Pensées/Édition de Port-Royal/XXX

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Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers
Guillaume Desprez (p. 290-312).

XXX.

Pensées sur la mort, qui ont été extraites d’une lettre écrite par Monsieur Pascal sur le sujet de la mort de Monsieur son Père.



Quand nous sommes dans l’affliction à cause de la mort de quelque personne pour qui nous avions de l’affection, ou pour quelque autre malheur qui nous arrive, nous ne devons pas chercher de la consolation dans nous-mêmes, ni dans les hommes, ni dans tout ce qui est créé ; mais nous la devons chercher en Dieu seul. Et la raison en est que toutes les créatures ne sont pas la première cause des accidents que nous appelons maux, mais que la providence de Dieu en étant l’unique et véritable cause, l’arbitre et la souveraine, il est indubitable qu’il faut recourir directement à la source, et remonter jusqu’à l’origine pour trouver un solide allègement. Que si nous suivons ce précepte, et que nous considérions cette mort qui nous afflige, non pas comme un effet du hasard ni comme une nécessité fatale de la nature, ni comme le jouet des éléments et des parties qui composent l’homme (car Dieu n’a pas abandonné ses élus au caprice du hasard) mais comme une suite inévitable, juste, et sainte d’un arrêt de la providence de Dieu, pour être exécuté dans la plénitude de son temps ; et enfin que tout ce qui est arrivé a été de tout temps présent et préordonné en Dieu : si, dis-je, par un transport de grâce nous regardons cet accident, non dans lui même et hors de Dieu, mais hors de lui-même, et dans la volonté même de Dieu, dans la justice de son arrêt, dans l’ordre de sa providence qui en est la véritable cause, sans qui il ne fût pas arrivé, par qui seule il est arrivé, et de la manière dont il est arrivé, nous adorerons dans un humble silence la hauteur impénétrable de ses secrets : nous vénérerons la sainteté de ses arrêts : nous bénirons la conduite de sa providence : et unissant notre volonté à celle de Dieu même, nous voudrons avec lui, en lui, et pour lui, la chose qu’il a voulue en nous, et pour nous de toute éternité.

[§] Il n’y a de consolation qu’en la vérité seule. Il est sans doute que Sénèque et Socrate n’ont rien qui nous puisse persuader et consoler dans ces occasions. Ils ont été sous l’erreur qui a aveuglé tous les hommes dans le premier ; ils ont tous pris la mort comme naturelle à l’homme ; et tous les discours qu’ils ont fondés sur ce faux principe sont si vains et si peu solides, qu’ils ne servent qu’à montrer par leur inutilité, combien l’homme en général est faible, puisque les plus hautes productions des plus grands d’entre les hommes sont si basses et si puériles.

Il n’en est pas de même de Jésus-Christ : il n’en est pas ainsi des livres Canoniques. La vérité y est découverte, et la consolation y est jointe aussi infailliblement qu’elle est infailliblement séparée de l’erreur. Considérons donc la mort dans la vérité que le Saint Esprit nous a apprise. Nous avons cet admirable avantage de connaître que véritablement et effectivement la mort est une peine du péché, imposée à l’homme, pour expier son crime ; nécessaire à l’homme, pour le purger du péché ; que c’est la seule qui peut délivrer l’âme de la concupiscence des membres, sans laquelle les Saints ne vivent point en ce monde. Nous savons que la vie et la vie des Chrétiens est un sacrifice continuel, qui ne peut être achevé que par la mort : nous savons que Jésus-Christ entrant au monde s’est considéré et s’est offert à Dieu comme un holocauste et une véritable victime ; que sa naissance, sa vie, sa mort, sa résurrection, son ascension, sa séance éternelle à la droite de son Père, et sa présence dans l’Eucharistie ne sont qu’un seul et unique sacrifice : nous savons que ce qui est arrivé en Jésus-Christ doit arriver en tous ses membres.

Considérons donc la vie comme un sacrifice ; et que les accidents de la vie ne fassent d’impression dans l’esprit des Chrétiens qu’à proportion qu’ils interrompent ou qu’ils accomplissent ce sacrifice. N’appelons mal que ce qui rend la victime de Dieu victime du diable; mais appelons bien ce qui rend la victime du diable en Adam victime de Dieu ; et sur cette règle examinons la nature de la mort.

Pour cela il faut recourir à la personne de Jésus-Christ ; car comme Dieu ne considère les hommes que par le médiateur Jésus-Christ, les hommes aussi ne devraient regarder ni les autres, ni eux-mêmes que médiatement par Jésus-Christ.

Si nous ne passons par ce milieu nous ne trouvons en nous que de véritables malheurs, ou des plaisirs abominables ; mais si nous considérons toutes choses en Jésus-Christ, nous trouverons toute consolation, toute satisfaction, toute édification.

Considérons donc la mort en Jésus-Christ, et non pas sans Jésus-Christ. Sans Jésus-Christ elle est horrible, elle est détestable, et l’horreur de la nature. En Jésus-Christ elle est tout autre : elle est aimable, sainte, et la joie du fidèle. Tout est doux en Jésus-Christ jusqu’à la mort ; et c’est pourquoi il a souffert, et est mort pour sanctifier la mort et les souffrances ; et comme Dieu et comme homme il a été tout ce qu’il y a de grand, et tout ce qu’il y a d’abject ; afin de sanctifier en soi toutes choses excepté le péché, et pour être le modèle de toutes les conditions.

Pour considérer ce que c’est que la mort et la mort en Jésus-Christ, il faut voir quel rang elle tient dans son sacrifice continuel et sans interruption, et pour cela remarquer que dans les sacrifices la principale partie est la mort de l’hostie. L’oblation, et la sanctification qui précèdent sont des dispositions ; mais l’accomplissement est la mort, dans laquelle, par l’anéantissement de la vie, la créature rend à Dieu tout l’hommage dont elle est capable en s’anéantissant devant les yeux de sa Majesté et en adorant la souveraine existence, qui existe seule essentiellement. Il est vrai qu’il y a encore une autre partie après la mort de l’hostie, sans laquelle sa mort est inutile ; c’est l’acceptation que Dieu fait du sacrifice. C’est ce qui est dit dans l’Écriture : et odoratus est dominus odorem suavitatisGen. 8. 21. et Dieu a reçu l’odeur du sacrifice. C’est véritablement celle-là qui couronne l’oblation ; mais elle est plutôt une action de Dieu vers la créature, que de la créature vers Dieu, et elle n’empêche pas que la dernière action de la créature ne soit la mort.

Toutes ces choses ont été accomplies en Jésus-Christ, en entrant au monde. Il s’est offertHebr. 9. 14. : obtulit semet ipsum per Spiritum Sanctum. Ingrediens mundum dixitHebr. 10. 5. 7. : hostiam et oblationem noluisti ; tunc dixi : ecce venio : in capite libri scriptum est de me, ut faciem, Deus, voluntatem tuam. Il s’est offert lui-même par le Saint Esprit. Entrant dans le monde, il a dit : Seigneur, les sacrifices ne vous sont point agréables ; mais vous m’avez formé un corps. Alors j’ai dit : me voici ; je viens selon qu’il est écrit de moi dans le livre, pour faire, mon Dieu, votre volontéPs.39 : et votre loi est dans le milieu de mon cœur. Voilà son oblation. Sa sanctification a suivi immédiatement son oblation. Ce sacrifice a duré toute sa vie, et a été accompli par sa mort. Il a fallu qu’il ait passé par les souffrances, pour entrer en sa gloireLuc. 24. 26. : et quoiqu’il fût fils de Dieu, il a fallu qu’il ait appris l’obéissanceHebr. 5. 8.. Mais aux jours de sa chair ayant offert avec un grand cri et avec larmes ses prières et ses supplications à celui qui le pouvait tirer de la mort, il a été exaucé selon son humble respect pour son PèreIbid. ; et Dieu l’a ressuscité, et il lui a envoyé sa gloire figurée autrefois par le feu du ciel qui tombait sur les victimes, pour brûler et consumer son corps, et le faire vivre de la vie de la gloire. C’est ce que Jésus-Christ a obtenu, et qui a été accompli par sa résurrection.

Ainsi ce sacrifice étant parfait par la mort de Jésus-Christ, et consommé même en son corps par sa résurrection, où l’image de la chair du péché, a été absorbée par la gloire, Jésus-Christ avait tout achevé de sa part ; et il ne restait plus sinon que le sacrifice fût accepté de Dieu, et que comme la fumée s’élevait, et portait l’odeur au trône de Dieu, aussi Jésus-Christ fût en cet état d’immolation parfaite offert, porté, et reçu au trône de Dieu même : et c’est ce qui a été accompli en l’ascension, en laquelle il est monté et par sa propre force et par la force de son Saint Esprit qui l’environnait de toutes parts. Il a été enlevé ; comme la fumée des victimes qui est la figure de Jésus-Christ était portée en haut par l’air qui la soutenait qui est la figure du Saint Esprit : et les Actes des Apôtres nous marquent expressément qu’il fut reçu au ciel, pour nous assurer que ce saint sacrifice accompli en terre a été accepté, et reçu dans le sein de Dieu.

Voilà l’état des choses en notre souverain Seigneur. Considérons-les en nous maintenant. Lorsque nous entrons dans l’Église qui est le monde des fidèles et particulièrement des élus, où Jésus-Christ entra dés le moment de son incarnation par un privilège particulier au fils unique de Dieu, nous somme offerts et sanctifiés. Ce sacrifice se continue par la vie, et s’accomplit à la mort, dans laquelle l’âme quittant véritablement tous les vices et l’amour de la terre dont la contagion l’infecte toujours durant cette vie, elle achève son immolation et est reçue dans le sein de Dieu.

Ne nous affligeons donc pas de la mort des fidèles, comme les Païens qui n’ont point d’espérance. Nous ne les avons pas perdus au moment de leur mort. Nous les avions perdus pour ainsi dire dès qu’ils étaient entrés dans l’Église par le baptême. Dès lors ils étaient à Dieu. Leur vie était vouée à Dieu : leurs actions ne regardaient le monde que pour Dieu. Dans leur mort ils se sont entièrement détachés des péchés ; et c’est en ce moment qu’ils ont été reçus de Dieu, et que leur sacrifice a reçu son accomplissement et son couronnement.

Ils ont fait ce qu’ils avaient voué : ils ont achevé l’œuvre que Dieu leur avait donné à faire : ils ont accompli la seule chose pour laquelle ils avaient été créés. La volonté de Dieu s’est accomplie en eux ; et leur volonté est absorbée en Dieu. Que notre volonté ne sépare donc pas ce que Dieu a uni ; et étouffons ou modérons par l’intelligence de la vérité les sentiments de la nature corrompue et déçue, qui n’a que de fausses images, et qui trouble par ses illusions la sainteté des sentiments que la vérité de l’Évangile nous doit donner.

Ne considérons donc plus la mort comme des Païens, mais comme des Chrétiens, c’est à dire avec l’espérance, comme Saint Paul l’ordonne, puisque c’est le privilège spécial des Chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte, car la nature trompeuse le figure de la sorte, mais comme le temple inviolable et éternel du Saint Esprit, comme la foi nous l’apprend.

Car nous savons que les corps des Saints sont habités par le Saint Esprit jusqu’à la résurrection qui se fera par la vertu de cet Esprit qui réside en eux pour cet effet. C’est le sentiment des Pères. C’est pour cette raison que nous honorons les reliques des morts : et c’est sur ce vrai principe que l’on donnait autrefois l’Eucharistie dans la bouche des morts ; parce que comme on savait qu’ils étaient le temple du Saint Esprit, on croyait qu’ils méritaient d’être aussi unis à ce Saint Sacrement. Mais l’Église a changé cette coutume, non pas qu’elle croie que ces corps ne soient pas saints, mais par cette raison, que l’Eucharistie étant le pain de vie et des vivants, il ne doit pas être donné aux morts.

Ne considérons plus les fidèles qui sont morts en la grâce de Dieu comme ayant cessé de vivre, quoique la nature le suggère ; mais comme commençant à vivre, comme la vérité l’assure. Ne considérons plus leurs âmes comme péries et réduites au néant, mais comme vivifiées et unies au souverain vivant : et corrigeons ainsi par l’attention à ces vérités les sentiments d’erreurs qui sont si empreints en nous-mêmes, et ces mouvements d’horreur qui sont si naturels à l’homme.

[§] Dieu a créé l’homme avec deux amours, l’un pour Dieu, l’autre pour soi-même ; mais avec cette loi, que l’amour pour Dieu serait infini, c’est à dire sans aucune autre fin que Dieu même, et que l’amour pour soi-même serait fini et rapportant à Dieu.

L’homme en cet état non seulement s’aimait sans péché, mais il ne pouvait pas ne point s’aimer sans péché.

Depuis, le péché originel étant arrivé, l’homme a perdu le premier de ces amours ; et l’amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d’un amour infini, cet amour propre s’est étendu et débordé dans le vide que l’amour de Dieu a quitté ; et ainsi il s’est aimé seul, et toutes choses pour soi, c’est à dire infiniment.

Voilà l’origine de l’amour propre. Il était naturel à Adam, et juste en son innocence ; mais il est devenu et criminel et immodéré ensuite de son péché.

Voilà la source de cet amour, et la cause de sa défectuosité et de son excès.

Il en est de même du désir de dominer, de la paresse, et des autres. L’application en est aisée à faire au sujet de l’horreur que nous avons de la mort. Cette horreur était naturelle et juste dans Adam innocent ; parce que sa vie étant très agréable à Dieu, elle devait être agréable à l’homme : et la mort eût été horrible, parce qu’elle eût fini une vie conforme à la volonté de Dieu. Depuis, l’homme ayant péché, sa vie est devenue corrompue, son corps et son âme ennemis l’un de l’autre, et tous deux de Dieu.

Ce changement ayant infecté une si sainte vie, l’amour de la vie est néanmoins demeuré ; et l’horreur de la mort étant restée pareille, ce qui était juste en Adam est injuste en nous.

Voilà l’origine de l’horreur de la mort, et la cause de sa défectuosité.

Éclairons donc l’erreur de la nature par la lumière de la foi.

L’horreur de la mort est naturelle ; mais c’est en l’état d’innocence ; parce qu’elle n’eût pu entrer dans le Paradis qu’en finissant une vie toute pure. Il était juste de la haïr quand elle n’eût pu arriver qu’en séparant une âme sainte d’un corps saint : mais il est juste de l’aimer quand elle sépare une âme sainte d’un corps impur. Il était juste de la fuir, quand elle eût rompu la paix entre l’âme et le corps ; mais non pas quand elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin quand elle eût affligé un corps innocent, quand elle eût ôté au corps la liberté d’honorer Dieu, quand elle eût séparé de l’âme un corps soumis et coopérateur à ses volontés, quand elle eût fini tous les biens dont l’homme est capable, il était juste de l’abhorrer ; mais quand elle finit une vie impure, quand elle ôte au corps la liberté de pécher, quand elle délivre l’âme d’un rebelle très puissant et contredisant tous les motifs de son salut, il est très injuste d’en conserver les mêmes sentiments.

Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a donné pour la vie, puisque nous l’avons reçu de Dieu ; mais que ce soit pour la même vie pour laquelle Dieu nous l’a donné, et non pas pour un objet contraire.

Et en consentant à l’amour qu’Adam avait pour sa vie innocente, et que Jésus-Christ même à eu pour la sienne, portons-nous à haïr une vie contraire à celle que Jésus-Christ a aimée, et à n’appréhender que la mort que Jésus-Christ a appréhendée, qui arrive à un corps agréable à Dieu ; mais non pas à craindre une mort, qui punissant un corps coupable et purgeant un corps vicieux, nous doit donner des sentiments tout contraires, si nous avons un peu de foi, d’espérance, et de charité.

C’est un des grands principes du Christianisme, que tout ce qui est arrivé à Jésus-Christ doit se passer et dans l’âme et dans le corps de chaque Chrétien : que comme Jésus-Christ a souffert durant sa vie mortelle, est ressuscité d’une nouvelle vie, et est monté au ciel, où il est assis à la droite de Dieu son Père ; ainsi le corps et l’âme doivent souffrir, mourir, ressusciter, et monter au ciel.

Toutes ces choses s’accomplissent dans l’âme durant cette vie, mais non dans le corps.

L’âme souffre et meurt au péché dans la pénitence et dans le baptême. L’âme ressuscite à une nouvelle vie dans ces sacrements. Et enfin l’Âme quitte la terre et monte au ciel en menant une vie céleste, ce qui fait dire à Saint Paul, Conversatio nostra in cælis est.

Aucune de ces choses n’arrive dans le corps durant cette vie, mais les mêmes choses s’y passent ensuite.

Car à la mort le corps meurt à sa vie mortelle : au Jugement il ressuscitera à une nouvelle vie : après le Jugement il montera au ciel, et y demeurera éternellement.

Ainsi les mêmes choses arrivent au corps et à l’âme, mais en différents temps, et les changements du corps n’arrivent que quand ceux de l’âme sont accomplis, c’est à dire après la mort : de sorte que la mort est le couronnement de la béatitude de l’âme et le commencement de la béatitude du corps.

Voilà les admirables conduites de la sagesse de Dieu sur le salut des âmes : et Saint Augustin nous apprend sur ce sujet, que Dieu en a disposé de la sorte, de peur que si le corps de l’homme fût mort et ressuscité pour jamais dans le baptême, on ne fût entré dans l’obéissance de l’Évangile que par l’amour de la vie ; au lieu que la grandeur de la foi éclate bien davantage lorsque l’on tend à l’immortalité par les ombres de la mort.

[§] Il n’est pas juste que nous soyons sans ressentiment et sans douleur dans les afflictions et les accidents fâcheux qui nous arrivent comme des Anges qui n’ont aucun sentiment de la nature : il n’est pas juste aussi que nous soyons sans consolation comme des Païens qui n’ont aucun sentiment de la grâce : mais il est juste que nous soyons affligés et consolés comme Chrétiens, et que la consolation de la grâce l’emporte par dessus les sentiments de la nature ; afin que la grâce soit non seulement en nous, mais victorieuse en nous ; qu’ainsi en sanctifiant le nom de notre Père, sa volonté devienne la nôtre ; que sa grâce règne et domine sur la nature ; et que nos afflictions soient comme la matière d’un sacrifice que sa grâce consomme et anéantisse pour la gloire de Dieu ; et que ces sacrifices particuliers honorent et préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de Jésus-Christ.

Ainsi nous tirerons avantage de nos propres imperfections, puisqu’elles serviront de matière à cet holocauste ; car c’est le but des vrais Chrétiens de profiter de leurs propres imperfections, parce que tout coopère en bien pour les élus.

Et si nous y prenons garde de près nous trouverons de grands avantages pour notre édification en considérant la chose dans la vérité ; car puisqu’il est véritable que la mort du corps n’est que l’image de celle de l’âme, et que nous bâtissons sur ce principe, que nous avons sujet d’espérer du salut de ceux dont nous pleurons la mort ; il est certain que si nous ne pouvons arrêter le cours de notre tristesse et de notre déplaisir, nous en devons tirer ce profit, que puisque la mort du corps est si terrible, qu’elle nous cause de tels mouvements, celle de l’âme nous en devrait bien causer de plus inconsolables. Dieu a envoyé la première à ceux que nous regrettons : nous espérons qu’il a détourné la seconde : considérons donc la grandeur de nos biens dans la grandeur de nos maux, et que l’excès de notre douleur soit la mesure de celle de notre joie.

Il n’y a rien qui la puisse modérer sinon la crainte que leurs âmes ne languissent pour quelque temps dans les peines qui sont destinées à purger le reste des péchés de cette vie : et c’est pour fléchir la colère de Dieu sur eux que nous devons soigneusement nous employer.

La prière et les sacrifices sont un souverain remède à leurs peines. Mais une des plus solides et plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu’ils nous ordonneraient s’ils étaient encore au monde, et de nous mettre pour eux en l’état auquel ils nous souhaitent à présent.

Par cette pratique nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous : et comme les hérésiarques sont punis en l’autre vie des péchés auxquels ils ont engagé leurs sectateurs dans lesquels leur venin vit encore ; ainsi les morts sont récompensés outre leur propre mérite pour ceux auxquels ils ont donné suite par leurs conseils et leur exemple.

[§] L’homme est assurément trop infirme pour pouvoir juger sainement de la suite des choses futures. Espérons donc en Dieu, et ne nous fatiguons pas par des prévoyances indiscrètes et téméraires. Remettons nous à Dieu pour la conduite de nos vies, et que le déplaisir ne soit pas dominant en nous.

Saint Augustin nous apprend, qu’il y a dans chaque homme un serpent, une Ève, et un Adam. Le serpent sont les sens et notre nature, l’Ève est l’appétit concupiscible, et l’Adam est la raison.

La nature nous tente continuellement : l’appétit concupiscible désire souvent : mais le péché n’est pas achevé si la raison ne consent.

Laissons donc agir ce serpent et cette Ève, si nous ne pouvons l’empêcher : mais prions Dieu que sa grâce fortifie tellement notre Adam, qu’il demeure victorieux, que Jésus-Christ en soit vainqueur, et qu’il règne éternellement en nous.