Pensées/Édition de Port-Royal/XXVIII

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 234-270).

XXVIII.

Pensées Chrétiennes.



Les impies qui s’abandonnent aveuglément à leurs passions sans connaître Dieu, et sans se mettre en peine de le chercher, vérifient par eux-mêmes ce fondement de la foi qu’ils combattent, qui est que la nature des hommes est dans la corruption. Et les Juifs qui combattent si opiniâtrement la Religion Chrétienne, vérifient encore cet autre fondement de cette même foi qu’ils attaquent, qui est que Jésus-Christ est le véritable Messie, et qu’il est venu racheter les hommes, et les retirer de la corruption et de la misère où ils étaient ; tant par l’état où l’on les voit aujourd’hui et qui se trouve prédit dans les prophéties, que par ces mêmes prophéties qu’ils portent, et qu’ils conservent inviolablement comme les marques auxquelles on doit reconnaître le Messie. Ainsi les preuves de la corruption des hommes, et de la rédemption de Jésus-Christ, qui sont les deux principales vérités du Christianisme, se tirent des impies qui vivent dans l’indifférence de la Religion, et des Juifs qui en sont les ennemis irréconciliables.

[§] La dignité de l’homme consistait dans son innocence à dominer sur les créatures, et à en user ; mais aujourd’hui elle consiste à s’en séparer, et à s’y assujettir.

[§] Il y a un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes et contraires, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

La source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques-unes de ces vérités. Et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques-unes de nos vérités.

Et d’ordinaire il arrive que ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, et ils excluent l’autre.

Les Nestoriens voulaient qu’il y eût deux personnes en Jésus-Christ, parce qu’il y a deux natures : et les Eutychiens au contraire, qu’il n’y eût qu’une nature parce qu’il n’y a qu’une personne. Les Catholiques sont Orthodoxes, parce qu’ils joignent ensemble les deux vérités de deux natures et d’une seule personne.

Nous croyons que la substance du pain étant changée en celle du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, il est présent réellement au St Sacrement. Voilà une des vérités. Une autre est, que ce Sacrement est aussi une figure de la croix, et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi Catholique qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.

L’hérésie d’aujourd’hui ne concevant pas que ce Sacrement contient tout ensemble et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu’il soit sacrifice, et commémoration de sacrifice, croit qu’on ne peut admettre l’une de ces vérités, sans exclure l’autre.

Par cette raison ils s’attachent à ce point, que ce Sacrement est figuratif ; et en cela ils ne sont pas hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité ; et de là vient qu’ils nous font tant d’objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence réelle ; et en cela ils sont hérétiques.

C’est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies, est d’instruire de toutes les vérités : et le plus sûr moyen de les réfuter, est de les déclarer toutes.

[§] La grâce sera toujours dans le monde, et aussi dans la nature. Il y aura toujours des Pélagiens, et toujours des Catholiques ; parce que la première naissance fait les uns, et que la seconde naissance fait les autres.

[§] C’est l’Église qui mérite avec Jésus-Christ qui en est inséparable la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la véritable Religion. Et ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées.

[§] Le corps n’est non plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l’un ou de l’autre n’est plus du corps, et n’appartient plus à Jésus-Christ. Toutes les vertus, le martyre, les austérités, et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l’Église, et de la communion du chef de l’Église qui est le Pape.

[§] Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu’il seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la Religion Chrétienne.

[§] Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais, par la volonté de Dieu qui ne peut être ni injuste ni aveugle, et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d’erreur.

[§] Jésus-Christ a donné dans l’Évangile cette marque pour reconnaître ceux qui ont la foi, qui est qu’ils parleront un langage nouveau. Et en effet le renouvellement des pensées et des désirs cause celui des discours. Car ces nouveautés qui ne peuvent déplaire à Dieu, comme le vieil homme ne lui peut plaire, sont différentes des nouveautés de la terre, en ce que les choses du monde quelques nouvelles qu’elles soient vieillissent en durant, au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle d’autant plus qu’il dure davantage. Notre vieil homme périt, dit Saint Paul, et se renouvelle de jour en jour, et il ne sera parfaitement nouveau que dans l’éternité, où l’on chantera sans cesse ce Cantique nouveau dont parle David dans ses Psaumes, c’est-à-dire ce chant qui part de l’esprit nouveau de la charité.

[§] Quand Saint Pierre et les Apôtres délibèrent d’abolir la circoncision, où il s’agissait d’agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les Prophètes, mais simplement la réception du Saint Esprit en la personne des incirconcis. Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu’il remplit de son Esprit, que non pas qu’il faille observer la loi. Ils savaient que la fin de la loi n’était que le St Esprit ; et qu’ainsi puisqu’on l’avait bien sans circoncision, elle n’était pas nécessaire.

[§] Deux lois suffisent pour régler toute la République Chrétienne, mieux que toutes les lois politiques, l’amour de Dieu, et celui du prochain.

[§] La Religion est proportionnée à toute sorte d’esprits. Le commun des hommes s’arrête à l’état et à l’établissement où elle est : et cette Religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu’aux Apôtres. Les plus instruits vont jusqu’aux commencement du monde. Les Anges la voient encore mieux, et de plus loin ; car ils la voient en Dieu même.

[§] Ceux à qui Dieu a donné la Religion par sentiments du cœur sont bien heureux, et bien persuadés. Mais pour ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la leur procurer que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur imprime lui même dans le cœur, sans quoi la foi est inutile pour le salut.

[§] Dieu pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou pour mieux dire si bas, que nous étions incapables d’y arriver. De sorte que ce n’est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison que nous pouvons véritablement nous connaître.

[§] Les impies qui font profession de suivre la raison doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc ? Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les Chrétiens ? Ils ont leurs cérémonies, leurs Prophètes, leurs Docteurs, leurs Saints, leurs Religieux comme nous, etc. Cela est-il contraire à l’Écriture ? Ne dit-elle pas tout cela ? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour demeurer en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connaître, ce n’est pas assez : regardez au détail. C’en serait peut-être assez pour une vaine question de Philosophie ; mais ici où il y va de tout… Et cependant après une réflexion légère de cette sorte, on s’amusera, etc.

[§] C’est une chose horrible de sentir continuellement s’écouler tout ce qu’on possède, et qu’on s’y puisse attacher, sans avoir envie de chercher s’il n’y a point quelque chose de permanent.

[§] Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : si on pouvait y être toujours : s’il est sûr qu’on n’y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.

[§] Par les partis vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité. Car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. Mais, dites vous, s’il avait voulu que je l’adorasse, il m’aurait laissé des signes de sa volonté. Aussi a-t-il fait ; mais vous les négligez. Cherchez-les du moins : cela le vaut bien.

[§] Les Athées doivent dire des choses parfaitement claires. Or il faudrait avoir perdu le sens pour dire qu’il est parfaitement clair que l’âme est mortelle. Je trouve bon qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic : mais il importe à toute la vie de savoir si l’âme est mortelle ou immortelle.

[§] Qui peut ne pas admirer et embrasser une Religion, qui connaît à fond ce qu’on reconnaît d’autant plus qu’on a plus de lumière.

[§] Un homme qui découvre des preuves de la Religion Chrétienne est comme un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il qu’ils sont faux ; et négligera-t-il de les examiner ?

[§] Je ne vois pas qu’ils y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps, et l’enfantement de la Vierge, que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme, que de le produire ? Et si on n’avait jamais su ce que c’est que génération, trouverait-on plus étrange qu’un enfant vint d’une fille seule, que d’un homme et d’une femme ?

[§] Il y a grande différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne doit donner le repos que la recherche sincère de la vérité. Et rien ne peut donner l’assurance que la vérité.

[§] Il y a deux vérités de foi également constantes : l’une, que l’homme dans l’état de la création, ou dans celui de la grâce, est élevé au dessus de toute la nature, rendu semblable à Dieu, et participant de la divinité : l’autre, qu’en l’état de corruption, et du péché, il est déchu de cet état, et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L’Écriture nous les déclare manifestement, lorsqu’elle dit en quelques lieuxProv. 8. 31. : Delicia mea, esse cum filiis, hominum. Effundam spiritum meum super omnem carnemIoel. 2. 28.. Dy estis. etcPs. 81. 6. Et qu’elle dit en d’autres : Omnis caro sænumIs. 40. 6.. Homo comparatus est jumentis insipientibusPs. 48. 1., et similis factus est illis. Dixi in corde meo de filiis hominum, ut probaret eos Deus, et ostenderet similes esse bestiis. etcEccles. 3. 18..

[§] On ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit S. Augustin. Mais quand on commence à résister, et à marcher en s’éloignant, on souffre bien ; le lien s’étend, et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu’à la mort. Notre Seigneur a dit, que depuis la venue de Jean Baptiste, c’est-à-dire, depuis son avènement dans chaque fidèle, le Royaume de Dieu souffre violence, et que les violents le ravissent. Avant que l’on soit touché, on n’a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit St Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre tout sa vie ; car il n’y a point ici de paix. Jésus-Christ est venu apporter le couteau, et non pas la paix. Mais néanmoins il faut avouer, que comme l’Écriture dit, que la sagesse des hommes n’est que folie devant Dieu, aussi ont peut dire que cette guerre, qui paraît dure aux hommes, est une paix devant Dieu ; car c’est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite, que quand le corps sera détruit ; et c’est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon cœur la vie, pour l’amour de celui qui a souffert pour nous et la vie, et la mort, et qui peut nous donner plus de biens, que nous n’en pouvons ni demander, ni imaginer, comme dit Saint Paul.

[§] Il faut tâcher de ne s’affliger de rien, et de prendre tout ce qui arriver pour le meilleur. Je crois que c’est un devoir, et qu’on pèche en ne le faisant pas. Car enfin, la raison pour laquelle les péchés sont péchés est seulement parce qu’ils sont contraires à la volonté de Dieu. Et ainsi l’essence du péché, consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connaissons en Dieu, il est visible, ce me semble, que quand il nous découvre sa volonté par les événements, ce serait un péché de ne s’y pas accommoder.

[§] Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée, il semble que ce soit un temps où le service qu’on rend à Dieu, en la défendant, lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la nature. Et ainsi il permet de considérer, que comme un Prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique ; de même, il semble que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent la pureté de la Religion, quand elle est combattue. Mais il y a cette différence entre les Rois de la terre, et le Roi des Rois, que les Princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais qu’ils les trouvent tels ; au lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu’infidèles sans sa grâce, et qu’il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu’au lieu que les Rois témoignent d’ordinaire avoir de l’obligation à ceux qui demeurent dans le devoir et dans leur obéissance, il arrive au contraire que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui en sont eux mêmes infiniment redevables.

[§] Ce ne sont ni les austérités du corps, ni les agitations de l’esprit, mais les bons mouvements du cœur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et de l’esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines, et plaisirs. St Paul a dit, que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre. Cela doit consoler ceux qui en sentent ; puisqu’étant avertis que le chemin du ciel qu’ils cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu’ils sont dans le véritable chemin. Mais ces peines là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde, ne le font que parce qu’ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre, que dans ceux de l’union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et les faisant repentir de leur premier choix les rend des pénitents du diable selon la parole de Tertullien ; de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénuement, et dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien, il ne faut pas croire que la vie des Chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d’autres plus grands. Priez toujours, dit Saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez-vous toujours. C’est la joie d’avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l’avoir offensé, et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ, en a une telle joie, selon Jésus-Christ, qu’elle lui fait vendre tout ce qu’il a pour l’acheter. Les gens du monde ont leur tristesse, mais ils n’ont point cette joie que le monde ne peut donner ni ôter, dit Jésus-Christ même. Les bienheureux ont cette joie sans aucune tristesse. Et les Chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d’avoir suivi d’autres plaisirs, et de la crainte de la perdre par l’attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette crainte, qui conserve et modère notre joie. Et selon qu’on se sent trop emporter vers l’un, se pencher vers l’autre pour demeurer debout. Souvenez-vous des biens dans les jours d’affliction, et souvenez vous de l’affliction dans les jours de réjouissance, dit l’Écriture, jusqu’à ce que la promesse que Jésus-Christ nous en a faite de rendre sa joie pleine en nous soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu’en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfactions qu’elle en remplit et l’entrée et le progrès et le couronnement. C’est une lumière si éclatante qu’elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient. S’il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l’entrée, c’est de nous qu’elle vient, et non pas de la vertu ; car ce n’est pas l’effet de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Ôtons l’impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nous-mêmes, et n’y cherchons du soulagement que par notre correction.

[§] Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n’avons qu’à avoir le regret de nos fautes. Mais l’avenir nous doit encore moins toucher, puisqu’il n’est point du tout à notre égard, et que nous n’y arriveront peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C’est là où nos pensées doivent être principalement rapportée. Cependant le monde est si inquiet qu’on ne pense presque jamais à la vie présente, et à l’instant où l’on vit, mais à celui où l’on vivra. De sorte qu’on est toujours en état de vivre à l’avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre Seigneur n’a pas voulu que notre prévoyance s’étendit plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu’il nous faut garder et pour notre salut, et pour notre propre repos.

[§] On se corrige quelquefois mieux par la vue du mal, que par l’exemple du bien ; et il est bon de s’accoutumer à profiter du mal, puisqu’il est si ordinaire, au lieu que le bien est si rare.

[§] Dans le 13. chapitre de St Marc, Jésus-Christ fait un grand discours à ses Apôtres sur son dernier avènement. Et comme tout ce qui arrive à l’Église arrive aussi à chaque Chrétien en particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l’état de chaque personne qui en se convertissant détruit le vieil homme en elle, que l’état de l’univers entier qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l’Écriture. La prédiction qui y est contenue de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l’homme réprouvé, qui est en chacun de nous, et dont il est dit, qu’il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu’il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme. Et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu’il n’y a rien de mieux peint. etc.

[§] Le Saint Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu’à ce qu’il y paraisse visiblement dans la résurrection : et c’est ce qui rend les reliques des Saints si dignes de vénération. Car Dieu n’abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre, où leurs corps, quoique morts aux yeux des hommes, sont plus vivants devant Dieu, à cause que le péché n’y est plus, au lieu qu’il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa racine ; car les fruits du péché n’y sont pas toujours. Et cette malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu’il n’est pas permis de les honorer alors, puisqu’ils sont plutôt dignes d’être haïs. C’est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine ; et c’est ce qui la rend souhaitable.

[§] Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés leurs crimes : Seigneur, diront les uns et les autresMatth. 23. 37 44., quand vous avons nous vu avoir faim  ? etc.

[§] Jésus-Christ n’a point voulu du témoignage des démons, ni de ceux qui n’avaient pas vocation ; mais de Dieu et de Jean Baptiste.

[§] En écrivant ma pensée, elle m’échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j’oublie à toute heure ; ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée ; car je ne tends qu’à connaître mon néant.

[§] Les défauts de Montaigne sont grands. Il est plein de mots sales et déshonnêtes. Cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l’homicide volontaire, et sur la mort sont horribles. Il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir. Son livre n’étant point fait pour porter à la piété, il n’y était pas obligé ; mais on est toujours obligé de n’en pas détourner. Quoi qu’on puisse dire pour excuser ses sentiments trop libres sur plusieurs choses, on ne saurait excuser en aucune sorte ses sentiments tout païens sur la mort ; car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir Chrétiennement : or il ne pense qu’à mourir lâchement et mollement par tout son livre.

[§] Ce qui nous trompe en comparant ce qui s’est passé autrefois dans l’Église à ce qui s’y voit maintenant, c’est qu’ordinairement on regarde Saint Athanase, Sainte Thérèse, et les autres Saints comme couronnés de gloire. Présentement que le temps a éclairci les choses, cela paraît véritablement ainsi. Mais au temps que l’on persécutait ce grand Saint, c’était un homme qui s’appelait Athanase, et Sainte Thérèse dans le sien était une Religieuse comme les autres. Élie était un homme comme nous, et sujet aux mêmes passions que nous, dit l’Apôtre Saint Jacques, pour désabuser les Chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l’exemple des Saints comme disproportionné à notre état : c’étaient des Saints, disons-nous, ce n’est pas comme nous.

[§] À ceux qui ont de la répugnance pour la Religion, il faut commencer par leur montrer, qu’elle n’est point contraire à la raison ; ensuite qu’elle est vénérable, et en donner le respect ; après la rendre aimable, et faire souhaiter qu’elle fût vraie ; et puis montrer par les preuves incontestables qu’elle est vraie ; faire voir son antiquité, et sa sainteté par sa grandeur, et par son élévation ; et enfin qu’elle est aimable, parce qu’elle promet le vrai bien.

[§] Un mot de David, ou de Moïse, comme celui-ci, que Dieu circoncira les cœurs, fait juger de leur esprit. Que tous leurs autres discours soient équivoques, et qu’il soit incertain s’ils sont de Philosophes, ou de Chrétiens, un mot de cette nature détermine tout le reste. Jusque là l’ambiguïté dure, mais non pas après.

[§] De se tromper en croyant vraie la Religion Chrétienne, il n’y a pas grand chose à perdre. Mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse !

[§] Les conditions les plus aisée à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu ; et au contraire. Rien n’est si difficile selon le monde que la vie Religieuse ; rien n’est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n’est plus aisé que d’être dans une grande charge, et dans de grands biens selon le monde ; rien n’est plus difficile que d’y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.

[§] L’ancien Testament contenait les figures de la joie future, et le nouveau contient les moyens d’y arriver. Les figures étaient de joie, les moyens sont de pénitence. Et néanmoins l’agneau Pascal était mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudinibus, pour marquer toujours qu’on ne pouvait trouver la joie que par l’amertume.

[§] Le mot de Galilée prononcé comme par hasard par la foule des Juifs, en accusant Jésus-Christ devant Pilate, donna sujet à Pilate d’envoyer Jésus-Christ à Hérode ; en quoi fut accompli le mystère, qu’il devait être jugé par les Juifs et les Gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l’accomplissement du mystère.

[§] Un homme me disait un jour, qu’il avait grande joie et confiance en sortant de confession. Un autre me disait, qu’il était en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en ferait un bon, et que chacun manquait encore en ce qu’il n’avait pas le sentiment de l’autre.

[§] Il y a plaisir d’être dans un vaisseau battu de l’orage, lorsqu’on est assuré qu’il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l’Église sont de cette nature.

[§] Comme les deux source de nos péchés sont l’orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert en lui deux qualités pour les guérir, sa miséricorde, et sa justice. Le propre de la justice est d’abattre l’orgueil, et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : La miséricorde de Dieu invite à pénitence, et cet autre des Ninivites : Faisons pénitence pour voir s’il n’aurait point pitié de nous. Ainsi tant s’en faut que la miséricorde de Dieu autorise le relâchement, qu’il n’y a rien au contraire qui le combatte davantage ; et qu’au lieu de dire : s’il n’y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toute sorte d’efforts pour accomplir ses préceptes ; il faut dire au contraire, que c’est parce qu’il y a en Dieu de la miséricorde, qu’il faut faire tout ce qu’on peut pour les accomplir.

[§] L’histoire de l’Église doit proprement être appelée l’histoire de la vérité.

[§] Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie, libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent. Heureux ceux qui étant sur ces fleuves non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais après s’y être reposés en paix ; tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem, où ils n’auront plus à craindre les attaques de l’orgueil ; et qui pleurent cependant, non pas de voir écouler toutes les choses périssables, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Jérusalem céleste, après laquelle ils soupirent sans cesse dans la longueur de leur exil.

[§] Un miracle, dit-on, affermirait ma créance. On parle ainsi quand on ne le voit pas. Les raisons qui étant vues de loin semblent borner notre vue, ne la bornent plus quand on y est arrivé. On commence à voir au-delà. Rien n’arrête la volubilité de notre esprit. Il n’y a point, dit-on, de règle qui n’ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n’ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu’elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner prétexte d’appliquer l’exception au sujet présent, et de dire : cela n’est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n’est pas. Il ne reste plus qu’à montrer que celui-ci en est, et il faut être bien maladroit si on n’y trouve quelque jour.

[§] La charité n’est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures, pour mettre la vérité, ne soit venu que pour mettre la figure de la charité, et pour en ôter la réalité qui était auparavant ; cela est horrible.

[§] Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point. On le sent en mille choses. C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi parfaite, Dieu sensible au cœur.

[§] La science des choses extérieures ne nous consolera pas de l’ignorance de la morale au temps de l’affliction ; mais la science des mœurs nous consolera toujours de l’ignorance des choses extérieures.

[§] L’homme est ainsi fait, qu’à force de lui dire, qu’il est un sot, il le croit ; et à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l’homme fait lui seul une conversation intérieure, qu’il importe de bien régler, corrumpunt bonos mores colloquia prava. Il faut se tenir en silence autant qu’on peut, et ne s’entretenir que de Dieu ; et ainsi on se le persuade à soi même.

[§] Quelle différence entre un soldat et un Chartreux quant à l’obéissance ? Car ils sont également obéissants, et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais ; car les capitaines et les Princes même sont toujours esclaves et dépendants. Mais il espère toujours l’indépendance, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le Chartreux fait vœu de n’être jamais indépendant. Ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle que tous deux ont toujours ; mais dans l’espérance que l’un a toujours, et que l’autre n’a pas.

[§] La propre volonté ne se satisferait jamais quand elle aurait tout ce qu’elle souhaite. Mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Avec elle on ne peut être que mal content ; sans elle on ne peut être que content.

[§] Il est injuste qu’on s’attache à nous, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir ; car nous ne sommes la fin de personne, et nous n’avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir ? et ainsi l’objet de leur attachement mourrait. Comme nous serions coupables de faire croire une fausseté, quoique nous la persuadassions doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on nous fît plaisir ; de même nous sommes coupables, si nous nous faisons aimer, et si nous attirons les gens à s’attacher à nous. Nous devons avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui nous en revint. De même nous les devons avertir, qu’ils ne doivent pas s’attacher à nous : car il faut qu’ils passent leur vie à plaire à Dieu, ou à le chercher.

[§] C’est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités, et dans les cérémonies ; mais c’est être superbe de ne vouloir pas s’y soumettre.

[§] Toutes les Religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls Chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d’eux-mêmes, et à s’informer de celles que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour nous être transmises. Il y a des gens que cette contrainte lasse. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C’est en vain que nous leur crions, comme les Prophètes faisaient autrefois aux Juifs : Allez au milieu de l’Église ; informez vous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ses sentiers. Ils répondent comme les Juifs : Nous n’y marcherons pas ; nous voulons suivre les pensées de notre cœur, et être comme les autres peuples.

[§] Il y a trois moyens de croire, la raison, la coutume, et l’inspiration. La Religion Chrétienne, qui seule a la raison, n’admet pas pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration. Ce n’est pas qu’elle exclue la raison, et la coutume : au contraire, il faut ouvrir son esprit aux preuves par la raison, et s’y confirmer par la coutume ; mais elle veut qu’on s’offre par l’humiliation aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet ; ne evacuetur crux Christi.

[§] Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement, que quand on le fait par un faux principe de conscience.

[§] Les Juifs qui ont été appelés à dompter les nations et les Rois, ont été esclaves du péché ; et les Chrétiens dont la vocation a été à servir, et à être sujets, sont les enfants libres.

[§] Est-ce courage à un homme mourant, d’aller dans la faiblesse, et dans l’agonie affronter un Dieu tout puissant et éternel ?

[§] Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger.

[§] La bonne crainte vient de la foi ; la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte porte à l’espérance, parce qu’elle naît de la foi, et qu’on espère au Dieu que l’on croit : la mauvaise porte au désespoir, parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point de foi. Les uns craignent de le perdre, et les autres de le trouver.

[§] Salomon et Job ont le mieux connu la misère de l’homme, et en ont le mieux parlé ; l’un le plus heureux des hommes, et l’autre le plus malheureux ; l’un connaissant la vanité des plaisirs par expérience, l’autre la réalité des maux.

[§] Dieu n’entend pas que nous soumettions notre créance à lui sans raison, et nous assujettir avec tyrannie. Mais il ne prétend pas aussi nous rendre raison de toutes choses. Et pour accorder ces contrariétés, il entend nous faire voir clairement des marques divines en lui, qui nous convainquent de ce qu’il est, et s’attirer autorité par des merveilles et des preuves que nous ne puissions refuser, et qu’ensuite nous croyions sans hésiter les choses qu’il nous enseigne, quand nous n’y trouverons pas d’autre raison de les refuser, sinon que nous ne pouvons pas par nous mêmes connaître si elles sont ou non.

[§] Il n’y a que trois sortes de personnes ; les uns qui servent Dieu l’ayant trouvé ; les autres qui s’emploient à le chercher ne l’ayant pas encore trouvé ; et d’autres enfin qui vivent sans le chercher ni l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables, et heureux. Les derniers sont fous, et malheureux. Ceux du milieu sont malheureux, et raisonnables.

[§] La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues et de principes différents qu’elle doit avoir toujours présents, qu’à toute heure elle s’assoupit, ou elle s’égare, faute de les voir tous à la fois. Il n’en est pas ainsi du sentiment. Il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc, après avoir connu la vérité par la raison, tâcher de la sentir, et de mettre notre foi dans le sentiment du cœur ; autrement elle sera toujours incertaine et chancelante.

[§] Il est de l’essence de Dieu, que sa justice soit infinie aussi bien que sa miséricorde. Cependant sa justice et sa sévérité envers les réprouvés est encore moins étonnante que sa miséricorde envers les élus.