Pensées/Édition de Port-Royal/VI

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 49-52).

VI.

Foi sans raisonnement.


Si j’avais vu un miracle, disent quelques gens, je me convertirais. Ils ne parleraient pas ainsi s’ils savaient ce que c’est que conversion. Ils s’imaginent qu’il ne faut pour cela que reconnaître qu’il y a un Dieu, et que l’adoration consiste à lui tenir de certains discours tels à peu près que les païens en faisaient à leurs idoles. La conversion véritable consiste à s’anéantir devant cet Être souverain qu’on a irrité tant de fois, et qui peut nous perdre légitimement à toute heure ; à reconnaître qu’on ne peut rien sans lui, et qu’on n’a rien mérité de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connaître qu’il y a une opposition invincible entre Dieu et nous, et que sans un médiateur il ne peut y avoir de commerce.

[§] Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne l’amour de sa justice et la haine d’eux-mêmes. Il incline leur cœur à croire. On ne croira jamais d’une créance utile et de foi, si Dieu n’incline le cœur, et on croira dès qu’il l’inclinera. Et c’est ce que David connaissait bien lorsqu’il disait : Inclina cor meum, Deus, in testimonia tua.

[§] Ceux qui croient sans avoir examiné les preuves de la Religion, c’est parce qu’ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu’ils entendent dire de notre Religion y est conforme. Ils sentent qu’un Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que lui. Ils ne veulent haïr qu’eux-mêmes. Ils sentent qu’ils n’en ont pas la force ; qu’ils sont incapables d’aller à Dieu ; et que si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre Religion qu’il ne faut aimer que Dieu, et ne haïr que soi-même ; mais qu’étant tous corrompus et incapables de Dieu, Dieu s’est fait homme pour s’unir à nous. Il n’en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cœur, et cette connaissance de leur devoir et de leur incapacité.

[§] Ceux que nous voyons Chrétiens sans la connaissance des prophéties et des preuves, ne laissent pas d’en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l’esprit. C’est Dieu lui-même qui les incline à croire, et ainsi ils sont très efficacement persuadés.

J’avoue bien qu’un de ces Chrétiens qui croient sans preuves n’aura peut-être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce fidèle est véritablement inspiré de Dieu, quoi qu’il ne pût le prouver lui-même.