Les Écrivains/Paul Hervieu

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E. Flammarion (première sériepp. 244-250).

Je ne sais quel est le premier critique qui, parlant, pour la première fois, de M. Paul Hervieu, a découvert que M. Paul Hervieu était « un pince-sans-rire » . Voilà tout ce que la lecture de Diogène le Chien lui avait, à ce critique, suggéré d’approfondi, de définitif et de familier sur un jeune écrivain de dix-neuf ans, dont l’avenir s’annonçait par une œuvre de cette force, de cette originalité, de cette vraiment extraordinaire précocité. Évidemment, ce critique avait une notion vaste autant que précise des hommes et des choses de son temps. Ce devait être quelqu’un de fort illustre et dont les jugements font loi. Car, depuis, à chacun des livres de M. Paul Hervieu, j’ai vu se reproduire cette opinion initiale et fortement motivée. Une fois, c’était à propos de L’Alpe homicide, de ses paysages tragiques et splendides, et des drames humains qui s’y déroulent, si frissonnants ; une autre fois, Dieu me pardonne, à propos de L’Inconnu, ce livre troublant, effarant, où M. Paul Hervieu, en pince-sans-rire obstiné qu’il est, fait descendre le lecteur angoissé, au plus profond des abîmes de l’âme et le conduit à travers la nuit de la vie mentale, où se projettent d’étranges, de soudaines, d’affolantes lueurs. Encore, à propos de Flirt où s’évoque, dans un raccourci inquiétant, la pourriture des milieux mondains. J’ignore ce que la critique a dit et dira de L’Exorcisée, ce livre si grand, dans sa brièveté, si troublant sous l’exquise grâce dont il se pare et l’intelligence éclatante et affinée dont il s’illumine ; ce livre si tendre, si ironique, si douloureux à la fois, qui ouvre sur l’amour des lointains de mystère inexploré, des prolongements de pitié, et qui renferme des pensées grandes, des pensées graves, des pensées qui vont jusqu’au bout. Elle dira sans doute ce qu’elle a dit déjà: que c’est là une œuvre de pince-sans-rire, et drôle infiniment. Pourquoi dirait-elle autre chose ? La critique est un art admirable, en ce qu’elle dispense de lire et de comprendre les œuvres qu’il lui faut juger. Pour y être un maître incontesté et glorieux, il suffit de répéter à satiété des opinions fixement établies par une sorte de système anthropométrique et dont sont atteints, à leurs débuts, certains littérateurs, sans que l’on puisse considérer ce qu’un écrivain doit avoir fait de progrès, et s’il s’est engagé dans des routes nouvelles. Et si les opinions préalables n’existent point, alors la critique se tait.

M. Paul Hervieu occupe une place bien à part dans la critique contemporaine. S’il n’est point encore arrivé au grand public qui fait les réputations populaires et éphémères, il jouit, auprès d’un autre public plus enviable — le public artiste et lettré — d’une réputation qui va, chaque jour, grandissant. Si je n’étais l’ennemi des catégories et des groupements littéraires, je le placerais entre deux écrivains dont le talent m’est particulièrement cher, et qui, eux aussi, ne ressemblent à personne, quoi qu’on en ait dit :M. Maurice Maeterlinck et M. Maurice Barrès. Bien que très différent d’eux, et qu’il ne ressemble qu’à lui-même, M. Hervieu a des affinités morales avec ces deux puissants et charmants esprits par des façons de sentir et de comprendre, non point pareilles, certes, mais parallèles, par de naturels et invincibles élans vers le grand, où se devine, dans une personnalité autre et des préoccupations littéraires ou philosophiques dissemblables, la même race intellectuelle. Tout en admirant et en aimant certains écrivains, je sais à l’avance ce qu’ils me réservent. Je les connais dans leurs œuvres futures, aussi bien que dans leurs œuvres passées. Avec eux, nulle surprise. Aussi mon admiration, si sincère soit-elle, ne va pas sans un peu d’ennui. Avec M. Paul Hervieu, comme avec M. Maeterlinck et M. Barrès, je sais que je dois m’attendre, chaque fois, à de l’inattendu ; je sais que, dans le livre de demain, je goûterai des joies non encore goûtées dans le livre d’hier et que je ne soupçonne pas. C’est ce qui me touche le plus, c’est par là, seulement, que la littérature me passionne, aujourd’hui que presque tous les littérateurs ont du talent, et, qui pis est, le même talent.

Ce qui caractérise le talent de M. Paul Hervieu, c’est cette chose rare et grande qu’on rencontre très peu, dans les poètes : la conscience. Le poète n’est le plus souvent qu’une machine admirable, mais une machine ; une sorte de miroir très précieux, très orné, qui reflète, en les grossissant jusqu’à la difformité, les images des choses. On peut être un grand poète, sans être toujours un intellectuel. Mais quand on est un intellectuel, on est aussi, toujours, un grand poète. M. Paul Hervieu, qui est si foncièrement l’un, est l’autre également. Il sait ce qu’il sent, et il sent ce qu’il dit. En lui la sensation n’est pas seulement réflexe, c’est-à-dire l’esclave, l’esclave de ses nerfs, de ses organes, l’exaltation momentanée d’un heurt, d’une secousse ; elle est conscience. Et c’est cette conscience qui double la puissance et la variété de la sensation. Il n’obéit pas à des actes impulsifs, il n’obéit qu’à des actes raisonnés. Dans les cerveaux ordinaires, chez les petits esprits, seulement intuitifs, le mode de concevoir et de sentir est un danger, et presque une infériorité ; il mène droit à la sécheresse ; il réprime les élans de la nature. Chez les êtres d’élite, il les augmente, et les dramatise, parce qu’il les dirige. Voyez comment, depuis Diogène le Chien, sous l’influence de l’intelligence pure sans cesse aux écoutes de la vie, se développe l’esprit de M. Paul Hervieu. D’abord agressif et presque féroce, son pessimisme s’atténue peu à peu, tourne à l’ironie, puis à la tendresse, puis à la pitié, une pitié charmante et pour ainsi dire perverse, qui ne perd rien des constatations douloureuses, des laideurs morales, et qui les exalte, au contraire parce que, au milieu de toutes les passions traversées, parmi les déséquilibres cérébraux, et les vanités étranges où, dans certains milieux, se meut la vie sentimentale, il a rencontré la fatalité éternelle de la douleur, qui ennoblit même ce qui est corrompu, même ce qui est dégradé. Flirt est, à ce point de vue, un chef-d’œuvre. Dans aucun livre, peut-être, ne fut aussi cruellement évoquée l’absence de sens moral des sociétés élégantes et jouisseuses, pour qui tous les devoirs sociaux se bornent à des échanges de politesse, et toutes les vertus, à des rites futiles d’étiquette. Il y avait, dans ce livre, pour qui sait lire, des pages terribles, où la forme élégante, où le style raffiné et joli rendaient plus visibles la saleté de ces cœurs, le cynisme de ces âmes. Eh bien, il se levait de là une grande et belle pitié, et d’autant plus active, qu’elle était plus maîtresse d’elle-même, plus lucide et plus raisonnante. C’est que personne, comme M. Paul Hervieu, ne connaît les ressorts de l’âme humaine ; personne ne s’est davantage penché au bord de ce gouffre, qui est le front d’un homme, personne ne s’est plus aventuré sur cette mer de joies et d’illusions qu’est la prunelle d’une femme, et personne n’a davantage rapporté, de ces voyages, des sensations poignantes de cet infini et de ce mystère qu’est la vie.

On a reproché à M. Paul Hervieu de n’avoir pas su résister à la maladie littéraire du moment, et qu’on appelle le snobisme. C’est là une grande injustice. Je cherche vainement dans toute son œuvre une seule phrase qui me le montre atteint de ce travers, de ce ridicule, où sombrèrent quelques talents notoires, qui promettaient mieux que de s’émerveiller aux livrées des valets de pied et aux bottines des clubmen. Je trouve, au contraire, que M. Paul Hervieu s’est constamment gardé de ce défaut, qui n’a de prise, d’ailleurs, que sur les petites âmes, mal défendues par de petits cerveaux. M. Paul Hervieu ne peint point ce qu’on appelle des milieux ; il n’inventorie pas les salons, les chambres à coucher. Tout ce détail descriptif, il le simplifie, non pas jusqu’à l’effacement, mais il l’évoque d’un mot, avec la précision et le vague qui conviennent à ces choses de pure extériorité. Voyez comment, dans L’Exorcisée, les bibelots, les toilettes, les entours, où se complaisent les autres avec des joies d’huissier, tiennent peu de place. Voyez combien le sujet lui-même est pour ainsi dire indifférent. Tout le décor, toute l’émotion est dans les pensées, dans les passions, et dans cette intelligence suprême qui permet à M. Paul Hervieu de vous montrer tout ce qu’il y a dans le cœur et dans le cerveau d’un homme, aussi bien que d’autres vous montrent ce qu’il y a dans le salon d’une coquette, et le cabinet de toilette d’un élégant. Et c’est pourquoi, là où les autres restent si bas, lui monte si haut, dans les régions sereines de l’intellectualité.