Pensées/Édition de Port-Royal/XXVII

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 216-234).

XXVII.

Pensées sur les miracles.



Il faut juger de la doctrine par les miracles : il faut juger des miracles par la doctrine. La doctrine discerne les miracles : et les miracles discernent la doctrine. Tout cela est vrai ; mais cela ne se contredit pas.

[§] Il y a des miracles qui sont des preuves certaines de la vérité ; et il y en a qui ne sont pas des preuves certaines de la vérité ; et il y en a qui ne sont pas des preuves certaines de vérité. Il faut une marque pour les connaître ; autrement ils seraient inutiles. Or ils ne sont pas inutiles, et sont au contraire fondements.

Il faut donc que la règle qu’on nous donne soit telle, qu’elle ne détruise pas la preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.

[§] S’il n’y avait point de miracles joints à la fausseté, il y aurait certitude. S’il n’y avait point de règle pour les discerner, les miracles seraient inutiles, et il n’y aurait pas de raison de croire.

Moïse en a donné une, qui est lorsque le miracleDeut. 13. 1. 2. 3. etc. mène à l’idolâtrie ; et que Jésus-Christ une : Celui, dit-il, qui fait des miracles en mon nom, ne peut à l’heure même mal parler de moiMatt. 7. 38. D’où il s’ensuit que quiconque se déclare ouvertement contre Jésus-Christ ne peut faire de miracles en son nom. Ainsi s’il en fait, ce n’est point au nom de Jésus-Christ, et il ne doit point être écouté. Voilà les occasions d’exclusion à la foi des miracles marquées. Il ne faut pas y donner d’autres exclusions. Dans l’ancien Testament, quand on vous détournera de Dieu. Dans le nouveau, quand on vous détournera de Jésus-Christ.

D’abord donc qu’on voit un miracle, il faut ou se soumettre, ou avoir d’étranges marques du contraire. Il faut voir si celui qui le fait nie un Dieu, ou Jésus-Christ.

[§] Toute Religion est fausse, qui dans sa foi n’adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui dans sa morale n’aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses.

Toute Religion qui ne reconnaît pas maintenant Jésus-Christ est notoirement fausse, et les miracles ne lui peuvent de rien servir.

[§] Les Juifs avaient une doctrine de Dieu, comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracle, et défense de croire à tous faiseurs de miracles qui leur enseigneraient une doctrine contraire, et de plus ordre de recourir aux grands Prêtres, et de s’en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, il semble qu’ils les avaient à l’égard de Jésus-Christ et des Apôtres.

Cependant il est certain, qu’ils étaient très coupables de refuser de les croire à cause de leurs miracles, puisque Jésus-Christ dit, qu’ils n’eussent pas été coupables, s’ils n’eussent point vu ses miracles ; Jean. 25. 24.Si opera non fecissem in eis quæ nemo alius fecit, peccatum non haberent. Si je n’avais fait parmi eux des œuvres que jamais aucun autre n’a faites, ils n’auraient point de péché.

Il s’ensuit donc, qu’il jugeait que ses miracles étaient des preuves certaines de ce qu’il enseignait, et que les Juifs avaient obligation de le croire. Et en effet c’est particulièrement les miracles qui rendaient les Juifs coupables dans leur incrédulité. Car les preuves qu’on eût pu tirer de l’Écriture pendant la vie de Jésus-Christ n’auraient pas été démonstratives. On y voit par exemple que Moïse a dit, qu’un Prophète viendrait ; mais cela n’aurait pas prouvé que Jésus-Christ fût ce Prophète, et c’était toute la question. Ces passages faisaient voir qu’il pouvait être le Messie, et cela avec ses miracles devait déterminer à croire qu’il l’était effectivement.

[§] Les prophéties seules ne pouvaient pas prouver Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n’eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si les miracles n’eussent pas été décisifs. Donc les miracles suffisent quand on ne voit pas que la doctrine soit contraire, et on y doit croire.

[§] Jésus-Christ a prouvé qu’il était le Messie, en vérifiant plutôt sa doctrine et sa mission par ses miracles que par l’Écriture et par les prophéties.

C’est par les miracles que Nicodème reconnaît que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia à Deo venistiJean. 32., Magister ; nemo enim potest hæc signa facere quæ tu facis, nisi fuerit Deus cum eo. Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles.

Aussi quand même la doctrine serait suspecte comme celle de Jésus-Christ pouvait l’être à Nicodème, à cause qu’elle semblait détruire les traditions des Pharisiens, s’il y a des miracles clairs et évidents du même côté, il faut que l’évidence du miracle l’emporte sur ce qu’il y pourrait avoir de difficulté de la part de la doctrine ; ce qui est fondé sur ce principe immobile, que Dieu ne peut induire en erreur.

Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. Accusez moi, dit Dieu dans IsaïeIsa. 18.. Et en un autre endroit : Qu’ai-je dû faire à ma vigne, que je ne lui aie fait ? ibid. 5. 42.

Les hommes doivent à Dieu de recevoir la Religion qu’il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les pas induire en erreur.

Or ils seraient induits en erreur, si les faiseurs de miracles annonçaient une fausse doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n’avait déjà averti de ne les pas croire.

Ainsi s’il y avait division dans l’Église, et que les Ariens, par exemple, qui se disaient fondés sur l’Écriture comme les Catholiques, eussent fait des miracles, et non les Catholiques, on eût été induit en erreur. Car comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n’est pas digne d’être cru sur son autorité privée ; aussi un homme qui pour marque de la communication qu’il a avec Dieu ressuscite les morts, prédit l’avenir, transporte les montagnes, guérit les maladies, mérite d’être cru, et on est impie si on ne s’y rend ; à moins qu’il ne soit démenti par quelque autre qui fasse encore de plus grands miracles.

Mais n’est-il pas dit que Dieu nous tente ? Et ainsi ne nous peut-il pas tenter par des miracles qui semblent porter à la fausseté ?

Il y a bien de la différence entre tenter et induire en erreur. Dieu tente ; mais il n’induit pas en erreur. Tenter c’est procurer les occasions qui n’imposent point de nécessité. Induire en erreur c’est mettre l’homme dans la nécessité de conclure, et suivre une fausseté. C’est ce que Dieu ne peut faire, et ce qu’il ferait néanmoins, s’il permettait que dans une question obscure il se fît des miracles du côté de la fausseté.

On doit conclure delà, qu’il est impossible qu’un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n’en faisant paraître qu’une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l’Église, fasse des miracles, pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut. Et encore moins que Dieu, qui connaît les cœurs, fasse des miracles en faveur d’une personne de cette sorte.

[§] Il y a bien de la différence entre n’être pas pour Jésus-Christ et le dire ; ou n’être pas pour Jésus-Christ et feindre d’en être. Les premiers pourraient peut-être faire des miracles, non les autres ; car il est clair des uns, qu’ils font contre la vérité, non des autres ; et ainsi les miracles sont plus clairs.

Les miracles discernent donc aux choses douteuses, entre les peuples Juif, et Païens ; Juif, et Chrétien : Catholique, hérétique ; calomniés, calomniateurs ; entre les trois croix.

C’est ce que l’on a vu dans tous les combats de la vérité contre l’erreur, d’Abel contre Caïn, de Moïse contre les magiciens de Pharaon, d’Élie contre les faux Prophètes, de Jésus-Christ contre les Pharisiens, de Saint Paul contre Barjésus, des Apôtres contre les Exorcistes, des Chrétiens contre les infidèles, des Catholiques contre les hérétiques. Et c’est ce qui se verra aussi dans le combat d’Élie et d’Énoch contre l’Antéchrist. Toujours le vrai prévaut en miracles.

Enfin jamais en la contention du vrai Dieu, ou de la vérité de la Religion, il n’est arrivé de miracle du côté de l’erreur, qu’il n’en soit aussi arrivé de plus grand du côté de la vérité.

Par cette règle, il est clair que les Juifs étaient obligés de croire Jésus-Christ. Jésus-Christ leur était suspect. Mais ses miracles étaient infiniment plus clairs que les soupçons que l’on avait contre lui. Il le fallait donc croire.

[§] Du temps de Jésus-Christ les uns croyaient en lui ; les autres n’y croyaient pas, à cause des prophéties qui disaient, que le Messie devait naître en Bethléem, au lieu qu’on croyait que Jésus-Christ, était né dans Nazareth. Mais ils devaient mieux prendre garde, s’il n’était pas né en Bethléem. Car ses miracles étant convaincants, ces prétendues contradictions de sa doctrine à l’Écriture, et cette obscurité ne les excusait pas, mais les aveuglait.

[§] Jésus-Christ guérit l’aveugle né, et fit quantité de miracles au jour du sabbat. Par où il aveuglait les Pharisiens, qui disaient, qu’il fallait juger des miracles par la doctrine.

Mais par la même règle qu’on devait croire Jésus-Christ, on ne devra point croire l’Antéchrist.

Jésus-Christ ne parlait ni contre Dieu, ni contre Moise. L’Antéchrist et les faux Prophètes prédits par l’un et l’autre Testament parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui serait ennemi couvert, Dieu ne permettrait pas qu’il fît des miracles ouvertement.

[§] Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le suivre. Jésus-Christ a prédit l’Antéchrist, et défendu de le suivre.

[§] Les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l’Antéchrist. Mais les miracles de l’Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ. Et ainsi, si Jésus-Christ n’était pas le Messie il aurait bien induit en erreur, mais on n’y saurait être induit avec raison par les miracles de l’Antéchrist. Et c’est pourquoi les miracles de l’Antéchrist ne nuisent point à ceux de Jésus-Christ. Aussi quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l’Antéchrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles ?

[§] Il n’y a nulle raison de croire à l’Antéchrist, qui ne soit à croire en Jésus-Christ. Mais il y en a à croire en Jésus-Christ qui ne sont pas à croire à l’Antéchrist.

[§] Les miracles ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l’Église jusqu’à l’Antéchrist, jusqu’à la fin.

C’est pourquoi Dieu afin de conserver cette preuve à son Église, ou il a confondu les faux miracles, ou il les a prédits. Et par l’un et l’autre il s’est élevé au dessus de ce qui est surnaturel à notre égard, et nous y a élevés nous mêmes.

Il en arrivera de même à l’avenir : ou Dieu ne permettra pas de faux miracles, ou il en procurera de plus grands.

Car les miracles ont une telle force, qu’il a fallu que Dieu ait averti, qu’on n’y pensât point, quand ils seraient contre lui, tout clair qu’il soit qu’il y a un Dieu, sans quoi ils eussent été capables de troubler.

Et ainsi tant s’en faut que ces passages du 13. chap. du Deutéronome, qui portent, qu’il ne faut point croire ni écouter ceux qui feront des miracles, et qui détournent du service de Dieu ; et celui de St MarcMarc. 13. 22. ; Il s’élèvera de faux Christs, et de faux Prophètes qui feront des prodiges et des choses étonnantes, jusqu’à séduire, s’il était possibles, les élus mêmes ; et quelques autres semblables fassent contre l’autorité des miracles, que rien n’en marque davantage la force.

[§] Ce qui fait qu’on ne croit pas les vrais miracles, c’est le défaut de charité : Vous ne croyez pas, dit Jésus-Christ parlant aux JuifsJean 10. 26., parce que vous n’êtes pas de mes brebis. Ce qui fait croire les faux c’est le défaut de charité2. Thess. 2. 10. : Eo quod charitatem veritatis non receperunt ut salvi fierent, ideo mittet illis Deus operationem erroris, ut credant mendacio.

[§] Lorsque j’ai considéré d’où vient qu’on ajoute tant de foi à tant d’imposteurs qui disent qu’ils ont des remèdes, jusqu’à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m’a paru que la véritable cause de cela est qu’il y a de vrais remèdes ; car il ne serait pas possible qu’il y en eût tant de faux, et qu’on y donnât tant de créance, s’il n’y en avait de véritables. Si jamais il n’y en avait eu, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu’il en pourraient donner ; et encore plus que tant d’autres eussent donné créance à ceux qui se fussent vanté d’en avoir. De même que si un homme se vantait d’empêcher de mourir, personne ne le croirait, parce qu’il n’y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables par la connaissance même des plus grands hommes, la créance des hommes s’est pliée par là ; parce que la chose ne pouvant être niée en général, puis qu’il y a des effets particuliers qui sont véritablement, le peuple qui ne peut pas discerner lesquels d’entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même ce qui fait qu’on croit tant de faux effets de la lune, c’est qu’il y en a de vrais, comme le flux de la mer.

Ainsi il me paraît aussi évidemment qu’il n’y a tant de faux miracles, de fausses révélations, de sortilèges, etc. que parce qu’il y en a de vrais ; ni de fausses Religions, que parce qu’il y en a une véritable. Car s’il n’y avait jamais eu rien de tout cela, il est comme impossible, que les hommes se le fussent imaginé, et encore plus que tant d’autres l’eussent cru. Mais comme il y a eu de très grandes choses véritables, et qu’ainsi elles ont été crues par de grands hommes, cette impression a été cause que presque tout le monde s’est rendu capable de croire aussi les fausses. Et ainsi au lieu de conclure, qu’il n’y a point de vrais miracles, puisqu’il y en a de faux, il faux dire au contraire, qu’il y a des vrais miracles, puisqu’il y en a tant de faux, et qu’il n’y en a de faux que par cette raison qu’il y en a de vrais ; et qu’il n’y a de même de fausses Religions, que parce qu’il y en a une véritable. Cela vient de ce que l’esprit de l’homme se trouvant plié de ce côté là par la vérité, devient susceptible par là de toutes les faussetés.

[§] Il est dit : croyez à l’Église ; mais il n’est pas dit : croyez aux miracles ; à cause que le dernier est naturel, et non pas le premier. L’un avait besoin de précepte, non pas l’autre.

[§] Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires, qu’on doit bien profiter de ces occasions ; puisqu’il ne sort du secret de la nature qui le couvre, que pour exciter notre foi à le servir avec d’autant plus d’ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude.

Si Dieu se découvrait continuellement, il n’y aurait point de mérite à le croire ; et s’il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu’il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude, loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature, qui nous le couvre, jusques à l’incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible. Et enfin quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses Apôtres, de demeurer avec les hommes jusqu’à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, savoir sous les espèces de l’Eucharistie. C’est ce Sacrement que St Jean appelle dans l’Apocalypse une manne cachée ; et je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie : véritablement tu es un Dieu caché. C’est là le dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit St Paul, ont reconnu un Dieu invisible, par la nature visible. Beaucoup de Chrétiens hérétiques l’ont connu à travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais pour nous, nous devons nous estimer heureux de ce que Dieu nous éclaire jusque’à la reconnaître sous les espèces du pain et du vin.

On peut ajouter à ces considérations le secret de l’Esprit de Dieu caché encore dans l’Écriture. Car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique ; et les Juifs s’arrêtant à l’un, ne pensent pas seulement qu’il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher. De même que les impies voyant les effets naturels, les attribuent à la nature, sans penser qu’il y en ait un autre auteur. Et comme les Juifs voyant un homme parfait en Jésus-Christ, n’ont pas pensé à y chercher un autre homme : Nous n’avons pas pensé que ce fût lui, dit encore Isaïe. Et de même enfin que les hérétiques voyant les apparences parfaites de pain dans l’Eucharistie ne pensent pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère. Toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent le reconnaître en tout. Les afflictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels qu’elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnaître et servir en tout ; et rendons lui des grâces infinies, de ce que s’étant caché en toutes choses pour tant d’autres, il s’est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous.