Pensées/Édition de Port-Royal/XVIII

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 134-143).

XVIII.

Dessein de Dieu de se cacher aux uns ; et de se découvrir aux autres.



Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir le salut à ceux qui le chercheraient. Mais les hommes s’en rendent si indignes, qu’il est juste qu’il refuse à quelques-uns à cause de leur endurcissement ce qu’il accorde aux autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S’il eût voulu surmonter l’obstination des plus endurcis, il l’eût pu, en se découvrant si manifestement à eux, qu’ils n’eussent pu douter de la vérité de son existence, et c’est ainsi qu’il paraîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudres, et un tel renversement de la nature, que les aveugles le verront.

Ce n’est pas en cette sorte qu’il a voulu paraître dans son avènement de douceur ; parce que tant d’hommes se rendant indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu’ils ne veulent pas. Il n’était donc pas juste qu’il parût d’une manière manifestement divine, et absolument capable de convaincre tous les hommes ; mais il n’était pas juste aussi qu’il vînt d’une manière si cachée qu’il ne pût être reconnu de ceux qui le chercheraient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connaissable à ceux-là : et ainsi voulant paraître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connaissance, en sorte qu’il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et obscures à ceux qui ne le cherchent pas.

[§] Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire.

Il y a assez de clarté pour éclairer les élus, et assez d’obscurité pour les humilier.

Il y a assez d’obscurité pour aveugler les réprouvés, assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables.

[§] Si le monde subsistait pour instruire l’homme de l’existence de Dieu, sa divinité y reluirait de toutes parts d’une manière incontestable. Mais comme il ne subsiste que par Jésus-Christ, et pour Jésus-Christ, et pour instruire les hommes et de leur corruption, et de leur rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités. Ce qui y paraît ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité ; mais la présence d’un Dieu qui se cache ; tout porte ce caractère.

[§] S’il n’avait jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle serait équivoque, et pourrait aussi bien se rapporter à l’absence de toute Divinité, qu’à l’indignité où seraient les hommes de le connaître. Mais de ce qu’il paraît quelquefois et non pas toujours, cela ôte l’équivoque. S’il paraît une fois, il est toujours. Et ainsi on n’en peut conclure autre chose, sinon qu’il y a un Dieu, et que les hommes en sont indignes.

[§] Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que l’esprit. Or la clarté parfaite ne servirait qu’à l’esprit, et nuirait à la volonté.

[§] S’il n’y avait point d’obscurité, l’homme ne sentirait pas sa corruption. S’il n’y avait point de lumière, l’homme n’espérerait point de remède. Ainsi, il est non seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie, et découvert en partie, puisqu’il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère, sans connaître Dieu.

[§] Tout instruit l’homme de sa condition ; mais il le faut bien entendre ; car il n’est pas vrai que Dieu se découvre en tout, et il n’est pas vrai qu’il se cache en tout. Mais il est vrai tout ensemble qu’il se cache à ceux qui le tentent, et qu’il se découvre à ceux qui le cherchent, parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu, et capables de Dieu ; indignes par leur corruption ; capables par leur première nature.

[§] Il n’y a rien sur la terre qui ne montre ou la misère de l’homme, ou la miséricorde de Dieu, ou l’impuissance de l’homme sans Dieu, ou la puissance de l’homme avec Dieu.

[§] Tout l’univers apprend à l’homme, ou qu’il est corrompu, ou qu’il est racheté. Tout lui apprend sa grandeur, ou sa misère. L’abandon de Dieu paraît dans les Païens ; la protection de Dieu paraît dans les Juifs.

[§] Tout tourne en bien pour les élus, jusqu’aux obscurités de l’Écriture ; car ils les honorent, à cause des clartés divines qu’ils y voient : et tout tourne en mal aux réprouvés, jusqu’aux clartés ; car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu’ils n’entendent pas.

[§] Si Jésus-Christ n’était venu que pour sanctifier, toute l’Écriture et toutes choses y tendraient, et il serait bien aisé de convaincre les infidèles. Mais comme il est venu in sanctificationem et in scandalum[1], comme dit Isaïe, nous ne pouvons convaincre l’obstination des infidèles : mais cela ne fait rien contre nous, puisque nous disons, qu’il n’y a point de conviction dans toute la conduite de Dieu, pour les esprits opiniâtres, et qui ne recherchent pas sincèrement la vérité.

[§] Jésus-Christ est venu, afin que ceux qui ne voyaient point vissent, et que ceux qui voyaient devinssent aveugles : il est venu guérir les malades, et laisser mourir les sains ; appeler les pécheurs à la pénitence et les justifier, et laisser ceux qui se croyaient justes dans leurs péchés ; remplir les indigents, et laisser les riches vides.

[§] Que disent les Prophètes de Jésus-Christ ? Qu’il sera évidemment Dieu ? Non, mais qu’il est un dieu véritablement caché ; qu’il sera méconnu ; qu’on ne pensera point que ce soit lui ; qu’il sera une pierre d’achoppement, à laquelle plusieurs heurteront, etc.

[§] C’est pour rendre le Messie connaissable aux bons, et méconnaissable aux méchants que Dieu l’a fait prédire de la sorte. Si la manière du Messie eût été prédite clairement, il n’y eût point eu d’obscurité même pour les méchants. Si le temps eût été prédit obscurément, il y eût eu obscurité même pour les bons, car la bonté de leur cœur ne leur eût pas fait entendre qu’un ם par exemple[2], signifie 600 ans. Mais le temps a été prédit clairement, et la manière en figures.

Par ce moyen les méchants prenant les biens promis pour des biens temporels s’égarent malgré le temps prédit clairement, et les bons ne s’égarent pas ; car l’intelligence des biens promis dépend du cœur qui appelle bien ce qu’il aime ; mais l’intelligence du temps promis ne dépend point du cœur ; et ainsi la prédiction claire du temps, et obscure des biens ne trompe que les méchants.

[§] Comment fallait-il que fût le Messie, puisque par lui le sceptre devait être éternellement en Juda, et qu’à son arrivée le sceptre devait être ôté de Juda ?

Pour faire qu’en voyant ils ne voient point, et qu’entendant ils n’entendent point, rien ne pouvait être mieux fait.

[§] Au lieu de se plaindre de ce que Dieu s’est caché, il faut lui rendre grâce de ce qu’il s’est tant découvert, et lui rendre grâce aussi de ce qu’il ne s’est pas découvert aux sages ni aux superbes indignes de connaître un Dieu si saint.

[§] La Généalogie de Jésus-Christ dans l’ancien Testament est mêlée parmi tant d’autres inutiles, qu’on ne peut presque la discerner. Si Moïse n’eût tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible. Mais après tout, qui regarde de près, voit celle de Jésus-Christ bien discernée par Thamar, Ruth, etc.

[§] Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exemple, les deux généalogies de St Matthieu, et de St Luc ; il est visible que cela n’a pas été fait de concert.

[§] Qu’on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en faisons profession. Mais que l’on reconnaisse la vérité de la Religion dans l’obscurité même de la Religion, dans le peu de lumière que nous en avons, et dans l’indifférence que nous avons de la connaître.

[§] S’il n’y avait qu’une Religion, Dieu serait trop manifeste ; s’il n’y avait de martyrs qu’en notre Religion, de même.

[§] Jésus-Christ pour laisser les méchants dans l’aveuglement, ne dit pas qu’il n’est point de Nazareth, ni qu’il n’est point fils de Joseph.

[§] Comme Jésus-Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, la vérité demeure aussi parmi les opinions communes sans différence à l’extérieur. Ainsi l’Eucharistie parmi le pain commun.

[§] Si la miséricorde de Dieu est si grande, qu’il nous instruit salutairement, même lorsqu’il se cache, quelle lumière n’en devons-nous pas attendre lorsqu’il se découvre ?

[§] On n’entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe, qu’il aveugle les uns, et éclaire les autres.

  1. Et il sera un sanctuaire, mais aussi une pierre d’achoppement. Is. 8, 14.
  2. Mem, treizième lettre de l’alphabet hébreu. Allusion à ce que toutes les lettres de l’alphabet hébreu ont une valeur numérale et tiennent lieu de chiffres. La valeur numérique de mem est de 600.