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Peines d’amour perdues/Traduction Hugo, 1869

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UNE COMÉDIE PLAISAMMENT CONÇUE


INTITULÉE


PEINES D’AMOUR PERDUES


Telle qu’elle a été représentée devant Son Altesse La Reine
au dernier jour de Noël


Nouvellement corrigée et augmentée


PAR W. SHAKESPEARE




Imprimée à Londres par W. W. pour Cuthbert Burby
1598 (30)


PERSONNAGES :


FERDINAND, roi de Navarre.
BRION
LONGUEVILLE
DU MAINE
seigneurs de la suite du roi.
BOYET
MERCADE
seigneurs de la suite de la princesse de France.
DON ADRIANO DE ARMADO, Espagnol fantasque.
NATHANIEL,curé.
HOLOPHERNE, maître d’école. (31).
BALOURD, constable.
TROGNE, berger.
PHALÈNE, page d’ARMADO.
un garde-chasse.


LA PRINCESSE DE FRANCE.
ROSALINDE
MARIA
CATHERINE
dames de la suite de la princesse.
JACQUINETTE, paysanne.
officiers, gens de service.


La scène est en Navarre.

Scène I.

[Un parc devant un château royal.]


Entrent le Roi, Biron, Longueville et Du Maine.

LE ROI.

Puisse la gloire, que tous poursuivent dans leur vie, — se fixer, à jamais vivante, sur nos tombes d’airain, — et nous prêter sa grâce dans la disgrâce de la mort ! — En dépit du Temps, ce cormoran qui dévore tout, — nous pouvons, par un effort de cette éphémère existence, conquérir — un honneur qui émoussera le tranchant acéré de sa faux — et nous fera hériter de l’éternité tout entière. — C’est pourquoi, braves conquérants ! (car vous êtes des conquérants, — vous qui faites la guerre à vos propres passions — et à l’immense armée des destins de ce monde,) — notre dernier édit restera en vigueur. — La Navarre sera la merveille du monde ; — notre cour sera une petite académie, — vouée, paisible et contemplative, à la vie de l’art. — Vous trois, Biron, Du Maine et Longueville, — vous avez juré de rester ici avec moi pendant trois ans, — comme mes compagnons d’étude et d’observer les statuts — enregistrés dans cette cédule !

Il montre un parchemin.

— Vos serments sont prononcés ; maintenant apposez vos signatures, — pour que quiconque violera le moindre article de la convention — voie son honneur frappé par sa propre main ! — Si vous vous sentez assez forts pour faire ce que vous avez juré de faire, — signez votre serment et tenez-le.


LONGUEVILLE.

— Je suis résolu : ce n’est qu’un jeûne de trois ans ; — l’âme fera bonne chère tandis que le corps pâtira. — À large panse maigre cervelle ! les morceaux succulents, — s’ils enrichissent la chair, mettent l’esprit en banqueroute.


DU MAINE.

— Mon aimable seigneur, Du Maine est déjà mortifié ; — il abandonne aux vils esclaves d’un monde grossier — la grossière habitude des jouissances de ce monde. — Je renonce et je meurs à l’amour, au luxe et à la pompe, — pour vivre avec vous dans la philosophie !


BIRON.

— Je ne puis que répéter la même protestation, — ayant déjà juré, cher suzerain, — de vivre et d’étudier ici trois ans. — Mais il est d’autres vœux, rigides, — comme de ne pas voir de femmes pendant tout ce temps-là : — j’espère bien que cette condition n’est pas dans l’acte ; comme de vivre un jour de la semaine sans toucher un aliment, — et les autres jours avec un seul repas : — j’espère que cette condition n’est pas dans l’acte : — comme aussi de ne dormir que trois heures la nuit, — et de ne pas fermer l’œil de toute la journée ! — moi qui suis habitué à dormir sans remords toute la nuit — et même à faire une nuit épaisse de la moitié du jour : — j’espère bien que cette condition-là non plus n’est pas dans l’acte. — Oh ! ce sont des mortifications trop dures à subir : ne pas voir de dames, étudier, jeûner et ne pas dormir !


LE ROI.

— Vous avez fait le vœu de toutes ces abstinences.


BIRON.

— Daignez me permettre de dire que non, mon suzerain. — J’ai seulement juré d’étudier avec Votre Grâce — et de rester ici à votre cour l’espace de trois ans.


LE ROI.

— Vous avez juré cela, Biron, comme tout le reste.


BIRON.

— Oui et non, sire ; je n’ai juré que par plaisanterie. Quel est le but de l’étude ? Apprenez-le moi.


LE ROI.

— Eh bien, c’est de savoir ce qu’autrement nous ne saurions pas.


BIRON.

— Vous voulez dire les choses cachées et interdites à la sensation ordinaire, n’est-ce pas ?


LE ROI.

— Oui, c’est-là la divine récompense de l’étude.


BIRON.

— Eh bien, soit ! je veux bien jurer d’étudier — pour connaître la chose qu’il m’est interdit de savoir. — Par exemple, je jure d’étudier à bien diner, — quand la bonne chère me sera expressément défendue, — ou d’étudier à découvrir une maîtresse mignonne, — quand les maîtresses seront interdites à la sensation ordinaire ; — ou enfin, ayant fait un serment trop dur à tenir, — d’étudier à le briser sans manquer à ma foi. — Si tel est le bénéfice de l’étude, s’il est vrai que, l’étude est la connaissance de ce que nous ignorons, — faites-moi prêter serment, et jamais je ne me rétracterai !


LE ROI.

— Vous citez là toutes les distractions qui entravent l’étude — et qui habituent nos âmes aux vaines jouissances.


BIRON.

— Ah ! toutes les jouissances sont vaines ; mais la plus vaine de toutes — est celle qui, acquise avec peine, ne rapporte que peine ; — c’est celle qui consiste à se morfondre péniblement sur un livre, — pour chercher la lumière de la vérité, tandis que la vérité — ne fait qu’aveugler le regard de son éclat perfide. — La lumière ici-bas se perd à chercher la lumière. — Avant que vous découvriez la lumière au milieu des ténèbres, — la lumière devient ténèbres pour vous par la perte de vos yeux. — Étudiez-vous plutôt à charmer votre regard, — en le fixant sur un œil plus doux, — qui, s’il vous éblouit, deviendra votre astre — et prêtera sa lumière à vos yeux aveuglés ! — L’étude est comme le glorieux soleil du ciel — qui ne veut pas être scruté par d’impudents regards. — Les piocheurs assidus n’ont guère gagné jamais — qu’une chétive autorité empruntée aux livres d’autrui. — Ces terrestres parrains des lumières du ciel, — qui donnent un nom à toutes les étoiles fixes, — ne profitent pas plus de leur clarté nocturne — que ceux qui se promènent en ignorant qui elles sont. À trop connaître, on ne parvient qu’à être connu, — et tout parrain peut vous faire donner un nom.


LE ROI.

— Quelle science il montre à raisonner contre la science !


DU MAINE.

— Excellent docteur pour entraver toute saine doctrine !


LONCUEVILLE.

— Il sarcle le bon grain et laisse croître ce qu’il faut sarcler.


BIRON.

— Le printemps est proche, quand les oisons couvent.


DU MAINE.

— Comment ça ?


BIRON.

Toute chose a son lieu, sa saison.


DU MAINE.

— Insensé !


BIRON.

Prends la rime à défaut de raison.


LONGUEVILLE.

— Biron ressemble à une gelée envieuse — qui mord les premiers-nés du printemps.


BIRON.

— Eh bien, soit ! Pourquoi l’été étalerait-il sa parure — avant que les oiseaux aient eu sujet de chanter ? — Pourquoi me réjouirais-je de productions d’avance avortées ? — À Noël je ne désire pas plus de rose — que je ne souhaite la neige au retour des fêtes de mai. — J’aime chaque chose à sa saison. — Ainsi pour vous mettre à étudier il est maintenant trop tard. — C’est vouloir escalader la maison pour en ouvrir la porte basse.


LE ROI.

— Eh bien, retirez-vous : retournez chez vous, Biron ; adieu !


BIRON.

— Non, mon bon seigneur ; j’ai juré de rester avec vous ; — et, quoique j’en aie plus dit en faveur de la barbarie — que vous à l’éloge de cette science angélique, je veux tenir résolument ce que j’ai juré — et subir la pénitence quotidienne de ces trois années. — Donnez-moi l’écrit, que je le lise, — et j’en signerai de mon nom les plus stricts décrets.


LE ROI, lui remettant le parchemin.

— Voilà une soumission qui te délivre de la honte ! —


BIR0N, lisant.

« Item. Qu’aucune femme n’approche à plus d’un mille de ma cour. »

— Et on a proclamé cela ?


LONGUEVILLE.

Il y a quatre jours.


BIRON.

— Voyons la pénalité ! —

Lisant.

Sous peine de perdre la langue !

— Qui a imaginé ça ?


LONGUEVILLE.

— Ma foi c’est moi.


BIRON.

Doux seigneur, et pourquoi ?


LONGUEVILLE.

— Pour les effarer toutes par cette redoutable pénalité ?


BIRON.

— Voilà une loi périlleuse à la galanterie.

Lisant.

« Item. Si un homme est surpris parlant à une femme dans un terme de trois ans, il subira l’humiliation publique que le reste de la cour pourra imaginer contre lui. »

Au Roi.

— Cet article, mon suzerain, vous allez forcément le violer vous-même. — Car vous savez bien qu’ici arrive en ambassade, — pour vous parler, la fille du roi de France. — Cette vierge, d’une grâce, d’une majesté suprême, — vient vous demander de céder l’Aquitaine — à son père décrépit, malade et alité. — Ainsi, ou voilà un article fait en vain, — ou c’est vainement que vient ici cette princesse admirée.


LE ROI.

— Que dites-vous, seigneurs ? Eh ! nous avions tout à fait oublié cela.


BIRON.

— Ainsi le zèle dépasse toujours la mesure ; — tout en s’étudiant à posséder ce qu’il désire, — il oublie la chose essentielle. — Et quand il possède l’objet qu’il a pourchassé, — sa conquête est comme celle d’une ville incendiée ; autant de gagné, autant de perdu.


LE ROI.

— Nous devons à tout prix abolir cet article ; — il faut par pure nécessité que la princesse réside ici.


BIRON.

— La nécessité nous rendra tous parjures — trois mille fois durant ces trois ans. — Car tout homme naît avec des penchants, — que peut seule maîtriser, non la volonté, mais une grâce spéciale. — Si donc je viole ma foi, j’aurai pour excuse — de m’être parjuré par pure nécessité. Conséquemment je signe sans réserve le décret tout entier.

Il écrit son nom.

— Quant à celui qui l’enfreindra dans le moindre détail, — qu’il soit condamné à une éternelle honte ! — tentations sont les mêmes pour les autres que pour moi : — aussi je crois, quelque répugnance que j’aie montrée, — que le dernier à garder son serment, ce sera moi ! — Mais est-ce qu’aucune récréation ne nous sera accordée ?


LE ROI.

— Si fait ! notre cour, comme vous le savez, — est hantée par un voyageur espagnol, un raffiné, — un homme qui est la fleur de la nouvelle mode — et qui a dans sa cervelle une mine de phrases ; — un être que la musique de sa propre langue — ravit, comme une harmonie enchanteresse ; — un homme accompli que le vrai et le faux — ont choisi pour arbitre de leur altercation. — Cet enfant de la fantaisie qui a nom Armado, — dans l’intérim de nos études, nous racontera — en termes de haut lieu les exploits de maint chevalier — de la fauve Espagne, trépassé dans les querelles de ce monde. — À quel point il vous amuse, mes seigneurs, c’est ce que je ne sais pas : — mais je proteste, moi, que j’aime à l’entendre mentir, — et je veux faire de lui mon ménestrel.


BIRON.

— Armado est un être des plus illustres, — l’homme des mots nouvellement frappés, le véritable chevalier de la mode.


LONGUEVILLE.

— Ce butor de Trogne et lui feront notre divertissement ; — et avec eux trois ans d’étude passeront vite. —

Entre Balourd, portant une lettre, et Trogne.

BALOURD.

Quelle est la personne du roi ?


BIRON.

Ici, l’ami ; que lui veux-tu ?


BALOURD.

Je répréhende moi-même sa personne, car je suis sargent de son Altesse ; mais je voudrais voir sa personne en chair et en os.


BIRON, montrant le roi.

Le voici.


BALOURD.

Le signor Arm… Arm… vous recommande bien. Il y a du grabuge là-bas ; cette lettre vous en dira davantage.


TROGNE.

Monsieur, le contentement de cet écrit me touche.


LE ROI, prenant la lettre.

Une lettre du magnifique Armado !


BIRON.

Quelque mince qu’en soit le sujet, je compte, mon Dieu, sur de grands mots.


LONGUEVILLE.

Espoir bien grand pour un résultat bien mince ! Dieu nous accorde la patience !


BIRON.

D’écouter ou de ne pas rire ?


LONGUEVILLE.

D’écouter patiemment, monsieur, et de rire modérément, ou de nous abstenir de l’un et de l’autre.


BIRON.

Ah ! monsieur, tout dépendra de la hauteur à laquelle son style emportera notre gaieté.


TROGNE, au Roi.

La chose me regarde, seigneur, ainsi que Jacquinette. Le fait est que j’ai été pris sur le fait.


BIRON.

Sur quel fait ?


TROGNE.

Le fait monsieur, le voici en trois points : j’ai été vu assis près d’elle sous le faîte de la maison, sur le point… de l’embrasser, puis surpris à la suivre dans le parc, et l’affaire a donné lieu au rapport suivant. Voilà, monsieur, toute l’affaire ; or l’affaire de l’homme, c’est de parler à la femme ; quant au rapport…


BIRON.

Quel sera-t-il pour toi ?


TROGNE.

Je le saurai par ma correction. Dieu protège le bon droit !


LE ROI.

Voulez-vous écouter cette lettre avec attention ?


BIRON.

Comme nous écouterions un oracle.


TROGNE.

Quelle simplicité a l’homme d’écouter la chair !


LE ROI, lisant.

« Grand député, vice-gérant du ciel et seul dominateur de la Navarre, dieu terrestre de mon âme, patron nourricier de mon corps…


TROGNE.

Pas encore question de Trogne !


LE ROI.

« Voici la chose…


TROGNE.

Soit ; mais ! quelle que soit la chose, s’il la dit, c’est un pas grand’chose.


LE ROI.

Paix !…


TROGNE.

À tout homme qui, comme moi, n’ose pas se battre !


LE ROI.

Silence !…


TROGNE.

Sur les secrets d’autrui, je vous en conjure !


LE ROI, reprenant.

« Voici la chose : assiégé pur une mélancolie au champ de sable, j’ai voulu soumettre cette humeur noire à l’action salutaire de ton atmosphère vivifiante ; et, foi de gentilhomme, je me suis livré à la promenade. Quand, demanderas-tu ? Vers la sixième heure, au moment où les bestiaux paissent, où les oiseaux becquètent du meilleur appétit, et où les hommes s’attablent à cette collation qui s’appelle souper. Voilà pour le temps. Quant au terrain, j’entends le terrain où je me promenais, il se nomme ton parc. Quant au lieu, au lieu, j’entends, où s’est offert à ma vue le fait obscène et fort incongru qui tire de ma plume de neige l’encre d’ébène que distinguent, regardent, observent ou voient ici tes yeux ; quant au lieu, dis-je, il est situé au nord-nord-est du coin ouest de ton inextricable jardin ! C’est là que j’ai vu ce pastoureau à l’âme basse, ce minuscule objet de ta gaieté…


TROGNE.

Moi !


LE ROI.

« Cet esprit illettré et de mince savoir…


TROGNE.

Moi !


LE ROI.

« Ce chétif vassal…


TROGNE.

Toujours moi !


LE ROI.

« Qui, autant que je m’en souviens, a nom Trogne… —


TROGNE.

Oh ! moi-même !


LE ROI.

« S’associer et s’unir, en dépit de ton édit établi et proclamé, en dépit de tes pudiques canons, avec… avec… oh ! avec… c’est pour moi la Passion de te dire avec qui…


TROGNE.

Avec une fille.


LE ROI.

« Avec une enfant de notre grand’mère Ève, une femelle, ou, pour employer un terme plus suave, une femme ! C’est lui que moi, stimulé par mon éternel respect du devoir, je t’envoie, pour qu’il reçoive sa rétribution de châtiment, sous la garde d’un sergent de ta suave Altesse, Antoine Balourd, de bonne renommée, de bonne conduite, de bonnes mœurs et de bon crédit.


BALOURD.

Moi-même, ne vous déplaise ! Je suis Antoine Balourd.


LE ROI.

« Quant à Jacquinette (ainsi s’appelle le faible vase que j’ai surpris avec le susdit pastoureau), je la garde comme un vase voué à la furie de ta loi, et je la ferai comparoir, au plus léger signe de ta suave volonté. À toi, avec tous les hommages de l’ardent dévouement qui consume mon cœur.

« Don Adriano de Armado. »

BIRON.

Ce n’est pas aussi bon que je m’y attendais ; et pourtant c’est ce que j’ai encore entendu de mieux.


LE ROI.

Oui, de mieux dans le pire… Ah çà, drôle, que répondez-vous à cela ?


TROGNE.

Sire, je confesse la fille.


LE ROI.

Aviez-vous pas entendu la proclamation ?


TROGNE.

Je confesse l’avoir beaucoup entendue, mais l’avoir peu écoutée.


LE ROI.

On a proclamé la peine d’un an de prison contre quiconque serait pris avec une fille.


TROGNE.

Je n’ai pas été pris avec une fille, seigneur, mais avec une demoiselle.


LE ROI.

Soit ! l’édit porte une demoiselle.


TROGNE.

Ce n’était pas une demoiselle non plus, seigneur ; c’était une vierge.


LE ROI.

Cette variante s’y trouve. L’édit porte une vierge.


TROGNE.

Si cela est, je nie sa virginité ; j’ai été pris avec une pucelle.


LE ROI.

Cette pucelle ne vous servira à rien, monsieur.


TROGNE.

Cette pucelle me servira, monsieur !


LE ROI.

Allons, je vais prononcer votre sentence. Vous ferez une semaine de jeûne au son et à l’eau.


TROGNE.

J’aimerais mieux faire un mois de prière au mouton et à la soupe.


LE ROI.

— Et don Armado sera votre gardien… Messire Biron, veillez à ce que le prisonnier lui soit livré. — Et nous, seigneurs, allons mettre en pratique — les vœux solennels auxquels nous nous sommes engagés les uns les autres.

Le Roi sort avec Du Maine et Longueville.

BIRON.

— Je gagerais ma tête contre le chapeau d’un brave homme — que ces vœux et ces lois ne seront bientôt qu’un vil rebut. — Drôle, en avant !


TROGNE.

Je souffre pour la vérité, seigneur ; car il est bien vrai que j’ai été pris avec Jacquinette et que Jacquinette est une vraie fille… Salut donc à la coupe amère de la prospérité ! Un jour où l’autre, l’affliction pourra me sourire encore ; jusque-là, trône, ô ma douleur !

Ils sortent.

Scène II.

[Une autre partie du parc. Devant le logis de don Armado].


Entrent Armado et Phalène son page.

ARMADO.

Page, quel signe est-ce, quand un homme à l’âme vraiment grande devient mélancolique ?


PHALÈNE.

C’est un grand signe, monsieur, qu’il aura l’air triste.


ARMADO.

Mais la tristesse et la mélancolie sont une seule et même chose, cher marmouset.


PHALÈNE.

Non ! non ! mon Dieu ! Seigneur, non.


ARMADO.

Comment peux-tu séparer la tristesse de la mélancolie, mon tendre jouvenceau.


PHALÈNE.

Par une démonstration familière de leurs effets, mon raide ci-devant.


ARMADO.

Pourquoi raide ci-devant ? pourquoi raide ci-devant ?


PHALÈNE.

Pourquoi tendre jouvenceau ? pourquoi tendre jouvenceau ?


ARMADO.

J’ai dit « tendre jouvenceau, » parce que telle est l’épithète congrue qui sied à tes jeunes jours que nous pouvons appeler tendres,


PHALÈNE.

Et moi, « raide ci-devant, » parce que tel est le titre qui convient à votre âge antique que nous pouvons qualifier de raide.


ARMADO.

Joli et à propos !


PHALÈNE.

Qu’entendez-vous par là, monsieur ? Est-ce moi qui suis joli et ma répartie à propos ? Ou moi qui suis à propos, et ma répartie jolie ?


ARMADO.

Tu es joli, parce que tu n’es pas grand.


PHALÈNE.

Je ne suis pas grandement joli, puisque je ne suis pas grand. Mais pourquoi à propos ?


ARMADO.

Parce que tu es vif.


PHALÈNE.

Dites-vous cela à mon éloge, maître ?


ARMADO.

À ton digne éloge.


PHALÈNE.

Je pourrais faire le même éloge d’une anguille.


ARMADO.

Comment tu dirais qu’une anguille est ingénieuse ?


PHALÈNE.

Je dirais qu’elle est vive.


ARMADO.

J’ai voulu dire que tu es vif à la réplique. Tu m’échauffes le sang.


PHALÈNE.

Je me le tiens pour dit.


ARMADO.

Je n’aime pas qu’on me manque.


PHALÈNE, à part.

Ce n’est pas moi qui te manque, c’est l’argent.


ARMADO.

J’ai promis d’étudier trois ans avec le roi.


PHALÈNE.

Vous pouvez faire la chose en une heure, monsieur.


ARMADO.

Impossible.


PHALÈNE.

Combien font trois fois un ?


ARMADO.

Je ne suis pas fort pour compter ; cela est bon pour un garçon de taverne.


PHALÈNE.

Vous êtes un gentilhomme et un joueur, monsieur.


ARMADO.

J’avoue l’un et l’autre : tous deux sont le vernis d’un homme complet.


PHALÈNE.

Alors, j’en suis sûr, vous savez combien font deux et as.


ARMADO.

Certainement : deux plus un.


PHALÈNE.

Ce que l’ignoble vulgaire nomme trois.


ARMADO.

Justement.


PHALÈNE.

Eh bien, monsieur, l’étude est-elle donc une chose si difficile ? Voilà déjà trois d’étudiés avant que vous ayez cligné de l’œil trois fois. Combien il est aisé d’ajouter les années au mot trois et d’étudier trois ans en deux mots, le cheval qui danse vous l’apprendra (32).


ARMADO.

Admirable calcul !


PHALÈNE, à part.

Qui prouve que tu n’es qu’un zéro.


ARMADO.

Sur ce, je t’avouerai que je suis amoureux : et, comme un soldat s’abaisse à aimer, je suis amoureux d’une fille de bas étage. Si je pouvais tirer l’épée contre l’humeur de mon affection pour me délivrer de ce sentiment réprouvé, je ferais ma passion prisonnière, et je l’échangerais avec quelque courtisan français pour une révérence de nouvelle mode. Je trouve humitiant de soupirer ; il me semble que je devrais abjurer Cupido. Console-moi, page : quels sont les grands hommes qui ont été amoureux ?


PHALÈNE.

Hercule, maître.


ARMADO.

Suave Hercule !… Cite-moi encore d’autres autorités, cher page ; et surtout, mon doux enfant que ce soient des hommes de bonne renommée et de mœurs solides.


PHALÈNE.

Samson, maître ! C’était un homme de mœurs solides, bien solides, car il chargeait les portes d’une ville sur ses épaules, comme un portefaix, et il était amoureux !


ARMADO.

Ô robuste Samson ! Ô musculeux Samson !… Je te surpasse autant à manier la rapière que tu m’as surpassé à porter les portes. Je suis amoureux, moi aussi ! Quelle était l’amante de Samson, mon cher Phalène !


PHALÈNE.

Une femme, mon maître.


ARMADO.

De quelle couleur ?


PHALÈNE.

D’une des quatre couleurs connues, ou de deux, ou de trois ou de toutes les quatre.


ARMADO.

Dis-moi précisément de quelle couleur.


PHALÈNE.

Vert d’eau de mer, monsieur.


ARMADO.

Est-ce là une des quatre couleurs de la peau ?


PHALÈNE.

D’après ce que j’ai lu, monsieur, c’est la plus belle.


ARMADO.

Le vert est, en effet, la couleur des amants ; mais quant à prendre une amante de cette couleur, Samson, ce me semble, n’avait guère de raison pour cela. Sûrement il l’affectionnait pour son esprit.


PHALÈNE.

Justement, monsieur ; car elle avait l’esprit des plus verts.


ARMADO.

Mon amante est du blanc et du rouge les plus immaculés.


PHALÈNE.

Les pensées les plus maculées, maître, se masquent sous ces couleurs-là.


ARMADO.

Précise, précise, enfant bien éduqué.


PHALÈNE.

Esprit de mon père, langue de ma mère, assistez-moi !


ARMADO.

Suave invocation d’un fils ! Que c’est joli et pathétique !


PHALÈNE, chantant.

Si votre belle est teinte de blanc et de rouge,
Jamais ses fautes ne seront connues ;
Car la rougeur des joues est produite par tes fautes,
Et les craintes se décèlent par une blanche pâleur.

Aussi, qu’elle ait des craintes ou qu’elle soit coupable.
Vous ne le connaîtrez plus par son teint.
Car elle a sans cesse sur les joues les couleurs
Qu’elle doit n’avoir que naturellement.

Voilà, maître, de terribles vers contre le blanc et le rouge.


ARMADO.

Est-ce qu’il n’y a pas, page, une ballade intitulée : Le Roi et la mendiante (33) ?


PHALÈNE.

Le monde s’est rendu coupable d’une ballade de ce genre, il y a quelque trois cents ans ; mais je pense qu’à présent elle serait impossible à retrouver ; ou, fut-elle retrouvée, elle ne pourrait servir ni pour les paroles ni pour la musique.


ARMADO.

Je veux faire remettre en vers ce sujet-là, afin de pouvoir justifier mon écart par quelque précédent considérable. Page, j’aime cette paysanne que j’ai surprise dans le parc avec cette raisonnable brute de Trogne ; après tout, c’est une digne fille.


PHALÈNE, à part.

Oui, digne d’être fouettée, et aussi d’avoir pour amant mieux que mon maître.


ARMADO.

Chante, page ; l’amour met un poids sur mon cœur.


PHALÈNE.

C’est fort étonnant, puisque vous aimez une fille si légère.


ARMADO.

Allons, chante.


PHALÈNE.

Attendez que la compagnie qui nous vient soit passée.

Entrent Balourd, Trogne et Jacquinette.

BALOURD, à Armado.

Monsieur, la volonté du roi est que vous teniez Trogne sous bonne garde ; vous ne devrez lui laisser prendre ni plaisir ni pénitence ; mais il devra jeûner trois jours par semaine.

Montrant Jacquinette.

Quant à cette demoiselle, j’ai ordre de la garder dans le parc ; elle y sera employée comme laitière. Portezvous bien !


ARMADO, à part.

Ma rougeur me trahit.

Bas à Jacquinette.

La fille !


JACQUINETTE.

L’homme !


ARMADO.

J’irai te visiter à la loge.


JACQUINETTE.

À la grâce de Dieu !


ARMADO.

Je sais où elle est située.


JACQUINETTE.

Seigneur, que vous êtes savant !


ARMADO.

Je te conterai merveilles !


JACQUINETTE.

Vous en avez la mine.


ARMADO.

Je t’aime !


JACQUINETTE.

Je vous l’ai ouï dire.


ARMADO.

Au revoir !


JACQUINETTE.

Que le beau temps vienne après vous !


BALOURD.

Allons, Jacquinette, en marche !

Sortent Balourd et Jacquinette.

ARMADO, à Trogne.

Drôle, tu jeûneras pour tes méfaits, avant qu’on te pardonne.


TROGNE.

Soit ! monsieur ! Quand je jeûnerai, j’espère que ce sera l’estomac plein.


ARMADO.

Tu seras lourdement puni.


TROGNE.

Je vous aurai plus d’obligations que vos gens ; car ils sont bien légèrement rémunérés.


ARMADO, à Phalène.

Emmène ce drôle et enferme-le.


PHALÈNE, à Trogne..

Allons, coquin de délinquant, en marche !


TROGNE.

Ne me cloîtrez pas, monsieur ; je jeûnerai bien, librement.


PHALÈNE.

Non, monsieur. Tu jeûnerais par trop librement. Tu iras en prison.


TROGNE.

C’est bon. Si jamais je revois les joyeux jours de désolation que j’ai vus, il y aura quelqu’un qui verra…


PHALÈNE.

Qu’est-ce que quelqu’un verra ?


TROGNE.

Rien, maître Phalène, que ce qu’on lui montrera. Il ne sied pas aux prisonniers d’être trop silencieux en paroles, et aussi je ne dirai rien. Grâce à Dieu, j’ai autant d’impatience qu’un autre homme ; et aussi, je saurai rester tranquille.

Sortent Phalène et Trogne.

ARMADO, seul.

J’adore jusqu’à la terre vile que foule son soulier plus vil, guidé par son pied si vil ! Si j’aime, je me parjure, ce qui est une grande preuve de déloyauté. Et comment l’amour peut-il être loyal, quand il naît déloyalement ? L’amour est un esprit familier ; l’amour est un diable ; il n’y a de mauvais ange que l’amour. Et pourtant Samson a été tenté comme moi, et il avait une force supérieure. Pourtant Salomon a été séduit comme moi, et il avait une fort grande sagesse. La flèche de Cupidon est trop acérée pour la massue d’Hercule ; aussi est-elle irrésistible pour la rapière d’un Espagnol. Les premières règles de l’art ne me serviront de rien ; il ne se soucie pas de l’escrime, il se joue des lois du duel ! Son humiliation est d’être appelé enfant, mais sa gloire est de vaincre les hommes. Adieu, valeur ! Rouille-toi, rapière ! Silence, tambour ! Votre maître est amoureux ; oui, il aime !… Que quelque dieu de la rime impromptue m’assiste ; car, à coup sûr, je vais tourner au faiseur de sonnets. Rêve, esprit ! Écris, plume ! Car j’ai à produire des, in-folios entiers !

Il sort.

Scène III.

[Aux abords du parc royal. Un pavillon et des tentes à distance.]


Entrent la Princesse de France, Rosaline, Maria, Catherine, Boyet, des Seigneurs et des Gentilshommes de la suite.

BOYET, à la princesse.

— À présent, madame, évoquez vos plus influents esprits. — Considérez qui vous envoie, le roi votre père ! — Considérez à qui il vous envoie, et quel est le but de l’ambassade. — Vous, si haut placée dans l’estime du monde, — vous allez conférer avec l’héritier unique — de toutes les perfections que l’homme peut posséder, — l’incomparable roi de Navarre, et l’objet des pourparlers n’est rien moins — que l’Aquitaine, une dot de reine ! — Soyez donc envers lui aussi prodigue de séductions — que la nature l’a été à votre égard, — alors que, pour vous combler de toutes les grâces, — elle en affama le monde entier !


LA PRINCESSE.

— Bon seigneur Boyet, ma beauté, si chétive qu’elle soit, — n’a pas besoin du fard éclatant de vos éloges ; la valeur de la beauté est fixée par le jugement du regard, — et non par une vile réclame débitée d’une voix de marchand (34). — Je suis moins fière de vous entendre vanter mon mérite — que vous n’êtes désireux de passer pour spirituel — en dépensant votre esprit à la louange du mien. — Vous m’appreniez ma tâche ; apprenez maintenant la vôtre. Bon Boyet, — vous n’êtes pas sans savoir (l’indiscrète renommée — l’a publié partout) que le roi de Navarre a fait le vœu — de passer trois années dans de pénibles études, — sans laisser approcher aucune femme de sa cour silencieuse. — Il nous semble donc indispensable, — avant que nous franchissions des portes interdites, — de connaître ses intentions. Et c’est à cet effet — qu’enhardie par votre mérite nous vous désignons — comme notre avocat le plus éloquent. — Dites lui que la fille du roi de France, — pour une affaire sérieuse qui réclame l’urgence, — sollicite une conférence personnelle avec Son Altesse. Hâtez-vous de lui signifier ce message, tandis que nous attendons ici, — avec l’humble visage des suppliants, sa volonté suprême.


BOYET.

— Je pars avec empressement, tout fier de cette mission.

Il sort.

LA PRINCESSE.

— Toute vanité est empressée, et telle est la vôtre. Se tournant vers les courtisans. — Quels sont les néophytes, mes aimés seigneurs, qui se sont associés au vœu du vertueux roi ?


PREMIER SEIGNEUR.

— Longueville est l’un d’eux.


LA PRINCESSE.

Connaissez-vous l’homme ?


MARIA.

— Je le connais, madame. C’est aux fêtes du mariage — célébré entre le seigneur de Périgord et la belle héritière — de Jacques Fauconbridge, en Normandie, que j’ai vu ce Longueville. — Il passe pour un homme de souverain mérite, — fort instruit dans les arts, glorieux sous les armes : — tout ce qu’il veut lui réussit. — La seule tache à l’éclat d’une si belle vertu — (si à l’éclat de la vertu quelque chose peut faire tache), — c’est la combinaison d’un esprit trop acéré et d’une volonté trop obtuse, celui-là ayant le pouvoir de tout trancher, celle-ci s’obstinant — à n’épargner aucun de ceux qui tombent en son pouvoir.


LA PRINCESSE.

— Sans doute quelque joyeux moqueur, n’est-ce pas ?


MARIA.

— C’est ce que disent surtout ceux qui surtout connaissent son caractère.


LA PRINCESSE.

— Beaux esprits éphémères fanés à mesure qu’ils fleurissent ! — Quels sont les autres ?


CATHERINE.

— Le jeune Du Maine, jouvenceau accompli, — aimé pour sa vertu de tous ceux qui aiment la vertu ; — tout-puissant pour faire le mal, incapable de le faire ; — ayant assez d’esprit pour rendre la laideur agréable, — et assez de beauté pour plaire sans esprit. — Je l’ai vu naguère chez le duc d’Alençon ; — et tout le bien que je dis de lui — est fort au-dessous du grand mérite que je lui connais.


ROSALINE.

— Il y avait là avec lui un autre de ces fervents, — si je ne me trompe, — c’est Biron qu’on le nomme. — Je n’ai jamais eu une heure de conversation — avec un homme plus gai — dans les limites d’une gaieté décente. — Son regard offre à son esprit d’incessantes occasions : — chaque objet que l’un saisit, — l’autre en tire une amusante plaisanterie ; — et sa langue, élégante interprète de son idée, — l’exprime en termes si justes et si gracieux — que l’attention des vieillards vagabonde au gré de ses récits — et que le jeune auditoire en est enchanté : — si charmante, si inépuisable est sa causerie !


LA PRINCESSE.

— Dieu vous bénisse, mes dames ! Êtes-vous donc toutes amoureuses, — que chacune de vous couvre son préféré — d’une si brillante parure d’éloges ?


MARIA.

— Voici venir Boyet.

Rentre Boyet.

LA PRINCESSE.

Eh bien, quelle réception, messire ?


BOYET.

— Le roi de Navarre avait reçu avis de votre auguste approche ; — déjà le prince et ses compagnons de retraite — étaient tous prêts à venir au-devant de vous, noble dame, — quand je suis arrivé. Mais, hélas ! j’ai appris — qu’il aime mieux vous faire camper dans la plaine — comme un ennemi venu ici pour assiéger sa cour, — que d’éluder son serment — en vous admettant dans son palais solitaire. — Voici le roi de Navarre. —

Toutes les femmes se masquent.


Entrent le Roi, Du Maine, Biron et la suite des courtisans.

LE ROI.

— Aimable princesse, vous êtes la bienvenue à la cour de Navarre.


LA PRINCESSE.

— Aimable ! gardez pour vous ce compliment. Bienvenue ! je ne le suis pas encore.

Montrant le ciel.

Ce palais a la voûte trop élevée pour être à vous ; et l’hospitalité en plein champ est trop humble pour être à moi.


LE ROI.

— Vous serez, madame, la bienvenue à ma cour.


LA PRINCESSE.

Je consens à être la bienvenue, alors ; mais veuillez me conduire.


LE ROI.

— Écoutez-moi, chère dame ; j’ai fait un vœu.


LA PRINCESSE.

— Que Notre-Dame assiste monseigneur ! il va se parjurer.


LE ROI.

— Pour rien au monde, madame, du moins volontairement.


LA PRINCESSE.

— Ah ! c’est votre volonté qui brisera ce vœu, votre volonté seule.


LE ROI.

— Votre Grâce ignore quel il est.


LA PRINCESSE.

— Si monseigneur était ignorant comme moi, son ignorance serait sagesse, — tandis qu’à présent son savoir ne peut être qu’ignorance. — J’apprends que Votre Altesse a fait vœu de retraite absolue ; — tenir ce serment, monseigneur, serait péché mortel, et le violer serait péché. — Mais pardon, je suis trop hardie ; — il me sied mal de faire la leçon à un maître. — Daignez lire l’objet de mon ambassade — et répondre immédiatement à ma demande.

Elle lui remet un papier.

LE ROI.

— Si je le puis immédiatement, madame, je le ferai.


LA PRINCESSE.

— Faites-le, que je parte au plus vite ; — car vous deviendrez parjure, si vous m’obligez à rester.

Le roi ouvre le papier et le lit.

BIRON

— N’ai-je pas dansé une fois avec vous en Brabant ?


ROSALINE.

— N’ai-je pas dansé une fois avec vous en Brabant ?


BIRON.

— Je suis sûr que oui.


ROSALINE.

Combien il était inutile alors — de faire la question !


BIRON.

Vous le prenez trop vivement.


ROSALINE.

— C’est votre faute. Vous me provoquez avec de telles questions.


BIRON.

— Votre esprit a trop de fougue ; il court trop vite : il se fatiguera.


ROSALINE.

— Pas avant d’avoir jeté le cavalier dans la boue.


BIRON.

— Quelle heure est-il ?


ROSALINE.

— L’heure où les fous la demandent.


BIRON.

— Bonne chance à votre masque !


ROSALINE.

Belle chance à la face qu’il couvre !


BIRON.

— Le ciel vous envoie beaucoup d’amants !


ROSALINE.

Amen ! pourvu que vous n’en soyez pas un !


BIRON.

— Aucun danger ! je me retire.


LE ROI, à la princesse.

— Madame, votre père nous parle ici — d’un payement de cent mille écus — qui ne sont qu’une moitié de la somme — que mon père a déboursée pour lui dans ses guerres. — En admettant (ce qui n’est pas) que le feu roi ou moi — ayons reçu cette somme, il reste encore à payer — cent mille autres écus ; c’est en garantie de cette dette — que nous détenons une partie de l’Aquitaine, — quelque inférieur que soit ce gage à la valeur représentée. — Si donc le roi votre père veut seulement nous rembourser — la moitié qui reste à solder, — nous renoncerons à nos droits sur l’Aquitaine, — et nous maintiendrons une alliance amicale avec Sa Majesté. — Mais il ne paraît guère que telle soit son intention, — car il réclame la restitution — de ces prétendus cent mille écus, au lieu de s’offrir, — par un payement de cent mille écus, — à racheter pour jamais ses droits sur l’Aquitaine. — Quant à nous, nous aurions mieux aimé céder cette province, — en recouvrant la somme prêtée par notre père, — que de garder l’Aquitaine mutilée comme elle l’est. — Chère princesse, si la demande de votre père n’était pas si éloignée — de tout compromis raisonnable, votre beauté aurait obtenu — des concessions, même peu raisonnables, de mon cœur, — et vous seriez retournée en France parfaitement satisfaite.


LA PRINCESSE.

— Vous faites trop d’injure au roi mon père, — trop d’injure à votre propre renommée, — en vous refusant ainsi à accuser réception — de ce qui a été si fidèlement payé.


LE ROI.

— Je proteste que je n’ai jamais ouï parler de ce payement ; — si vous pouvez le prouver, je suis prêt à restituer la somme — ou à céder l’Aquitaine.


LA PRINCESSE.

Nous vous prenons au mot. — Boyet, vous pouvez produire les quittances — données, pour cette somme, par les officiers spéciaux — de Charles, son père.


LE ROI.

Donnez-moi cette preuve.


BOYET.

— N’en déplaise à Votre Grâce, nous n’avons pas encore reçu le paquet — qui contient ces quittances et d’autres pièces probantes. — Demain vous les aurez sous les yeux.


LE ROI.

— Cela me suffira ; dans cette conférence, — je suis prêt à accepter tout accommodement raisonnable. — En attendant, recevez de moi la plus cordiale hospitalité — que l’honneur puisse, sans manquer à l’honneur, — offrir à votre incontestable mérite. — Vous ne pouvez pas franchir mes portes, belle princesse ; — mais par la réception qui vous sera faite ici, à l’extérieur, — vous reconnaîtrez avoir trouvé dans mon cœur — l’affectueux asile qui vous est refusé dans ma maison. — Que votre indulgence m’excuse ! Adieu. — Demain nous vous ferons une nouvelle visite.


LA PRINCESSE.

— Que la douce santé et les désirs satisfaits tiennent Votre Grâce en joie !


LE ROI.

— Je te souhaite à tout jamais ton propre souhait !

Le roi sort avec sa suite.

BIRON, à Rosaline.

— Madame, je vous recommanderai à mon cœur.


ROSALINE.

— Je vous en prie, recommandez-moi bien ; je serai fort aise de le voir.


BRION.

— Je voudrais que vous l’entendissiez gémir.


ROSALINE.

Le fou a-t-il quelque mal ?


BIRON.

Mal au cœur.


ROSALINE.

— Hélas ! il lui faudrait une bonne saignée.


BIRON.

— Cela lui ferait-il du bien ?


ROSALINE.

— Ma médecine dit oui.


BIRON.

— Voulez-vous le percer avec votre regard ?


ROSALINE.

— Nenni, avec mon couteau.


BIRON.

— Dieu vous garde longtemps en vie.


ROSALINE.

— Et vous, de vivre longtemps !


BIRON, se retirant.

— Je n’ai pas le temps des actions de grâces.


DU MAINE, montrant Rosaline à Boyet.

— Messire, un mot, je vous prie. Quelle est cette dame ?


BOYET.

— L’héritière d’Alençon : son nom est Rosaline.


DU MAINE.

— Une dame galante !… Monsieur, au revoir.

Il sort.

LONGUEVILLE, montrant Maria à Boyet.

— Un mot, je vous en conjure : quelle est celle en blanc ?


BOYET.

— Vue à la lumière, on la prendrait pour une femme.


LONGUEVILLE.

— Pourrait-on la prendre pour femme ? Je demande son nom.


BOYET.

— Elle n’en a qu’un pour son usage ; le demander serait indiscret.


LONGUEVILLE.

— De qui est-elle fille, je vous prie ?


BOYET.

— De sa mère, à ce que j’ai ouï dire.


LONGUEVILLE.

— Que Dieu vous favorise en raison comme en barbe !


BOYET.

— Bon seigneur, ne vous fâchez pas : — elle est l’héritière de Fauconbridge.


LONGUEVILLE.

— Eh bien, ma colère est finie : — c’est une femme ravissante.


BOYET.

— Ce n’est pas improbable, monsieur ; il se pourrait.

Longueville sort.

BIRON, montrant Catherine à Boyet.

— Comment se nomme cette dame à la toque ?


BOYET.

— Catherine, si je devine bien.


BIRON.

— Est-elle mariée ?


BOYET.

— À son goût, monsieur, ou peu s’en faut.


BIRON.

— Soyez le bienvenu, monsieur. Adieu !


BOYET.

— À moi l’adieu, monsieur ! À vous la bienvenue.

Biron sort.

MARIA.

— Ce dernier, c’est Biron, le boute-en-train, le joyeux seigneur ; — pas un mot dans sa bouche qui ne soit une plaisanterie.


BOYET.

Et toutes ses plaisanteries ne sont que des mots.


LA PRINCESSE.

— Vous avez bien fait de ne pas lui laisser le dernier mot.


BOYET.

— J’étais aussi disposé à l’accrocher que lui à m’aborder.


MARIA.

— Colères de béliers qui se rencontrent !


BOYET.

Non, galères d’ennemis qui se heurtent ! — Je ne voudrais être bélier, doux agneau, qu’à condition de brouter sur vos lèvres.


MARIA.

— Vous le bélier et moi le pâturage ! La plaisanterie s’arrêtera-t-elle là ?


BOYET, essayant de l’embrasser.

— Oui, pourvu que vous m’accordiez la pâture.


MARIA, le repoussant.

Pas comme ça, gentille bête. — Mes lèvres ne sont pas devenues vaine pâture, si peu closes qu’elles soient.


BOYET.

— À qui appartiennent-elles ?


MARIA.

À ma fortune et à moi.


LA PRINCESSE.

— Les beaux esprits veulent toujours disputer ; mais voyons, restez d’accord, mes amis. — Vous ferez mieux de détourner cette guerre civile d’esprit — sur le roi de Navarre et ses bibliophiles ; ici elle est déplacée.


BOYET.

— Si ma pénétration, habile d’ordinaire — à déchiffrer dans les yeux le muet langage du cœur, — n’est pas en défaut cette fois, le roi de Navarre est affecté.


LA PRINCESSE.

— De quoi ?


BOYET.

— De ce que nous autres galants nous nommons une passion.


LA PRINCESSE.

— Votre raison ?


BOYET.

— La voici. Tout son être s’était retiré — dans le palais de ses yeux, entr’ouverts par le désir. — Son cœur, agathe où était gravée votre image, — était tout fier de cette empreinte et exprimait sa fierté dans ses yeux. — Sa langue, impatientée de paroles qui gênaient le regard, — en finissait vite avec les mots pour n’être plus que le langage des yeux. — Tous ses sens se concentraient dans ce sens unique — pour n’avoir plus qu’à contempler la plus belle des belles. — Oui, on eût dit que toutes ses sensations étaient enfermées dans son regard, — comme dans un cristal ces joyaux princiers — qui, se faisant valoir sous le verre, — tentent votre bourse quand vous passez. — De telles surprises se lisaient en marge sur son visage — que tous les yeux pouvaient voir dans ses yeux l’enchantement de la contemplation. — Je vous donne l’Aquitaine et tout ce qu’il possède, — si seulement vous lui donnez à ma requête un amoureux baiser.


LA PRINCESSE.

— Allons ! à notre tente ! Boyet, je le vois, est disposé…


BOYET.

— À exprimer en paroles ce que ses yeux ont découvert : voilà tout ! — Je me suis borné à être l’interprète des regards du roi, — en leur prêtant un langage qui, j’en suis sûr, n’a rien de menteur.


ROSALINE.

— Tu es un vieil agent d’amour et tu parles habilement.


MARIA.

— Il est le grand-père de Cupido, et c’est de lui qu’il tient ses nouvelles.


ROSALINE.

— En ce cas, c’est à sa mère que Vénus ressemble ; son père est affreux.


BOYET.

— Entendez-vous, mes folles donzelles ?


MARIA.

Non.


BOYET.

Eh bien alors, voyez-vous ?


ROSALINE.

— Oui, notre chemin pour partir.


BOYET.

Vous êtes trop fortes pour moi.

Tous sortent.

Scène IV.

.
[Dans le parc royal.]


Entrent Armado et Phalène.

ABMADO.

Gazouille, mon enfant. Charme-moi le sens de l’ouïe.


PHALÈNE, chantant.

Concolinel, etc. (35).


ARMADO.

Air ravissant !… Tiens, jeune tendron, prends cette clef, élargis le berger et amène-le ici incontinent. J’ai à le charger d’une lettre pour mon amante.


PHALÈNE.

Maître, voulez-vous séduire votre belle ? Apprenez le branle français (36).


ARMADO.

Qu’entends-tu par là ? Le branle français !


PHALÈNE.

Voici la chose, maître accompli. Vous fredonnez une gigue du bout des lèvres, vous en battez la mesure avec vos pieds, et vous l’animez en levant les yeux au ciel ; vous soupirez cette note-ci ; vous chantez celle-là ; tantôt du gosier, comme si vous avaliez l’amour en le chantant ; tantôt du nez, comme si vous prisiez l’amour en le flairant. Votre chapeau s’avance comme un auvent sur l’échoppe de vos yeux. Vos bras sont croisés sur votre mince bedaine comme les pattes d’un lapin à la broche. Vos mains sont dissimulées dans vos poches, comme celles d’un personnage de vieux tableau. Vous avez soin surtout de ne pas rester trop longtemps sur le même air. Rien qu’une bribe et c’est assez ! Voilà les talents fantasques à l’aide desquels on perd les filles coquettes qui se seraient perdues sans cela, et grâce auxquels, pour peu qu’on les cultive, on devient, remarquez bien, un homme remarquable.


ARMADO.

Combien t’a coûté cette expérience ?


PHALÈNE.

Une obole d’observation.


ARMADO.

Mais oh !… Mais oh !…


PHALÈNE, fredonnant.

Le cheval de bois est oublié.


ARMADO.

Prends-tu mon amante pour un cheval de bois ?


PHALÈNE.

Non pas, maître. Le cheval de bois n’est qu’un étalon, et votre amante est peut-être une haquenée. Mais auriez-vous oublié votre amante ?


ARMADO.

Presque.


PHALÈNE.

Négligent écolier ! apprenez-la par cœur.


ARMADO.

Par cœur et de tout cœur, page.


PHALÈNE.

Et aussi à contre-cœur, mon maître. Je vais vous prouver les trois choses.


ARMADO.

Que prouveras-tu ?


PHALÈNE.

Que je suis un grand homme, et cela immédiatement par une déduction en trois points. Vous aimez votre belle par cœur, parce que votre cœur ne peut pas soupirer près d’elle ; vous l’aimez de tout cœur, parce que votre cœur est épris d’elle ; enfin vous l’aimez à contre-cœur parce que c’est pour vous un crève-cœur de ne pouvoir la posséder.


ARMADO.

Je suis dans ces trois cas.


PHALÈNE, à part.

Tu serais dans bien d’autres cas que tu n’en serais pas moins nul.


ARMADO.

Va me chercher le berger : il faut qu’il porte une lettre pour moi.


PHALÈNE.

Voilà un message bien assorti : un cheval ambassadeur d’un âne !


ARMADO.

Ah ! ah ! que dis-tu ?


PHALÊNE.

Je dis, monsieur, que vous feriez bien de mettre cet âne-là à cheval, car il a l’allure fort lente. Mais je pars.


ARMADO.

Le chemin n’est pas long. Vole !


PHALÈNE.

Aussi rapide que le plomb, monsieur.


ARMADO.

Que veux-tu dire, ingénieux mignon ? Est-ce que le plomb n’est pas un métal pesant, massif et lent ?


PHALÈNE.

Minime, honorable maître ; ou plutôt maître, point du tout.


ARMADO.

— Je dis que le plomb est lent.


PHALÈNE.

Vous parlez trop vite, monsieur. — Est-il lent le plomb que décharge un fusil ?


ARMADO.

— Charmante fumée de rhétorique ! — Il fait de moi le mousquet dont il est la balle. — Je tire sur le berger.


PHALÈNE.

Feu donc, et je file.

Il sort.

ARMADO.

— Ce jouvenceau est fort sagace : quelle volubilité ! quelle grâce ! — Excuse-moi, doux ciel, de te soupirer à la face — rude mélancolie, la vaillance te cède la place… — Voici mon héraut de retour.

Phalène revient, menant Trogne.

PHALÈNE.

— Un miracle, maître ! voilà une étrange trogne qui s’est écorché le tibia.


ARMADO.

— Quelque énigme ! quelque charade ! Voyons ! ton envoi ! commence (37). —


TROGNE, se frottant la jambe.

Pas d’énigme ! pas de charade ! pas d’envoi ! Oh ! monsieur ! Pour panser, le plantain, le simple plantain, est ce qu’il y a de meilleur.


ARMADO.

Par la vertu, drôle, tu rends le rire irrésistible ; ta bêtise désopile ma rate et, en soulevant mes poumons, provoque chez moi un sourire sarcastique. Oh ! mes étoiles ! pardonnez-moi ! L’imbécile prend un envoi pour un onguent et se figure qu’il peut servir à panser !


PHALÈNE.

Eh ! l’imbécile parle comme un sage. Dans un envoi est-ce qu’il n’y a pas de quoi penser ?


ARMADO.

— Non, page. L’envoi est un épilogue ou discours destiné à expliquer — quelque chose d’obscur qui vient d’être dit — Je vais citer un exemple :

Le renard, le singe et le bourdon
Faisaient un nombre impair, n’étant que trois.

— Voilà les prémisses. Maintenant l’envoi.


PHALÈNE,

— Je vais ajouter l’envoi. Redites les prémisses,.


ARMADO.

Le renard, le singe et le bourdon.
Faisaient un nombre impair, n’étant que trois,


PHALÈNE.

Quand l’oie sortit de la maison,
Et fit le nombre pair, en complétant quatre.

Maintenant je vais répéter vos prémisses et vous me suivrez, vous, avec mon envoi :

Le renard, le singe et le bourdon
Faisaient un nombre impair, n’étant que trois.


ARMADO.

Quand l’oie sortit de la maison,
Et fit le nombre pair, en complétant quatre.


PHALÈNE.

— Un envoi excellent qui se résume en une oie ! — Que pourriez-vous désirer mieux ?


TROGNE, montrant Armado.

— Le page lui a donné de l’oie, c’est clair…

À Armado.

— Seigneur, si l’oie est grasse, c’est tout à votre avantage. — Une oie grasse est un envoi fort succulent.


ARMADO.

— Voyons, voyons, comment cette dissertation a-t-elle commencé ?


PHALÈNE.

— Je parlais de cette étrange Trogne qui s’était écorché le tibia, — et c’est alors que vous avez demandé l’envoi.


TROGNE.

— C’est vrai, et moi j’ai demandé du plantain. Alors est venu votre argument ; — puis l’envoi succulent du page, cette oie qu’il vous a donnée ; — et l’affaire a été conclue là. —


ARMADO.

Mais, dites-moi, comment se fait-il qu’une trogne ait pu s’écorcher le tibia !


PHALÈNE.

— Je vais l’expliquer d’une manière sensible.


TROGNE.

— Tu ne sens pas la chose comme moi, Phalène. C’est à moi que revient cet envoi-là :

Moi, Trogne, en m’évadant d’un lieu où j’étais en sûreté,
Je franchis le seuil et m’écorche le tibia.


ARMADO.

Laissons cette matière.


TROGNE.

Oui, attendons que la matière se porte à ma jambe.


ARMADO.

Trogne, l’ami, je vais t’affranchir.


TROGNE.

Oh ! c’est ça. Mariez-moi à quelque fille franche. Il me semble qu’ici encore je sens comme une oie.


ARMADO.

Sur mon âme, j’entends dire que je vais te mettre en liberté, délivrer ta personne. Tu étais claquemuré, garrotté, enfermé, captif.


TROGNE.

C’est vrai, c’est vrai ; et à présent vous allez être mon purgatif. Vous allez me relâcher.


ARMADO.

Je te donne ta liberté ; je t’élargis de prison ; et, comme condition, je ne t’impose que ceci : tu vas porter cette signification à la paysanne Jacquinette. Voici la rémunération.

Il lui donne une lettre et quelques pièces de menue monnaie.

Car, le plus bel attribut de mon honneur, c’est de rétribuer mes serviteurs… Suis-moi, Phalène.


PHALÈNE.

Oui, monsieur, comme une conclusion… Signor Trogne, adieu !


TROGNE, à Phalène.

Ma chère once de chair humaine ! Mon charmant bijou !

Phalène sort.

TROGNE, seul.

À présent, voyons sa rémunération !

Il examine les quelques pièces que lui a données Armado.

Rémunération ! Oh ! c’est le mot latin pour dire trois liards. Trois liards : rémunération ! Combien ce cordonnet ?… Un sou ?… Non, je vous donnerai une rémunération ; et la chose est achetée. Rémunération ! Voilà un nom qui sonne mieux que celui d’un écu de France ! À l’avenir je ne ferai plus de marché sans ce mot-là.

Entre Biron.

BIRON.

Ah ! ce cher coquin de Trogne ! l’excellente rencontre !


TROGNE.

Pardon, monsieur. Combien de rubans couleur de chair un homme peut-il acheter pour une rémunération ?


BIRON.

Qu’entends-tu par une rémunération ?


TROGNE.

Eh bien, monsieur, un sou moins un liard.


BIRON.

Oh ! alors, tu peux acheter pour trois liards de soie.


TROGNE.

Je remercie Votre Révérence. Dieu soit avec vous !


BIRON.

— Oh ! arrête, maraud ! J’ai à t’employer. — Si tu veux gagner ma faveur, mon cher gueux, — fais pour moi une chose que je vais te demander. —


TROGNE.

Quand voulez-vous qu’elle soit faite, monsieur ?


BIRON.

Oh ! cette après-midi.


TROGNE.

C’est bon, monsieur. Je la ferai. Au revoir.

Il va pour se retirer.

BIRON.

Oh ! mais tu ne sais pas de quoi il s’agit.


TROGNE.

Je le saurai bien, monsieur, quand je l’aurai fait.


BIRON.

Mais, coquin, il faut que tu commences par le savoir.


TROGNE.

J’irai le demander à Votre Révérence dès demain matin.


BIRON.

Il faut que la chose soit faite cette après-midi. Écoute, drôle, il s’agit tout bonnement de ceci. — La princesse va venir chasser ici, dans le parc, — et parmi ses suivantes est une gentille dame — dont on prononce le nom pour avoir la voix douce, — C’est Rosaline qu’on l’appelle : demande-la, — et songe à remettre dans sa blanche main — ce secret cacheté.

Il lui donne une lettre.

Voici tes émoluments. Va. —

Il lui donne de l’argent.

TROGNE.

Émoluments !… Ô suaves émoluments ! Ils sont bien supérieurs à la rémunération ! Ils lui sont supérieurs de onze sous et un liard ! Ô exquis émoluments !… Monsieur, je ferai la chose à la lettre… Émoluments !… Rémunération !

Il sort.

BIRON, seul.

— Oh ! est-ce possible ? Moi, amoureux ! moi, le fléau de l’amour, — moi, le bourreau des soupirs passionnés, — le critique sévère ; l’homme de police de la nuit ; — moi, le pédant qui tançais, — avec plus d’arrogance qu’aucun mortel, cet enfant, — aux yeux bandés, ce pleurnicheur, cet aveugle, ce maussade enfant, — ce jeune vieillard, ce nain géant, don Cupido ! — ce régent des rimes amoureuses, ce seigneur des bras croisés, — ce souverain consacré des soupirs et des gémissements, — ce suzerain de tous les flâneurs et de tous les mécontents, ce redoutable prince des jupes, ce roi des braguettes, — cet empereur absolu, ce grand général — qui fait trotter tant d’huissiers !… Oh ! mon pauvre petit cœur ! — Me voir réduit à être son aide de camp, — et à porter ses couleurs comme le cerceau enrubanné d’un saltimbanque ! — Quoi donc ! moi, aimer ! moi, faire la cour ! moi, chercher une épouse ! — une femme, véritable horloge d’Allemagne, — toujours à réparer, toujours dérangée, — allant toujours mal, — quelque soin qu’on prenne pour la faire aller bien ! — Que dis-je ? Me parjurer, ce qui est le pire de tout, — et, entre trois femmes, aimer la pire de toutes, — une coquette au sourcil de velours, — ayant deux boules noires en guise d’yeux ! — Oui, et par le ciel, une gaillarde qui fera des siennes, — quand Argus serait son eunuque et son gardien ! — je soupire pour elle ! je perds le sommeil pour elle ! — je prie pour obtenir ! Allons ! c’est un châtiment — que Cupido m’inflige pour avoir méconnu — sa toute-puissante et redoutable petite puissance. — Soit ! je vais aimer, écrire, soupirer, prier, implorer et gémir. — Il faut que les hommes aiment soit une madame, soit une Jeanneton.

Il sort.

Scène V.

[Une autre partie du parc]


Entrent la Princesse, Rosaline, Maria, Catherine, Boyet, des Seigneurs, des gens de la suite, et un Garde-Chasse.

LA PRINCESSE.

— Était-ce le roi qui éperonnait si vivement son cheval — à l’assaut de cette colline escarpée ?


BOYET.

— Je ne sais ; mais il me semble que ce n’était pas lui.


LA PRINCESSE.

— Quel qu’il fût, ce cavalier montrait une âme pleine d’aspiration. — Allons, messeigneurs. C’est aujourd’hui que nous terminons nos affaires ; — et samedi nous retournons en France. — Eh bien, garde-chasse, mon ami, où est le buisson — où nous devons nous embusquer pour jouer notre rôle de meurtriers ?


LE GARDE-CHASSE.

— Ici près, sur la lisière de ce taillis. — Postée là, vous êtes sûre de vous montrer belle chasseuse.


LA PRINCESSE.

— Oui, grâce à mes charmes, je suis belle, et, comme je chasse, — je suis sûre, comme tu dis, de me montrer belle chasseuse.


LE GARDE-CHASSE.

— Pardon, madame ; ce n’est pas ainsi que je l’entendais.


LA PRINCESSE.

— Comment ! comment ! tu commences par me louer et puis tu te dédis ! — Ô vanité éphémère ! Hélas ! je ne suis donc pas belle.


LE GARDE-CHASSE.

— Belle ! Si fait, madame.


LA PRINCESSE.

Va, ne te charge pas de mon portrait. — L’éloge ne corrige pas le visage où la beauté manque. — Tiens, mon bon miroir, prends ceci pour m’avoir dit la vérité.

Elle lui donne de l’argent.

— Donner de bel argent pour de vilaines paroles, c’est payer plus qu’il n’est dû.


LE GARDE-CHASSE.

— Tous vos dons sont dons de beauté.


LA PRINCESSE.

— Voyez ! voyez ! ma beauté n’est sauvée que par le mérite de mes œuvres. — Ô hérésie du goût, bien digne de ces temps ! — La main qui donne, si laide qu’elle soit, est sûre d’être louée bel et bien. — Mais voyons, donnez-moi l’arc.

Un valet de chasse lui remet un arc et des flèches.

Quand, comme en ce moment, la bonté va pour donner la mort, — les bons coups sont à ses yeux les mauvais. — Ainsi, je suis sûre de me tirer de cette chasse avec honneur : — si je n’atteins pas le gibier, c’est que la pitié m’en aura empêchée ; — si je l’atteins, c’est que j’aurai voulu montrer mon habileté, — pour le plaisir d’être louée et non pour le plaisir de tuer. — Et certes cela se voit plus d’une fois : — la gloire se rend coupable de crimes détestables, — alors que, pour obtenir la renommée et l’éloge, ces vanités extérieures, — nous faussons l’emploi de notre énergie intime : — comme moi qui, pour un simple éloge, cherche en ce moment à répandre — le sang d’un pauvre daim à qui mon cœur ne veut pas de mal !


BOYET.

— N’est-ce pas aussi par amour de l’éloge que les épouses acariâtres — veulent établir leur souveraineté en tâchant d’être — les seigneurs de leurs seigneurs ?


LA PRINCESSE.

— Oui, effectivement, car nous n’avons que des éloges à donner — à toute dame qui subjugue un seigneur.

Entre Trogne.

LA PRINCESSE.

— Voici venir un membre de la république.


TROGNE.

Dieu gard’ toute la compagnie ! Pardon ! quelle est ici la dame à la tête.


LA PRINCESSE.

Pour la reconnaître, l’ami, tu n’as qu’à voir celles qui n’ont pas de tête.


TROGNE.

Quelle est la plus grande dame, la plus haute ?


LA PRINCESSE.

La plus large et la plus longue.


TROGNE.

— La plus large et la plus longue. C’est ça. La vérité est la vérité. — Si votre taille, madame, était aussi mince que mon esprit, — la ceinture d’une de ces demoiselles vous irait aisément. — Est-ce que vous n’êtes pas ici la femme principale ? Vous êtes la plus large.


LA PRINCESSE.

— Que voulez-vous ? que voulez-vous ?


TROGNE.

— J’ai une lettre de monsieur Biron pour une dame Rosaline.


LA PRINCESSE.

— Oh ! vite ta lettre ! ta lettre ! c’est un bon ami à moi.

Elle prend la lettre que lui tend Trogne.
— Range-toi, mon cher courrier… Boyet, vous savez découper : — ouvrez-moi ce poulet.
Elle passe la lettre à Boyet.

BOYET.

Je suis tenu de vous servir.

Lisant l’adresse.

— Il y a méprise. Cette lettre n’est adressée à personne d’ici : — elle est écrite à Jacquinette.


LA PRINCESSE.

Nous la lirons, je le jure. — Rompez le cou à cette cire, et que chacun prête l’oreille !


BOYET, décachète la lettre et lit.

« Par le ciel, que tu es jolie, c’est infaillible ; que tu es belle, c’est vrai ; et c’est la vérité même que tu es aimable. Ô toi plus jolie que le joli, plus belle que le beau, plus vraie que la vérité même, prends en commisération ton héroïque vassal. Jadis le magnanime et très-illustre roi Cophélua jeta l’œil sur la pernicieuse et indubitable mendiante Zénélophon ; et ce fut lui qui put dire à juste titre veni, vidi, vici ; ce qui anatomisé en langage vulgaire (ô vil et obscur vulgaire !) signifie qu’il vint, vit et vainquit. Il vint, un. Il vit, deux. Il vainquit, trois. Qui vint ? le roi. Pourquoi vint-il ? pour voir. Pourquoi vit-il ? pour vaincre. Vers qui vint-il ? vers la mendiante. Qui vit-il ? la mendiante. Qui vainquit-il ? la mendiante. La conclusion est la victoire. De quel côté ? du côté du roi. La captivité est un enrichissement. De quel côté ? du côté de la mendiante. Une noce est la catastrophe. De quel côté ? du côté du roi ? Non, des deux côtés en un, ou mieux d’un seul côté en deux… Je suis le roi ; car ainsi va de soi la comparaison ; tu es la mendiante ; car ainsi l’atteste ta basse condition. Commanderai-je ton amour ? je le puis. Forcerai-je ton amour ? je le pourrais. Implorerai-je ton amour ? je le veux bien. Contre quoi échangeras-tu tes guenilles ? contre des robes ! tes indignités ? contre des dignités ! toi-même ? contre moi ! Sur ce, en attendant ta réplique, je profane mes lèvres sur ton pied, mes yeux sur ton image, et mon cœur sur tout ton individu.

À toi, dans la plus tendre intention de te servir,
Don Adriano de Armado. »

— Entends-tu le lion de Némée rugir — contre toi, petite brebis qui va devenir sa proie ? — Rampe humblement aux pieds du monarque, — et peut-être, déjà repu, daignera-t-il jouer avec toi. — Mais, pauvrette, si tu veux résister, que deviens-tu ? — Un aliment pour sa rage, une pâture pour sa tanière !


LA PRINCESSE.

— De quel plumage est donc celui qui a rédigé cette lettre ? — Quel coq de girouette ! Avez-vous jamais entendu rien de mieux.


BOYET.

— Ou je me trompe fort, ou je me rappelle ce style-là.


LA PRINCESSE.

— Vous auriez la mémoire bien courte, si vous l’aviez si vite oublié.


BOYET.

— Cet Armado est un Espagnol qui réside ici à la cour ; — un grotesque, un monarcho (38), un homme qui amuse — le prince et ses compagnons d’étude.


LA PRINCESSE, à Trogne.

Toi, l’ami ! un mot : — Qui t’a donné cette lettre ?


TROGNE.

Je vous l’ai dit : c’est mon sieur.


LA PRINCESSE.

— À qui devais-tu la remettre ?


TROGNE.

À ma dame de la part de mon sieur.


LA PRINCESSE.

— De quel sieur, à quelle dame ?


TROGNE.

— De mon sieur Biron, un bon maître à moi, — à une dame de France qu’il a appelée Rosaline.


LA PRINCESSE.

— Tu as donné une autre lettre pour la sienne… Allons, mes seigneurs, partons…

Remettant la lettre à Rosaline.

— Prends toujours celle-ci, ma chère, tu recevras uu autre jour celle qui t’est adressée.

La princesse sort avec sa suite.

BOYET

— Qui donc fait ici la chasse galante ?


ROSALINE.

Dois-je vous l’apprendre ?


BOYET.

— Oui, mon continent de beauté.


ROSALINE.

Eh bien, c’est celle qui brandit l’arc. — Bien paré, n’est-ce pas ?


BOYET.

— La princesse va détruire les bêtes à corne ; mais quand tu te marieras, — je veux être pendu si les cornes manquent cette année-là. — Bien rispoté, n’est-ce pas ?


ROSALINE.

— Je prouverai donc que je suis bonne tireuse.


BOYET.

Oui, mais qui sera votre cerf ?


ROSALINE.

— Si je le choisis aux cornes, ce sera vous : approchez. — Bien frappé, pas vrai ?


MARIA.

— Vous vous querellez toujours avec elle, Boyet, et elle frappe au front.


BOYET.

— Mais elle, elle est frappée plus bas… : Attrape !


ROSALINE.

Puisque nous en sommes aux coups, voulez-vous que je vous lance un vieux lardon qui avait déjà l’âge d’homme quand le roi Pépin de France n’était encore qu’un petit garçon ?


BOYET.

Oui, pourvu que je puisse te répondre avec une vieille épigramme qui avait l’âge de femme quand la reine Guinever d’Angleterre (39) n’était encore qu’une petite fille.


ROSALINE, chantant.

Tu ne peux pas y atteindre, y atteindre, y atteindre,
Tu ne peux pas y atteindre, mon bonhomme.


BOYET, chantant.

Si je ne puis, ne puis, ne puis,
Si je ne puis, un autre pourra.

Sortent Rosaline et Catherine.

TROGNE.

— Sur ma parole, c’est fort plaisant ! parfaitement ajusté !


MARIA.

— Le coup a été merveilleusement tiré ; car tous deux ont atteint la marque !


BOYET.

— La marque ! Oh ! voilà une marque digne de remarque ! Une marque, madame ! — Vite une bonne pointe pour enclouer cette marque-là !


MARIA.

— Vous frappez à côté. En vérité, votre instrument est trop en dehors.


TROGNE.

— Il devrait viser de plus près ; sans ça, il ne frappera jamais la cible.


BOYET, à Maria.

— Si mon instrument est en dehors, en revanche le vôtre est en dedans.


TROGNE.

— Elle atteindra le but en faisant éclater la cheville.


MARIA.

— Allons, allons, vous avez le parler trop gras. Vos lèvres se salissent.


TROGNE.

— Elle est trop forte pour vous au tir, monsieur. Défiez-la aux boules.


BOYET.

— Je crains trop d’être écorché.

À Maria.

Bonne nuit, ma bonne chouette.

Boyet et Maria sortent.

TROGNE, seul.

— Sur mon âme, quel rustre ! quel nigaud ! — Seigneur ! seigneur ! comme ces dames et moi nous l’avons berné ! — Plaisanteries admirables, ma foi ! Parlez-moi de l’esprit, quand il est si naturel, si vulgaire, — et quand il coule de source avec tant d’obscénité et d’à-propos… — Armado ! oh ! voilà l’homme véritablement élégant ! Il faut voir comme il sait marcher devant une dame, lui porter son éventail, — lui envoyer un baiser de la main, et lui faire mille doux serments ! — Et puis il y a son page ! une poignée d’esprit ! — Ah ! ciel, c’est bien l’animalcule le plus pathétique qui soit. — Holà ! holà !

Bruit de chasse au loin. Trogne sort en courant.


Entrent Holopherne, Sire Nathaniel et Balourd.

NATHANIEL.

Voilà une chasse fort respectable, vraiment, et faite avec le témoignage d’une bonne conscience.


HOLOPHERNE.

Le daim était comme vous savez, in sanguis, en sang ; mûr comme une reinette qui pend comme un joyau à l’oreille du cœlo, du ciel, du firmament, de l’empyrée, et le voilà qui tombe comme une pomme sauvage sur la face de la terra, du sol, du continent, de la terre (40).


NATHANIEL.

Vraiment, maître Holopherne, vous variez les épithètes aussi agréablement qu’un savant, pour le moins. Mais je vous assure que c’était un chevreuil d’un an.


HOLOPHERNE.

Messire Nathaniel, haud credo.


BALOURD.

Ce n’était pas un haud credo, c’était un faon.


HOLOPHERNE.

Quelle remarque barbare ! Voilà pourtant une sorte d’insinuation hasardée comme qui dirait in via, par voie d’explication ; afin de facere comme qui dirait une réplique ou plutôt d’ostentare, d’exprimer comme qui dirait son sentiment. Ô jugement incorrect, impoli, inéduqué, inculte, indiscipliné ou plutôt illettré, ou plutôt encore inexpérimenté ! prendre mon haud credo pour un daim !


BALOURD.

J’ai dit que le daim n’était pas un haud credo, mais un faon.


HOLOPHERNE.

Simplicité doublement encroûtée ! bis coctus ! Ô monstre de l’ignorance, que tu es hideux !


NATHANIEL.

Ce garçon, monsieur, ne s’est jamais nourri des friandises qui foisonnent dans les livres ; il n’a jamais comme qui dirait mangé de papier ; il n’a jamais bu d’encre ; son intellect n’est pas approvisionné ; c’est un animal sensible seulement dans les parties grossières. — C’est une de ces plantes stériles qui sont mises sous nos yeux afin que nous, —hommes de goût et de sentiment, nous soyons reconnaissants — d’avoir reçu la fécondation qui leur a manqué. — Car, de même qu’il me siérait mal de faire le sot, le niais ou l’imbécile, — de même il ne siérait pas à un rustre de vouloir être savant et de figurer dans une école. — Mais omne benè, et je suis en cela de l’avis d’un vieux père, — beaucoup peuvent supporter le mauvais temps qui n’ont pas de goût pour la tempête.


BALOURD.

— Vous êtes deux savants. Eh bien, avec tout votre esprit, pourriez-vous me nommer un être — qui, déjà âgé d’un mois à la naissance de Caïn, n’a pas encore atteint ses cinq semaines ?


HOLOPHERNE.

Dictynna, bonhomme Balourd ; Dictynna, bonhomme Balourd !


BALOURD.

Qu’est-ce que Dictynna ?


NATHANIEL.

C’est un des titres qu’on donne à Phébé, à Luna, à la lune.


HOLOPHERNE.

— La Lune avait un mois, lorque Adam n’avait pas davantage ; — et elle n’avait pas atteint cinq semaines, qu’Adam avait ses cent ans. — L’allusion est probante avec un nom comme avec l’autre.


BALOURD.

C’est vrai : la conclusion est probante.


HOLOPHERNE.

Dieu vienne en aide à ta capacité ! Je dis que l’allusion est probante.


BALOURD.

Et je dis, moi, que la pollution est probante ; car la lune n’a jamais plus d’un mois, et je dis en outre que c’était un faon que la princesse a tué.


HOLOPHERNE.

Sire Nathaniel, voulez-vous entendre une épitaphe improvisée sur la mort du daim ? Pour complaire à cet ignorant, j’ai appelé faon le daim que la princesse a tué.


NATHANIEL.

Perge, bon maître Holopherne, perge ; pourvu toutefois que vous abrogiez toute vulgarité.


HOLOPHERNE.

Je vais jouer un peu sur les mots ; car c’est cela qui dénote la facilité.

Il déclame.

À voir le petit faon qu’a mis bas la princesse,
Un grand nombre diront : ce faon est un infant !,
S’ils l’avaient vu voler de toute sa vitesse,
Les mêmes auraient dit : mais c’est un éléphant !


NATHANIEL.

Quel rare talent !


BALOURD.

Il a donc de l’esprit jusqu’au bout de la patte qu’on admire ainsi son talon.


HOLOPHERNE.

C’est un don que je possède, fort simple, ah ! fort simple : j’ai une imagination follement extravagante, pleine de formes, de figures, de visions, d’objets, d’idées, d’appréhensions, de motions et de révolutions : le tout conçu dans le ventricule de la mémoire, nourri dans le sein de la pia-mater et enfanté dans la maturité de l’occasion. Cette faculté est surtout bonne chez ceux en qui elle est piquante ; et sous ce rapport je n’ai que des grâces à rendre.


NATHANIEL.

Messire, je remercie Dieu de vous, et tous mes paroissiens en peuvent faire autant ; car leurs garçons sont fort bien élevés par vous, et leurs filles profitent grandement sous vous. Vous êtes un bon membre de la communauté.


HOLOPHERNE.

Meherclè, si leurs garçons ont de l’intelligence, l’instruction ne leur manquera pas ; et si leurs filles ont une véritable capacité, je leur donnerai de l’exercice. Mais Vir sapit qui pauca loquitur ; voici une âme féminine qui nous salue.


Entre Jacquinette suivie de Trogne.

JACQUINETTE, à Nathaniel.

Dieu vous donne le bonjour, monsieur le curé !


HOLOPHERNE.

Monsieur le curé ! monsieur le curé ! qui donc ici a eu besoin de se faire curer ?


TROGNE.

Pardine, monsieur le magister, celui de nous qui ressemble le plus à un muids.


HOLOPHERNE.

C’est juste, il faut qu’un muids soit curé. Voilà une lumineuse idée, pour une motte de terre. Vive étincelle pour un caillou ! perle rare pour un porc ! c’est joli ; c’est bien.


JACQUINETTE.

Mon bon monsieur le curé, soyez assez bon pour me lire cette lettre, elle m’a été remise par Trogne de la part de don Armatho. De grâce, lisez-la moi.


HOLOPHERNE.

Fauste, precor, gelida quando pecus omne sub urabra
Ruminât…

Et cœtera ! Ah ! bon vieux Mantouan (41) ! je puis dire de toi ce que le voyageur dit de Venise :

Chi non te Vinegia, vinegia.
Chi non te vede, ei non te pregia (42),

Vieux Mantouan ! vieux Mantouan ! Qui ne te comprend pas ne t’aime pas.
Fredonnant.

Ut, re, sol, la, mi, fa.

Pardon, monsieur, quel est le contenu de cette lettre, ou plutôt, comme dit Horace dans son… Sur mon âme, ce sont des vers !


NATHANIEL.

Oui, messire, et fort savants.


HOLOPHERNE.

Faites-m’en entendre une bribe, une strophe, un vers. Lege, domine.


NATHANIEL, lisant.

Si l’amour me rend parjure, comment puis-je jurer d’aimer ?
Ah ! les serments ne sont valables qu’adressés à la beauté !
Bien qu’à moi-même parjure, à toi je serai fidèle.
L’idée qui pour moi est un chêne, devant toi plie comme un roseau.

L’étude cessant de s’égarer fait son livre de tes yeux
Qui recèlent toutes les jouissances accessibles à l’art.
Si la connaissance est le but, te connaître doit suffire
Bien savante est la langue qui sait bien te louer !

Bien ignorante l’âme qui te voit sans surprise !
Il suffit à ma gloire d’admirer tes mérites.
L’éclair de Jupiter est dans ton regard ; sa foudre, dans ta voix
Qui, quand elle est sans colère, est musique et douce flamme.

Divine comme tu l’es, mon amour, oh ! pardonne
Si je chante le ciel dans une langue si terrestre.


HOLOPHERNE.

Vous ne faites pas sentir les apostrophes et ainsi vous manquez l’accent. Laissez-moi examiner ce canzone… Le rhythme seul y est observé ; mais quant à l’élégance, quant à la facilité et à la cadence dorée de la poésie, caret. Ovidius Naso était l’homme pour cela. Et pourquoi en effet s’appelait-il Naso ? Justement parce qu’il savait flairer les fleurs odoriférantes de la fantaisie, les pétillements de l’invention. Imitari n’est rien : le chien se modèle sur son maître, le singe sur son gardien, le cheval caparaçonné sur son cavalier… Mais, virginale damosella, est-ce à vous que ceci est adressé ?


JACQUINETTE.

Oui, monsieur, de la part d’un certain don Armatho.


HOLOPHERNE.

Lançons un coup d’œil sur l’adresse : À la main blanche comme de la neige de la très-belle Dame Rosaline. Examinons de nouveau l’intellect de la lettre pour connaître la dénomination de la partie qui écrit à la personne ci-dessus : De Votre Grâce le tout dévoué serviteur, Biron. Messire Nathaniel, ce Biron est un des néophytes qui accompagnent le roi ; et il vient d’adresser à une suivante de la princesse étrangère une missive qui, accidentellement ou par voie de progression, a fait fausse route.

À Jacquinette.

Pars de ton pied léger, ma charmante ; remets ce papier entre les augustes mains du roi : il peut être de grande importance. Ne t’arrête pas aux compliments. Je te dispense de tes révérences. Adieu !


JACQUINETTE.

Bon Trogne, viens avec moi… Messire, Dieu conserve vosjours !


TROGNE.

Je suis à toi, ma fille.

Trogne et Jacquinette sortent.

NATHANIEL.

Messire, vous avez agi là dans la crainte de Dieu, fort religieusement ; et, comme dit un certain Père…


HOLOPHERNE.

Messire, ne me parlez de père, je crains les fausses couleurs. Mais, pour revenir à ces vers, comment les trouvez-vous, messire Nathaniel ?


NATHANIEL.

Merveilleusement bien pour le style.


HOLOPHERNE.

Je dîne aujourd’hui chez le père d’un certain élève à moi ; s’il vous plaît de venir, avant que nous nous mettions à table, nous gratifier d’un bénédicité, je m’engage, en vertu des privilèges que j’ai auprès des parents dudit enfant ou élève, à ce que vous soyez le benvenuto. Là, je vous prouverai que ces vers sont fort imparfaits et n’ont aucune saveur de poésie, d’esprit ni d’invention, j’implore votre société.


NATHANIEL.

J’accepte avec reconnaissance : car la société, dit le texte sacré, fait le bonheur de la vie.


HOLOPHERNE.

Et certes, le texte émet là une infaillible conclusion…

À Balourd.

Monsieur, je vous invite aussi ; ne dites pas non ! pauca verba. Partons. La cour est à la chasse ; nous aussi, nous allons nous récréer.

Ils sortent.

Scène VI.

[Une allée de parc.]


Entre Biron, un papier à la main.

BIRON.

Le roi relance le cerf, et moi je fais la chasse à moi-même. Ils prennent la bête au filet ; moi, je me prends à la glu, une glu qui poisse, qui poisse ! Fi ! l’horreur !… Soit ! Trône, ô ma douleur ! Ainsi disait ce fou de tantôt ; et ainsi je dis, moi, fou que je suis… Bien raisonné, mon esprit !… Par le ciel, l’amour est aussi forcené qu’Ajax : il tue, comme lui, les moutons ; il me tue, moi, un mouton ! Voilà encore un beau raisonnement à mon excuse !… Non, je ne veux pas aimer : si j’aime, je veux être pendu ; décidément, je ne veux pas. Oh ! mais cet œil noir !… par la lumière d’en haut, n’était son œil, n’étaient ses deux yeux, je ne l’aimerais pas. Par le ciel, je ne fais que me démentir et me donner le démenti par la gorge… Par le ciel, j’aime. C’est l’amour qui m’a appris à rimer et à être mélancolique ; et voici un échantillon de ma rime et de ma mélancolie. Au surplus, elle a déjà un de mes sonnets : le fou l’a envoyé, le rustre l’a porté et la dame l’a reçu : fou achevé ! rustre achevé ! dame plus achevée !… Par l’univers, je ne m’en soucierais pas plus que d’une épingle, si les trois autres étaient pris comme moi… En voici un qui arrive un papier à la main. Dieu lui accorde ainsi qu’à moi la grâce de gémir !

Il grimpe dans un arbre.
Entre le Roi, un papier à la main.

LE ROI.

Hélas !


BIRON, à part.

Touché, par le ciel !… Poursuis, cher Cupido ! tu l’as frappé de ta flèche à moineau sous la mamelle gauche !… Bon ! des secrets !


LE ROI, lisant.

Le soleil d’or ne donne pas un baiser aussi doux
À la rose encore humide des pleurs de la fraîche aurore
Que ton regard, quand il darde ses frais rayons
Sur mes joues que la nuit inonde de rosée.

La lune d’argent ne brille pas à beaucoup près
À travers le sein transparent de l’onde
Autant que ta beauté luit à travers mes pleurs :
Elle resplendit dans tous ceux que je verse.

Chacune de mes larmes la porte comme un char
D’où elle domine triomphalement ma douleur.
Regarde seulement les pleurs qui gonflent mes yeux
Et tu y verras ta gloire à travers ma détresse.

Va ! ne réponds pas à mon amour, et tu pourras toujours
Te mirer dans mes larmes, en me faisant pleurer sans cesse.
Ô reine des reines, combien tu es sublime !
La pensée ne peut le concevoir ni la langue humaine le dire.

— Comment lui ferai-je connaître mes peines ? Je vais laisser choir ce papier. — Douces feuilles, prêtez votre ombre à ma folie… Qui vient ici ?

Il se cache derrière un arbre.


Entre Longueville, un papier à la main.

LE ROI.

— Eh quoi ! Longueville ! il lit !… Écoute, mon oreille !…


BRION, à part.

— Parais donc, nouveau fou à l’image de Biron !


LONGUEVILLE.

— Hélas ! je suis parjure.


BIRON, à part.

— En effet, il arrive comme le parjure, avec l’écriteau devant lui.


LE ROI, à part.

— Il est amoureux, j’espère !… Douce camaraderie de honte !


BIRON, à part.

— Un ivrogne aime toujours un ivrogne comme lui.


LONGUEVILLE.

— Suis-je le premier qui me soit ainsi parjuré ?


BIRON, à part.

— Je pourrais te rassurer. J’en connais deux comme toi. — Tu complètes le triumvirat, le chapiteau de notre société, — le triangle du gibet d’amour où s’est pendue notre simplicité.


LONGUEVILLE.

— Je crains que ces vers grossiers ne soient impuissants à l’émouvoir. — Ô suave Maria, impératrice de mon amour ! — Je veux déchirer ces strophes, et écrire en prose.


BIRON, à part.

— Oh ! les vers sont autant de broderies sur le haut de chausses du coquet Cupidon, — Ne dépare pas ses braies.


L0NGUEV1LLE.

Allons ! cela ira :

Il lit.

N’est-ce pas la céleste rhétorique de ton regard,
À laquelle l’univers ne peut opposer d’argument,
Qui a entraîné mon cœur à ce parjure ?
À rompre un vœu pour toi on ne mérite pas de châtiment.

J’ai renoncé à une femme ; mais je prouverai
Qu’étant déesse, mon renoncement ne s’adresse pas à toi.
Mon vœu était tout terrestre, tu es un céleste amour.
Ta grâce obtenue me guérit de toute disgrâce.


Un vœu n’est qu’un souffle, le souffle n’est qu’une vapeur :
Aussi, beau soleil qui brilles sur ma terre,
Aspires-tu mon vœu à toi ; en toi il s’est absorbé ;
S’il est rompu, ce n’est pas ma faute.

Et, quand ce serait ma faute, quel fou n’est pas assez sage
Pour sacrifier un serment afin de gagner un paradis ?


BIRON, à part.

— Voilà bien cette affection bilieuse qui fait de la chair une divinité, — une déesse d’une jeune oie ! Pure, pure idolâtrie ! — Dieu nous amende ! Dieu nous amende ! Nous sommes bien loin du droit chemin.

Entre Du Maine, un papier à la main.

LONGUEVILLE.

— Par qui enverrai-je ceci ?… Quelqu’un ! Rangeons-nous.

Il se place à l’écart.

BIRON, à part.

— Cache-cache général ! Nous jouons au vieux jeu des enfants ! — Comme un demi-dieu, je suis niché dans les nues — et je contemple de haut les secrets de ces misérables fous. — Encore un sac au moulin ! Ô ciel ! mon désir est exaucé ! — Du Maine aussi est métamorphosé ?… Quatre bécasses dans un plat !


DU MAINE.

— Ô divine. Cateau !


BIRON, à part.

Ô profane faquin !


DU MAINE.

— Par le ciel ! la merveille des yeux mortels !


BIRON, à part.

— Tu mens. Par la terre ! elle a un corps bien matériel !


DU MAINE.

— Près de ses cheveux ambrés l’ambre même devient terne !


BIRON, à part.

— Un corbeau couleur d’ambre mérite d’être noté.


DU MAINE.

— Droite comme un cèdre.


BIRON, à part.

Il faut en rabattre. — Elle a l’épaule en mal d’enfant.


DU MAINE.

Éclatante comme le jour !


BIRON, à part.

— Oui, comme certains jours où le soleil ne brille pas.


DU MAINE.

— Oh ! si mon désir était exaucé !


LONGUEVILLE, à part.

Et le mien !


LB ROI, à part.

— Et le mien aussi, mon Dieu !


BIRON, à part.

— Amen, pourvu que le mien le fût !….. Voilà une

bonne prière !


DU MAINE.

— Je voudrais l’oublier ; mais elle est la fièvre — qui règne dans mon sang, et force m’est de penser à elle.


BIRON, à part.

— Si c’est une fièvre que tu as dans le sang, une simple saignée — te la fera jaillir dans une saucière. L’excellente lubie !


DU MAINE.

— Relisons encore une fois l’ode que j’aiécrite.


BIRON, à part.

— Voyons encore une fois comment l’amour varie ses formules.


DU MAINE, lisant.

Un jour (hélas ! jour funeste !)
L’Amour, dont le mois est un mai éternel,
Découvrit une fleur ravissante
Se jouant dans l’air voluptueux :
Entre ses pétales veloutées la brise,
Invisible, se frayait un passage ;
Si bien que l’amoureux, malade à mourir,
Se prit à envier cette haleine du ciel.
Brise, dit-il, tu peux t’épancher à plein souffle ;
Brise, que ne puis-je triompher comme toi !
Mais, hélas ! ma main a juré, Ô rose,
De ne jamais te cueillir à ton épine !
Serment, hélas ! bien dur pour la jeunesse
Qui aime tant à cueillir les senteurs !
Ne m’accuse pas d’un péché
Si je me parjure pour toi,
Toi près de qui Jupiter jurerait
Que Junon n’est qu’une Éthiopienne,
Toi pour qui, voulant se faire mortel,
Il nierait être Jupiter !

— Je vais envoyer ceci, avec quelque chose de plus clair, — pour exprimer la douleur sincère de mon famélique amour ! — Oh ! plût au ciel que le roi, Biron et Longueville — fussent amoureux aussi ! Leur faute, servant d’exemple à ma faute, — effacerait de mon front le stigmate du parjure. — Nul, en effet, n’a tort quand tous radotent.


LONGUEVILLE, avançant sur la scène.

— Du Maine, ton amour n’est guère charitable — de souhaiter des compagnons de douleurs ; — tu peux pâlir à ton aise, mais moi je rougirais — d’avoir été entendu et surpris dans une pareille défaillance.


LE ROI, s’avançant vers Longueville.

— Allons, monsieur, rougissez ! Vous êtes dans le même cas que lui ; — en le grondant vous vous rendez deux fois plus coupable. — Non, vous n’aimez pas Maria ! Longueville n’a jamais composé de sonnet à sa louange ! — Jamais il n’a croisé ses bras sur — sa poitrine, pour comprimer les élans amoureux de son cœur ! — Tout à l’heure, enfoui secrètement dans ce taillis, — je vous ai observés et j’ai rougi pour vous deux. — J’ai entendu vos rimes coupables, remarqué votre contenance ; — j’ai vu les soupirs s’exhaler de vous, et trop bien noté vos transports. — Hélas ! disait l’un ! Ô Jupiter, criait l’autre ! — L’un vantait des cheveux d’or, l’autre des yeux de cristal.

À Longueville.

— Vous étiez prêt pour le paradis à violer votre foi et vos vœux !

À du Maine.

— Et Jupiter, pour votre bien-aimée, enfreindrait un serment ! Que dira Biron. en apprenant — que vous avez faussé la foi, jurée avec tant de ferveur ! — Comme il va vous railler ! Quelle dépense d’esprit il va faire ! — Comme il va triompher, sauter d’aise et rire ! — Pour tous les trésors que j’ai jamais vus, — je ne voudrais pas qu’il en sût autant sur mon cœur.


BIRON.

— Montrons-nous maintenant pour flageller l’hypocrisie.

Il descend de l’arbre et s’adresse au roi.

— Ah ! mon cher suzerain, pardon ! — Avez-vous bonne grâce à reprocher — leur amour à ces vermisseaux, vous, tendre cœur, qui êtes le plus amoureux de tous ! — Vos larmes ne sont-elles pas autant de chars — où apparaît toute brillante certaine princesse ? — Vous ne voudriez pas vous parjurer, c’est une chose abominable ! — Quant à faire des sonnets, bâti ! c’est bon seulement pour des ménestrels ! — Quoi ! vous n’avez pas honte ? Non, vous n’avez pas honte, — vous trois, d’être ainsi attrapés !

Montrant du Maine à Longueville.

— Vous avez vu la paille dans son œil, et le roi l’a vue dans le vôtre ; — mais moi j’ai découvert la poutre dans l’œil de vous trois. — Oh ! à quoi ai-je assisté ! À quelle scène de folie, — de soupirs, de gémissements, de douleur, de désolation ! — Oh ! de quelle patience j’ai fait preuve, — pour voir si tranquillement un roi transformé en bourdon, — le grand Hercule pirouettant une ronde, — le profond Salomon entonnant une gigue, — Nestor jouant à la poussette avec les enfants, — et Timon le censeur s’amusant avec des joujoux ! — Où est ton mal, oh ! dis-moi, bon Du Maine ? — Où souffres-tu, gentil Longueville ? — Où souffre, mon roi ? Tous, dans la poitrine ! — Holà ! du gruau !


LE ROI.

Ta raillerie est trop amère. — Nous sommes-nous donc ainsi trahis sous tes yeux ?


BIRON.

— Ah ! ce n’est pas vous qui êtes trahis, c’est moi, — moi qui suis honnête, moi qui croirais pécher, — si je rompais le vœu auquel je me suis engagé. — Je suis trahi, pour m’être associé — avec des lunatiques, avec des hommes d’une si singulière inconstance ! — Quand donc me verrez-vous écrire une rime ? — ou geindre pour une Jeanneton ? ou dépenser une seule minute — à m’attifer ? Quand donc m’entendrez-vous — vanter une main, un pied, un visage, un regard, — un port, une prestance, un front, une gorge, une taille, — une jambe, un membre ?


LE ROI.

Tout doux ! Pourquoi vous emporter si vite ? — Est-ce un honnête homme ou un voleur qui prend ainsi le galop ?


BIRON.

— Je me sauve de l’amour ; bel amoureux, laissez-moi passer !

Entrent Jacquinette et Trogne.

JACQUINETTE, une lettre à la main.

— Dieu bénisse le roi !


LE ROI.

Quel présent apportes-tu là ?


TROGNE.

— Une trahison certaine.


LE ROI.

Qu’est-ce que fait la trahison ici ?


TROGNE.

— Elle n’y fait rien, seigneur.


LE ROI.

Si elle ne fait rien de mal, — la trahison et vous deux, vous pouvez vous en aller en paix.


JACQUINETTE, montrant la lettre au roi.

— Je supplie Votre Grâce de faire lire cette lettre ; — notre curé la suspecte ; il a dit qu’il y avait trahison.


LE ROI.

Biron, lis-nous-la.

Biron prend la lettre.
À Jacquinette.

— De qui la tiens-tu ?


JAQUINETTE.

De Trogne.


LE ROI, à Trogne.

— Et toi, de qui la tiens-tu ?


TROGNE.

De don Adramadio ! don Adramadio !

Biron déchire la lettre.

LE ROI.

— Eh bien ! qu’as-tu donc ? Pourquoi déchires-tu cette lettre ?


BIRON.

— Une niaiserie, mon suzerain, une niaiserie ! Votre Grâce n’a pas d’inquiétude à avoir.


LONGUEVILLE.

— Elle lui a causé une vive émotion. Lisons-la donc !


DU MAINE, ramassant les morceaux.

— C’est l’écriture de Biron et voici son nom.


BIRON, à Trogne.

— Àh ! mauvais nigaud bâtard, tu étais né pour faire ma honte.

Au roi.

— Je suis coupable, monseigneur ! coupable ! J’avoue, j’avoue.


LE ROI.

— Quoi ?


BIRON.

Fou que je suis, je vous étais nécessaire, mes trois fous, pour faire la partie carrée. — Lui, lui, et vous, mon suzerain, et moi, — nous sommes des détrousseurs d’amour et nous méritons la mort. — Oh ! congédiez ces auditeurs, et je vous en dirai davantage.


DU MAINE.

À présent nous sommes en nombre pair…


BIRON.

C’est juste, nous sommes quatre. — Ces tourtereaux s’en iront-ils ?


LE ROI, à Jacquinette et à Trogne.

Allons, vous autres, partez !


TROGNE.

— Filons, honnêtes gens, et laissons là les traîtres.

Il sort avec Jacquinette.

BIRON.

— Chers seigneurs, chers amants, oh ! embrassons-nous ! — Nous sommes ce que peuvent être la chair et le sang. — Il faut que la mer ait son flux et son reflux, que le ciel montre sa face. — Le sang jeune ne peut pas obéir aux prescriptions de l’âge ! — nous ne pouvons pas contrarier la cause pour laquelle nous sommes nés. — Aussi a-t-il fallu à toute force que nous fussions parjures.


LE ROI.

— Eh quoi ! la lettre que tu viens de déchirer montrait Biron amoureux !


BIRON.

— Vous me le demandez ! Qui donc peut voir la divine Rosaline — sans être, comme l’Indien rude et sauvage devant le premier rayon de l’Orient splendide, — obligé de courber sa tête vassale, et, brusquement ébloui, — de baiser la vile poussière avec sa poitrine humiliée ? — Quel est l’œil d’aigle assez péremptoire — pour oser contempler le ciel de son front, — sans être aveuglé par sa majesté ?


LE ROI.

— Quelle extase, quelle furie t’inspire ? — Ma bien-aimée, maîtresse de la tienne, est une gracieuse lune ; — et ta Rosaline n’est prés d’elle qu’un astre satellite, à peine visible.


BIRON.

— Alors mes yeux ne sont pas des yeux ! Je ne suis pas Biron ! — Oh ! sans ma bïen-aimée, le jour se changerait en nuit ! — Les nuances souveraines des plus beaux teints — font étalage sur son splendide visage — où cent attraits divers se fondent en un grâce unique, — où rien ne manque de ce qui peut manquer au désir ! — Prêtez-moi les fleurs du plus sublime langage… — Mais non ! fi des couleurs de la rhétorique ! Elle n’en a pas besoin. C’est aux choses vénales qu’il faut des éloges de vendeur (43). - Elle dépasse tout éloge ; un éloge trop mesquin ne ferait que la déparer. — Un ermite flétri, usé par cent hivers, — pourrait en secouer cinquante sous le rayonnement de son regard. — Sa beauté reverdit et ranime la vieillesse, — et donne à la béquille l’enfance du berceau. — Oh ! elle est le soleil qui fait briller toute chose !


LE ROI.

— Par le ciel, ta bien-aimée est noire comme l’ébène.


BIRON.

— Est-ce que l’ébène lui ressemble ? Ô bois divin ! — Une épouse de ce bois-là, ce serait la félicité. — Oh ! qui peut ici déférer un serment ? Où est le livre saint — que je jure que la beauté n’est pas la beauté, si elle n’est pas modelée sur elle ? — Il n’est pas de beau visage qui ne soit noir autant que le sien ! (44).


LE ROI.

— Ô paradoxe ! Le noir est le chevron de l’enfer, — la couleur des donjons et la moue de la nuit, — Le cimier de la beauté, c’est la clarté du ciel.


BIRON.

— Les démons les plus tentateurs ressemblent aux esprits de lumière. — Oh ! si ma dame a le front tendu de noir, — c’est qu’elle a pris le deuil à la vue de tant de visages fardés, de chevelures usurpées — qui ravissent les amoureux de leurs faux attraits (45). - Elle est venue au monde pour faire du noir la beauté suprême. — Son teint va changer la mode de nos jours ; — l’incarnat même de la nature va passer pour un méchant fard ; — et aussi les faces roses qui voudront échapper aux dénigrement — se peindront-elles en noir pour ressembler à son front !


DU MAINE.

— C’est pour être comme elle que les ramoneurs sont noirs !


LONGUEVILLE.

— Et c’est depuis sa venue que les charbonniers sont réputés beaux !


LE ROI.

— Et que les Éthiopiens se targuent de leur teint ravissant !


DU MAINE.

— Les ténèbres n’ont plus besoin de chandelles, car ténèbres et lumière, c’est tout un !


BIRON.

— Vos maîtresses n’oseraient jamais aller à la pluie, — de peur que leurs couleurs ne partissent au lavage.


LE ROI.

— La vôtre ferait bien d’y aller ; car, à vous parler franchement, mon cher, — je trouverai maint visage, pas lavé, plus clair que le sien.


BIRON.

— Je prouverai qu’elle est la clarté même, dussé-je parler jusqu’au jour du jugement !


LE ROI.

— Ce jour-là, pas un diable ne te fera peur autant qu’elle.


DU MAINE.

— Je n’ai jamais vu un homme faire tant de cas d’une mauvaise drogue.


LONGUEVILLE

— Tiens ! voici ta belle ; regarde mon pied, tu vois son visage.


BIRON.

— Oh ! quand les rues seraient pavées de tes yeux, — ses pieds seraient encore trop délicats pour une chaussée pareille.


DU MAINE.

— Oh fi ! pour peu qu’elle fît un pas sur un tel pavé, — elle se ferait voir à toute la rue comme si elle marchait sur la tête


LE ROI.

— Mais à quoi bon cette discussion ? Ne sommes-nous pas tous amoureux ?


BIRON.

— Oh ! certainement, et par conséquent tous parjures.


LE ROI.

— Laissons donc là ce verbiage ; et toi, bon Biron, prouve-nous — que notre amour est légitime et que notre foi n’est pas violée.


DU MAINE.

— C’est cela, morbleu… Vite un palliatif pour notre faute.


LONGUEVILLE.

— Oh ! un argument pour autoriser notre conduite ! — un sophisme, une argutie à attraper le diable !


DU MAINE.

— Quelque baume pour le parjure !


BIRON.

Oh ! nous en avons plus qu’il n’en faut ! — Attention donc, hommes d’armes de l’amour ! — Considérez ce que vous aviez juré : — jeûner, étudier et ne pas voir de femme ! — Autant d’attentats notoires contre la royauté de la jeunesse. — Dites-moi, pouvez-vous jeûner ? Vos estomacs sont trop jeunes, — et l’abstinence engendre les maladies. — En jurant d’étudier, messeigneurs, — chacun de vous a abjuré le vrai livre. — Pouvez-vous méditer toujours, rêver toujours, contempler toujours ? — Comment parviendriez-vous, Sire, et vous, seigneur, et vous, — à découvrir ce qui est l’essence de l’étude, — sans la beauté d’un visage de femme ? — C’est des yeux mêmes des femmes que je tire cette science suprême : — elles sont le fond, elles sont les livres et les académies — d’où jaillit le vrai feu prométhéen. — Ah ! les excès de l’étude étouffent — dans les artères les esprits subtile de de la vie, — de même que le mouvement et l’action trop prolongée épuisent — la nerveuse énergie du voyageur. — En promettant de ne pas regarder un visage de femme, — vous aviez abjuré l’emploi de vos yeux, — et l’étude même, objet de vos serments. — Car quel est l’auteur au monde — qui vous enseignera la beauté aussi bien qu’un regard de femme ? — La science n’est qu’accessoire à nous-mêmes ; — et partout où nous sommes ; notre science est avec nous. — Si donc nous nous voyons dans les yeux d’une femme, — est-ce que nous n’y voyons pas aussi notre science ? — Oh ! nous avons fait le vœu d’étudier, messeigneurs, — et par ce vœu nous avons abjuré nos vrais livres. — Dites-moi en effet, vous, Sire, ou vous seigneur, ou vous, — auriez-vous jamais sous le plomb de là contemplation trouvé — cette poésie enflammée dont l’œil inspirateur — d’une belle tutrice vous a prodigué les trésors ? — Les autres sciences restent inertes dans le cerveau, — et, pratiquées stérilement, — accordent à peine une moisson au plus pénible travail. — Mais l’amour enseigné par les yeux d’une femme — ne reste pas muré dans le cerveau ; — avec la mobilité de tous les éléments, — il se répand, rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés ; — à toutes nos forces il donne une force double, — en surexcitant leur action et leur pouvoir. — Il prête aux yeux une précieuse seconde vue : — l’aigle s’aveuglerait plus vite que l’amant. — L’ouïe de l’amant percevra le son le plus faible — qui aura échappé à l’oreille soupçonneuse du voleur. — Le tact de l’amour est plus délicat, plus sensible — que ne le sont les cornes si tendres du limaçon à coquille. — Près de l’amour, le friand Bacchus a le goût grossier. — Pour la valeur, l’amour n’est-il pas un Hercule, — toujours prêt à grimper aux arbres des Hespérides ? — Subtil, il l’est autant que le sphinx ; suave et mélodieux, — il l’est autant que la lyre splendide d’Apollon, ayant pour cordes les cheveux divins ! — Et quand l’amour parle, les voix de tous les dieux — bercent le ciel d’un harmonieux écho. — Jamais poète n’oserait prendre la plume pour écrire, — sans que son encre eût été saturée de larmes d’amour ; — Oh ! mais alors ses vers raviraient les oreilles les plus farouches — et implanteraient chez les tyrans la plus douce humilité. — C’est des yeux même des femmes que je tire cette science suprême : sans cesse elles étincellent de vrai feu prométhéen. — Elles sont les livres, les arts, les académies — qui enseignent, régissent et alimentent le monde entier. — Sans elles il n’est personne qui puisse exceller à rien. — Vous étiez fous d’abjurer ainsi les femmes ; — vous seriez fous de tenir votre serment. — Au nom de la sagesse qui est si chère à tous les hommes, — ou au nom de l’amour à qui les hommes sont si chers, — au nom des hommes, auteurs des femmes, — ou au nom des femmes par qui, hommes nous sommes hommes, — sacrifions une bonne foi nos serments pour nous sauver nous-mêmes, — si nous ne voulons pas nous sacrifier pour garder nos serments. — C’est religion de se parjurer ainsi : — la charité est toute la loi divine ; — et comment séparer l’amour de la charité ?


LE ROI.

— Par saint Cupido ! Soldats, en avant !


BIRON.

— Déployez vos étendards, messeigneurs, et sus à nos adversaires ! — Terrassez-les à la mêlée et songez — à vous multiplier dans le conflit.


LONGUEVILLE.

— Passons aux actes ! assez glosé ! — Sommes-nous résolus à faire la cour à ces filles de France !


LE ROI.

— Oui, et à faire leur conquête. Imaginons donc — quelque divertissement pour les fêter dans leurs tentes.


BIRON.

— Reconduisons-les d’abord du parc jusque chez elles, — et qu’en route chacun de nous s’empare du bras — de sa belle maîtresse. Dans l’après-midi — nous les égayerons par quelque passe-temps original — tel qu’un bref délai nous permettra de l’improviser. — Car les galas, les danses, les mascarades et les heures joyeuses — doivent précéder l’amour en jonchant sa route de fleurs.


LE ROI.

— Partons ! partons ! ne perdons pas un moment — du temps qui peut être mis par nous à profit.


BIRON.

Allons ! allons ! La semence d’ivraie ne produit pas le blé : — et la justice oscille toujours en équilibre. — Les filles légères peuvent être les fléaux réservés aux hommes parjures ; — s’il en est ainsi, nous aurons la monnaie de notre billon.

Ils sortent.

Scène VII.

[Une autre partie du parc]


Entrent Holopherne, sire Nathaniel et Balourd.

HOLOPHERNE.

Satisquod sufficit.


NATHANIEL.

Je loue Dieu pour vous, monsieur ; vos propos à dîner ont été piquants et sentencieux, plaisants sans gravelure, spirituels sans affectation, audacieux sans impudence, savants sans prétention, et originaux sans hérésie. J’ai causé un jour, quondam, avec un compagnon du roi qui est intitulé, nommé ou appelé don Adriano de Armado.


HOLOPHERNE.

Novi hominem tanquam te. C’est un homme qui a l’humeur fière, la parole tranchante, la langue affilée, l’œil ambitieux, la démarche importante, et dont la tenue générale est frivole, ridicule et thrasonique. Il est trop attifé, trop précieux, trop affecté, trop singulier en quelque sorte, et, pour ainsi parler, trop pérégrin.


NATHANIEL, prenant son carnet et écrivant.

Épithète tout à fait originale et choisie !


HOLOPHERNE.

Le fil de sa verbosité est plus finement dévidé que l’écheveau de son argumentation. J’abhorre ces fantaisies fanatiques, ces compagnons insociables et pointus, ces bourreaux de l’orthographe qui, par exemple, prononcent dout au lieu de doubt ; det, d, e, t au lieu de debt, d, e, b, t ; qui disent caf pour calf, haf pour half ; pour qui neighbour devient nebour, et pour qui neigh s’abrège en . Cela est abhominable, mot que ces faquins prononceraient abominable. C’est à frapper un homme d’insanité. Ne intelligis, domine ? C’est à rendre frénétique, lunatique.


NATHANIEL.

Laus Deo, bone intelligo.


HOLOPHERNE.

Bone ? c’est bene qu’il faut dire. Vous écorchez un peu la grammaire. N’importe.

Entrent Armado, Phalène et Trogne.

NATHANIEL.

Vides-ne quis venit ?


HOLOPHERNE.

Video et gaudeo.


ARMADO, à Phalène.

Maoufle !


HOLOPHERNE.

Quare maoufle, au lieu de maroufle !


ARMADO, se tournant vers Holopherne et Nathaniel.

Gens de paix, cbarmé de vous rencontrer !


HOLOPHERNE.

Salut, très-militaire seigneur !


PHALÈNE, bas à Trogne.

Ils ont été à un grand banquet de langues, et ils en ont volé les miettes.


TROGNE, bas à Phalène.

Oh ! ils vivent de tous les mots jetés au panier. Je m’étonne que ton maître, te prenant pour un mot, ne t’ait pas encore mangé, car il s’en faut de toute la tête que tu sois aussi long que honorificabilitudinitatibus. Tu’es plus facile à avaler qu’une rôtie.


PHALÈNE.

Silence ! Le feu commence.


ARMADO, à Holopherne.

Monsieur, est-ce que vous n’êtes pas lettré !


PHALÈNE.

Si ! si ! il enseigne aux enfants l’alphabet.

À Holopherne.

Qu’est-ce que fait un B lié à un E, avec l’addition d’un circonflexe ?


HOLOPHERNE.

Enfin, il fait Bê !


PHALÈNE.

Bê ! Bê ! Bê ! Il fait de vous-même un bélier avec addition de cornes.

À Armado.

Vous voyez sa science.


PHALÈNE.

Par l’eau salée de la Méditerranée, voilà qui est bien touché ! une vive botte d’esprit ! Une, deux et droit au cœur ! Cela réjouit mon intellect : véritable trait d’esprit !


PHALÈNE.

Décoché par un enfant à an vieillard qui a l’esprit caduc.


HOLOPHERNE.

Tu raisonnes comme un bambin : va fouetter ton sabot.


PHALÈNE.

Prêtez-moi votre corne pour en faire un, et je fouetterai votre ignominie circum circa. Quel sabot on ferait d’une corne de cocu !


TROGNE, à Phalène.

Je n’aurais qu’un sou au monde que je le donnerais pour t’acheter du pain d’épice.

Lui donnant une menue pièce.

Tiens ! voici la rémunération même que j’ai reçue de ton maître. C’est pour toi, tirelire d’esprit, œuf de pigeon de discernement. Oh ! si les cieux avaient voulu que tu fusses seulement mon bâtard ! Quel père joyeux tu ferais de moi ! Ah ! l’esprit te va comme un gant ; tu en as jusqu’au bout des ongles.


HOLOPHERNE.

Àh ! je sens là du faux latin : comme un gant au lieu de cum ungue.


ARMADO, prenant à part Holopherne.

Homme ès-arts, prœambula… Séparons-nous des barbares… N’est-ce pas vous qui élevez la jeunesse à l’école gratuite qui est au haut de la montagne ?


HOLOPHERNE.

Vous voulez dire mons, la colline.


ARMADO.

Comme il vous plaira, va pour mons au lieu de montagne.


HOLOPHERNE.

C’est moi, sans contredit.


ARMADO.

Monsieur, c’est le très-gracieux plaisir et caprice du roi de congratuler la princesse à son pavillon, dans le postérieur du jour que la vile multitude appelle après-midi.


HOLOPHERNE.

Le postérieur du jour, très-généreux seigneur, est une expression fort bienséante, congrue et adéquate à l’après-midi. Le mot est bien trié, bien choisi, harmonieux et juste, je vous assure, monsieur, je vous assure.


ARMADO.

Monsieur, le roi est un noble gentilhomme, et mon intime, mon excellent ami, je vous assure. Je ne vous parlerai pas de la familiarité qui existe entre nous….. « Pas de cérémonie, je t’en conjure… Couvre-toi le chef, je t’en supplie… » Voilà ce qu’il me dira au milieu de la conversation la plus importante et la plus sérieuse, oui, la plus importante !… Mais passons là-dessus… Au surplus, je dois vous affirmer, sur l’honneur, qu’il arrivera parfois à Sa Majesté de s’appuyer sur ma pauvre épaule et de caresser de sa main royale mon excrément capillaire, ma moustache… Passons là-dessus encore mon très-cher… Non, sur l’honneur, ce n’est pas une fable que je vous raconte. Il plaît à Son Altesse de conférer certains honneurs spéciaux à Armado, un guerrier, un voyageur qui a vu le monde. Passons là-dessus… Le résumé de tout ceci (mais, mon très-cher, j’implore de vous le secret), c’est que le roi m’a prié d’offrir à la princesse, chère poulette ! quelque divertissant spectacle, pantomime, mascarade, parade ou feu d’artifice. Or, ayant appris que le curé et votre cher individu excellent à ces improvisations, à ces soudaines explosions de la gaieté, pour ainsi dire, je viens m’aboucher avec vous, dans le but d’implorer votre assistance.


HOLOPHERNE.

Seigneur, vous ferez représenter devant la princesse les Neuf Preux… Messire Nathaniel, il s’agit d’une fête, d’un spectacle qui, par l’ordre du roi et sur la demande de ce galant, illustre et savant gentilhomme, doit être, avec notre assistance, offert à la princesse dans le postérieur de ce jour. Je dis qu’on ne peut représenter rien de mieux que les Neuf Preux.


NATHANIEL.

Mais où trouver des hommes assez preux pour les représenter dignement ?


HOLOPHERNE.
Vous ferez Josué ; vous, ou ce galant gentilhomme, Judas Machabée.
Montrant Trogne.

Ce rustre, en raison de la grandeur de ses membres ou jointures, jouera le grand Pompée, et le page, Hercule.


ARMADO, montrant Phalène.

Pardon, monsieur, vous faites erreur ; le page n’a pas assez de volume pour représenter seulement le pouce du héros ; il n’est pas aussi gros que le bout de sa massue.


HOLOPHERNE.

Obtiendrai-je audience ? Il jouera Hercule dans sa minorité ; son entrée et sa sortie consisteront à étrangler le serpent, et je composerai une apologie pour cela.


PHALÈNE.

Excellente idée ! En sorte que, si quelqu’un de l’auditoire me siffle, vous pourrez crier : « Bravo, Hercule ! c’est pour le coup que tu écrases le serpent. » Voilà le moyen de tirer avantage d’un affront, et c’est un don que peu de gens possèdent.


ARMADO.

Et pour le reste des Preux !


HOLOPHERNE.

J’en jouerai trois à moi tout seul.


PHALÈNE.

Trois fois preux gentilhomme !


ARMADO.

Vous dirai-je une chose ?


HOLOPHERNE.

Nous écoutons.


ARMADO.

Si ça ne va pas, nous jouerons une pantomime. Suivez-moi, je vous conjure.


HOLOPHERNE.

Eh bien, bonhomme Balourd, tu n’as pas dit un mot depuis le temps.


BALOURD.

Et je n’en ai pas compris un seul, monsieur.


HOLOPHERNE.

Allons ! nous t’emploierons.


BALOURD.

Je ferai un hommme à la danse ou bien je jouerai du tambourin aux Preux pour qu’ils dansent une ronde.


HOLOPHERNE.

Ô vrai Balourd ! Honnête Balourd ! vite à notre représentation ! Allons !

Ils sortent.

Scène VIII.

[Devant la tente de la princesse.]


Entrent la Princesse, Catherine, Rosaline et Maria.

LA PRINCESSE.

— Chères amies, nous serons riches avant de partir, — pour peu que les cadeaux continuent à pleuvoir : — madame est crénelée de diamants ! — Voici ce que j’ai reçu du roi amoureux.

Elle montre une parure de pierreries.

ROSALINE.

— Madame, est-ce que rien ne vous a été envoyé avec ça ?


LA PRINCESSE.

— Rien ? Si fait, tout l’amour rimé — dont peut-être bourrée une feuille de papier, — écrite des deux côtés, sur la marge, partout, — et cachetée à l’effigie de Cupido.


ROSALINE.

— L’amour est tout à fait d’âge à prendre le titre de cire. — Voilà cinq mille ans qu’on le traite d’enfant.


CATHERINE.

— Oui, et de méchant petit pendard.


ROSALINE.

— Lui et vous, vous ne serez jamais bons amis : il a tué votre sœur.


CATHERINE.

— Il l’a rendue mélancolique, triste et morose, — et elle en est morte. Si elle avait été aussi légère que vous, — d’une humeur aussi gaie, aussi allègre, aussi remuante, — elle aurait pu être grand’mère, avant de mourir, — comme vous le serez, vous ; car un cœur léger vit longtemps.


ROSALINE.

— Quelle sombre signification, petite souris, a dans votre bouche ce mot léger ?


CATHERINE.

— Caractère léger dans une beauté sombre ! C’est clair.


ROSALINE.

— Nous aurions besoin de plus de clarté pour vous deviner.


CATHERINE.

— Si je mouche la chandelle, vous prendrez la mouche. — Je laisserai donc ma pensée dans l’ombre.


ROSALINE.

— Vous voyez ! vous faites toujours dans l’ombre ce que vous faites.


CATHERINE.

— Ce n’est pas comme vous. Vous agissez, en fille légère, publiquement.


ROSALINE.

— En effet, étant-moins pesante que vous, je dois vous sembler légère.


CATHERINE.

— Oh ! vous ne m’avez pas pesée ! vous ne pouvez donc m’estimer.


ROSALINE.

— Par une bonne raison : c’est que vous êtes inestimable !


LA PRINCESSE.

— Bien lancé ! vous maniez bien la raquette de l’esprit. — Mais dites-moi, Rosaline, vous avez aussi un cadeau : — qui vous l’a envoyé ? Et qu’est-ce donc ?


ROSALINE.

Vous allez le savoir. — Si j’étais aussi brillante que vous, — j’aurais reçu des dons égaux aux vôtres : regardez ceci.

Elle montre un bijou.

— J’ai aussi des vers dont je remercie Biron. — Le nombre en est juste ; et si l’évaluation l’était également, — je serais la plus belle divinité de la terre : — à moi seule je vaux vingt mille belles. — Oh ! on y fait de moi un portrait !


LA PRINCESSE.

Est-il exact !


ROSALINE.

— Oui, dans les lettres de mon nom ; non, dans la description de ma personne.


LA PRINCESSE.

— Vous êtes donc belle comme de l’encre. La conclusion est juste.


CATHERINE.

— Blanche comme un grand R dans un manuscrit.


ROSALINE.

— Gare à la peinture ! Je ne veux pas mourir votre débitrice, — ma rouge majuscule, ma chère lettre d’or ! — Oh ! quel malheur que votre visage soit si plein d’O ! (46).


CATHERINE.

— Diantre de la plaisanterie ! Que la vérole grêle toutes les moqueuses !


LA PRINCESSE, à Catherine.

— Et vous, que vous a envoyé le beau Du Maine ?…


CATHERINE.

— Madame, ce gant.


LA PRINCESSE.

Est-ce qu’il ne vous a pas envoyé la paire ?


CATHERINE.

— Si fait, madame, et, en outre, — quelque mille vers d’amant fidèle, — immense fiction de l’hypocrisie, — méchante compilation d’une innocence affectée.


MARIA, montrant un collier et un papier.

— Ceci m’a été envoyé par Longueville avec ces perles : — la lettre est trop longue d’un demi-mille.


LA PRINCESSE.

— C’est mon avis. Ne souhaiterais-tu pas de tout cœur que le collier fût plus long et la lettre plus courte ?


MARIA.

— Oui, dussé-je pour cette prière avoir toujours les mains jointes ?


LA PRINCESSE.

— Quelles filles sages nous sommes de nous moquer ainsi de nos amoureux f


ROSALINE.

— Ils n’en sont que plus fous d’acheter nos moqueries si cher. — Ce Biron ! Je veux le torturer avant de partir. — Oh ! si je savais un moyen de le prendre à mes gages, — comme je le forcerais à ramper, à implorer, à supplier, — à attendre le moment, à observer les minutes, — à dépenser ses esprits prodigues en rimes superflues, — à se mettre au service de toutes mes fantaisies, — et à se glorifier de devenir, en me glorifiant, l’objet de mes railleries ! — Je voudrais influencer sa vie si fatalement — qu’il fût pour moi un jouet, et que je fusse pour lui le destin.


LA PRINCESSE.

— Nul n’est aussi bien pris, quand il est pris, — que le sage devenu fou : sa folie, éclose en pleine sagesse, — a toute l’autorité de la sagesse et toutes les ressources de l’éducation ; elle a pour donner grâce à ses aberrations la grâce même de l’esprit.


ROSALINE.

— La sensuelle jeunesse est moins ardente en ses excès — que la gravité en révolte d’amour.


MARIA.

— La folie chez le fou n’est pas aussi saillante — que chez le sage qui s’affole ; — car alors elle applique toutes les facultés d’une intelligence — à rehausser par l’esprit l’éclat de la bêtise.

Entre Boyet.

LA PRINCESSE.

— Voici venir Boyet, la gaieté sur la face.


B0YET.

— Ah ! je suis poignardé de rires. Où est Son Altesse ?


LA PRINCESSE.

— Ta nouvelle, Boyet ?


BOYET, à la princesse.

Préparez-vous, madame, préparez-vous.

À ses femmes.

— Aux armes, donzelles, aux armes ! Une expédition est montée — contre votre repos. L’amour s’avance déguisé, — armé d’arguments. Vous allez être surprises. — Battez le rappel de vos esprits, levez-vous pour votre défense, — ou résignez-vous à cacher vos têtes comme des lâches en vous sauvant d’ici.


LA PRINCESSE.

— Saint Denis contre saint Cupido ! qui sont ceux qui chargent leur éloquence contre nous ? Parle, éclaireur, parle.


BOYET.

— Sous le frais ombrage d’un sycomore — je m’apprêtais à fermer les yeux une demi-heure, — quand, brusquement, mon repos projeté fut interrompu, — et je vis se diriger vers cet ombrage — le roi et ses compagnons. Prudemment — je me glissai dans un fourré voisin — d’où j’entendis ce que vous allez entendre, — à savoir que tout à l’heure ils arriveront ici déguisés. — Leur héraut est un joli fripon de page — qui sait par cœur son message : — action et accent, ils lui ont tout appris. — Voilà comment tu parleras et comment tu te tiendras. — Sur quoi, ils ont exprimé la crainte — que votre présence majestueuse ne le déconcertât. — Tu vas voir un ange, a dit le roi ; — n’importe ! n’aie pas peur et parle hardiment. — Un ange n’est pas méchant, a répliqué le page ; j’aurais eu peur d’elle, si elle avait été un diable. — — Là-dessus, tous de rire, et de lui frapper sur l’épaule, — enhardissant de leurs éloges le hardi farceur. — L’un se frottait le coude, comme ceci, et se tordait, et jurait — que jamais meilleur mot n’avait été dit ; — l’autre, faisant claquer un doigt contre son pouce, — criait : Nous ferons la chose, advienne que pourra. — Le troisième cabriolait et criait : Tout va bien. Le quatrième fit une pirouette sur son orteil et tomba. — Sur ce, tous se sont affaissés à terre, — avec un rire si acharné, si profond qu’au milieu de leur humeur joyeuse ont apparu, — pour réprimer leur folie, les larmes solennelles de la douleur !


LA PRINCESSE.

— Comment ? comment ? Est-ce qu’ils viennent nous rendre visite ?


BOYET.

— Oui, ils viennent, ils sont costumés — en Moscovites ou en Russes : à ce que je conjecture, — ils viennent pour parlementer, coqueter et danser ; — et chacun lancera sa déclaration d’amour — à la maîtresse de son choix, reconnaissable pour lui — au cadeau qu’il lui a envoyé.


LA PRINCESSE.

— Est-ce ainsi ? Eh bien, ces galants vont être bien intrigués. — Mes dames, nous allons toutes nous masquer, — et pas un d’entre eux n’obtiendra la grâce, — en dépit de ses prières, de voir le visage d’une dame… — Tiens, Rosaline, tu porteras ce bijou, — et alors le roi te courtisera comme sa mie… — Allons, prends-le, ma chère, et donne-moi le tien : — comme cela, Biron me prendra pour Rosaline.

À Catherine et à Maria.

— Faites comme nous l’échange de vos présents ; en sorte que vos amoureux, — déçus par ces substitutions, soupirent à faux.


ROSALINE.

— Allons ; mettons bien leurs présents en évidence.


CATHERINE.

— Mais, dans cet échange, quel est votre projet ?


LA PRINCESSE.

— Mon projet est de traverser le leur ; — ils n’agissent que par pur persifflage, — et ma seule intention est de rendre persifflage pour persifflage. — Ils révéleront leurs plus intimes secrets — à leurs fausses bien-aimées ; et nous nous moquerons d’eux, — à la première entrevue où nous pourrons les aborder et leur parler à visage découvert.


ROSALINE.

— Mais danserons-nous, s’ils nous y invitent ?


LA PRINCESSE.

— Non. Plutôt mourir que de remuer un pied ! — Nous ne rendrons même pas grâce à leur discours le mieux calligraphié, — et, tandis qu’ils nous parleront, nous leur tournerons toutes le dos.


BOYET.

— Ah ! ce dédain percera le cœur des orateurs, — et du coup leur mémoire divorcera avec leur rôle.


LA PRINCESSE.

— C’est justement ce que je veux : je suis bien sûre — qu’une fois dérouté, chacun d’eux en oubliera son reste. — Quelle fête d’écraser les rieurs sous les rires — et de nous approprier leur joie en gardant la nôtre ! — ainsi nous triompherons, en bafouant nos prétendus railleurs, — et eux, bien bafoués, ils se sauveront avec leur confusion.

On entend le son des trompettes.

BOYET.

— La trompette sonne ; masquez-vous ! Voici les masques.


Entrent le Roi, Biron, Longueville, et Du Maine, en costumes russes, et masqués ; puis Phalène, des musiciens et des gens de service.

PHALÈNE, saluant la princesse et ses femmes.

Salut aux plus splendides beautés de la terre !


BIRON, à part.

Splendides comme peuvent l’être des masques, de taffetas.


PHALÈNE.

Groupe sacré des plus jolies dames
Qui aient jamais tourné… le dos à des mortels !

Toutes lui tournent le dos.

BIRON, le reprenant.

Les yeux, coquin ! les yeux !


PHALENE.

Qui aient jamais tourné les yeux vers des mortels !
Ah ! ce…


BOYET.

C’est lui, ma foi, qui en a assez !


PHALÈNE.

Ah ! célestes esprits, accordez-nous la faveur
De ne pas regarder.


BIRON.

De regarder, chenapan !


PHALÈNE.

De regarder avec vos yeux profonds comme les mers…
Avec vos yeux profonds comme les mers…


BOYET.

— Elles ne répondront pas à cette épithète ; — vous feriez mieux de dire : Avec vos yeux profonds comme les filles.


PHALÈNE

— Elles ne m’écoutent pas et cela me déroute.


BIRON.

— Voilà donc ton infaillibilité ! Décampe, chenapan.

Phalène se retire.

ROSALINE.

— Que veulent ces étrangers ? Sachez leurs intentions, Boyet. — S’ils parlent notre langue, notre volonté est — que quelqu’un nous expose simplement leurs projets. — Sachez ce qu’ils veulent.


BOYET

— Que voulez-vous de la princesse ?


BIRON.

— Rien que la paix et une cordiale entrevue.


ROSALINE.

— Voyons, que veulent-ils ?


BOYET.

Rien que la paix et une cordiale entrevue.


ROSALINE.

— Eh bien, ils ont ce qu’ils veulent : ainsi dites-leur de s’en aller.


BOYET, retournant à Biron.

— Elle dit que vous avez ce que vous voulez et que vous pouvez vous en aller.


LE ROI.

— Dites-lui que nous avons mesuré bien des milles — pour danser une mesure avec elle sur cette pelouse.


BOYET, revenant près de la princesse.

— Ils disent qu’ils ont mesuré bien des milles — pour danser une mesure avec vous sur cette pelouse.


ROSALINE.

— Cela ne se fait pas ainsi. Demandez-leur combien de pouces — il y a dans un mille ; s’ils en ont mesuré beaucoup, — il leur sera aisé de nous dire la mesure d’un seul.


BOYET, se tournant vers les travestis.

— Si pour venir ici vous avez mesuré des milles, — et bien des milles, la princesse vous prie de lui dire — combien il faut de pouces pour faire un mille.


BIRON.

— Dites-lui que nous les avons mesurés par des pas douloureux.


BOYET.

— Elle vous entend.


ROSALINE.

Combien de pas douloureux — avez-vous comptés dans le parcours d’un seul — de tous ces milles douloureux que vous avez franchis ?


BIRON.

— Nous ne comptons pas ce que nous dépensons pour vous. — Notre dévouement est si riche, si infini, — que nous pourrions aller toujours ainsi sans calculer. — Daignez montrer le radieux soleil de votre visage, — que comme des sauvages, nous puissions l’adorer !


ROSALINE.

— Mon visage n’est qu’une lune, et dans les nuages encore !


LE ROI.

— Heureux les nuages qui le couvrent ainsi ! — Daignez, brillante lune, et vous aussi, étoiles, ses satellites, — en écartant ces nuages, luire sur nos yeux humides.


ROSALINE.

— Ô vain pétitionnaire ! implore mieux que cela : — tu ne demandes qu’un reflet de lune sur l’eau.


LE ROI.

— Eh bien ! pour changer, accordez-nous une mesure de danse. — Vous m’avez dit de demander ; cette demande n’a rien d’étrange.


ROSALINE.

— Allons, musiciens, jouez.

La musique joue.

Mais faites vite… — Pas encore ! Décidément, pas de danse ! Vous le voyez, je change comme la lune.


LE ROI.

— Vous ne voulez pas danser ! D’où vous vient cette boutade ?


ROSALINE.

Vous aviez pris la lune dans son plein ; mais à présent il y a changement de lune.


LE ROI.

— Elle n’en est pas moins la lune, et moi l’homme de la lune. — La musique joue ; par grâce, suivons-en le mouvement.


ROSALINE.

— Nos oreilles le suivent.


LE ROI.

Ce serait à vos jambes de le faire.


ROSAL1NE.

— Puisque vous êtes étrangers et que vous venez ici par hasard, — nous ne ferons pas les renchéries… Donnez-nous la main… Mais nous ne voulons pas de danse.


LE ROI.

— Pourquoi alors nous donner la main ?


ROSALINE.

Simplement pour nous quitter bons amis. — Une révérence, beaux galants, pour finir la mesure !

Elle salue.

LE ROI.

— Mesurez-nous plus largement la mesure ; ne soyez point chiche.


ROSALINE.

— Nous ne pouvons accorder davantage pour le prix.


LE ROI.

— Évaluez-vous vous-mêmes. À quel prix se vend votre compagnie ?


ROSALINE.

— Uniquement au prix de votre absence.


LE ROI.

Vous demandez l’impossible.


ROSALINE.

— C’est que nous ne sommes pas à vendre. Ainsi adieu, — deux fois à votre masque, à vous une demi-fois !


LE ROI.

— Si vous refusez de danser, continuons du moins cette causerie.


ROSALINE.

— En particulier alors.


LE ROI.

Je n’en suis que plus charmé.

Ils s’éloignent en causant.

BIRON, à la princesse.

— Maîtresse aux blanches mains, rien qu’une douceur avec vous.


LA PRINCESSE.

— Miel, lait et sucre ; en voilà trois


BIRON.

— Eh bien, doublons la triade, puisque vous devenez si friande : — hydromel, hypocras et malvoisie… Joli coup de dés ! — Voilà une demi-douzaine de douceurs.


LA PRINCESSE.

Septième douceur : adieu ! — Puisque vous savez si bien piper, je ne veux plus jouer avec vous.


BIRON.

— Un mot en secret !


LA PRINCESSE.

Pourvu que ce ne soit pas une douceur.


BIRON.

— Tu m’agites la bile.


LA PRINCESSE.

La bile ! voilà qui est amer.


BIRON.

Et par conséquent à propos.

Ils s’éloignent en causant.

DU MAINE, à Maria.

— Daignerez-vous échanger un mot avec moi ?


MARIA.

— Énoncez-le.


DU MAINE.

Belle dame…


MARIA.

Est-ce là ce que vous dites ?… Beau seigneur ! — Prenez cela pour votre belle dame.


DU MAINE.

Par grâce, — encore un mot en particulier, et je vous dis adieu.

Ils s’éloignent en causant.

CATHERINE, à Longueville.

— Quoi ! Est-ce que vous n’avez pas de langue, beau masque ?


LONGUEVILLE.

— Je sais la raison, madame, pourquoi vous me demandez cela.


CATHERINE.

— Oh ! voyons votre raison ! vite, monsieur ! Je brûle.


LONGUEVILLE.

— Vous avez une langue double sous votre loup — vous voudriez en céder la moitié à ce beau masque muet.


CATHERINE.

— À merveille ! agréez mon bravo.


LONGUEVILLE.

— J’agrée votre bras, mais non votre veau.


CATHERINE.

— Prenez le veau aussi et sevrez-le : il deviendra taureau.


LONGUEVILLE.

— Votre piquante raillerie vous transperce vous-même. — Vous voulez donc, chaste dame, me faire porter des cornes ?


CATHERINE.

— Vous mourrez veau, avant qu’elles poussent par ma faute.


LONGUEVILLE.

— Accordez-moi un mot en particulier, avant que je meure.


CATHERINE.

— Mugissez doucement alors ! le boucher vous entend.

Ils s’éloignent en causant.

BOYET.

— La langue des filles moqueuses est aussi effilée — que le tranchant invisible du rasoir, — qui divise un cheveu insaisissable au regard ; — elle échappe au sens du sens commun, si déliée — est leur causerie ; leurs saillies ont des ailes — plus promptes que la flèche, la balle, le vent, la pensée, la chose la plus rapide.


ROSALINE.

— Pas un mot de plus, mes filles, brisons là, brisons là.

Toutes les dames se séparent de leurs cavaliers.

BIRON.

— Par le ciel, on nous chasse tous avec le plus sec dédain.


LE ROI.

— Adieu, folles donzelles ; vous avez l’esprit mesquin.

Sortent le Roi, les seigneurs, Phalène, les musiciens et tous les gens de la suite.


LA PRINCESSE.

— Vingt fois adieu, mes Moscovites transis. — Voilà donc cette pléiade d’esprits si admirés !


BOYET.

— Ce sont des flambeaux qu’a éteints votre douce haleine.


ROSALINE.

— Ils ont l’esprit chargé d’embonpoint, grossier, grossier, replet, replet.


LA PRINCESSE.

— Ô pauvreté d’esprit ! pauvre plastron royal ! Croyez-vous pas qu’ils vont se pendre cette nuit, — ou du moins qu’ils n’oseront jamais se montrer autrement que sous le masque ? — Ce Biron tout sémillant avait tout à fait perdu contenance.


ROSALINE.

— Oh ! ils étaient tous dans un lamentable état. — Le roi dévorait ses larmes en implorant un mot tendre.


LA PRINCESSE.

— Biron, à bout de prières, se confondait en serments.


MARIA.

— Du Maine et son épée se mettaient à mon service : — Non, pointe, ai-je répondu. Et mon serviteur est resté coi.


CATHERINE.

— Messire de Longueville m’a dit que je lui pesais sur le cœur, — et savez-vous comment il m’a appelée ?


LA PRINCESSE.

Nausée, peut-être.


CATHERINE.

Justement.


LA PRINCESSE.

Éloigne-toi vite, maladie que tu es !


ROSALINE.

— Allons, on trouverait de meilleurs esprits sous de simples bonnets de laine… — Sachez-le, le roi est mon amoureux juré.


LA PRINCESSE.

— Et le pétulant Biron m’a engagé sa foi.


CATHERINE.

— Et Longueville était né pour me servir.


MARIA.

— Du Maine m’est attaché comme l’écorce à l’arbre.


BOYET.

— Madame, et vous, jolies donzelles, prêtez l’oreille : — ils vont revenir ici tout à l’heure, — sous leur forme naturelle, car il est impossible — qu’ils digèrent une si cruelle avanie.


LA PRINCESSE.

Ils vont revenir ?


BOYET.

Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait, — et en bondissant de joie, tout estropiés qu’ils sont par vos coups. — Ainsi, que chacun reprenne son cadeau ; et quand ils reparaîtront, — épanouissez-vous comme de suaves roses au souffle de l’été.


LA PRINCESSE.

— Nous épanouir ! Nous épanouir ! et comment ? Parle de façon intelligible.


BOYET.

— De belles dames masquées sont de belles roses en bouton ; — démasquées, elles montrent leurs suaves couleurs diaprées ; — alors ce sont des anges dépouillés de leur nuage ou des roses épanouies.


LA PRINCESSE.

— Arrière, logogryphe ! Qu’est-ce que nous ferons, — s’ils reviennent coquetter sous leur forme naturelle ?


ROSALINE.

— Bonne madame, prenez mon avis : — raillons-les face à face comme nous les raillions déguisés ; — plaignons-nous à eux des fous qui sont venus ici, — déguisés en Moscovites, dans le plus difforme accoutrement ; — demandons-leur ce qu’ils pouvaient être et dans quel but — ils nous ont offert, dans nos tentes, — leur parade si plate, leur prologue si mal tourné, — et le spectacle de leurs grossiers procédés.


BOYET.

— Retirez-vous, mesdames, nos galants approchent.


LA PRINCESSE.

— Courons à nos tentes, comme des biches à travers la plaine.

Sortent la princesse, Rosaline, Catherine et Maria.


Entrent le Roi, Biron, Longueville et Du Maine, dans leur costume habituel.

LE ROI, à Boyet.

— Beau sire, Dieu vous garde ! Ou est la princesse ?


BOYET.

— Rentrée dans sa tente ! Votre Majesté voudrait-elle — me charger de quelque message pour elle ?


LE ROI.

— Qu’elle daigne m’accorder une audience d’un mot.


BOYET.

— Je défère à votre désir comme elle-même, j’en suis sûr, y déférera, monseigneur.

Il sort.

BIRON.

— Ce compagnon va becquetant l’esprit, comme un pigeon la graine, et le dégorge ensuite quand il plaît à Dieu. — Il est colporteur d’esprit, et il détaille la marchandise — aux veillées, aux galas, aux réunions, aux marchés, aux foires, — et nous qui la vendons en gros, le Seigneur le sait, — nous n’avons pas la grâce de lui prêter grâce par un tel étalage. — Ce galant pique les filles sur sa manche ; — s’il avait été Adam, c’eût été lui qui aurait tenté Ève. — En outre, il sait découper et zézayer. Oui-dà, c’est lui — qui baise si bien sa main en signe de courtoisie. — C’est le singe de l’étiquette, monsieur le délicat — qui, quand il joue au trictrac, gronde les dés — en d’honorables termes. Eh ! mais il sait chanter — en ténor accompli : comme huissier, — le surpasse qui pourra ! Les dames l’appellent : Cher ! — Les escaliers, quand il les foule, baisent son pied ; — c’est la fleur qui sourit à chacun — pour montrer des dents blanches comme un os de baleine ; — et les consciences qui ne veulent pas mourir endettées — lui payent le titre de Boyet à la langue de miel.


LE ROI.

— Ah ! peste soit de ce doux langage — qui a décontenancé le page d’Armado !


Entrent la Princesse, précédée de Boyet, puis Rosaline, Maria, Catherine et leur suite.

BIRON.

— Tenez ! voici qu’on vient !

Considérant Boyet.

Attitude, qu’étais-tu — avant que cet homme te fît valoir ? et qu’es-tu maintenant ?


LE ROI, à la princesse.

— Le bonjour à vous, madame ! Plût au ciel qu’il fût pour tous le plus beau !


LA PRINCESSE.

— Pour que ce jour fût le plus beau, il faudrait tout d’abord qu’il ne plût pas au ciel.


LE ROI.

— Interprétez mieux mes paroles, s’il est possible.


LA PRINCESSE.

— Énoncez mieux vos souhaits, je vous y autorise.


LE ROI.

— Nous sommes venus vous visiter, dans l’intention — de vous mener à notre cour : daignez donc nous accompagner.


LA PRINCESSE.

— Ces champs nous garderont ; gardez de même votre parole… — Ni Dieu, ni moi, nous n’aimons les hommes parjures.


LE ROI.

— Ne me reprochez pas ce que vous-même avez provoqué. — C’est la vertu de vos yeux qui a dû rompre mon vœu.


LA PRINCESSE.

— Vous invoquez à tort la, vertu : c’est de vice que vous devriez parler ; — car l’office, de la vertu n’est jamais de rompre les vœux des hommes. — Ah ! par mon virginal honneur, aussi pur encore, — que le lis immaculé, je le jure, — dussé-je endurer un monde de tourments, — je ne consentirai pas à accepter l’hospitalité dans votre maison ; — tant je répugne à causer la rupture — d’un vœu prononcé de bonne foi à la face du ciel.


LE ROI.

— Oh ! vous avez vécu ici dans un désert, — inaperçue, délaissée, à notre grande honte.


LA PRINCESSE.

— Non pas, monseigneur ! Cela n’est pas, je vous jure : ~ nous avons eu plus d’un passe-temps et d’une récréation fort réjouissante ; — une bande de Russes vient justement de nous quitter.


LE ROI.

— Comment, madame des Russes !


LA PRINCESSE.

Oui, vraiment, monseigneur : — de gracieux galants, pleins de courtoisie et de majesté.


ROSALINE.

— Parlez franchement, madame… Il n’en est rien, monseigneur. — Madame, selon la mode de nos jours, — leur accorde par courtoisie un éloge immérité. — Nous quatre, en effet, avons été abordées ici par quatre personnages — en costume russe. Ils sont restés ici une heure — sans cesser de causer, et dans cette heure, monseigneur, — ils ne nous ont pas gratifiées d’un seul mot heureux. — Je n’oserais les appeler des fous : mais ce que je crois, — c’est que, quand ils ont soif, il y a des fous qui voudraient bien boire.


BIRON.

— Cette plaisanterie me paraît sèche… Charmante, gentille beauté, — c’est votre esprit même qui change les sages en fous. Quand nous fixons — les meilleurs yeux du monde sur l’œil enflammé du ciel, — nous perdons la lumière par l’excès de lumière. De même, votre capacité — est d’une telle nature qu’auprès de votre trésor idéal — les sages semblent fous et les riches semblent pauvres.


ROSALINE.

— C’est la preuve que vous êtes riche et sage ; car à mes yeux…


BIRON.

— Je suis un bien pauvre fou.


ROSALINE.

— N’était que vous reprenez ce qui vous appartient, — vous auriez tort de m’arracher ainsi les mots de la bouche.


BIRON.

— Oh ! je suis à vous, avec tout ce que je possède.


ROSALINE.

— J’ai donc à moi le fou tout entier ?


BIRON.

Je ne puis vous donner moins.


ROSALINE.

— Quel était le masque que vous portiez ?


BIRON.

— Où ? quand ? quel masque ? Pourquoi demandez-vous cela ?


ROSALINE.

— Eh ! vous savez bien ! ce masque, cette enveloppe superflue — qui cachait le plus laid et montrait le plus beau visage !


LE ROI.

— Nous sommes reconnus : elles vont rudement se moquer de nous.


DU MAINE.

— Confessons tout et tournons la chose en plaisanterie.


LA PRINCESSE, au roi.

— Vous semblez consterné, monseigneur ! Pourquoi Votre Altesse a-t-elle cet air confus ?


ROSALINE.

— Au secours ! tenez lui le front ! il va s’évanouir ! Pourquoi pâlissez-vous ainsi ? — Le mal de mer, je pense !.. quand on vient de Moscovie !


BIRON.

— Quand les étoiles déversent ainsi leurs fléaux sur nos parjures, — quelle tête d’airain pourrait y résister ? — Me voici, ma dame ; déchaîne ta verve contre moi ; — écrase-moi d’ironies, accable-moi de sarcasmes ; — passe mon ignorance au fil de ton esprit ; hache-moi de tes traits les plus aigus ; — va, je ne me risquerai plus à t’inviter à la danse, ou à me présenter sous l’habit russe. — Oh ! je ne me fierai plus jamais aux harangues écrites — ni aux mouvements de langue d’un écolier ; je ne m’offrirai plus sous le masque à ma mie ; — je ne mettrai plus l’amour en rimes comme la chanson d’un ménétrier aveugle. — Phrases de taffetas, termes précieusement soyeux, — hyperboles à trois poils, affectations raffinées, — figures pédantesques, toutes ces mouches qui me piquaient — m’ont boursoufflé de leurs malsaines ampoules. — Je les honnis pour jamais ; et, j’en jure — par ce gant blanc (Dieu sait combien plus blanche est la main !) — désormais les sentiments de mon cœur seront exprimés — par un simple oui de bure ou par un honnête non de serge. — Et, pour commencer, fillette, que Dieu m’assiste, là ! — j’ai pour toi un amour bien trempé, sans paille ni fêlure.


ROSALINE.

— Sans phrase, je vous en prie.


BIRON.

J’ai encore un accès — de mon ancien délire… Excusez-moi, je suis malade ; je m’en déferai par degrés… Patience, voyons !…

Montrant le Roi, Du Maine et Longueville.

— Mettez sur eux trois cet écriteau : Le Seigneur ait pitié de nous ! (47) — Ils sont infectés, jusqu’au fond du cœur ; — ils ont la peste et ils l’ont gagnée de vos yeux. — Ces seigneurs sont atteints du fléau ; et vous n’en êtes pas plus libres qu’eux, mesdames, — car je vois sur chacune de vous le signe du Seigneur.


LA PRINCESSE, montrant le joyau qu’elle porte.

— Ceux qui nous ont envoyé ces signes, en étaient bien libres !


BIRON.

— Nous nous désistons ; ne cherchez pas à nous ruiner.


ROSALINE.

— Nullement. Comment est-il possible — que vous vous désistiez, puisque vous êtes en instance ?


BIRON.

— Paix ! je ne veux pas avoir affaire à vous.


ROSALINE.

— Ni moi à vous, si je puis agir à ma guise…


BIRON.

— Messeigneurs, parlez pour vous-mêmes : mon esprit est à bout.


LE ROI, à la princesse.

— Pour notre grossière offense enseignez-nous, chère madame, — quelque belle excuse.


LA PRINCESSE.

La meilleure est un aveu. — N’étiez-vous pas ici déguisé il n’y a qu’un moment ?


LE ROI.

— Oui, madame.


LA PRINCESSE.

Et vous aviez toute votre réflexion ?


LE ROI.

— Qui, belle madame.


LA PRINCESSE.

Eh bien, quand vous étiez ici, — qu’est-ce donc que vous disiez tout bas à l’oreille de votre dame ?


LE ROI.

— Que je l’estimais plus que le monde entier.


LA PRINCESSE.

— Quand elle vous prendra au mot, vous la repousserez.


LE ROI.

— Sur mon honneur, non.


LA PRINCESSE.

Paix, paix ! arrêtez ! — Après un serment déjà violé, vous ne répugnez plus à vous parjurer.


LE ROI.

— Méprisez-moi, si je viole ce serment-là.


LA PRINCESSE.

— Je vous mépriserais certainement : tenez-le donc… Rosaline, — qu’est-ce que le Russe t’a dit tout bas à l’oreille ?


ROSALINE.

— Madame, il m’a juré que je lui étais aussi chère — que sa précieuse prunelle ; qu’il me mettait — au-dessus de l’univers, ajoutant en outre — qu’il m’épouserait ou mourrait mon amant.


LA PRINCESSE.

— Que Dieu te donne la joie en t’unissant à lui ! Le noble prince — fera certes honneur à sa parole.


LE ROI.

— Que voulez-vous dire, madame ? Sur ma vie, sur ma foi, — je n’ai jamais adressé à cette dame pareil serment.


ROSALINE.

— Par le ciel, vous l’avez fait ; et comme gage, — vous m’avez donné ce bijou : mais reprenez-le, sire.


LE ROI.

— C’est à la princesse que je l’ai donné avec ma foi. — Je l’ai reconnue à ce joyau qu’elle avait à sa manche.


LA PRINCESSE.

— Pardon, sire, c’était Rosaline qui le portait ; quant à moi, c’est le seigneur Biron, et je lui en rends grâces, qui est mon bien-aimé.

À Biron.

— Eh bien, voulez-vous m’avoir ou ravoir votre perle ?


BIRON,

— Ni l’un ni l’autre : je ne prétends ni à vous ni à elle… — Oui, je vois le tour. On a cabalé, — sachant d’avance notre divertissement, — pour l’écraser comme une farce de Noël. — Quelque conteur patelin, quelque misérable hâbleur, — quelque mâcheur de nouvelles, quelque chevalier de l’assiette, quelque faquin — qui se vieillit à force de sourire, et qui a le secret — de faire rire madame, quand elle y est disposée, — avait dit d’avance notre projet. La chose une fois découverte, — ces dames ont échangé leurs présents ; et nous, — éconduits par ces simulacres, nous n’avons courtisé chacun que le simulacre de notre préférée. — Ainsi, surcroît d’horreur ajouté à notre faute, — nous nous sommes deux fois parjurés, volontairement et par erreur… — Oui, c’est sans doute cela.

À Boyet.

Eh ! ne seriez-vous pas capable — d’avoir déjoué notre projet pour nous rendre parjures ? — N’est-ce pas votre état de mesurer l’empreinte du pied de madame, — et de rire au moindre mouvement de sa prunelle, — et de vous tenir entre son dos et le feu, — portant une assiette et plaisantant à cœur joie ? — C’est vous qui avez déconcerté le page : allez, tout vous est permis. — Mourez quand vous voudrez, un cotillon sera votre linceul. — Vous me regardez du coin de l’œil, on dirait ? Voilà une œillade — qui blesse comme un sabre de plomb.


BOYET.

Avec quelle gaieté — il a fourni cette belle carrière à travers la lice !


BIRON.

— Oh ! il est sur le point de rompre une lance ! La paix ! j’ai fini.

Entre Trogne.

BIRON.

— Sois le bienvenu, pur esprit ! Tu fais diversion à une belle querelle.


TROGNE.

— Ô Seigneur ! monsieur, on voudrait savoir — si les Trois Preux doivent venir ou non.


BIRON.

— Comment, est-ce qu’ils ne sont que trois ?


TROGNE.

Oui-dà, monsieur ; mais ça sera hardi beau, — car chacun représente trois.


BIRON.

Et trois fois trois font neuf.


TROGNE.

— Non point, monsieur ; sauf correction, monsieur ; j’espère bien que cela n’est point. — Nous ne sommes pas idiots, monsieur, je puis vous l’assurer, monsieur ; — nous savons ce que nous savons. — J’espère bien, monsieur, que trois fois trois, monsieur…


BIRON.

Ne font pas neuf ? —


TROGNE.

Sauf correction, monsieur, nous savons combien ça fait.


BIRON.

— Par Jupin ! j’avais toujours cru que trois fois trois faisaient neuf.


TROGNE.

— Ô Seigneur ! monsieur, quel malheur pour vous, si vous étiez obligé de gagner votre vie à compter !


BIRON.

Combien donc cela fait-il ?


TROGNE.

Ô Seigneur, monsieur, les parties elles-mêmes, les acteurs vous montreront, monsieur, combien ça fait ; pour ma part, comme ils disent, je ne dois défigurer qu’un seul homme, et un pauvre homme encore : le grand Pompion, monsieur,


BIRON.

Serais-tu l’un des Preux ?


TROGNE.

Il m’ont jugé digne de Pompion le Grand ; pour ma part, je ne connais pas la qualité de ce Preux-là ; mais je dois tenir sa place.


BIRON.

Va leur dire de se préparer.


TROGNE.

Nous donnerons une belle tournure à là chose, allez, monsieur ; nous y mettrons du zèle.

Trogne sort.

LE ROI.

— Ils nous feront honte, Biron ; qu’ils n’approchent pas !


BIRON.

— Nous sommes à l’épreuve de la honte, monseigneur ; et il est assez politique — de montrer à ces dames une parade pire que celle du roi et de sa troupe.


LE ROI.

— Je déclare qu’ils ne viendront pas.


LA PRINCESSE.

— Voyons, mon bon seigneur, laissez-vous fléchir par moi. — Le divertissement le plus agréable est celui qui plaît à son insu. — Quand le zèle s’évertue à nous contenter et que ses intentions — meurent par le zèle même de ceux qu’il anime, — les formes confondues prennent forme de drôlerie, — au moment même où avortent tant de grands efforts en travail.


BIRON.

— Voilà la juste description de notre fête, monseigneur.

Entre le fanfaron Armado.

ARMADO.

Oint du Seigneur, j’implore de ta douce haleine royale la dépense nécessaire pour proférer un couple de mots.

Armado remet un papier au roi et cause à part avec lui.

LA PRINCESSE, montrant Armado.

Est-ce que cet homme-là sert Dieu ?


BIRON.

Pourquoi le demandez-vous ?


LA PRINCESSE.

Il ne parle pas comme un homme de la façon de Dieu.


ARMADO, haut au roi.

C’est égal, mon beau, suave et mielleux monarque ; je proteste que le maître d’école est excessivement fantasque ; un peu trop vain, un peu trop vain ; mais nous nous en remettons, comme on dit, à la fortuna della guerra. Je vous souhaite la paix de l’esprit, très-royal couple.

Armado sort en saluant.

LE ROI.

Nous allons avoir sans doute une belle exhibition de Preux. Lui, il représente Hector de Troie ; le paysan, Pompée le Grand ; le curé de paroisse, Alexandre ; le page d’Armado, Hercule ; le pédant, Judas Machabée. — Et si ces quatre Preux réussissent dans leurs premiers rôles, — ils changeront d’habits tous quatre et représenteront les cinq Preux restants.


BIRON.

— Ils seront cinq dans la première partie.


LE ROI.

— Vous vous trompez.


BIRON.

Si fait : le pédant, le fanfaron, le prêtre de buisson, le niais et le page. — Quand vous amèneriez le plus beau coup de dés, dans l’univers entier — vous ne réuniriez pas cinq êtres aussi complets en leur genre.


LE ROI.

— Le vaisseau est sous voile, et le voici qui vient lestement.

On apporte des sièges pour le roi, la princesse, les seigneurs et les dames de la suite. Tous prennent place.
INTERMÈDE DES NEUF PREUX (48).


Entre Trogne armé et représentant Pompée.

TROGNE, déclamant.

Pompée je suis…


BOYET.

Vous mentez ! vous ne l’êtes pas.


TROGNE, reprenant.

Pompée je suis…


BOYET.

Avec une tête de léopard au genou (49) !


BIRON.

Bien dit, vieux moqueur ; il faut que je me réconcilie avec toi.


TROGNE.

Pompée je suis, Pompée surnommé le Gros…


DU MAINE.

Le Grand !


TROGNE.

Le Grand, c’est juste, monsieur.

Reprenant.

Pompée je suis, Pompée surnommé le Grand
Qui souvent dans la plaine, avec écu et bouclier, fis suer mon ::Qui souvent dans la plaine, avec écu et bouclier, fisennemi !
Voyageant le long de cette côte, je suis venu ici par hasard,
Et je dépose les armes devant les jambes de cette suave ::Et je dépose les armes devant les jambes de cettfille de France.

S’adressant à la princesse.

Si Votre Grâce veut me dire : Merci Pompée ! j’ai fini.


LA PRINCESSE.

Grand merci, grand Pompée.


TROGNE.

Je ne méritais pas tant ; mais je me flatte que j’ai été parfait. J’ai fait une petite faute à grand.


BIRON.

Mon chapeau contre un sou que Pompée sera le meilleur des Preux !

Entre Nathaniel, armé et représentant Alexandre.

NATHANIEL.

Quand je vivais dans le monde, j’étais souverain du monde,
À l’est, à l’ouest, au nord, au sud je répandais ma force :: À l’est, à l’ouest, au nord, au sud je répandais maconquérante.
Mon écusson déclare nettement que je suis Alisandre…


BOYET.

— Votre nez dit que non, que vous ne l’êtes pas ; car il est trop droit.


BIRON, à Boyet.

— Et votre nez sent que non ! Chevalier vous avez le flair délicat.


LA PRINCESSE.

— Le conquérant est épouvanté !… Poursuis, bon Alexandre.


NATHANIEL, reprenant.

Quand je vivais dans le monde, j’étais souverain du monde.


BOYET.

— C’est, ma foi, vrai : vous l’étiez, Alisandre.


BIRON, faisant signe à Trogne.

— Grand Pompée !


TROGNE, s’inclinant.

Me voici ! Trogne pour vous servir !


BIRON.

Emmène le conquérant ; emmène Alisandre.


TROGNE, à Nathaniel.

Ô messire, vous avez causé la chute d’Alisandre le Conquérant ! Pour la peine, vous allez être dépouillé du costume bariolé. Votre lion a beau tenir sa masse d’armes assise sur une chaise percée (50), il n’a rien du héros à chyle. Un conquérant avoir peur de parler ! Par pudeur, esquive-toi, Alisandre.

Nathaniel se retire.

La !… c’est un doux imbécile, voyez-vous ! Un homme qui est bien Vite en déroute ! Comme voisin, il est, sur ma parole, merveilleusement bon ; comme joueur de boules, il est excellent ; mais, comme Alisandre, hélas ! vous voyez ce qu’il est… un peu au-dessous de son rôle. Heureusement, il arrive d’autres Preux qui vont exprimer leur pensée d’une tout autre manière.


LA PRINCESSE.

Range-toi, bon Pompée.

Trogne se retire.


Entrent Holopherne armé, représentant Judas, et Phalène également armé, représentant Hercule.

HOLOPHERNE, montrant Phalène.

Ce nabot vous représente le grand Hercule,
Dont la massue tua Cerbère, le canis à triple tête,
Et qui, n’étant encore qu’un poupon, un enfant, un marmot,
Étranglait ainsi les serpents dans ses manus.
Quoniam, il apparaît ici dans sa minorité ;
Ergo, je viens avec cette apologie.

À Phalène.

Montre quelque majesté dans ton exit et évanouis-toi.

Sort Phalène.

HOLOPHERNE, déclamant.

Judas je suis…


DU MAINE.

Un Judas !


HOLOPHERNE, s’interrompant.

Non pas Iscariote, messire !

Reprenant.

Judas je suis, surnommée Machabée.


DU MAINE.

Un Judas mâche-abbés est un méchant Judas.


BIRON.

Un embrasseur fort traître… Comment es-tu devenu un Judas ?


HOLOPHERNE.

Judas je suis…


DU MAINE.

Pour ta honte, Judas !


HOLOPHERNE.

Que prétendez-vous, monsieur ?


BOYET.

Aider Judas à se pendre !


HOLOPHERNE.

Vous n’êtes pas un homme assez sûr ! Oh !


BIRON.

Bien répliqué ! C’est à un sureau que Judas s’est pendu !


HOLOPHERNE.

Je ne me laisserai pas outrager en face.


BIRON.

Parce que tu n’as pas de face !


HOLOPHERNE, montrant sa figure.

Qu’est-ce donc que ceci ?


BOYET.

Une tête à guitare !


DU MAINE.

Une tête de clou !


BIRON.

Une tête de mort dans une bague !


LONGUEVILLE.

La face, à peine visible, d’une vieille monnaie romaine !


BOYET.

Le pommeau de l’épée de César !


DU MAINE.

La figure en os sculpté qui surmonte une gourde !


BIRON.

Le profil d’un saint George sur un fermoir !…


DU MAINE.

Un fermoir de plomb !


BIRON.

— Fixé au chapeau d’un arracheur de dents ! — Et maintenant, continue : nous t’avons laissé reprendre contenance.


HOLOPHERNE.

Vous m’avez fait perdre toute contenance.


BIRON.

Erreur ; nous t’avons donné beaucoup de fronts.


HOLOPHERNE.

Vous ne m’avez fait que des affronts.


BIRON.

Quand tu serais un lion, nous te tiendrions tête.


BOYET.

— Comme ce n’est qu’un âne, ne le retenons pas. — Adieu, doux Jude ! Pardieu, qu’attends-tu ?


DU MAINE.

— Eh ! la dernière partie de son nom.


BIRON.

— C’est juste ; rendons-le lui. Adieu, vieux Jude, as de pique !


HOLOPHERNE.

— Cela n’est ni généreux, ni gentil, ni charitable.


BOYET.

— Une lumière pour monsieur Judas ! Il fait nuit. Il pourrait faire un faux pas.

Holopherne se retire.

LA PRINCESSE.

— Hélas ! pauvre Machabée, comme il a été étrillé ! —

Entre Armado armé, représentant Hector.

BIRON.

Cache ta tête, Achille ; voici venir Hector en armes.


DU MAINE.

Quand mes plaisanteries devraient retomber sur moi, je veux m’égayer.


LE ROI.

Hector n’était qu’un Troyen, comparé à celui-ci. (51)


BOYET.

Mais est-ce bien là Hector ?


DU MAINE.

Je crois qu’Hector n’était pas si bien charpenté.


LONGUEVILLE.

Il a la jambe trop grosse pour Hector.


DU MAINE.

Trop de mollet, à coup sûr !


BOYET.

Il eût bien fait de s’amincir un peu.


BIRON.

Ce ne peut pas être Hector.


DU MAINE.

C’est un dieu ou un peintre ; car il fait toutes sortes de mines.


ARMADO, déclamant.

L’armipotent Mars, tout-puissant de la lance,
A fait don à Hector…


DU MAINE.

D’une muscade dorée !


BIRON.

D’un citron…


LONGUEVILLE.

Garni de clous de girofle !


ARMADO.

Paix !

Reprenant.

L’armipotent Mars, tout-puissant de la lance,
A fait don à Hector, l’héritier d’Ilion,

D’une telle haleine qu’il pourrait combattre, oui,
Du matin au soir, hors de sa tente.
Je suis cette fleur.


DU MAINE.

Cette menthe !


LONGUEVILLE.

Cette colombine !


ARMADO.

Doux seigneur de Longueville, enrène ta langue.


LONGUEVILLE.

Je dois bien plutôt lui lâcher les rênes, puisqu’elle court après Hector.


DU MAINE.

Et Hector est un si bon lévrier !


ARMADO.

Le cher guerrier est mort et pourri ; chers poulets, ne secouez pas les ossements des trépassés ; quand il respirait, c’était un homme… Mais continuons notre rôle,

À la Princesse.

Suave royauté, octroyez-moi la sensation de votre ouïe.


LA PRINCESSE.

Parlez, brave Hector : nous en serons ravie.

Pendant ce dialogue, Biron dit quelques mots tout bas à Trogne, qui vient de rentrer dépouillé de son costume.

ARMADO.

J’adore la pantoufle de ta suave Altesse.


BOYET.

Il l’aime par le pied.


DU MAINE.

C’est qu’il ne peut l’aimer par la verge.


ARMADO, déclamant.

Cet Hector surpassait de beaucoup Annibal…


TROGNE, brusquement.

Votre partenaire est en travail, camarade Hector, elle est en travail. Elle est à ses deux mois de gestation.


ARMADO.

Que veux-tu dire ?


TROGNE.

Ma foi, à moins que vous ne jouiez le rôle de l’honnête Troyen, la pauvre fille est perdue. Elle est grosse… L’enfant se pavane déjà dans son ventre ; il est bien de vous.


ARMADO.

Ah ! tu me diffamonises devant les potentats ! Tu vas mourir.

Il dégaine.

TROGNE.

Alors Hector sera fouetté pour avoir fécondé Jacquinette et pour avoir occis Pompée.


DU MAINE.

Ô rare Pompée !


BOYET.

Renommé Pompée !


BIRON.

Plus grand que le grand grand grand grand Pompée ! Pompée l’immense !


DU MAINE.

Hector tremble.


BIRON.

Pompée est ému… Plus de furie ! plus de furie !… Excitez-les ! excitez-les !


DU MAINE.

Hector le provoquera.


BIRON.

Oui, n’eût-il pas plus de sang dans le ventre qu’il n’en faut pour faire souper une puce !


ARMADO, s’avançant vers Trogne.

Par les pôles-du Nord et du Sud, je te défie.


TROGNE.

Je ne veux pas me battre avec l’épaule, moi ; je veux une estocade ; je me battrai avec l’épée.

Aux assistants.

Je vous en prie, laissez-moi reprendre mes armes d’Hector.


DU MAINE.

Place aux Preux courroucés !


TROGNE, défaisant son pourpoint.

Je me battrai en manches de chemise !


DU MAINE.

Ô le plus résolu des Pompées !


PHALÈNE, à Armado.

Maître, laissez-moi vous déboutonner. Ne voyez-vous pas que Pompée se déshabille pour le combat ? Que prétendez-vous ? Vous voulez donc perdre votre réputation ?


ARMADO.

Gentilshommes et soldats, pardon ! Je ne veux pas me battre en chemise.


DU MAINE.

Vous ne pouvez pas refuser : c’est Pompée qui fait le défi.


ARMADO.

Mes chers cœurs, je ne veux que ce que je peux.


BIRON.

Expliquez-vous.


ARMADO.

La vérité nue en tout ceci est que je n’ai pas de chemise ! Je vais sous la laine par pénitence !


PHALÈNE.

C’est vrai, il lui a été enjoint à Rome de s’abstenir de linge ; et depuis lors, je suis prêt à le jurer, il n’a jamais porté qu’un torchon de Jacquinette qu’il serre près de son cœur comme souvenir…

Entre Mercade.

MERCADE, à la princesse.

— Dieu vous garde, madame !


LA PRINCESSE.

Sois le bienvenu, Mercade, — bien que tu interrompes notre fête.


MERCADE.

— J’en suis fâché, madame ; car la nouvelle que j’apporte — pèse douloureusement à ma langue. Le roi votre père…


LA PRINCESSE.

— Est mort, sur ma vie !


MERCADE.

Oui, madame, je n’ai rien de plus à vous dire. —


BIRON.

Preux, retirez-vous ; la scène commence à s’assombrir.


ARMADO.

Pour ma part, je respire librement. Le jour de l’outrage a lui pour moi à travers le petit trou de la modération, mais j’obtiendrai réparation en vrai soldat.

Les Preux sortent.

LE ROI, à la princesse.

— Comment se trouve Votre Majesté ?


LA PRINCESSE.

— Boyet, préparez tout. Je partirai ce soir.


LE ROI.

— Non, madame ; je vous en supplie, restez !


LA PRINCESSE.

— Préparez tout vous dis-je… Je vous remercie, gracieux seigneurs, — de toutes vos prévenances ; et je vous conjure, — du fond de ma soudaine tristesse, de daigner — excuser ou dissimuler, dans votre inépuisable sagesse, — les excès de notre railleuse humeur. — Si nous avons dépassé les bornes — dans la familiarité de la causerie, c’est votre courtoisie — qu’il en faut accuser.

Au Roi.

Adieu, digne seigneur ! — Un cœur accablé ne tolère pas une langue obséquieuse, — Excusez-moi, si je ne vous remercie pas plus longuement — de la grande concession que j’ai si aisément obtenue de vous.


LE ROI.

— Le temps, dans ses moments suprêmes, vers sa conclusion suprême — précipite chaque chose ; — et souvent c’est quand il va nous échapper, qu’il décide — ce qu’un long procès n’avait pu arbitrer. — Quoiqu’un front assombri par le deuil filial — interdise à la courtoisie souriante de l’amour — de plaider la cause sacrée qu’il voudrait gagner, — pourtant, puisque l’amour a été admis à présenter sa requête, — que les nuages de la douleur ne le détournent pas — de ses fins ! Pleurer des amis perdus — est bien moins salutaire et profitable — que de se réjouir des amis nouvellement trouvés…


LA PRINCESSE.

— Je ne vous comprends pas : vous redoublez mes chagrins.


BIRON.

— Des paroles simples et franches pénètrent le mieux l’oreille de la douleur. — Par ces éclaircissements comprenez la pensée du roi. — C’est pour l’amour de vous, belles, que nous avons perdu notre temps — et fait faux bond à nos serments. Votre beauté, mesdames, — nous a défigurés tous, en façonnant nos goûts — à l’inverse de nos volontés. — Si vous avez vu en nous tant de ridicules, — c’est que l’amour est plein de caprices extravagants, — espiègle comme un enfant, sautillant et frivole, — engendré par le regard, et par conséquent, comme le regard, — plein de formes, d’apparitions et d’images étranges, — variant ses visions comme l’œil promène — son regard, d’objet en objet. — Si, sous ces dehors bigarrés dont l’amour fantasque nous a revêtus, nous avons, devant vos yeux célestes, — compromis notre foi et notre gravité, — ce sont ces yeux célestes, témoins de nos fautes, — qui nous ont engagés à les commettre. Ainsi, mesdames, — notre amour étant de votre fait, les écarts causés par l’amour - sont également de votre fait. Traîtres envers nous-mêmes, — nous n’avons été traîtres qu’afin d’être pour toujours fidèles — à celles qui nous font à la fois fidèles et traîtres, c’est-à-dire à vous, mesdames ! — Et cette trahison, qui est péché en elle-même, — s’épure ainsi elle-même et devient vertu.


LA PRINCESSE.

— Nous avons reçu vos lettres, pleines d’amour, — vos cadeaux, ambassadeurs d’amour ; — et dans notre Conseil virginal, nous n’y avions vu — que galanteries, aimables plaisanteries, courtoisies — de clinquant destinées à parer le temps. — Nous n’y avions pas, pour notre part, — attaché plus d’importance, et voilà pourquoi nous avons accueilli votre amour, — selon ses allures, comme un badinage.


DU MAINE.

— Nos lettres, madame, montraient mieux qu’une plaisanterie.


LONGUEVILLE.

— Et nos regards aussi.


ROSALINE.

Nous n’en avons pas jugé ainsi.


LE ROI.

— Voyons, à la dernière minute, accordez-nous votre amour.


LA PRINCESSE.

C’est un temps trop court, ce me semble, — pour conclure un marché à perpétuité. — Non, non, monseigneur ! Votre Grâce s’est parjurée, — elle s’est rendue chèrement coupable ; qu’elle m’écoute donc ! — Si pour l’amour de moi, prétexte auquel je ne crois pas, — vous êtes prêt à faire quelque chose, voici ce que vous ferez. — Je ne me fie pas à vos serments ; mais retirez-vous au plus vite — dans quelque ermitage solitaire et désolé, — bien éloigné de tous les plaisirs du monde. — Restez-y jusqu’à ce que les douze signes célestes — aient subi leur recensement annuel. — Si cette vie austère et insociable — ne change rien à l’offre faite par vous dans l’ardeur des sens, — si la gelée et le jeûne, le rude logement et les vêtements légers — ne flétrissent pas l’éclatante floraison de votre amour, — si votre amour résiste à cette épreuve et persiste, — alors, à l’expiration de l’année, — venez. Réclamez-moi, réclamez-moi au nom de votre mérite nouveau… — et, par cette main virginale qui en ce moment étreint la tienne, — je serai à toi ! Jusqu’à ce moment-là je veux enfermer — ma tristesse dans une demeure de deuil, — pour verser une pluie de larmes lamentables — au souvenir de la mort de mon père. — Si tu te refuses à cela, que nos mains se détachent — et que nous cœurs renoncent l’un à l’autre !


LE ROI.

— Si je me refuse à cette épreuve ou à toute autre — ayant pour but d’ennoblir mon âme par le repos, — que la main soudaine de la mort me ferme les yeux ! — Désormais mon cœur est dans ta poitrine !

Il cause tout bas avec la princesse.

BIRON, à Rosaline.

— Et à moi, ma mie ? À moi que direz-vous ?


ROSALINE.

— Il faut aussi vous purifier ; car vous êtes gangrené de péchés ; — vous êtes perclus de fautes et de parjures. — Si donc vous voulez obtenir ma faveur, — vous passerez douze mois, sans vous reposer, — à veiller au chevet douloureux des malades.


DU MAINE, à Catherine.

— Et à moi, ma mie ? et à moi ?


CATHERINE.

— À vous une femme ?.. De la barbe, une bonne santé, et de l’honneur, — voilà les trois choses que je vous souhaite avec une triple tendresse.


DU MAINE.

— Oh ! puis-je vous dire : merci, ma gentille femme ?


CATHERINE.

— Nenni, monseigneur. Je veux être un an et un jour — sans écouter les paroles des soupirants à l’air doucereux. — Revenez quand le roi reviendra près de la princesse ; — alors, si j’ai beaucoup d’amour, je vous en donnerai.


DU MAINE.

— Je serai jusque-là votre serviteur fidèle et loyal.


CATHERINE.

— Mais ne le jurez pas, de peur de vous parjurer encore.


LONGUEVILLE.

— Que dit Maria ?


MARIA.

Au bout de douze mois, — j’échangerai ma robe noire contre un ami fidèle.


LONGUEVILLE.

— J’attendrai avec patience ; mais le temps est long.


MARIA.

— Il ne vous sied que mieux. Si jeune, il est rare d’être aussi grand que vous.


BIRON, à Rosaline.

— Que médite ma dame ? Maîtresse, regarde-moi ; vois à mes yeux, ces fenêtres de mon cœur, — vois l’humble supplique qui attend ta réponse. — Impose-moi quelque service pour te prouver mon amour.


ROSALINE.

— J’avais souvent entendu parler de vous, messire Biron, — avant de vous connaître. La large langue, du monde — vous proclame une railleur achevé, — toujours plein de comparaisons et d’ironies moqueuses — que vous lancez sur tout ce qui — est placé à la portée de votre esprit. — Pour arracher cette amère ivraie de votre féconde cervelle, — et aussi, si vous le désirez, pour gagner mon cœur — que vous ne pouvez gagner qu’à ce prix, — vous passerez une année, au jour le jour, — à visiter les malades silencieux et à causer — avec les pauvres agonisants ; et, ce sera là votre tâche, — vous vous évertuerez de toutes les forces vives de votre esprit — à faire sourire les souffrants incurables.


BIRON.

— Faire rire la mort à gorge déployée ! — Cela ne se peut ; c’est impossible. — La gaieté ne saurait émouvoir une âme à l’agonie.


ROSALINE.

— Eh ! c’est le moyen d’étouffer cet esprit narquois — dont l’influence n’est due qu’à la complaisante faveur — que des rieurs ineptes accordent à des fous. — Le succès d’un bon mot est tout entier dans l’oreille — de qui l’écoute, et non dans la langue — de qui le fait. Si donc les malades, — assourdis par les cris de leur triste agonie, écoutent vos vaines railleries, continuez — et je vous accepte avec ce défaut-là ; — sinon, défaites-vous de cet esprit, — et en vous voyant affranchi de ce travers — je serai toute joyeuse de votre réformation.


BIRON.

— Un an ? Soit ! advienne que pourra ; — je vais plaisanter un an dans un hôpital.


LA PRINCESSE, saluant le roi.

— Oui, mon cher seigneur ; et sur ce, je prends congé de vous.


LE ROI.

— Non, madame ; nous voulons vous accompagner.


BIRON.

— Nos amours ne finissent pas comme les vieilles pièces. — Jeannot n’a pas sa Jeanneton : la courtoisie de ces dames — aurait bien pu terminer notre fête en comédie.


LE ROI.

— Allons, messire, encore un an et un jour, — et le dénoûment viendra.


BIRON.

C’est trop long pour une pièce… —

Entre Armado.

ARMADO.

Suave Majesté, daigne me…


LA PRINCESSE.

N’est-ce pas là notre Hector ?


DU MAINE.

Le preux chevalier de Troie !


ARMADO.

Je veux baiser ton doigt royal et prendre mon congé ; J’ai prononcé mes vœux : j’ai juré à Jacquinette de tenir la charrue trois ans pour l’amour d’elle… Mais, très illustre Grandeur, vous plairait-il d’entendre le dialogue que nos deux savants ont compilé à la gloire de la chouette et du coucou ? Ce devait être le morceau final de notre représentation.


LE ROI.

Introduisez-les vite. Nous y consentons.


ARMADO, criant.

Holà ! approchez !

Entrent Holopherne, Nathaniel, Phalène, Balourd et autres.

ARMADO, montrant Holopherne.

De ce côté est Hiems, l’hiver.

Montrant Nathaniel.

De l’autre, Ver, le printemps. L’un est représenté par la chouette, l’autre par le coucou. Printemps, commencez.

chanson.

LE PRINTEMPS.

Quand les pâquerettes diaprées et les violettes bleues
Et les cressons argentés
Et les primevères de couleur jaune
Émaillent de leurs grâces les prés,
Le coucou alors, d’arbre en arbre,
Se moque des maris, car il chante :
          Coucou !
Coucou ! Coucou !… Ô mot sinistre,
Malsonnant à une oreille mariée !

Quand les bergers embouchent les chalumeaux d’avoine
Et que les gaies alouettes servent d’horloges aux laboureurs,
Quand s’accouplent les tourterelles, les grolles et les corneilles
Et que les filles blanchissent leurs jupes au soleil
Le coucou alors, d’arbre en arbre,
Se moque des maris, car il chante :
          Coucou !
Coucou ! Coucoul… Ô mot sinistre,
Malaonnant à une oreille mariée !


L’HIVER.

Quand les glaçons pendent au mur,
Et que Dick le berger souffle dans ses ongles,
Et que Tom porte des bûches au vestibule,
Et que le lait arrive gelé dans la jatte,
Quand le sang se fige et que la route est noire,
Alors, la chouette hagarde chante dans la nuit :
           Touhou !
Touhouit ! Touhou ! Joyeuse note,
Tandis que la grasse Jeanne écume le pot.

Quand tout haut le vent souffle,
Et que la toux noie le sermon du curé,
Et que les oiseaux sont perchés dans la neige,
Et que le nez de Marianne est d’un rouge cru,
Quand les pommes rôties sifflent sur le feu,
Alors la chouette hagarde chante dans la nuit :
           Touhou !
Touhouit ! Touhou ! Joyeuse note,
Tandis que la grasse Jeanne écume le pot.


ARMADO.

Les paroles de Mercure détonnent après les chants d’Apollon. Voilà votre chemin, et voici le nôtre.

Tous sortent.


FIN DE PEINES D’AMOUR PERDUES.