce qui arriva. Elle s’essaya, si l’on veut, cette seconde Sainte-Alliance, dans l’intervention de la France au profit de la Grèce et de la Belgique : or, un roi de France fut l’auteur responsable de l’expédition de Navarin, un roi des Français fut l’auteur responsable de l’expédition d’Anvers. Et c’est encore cette seconde Sainte-Alliance qui promettait de s’essayer au profit de la Pologne ; mais la promesse expirait en menaces, ce qui paraissait plus grave, mais ce qui l’était moins ; et les menaces n’aboutissaient à rien qu’à enrichir l’appareil encore peu somptueux d’une certaine phraséologie républicaine. Bref, même à l’époque où les rois, saintement alliés, avaient, si l’on ose ainsi dire, offert un repoussoir, la sainte-alliance des peuples était demeurée une utopie.


II

La république de 1848 hérita des illusions de la république de 1793. « Nous aussi, écrivait à cette date Jean Macé dans son opuscule de propagande : les Vertus d’un Républicain, nous allons être des hommes historiques. Le vent qui passera sur la France se chargera d’emporter par-delà les fleuves et les montagnes les germes fécondans destinés à faire éclore les républiques. Nous ferons la conquête du monde sans quitter nos femmes et nos enfans ; et, si l’étranger reparaît dans nos murs, ce sera le myrte et l’olivier à la main, pour fêter en famille le salut de l’humanité. » Jean Macé semblait augurer que le seul rayonnement des principes révolutionnaires, derechef proclamés à Paris, ferait pâlir le front des rois et resplendir, à la face de tous les peuples, l’aurore de la liberté, cependant que l’épée du garde national resterait pacifiquement au fourreau [1]. D’autres, au contraire, parmi les républicains de l’époque, ne répugnaient point à la pensée d’ensanglanter quelque peu l’étendard qu’ils levaient contre les tyrannies : ils subissaient les sarcasmes de Lamartine, qui dans son livre : le Passé, le Présent et l’Avenir de la République, les appelait des « voltigeurs de la gloire, des tapageurs de l’histoire ancienne, des parodistes inintelligens de la Convention et de l’Empire. » Quoi qu’il en fût, parmi les républicains de 1848, entre ceux qui mettaient toute leur confiance dans les affinités naturelles ou électives des peuples et ceux qui croyaient indispensable de faire intervenir la force au service des nationalités menacées ou opprimées, il y avait divergence quant à l’action pratique ; mais, de part et d’autre, on caressait le même idéal et l’on prenait essor vers les mêmes cimes, dont Lamartine lui-même, peu d’années auparavant, avait, dans la Marseillaise de la Paix, dessiné les augustes contours.

C’est de cette époque, c’est de la plantation des arbres de la liberté que datent les premiers efforts tentés sur le continent pour grouper en congrès les champions de la sainte-alliance des peuples et coaliser entre eux les adeptes d’un certain humanitarisme. La Société de la Morale chrétienne, fondée à Paris en 1821 à l’imitation de la Société anglaise de la Paix, n’avait été rien de plus qu’un édifiant groupement, d’allures fort peu révolutionnaires, et d’une portée politique parfaitement insignifiante ; et le Congrès de Londres de 1843, — auquel n’assistait qu’un seul Français, La Rochefoucauld-Liancourt ; — le Congrès de Bruxelles de 1848, où l’on ne vit d’autre homme politique français que le constituant Francisque Bouvet, furent surtout des actes de bonne volonté. Le Congrès de Paris, de 1849, fut imposant comme l’est toujours un symbole : il incarnait exactement l’esprit du temps, les aspirations généreuses dont bouillonnaient les contemporains, les illusions dont ils s’abusaient, et cet irrésistible besoin d’effusions fraternelles auquel s’abandonnait leur tendresse.

Dieu planait sur l’assemblée : Hugo, qui présidait, était son prophète ; et derrière le fauteuil du poète, l’abbé Deguerry et le pasteur Coquerel, ses ministres, s’embrassaient ; la salle applaudissait au progrès, « un des noms humains du Dieu éternel. » D’éloquens synchronismes, commentés par le verbe opulent d’Hugo, étaient comme les complices de la fête : d’un geste puissant, il effaçait de l’histoire le 24 août 1572, date de la Saint-Barthélémy, pour y inscrire le 24 août 1849. Car ce jour-là et les deux jours précédens, devant deux mille personnes, au nom de l’Evangile, il avait, lui Hugo, signifié à la France, à l’Angleterre, à la Prusse, à l’Autriche, à l’Espagne, à la Russie, qu’un jour les armes leur tomberaient des mains ; il avait entrevu les États-Unis d’Europe et les Etats-Unis d’Amérique tendant leurs bras par-dessus les mers ; il avait fait voter des invitations aux éducateurs de la jeunesse et aux ministres du culte pour qu’ils secondassent l’œuvre de la concorde ; il avait fait proclamer la nécessité d’un système de désarmement ; il avait enfin fait entendre dans Paris, dont il aimait les échos sonores, de superbes projets d’arbitrage international développés par Elihu Burritt, le forgeron de Worcester ; par Henri Vincent, l’ancien contremaître de Manchester ; par le Révérend Mahan, délégué des États-Unis.

Et les épanchemens étaient trop cordiaux, l’enthousiasme trop débridé, pour qu’on entrevît sur l’heure les deux courans qui coexistaient dans ce congrès ; mais cette dualité existait, et elle était très nette. Le plus ombrageux patriote eût écouté sans alarme les orateurs anglais : la nature elle-même, en faisant de l’Angleterre une île, a tracé d’un trait si décisif les limites de la patrie anglaise, qu’il ne viendra jamais à l’idée d’un Anglais de contester la légitimité de la notion de patrie. Mais on surprit, en revanche, sur certaines lèvres françaises, sur celles de Coquerel, entre autres, et d’Emile de Girardin, un accent plus révolutionnaire : Coquerel développa une thèse contre les armées permanentes ; Girardin, se présentant comme un soldat de la paix, afficha son intention formelle de travailler sans relâche à détruire « le recrutement, qui arrachait le jeune Français de sa commune pour en faire un instrument de révolution. » De toute évidence, Coquerel et Girardin ne prêtaient attention qu’à la servitude militaire ; la grandeur militaire leur échappait ; on en eut encore la preuve, l’année suivante, au Congrès de Francfort-sur-le-Mein, où l’on vit du reste le spectacle touchant d’Emile de Girardin venant faire sa coulpe en public, et s’accusant, avec repentance, d’avoir autrefois, d’une balle brutale, réduit à néant la noble intelligence de Carrel. On pouvait prévoir, à Francfort comme à Paris, qu’à mesure que le mouvement pacifique se déroberait aux influences anglaises, il sortirait de sa phase philanthropique pour entrer dans une phase politique, et qu’il s’acheminerait ensuite, d’une allure rapide, vers une phase subversive, au cours de laquelle le simple respect de l’armée et l’idée même de patrie risqueraient de péricliter. Le second Empire, qui survint bientôt, allait précipiter cette évolution.


III

Le gouvernement de Napoléon III et le parti républicain prétendaient, l’un et l’autre, se rattacher à la tradition révolutionnaire : de là certaines vues de politique générale qui leur étaient communes à tous deux. Ce n’est point en vain que, pendant plusieurs siècles, un pays a discipliné toutes ses énergies pour la lutte contre un même péril, la maison d’Autriche : par une curieuse continuité de l’histoire, les fidèles du vieux passé monarchique retrouvaient en 1856, dans ce passé même, une hostilité constante contre cette Autriche à laquelle le second Empire, au nom des principes du droit nouveau, déclarait à son tour la guerre. Et ce n’est point en vain que deux groupemens politiques ont longuement vécu côte à côte dans une même attitude d’opposition ; s’ils cessent, lorsque l’un deux est parvenu au pouvoir, de s’accorder sur le terrain des idées, ils demeurent toujours accessibles, l’un et l’autre, à la séduction des mêmes mots et des mêmes formules, mots conventionnels, formules magiques, dont les minorités amusent leur impatience et qui conservent pour elles, dès qu’elles sont appelées au gouvernement, l’attrait naturel des souvenirs de jeunesse. Or, au temps de la Restauration, les hommes de l’opposition démocratique, que le petit chapeau de l’Empereur planât encore ou non sur leurs rêves, professaient, par une commune entente, la haine contre la Sainte-Alliance et contre cette maison d’Autriche qui en était la cime ; le culte de la liberté des peuples ; et la conception qu’ils avaient de la France, garante et gardienne de cette liberté. Et sans doute, entre les fils de ces républicains et les fils de ces bonapartistes, le Deux Décembre creusa un fossé ; mais, de part et d’autre de ce fossé, l’on restait attaché au même idéal. Les ouvriers parisiens acclamant l’empereur au moment de son départ pour la guerre d’Italie étaient les hérauts de cet idéal : ce qu’ils acclamaient, c’était peut-être, en quelque mesure, l’éclat du panache, de ce panache impérial qu’ils avaient eux-mêmes, de leurs propres mains, attaché au képi de l’ancien président de la République ; mais c’était surtout la personnalité du souverain, incarnant par sa politique extérieure les vieilles idées libérales, démocratiques, nous dirions volontiers républicaines : l’idée de l’émancipation des peuples ; de la fraternité entre ces peuples émancipés ; de la pacification universelle succédant à cette fraternité.

Deux brochures de l’époque, républicaines d’origine, méritent à cet égard d’être relues. L’une, intitulée : Du principe de nationalité : l’Italie, est signée de Charles Fauvety, un notable du saint-simonisme et de la maçonnerie ; l’autre est d’Anatole de la Forge, à qui la troisième République devait faire un nom et composer une gloire. Toutes deux réclament l’intervention française en Italie, c’est-à-dire la guerre. Et la brochure de Fauvety a pour épigraphe ces mots de Dante : Che cerchi ? — la pace. Et la brochure d’Anatole de la Forge est intitulée : la Guerre, c’est la Paix. Une guerre encore, celle d’Italie, et la paix régnerait, fatalement ; l’affranchissement du peuple italien serait la transition immédiate vers l’harmonie générale de l’unité humaine ; ce n’est plus en un sens terre à terre, mais en un sens métaphysique, qu’on disait une fois encore, et pour la dernière fois : Si vis pacem, para bellum [2].

Cependant les responsabilités mêmes du gouvernement devaient contraindre le pouvoir impérial à réfléchir progressivement aux conséquences qu’aurait, sur notre frontière du Sud-Est et plus tard sur celle de l’Est, la victoire du principe des nationalités : un ministre, un diplomate comptent avec les faits et n’ont pas le droit de spéculer exclusivement sur une table rase qu’ils baptisent arbitrairement du nom d’Europe. Tout au contraire, le parti républicain, héritier fidèle des idées révolutionnaires, refusa d’admettre, pendant toute la durée de l’Empire, qu’un péril pût surgir pour la France, soit sur le Rhin, soit sur les Alpes. Une sorte de triple alliance des démocraties française, italienne, allemande, — la première émancipatrice, les deux autres émancipées, — devait inaugurer la fédération européenne et humanitaire.

Les éducateurs et les patriarches de l’opposition républicaine, les Garnier-Pagès, les Carnot, étaient des vétérans de 1848. L’Allemagne s’unifiant, c’était pour eux l’œuvfe du parlement de Francfort se continuant, œuvre essentiellement pacifique et démocratique. Garnier-Pagès aimait à redire, à la tribune, les élans auxquels s’étaient laissé entraîner les députés de la Constituante ; leurs vœux unanimes réclamant un « pacte fraternel avec l’Allemagne, la reconstitution de la Pologne indépendante et libre, et l’affranchissement de l’Italie ; » et la réponse, enfin, du parlement allemand annonçant que l’Allemagne « acceptait avec bonheur ce pacte fraternel. » Que si l’on eût objecté qu’en 1849 même, ce fameux parlement s’était montré passablement insouciant des autres démocraties, qu’il avait, dans toute la force du terme, envoyé promener Arnold Ruge plaidant pour la Pologne et approuvé quelques phrases de Jordan cavalièrement malveillantes pour cette nation déchue, Garnier-Pagès eût répondu, sans doute, qu’il manquait à la démocratie allemande, à cette date, ce complément d’éducation cosmopolite dont la démocratie française était la meilleure dispensatrice. Et si, lui faisant une objection plus prochaine, on le conviait à observer l’avènement d’une figure historique nouvelle, M. de Bismarck, Garnier-Pagès répondait en toute sécurité : « Bismarck a entrepris une chose impossible ; il ne la réalisera pas ; il n’a rien fondé de durable, rien qui puisse nous inquiéter. » Volontairement, il était en retard de vingt ans ! et le voyage qu’il avait fait en Allemagne, au moment de la guerre des Duchés, avec son ami Desmarets, avait achevé de l’aveugler. Se laissant circonvenir par ses idées préconçues comme Catherine II par Potemkine, il savait, de science antérieure, que Bismarck n’était qu’un épouvantail fallacieusement dressé par les rois pour faire s’entre-tuer les peuples, et il ne voyait rien, il n’entendait rien, que ce qu’il s’était permis à lui-même de voir et d’entendre. Ledru-Rollin n’avait-il pas dit, en 1848 : « L’unité de l’Allemagne, c’est la démocratie de l’Allemagne, et qui dit démocratie dit sympathie acquise à la France ? » Et cet optimisme d’un grand ancêtre confirmait Garnier-Pagès dans son arrogante sérénité. Jules Simon, à son tour, bien qu’il crût, lui, à la « possibilité » d’une guerre avec l’Allemagne, comptait néanmoins sur les « tendances démocratiques qui ne manqueraient pas de se faire jour dans un parlement vraiment allemand. »

Libre à Thiers, dès lors, d’interpeller l’Empire, en mars 1867, sur la situation extérieure, et de se montrer plus agressivement inquiet que les plus militaristes d’entre les ministres du César ; Thiers avait, aux yeux de ses amis de l’opposition, une tare ineffaçable : il avait admiré Napoléon Ier. Et l’on savait de reste, depuis 1840, que, suivant un mot d’Henri Heine, il avait l’habitude de « tambouriner bruyamment » lorsqu’il s’agissait de l’Allemagne. Garnier-Pagès souriait et se rassurait : « Que ferions-nous de l’Alsace ? Que ferions-nous d’une victoire ? » lui avait dit un député prussien. Il répétait ce propos à la tribune, le 15 juillet 1867, et il ajoutait qu’il fallait « laisser faire l’unité de l’Allemagne par la liberté. » Il ignorait sans doute cet autre mot d’Henri Heine, que « le patriotisme d’un Allemand consiste en ce qu’il cesse d’être un citoyen du monde, un Européen, pour n’être plus qu’un strict Allemand. »


IV

Seconder efficacement l’œuvre de la démocratie italienne, et laisser faire la démocratie allemande : telle était, sous l’Empire, la politique du parti républicain. Cette politique nous imposait des sacrifices militaires : car l’action française en Italie, surtout si on l’eût poursuivie après Villafranca, réclamait un sérieux appareil d’offensive ; et la démocratie allemande, qui sous nos yeux armait l’Allemagne ou du moins la laissait armer, nous contraignait à certaines mesures de défense. Ainsi ces deux nationalités nouvelles, même en les admettant, a priori, sœurs de la France et devancières d’une fédération européenne, exigeaient l’existence, en France, d’une solide force armée. Mais ici le parti républicain reculait ; et au nom de cette même idée de la fraternité des peuples, il voulait diminuer, le plus promptement possible, l’importance et le prestige de l’institution militaire. D’une part, il prétendait mettre la France, comme soldat, au service des divers mouvemens démocratiques ; et, ce soldat, d’autre part, il commençait par le vouloir désarmer.

Un publiciste du parti, Marc Dufraisse, faisait exception par la netteté de ses vues et la crânerie de ses conclusions. Volontiers il eût pris pour maxime l’alternative qu’exprimait sous la seconde République Emile de Girardin : « Ou paix et liberté, ou guerre et despotisme » ; il n’aimait pas à voir les troupes du second Empire se faire, au-delà des Alpes, les messagères de la nationalité italienne ; les « corne-guerre », comme il les appelait, qui poussaient Napoléon III vers le rôle d’émancipateur des autres peuples, faisaient l’effet à Dufraisse d’être les complices de l’oppression de la France. Son aversion systématique contre l’œuvre napoléonienne lui inspirait une défiance quasi prophétique à l’endroit des Etats nouveaux dont Napoléon III encourageait ou tolérait la formation ; et loin de se débattre, comme beaucoup d’autres membres du parti républicain, entre la vieille doctrine de l’intervention armée pour la liberté des peuples et l’hostilité instinctive contre le militarisme, agent nécessaire d’une telle intervention, Marc Dufraisse, délibérément, abandonnait la doctrine et retenait l’hostilité [3].

Mais l’Opinion nationale, de Guéroult, l’Avenir national, de Peyrat, le Temps, de Nefftzer, n’avaient point, comme Marc Dufraisse, tant d’audace que d’opter entre la crainte de l’armée et l’amour des nationalités : ils mêlaient en un habile dosage ces deux sentimens, sans vouloir s’avouer que pratiquement les conséquences en étaient inverses. Poursuivre, au nom du droit révolutionnaire, un rêve de modification européenne, et répudier ou diminuer, au nom d’un esprit de suspicion anticésarienne, les préparatifs belliqueux qu’impliquait la poursuite d’un pareil rêve : c’étaient là deux attitudes contradictoires [4]. Et si vous vous demandez pourquoi les hommes du parti républicain, sous le second Empire, eurent une politique extérieure si incohérente et si médiocre, vous en trouvez l’origine dans cette contradiction-là.

L’histoire de la Révolution française, commentée par M. Chassin dans un livre retentissant : L’Armée et la Révolution, les induisait à croire à l’invincible vertu de la levée en masse ; l’histoire du premier et du second Empire les rendait, à l’endroit des armées permanentes, irrémédiablement ombrageux. On érigeait en axiome cette idée que le métier des armes était incompatible avec une société démocratique : la thèse est développée dans la Démocratie d’Etienne Vacherot, avec une gravité calme qui semble en accentuer la hardiesse. Si la France était affligée d’une armée permanente, c’est parce qu’elle était affligée d’un César : ces deux institutions parasites, l’Empire et le militarisme, — sorte de champignons éclos sur le terreau démocratique, — étaient solidaires et connexes ; et les républicains haïssaient l’armée prétorienne de toute la haine qu’ils portaient à l’Empire. Rogeard, alors illustre, la rangeait parmi « les sept fléaux des sociétés modernes, qui font vivre les rois et mourir les peuples, » parmi « les sept colonnes de l’édifice maudit. »

Il a soif en Crimée, il a soif en Mexique,
De sang européen ou bien de sang cacique,

écrivait le même Rogeard au sujet de Napoléon III, l’âme la plus sensible peut-être qui ait jamais conduit un peuple ; et sans doute, en ses hallucinations, se représentait-il les soldats tendant à l’empereur des coupes de sang et consommant avec lui

La Saint-Barthélémy des libertés du monde.

On remuait le temps et l’espace pour trouver des argumens contre le militarisme. Vacherot remontait dans le passé ; il saluait Socrate, Sophocle, Cincinnatus, à la fois soldats et citoyens, et faisait admirer aux Français les républiques antiques, où le camp ne faisait jamais oublier la cité. Jules Simon invoquait l’exemple de l’Angleterre pour demander qu’on donnât aux petits Français une instruction militaire qui remplacerait avantageusement la caserne. De savoir d’ailleurs si cette personne européenne et continentale qu’était la France de 1859 ou de 1868 ressemblait et se pouvait légitimement comparer à cette autre personne européenne et maritime, qu’était l’Angleterre, ou bien encore aux républiques antiques, Jules Simon ni Vacherot n’en avaient cure : sous leur plume ou sur leurs lèvres, les exemples historiques émigraient à travers les siècles ou bien à travers la Manche, avec la même aisance avec laquelle on transporte un argument sur une feuille de papier.

Leur conclusion, c’était qu’à l’armée nationale la nation armée devait être substituée ; et la nation, par surcroît, devait être armée le moins possible. Car on espérait qu’un jour les fusils Chassepot seraient remplacés par des socs de charrue et que l’on clouerait sur la porte des arsenaux un écriteau portant ces mots : Musée d’antiquités. Jules Simon développait ces perspectives avec un bel entrain. « Les armées permanentes, disait M. Magnin, sont jugées et condamnées. Il n’y a que l’armement général du pays, alors que nous serions menacés par l’étranger, qui pourrait le rejeter hors de nos frontières. » Et lorsque en 1868, Gambetta posait sa candidature à Paris contre Carnot, il inscrivait dans son programme « la suppression des armées permanentes, cause de ruine pour les finances et les affaires de la nation, source de haine entre les peuples, et de défiances à l’intérieur. » Au gré des circonstances, de l’humeur de l’auditoire ou du tempérament des orateurs, les armées permanentes étaient taillées en pièces par des invectives à la Juvénal, ou prenaient la fuite d’elles-mêmes devant l’éblouissant mirage de je ne sais quelles berquinades démocratiques. Et quant à la levée en masse, elle ne provoquait l’enthousiasme des orateurs de l’opposition qu’à la condition qu’elle fût improvisée. On alléguait la Prusse, nation armée, elle, et exercée au métier des armes, pour réclamer en France la nation armée, mais on repoussait l’exercice comme inutile.

Le vieux parti républicain soutenait à cet égard une thèse spéciale, développée dès 1848 par Jean Macé, dans ses opuscules de propagande populaire. Ouvrons, par exemple, les Entretiens du père Moreau : « Si les soldats, dit l’un des interlocuteurs, travaillaient au lieu de flâner dans les garnisons, qu’on ne sait pas à quoi les occuper, qu’on les assomme d’exercices où c’est toujours la même chose, et qu’ils passent leur vie à astiquer leurs gibernes et à être mis à la salle de police, parce qu’elles ne reluisent pas assez bien, ça n’empêcherait pas de les trouver quand on en aurait besoin… Le vrai métier de soldat ne s’apprend qu’à la guerre, et deux mois de campagne vous en donnent plus long là-dessus que dix ans de garnison… Pourquoi donc rester six ans à apprendre des choses qu’on met de côté quand il faut s’en servir ? » Donc on s’armerait lorsqu’il le faudrait, sans avoir presque rien appris ; mais pour apprendre, deux mois suffiraient, — c’est le colonel Réguis, membre de la majorité, qui l’affirmait ; — et l’opposition triomphante ne doutait pas un seul instant que l’ennemi fît crédit de ces deux mois. D’ailleurs on avait la certitude que la victoire du principe de la nation armée amènerait la suppression de la guerre extérieure.

De même qu’on soupçonnait les armées permanentes d’être des engins dirigés contre la « souveraineté » des citoyens, de même on attendait de la nation armée qu’elle fût le champion de cette « souveraineté, » comme l’avait été, en juillet et août 1792, le camp de volontaires et de fédérés, rassemblé par l’Assemblée législative sous les murs de Paris. « Tout citoyen doit s’armer pour faire respecter la volonté générale. Quand la volonté générale semble se partager en deux camps, il doit, selon sa conscience, prendre parti pour l’un ou pour l’autre. Si quelque chose se révolte en lui à l’idée d’une lutte fratricide, il doit se mettre entre les deux. » Ces théories, qui substituent à la discipline militaire le libre arbitre civique, sont extraites du Petit Catéchisme républicain, de Jean Macé. Datées de 1848, elles n’avaient pas vieilli vingt ans après. Pour beaucoup de républicains, à la fin de l’Empire, armée permanente signifiait coup d’État : « Le crime du 2 Décembre, disait Rogeard, est un monstre dont l’armée et la police sont les deux jambes. » Et nation armée, au contraire, signifiait résistance éventuelle au coup d’Etat. Lorsque les hommes de l’opposition comparaient les deux systèmes, ce n’est point à des considérations militaires qu’ils avaient égard, mais bien à des considérations politiques, et ce n’est point sur les frontières nationales, mais bien sur les grilles du Palais-Bourbon, antiques frontières de la « liberté, « qu’ils attachaient leurs regards chargés de deuil. Or ils savaient, de par l’histoire, que lorsque les armées permanentes violaient ces grilles, c’était toujours pour le mauvais motif, — motif de Brumaire ou motif de Décembre, — et qu’au contraire, lorsque le peuple armé les franchissait, c’était pour le bon motif, puisque toujours, sous l’égide des piques coiffées de bonnets phrygiens, on finissait par fraterniser. Les professionnels des batailles parlaient, il est vrai, d’un certain « esprit militaire, » qu’ils réputaient indispensable à la formation du combattant, mais Jules Simon leur ripostait :

C’est là un esprit artificiel, qui résulte d’un grand nombre d’élémens très complexes. Prendre un homme au milieu de sa famille, l’éloigner, — car on y tient, — de son pays natal, le faire changer fréquemment de garnison ; l’obliger à demeurer dans une caserne, l’astreindre à la vie commune ; l’affubler d’un uniforme, lui faire porter le sabre, même dans la vie ordinaire, au milieu d’une population à laquelle le port des armes est soigneusement interdit ; lui donner des lois qui diffèrent de la loi commune, des juges qui ne sont pas ceux des autres citoyens, lui inculquer de certains principes qu’on aurait tort d’inculquer au reste de la nation et qu’on est obligé de lui inculquer à lui ; lui dire, par exemple, que son premier devoir est d’obéir immédiatement et sans réflexion à ses chefs, — je ne blâme rien, je constate, — tout cela résulte du principe des armées permanentes, et tout cela fait l’esprit militaire… En parlant ainsi des conditions de l’esprit militaire et de la façon dont vous le formez, je ne vous reproche pas de vous tromper, mais d’être conséquens avec un système déplorable et de substituer chez le soldat l’esprit militaire à l’esprit national.

M. Eugène Pelletan. — C’est l’esprit prétorien. (Bruit.)

M. Jules Simon. — Quand je dis que l’armée que nous voulons faire serait une armée de citoyens et qu’elle n’aurait à aucun degré l’esprit militaire, ce n’est pas une concession que je fais, c’est une déclaration, et une déclaration dont je suis heureux, car c’est pour qu’il n’y ait pas en France d’esprit militaire que nous voulons avoir une année de citoyens qui soit invincible chez elle et hors d’état de porter la guerre au dehors… S’il n’y a pas d’armée sans esprit militaire, Je demande que nous ayons une armée qui n’en soit pas une. (Rires et mouvemens divers.)

M. EUGENE PELLETAN. — Pas d’armée prétorienne !

Telle était la doctrine : elle se traduisait en votes. Lorsque à la fin de 1866 une commission instituée au ministère de la Guerre proposa un appel annuel de 160 000 hommes et la création d’une garde nationale mobile, l’Empire espérait s’assurer, par le vote de cette loi, 1 232 000 hommes bien armés, dès le quinzième jour qui suivrait une déclaration de guerre. L’opposition fut si violente que, de lui-même, il amenda son projet en réduisant à 800 000 le chiffre des contingens ainsi disponibles et en diminuant les obligations de la garde mobile en temps de paix. Ce fut d’ailleurs la seule victoire des adversaires de l’esprit militaire ; le projet, ainsi amputé, devait, en 1869, devenir une loi. Mais « l’histoire dira, elle a déjà dit, écrit M. Henry Houssaye, que les députés qui combattaient avec tant de passion ou tant d’imbécillité la grande réforme militaire du maréchal Niel eurent leur part de responsabilité dans le désastre des armées impériales. »

Ce fut en effet un déchaînement de passion. La gauche, le 15 novembre 1868, se réunissait chez Jules Favre pour flétrir, dans le projet de loi, « une double menace contre la paix et la liberté, » et pour réclamer la nation armée et ayant seule le droit de déclarer elle-même la guerre. La garde mobile que souhaitait Niel aurait pu paraître, en quelque mesure, un acheminement vers l’établissement de cette armée de citoyens ; mais l’éducation militaire que Niel lui voulait donner indignait l’opposition. Des gardes nationaux astreints à faire l’exercice le premier et le troisième dimanche de chaque mois et à passer tous les six ans trente jours dans un camp ; c’est à quoi Ernest Picard voulait ramener la réforme. Jules Favre montrait avec scandale cette perspective d’une France entière disciplinée et n’étant plus qu’une caserne au lieu d’être un atelier. Fort dédaigneux des observations des spécialistes, — des prétoriens, comme l’on disait, — Garnier-Pagès, plus compétent qu’eux parce que représentant du peuple, brandissait l’exemple des 380 000 gardes nationaux de 18 18, dont l’impressionnant défilé avait fait dire à certains ambassadeurs : « Paris est imprenable ! » Et Jules Simon lançait cet axiome : « Inutile au dedans pour la justice, le soldat n’est même pas nécessaire à la frontière. Un pays qui a des citoyens est invincible ; cette terre enfante des vengeurs et des héros, comme un champ fertile qui donne par année deux moissons. » On avait assez, d’ailleurs, d’entendre toujours parler de guerre ; et cela finissait par agacer Garnier-Pagès : c’est pour « faire des dérivatifs, disait-il, pour des avantages particuliers, pour des épaulettes, qu’on voulait la guerre… La guerre, c’est l’anarchie par le haut, la pire de toutes les anarchies, l’anarchie de la force. Le droit de la guerre, vous l’appelez, quand c’est du petit au grand, un brigandage ; et moi, quand c’est du grand au petit, je l’appelle une infamie. Si la guerre défensive est le plus saint des devoirs, la guerre offensive est le plus grand des crimes. »

Cette distinction revient souvent dans les publications du temps ; elle était le leurre dont l’opinion républicaine se tranquillisait et s’abusait. M. Charles-Louis Chassin, en 1868, « avec l’appui zélé de la plupart des démocrates francs-maçons », lança une feuille hebdomadaire, qui s’appelait la Démocratie. On lisait en son programme :

Comment éviter les conséquences forcées d’une politique militaire, également funeste, soit qu’elle procure une fausse gloire, la servitude et le déficit, soit qu’elle provoque la défaite, la honte et la ruine ;

Comment rendre impossibles les expéditions lointaines, les interventions religieuses ou politiques, les annexions sous prétexte de frontière naturelle, toutes les luttes d’ambition, d’influence, de conquête :

Si ce n’est en revendiquant pour les nations elles-mêmes, — souveraines tenues d’exercer leur souveraineté, — le droit de guerre et de paix ;

Si ce n’est en réclamant l’abolition des armées permanentes, qui ne sont bonnes que pour l’attaque ; l’organisation des milices nationales, bien supérieures pour la défense ; la préparation, dès l’école, de l’armement général du peuple, seul capable d’assurer l’inviolabilité de son territoire ;

Si ce n’est en inspirant le respect absolu de la vie humaine, en apaisant les hostilités de race, les jalousies nationales, en affirmant l’unité de la démocratie universelle, en cherchant la paix sérieuse dans la libre confédération des peuples libres.

Parmi les adhérens dont s’enorgueillissait ce programme, on trouvait un grand nombre des hommes qui, peu d’années après, furent appelés par leur propre passé et par les infortunes de la France à devenir parti de gouvernement : à côté de Louis Blanc, de Quinet, de Vacquerie, de Michelet, de Du Camp, il y avait là Babaud-Laribière, Barni, Brelay, Cantagrel, Chauffour, Crémieux, Duclerc, Dethou, Guichard, Hendlé, Hérold, Songeon, Schœlcher, Talandier, Ténot, Tirard, et, pour citer quelques vivans, MM. Allain-Targé, Cazot, Cluseret, Emile Deschanel, Alfred Naquet, Antonin Proust, Ronjat, de Selves ; nous ne voulons rappeler aujourd’hui que les signatures « politiques. »

Avec quelque anxiété, Prévost-Paradol laissait dire : il assistait, songeur, à ce déchaînement d’antipathie contre l’institution militaire ; et puis il ciselait un des chapitres de la France nouvelle, dans lequel il remettait les choses au point. « Il faut se garder de trop avilir la guerre dans l’opinion des hommes, » écrivait-il. Et les distinctions compétentes du parti démocratique entre les guerres défensives et les guerres offensives, entre les guerres justes et les guerres injustes, faisaient sourire, d’un sourire attristé, l’avisé publiciste : il ne se flattait point, lui, d’un discernement aussi sûr ; et ces anti-militaristes avaient une faculté de simplification qui commençait par l’étonner et finissait par l’effrayer. Guerre défensive, guerre offensive, qu’était-ce à dire ? N’advient-il pas des cas où l’une et l’autre nations peuvent être réputées, avec une égale vraisemblance, provocatrices et provoquées ? Et puis est-il bien sûr qu’une guerre défensive ne réclame pas une armée aussi vigoureusement exercée qu’une guerre offensive ? Paradol poursuivait, constellant ainsi de points d’interrogation les certitudes complaisantes de l’opposition républicaine ; et comme s’il eût prévu les étranges conséquences où tôt ou tard aboutiraient des logiciens qui volontiers assignent leur patrie et l’armée de leur patrie au tribunal de leur pensée libre, il écrivait, avec ce mélange de douceur et de force, qui faisait le charme de son talent, les lignes que voici :

Il arrive presque toujours que les questions sont assez mêlées, et qu’il y ait assez de justice des deux côtés, au moins en apparence, pour qu’on puisse combattre sans trouble et mourir sans amertume sous le drapeau de son pays. Ce drapeau lui-même est d’ailleurs, avec raison, suffisamment persuasif, puisqu’il rappelle que la patrie doit être servie, même si elle se trompe, parce qu’elle périt si on l’abandonne, et que sa chute est un plus grand mal que son erreur.

Paradol était mort, drapé dans sa mélancolie, lorsque l’opposition, devenue gouvernement, commença de comprendre ces salutaires vérités. C’est dans les loges maçonniques, surtout dans celles des grandes villes, que s’élaborait, à la fin de l’Empire, la philosophie politique du parti républicain. Beaucoup d’ateliers, à vrai dire, demeuraient bonapartistes : telle cette loge de Boulogne qui, malgré les instances de Jules Mahias, refusait d’initier Gambetta. Une loge de Marseille, d’ailleurs, ouvrit aussitôt ses portes au tribun ; et tout ce qu’il y avait de vivant et d’agissant dans la maçonnerie d’alors était, en fait, républicain. Or cette période, où le parti républicain faisait son avènement dans les loges avant de le faire dans le pays, coïncidait avec une terrible éclipse de l’idée de patrie dans la philosophie et, dans l’éloquence maçonniques.

Il y avait eu des maçons, et en assez grand nombre, dans les armées du premier Empire ; une carte maçonnique de la France impériale, dédiée à Charles XIII de Suède, en 1809, par un certain Fustier, nous révèle qu’il n’y avait pas moins de soixante-huit loges dans les camps de l’Empereur. Il est permis de penser qu’entre le sabre et la truelle, ces héroïques coureurs de victoires préféraient le premier outil. La Restauration survint : la maçonnerie, en d’emphatiques circulaires, applaudit à la paix restaurée ; mais si l’on remarque que Macdonald et Beurnonville, « grands conservateurs de l’Ordre, » Kellermannet Au gereau, dignitaires de la « grande loge d’administration », le duc de Dantzig, Masséna, Moncey, Dessoles, dignitaires de la « Grande Loge symbolique, » Serurier, Mortier, Soult, Ganteaume, Oudinot, Maison, dignitaires du « Grand Chapitre, » présidaient à ces batteries d’allégresse, on n’imputera pas à ces vétérans de la gloire la moindre pensée d’hostilité contre le militarisme, et les altendrissemens auxquels ils se livraient en loge n’amortissaient pas, sur leurs lèvres, la vibration des antiques souvenirs, des récits belliqueux, des anecdotes triomphantes. Le prince Murat, grand maître au début du second Empire, fit grand plaisir à un vénérable maçon dont l’initiation remontait à 1795, Boubée, en convoquant à Paris, en un congrès maçonnique universel, pour le mois de juin 1855, les délégués des 53 Grands Oriens de l’Univers, qui groupaient sous leur obédience 4 623 loges : ce congrès ne fut rien plus qu’une inoffensive démonstration d’amour. Les circulaires et les allocutions de Murât, de Magnan, de Mellinet, et l’invitation lancée par ce dernier, en 1867, pour un banquet maçonnique coïncidant avec l’Exposition universelle, se maintenaient dans cette note philanthropique de bon aloi. Lorsque Murât datait de Compiègne et du 6 novembre 1861 un message aux Grands conservateurs de l’Ordre, et lorsqu’il y disait : « Un maçon n’est pas seulement membre de sa loge ni même de la maçonnerie française tout entière, il appartient à la grande famille et a pour frères tous les maçons de l’univers, » il n’attachait, assurément, aucune importance politique à ces propos.

Mais, entre 1863 et 1870, on vit se développer, à l’ombre de l’acacia maçonnique, un groupe d’opposition, tout à la fois philosophique et politique, que d’aucuns, par un assez mauvais jeu de mots, appelaient la Massolerie : ce groupe avait Massol pour guide, et M. Henri Brisson en est aujourd’hui l’un des plus éminens survivans. La Massolerie avait deux ennemis : Dieu et l’Empire ; elle était positiviste et républicaine, et en relations actives avec la maçonnerie italienne. Or la maçonnerie italienne commençait à soutenir avec fracas des thèses nettement internationalistes. Lorsqu’en 1861 le Grand-Orient d’Italie avait entrepris de se réformer, Fauvety, publiant en français le programme « extérieur » de ses frères transalpins, le résumait ainsi : « Faciliter, par le moyen des loges et des associations maçonniques répandues dans le monde, les rapports internationaux, abaisser les barrières qui séparent les peuples, détruire les préjugés de caste, de nation et de race qui divisent les hommes, et préparer la véritable fraternité au moyen d’une grande confédération des peuples civilisés. » La constituante maçonnique tenue à Florence en mai 1864 saluait officiellement, dans ce mouvement, le signe « précurseur de la renaissance et de la fédération de toutes les races et un gage d’amitié féconde et de fraternité vis-à-vis de tous les hommes. » Les statuts de cette maçonnerie régénérée portaient cet en-tête : « Maçonnerie universelle, famille italienne » ; et l’on lisait dans le Monde maçonnique, très accessible aux inspirations transalpines, nous allions dire ultramontaines : « Félicitons surtout nos frères de cette formule heureuse… Sortie des entrailles de la franc-maçonnerie, cette pensée d’universalité, si souvent méconnue par les pouvoirs maçonniques qui semblent vouloir s’isoler, a été heureusement dégagée et rendue pour ainsi dire vivante par la maçonnerie italienne. »

Or dans les loges françaises où Ton voulait travailler, on ne lisait pas le pauvre et terne Bulletin officiel que publiait le Grand-Orient ; on étudiait le Monde maçonnique, de Favre et Caubet, la Chaîne d’Union, d’Hubert, la Ruche maçonnique, et plus tard l’Action maçonnique, de Redon, le Journal des Initiés : toutes publications qui, à des degrés divers, se complaisaient en des rêves d’unification universelle. Ainsi se formait l’esprit des loges. A Amiens, on mettait à l’étude cette question : « Comment réagir contre l’idée de guerre ? » A Dole, à Saint-Jean-d’Angely, on voulait transformer la terre, définitivement nivelée, en un « val d’amour, » en un « vaste atelier ; » une loge de Paris réclamait « que le Champ-de-Mars fût converti aux fêtes de l’équerre et du compas ; » Boutteville, professeur à Sainte-Barbe, proclamait que la maçonnerie devait construire le temple symbolique de la République universelle ; M. Rouvier, membre d’une loge marseillaise, s’occupait à disposer, au nom de la solidarité des peuples, quelques matériaux de cet énigmatique édifice ; et un autre frère, Abd-el-Kader, accueillant à Amboise des délégations maçonniques, les mettait en joie en leur affirmant que le jour où la maçonnerie, « la première institution du monde, « serait répandue dans l’univers, « tous les peuples vivraient dans la paix et la fraternité. »

On recouvrait ces augures, parfois, d’une profusion d’images, somptueuses, mais opaques, qui déconcertaient les curiosités trop impatientes. La maçonnerie écossaise ordonnait, en une circulaire, de « faire comme les anges de Milton » et de « puiser dans des vases, au foyer de tous les peuples, des lumières nouvelles ; » et la brise marine qui venait de la Martinique conviait les Frères de France, au nom des Frères de là-bas, à « jeter dans le creuset de la sagesse toutes les idées en lutte, afin qu’un jour les banquets des fêtes solsticiales devinssent un banquet universel. » — « La franc-maçonnerie est une, écrivait le Journal des Initiés, parce qu’elle est fondée sur l’unité divine. Elle ne forme qu’une seule grande loge, dite de Janus ou de Saint-Jean vulgairement, c’est-à-dire loge universelle, qui s’étend de l’Orient à l’Occident, afin de symboliser l’univers même animé par Dieu seul. Notre loge particulière n’est qu’une dépendance de la grande loge symbolique de l’univers. » Mesurez l’effet de cette phraséologie sur un cerveau de petite ville : on était Dolois, ou bien Mussipontain, et soudain, on devient « universel, » et l’on lit dans un journal cette séduisante interpellation : « Maçon, citoyen du monde, donne l’essor à ton génie, à la raison. » Ne vaut-il point la peine d’immoler un patriotisme étroit pour banqueter avec le genre humain ?

Préparez donc, ô femmes, la musique de vos chants, et vous, poètes, celle de vos lyres ! M. Eugène Pelletan, à la loge du Globe, conjurait les femmes de prendre en main la grande cause de la paix ; à l’Aménité, du Havre, on les sommait d’élever leurs enfants pour cet avenir pacifique « vers lequel la maçonnerie avait juré de précipiter les pas de l’humanité tout entière. »

De ses deux bras elle embrasse la terre,
C’est aujourd’hui la Grande Majesté,

versifiait Dechevaux-Dumesnil ; et M. Henri Brisson était en loge, scandant de son glaive l’essoufflement des décasyllabes, lorsqu’un autre poète chantait :

Tous les maçons ont la même patrie.

Mais le glaive lui-même, fût-il porté par des mains aussi sûres, devenait suspect. Crémieux, chef de la maçonnerie écossaise, futur membre de la Délégation de Tours, se fît annoncer un jour, à l’improviste, dans une fête du Grand-Orient : les Frères, troublés, n’eurent point le temps de courir aux armes. Alors, faute de glaives, et d’un unanime mouvement, c’est avec leurs bras enlacés qu’ils simulèrent une voûte, — la voûte d’acier, en style maçonnique, — par-dessus la tête de l’illustre visiteur ; et Crémieux, tout ému, leur donna une leçon de choses : « Une voûte humaine, oui, disait-il avec onction : rien que des mains fraternelles, pas de glaives, pas d’images de la guerre ! » Ces paroles tombaient de haut : c’était l’époque où Crémieux initiait aux rites sacrés Emmanuel Arago, Jules Simon, et M. Laferrière, le futur gouverneur de l’Algérie. C’est ainsi qu’une négligence d’accoutrement, une lacune d’arsenal, servait à Crémieux d’occasion pour prodiguer aux Frères ses pacifiques homélies. Un autre jour, il se mit à raconter la bataille de Fontenoy, et donnant une morale à son récit, il exprima le vœu qu’un jour vînt où des armées en présence renonceraient à s’entre-tuer. On vit même, en ce temps-là, le premier exemple d’une de ces laïcisations que l’histoire ultérieure devait rendre si fréquentes ; mais par une exception qui n’eut jamais de suites, c’est un Dieu païen qui en fut victime ; la loge Mars et les Arts fut débaptisée ; aucune sécularisation ne pouvait être plus séante, puisque, au congrès maçonnique breton de 1866, tout en affirmant qu’on mourrait si la patrie était attaquée, on avait épuisé l’invective contre les « lauriers souillés de sang. » Mars, évidemment, n’eut qu’à remonter dans l’Olympe : car la loge militaire qui fonctionnait au camp de Châlons l’eût certainement mis à la porte. Il y avait là le lieutenant Riu, qui plus tard, devenu général, acheva sa carrière sur les bancs de l’extrême gauche, par la volonté des électeurs blésois. Il faisait en 1869 l’office de vénérable ; et sous sa présidence, un jour, on but « à la France, à la Fraternité, au Progrès, à l’abolition de la guerre, à la paix universelle. Ce dernier toast, ajoute le chroniqueur, développé d’une voix convaincue par un brave militaire, produisit surtout un grand effet et souleva d’unanimes bravos. »

Les cantiques qu’on entonnait, les pièces d’architecture qu’on lisait, rendaient volontiers hommage au « signe de détresse » maçonnique et aux curieux avantages qu’il offrirait en temps de guerre. On collectionnait à ce sujet les anecdotes : on promenait, de loge en loge, l’histoire du peintre David faisant le signe de détresse, à Rome, à l’officier autrichien chargé de l’arrêter, et obtenant ainsi son salut ; l’aventure de Blücher à Waterloo, faisant cesser le feu contre un bataillon dont le commandant était maçon ; la double bonne fortune du frère Gérard, vénérable du Globe, deux fois sauvé, sous le premier Empire, à Madrid et à Augsbourg, parce que l’ennemi l’avait reconnu maçon. Les plus lettrés pouvaient mettre à l’épreuve la sensiblerie des « louveteaux » en leur faisant admirer un poème maçonnique de César Moreau sur la bataille d’Austerlitz, où détresse rime tout naturellement avec tendresse, et où l’on voit un Français et un Russe, sous les auspices du signe mystérieux, cesser leurs réciproques menaces, et échanger entre eux

Les sermens répétés d’une amitié constante.

Dechevaux-Dumesnil chantait à son tour :

Quand du canon gronde la voix d’alarme,
Quand des fusils la mort rompt les faisceaux,
Notre signal fait abaisser les armes.

Et les canliques de Jouenne, publiés par ordre de la loge Thémis, de Caen, et réimprimés cinq fois de suite avec l’autorisation du Grand-Orient, offraient aux méditations des Frères le couplet que voici :

Dans les périls si la patrie en larmes
Sous ses drapeaux appelle les guerriers,
Le vrai maçon, méprisant les alarmes,
A l’acacia court unir le laurier ;
Le front couvert d’une noble poussière.
Son fer sanglant dévore les soldats ;
Mais dans leurs rangs qu’il aperçoive un frère,
Il vole entre ses bras.

Encore que la théorie du service en campagne ne comporte guère les subits enlacemens célébrés par le bon chansonnier, l’Action maçonnique racontait carrément que, sous le premier Empire, la maçonnerie, « châtrée par le militarisme, » était du moins devenue, grâce au signe de détresse, « une société d’assurances contre le meurtre militaire. »

Il devenait assez anormal, dès lors, que la maçonnerie, de par les désirs de Napoléon III, vît se succéder à sa tête des grands maîtres galonnés, maréchaux ou généraux ; à la fin de l’Empire, un couvent qui fut fort troublé, confia la grande maîtrise à un civil, Babaud-Laribière, en attendant que fût supprimée cette vétusté monarchique. Félix Pyat, au grand mécontentement de Caubet, qui lui reprocha une « regrettable légèreté, » commentait en ces termes l’élection du nouveau grand maître : « Un général grand maître de la maçonnerie, c’était une farce. La destruction ne peut ordonner la construction. Enfin les Maçons ont vu la faute, et le Frère général a donné sa démission, ce dont je le remercie fraternellement. Le Grand-Orient a nommé un civil à la place du soldat. Réhabilitée maintenant, que la Maçonnerie poursuive la réforme de son ordre. » Pyat avait raison plus qu’il ne le croyait lui-même et plus que ne voulait l’avouer Caubet, en se réjouissant que la branche française d’une grande famille internationale cessât de confiera un dignitaire de l’armée le soin de ses destinées.


VI

Jean Macé, l’une des notabilités maçonniques de l’époque, se laissait écrire par ses amis, et pensait lui-même, que la Ligue de l’Enseignement, sa grande œuvre, devait hâter l’avènement de la fraternité cosmopolite. En annonçant cette fondation, l’un des membres les plus actifs de la Ligue belge de l’Enseignement, disait dans le Journal de Liège : « Que tous s’entendent pour abattre le monstre de l’ignorance, et avec lui cesseront ces guerres fratricides et ces rivalités absurdes, mais terribles, entre les nations. » Vauchez, un des collaborateurs de la première heure, associait en un commun souci « la barque de la Ligue » et ce qu’il appelait « la barque humanitaire ; » et il ajoutait qu’ « il n’y a que l’instruction qui puisse amener la fraternisation universelle. » Noël écrivait à Macé, son « cher frère en Voltaire, » que la Ligue de l’Enseignement portait dans ses flancs la Ligue de la Paix. Le futur directeur d’un pensionnat maçonnique lui adressait en ces termes ses vœux de succès : « Puissiez-vous voir les fruits de l’arbre symbolique, mis à la portée de tous, devenir la communion nouvelle des peuples régénérés ! « Edouard de Pompery, pour l’encourager, lui disait : « Travaillons à instruire, travaillons à la paix. » Et de la loge de Caen, qui précisément en 1867 recommandait à toutes les loges de France le livre du « frère » Edouard Talbot : l’Europe aux Européens, on écrivait à Macé : « C’est au moment où l’esprit d’ambition et de conquête s’apprête à frapper ses derniers coups, que les amis de l’instruction populaire doivent redoubler d’efforts. Que l’ignorance, cette pourvoyeuse des bagnes, des lupanars et de toutes les superstitions, soit vaincue, et notre siècle pourra peut-être voir s’élever, avant de finir, les premières assises des États-Unis d’Europe ! « La maçonnerie universelle transmettait à Macé de semblables échos : il travaillait d’ailleurs pour l’univers en même temps que pour la France. Son pensionnat alsacien du Petit-Château était comme le confluent des divers courans internationaux auxquels, en tous pays, l’activité maçonnique cherchait à creuser un sillon ; et lorsqu’il voyageait en Vénétie, en Lombardie, dans le Trentin, ou bien à Hambourg et à Copenhague, pour propager l’idée de la Ligue de l’Enseignement, la loge, dans chaque ville, était son point d’appui. Un bon Frère, du nom d’Aguettant, était comme le fourrier des excursions maçonniques de Macé : il le précédait, envoyait des détails sur les ateliers ; et puis Macé survenait et fraternisait. Son cœur humanitaire souffrait cruellement lorsqu’il constatait, par exemple, qu’entre les loges de Hambourg et de Copenhague, la guerre des duchés avait jeté un froid ; mais dans les loges italiennes, quel épanouissement et quels cordiaux épanchemens ! Le pèlerin de Beblenheim gémissait, avec ses frères transalpins, sur l’ajournement des États-Unis d’Europe, sur les armées permanentes, et toujours, en les quittant, il était plein d’admiration pour ce génie italien, « qui se pliait à la marche prudente de la Ligue. »

Car Macé, dépouillant au-delà des frontières ce je ne sais quoi de cauteleux auquel il se croyait contraint par le régime impérial, expliquait aux frères exotiques la prudence calculée de sa marche. Il y avait des maçons, en France, qui ne voulaient pas comprendre : François Favre, par exemple, qui, dans le Monde Maçonnique, le soupçonnait de tiédeur ; Hendlé, de la loge l’Ecole mutuelle, que contristait fort la « modération politique » de Macé ; Foussier, ce « trinosophe de Bercy, » qui lui rappelait en quelques lignes hautaines ses dettes envers la maçonnerie ; M. Isaïe Levaillant et ses jeunes amis de la Société de la Jeunesse libérale, qui semblaient craindre, par instans, qu’ayant appris, grâce à la Ligue, la lecture et l’écriture et ne recevant d’elle aucune doctrine positive, les futurs électeurs ne devinssent une arme aux mains des partis rétrogrades. Macé, de son mieux, les faisait tous patienter ; et les frères étrangers auxquels il confiait ses ultimes arrière-pensées savaient que cette patience serait un jour récompensée : « Les 3 800 instituteurs appartenant aux ordres religieux, lui écrivait un maçon de Bade, feront encore assez de mal en France. Vous ne touchez pas à cette corde, et vous avez raison. Le temps viendra où votre Ligue changera de but. »

Macé chérissait la maçonnerie badoise ; il rêvait qu’elle pût, de concert avec la maçonnerie alsacienne, devenir comme le noyau d’où sortirait la paix du monde. Il eut à cet égard, en 1867, de puissantes illusions dont l’histoire jette un jour curieux sur les relations internationales des loges d’alors : cette page fort peu connue de la biographie de Macé mérite d’être racontée.

C’est vers la fin de la monarchie de Juillet qu’avaient été forgés, entre loges françaises et loges badoises, les premiers anneaux d’une chaîne d’union : un congrès maçonnique franco-allemand, tenu à Strasbourg en 1846, avait solennellement décidé de réclamer des loges prussiennes une tolérance plus fraternelle à l’endroit des Israélites, d’ordinaire exclus. Ce premier contact avait gravé dans certaines âmes d’Alsace un souvenir attendri ; et lorsqu’on 1867 la question du Luxembourg obscurcit l’horizon politique, Jean Macé crut que la maçonnerie rhénane était appelée à un grand rôle. Il prit l’initiative de convoquer à Kehl, au mois de mai, deux réunions d’initiés, pour élaborer une déclaration pacifique, « répudiant énergiquement toute idée d’empiétement d’un peuple sur l’autre et toute prédication de haine et de guerre entre eux, de quelque côté qu’elle vînt. » Le 19 mai, vingt-cinq maçons français et vingt-cinq maçons allemands la signèrent : on remarquait parmi les premiers François Favre, directeur du Monde maçonnique ; le docteur Thomas, plus tard député de Reims ; Zopff, qui devint après la guerre l’un des membres importans du cercle parisien de la Ligue de l’Enseignement. Ils promirent tous de commencer dans les loges de France une propagande active en faveur de cette déclaration. Thomas tint parole ; il obséda de ses lettres les loges lyonnaises et celles de l’Est ; Favre, dans le Phare de la Loire, se fit l’apôtre de cette campagne. L’opinion fut tiède, en France, et ne tarda pas à se féliciter d’une tiédeur qui nous sauva du ridicule. C’était assez et trop, déjà, que Macé et ses amis eussent fait sur terre allemande un pèlerinage maçonnique, épargné ainsi à leurs « frères » allemands le souci des premières avances, et récolté pour tout butin des signatures badoises dont beaucoup étaient insignifiantes. Si Macé n’eût été, dans la maçonnerie alsacienne, vénéré comme il l’était, et digne à tous égards de devenir un jour ou l’autre vénérable, on l’eût tout de suite taxé de maladresse.

Kuss, dont le nom demeure associé, dans les mémoires françaises, au nom même de Strasbourg, lui écrivait : « L’Allemagne veut relever le gant ; la guerre est inévitable ; pourquoi faire le moindre geste pour arrêter une pierre tombant d’une cathédrale ? En avant la guerre et le plus vite possible ! » Un ami de Wissembourg conjurait Macé de réfléchir que cette déclaration de Kehl, si elle faisait quelque bruit, pourrait être interprétée par les Allemands en un sens préjudiciable à la politique française. Le vénérable de la loge de Colmar lui faisait observer que « les représentans de l’opinion publique en Allemagne menaçaient formellement de conquérir les Français. » Dès lors, lui disait-il, « ce n’est pas à l’Allemagne unifiée par la liberté que vous tendez vos mains, c’est à la Prusse conquérante. Ces manifestations de paix consacrent et approuvent toutes les spoliations faites l’an dernier par la force aux dépens du droit ; et, si les Allemands y prennent part, ce n’est que les consacrer mieux encore. » Et ce correspondant, d’ailleurs, ne se faisait point d’illusions : « Mes observations, mon bien cher Macé, n’auront pas d’effet sur vous. » Et Macé poursuivait son rêve d’internationalisme, au risque d’affronter toutes les déceptions, même humiliantes. Le vénérable de la loge de Carlsruhe, sollicité par Wolff, vénérable de la loge de Strasbourg, lui répondait « comme un vieux soudard qui ne demande que plaies et bosses. » Wolff s’en plaignait à Macé, et lui disait : « Les journaux allemands ne marchent pas. » Mais Macé continuait de tendre la main à l’Allemagne, avec la déclaration de Kehl entre les doigts.

D’Allemagne on lui écrivait : « Les Français sensés ont bien raison de dire hautement qu’ils ne veulent pas la guerre, puisqu’en France on songe encore aux frontières naturelles ; mais pour les Allemands c’est bien différent ; nous ferons la guerre, et même avec enthousiasme, quand on essaiera de se mêler dans nos affaires intérieures ou quand on voudra empêcher le développement de nos institutions que nous croyons utiles. » On ne pouvait être plus ironique, plus hautain sous des formes courtoises ; c’est le moment où les étudians prussiens répondaient à une avance des étudians français par une protestation contre la neutralisation du Luxembourg, « aliénation d’une terre allemande. » Wolff était atterré de ces symptômes ; et ce n’étaient là que des chiquenaudes, il est vrai ; mais, dans les rapports internationaux, la chiquenaude est toute proche d’être un soufflet. Ces nuances échappaient à Macé. Ennemi de l’Empire, d’ailleurs, ne trouvait-il pas dans la « libre expression des sentimens humanitaires un moyen de faire de l’opposition par allusion ? » C’est ce que se demandait Engel-Dollfus, l’un de ses auxiliaires à la Ligue de l’Enseignement ; et il regrettait que Macé se fût engagé dans cette voie. Zopff, au contraire, au nom de ses convictions républicaines, saluait en Macé le grand pacificateur. A cette date, précisément, M. Frédéric Passy, avec le concours de Gratry, d’Arlès-Dufour, de Martin Paschoud, de Laboulaye, fondait à Paris la Ligue de la Paix, sincèrement étrangère à toute idée confessionnelle ou politique. Zopff soupçonnait dans cette Ligue une manifestation orléaniste, et la déclaration de Kehl, formellement maçonnique d’origine, resplendissait à ses yeux comme le programme du lendemain. Avant de pressentir les concours allemands, la Ligue de M. Passy s’adressait à tous les Français ; la Déclaration de Kehl était une avance à l’Allemagne, faite sur sol allemand, par quelques membres français d’une société internationale. Malgré l’insuccès final de cette singulière velléité de baiser Lamourette, les rapports continuèrent cordiaux entre les loges de l’est de la France et celles d’Allemagne : Macé, Wolff, Zopff y travaillaient avec toute leur âme. Quelques « frères » de Bade et tous ceux de France voyaient toujours avec chagrin que les Israélites ne fussent admis dans les loges de Prusse qu’avec le titre inférieur de « visiteurs. » Macé, dans l’été de 1869, élabora, de concert avec les maçons du grand-duché et de Hanovre, un message de protestation qu’il fit voter à Metz par le Congrès des Loges de l’Est, et qui fut expédié à tous les ateliers de l’Allemagne. Il déclarait, au début de ce message, que « la Maçonnerie de tous les pays ne fait qu’une grande famille, au sein de laquelle on ne connaît qu’une patrie, l’humanité, et dont tous les membres doivent se sentir solidaires d’un bout de la terre à l’autre. » Et il terminait en conjurant les frères de Prusse de « se prendre corps à corps avec ce dernier reste des prescriptions du moyen âge. » Cette année-là même, le Grand Couvent, réuni à Paris, proclamait à l’unanimité que l’exclusion des Israélites des loges prussiennes était un outrage pour la Maçonnerie et pour l’humanité ; et dans la tendresse qu’éprouvaient toutes les loges de France à l’endroit des Israélites d’Allemagne, il y avait je ne sais quelles réminiscences de ces effusions historiques qui faisaient s’entr’ouvrir à la cantonade les bras des membres de la Constituante pour recevoir les délégués éplorés de toutes les races de l’univers.

Infatigable messager de l’internationalisme maçonnique à travers l’Europe, et se complaisant volontiers, tantôt au rôle de trait d’union entre des démocraties que les monarques et leurs ministres avaient seuls intérêt à rendre rivales, tantôt à la mission de négociateur entre les Israélites de Prusse et les maçons de Prusse, Jean Macé, dans les loges où l’on se piquait de lumière, était réputé comme le maçon par excellence ; elles se disputaient ses visites ; le souvenir en était conservé comme un trophée ; et l’on s’enorgueillissait, comme d’un honneur de famille, de la notoriété qu’il acquérait par son Histoire d’une Bouchée de Pain et par sa collaboration au Magasin d’Éducation et de Récréation fondé récemment par Hetzel. Les profanes appréciaient en lui l’homme de « neutralité ; » les maçons aimaient en lui l’homme d’action cosmopolite ; et le premier de ces deux hommes faisait toujours les affaires du second, et le second, lorsqu’il le fallait, s’effaçait à merveille derrière le premier.
VII

Il lui manquait une dernière gloire, celle d’avoir prêché, parmi les profanes, son humanitarisme pacificateur, en un opuscule largement répandu : en 1869, il publia l’Anniversaire de Waterloo. C’était un petit dialogue, qu’il avait écrit au lendemain de Solferino. Le « Petit Château, » où il habitait, abritait des jeunes filles de toutes les nations : surexcitées sans doute par l’écho des batailles, elles oubliaient leurs livres de classe et s’amusaient à se disputer entre elles, tout comme les rois de l’Europe. Macé, pour ramener l’ordre, leur fit jouer une comédie.

Deux figures, la Guerre et la Paix, promenèrent leur allégorique majesté sur les tréteaux du pensionnat ; elles évoquèrent des morts, et ces morts ressuscitèrent : c’étaient un grenadier, un hussard, un cosaque, un Ecossais ; tous tués à Waterloo. Et ces bons revenans, pacifiés par le calme du sépulcre et réconciliés par la fantaisie de Macé, se tendaient la main. Chacun disait à l’autre ce qu’il faisait avant de partir pour la guerre, et pourquoi il était parti : le Tsar, le Roi, le Parlement, avaient décidé qu’on devait se battre. « Mais enfin, interrompait l’un de ces spectres, qu’avions-nous donc les uns contre les autres ? Où était la querelle entre les socs de nos charrues ! » — « Maudits soient les artisans de la guerre ! » clamait un autre. Et là-dessus, des femmes voilées survinrent. L’une demanda son frère : « C’est ma sœur ! » disait le grenadier. L’autre réclamait son père : « Ah ! ma fille ! » soupirait l’Écossais. Une troisième cherchait son mari : « Mais, voilà ma femme ! » s’écriait le hussard. Une mère appelait son fils, et le cosaque la reconnaissait. Et pour que les étreintes fussent plus chaudes, les femmes laissèrent tomber leurs voiles. O déception ! Le grenadier s’attendrissait avec une Russe, le hussard avec une Française, l’Ecossais avec une Allemande, et le cosaque avec une Anglaise. Mais si les fillettes du Petit Château avaient ri de ces surprises de la résurrection comme d’une mésaventure de vaudeville, l’austère auteur, bien vite, les eût ramenées au sérieux ; car la Paix, reprenant la parole, laissait tomber cet axiome : « Il y a des sœurs, des épouses, des filles et des mères partout, et la nature n’a qu’un seul langage dans tous les pays. » Et la Paix renvoyait la Guerre aux casernes et aux brasseries, en la priant de ne point compter sur les femmes. Et les couples mal assortis de prétoriens ressuscités et de femmes éplorées s’en allaient dans les coulisses, pour redevenir de pacifiques élèves du Petit Château. Onze ans après, Macé, estimant que « la guerre n’est, à le bien prendre, qu’une vieille tradition de l’enfance des peuples et que les débats de gloire militaire ne sont pas moins puérils dans la bouche des hommes que dans celle des petites filles, » présenta l’Anniversaire de Waterloo sur la scène du monde, en escomptant le même effet qu’il avait produit sur la scène du Petit Château. Il eut lieu d’être satisfait : « J’ai vu dans ce livre, lui écrivait une de ses anciennes élèves, une invitation à se rallier à la Ligue de la Paix : j’en suis moralement, et lors de la question du Luxembourg, j’eus occasion de ramener à des idées de paix un bouillant capitaine d’état-major. » Les « frères » hanovriens de l’ancienne loge l’Ours Noir remerciaient Macé, et souhaitaient que ces idées se propageassent « dans le cœur des deux nations. »

L’œuvre littéraire de deux maçons d’Alsace, Erckmann et Chatrian, fut consacrée presque tout entière à cette propagande. Leurs premiers écrits : Hugues le Loup, Daniel Rock, les Contes des bords du Rhin, les Contes de la Montagne n’étaient rien plus que des œuvres d’imagination, aimables et curieuses par leur réalisme pittoresque. A partir de 1863, à mesure que se développaient l’esprit d’internationalisme et la défiance à l’endroit des armées permanentes, les romans d’Erckmann et de Chatrian acquirent une plus sérieuse portée. Madame Thérèse et le Conscrit de 1813 développèrent cette idée, qu’une armée de citoyens, exclusivement destinée à des guerres défensives, — les seules qui soient séantes, — est invincible ; Waterloo et l’Histoire d’un paysan furent une violente satire contre l’esprit de conquête et contre le militarisme dont cet esprit est le fruit. « Que les despotes qui divisent les nations pour les opprimer disparaissent de ce monde, et que la sainte fraternité réunisse tous les peuples de la terre dans une même famille ! » C’est en ces termes que le docteur Wagner, représentant des deux écrivains, conclut Madame Thérèse. — Joseph Bertha fut conscrit en 1813, soldat encore à Waterloo ; il, maudit les batailles de 1813, épisode suprême de « ces guerres de conquête qui rapportent à leur auteur, non la gloire d’un homme, mais la gloire d’une bête sauvage ; » il se laisse enfiévrer à Waterloo, quelques minutes durant, par une proclamation de Napoléon ; mais il réagit aussitôt : « Est-ce que ce n’est pas une véritable abomination que de penser qu’un roi, un empereur, au lieu de surveiller les affaires de son pays, d’encourager le commerce, de répandre l’instruction, la liberté et les bons exemples, vient nous réduire par centaines de mille en cet état ? » et il souhaite « que le Seigneur nous débarrasse de la gloire des armes pour les siècles des siècles. » Sainte-Beuve avait un mot cruel pour définir l’œuvre d’Erckmann-Chatrian ; il l’appelait l’Iliade de la peur.

Et sous la poussée de ces livres, partout colportés par une discrète propagande, reculaient et s’évanouissaient, dans la mémoire nationale, les souvenirs de l’autre Iliade, de celle dont Napoléon avait été le héros, de celle qu’avaient célébrée, jusqu’en 1850, les vers inoubliables d’Hugo, de celle enfin dont des milliers de vétérans, épars à travers la France, s’étaient longtemps faits les aèdes. Charras, Lanfrey, Jules Barni surtout, dans leurs écrits consacrés au premier Empire, épluchaient cette autre Iliade avec un acharnement étrange : l’histoire jugera, plus tard, s’ils furent ou non des Zoïles.

C’est ainsi qu’une nombreuse « littérature, » historique, romanesque, dramatique, enseignait au peuple français les méfaits de la gloire. On appelait cela l’instruire : le mot est de M. Ferdinand Buisson. Il publia dans une revue suisse : Die Vereinigten Staaten von Europa, un article intitulé : La suppression de la guerre par l’instruction. L’article parut en deux langues, en français et en allemand : la version allemande, seule, nous a été accessible. La thèse avait la rigueur d’un syllogisme.

Du jour où le genre humain se refusera à fournir de la chair à canon, il ne peut plus y avoir de guerres, ni générales ni locales : telle était la majeure.

Or voici la mineure ; on y devine, tout de suite, le pédagogue futur : l’un des moyens d’action les plus efficaces sur le genre humain, c’est l’instruction.

Donc, — retenons la conclusion, — pour faire contrepoids à ce catéchisme où l’on apprend à adorer le Dieu des armées et à chanter le Te Deum, il importe d’établir un système d’instruction qui visera, par mille petits moyens, à expulser des jeunes cerveaux le militarisme césarien, à flétrir les grands tueurs d’hommes, à leur arracher l’auréole qu’un Thiers et qu’un Béranger leur ont laissée, « à faire passer à l’état de vérité généralement comprise cette idée, que tout homme a le droit et le devoir de refuser sa collaboration pour une boucherie. »

Il y a des pentes où l’on dévale aisément : au terme de ces aspirations où se complaisaient l’opposition républicaine, la Maçonnerie, les Macé et les Erckmann-Chatrian, voici surgir, à l’improviste, la plus égoïste des conclusions, celle qui permet à la libre volonté de chacun de refuser son concours à une œuvre nationale que son libre jugement qualifie de boucherie. Et l’on se laisse aller aune phraséologie, édifiante peut-être pour des sectes de mennonites ou d’anabaptistes, mais susceptible, malheureusement, de donner à la désertion l’auréole de l’héroïsme.


VIII

L’instruction, la littérature, n’agissent qu’à longue échéance ; et les adversaires du militarisme n’avaient pas le temps d’attendre. Il fallait, sans tarder, « vider casernes et couvens, » écrivait à Macé un correspondant lyonnais. L’imagination toujours inquiète de Rogeard mettait sur les lèvres de Napoléon III, transformé en un croquemitaine couronné, ce propos terrible :

Et d’esprit clérical et d’esprit militaire
De la Chine au Mexique enténébrons la terre.

Il y avait péril en la demeure : on entrevoyait le sabre qui s’affilait, le goupillon qui se mouillait ; il fallait agir, et secouer l’opinion par une propagande spéciale contre le militarisme et en faveur de la paix. Edmond Potonié-Pierre, dont le père, marié à Berlin en 1852, mort à Berlin en 1868, avait autrefois joué un rôle aux congrès pacifiques de 1849 et 1850, s’essayait, depuis 1863, à faire connaître en Europe une certaine Ligue du bien public, dont Anvers était le centre, et à laquelle quelques fascicules éphémères, qualifiés de Correspondance cosmopolite, servaient d’organe : cette Ligue demeurait inaperçue, sauf de quelques initiés. Mais l’Union havraise de la Paix et les Congrès suisses de la Paix et de la Liberté avisèrent plus efficacement à la propagande souhaitée.

A la fin de décembre 1866, Santallier, rédacteur au Journal du Havre, préparait, pour le charme et l’instruction de ses frères de la loge l’Aménité, un travail sur les questions de pacification internationale. Ses amis, qui en eurent la primeur, le goûtèrent si vivement que l’Aménité convoqua, pour en entendre la lecture, les membres des deux autres loges havraises. Rendez-vous fut pris pour un soir de février 1867 ; et cette soirée fut l’origine de l’Union de la Paix. Tout fier des applaudissemens qu’on lui avait prodigués, Santallier jugea « que la phase platonique du mouvement avait assez duré, et que le temps était venu de faire un enfant. » Quelques mois y suffirent : son manuscrit fut traduit dans le Herald of Peace, de Londres, dans l’Umanitario de Palerme ; la maçonnerie universelle commença de s’agiter ; en moins d’un an, 72 loges adhérèrent, dont vingt loges parisiennes ; elles représentaient l’opinion républicaine du temps.

Un négociant du Havre, — Allemand de nationalité, israélite de naissance, maçon de confession, et très étroitement lié à la famille grand-ducale de Bade, — M. Bielefeld, présidait à l’Union de la Paix ; mais Santallier, qui en était l’instigateur, en demeura la cheville ouvrière, avec le modeste titre de secrétaire. A l’inverse de la Ligue de l’Enseignement, où l’esprit maçonnique se dissimulait derrière une artificieuse façade de « neutralité, » l’Union de la Paix, maçonnique en façade, réservait aux profanes dont elle quêtait l’adhésion, la surprise assez inédite d’un sincère esprit de tolérance. Santallier, matérialiste et républicain, voulait rassembler, sous le drapeau de la paix, toutes les opinions politiques et toutes les croyances religieuses ; ceux qui prétendaient écraser l’infâme ne lui étaient pas moins désagréables que les détracteurs de la « philosophie ; » il eût voulu les voir, les uns et les autres, « au bout du monde. » Qu’il écrivît aux loges maçonniques ou bien à un curé de la Corrèze, adhérent de l’Union, aux Mennonites de Russie ou bien aux directeurs des grands journaux parisiens, Jourdain, Arago, Louis d’Estampes, Nefftzer, qu’avec quelque timidité il risquât un appel à l’avocat Hérold, alors dans tout l’éclat de son talent, ou bien qu’il laissât s’épancher son âme humanitaire dans les longues pages qu’il adressait à son « frère bien-aimé » Andréa Crispo, fondateur d’un journal maçonnique de Palerme, Santallier développait uniformément le même programme et professait uniformément les mêmes maximes. Et qu’il eût pour correspondans des Français, des Allemands ou des Italiens, son langage était toujours le même ; il affectait de ne poursuivre les intérêts d’aucune nationalité, pas même de la sienne : « Nous ne voudrions pas pour notre pays, écrivait-il à Crispo, un avantage, un honneur, un bien-être, qui ne serait pas en même temps avantageux, favorable et salutaire à nos frères en démocratie de tous les peuples. » Sur le sol terrestre comme dans le monde de la pensée, il n’était aucunes frontières, soit géographiques soit intellectuelles, sur lesquelles Santallier ne voulût faire planer l’auguste essor de la Paix.

Le but de l’Union de la Paix était de créer, sans le concours des gouvernemens, sans nul recours à l’« empirisme diplomatique » dont le règne était clos, un puissant « mouvement des volontés humaines, » et de s’appuyer sur ce mouvement pour demander à la science, représentée par les jurisconsultes, la rédaction d’un code international [5]. De même que « l’avènement du droit privé avait provoqué une évolution dans le règlement des rapports entre les citoyens, » de même que la publication du formulaire appelé le Consulat de la Mer avait, au XIIe siècle, assuré l’harmonie entre les commerçans des villes maritimes, de même les États, du jour où le droit international serait codifié, tiendraient compte, nécessairement, de ce code élaboré par les savants et béni par les peuples. On verrait, alors, s’inaugurer des campagnes électorales dans lesquelles les citoyens demanderaient aux candidats ce qu’ils pensent du droit international ; et tôt ou tard, peut-être, dans un Etat qui dérogerait aux prescriptions du code nouveau, l’Union de la Paix, tout comme la théocratie d’antan, inviterait les citoyens au refus de service militaire et au refus de payer l’impôt. Mais c’étaient là des perspectives troublantes, qu’il valait mieux, pour l’instant, reléguer dans cet « immense avenir » où se prolongeaient, à certaines heures, les audacieuses visées de Santallier. Il fallait, d’abord, « emmagasiner les matériaux, » c’est-à-dire des adhésions populaires et des concours érudits, convier les jurisconsultes à faire le code, les masses à le signer ; Santallier s’attelait à cette tâche ; c’était, à ses yeux, la recherche de la justice ; le reste viendrait par surcroît. Le Herald of Peace, journal de Londres, lui demandait pourquoi il n’invoquait pas le concours des gouvernemens ; ses défiances contre tous les Etals de l’Europe — hormis la jeune Italie — le dissuadaient de pareilles démarches. Il ne s’affichait point en révolutionnaire, pourtant, conseillait à ses amis de se tenir partout en bons termes avec les autorités locales, et nouait des rapports très cordiaux avec son sous-préfet, en qui il célébrait, ou peu s’en faut, un complice de cette grande œuvre. Et parmi ses « frères, » les timides étaient ainsi rassurés ; quant aux enthousiastes, ils exultaient ; et les membres d’une loge rouennaise, en 1868, unissaient leurs voix et leurs cœurs pour entonner, dans un « à-propos maçonnique, » ce joyeux couplet :

Jean Macé, frère ardent,
Pousse à la propagande
Et veut que l’on répande
Le libre enseignement.
Digne écho des Havrais,
Santallier dit : Plus de frontières,
Et prêche à tous les frères
La douce union de la paix.

Encouragé, Santallier poursuivait son rêve ; il négociait une alliance avec la Société américaine de la Paix ; il songeait à remplacer le Bulletin de l’Union par un journal, à conquérir, d’un coup, l’appui de la maçonnerie universelle par une circulaire décisive, à réunir un congrès pacifique. Dès 1868, l’Exposition maritime du Havre lui fut une occasion pour réaliser cette dernière idée. Durant deux jours de septembre, la maçonnerie de tous pays tint au Havre de secrètes assises ; les journaux locaux n’en parlèrent point ; mais Sauvestre, dans l’Opinion Nationale, fit l’indiscret ; et l’on sut, grâce à lui, que, dans cet auditoire d’intimes, Santallier avait parlé de l’Union de la Paix, et Bielefeld des rapports entre le mouvement pacifique et les progrès de l’instruction. Peu de temps après, Caubet, dans le 'Monde Maçonnique, se faisait l’écho des unanimes applaudissemens qui avaient récompensé le bon Santallier.

« La liberté par la paix ! » telle était la formule par laquelle Santallier mettait au premier plan l’idée de pacification et amusait les impatiens piaffemens de certains révolutionnaires trop empressés. Justement à la même époque, trois congrès suisses prenaient pour devise : « La paix par la liberté ! » et le simple renversement de la formule suffisait à faire de ces congrès trois meetings à peu près anarchistes.

Un journaliste républicain, Mangin, du Phare de la Loire, en eut l’initiative. Les liens de cordialité qui l’unissaient à M. Henri Chevreau, alors préfet de la Loire-Inférieure, assuraient à la plume de Mangin certaines libertés, et il en profitait. Le 5 mai 1867, il lança l’appel ; le 5 septembre, à Genève, le premier de ces congrès se réunissait. Ce fut un vrai congrès de la guerre, tout au moins de la guerre civile, que ce « Congrès de la paix et de la liberté. » Les Suisses, qui lui donnaient l’hospitalité, ne tardèrent point à être émus. Dans les semaines mêmes qui précédèrent, les Bâlois et quelques Vaudois avertirent les organisateurs qu’ils n’entendaient point que les questions constitutionnelles fussent témérairement soulevées. Les Genevois, moins chatouilleux, s’alarmèrent moins vite ; mais peu s’en fallut qu’à la dernière séance du congrès deux de leurs hommes d’Etat, Fazy et Carteret, ne fissent passer une motion d’ordre qui aurait restreint la portée révolutionnaire des décisions de l’assemblée. Les congressistes érigeaient en principe qu’il était impossible de créer un droit international sans renouveler les institutions politiques européennes ; et volontiers ils eussent appelé de leurs vœux le jour rêvé par feu Raspail en 1848, le beau jour de vengeance où l’on verrait le dernier des rois égorgeurs s’exiler en Sibérie. Le roi, le soldat et beaucoup ajoutaient : le prêtre, — tels étaient les ennemis à poursuivre. Dans la vaste Europe déblayée par leur fuite, et nettoyée, comme l’écrivait à Macé Charles Lemonnier, des « préjugés soi-disant patriotiques, » de la « gloriole militaire, » de la « brutalité soldatesque, » de la « vanité nationale, » un régime nouveau s’établirait, sorte de fédération de républiques semblable à celle des cantons suisses ; et la ville de Genève, abri de ce congrès prophétique, deviendrait un Grutli européen.

Un doux philosophe, Jules Barni, présidait à ces nuageuses et turbulentes assises : ancien secrétaire de Cousin, il était devenu, depuis 1861, professeur à l’Académie de Genève ; la traduction du Projet de paix perpétuelle, d’Emmanuel Kant, avait fait de Barni un apôtre d’humanitarisme ; et si Kant lui-même, remontant de sa tombe, ou descendant du ciel étoile, fût venu lire au Congrès ses Conjectures sur les commencemens de l’histoire du genre humain, petit écrit bien significatif dans lequel il ajourne à un autre stade de l’histoire l’avènement de la paix perpétuelle, Barni, sans doute, l’eût fait mettre à la porte.

Sous les regards impuissans de Barni, les scènes les plus étranges se déroulèrent à certaines minutes ; il y eut comme une émulation entre l’extravagance du délire et la complaisance des applaudissemens. Garibaldi, tout le premier, fut effarant : par respect pour le héros, on décida tour à tour de proclamer la « déchéance de la papauté, la plus nuisible des sectes, » de « propager la démocratie par la vertu, » de « renverser le mensonge et le despotisme, » d’« accorder à l’esclave seul le droit de faire la guerre contre les tyrans. » Il y eut une seconde d’indécision, lorsque Garibaldi proposa au Congrès d’ « adopter la religion de Dieu ; » alors il expliqua de vive voix que « religion de Dieu, religion de la vérité, religion de la raison, sont synonymes, » et proclama, dans une lettre, que « la religion universelle de Dieu substitue aux prêtres Arbuès et Torquemada le sacerdoce des Leibnitz, des Galilée, des Kepler, des Arago, des Newton, des Quinet ; » le Congrès crut comprendre et fut satisfait. Quand Garibaldi se rassit, Barni demanda qu’il fût nommé président d’honneur, le Congrès acquiesça. Le feutre gris du vieux condottiere, le poncho américain rayé de noir qu’il portait sur ses épaules, sa chemise rouge, tout enfin dans son accoutrement, rappelait l’embuscade, le coup de force et le coup de main, l’aventure des siècles passés, des siècles où le droit des gens n’avait pas encore crayonné le code de la guerre ; et que le Congrès de la paix et de la liberté affichât publiquement le patronage du seul combattant du siècle qui eût constamment contrevenu aux lois élémentaires de la guerre, cela ne laissait point d’être piquant. C’est que le Congrès, peut-être, préférait la cause de la « liberté » — et liberté voulait dire révolution — à la cause de la paix.

Les trois salves d’applaudissemens qu’avait essuyées Garibaldi récompensèrent ensuite un officier hongrois, qui proclama comme indispensable la guerre des peuples contre leurs oppresseurs et commença sa propre confession : il s’était, en un temps, battu pour sa patrie, il avait été décoré, et ces décorations lui avaient fait quelque plaisir ; n’était-il pas alors, « esclave des idées erronées, comme le sont encore des millions d’aveugles ? » Et, pour secouer cet esclavage et éblouir ces aveugles, on vit l’orateur tirer de sa poche tout un paquet de croix et de rubans : « Ces distinctions, s’écria-t-il, ne sont pas dignes aujourd’hui de nous, hommes de la paix et du progrès ; aussi je vous prie, monsieur le président, de vouloir bien les vendre et d’acheter avec le produit quelque instrument de la paix, quelque livre utile au peuple… » L’histoire ne dit pas ce que fit Jules Barni du cadeau militariste du colonel Frigyezi. Un incident plus gênant fut amené par un Français dont nous taisons le nom : il déplora de voir figurer, parmi les insignes des diverses nations, le drapeau français surmonté d’un aigle, et demanda « par quel singulier éclectisme on avait pu concilier cette étrange réunion. » Quelques minutes durant, l’aigle fut un oiseau de discorde ; un tumulte épouvantable s’éleva, jusqu’à ce que M. Clamageran, le futur sénateur de la République, eût obtenu la parole. On aurait pu penser que la vieille furia francese commettrait, sous le coup de l’affront, quelque vive et patriotique riposte ; M. Clamageran se contenta d’expliquer pourquoi il « acceptait » le drapeau ; il plaida les circonstances atténuantes, et le Congrès pardonna. Mais Paul de Jouvencel et Pierre Larousse, plus susceptibles, estimèrent que leur honneur de Français leur commandait d’envoyer leur démission de congressistes : celui-ci s’en revint travailler à son Grand Dictionnaire du XIXe siècle, non sans observer, dans une lettre qui fut rendue publique, que le bureau présidé par Barni, — un Français pourtant, — avait eu, dans ce triste épisode, une attitude bien passive ; et quant à Jouvencel, il regagna son département de Seine-et-Marne, où il devait, un an plus tard, aux élections législatives, l’emporter sur Ernest Renan. S’ils fussent restés au Congrès, ils eussent peut-être rompu le silence, — ce que nul Français n’osa faire, — en présence de cette déclaration que risqua Gustave Chaudey : « Dans un conflit possible entre la France et l’Allemagne, ou plutôt entre la Prusse et la France, le devoir des démocrates est de rester et de se tenir en dehors du conflit. Au point de vue de la justice et de l’humanité, de l’intérêt général bien compris, nous n’avons pas de vœux à exprimer dans cette lutte de deux ambitions et de deux rivalités gouvernementales. » Il avait suffi des déclarations anti-bismarckiennes de M. Gœgg, de Mannheim, et de M. Simon, de Trêves, pour amener sur les lèvres de Gustave Chaudey cette profession d’indifférence.

On se complaisait, à Genève, dans la conviction, formellement exprimée par Emile Acollas, d’une solidarité entre toutes les « démocraties » d’Europe, solidarité réciproquement pacifique, mais unanimement hostile à toutes les royautés et à toutes les tyrannies. Quant à définir ces « démocraties », quant à tracer le programme de leurs désirs ou de leurs exigences, le Congrès ne l’eût pu faire sans se diviser : il y avait là des bourgeois, si l’on peut dire, et des ouvriers ; les ouvriers, par la voix du citoyen Dupont, délégué de l’Association des travailleurs français à Londres, réclamaient la révolution sociale avec toutes ses conséquences ; et tandis qu’une partie de l’assemblée éclatait en applaudissemens, l’autre manifestait, suivant les euphémismes du compte rendu officiel, une « vive opposition. » Même en n’envisageant que l’aspect purement politique de l’avenir, on se partageait entre deux conceptions : la conception jacobine de la république centralisée, et la vieille conception girondine du fédéralisme décentralisateur, à laquelle la Commune de Paris devait, peu de temps après, donner un baptême révolutionnaire. César de Paepe et M. Longuet furent les avocats de cette seconde idée. On s’accorda pour décider, à la voix même de Barni, — qui devint trois ans plus tard, par une surprenante ironie, le journaliste officiel de Gambetta à la Délégation de Tours, — qu’il fallait, partout, « miner le militarisme ; » on s’accorda pour fonder une Ligue de la paix et de la liberté et pour donner à cette Ligue, comme journal, un organe franco-allemand, qui s’appela les États-Unis d’Europe.

Le Congrès de Genève avait voulu faire une œuvre et propager une idée. L’œuvre était mort-née : théoriquement, il était absurde de ne tenir nul compte de l’histoire, de transformer l’Europe en une table rase, et de bâtir, sur cette table irréelle, une fédération ; pratiquement, il eût fallu tout de suite une révolution dans les divers pays ; l’émeute était la préface indispensable de la « paix » rêvée. L’idée, au contraire, idée provisoirement platonique qui pouvait devenir dangereuse, allait, en France surtout, se frayer un chemin : elle flattait la puissance de haine que recelaient, au fond de leur cœur, les victimes de Décembre ; et tout en même temps elle caressait la générosité naturelle qui est le trait du tempérament français. Entonner un hymne à la Paix c’était, pour les uns, haïr l’Empire, et, pour les autres, aimer l’humanité ; mais pour les uns et pour les autres, qu’ils se l’avouassent ou non, les décisions du Congrès de Genève, dans l’esprit où elles avaient été prises, offusquaient l’idée même de patrie. On prétendait subordonner à la volonté commune des « démocraties » européennes, l’obéissance du citoyen aux volontés éventuellement belliqueuses de chaque pouvoir constitué, c’est-à-dire de chaque pouvoir national, et l’on avait affirmé la possibilité, même le devoir, de se soustraire, en vertu d’un droit démocratique supérieur, à l’observation civique de ces volontés légales. C’était là le point délicat, la seule sanction pratique, à vrai dire, que comportât immédiatement le Congrès de Genève, si toutefois les congressistes, une fois rentrés dans leurs pays respectifs, demeuraient fidèles à leur audace genevoise. Aussi, lorsque à Berne, en 1868, cette Ligue révolutionnaire tint un second Congrès, le débat capital s’engagea tout de suite sur cette proposition redoutable, d’origine germanique : « Si la Ligue décrète qu’elle interviendra contre une guerre, le Congrès considère d’avance comme justifié tout moyen propre à couper court aux événemens. » La formule fit réfléchir les plus ardens congressistes : finalement, Charles Lemonnier et Fribourg, l’un des fondateurs français de l’Internationale des travailleurs, en obtinrent la suppression, mais l’on vota, du moins, l’ « engagement à ne participer d’aucune façon à la guerre, » puis un projet, mal défini, d’ « organisation militaire d’une armée de la paix ; » et Fribourg enfin, le naturel revenant au galop, parla de son mieux pour faire accepter par le Congrès une proposition conseillant, en cas de guerre, la grève générale. Le Congrès hésita, puis refusa : cette proposition avait un relent socialiste, et les bourgeois et les ouvriers, en terre bernoise, s’entendaient plus mal encore qu’en terre genevoise. A tous les détours de la discussion, durant le Congrès de Berne, la question sociale surgissait, sorte de spectre méphistophélique qui semblait défier l’harmonie de l’assemblée. Le Congrès de l’Internationale, tenu à Bruxelles peu de jours auparavant, avait dédaigneusement voté l’abstention à l’égard de cette assemblée bourgeoise qui devait, cependant, faire les plus consciencieux efforts pour paraître révolutionnaire ; mais certains membres de l’Internationale, qu’un séjour obligatoire à Sainte-Pélagie avait privés du voyage à Bruxelles, se rappelèrent à l’attention publique en faisant schisme et en adhérant, au contraire, au congrès de Berne. Après ces querelles de ménage entre ouvriers, ceux qui pouvaient se donner, à Berne, comme représentans des travailleurs durent affecter la violence, afin de désarmer ou de réfuter les suspicions bruxelloises, et Bakounine, qui, lui, incarnait la violence, n’eut pas besoin de l’affecter. On discuta longuement si l’on devait accepter la formule de l’ « égalisation des classes ; » Bakounine était pour, Fribourg contre, Chaudey pour et contre ; finalement elle fut repoussée, et les « collectivistes égalisateurs » de tous pays fondèrent alors l’Alliance internationale de la Démocratie socialiste. On se retrouva d’accord contre l’instruction religieuse et contre la papauté, flétrie par Barni comme un « ferment et une provocation à la tyrannie et à l’esclavage ; » Hendlé, le futur préfet de la République, se fit remarquer, en cette discussion, par son agressive véhémence. Un appel à l’alliance des démocraties allemande et française clôtura le Congrès, et l’on prit rendez-vous à Lausanne, pour l’été d’après.

Il fit chaud à Lausanne, cet été-là ; et le Congrès fut une façon de saturnale. Faute de fonds, le journal les États-Unis d’Europe avait, au printemps, provisoirement cessé de paraître : la collaboration de Mme Clémence Royer, de Jules Barni, d’André Léo (pseudonyme de Mme Champeix), de M. Gellion-Danglar, de Charles Lemonnier, du naturaliste Vogt, de M. Ferdinand Buisson, avait été une insuffisante garantie du succès. Dépourvus d’organe, les congressistes de Lausanne se revanchèrent, si l’on peut ainsi dire, en criant plus fort. Victor Hugo présidait. Sept ans d’exil obligatoire, dix ans d’exil volontaire, avaient exaspéré son style et sa parole ; et l’incoercible poussée des antithèses, maîtresses absolues de sa longue vieillesse, contraignait les lieux communs révolutionnaires à se condenser, sur les lèvres d’Hugo, en formules éminemment provocatrices. Lorsqu’elles descendaient, en lave écumante, de son rocher de Jersey ou de Guernesey, elles avaient le temps de se refroidir avant de parvenir au monde ; du haut de la tribune de Lausanne, elles tombèrent, toutes bouillonnantes, sur une assemblée qui ne demandait qu’à s’échauffer. Nous voulons la grande République continentale… La République, c’est la fin ; la paix, c’est le résultat… L’ennemi, c’est l’incarnation sinistre du vieux crime militaire et monarchique, qui nous bâillonne et nous spolie… » Et la Révolution future, augurée par Hugo, devait transformer l’Europe en une vaste Suisse.

Le Congrès se mit à l’unisson du président. Mie, le grand avocat républicain de la Dordogne, se plaignit que les balles n’atteignissent jamais les poitrines et les ventres des rois : pour raison d’hygiène, d’ailleurs, il jugeait préférable que ces épidermes augustes ne fussent point décomposés par des projectiles. Simon, de Trêves, mettait à mal les souverains allemands ; un Colombien infligeait une verte leçon aux peuples qui payaient l’impôt pour la guerre ; Chaudey demandait que le militarisme fût subalternisé, et M. Ferdinand Buisson qu’il fût supprimé. Il fallait, au dire de ce dernier orateur, aller dans les villages, y distribuer de petits papiers et de petits livres contre la guerre, contre toutes les livrées, contre le Dieu des armées, contre les conquérans ; et sa conclusion fut qu’on ne devait point craindre les poursuites, la prison, et qu’un jour il faudrait refuser de se soumettre. Au dire du reporter de l’Opinion nationale qui assistait à la séance, les dames s’étonnèrent que, pour cette croisade, M. Buisson négligeât de leur faire appel. Mais, hormis les dames, tout le monde fut content de M. Buisson : les Allemands surtout. C’est un Berlinois qui demanda que son discours fût imprimé, tiré à part, et répandu à profusion. Quelqu’un fît remarquer que les colporteurs français qui propageraient ce discours pourraient éprouver des ennuis ; la proposition fut dès lors éconduite, et jamais à l’avenir elle ne fut reprise. Jules Ferry assistait à ce Congrès ; plus tard, devenu ministre de l’Instruction publique, il mit M. Buisson sur le chandelier, mais le discours de Lausanne demeura sous le boisseau.

Il fut heureux pour le Congrès de Lausanne que Jules Ferry y assistât : parmi la jeune génération républicaine, prompte aux effervescences tantôt sincères et tantôt factices, il émergeait par sa constante froideur, par sa pondération raisonnée. « Vous ne ferez pas avec les grandes nations, dit-il aux congressistes, les États-Unis d’Europe ; elles vivent trop dans l’ambition militaire et unitaire. « En pareille bagarre, le bon sens était du courage : Jules Ferry eut du courage. Seul à peu près dans ce meeting destructeur, il semble avoir senti ce qu’avaient d’utopique les théories enflammées sur la suppression des frontières ; seul à peu près, il fit entendre des remarques que des auditeurs impartiaux eussent pu retenir avec fruit.


IX

« Plus de frontières ! » A Lausanne comme à Berne, à Berne comme à Genève, à Genève comme au Havre, on s’engouait de cet idéal et l’on promenait cette clameur. Et dans les bureaux des journaux, dans les arcanes des loges, dans les coulisses du Palais-Bourbon, cet idéal projetait quelques reflets, cette clameur quelques échos. Et l’on croyait peut-être, çà et là, travailler pour la fraternité et travailler pour l’humanité, en quoi l’on se fourvoyait étrangement.

Car, si les frontières ne sont plus considérées que comme des divisions factices, si l’on oublie les motifs historiques et traditionnels du morcellement politique de l’Europe pour y chercher en vain je ne sais quel fondement rationnel, et si l’on en vient peu à peu, faute de trouver ce fondement, à nier la légitimité même des frontières, alors, sous les apparences d’un humanitarisme dont la largeur n’a d’autres limites que les bornes mêmes de l’univers, c’est l’individualisme qui se déchaîne. Il y a une monnaie courante de sacrifices qui s’impose aux citoyens d’une même patrie : et l’idée même de patrie implique, de la part des êtres qu’elle rapproche et qu’elle enveloppe, des devoirs, des immolations, des abdications, un certain effacement du sens propre et la reconnaissance d’une hiérarchie mettant en leur juste place leurs personnalités respectives et la grande personnalité de la nation. Supprimez cette forme concrète du lien social, et vous arriverez à une dernière étape, sorte de point d’aboutissement de l’anarchisme intellectuel, où le cerveau de l’individu reconnaît et salue sa vraie patrie partout où l’on pense comme lui, partout où ses idées rencontrent des courtisans et ne se heurtent à nulle entrave. La patrie, alors, ne serait plus un être antérieur et supérieur à nous, mais une sorte de cadre abstrait, créé par chacun de nous et spécial pour chacun de nous, notre libre cervelle se ferait la patrie qu’elle voudrait ; et cette patrie ainsi conçue, expansion fortuite de notre personnalité, serait une flatterie pour notre égoïsme, au lieu d’en être une compression.

Et ces conclusions lointaines sont si contraires à la nature des choses et si contraires à l’histoire, qu’on met quelque temps à en discerner l’inévitable avènement ; vous les entrevoyez, pourtant, dès 1867, dans cette lettre qu’écrivait à Macé François Favre, directeur du Monde Maçonnique : « Je suis de mon opinion, disait-il, avant d’être de mon pays, si cette opinion me paraît appuyée sur la vérité et la justice. Je ne soutiendrai jamais ni l’esclavage ni le despotisme par amour ou par amour-propre national ; et je vous avoue, sans peine et sans honte, que je serais plus heureux et plus fier d’être citoyen américain que sujet français. Si nous adoptons au hasard une opinion égoïste, individuelle, intéressée, à la bonne heure ; mais, si nous n’avons d’autres désirs que la recherche de la vérité, l’établissement de la liberté et de la justice, nous sommes ou nous devons rester hommes avant d’être Français. » Et cela revenait à dire, — le publiciste François Favre en avait-il conscience ? — que ce que lui, Favre, en son for intime libre de toute autorité, croyait être « la vérité et la justice » avait une portée supérieure à ces réalités historiques créées par ses ancêtres, conservées par ses concitoyens, éducatrices de son enfance, collaboratrices indispensables de toute son existence. « Nous oublions sans cesse, écrivait à la même époque Véricel, orateur d’une loge lyonnaise, que la maçonnerie n’a pas de nationalité ; nous autres, maçons français, nous restons toujours Français avant d’être maçons. » Véricel le regrettait ! Pour Véricel comme pour Favre, la suppression des frontières semblait une garantie de l’émancipation individuelle d’un chacun. Et la loge la Fraternité des peuples, avant de s’intéresser à la Ligue de l’Enseignement, convoquait Macé devant elle, parce qu’ « il paraissait à quelques-uns être Français avant d’être membre de l’humanité, tandis que, selon eux, ces termes devaient être renversés, » et Macé, apparemment, n’eut pas de peine à les rassurer. Ubi libertas ibi patria : la formule était énoncée, en 1868, par l’un des correspondans de la Démocratie, organe de M. Chassin. Une étape encore, et vous atteignez à la devise du poète latin : Patria est, ubicumque est bene. Il était réservé à un homme, qui est devenu, par la suite, l’un des hauts fonctionnaires du régime actuel, de franchir sans trembler cette suprême étape : dans son ''Catéchisme du libre penseur, publié à Anvers et dédié « à la Maçonnerie universelle, association internationale et fraternelle, force organisée, » il s’appropriera cette égoïste maxime, comme si elle devait être la devise des temps futurs, « où, le progrès aidant, les frontières seront abaissées, les guerres finies, et où on ne connaîtra plus que la Société. » Au terme de l’évolution commencée, et, si nous osons ainsi dire, au-delà de l’effacement des frontières, il n’y avait en somme ni union ni fédération d’Etats, mais seulement des myriades d’individus ne relevant que de leur libre caprice et de leur pensée prétendue libre, détachés de tout groupement obligatoire, sevrés de tous droits réels parce qu’exempts de tous devoirs effectifs, et définitivement émiettés en une complète anarchie.


GEORGES GOYAU.

  1. Une brochure paraissait à cette époque, intitulée le Réveil des Peuples, dédiée à Lamartine, et signée « J,-L.-M. Prud’homme », où l’auteur montrait, en une suite de tableaux, la France appelant le monde à la fraternité, l’Italie se réveillant, la Prusse s’agitant, la vieille monarchie d’Autriche épouvantée, le tsar tremblant, et les Polonais… assurés d’avoir bientôt la terre pour patrie.
  2. Quelques années après, un livre qui fut très répandu dans les loges : l’Europe aux Européens, par Edouard Talbot, réclamait une dernière guerre pour nous délivrer de la guerre : cette « dernière guerre » devait être dirigée par les États-Unis d’Europe contre le despotisme russe, auquel Talbot refusait le titre de « puissance européenne. »
  3. Son Histoire du Droit de Paix et de Guerre, qui lui valut des attaques nombreuses, est à relire aujourd’hui. Dufraisse écrivait en une langue spirituelle, sautillante, mordante ; il profitait des loisirs que lui faisait la proscription pour émousser ses traits, les tremper dans le fiel, et puis les laisser sécher : ce livre, qui n’est point sans valeur historique, est un monument d’ironie corrosive et refroidie.
  4. C’est ce qu’indiquait, non sans finesse, Agricol Perdiguier, dans sa lettre à Havin, intitulée : France, reste debout ! Désireux de voir la France agir en faveur de la Pologne, il ne comprenait pas la campagne des orateurs de l’opposition en faveur du désarmement. Cette lettre est reproduite dans sa brochure : Despotisme et Liberté, p. 25-33.
  5. Il est curieux de constater que, précisément en 1868, Bluntschli, professeur à l’université d’Heidelberg, publiait son Droit international codifié, immédiatement traduit en français avec une préface d’Edouard Laboulaye, où l’abolition de la guerre était augurée. Bluntschli avait été l’un des signataires de la Déclaration de Kehl.