Pensées/Édition de Port-Royal/XX

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 148-155).

XX.

On ne connaît Dieu utilement que par Jésus-Christ.



La plupart de ceux qui entreprennent de prouver la Divinité aux Impies, commencent d’ordinaire par les ouvrages de la nature, et ils y réussissent rarement. Je n’attaque pas la solidité de ces preuves consacrées par l’Écriture sainte : elles sont conformes à la raison ; mais souvent elles ne sont pas assez conformes, et assez proportionnées à la disposition de l’esprit de ceux pour qui elles sont destinées.

Car il faut remarquer qu’on n’adresse pas ce discours à ceux qui ont la foi vive dans le cœur, et qui voient incontinent, que tout ce qui est, n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. C’est à eux que toute la nature parle pour son auteur, et que les Cieux annoncent la gloire de Dieu. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre ; ces personnes destituées de foi et de charité, qui ne trouvent que ténèbres et obscurité dans toute la nature ; il semble que ce ne soit pas le moyen de les ramener, que de ne leur donner pour preuves de ce grand et important sujet que le cours de la Lune ou des planètes, ou des raisonnements communs, et contre lesquels ils se sont continuellement raidis. L’endurcissement de leur esprit les a rendus sourds à cette voix de la nature, qui a retenti continuellement à leurs oreilles ; et l’expérience fait voir, que bien loin qu’on les emporte par ce moyen, rien n’est plus capable au contraire de les rebuter, et de leur ôter l’espérance de trouver la vérité, que de prétendre les en convaincre seulement par ces sortes de raisonnements, et de leur dire, qu’ils y doivent voir la vérité à découvert.

Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture, qui connaît mieux que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle nous dit bien, que la beauté des créatures fait connaître celui qui en est l’auteur ; mais elle ne nous dit pas, qu’elles fassent cet effet dans tout le monde. Elle nous avertit au contraire, que quand elles le font, ce n’est pas par elles-mêmes, mais par la lumière que Dieu répand en même temps dans l’esprit de ceux à qui il se découvre par ce moyen. Quod notum est DeiRom. 1. 19., manifestatum est in illis, Deus enim illis manifestavit[1]. Elle nous dit généralement, que Dieu est un Dieu caché, Vere tu es Deus absconditusIs. 45, 15[2] ; et que depuis la corruption de la nature, il a laissé les hommes dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ôtée. Matth. 11, 27Nemo novit patrem nisi filius, aut cui volueri filius revelare[3].

C’est encore ce que l’Écriture nous marque, lorsqu’elle nous dit en tant d’endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouve ; car on ne parle point ainsi d’une lumière claire et évidente : on ne la cherche point ; elle se découvre, et se fait voir d’elle-même.

[§] Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu’elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration ; mais une heure après ils craignent de s’être trompés. Quod curiositate cognoverint, superbiâ amiserunt[4].

D’ailleurs ces sortes de preuves ne nous peuvent conduire qu’à une connaissance spéculative de Dieu, et ne le connaître que de cette sorte, c’est ne le connaître pas.

La divinité des Chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités Géométriques et de l’ordre des éléments, c’est la part des Païens. Elle ne consiste pas simplement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent ; c’est le partage des Juifs. Mais le Dieu d’Abraham, et de Jacob, le Dieu des Chrétiens, est un Dieu d’amour et de consolation : c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède : c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie ; qui s’unit au fond de leur âme, qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ; qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même.

Le Dieu des Chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l’âme, qu’il est son unique bien, que tout son repos est en lui, et qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l’empêchent de l’aimer de toutes ses forces. L’amour-propre et la concupiscence qui l’arrêtent lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu’elle a ce fond d’amour-propre, et que lui seul l’en peut guérir.

Voilà ce que c’est que de connaître Dieu en Chrétien. Mais pour le connaître de cette manière, il faut connaître en même temps sa misère, son indignité, et le besoin qu’on a d’un médiateur pour se rapprocher de Dieu, et pour s’unir à lui. Il ne faut point séparer ces connaissances ; parce qu’étant séparées, elles sont non seulement inutiles, mais nuisibles. La connaissance de Dieu sans celle de notre misère fait l’orgueil. La connaissance de notre misère sans celle de Jésus-Christ fait le désespoir. Mais la connaissance de Jésus-Christ nous exempte et de l’orgueil, et du désespoir ; parce que nous y trouvons Dieu, notre misère, et la voie unique de la réparer.

Nous pouvons connaître Dieu, sans connaître nos misères ; ou nos misères, sans connaître Dieu ; ou même Dieu et nos misères, sans connaître le moyen de nous délivrer des misères qui nous accablent. Mais nous ne pouvons connaître Jésus-Christ, sans connaître tout ensemble et Dieu, et nos misères, et le remède de nos misères ; parce que Jésus-Christ n’est pas simplement Dieu, mais que c’est un Dieu réparateur de nos misères.

Ainsi tous ceux qui cherchent Dieu sans Jésus-Christ, ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou qui leur soit véritablement utile. Car, ou ils n’arrivent pas jusqu’à connaître qu’il y a un Dieu ; ou, s’ils y arrivent, c’est inutilement pour eux ; parce qu’ils se forment un moyen de communiquer sans médiateur avec ce Dieu qu’ils ont connu sans médiateur. De sorte qu’ils tombent ou dans l’Athéisme, ou dans le Déisme, qui sont deux choses que la Religion Chrétienne abhorre presque également.

Il faut donc tendre uniquement à connaître Jésus-Christ, puisque c’est par lui seul que nous pouvons prétendre connaître Dieu d’une manière qui nous soit utile.

C’est lui qui est le vrai Dieu des hommes, c’est-à-dire des misérables, et des pécheurs. Il est le centre de tout, et l’objet de tout ; et qui ne le connaît pas, ne connaît rien dans l’ordre du monde, ni dans soi même. Car non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous mêmes que par Jésus-Christ.

Sans Jésus-Christ il faut que l’homme soit dans le vice et dans la misère ; avec Jésus-Christ l’homme est exempt de vice et de misère. En lui est tout notre bonheur, notre vertu, notre vie, notre lumière, notre espérance ; et hors de lui il n’y a que vice, misère, ténèbres, désespoir, et nous ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu, et dans notre propre nature.


  1. Car ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant fait connaître.
  2. Vraiment, tu es un Dieu qui se cache.
  3. Toutes choses m’ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; personne non plus ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler.
  4. L’orgueil leur a fait perdre ce que la curiosité leur avait fait découvrir. (trad. non fournie dans cette éd.)