Pensées/Édition de Port-Royal/XIII

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 94-105).

XIII.

Que la Loi était figurative.



Pour prouver tout d’un coup les deux Testaments, il ne faut que voir si les prophéties de l’un sont accomplies en l’autre.

[§] Pour examiner les prophéties il faut les entendre. Car si l’on croit qu’elles n’ont qu’un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu. Mais si elles sont deux sens, il est sûr qu’il sera venu en Jésus-Christ.

Toute la question est donc de savoir si elles sont deux sens ; si elles sont figures ou réalités ; c’est-à-dire, s’il y faut chercher quelque autre chose que ce qui paraît d’abord, ou s’il faut s’arrêter uniquement à ce premier sens qu’elles présentent.

Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu’ils plaisent à Dieu et qu’ils ne lui déplaisent point. S’ils sont figures, il faut qu’ils plaisent, et déplaisent.

Or dans toute l’Écriture ils plaisent, et déplaisent. Donc ils sont figures.

[§] Il est dit que la loi sera changée ; que le sacrifice sera changé ; qu’ils seront sans Rois, sans Princes, et sans sacrifices ; qu’il sera fait une nouvelle alliance ; que la loi sera renouvelée ; que les préceptes qu’ils ont reçus ne sont pas bons ; que leurs sacrifices sont abominables ; que Dieu n’en a point demandé.

Il est dit au contraire que la loi durera éternellement ; que cette alliance sera éternelle ; que le sacrifice sera éternel ; que le sceptre ne sortira jamais d’avec eux, puis qu’il n’en doit point sortir que le Roi éternel n’arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? Non. Marquent-ils aussi que ce soit figure ? Non : mais que c’est réalité ou figure. Mais les premiers excluant la réalité marquent que ce n’est que figure.

Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité : tous peuvent être dits de la figure : donc ils ne sont pas dits de la réalité, mais de la figure.

[§] Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité ou figures, il faut voir si les Prophètes en parlant de ces choses y arrêtaient leur vue et leur pensée, en sorte qu’ils ne vissent que cette ancienne alliance ; où s’ils y voyaient quelque autre chose dont elles fussent la peinture ; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu’examiner ce qu’ils disent.

Quand ils disent qu’elle sera éternelle, entendent-ils parler de l’alliance de laquelle ils disent qu’elle sera changée ? Et de même des sacrifices, etc.

[§] Les Prophètes ont dit clairement qu’Israël serait toujours aimé de Dieu, et que la loi serait éternellement ; et ils ont dit que l’on n’entendrait point leur sens, et qu’il était voilé.

[§] Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l’on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obscurci ; qu’il est caché en sorte qu’on verra cette lettre, sans la voir, et qu’on l’entendra sans l’entendre ; que doit-on penser sinon que c’est un chiffre à double sens ; et d’autant plus qu’on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral ? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre, et qui nous apprennent à connaître le sens caché, et principalement quand les principes qu’ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs ? C’est ce qu’a fait Jésus-Christ et les Apôtres. Ils ont levé le sceau, ils ont rompu le voile, et découvert l’esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l’homme sont ses passions ; que le Rédempteur serait spirituel ; qu’il y aurait deux avènements, l’un de misère, pour abaisser l’homme superbe, l’autre de gloire, pour élever l’homme humilié ; que Jésus-Christ sera Dieu et homme.

[§] Jésus-Christ n’a fait autre chose qu’apprendre aux hommes qu’ils s’aimaient eux-mêmes, et qu’ils étaient esclaves, aveugles, malades, malheureux, et pécheurs ; qu’il fallait qu’il les délivrât, éclairât, béatifiât, et guérît ; que cela se ferait en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la mort de la croix.

[§] La lettre tue ; tout arrivait en figures ; il fallait que le Christ souffrit : un Dieu humilié : circoncision du cœur : vrai jeûne : vrai sacrifice ; vrai temple : double loi : double table de la loi : double temple : double captivité : voilà le chiffre qu’il nous a donné.

Il nous a appris enfin que toutes ces choses n’étaient que figures, et ce que c’est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision, vrai pain du Ciel, etc. [§] Dans ces promesses-là chacun trouve ce qu’il a dans le fond de son cœur, les biens temporels, ou les biens spirituels, Dieu, ou les créatures, mais avec cette différence, que ceux qui y cherchent les créatures, les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec ordre de n’adorer que Dieu, et de n’aimer que lui : au lieu que ceux qui y cherchent Dieu, le trouvent, et sans aucune contradiction, et avec commandement de n’aimer que lui.

[§] Les sources des contrariétés de l’Écriture sont un Dieu humilié jusqu’à la mort de la croix, un Messie triomphant de la mort par sa mort, deux natures en Jésus-Christ, deux avènements, deux états de la nature de l’homme.

[§] Comme on ne peut bien faire le caractère d’une personne qu’en accordant toutes les contrariétés, et qu’il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes, sans concilier les contraires ; aussi pour entendre le sens d’un auteur, il faut accorder tous les passages contraires.

Ainsi pour entendre l’Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent. Il ne suffit pas d’en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants ; mais il faut en avoir un qui concilie les passages même contraires.

Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent, ou il n’a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l’Écriture, ni des Prophètes. Ils avaient effectivement trop bon sens. Il faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.

Le véritable sens n’est donc pas celui des Juifs. Mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.

Les Juifs ne sauraient accorder la cassation de la Royauté et Principauté prédite par Osée avec la prophétie de Jacob.

Si on prend la loi, les sacrifices, et le royaume pour réalités, on ne peut accorder tous les passages d’un même auteur, ni d’un même livre, ni quelque fois d’un même chapitre. Ce qui marque assez quel était le sens de l’auteur.

[§] Il n’était point permis de sacrifier hors de Jérusalem, qui était le lieu que le Seigneur avait choisi, ni même de manger ailleurs les décimes.

[§] Osée a prédit qu’ils seraient sans Roi, sans Prince, sans sacrifice, et sans Idoles. Ce qui est accompli aujourd’hui, ne pouvant faire de sacrifice légitime hors de Jérusalem.

[§] Quand la parole de Dieu qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement. Sede à dextris meis, cela est faux littéralement dit, cela est vrai, spirituellement. En ces expressions, il est parlé de Dieu à la manière des hommes ; et cela ne signifie autre chose sinon que l’intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite, Dieu l’aura aussi. C’est donc une marque de l’intention de Dieu, et non de sa manière de l’exécuter.

Ainsi quand il est dit : Dieu a reçu l’odeur de vos parfums, et vous donnera en récompense une terre fertile et abondante ; c’est-à-dire, que la même intention qu’aurait un homme qui agréant vos parfums vous donnerait en récompense une terre abondante, Dieu l’aura pour vous ; parce que vous avez eu pour lui, la même intention qu’un homme a pour celui à qui il donne des parfums.

[§] L’unique objet de l’Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l’unique but en est la figure ; car puisqu’il n’y a qu’un but, tout ce qui n’y va point en mots propres est figure.

Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité, pour satisfaire notre faiblesse qui recherche la diversité, par cette diversité qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seuls chose est nécessaire, et nous aimons la diversité, et Dieu satisfait à l’un et à l’autre par ces diversités qui mènent à ce seul nécessaire.

[§] Les Rabbins prennent pour figures les mamelles de l’Épouse, et tout ce qui n’exprime pas l’unique but qu’ils ont de biens temporels.

[§] Il y en a qui voient bien qu’il n’y a pas d’autre ennemi de l’homme que la concupiscence qui le détourne de Dieu, ni d’autre bien que Dieu, et non pas une terre fertile. Ceux qui croient que le bien de l’homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens ; qu’ils sen saoulent, et qu’ils y meurent. Mais ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n’ont de déplaisir que d’être privés de sa vue, qui n’ont de désir que pour le posséder, et d’ennemis que ceux qui les en détournent, qui s’affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis ; qu’ils se consolent ; il y a un libérateur pour eux ; il y a un Dieu pour eux. Un Messie a été promis pour délivrer des ennemis ; et il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non pas des ennemis.

[§] Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens, et alors je ne saurais montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités. Car dans la vérité les Égyptiens ne sont pas des ennemis, mais les iniquités le sont. Ce mot d’ennemis est donc équivoque.

Mais s’il dit à l’homme, comme il fait, qu’il délivrera son peuple de ses péchés, aussi bien qu’Isaïe et les autres, l’équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d’iniquités ; car s’il avait dans l’esprit les péchés, il les pouvait bien dénoter par ennemis, mais s’il pensait aux ennemis, il ne les pouvait pas désigner par iniquités.

Or Moïse, David et Isaïe usaient des mêmes termes. Qui dira donc qu’ils n’avaient pas même sens, et que le sens de David est manifestement d’iniquités lorsqu’il parlait d’ennemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d’ennemis ? Daniel, chapitre 9, prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis ; mais il pensait aux péchés ; et pour le montrer, il dit, que Gabriel lui vint dire qu’il était exaucé, et qu’il n’avait que 70 semaines à attendre, après quoi le peuple serait délivré de l’iniquité, le péché prendrait fin, et le libérateur, le Saint des Saints amènerait la justice éternelle, non la légale, mais l’éternelle.

Dès qu’une fois on a ouvert ce secret il est impossible de ne le pas voir. Qu’on lise l’Ancien Testament en cette vue, et qu’on voie si les sacrifices étaient vrais, si la parenté d’Abraham était la vraie cause de l’amitié de Dieu, si la terre promise était le véritable lieu du repos. Non. Donc c’étaient des figures. Qu’on voie de même toutes les cérémonies ordonnées, et tous les commandements qui ne sont pas de la charité, on verra que c’en sont les figures.