Pensées/Édition de Port-Royal/VIII

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 62-71).

VIII.

Image d’un homme qui s’est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence à lire l’Écriture.



En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant ; j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre pas en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi de semblable nature. Je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi, et ils me disent que non. Et sur cela ces misérables égarés ayant regardé autour d’eux, et ayant vu quelques objets plaisants s’y sont donnés, et s’y sont attachés. Pour moi je n’ai pu m’y arrêter, ni me reposer dans la société de ces personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuissantes comme moi. Je vois qu’ils ne m’aideraient pas à mourir. Je mourrai seul : il faut donc faire comme si j’étais seul. Or si j’étais seul, je ne bâtirais pas des maisons, je ne m’embarrasserais point dans des occupations tumultuaires ; je ne chercherais l’estime de personne, mais je tâcherais seulement de découvrir la vérité.

Ainsi considérant combien il y a d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois, j’ai recherché si ce Dieu dont tout le monde parle n’aurait point laissé quelques marques de lui. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à n’en rien croire. Si je voyais partout les marques d’un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que si un Dieu soutient la nature, elle le marquât sans équivoque, et que si les marques qu’elle en donne son trompeuses elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout, ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis, et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien pour le suivre. Rien ne me serait trop cher pour cela.

Je vois des multitudes de Religions en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles n’ont ni morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m’arrêter. Et ainsi j’aurais refusé également la Religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens, par cette seule raison, que l’une n’ayant pas plus de marques de vérité que l’autre, ni rien qui détermine, la raison ne peut pencher plutôt vers l’une que vers l’autre.

Mais en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en une petite partie du monde un peuple particulier séparé de tous les autres peuples de la terre, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu’ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu’ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes sont corrompus et dans la disgrâce de Dieu ; qu’ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égarements, et les changements continuels qui arrivent entre eux, et de Religion, et de coutume ; au lieu qu’eux demeurent inébranlables dans leur conduite, mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu’il viendra un libérateur pour tous ; qu’ils sont au monde pour l’annoncer ; qu’il sont formés exprès pour être les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s’unir à eux dans l’attente de ce libérateur.

La rencontre de ce peuple m’étonne, et me semble digne d’une extrême attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.

C’est un peuple tout composé de frères ; et au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d’un seul homme ; et étant ainsi une même chair et membres les uns des autres, ils composent une puissance extrême d’une seule famille. Cela est unique.

Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connaissance des hommes ; ce qui me semble lui devoir attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons ; puisque si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux-ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité, mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusqu’à maintenant ; car au lieu que les peuples de Grèce, d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après ont fini il y a longtemps, ceux-ci subsistent toujours et malgré les entreprises de tant de puissants Rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme les historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses, pendant un si long espace d’années, ils se sont toujours conservés ; et s’étendant depuis les premiers temps jusqu’aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée celle de toute notre histoire.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Philon Juif, montre en divers lieux, et Josèphe admirablement contre Appion, où il fait voir qu’elle est si ancienne, que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après ; en sorte qu’Homère qui a parlé de tant de peuples ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de la perfection de cette loi par sa simple lecture, où l’on voit qu’on y a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d’équité, tant de jugement, que les plus anciens Législateurs Grecs et Romains en ayant quelque lumière en ont emprunté leurs principales lois ; ce qui paraît par celles qu’ils appellent des douze tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne.

Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes, obligeant ce peuple pour le retenir dans son devoir à mille observations particulières et pénibles sous peine de la vie. De sorte que c’est une chose étonnante qu’elle se soit toujours conservée durant tant de siècles parmi un peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pendant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles à observer.

[§] Ce peuple est encore admirable en sincérité. Ils gardent avec amour et fidélité le livre où Moïse déclare qu’ils ont toujours été ingrats envers Dieu, et qu’il sait qu’ils le seront encore plus après sa mort ; mais qu’il appelle le ciel et la terre à témoins contre eux qu’il le leur a assez dit : qu’enfin Dieu s’irritant contre eux les dispersera par tous les peuples de la terre ; que comme ils l’ont irrité en adorant des Dieux qui n’étaient point leurs Dieux, il les irritera en appelant un peuple qui n’était point son peuple.

[§] Au reste je ne trouve aucun sujet de douter de la vérité du livre qui contient toutes ces choses. Car il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu’il jette parmi le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.

[§] C’est un livre fait par des auteurs contemporains. Toute histoire qui n’est pas contemporaine est suspecte, comme les livres des Sibylles et de Trismégiste, et tant d’autres qui ont eu crédit au monde, et se trouvent faux dans la suite des temps. Mais il n’en est pas de même des auteurs contemporains.