Pensées/Édition de Port-Royal/XXI

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 156-169).

XXI.

Contrariétés étonnantes qui se trouvent dans la nature de l’homme à l’égard de la vérité, du bonheur, et de plusieurs autres choses.



Rien n’est plus étrange dans la nature de l’homme que les contrariétés que l’on y découvre à l’égard de toutes choses. Il est fait pour connaître la vérité ; il la désire ardemment, il la cherche ; et cependant quand il tâche de la saisir, il s’éblouit et se confond de telle sorte, qu’il donne sujet de lui en disputer la possession. C’est ce qui a fait naître les deux sectes de Pyrrhoniens et de Dogmatistes, dont les uns ont voulu ravir à l’homme toute connaissance de la vérité, et les autres tâchent de la lui assurer ; mais chacun avec des raisons si peu vraisemblables qu’elles augmentent la confusion et l’embarras de l’homme, lorsqu’il n’a point d’autre lumière que celle qu’il trouve dans sa nature.

Les principales raisons des Pyrrhoniens sont, que nous n’avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous. Or, disent-ils, ce sentiment naturel n’est pas une preuve convaincante de leur vérité ; puisque n’y ayant point de certitude hors la foi, si l’homme est créé par un Dieu bon, ou par un démon méchant, s’il a été de tout temps, ou s’il s’est fait par hasard, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains selon notre origine. De plus, que personne n’a d’assurance hors la foi, s’il veille, ou s’il dort ; vu que durant le sommeil on ne croit pas moins fermement veiller, qu’en veillant effectivement. On croit voir les espaces, les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure ; et enfin on agit de même qu’éveillé. De sorte que la moitié de la vie se passant en sommeil par notre propre aveu, où, quoiqu’il nous en paraisse, nous n’avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir, comme on rêve souvent qu’on rêve en entassant songes sur songes ?

Je laisse les discours que font les Pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l’éducation, des mœurs, des pays, et les autres choses semblables, qui entraînent la plus grande partie des hommes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements.

L’unique fort des Dogmatistes, c’est qu’en parlant de bonne foi et sincèrement on ne peut douter des principes naturels. Nous connaissons, disent-ils, la vérité, non seulement par raisonnement, mais aussi par sentiment, et par une intelligence vive et lumineuse ; et c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes. C’est en vain que le raisonnement qui n’y a point de part essaye de les combattre. Les Pyrrhoniens qui n’ont que cela pour objet y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances ; comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme, par exemple, qu’il y a espace, temps, mouvement, nombre, matière, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances d’intelligence et de sentiment qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle fonde tout son discours. Je sens qu’il y a trois dimensions dans l’espace, et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite, qu’il n’y a point deux nombres carrés, dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent ; les propositions se concluent ; le tout avec certitude, quoi que par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au sentiment, et à l’intelligence des preuves de ces premiers principes pour y consentir, qu’il serait ridicule que l’intelligence demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre. Cette impuissance ne peut donc servir qu’à humilier la raison qui voudrait juger de tout ; mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment. Mais la nature nous a refusé ce bien, et elle ne nous a donné que très peu de connaissances de cette sorte : toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement.

Voilà donc la guerre ouverte entre les hommes. Il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au Dogmatisme, ou au Pyrrhonisme ; car qui penserait demeurer neutre serait Pyrrhonien par excellence : cette neutralité est l’essence du Pyrrhonisme ; qui n’est pas contre eux est excellemment pour eux. Que fera donc l’homme en cet état ? Doutera-t-il de tout ? Doutera-t-il s’il veille, si on le pince, si on le brûle ? Doutera-t-il s’il est ? On n’en saurait venir là : et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de Pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l’empêche d’extravaguer jusqu’à ce point. Dira-t-il au contraire, qu’il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu’on le pousse, n’en peut montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise ?

Qui démêlera cet embrouillement ? La nature confond les Pyrrhoniens, et la raison confond les Dogmatistes. Que deviendrez-vous donc, ô homme, qui cherchez votre véritable condition par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

Voilà ce qu’est l’homme à l’égard de la vérité. Considérons-le maintenant à l’égard de la félicité qu’il recherche avec tant d’ardeur en toutes ses actions. Car tous les hommes désirent d’être heureux ; cela est sans exception. Quelques différents moyens qu’il y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que l’un va à la guerre, et que l’autre n’y va pas, c’est ce même désir qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui se tuent et qui se pendent.

Et cependant depuis un si grand nombre d’années, jamais personne sans la foi n’est arrivé à ce point, où tous tendent continuellement. Tous se plaignent, Princes, sujets ; nobles, roturiers ; vieillards, jeunes ; forts, faibles ; savants, ignorants ; sains, malades ; de tous pays, de tous temps, de tous âges, et de toutes conditions.

Une épreuve si longue, si continuelle, et si uniforme devrait bien nous convaincre de l’impuissance où nous sommes, d’arriver au bien par nos efforts. Mais l’exemple ne nous instruit point. Il n’est jamais si parfaitement semblable, qu’il n’y ait quelque délicate différence ; et c’est de là que nous attendons que notre espérance ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre. Ainsi le présent ne nous satisfaisant jamais, l’espérance nous pipe, et de malheur en malheur nous mène jusqu’à la mort qui en est le comble éternel.

C’est une chose étrange, qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ai été capable de tenir la place de la fin et du bonheur de l’homme, astres, éléments, plantes, animaux, insectes, maladies, guerre, vices, crimes, etc. L’homme étant déchu de son état naturel, il n’y a rien à quoi il n’ait été capable de se porter. Depuis qu’il a perdu le vrai bien, tout également peut lui paraître tel, jusqu’à sa destruction propre, toute contraire qu’elle est à la raison et à la nature tout ensemble.

Les uns ont cherché la félicité dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés. Ces trois concupiscences ont fait trois sectes, et ceux qu’ont appelle Philosophes n’ont fait effectivement que suivre une des trois. Ceux qui en ont le plus approché ont considéré, qu’il est nécessaire que le bien universel que tous les hommes désirent, et où tous doivent avoir part, ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui étant partagées affligent plus leur possesseur par le manque de la partie qu’il n’a pas, qu’elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois sans diminution, et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré. Ils l’ont compris, mais ils ne l’ont pu trouver ; et au lieu d’un bien solide et effectif, ils n’ont embrassé que l’image creuse d’une vertu fantastique.

Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur dans nous. Nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux— mêmes, et nous appellent, quand même nous n’y pensons pas. Ainsi les Philosophes ont beau dire : rentrez en vous mêmes, vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas ; et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots. Car qu’y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que proposent Stoïciens, et de plus faux que tous leurs raisonnements ?

Ils concluent qu’on peut toujours ce qu’on peut quelquefois, et que puisque le désir de la gloire fait bien faire quelque chose à ceux qu’il possède, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux que la santé ne peut imiter.

[§] La guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir Dieux. Les autres ont voulu y renoncer à la raison, et devenir bêtes. Mais ils ne l’ont pu ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent : et les passions sont toujours vivantes dans ceux mêmes qui veulent y renoncer.

Voilà ce que peut l’homme par lui-même et par ses propres efforts à l’égard du vrai, et du bien. Nous avons une puissance à prouver, invincible à tout le Dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le Pyrrhonisme. Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu’incertitude. Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables et de certitude et de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir, que pour nous faire sentir, d’où nous sommes tombés.

[§] Si l’homme n’est fait pour Dieu, pourquoi n’est-il heureux qu’en Dieu ? Si l’homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Dieu ?

[§] L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et sent en lui des restes d’un état heureux, dont il est déchu, et qu’il ne peut retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.

C’est la source des combats des Philosophes, dont les uns ont pris à tâche d’élever l’homme en découvrant ses grandeurs, et les autres de l’abaisser en représentant ses misères. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que chaque parti se sert des raisons de l’autre pour établir son opinion. Car la misère de l’homme se conclut de sa grandeur et sa grandeur se conclut de sa misère. Ainsi les uns ont d’autant mieux conclu la misère, qu’ils en ont pris pour preuve la grandeur ; et les autres ont conclu la grandeur avec d’autant plus de force, qu’ils l’ont tirée de la misère même. Tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur, n’a servi que d’un argument aux autres, pour conclure la misère ; puisque c’est être d’autant plus misérable, qu’on est tombé de plus haut : et les autres au contraire. Ils se sont élevés les uns sur les autres par un cercle sans fin, étant certain qu’à mesure que les hommes ont plus de lumière ils découvrent de plus en plus en l’homme de la misère et de la grandeur. En un mot l’homme connaît qu’il est misérable. Il est donc misérable, puis qu’il le connaît ; mais il est bien grand, puis qu’il connaît qu’il est misérable.

Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, amas d’incertitudes ; gloire, et rebut de l’univers. S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne, qu’il est un monstre incompréhensible.