Pensées/Édition de Port-Royal/XVI

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 125-131).

XVI.

Diverses preuves de Jésus-Christ



Pour ne pas croire les Apôtres, il faut dire qu’ils ont été trompés, ou trompeurs. L’un et l’autre est difficile. Car, pour le premier, il n’est pas possible de s’abuser à prendre un homme pour être ressuscité. Et pour l’autre, l’hypothèse qu’ils aient été fourbes, est étrangement absurde. Qu’on la suive tout au long. Qu’on s’imagine ces douze hommes assemblés après la mort de Jésus-Christ, faisant le complot de dire qu’il est ressuscité. Ils attaquent par là toutes les puissances. Le cœur des hommes est étrangement penchant à la légèreté, au changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu’un d’eux se fût démenti par tous ces attraits, et qui plus est par les prisons, par les tortures, et par la mort, ils étaient perdus. Qu’on suive cela.

[§] Tandis que Jésus-Christ était avec eux, il les pouvait soutenir. Mais après cela, s’il ne leur est apparu, qui les a fait agir ?

[§] Le style de l’Évangile est admirable en une infinité de manières, et entre autres en ce qu’il n’y a aucune invective de la part des historiens contre Judas, ou Pilate, ni contre aucun des ennemis ou des bourreaux de Jésus-Christ.

Si cette modestie des historiens Évangéliques avait été affectée, aussi bien que tant d’autres traits d’un si beau caractère, et qu’ils ne l’eussent affectée que pour la faire remarquer ; s’ils n’avaient osés la remarquer eux-mêmes, ils n’auraient pas manqué de se procurer des amis, qui eussent fait ces remarques à leur avantage. Mais ils ont agi de la sorte sans affectation, et par un mouvement tout désintéressé, ils ne l’ont fait remarquer par personne ; je ne sais même si cela a été remarqué jusqu’ici : et c’est ce qui témoigne la naïveté avec laquelle la chose a été faite.

[§] Jésus-Christ a fait des miracles, et les Apôtres ensuite, et les premiers Saints en ont fait aussi beaucoup ; parce que les prophéties n’étant pas encore accomplies, et s’accomplissant par eux, rien ne rendait témoignage que les miracles. Il était prédit que le Messie convertirait les nations. Comment cette prophétie se fût-elle accomplie sans la conversion des nations ? Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier effet des prophéties qui le prouvent ? Avant donc qu’il fût mort, qu’il fût ressuscité, et que les nations fussent converties, tout n’était pas accompli. Et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps-là. Maintenant il n’en faut plus pour prouver la vérité de la Religion Chrétienne ; car les prophéties accomplies sont un miracle subsistant.

[§] L’état où l’on voit les Juifs est encore une grande preuve de la Religion. Car c’est une chose étonnante de voir ce peuple subsister depuis tant d’années, et de le voir toujours misérable ; étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, et qu’ils subsistent pour le prouver, et qu’ils soient misérables puisqu’ils l’ont crucifié. Et quoiqu’il soit contraire d’être misérable et de subsister, il subsiste néanmoins toujours malgré sa misère.

[§] Mais n’ont-ils pas été presqu’au même état au temps de la captivité ? Non. Le sceptre ne fut point interrompu par la captivité de Babylone, à cause que le retour était promis, et prédit. Quand Nabuchodonosor emmena le peuple, de peur qu’on ne crût que le sceptre fût ôté de Juda, il leur fut dit auparavant, qu’ils y seraient peu, et qu’ils seraient rétablis. Ils furent toujours consolés par les Prophètes, et leurs Rois continuèrent. Mais la seconde destruction est sans promesse de rétablissement, sans Prophètes, sans Rois, sans consolation, sans espérance ; parce que le sceptre est ôté pour jamais.

Ce n’est pas avoir été captif que de l’avoir été avec l’assurance d’être délivré dans soixante-dix ans. Mais maintenant ils le sont sans aucun espoir.

[§] Dieu leur a promis qu’encore qu’il les dispersât aux extrémités du monde, néanmoins s’ils étaient fidèles à sa loi, il les rassemblerait. Ils y sont très fidèles, et demeurent opprimés. Il faut donc que le Messie soit venu, et que la loi qui contenait ces promesses soit finie par l’établissement d’une loi nouvelle.

[§] Si les Juifs eussent été tous convertis par Jésus-Christ, nous n’aurions plus que des témoins suspects ; et s’ils avaient été exterminés, nous n’en aurions point du tout.

[§] Les Juifs le refusent, non pas tous. Les Saints le reçoivent, et non les charnels. Et tant s’en faut que cela soit contre sa gloire, que c’est le dernier trait qui l’achève. La raison qu’ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud, et dans les Rabbins, n’est que parce que Jésus-Christ n’a pas dompté les nations à main armée. Jésus-Christ a été tué, disent-ils, il a succombé ; il n’a pas dompté les Païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses. N’ont-ils que cela à dire ? C’est en cela qu’il m’est aimable. Je ne voudrais point celui qu’ils se figurent.

[§] Qu’il est beau de voir par les yeux de la foi Darius, Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée, et Hérode agir sans le savoir pour la gloire de l’Évangile !