Pensées/Édition de Port-Royal/II

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 19-29).

II.

Marques de la véritable Religion.



La vraie Religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l’a ordonné. Elle doit encore avoir connu la concupiscence de l’homme, et l’impuissance où il est par lui-même d’acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté les remèdes dont la prière est le principal. Notre Religion a fait tout cela ; et nulle autre n’a jamais demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre.

§ Il faut pour faire qu’une Religion soit vraie qu’elle ait connu notre nature. Car la vraie nature de l’homme, son vrai bien, la vraie vertu, et la vraie Religion sont choses dont la connaissance est inséparable. Elle doit avoir connu la grandeur et la bassesse de l’homme, et la raison de l’un et de l’autre. Quelle autre Religion que la Chrétienne a connu toutes ces choses ?

[§] Les autres Religions, comme les Païennes, sont plus populaires ; car elles consistent toutes en extérieur ; mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une Religion purement intellectuelles serait plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule Religion Chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur, et abaisse les superbes à l’extérieur, et n’est pas parfaite sans les deux. Car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre, en pratiquant ce qu’il y a d’extérieur.

[§] Nous sommes haïssables ; la raison nous en convainc. Or nulle autre Religion que la Chrétienne ne propose de se haïr. Nulle autre Religion ne peut donc être reçue de ceux qui savent qu’ils ne sont dignes que de haine.

[§] Nulle autre Religion que la Chrétienne n’a connu que l’homme est la plus excellente créature, et en même temps la plus misérable. Les uns qui ont bien connu la réalité de son excellence ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d’eux-mêmes. Et les autres qui ont bien connu combien cette bassesse est effective ont traité d’une superbe ridicule ces sentiments de grandeur qui sont aussi naturels à l’homme.

[§] Nulle Religion que la nôtre n’a enseigné que l’homme naît en péché. Nulle secte de Philosophes ne l’a dit. Nulle n’a donc dit vrai.

[§] Dieu étant caché, toute Religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable ; et toute Religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela.

[§] Cette Religion qui consiste à croire que l’homme est tombé d’un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence, et d’éloignement de Dieu, mais qu’enfin il serait rétabli par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint qu’il séparerait de toutes les autres nations, qu’il délivrerait de ses ennemis, qu’il mettrait dans un lieu de repos, a promis de le faire, et de venir au monde pour cela ; et il a prédit par ses Prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant pour affermir l’espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a toujours fait voir des images et des figures, et il ne les a jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car dans la création de l’homme, Adam en était témoin, et le dépositaire de la promesse du Sauveur qui devait naître de la femme. Et quoi que les hommes étant encore si proches de la création ne pussent avoir oublié leur création, et leur chute, et la promesse que Dieu leur avait faite d’un Rédempteur, néanmoins comme dans ce premier âge du monde ils se laissèrent emporter à toutes sortes de désordres, il y avait cependant des Saints, comme Énoch, Lamech, et d’autres qui attendaient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé, qui a vu la malice des hommes au plus haut degré ; et il l’a sauvé en noyant toute la terre par un miracle qui marquait assez, et le pouvoir qu’il avait de sauver le monde, et la volonté qu’il avait de le faire, et de faire naître de la femme celui qu’il avait promis. Ce miracle suffisait pour affermir l’espérance des hommes ; et la mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux, Dieu fit ses promesse à Abraham qui était tout environné d’idolâtres, et il lui fit connaître le mystère du Messie qu’il devait envoyer. Au temps d’Isaac et de Jacob l’abomination était répandue sur toute la terre ; mais ces Saints vivaient en la foi ; et Jacob mourant, et bénissant ses enfants s’écrie par un transport qui lui fait interrompre son discours : J’attends, ô mon Dieu, le Sauveur que vous avez promis, salutare tuum expectabo Domine.Genes. 49. 18..

Les Égyptiens étaient infectés et d’idolâtrie et de magie ; le peuple de Dieu même était entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d’autres voyaient celui qu’ils ne voyaient pas, et l’adoraient en regardant les biens éternels qu’ils leur préparait.

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités ; les Poètes ont fait diverses théologies ; les Philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avait toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie qui n’était connu que d’eux.

Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, quoiqu’on ait vu naître tant de schismes et d’hérésies, tant renverser d’États, tant de changements en toute choses ; cette Église qui adore celui qui a toujours été adoré a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable, et tout à fait divin, c’est que cette Religion qui a toujours duré a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d’une destruction universelle ; et toutes les fois qu’elle a été en cet état Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C’est ce qui est étonnant, et qu’elle se soit maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.

[§] Les États périraient si on ne faisait plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la Religion n’a souffert cela, et n’en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. Il n’est pas étrange qu’on se conserve en pliant, et ce n’est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils enfin entièrement : il n’y en a point qui ait duré 1500 ans. Mais que cette Religion se soit toujours maintenue, et inflexible ; cela est divin.

[§] Ainsi le Messie a toujours été cru. La tradition d’Adam était encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les Prophètes l’on prédit depuis, en prédisant toujours d’autres choses, dont les événements qui arrivaient de temps en temps à la vue des hommes marquaient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu’ils avaient n’était qu’en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle serait perpétuelle, mais que l’autre durerait éternellement ; qu’ainsi leur loi ou celle du Messie dont elle était la promesse seraient toujours sur la terre. En effet elle a toujours duré ; et Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Il a fait des miracles, et les Apôtres aussi qui ont converti les Païens ; et par là les Prophéties étant accomplies le Messie est prouvé pour jamais.

[§] La seule Religion contraire à la nature en l’état qu’elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui paraît d’abord contraire au sens commun est la seule qui ait toujours été.

[§] Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l’établissement et la grandeur de la Religion : les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu’elle nous enseigne : et enfin elle doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principe puisse rendre raison et de toute la nature de l’homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.

Sur ce fondement les impies prennent lieu de blasphémer la Religion Chrétienne, parce qu’ils la connaissent mal. Ils s’imaginent qu’elle consiste simplement en l’adoration d’un Dieu considéré comme grand, puissant, et éternel ; ce qui est proprement le Déisme presque aussi éloigné de la Religion Chrétienne que l’Athéisme qui y est tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette Religion n’est pas véritable ; parce que si elle l’était il faudrait que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles qu’il fût impossible que personne le méconnût.

Mais qu’il en concluent ce qu’ils voudront contre le Déisme, ils n’en concluront rien contre la Religion Chrétienne qui reconnaît que depuis le péché Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l’évidence qu’il pourrait faire, et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui unissant en lui les deux natures divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités, et qu’il y a un Dieu dont ils sont capables, et qu’il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l’un et l’autre de ces points ; et il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l’en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait ou l’orgueil des Philosophes qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des Athées qui connaissent leur misère sans Rédempteur.

Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l’homme de connaître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La Religion Chrétienne le fait ; c’est en cela qu’elle consiste.

Qu’on examine l’ordre du monde sur cela, et qu’on voie si toutes choses ne tendent pas à l’établissement des deux chefs de cette Religion.

[§] Si l’on ne se connaît point plein d’orgueil, d’ambition, de concupiscence, de faiblesse, de misère et d’injustice, on est bien aveugle. Et si en le connaissant on ne désire d’en être délivré que peut-on dire d’un homme si peu raisonnable ? Que peut-on donc avoir que de l’estime pour une Religion qui connaît si bien les défauts de l’homme ; et que du désir pour la vérité d’une Religion qui y promet des remèdes si souhaitables ?