Pensées de Marc-Aurèle (Couat)/07

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Livre VII

1

Qu’est-ce que le vice[1] ? — C’est ce que tu as vu bien souvent. À propos de tout événement rappelle-toi de même que c’est quelque chose que tu as vu bien souvent. Partout, en haut, en bas, tu trouveras les mêmes choses. Les histoires des temps anciens, celles des temps intermédiaires et des plus récents en sont remplies ; elles se répètent maintenant encore dans nos villes et dans nos maisons. Il n’y a rien de nouveau ; tout est éphémère et accoutumé.

2

Les dogmes sont vivants : et comment pourraient-ils périr, si les représentations correspondantes ne s’éteignent pas ? Or, il dépend de toi de les ranimer sans cesse. Je puis, sur tel objet, porter le jugement qu’il faut ; si je le puis, pourquoi me troubler ? Ce qui est extérieur à ma pensée ne lui est rien, absolument rien[2]. Comprends bien cette vérité, et tu es debout ; tu peux revivre. Recommence à voir les choses comme tu les voyais [autrefois][3] ; c’est là revivre.

3

Vaines et pompeuses processions, spectacles représentés sur la scène, défilés de troupeaux grands et petits, combats singuliers, c’est un os que l’on jette aux chiens, de la nourriture qu’on lance aux poissons dans les viviers, ce sont des agitations de fourmis[4] traînant leur fardeau, des fuites de souris effarées, des marionnettes qu’un fil fait aller[5]. Assistes-y donc avec des dispositions bienveillantes, et sans te rengorger avec dédain. Mais sache que chacun vaut ce que valent les choses pour lesquelles il se passionne[6].

4

Il faut suivre mot par mot les discours et dans les actes observer chaque intention. Ici, vois immédiatement à quel but tend l’action ; là, ce que signifient les paroles.

5

Est-ce que mon intelligence suffit à telle œuvre, ou non ? Si elle y suffit, je m’en sers comme d’un instrument qui m’a été donné par la nature universelle. Si elle n’y suffit pas, je cède la place au plus capable d’accomplir le travail, à moins que ce ne me soit un devoir : en ce cas, j’agis comme je peux, en m’adjoignant celui qui, avec l’aide de mon principe dirigeant, pourra réaliser cette œuvre opportune et utile au bien commun. Il faut [en effet] que ce que nous faisons par nous-mêmes ou avec le secours d’autrui n’ait pas d’autre but que l’utilité de l’univers et soit en harmonie avec lui.

6

Combien de personnages sont déjà tombés dans l’oubli, après avoir été célébrés par d’autres, et combien parmi ceux qui les ont célébrés ont depuis longtemps disparu !

7

Ne rougis pas d’être secouru. Comme un soldat dans l’assaut d’un rempart, tu as à accomplir la tâche qui t’est échue. Que feras-tu donc si ta jambe boiteuse ne te permet pas de monter seul sur le créneau, tandis que tu pourrais y parvenir avec l’aide d’un autre ?

8

Ne t’inquiète pas de l’avenir ; tu y arriveras, s’il le faut, portant avec toi cette même raison dont tu te sers pour le présent.

9

Toutes les choses sont entremêlées, et le lien qui les enchaîne est divin. Il n’y en a pour ainsi dire point qui soient étrangères l’une à l’autre. Elles ont été arrangées ensemble et contribuent à l’ordre du même univers. Il n’y a qu’un univers fait de l’ensemble des choses, un seul Dieu dans toutes les choses, une seule matière, une seule loi, la raison commune à tous les êtres intelligents, une seule vérité : car il n’y a qu’une seule perfection pour tous les êtres de même origine et participant à la même raison.

10

Toute matière disparaît bientôt dans la substance universelle, toute cause rentre bientôt dans la raison universelle, toute mémoire est bientôt ensevelie dans la durée éternelle.

11

Pour l’être raisonnable, la même action est à la fois conforme à la nature et à la raison.

12

Sois droit et non redressé

13

Le même rapport qui unit dans l’individu les membres du corps associe entre eux les êtres raisonnables, constitués pour une action commune. Cette pensée se présentera avec plus de force à ton esprit si tu te dis souvent à toi-même : je suis un membre de l’organisme que constituent les êtres raisonnables. Mais si, au lieu de « membre », tu dis « une partie », c’est que tu n’aimes pas encore les hommes du fond du cœur; tu ne comprends pas encore la joie qu’il y a dans une bonne action : tu ne la fais encore que parce que c’est bien, non parce que tu t’obliges tout le premier.

14

Arrive ce qui voudra du dehors à ce qui peut en moi souffrir de ces attaques. Ces parties qui souffrent se plaindront si elles le veulent ; mais moi, si je ne juge pas que cet accident

15

Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il faut que je sois homme de bien ; ainsi, l’or, ou l’émeraude, ou la pourpre pourrait répéter : quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il faut que je sois émeraude et que je garde ma couleur.

16

Le principe dirigeant ne se fait pas obstacle à lui-même, j’entends qu’il ne se crée à lui-même ni crainte ni désir. Si quelque autre peut l’effrayer ou l’affliger, qu’il le fasse. Par lui-même, en effet, et par son propre jugement, il ne donnera pas ce tour à ses pensées.

Que mon corps cherche à ne pas souffrir, s’il le peut, et qu’il dise s’il souffre. Mais mon âme, qui est celle qui éprouve la crainte ou le chagrin, et à qui seule il appartient d’en juger, mon âme ne souffrira pas si elle ne se pousse pas elle-même à juger qu’elle souffre.

Le principe dirigeant n’a par lui-même aucun besoin extérieur, à moins qu’il ne s’en crée ; par suite, il est tranquille et libre, à moins qu’il ne se trouble et ne s’embarrasse lui-même.

17

Le bonheur c’est d’avoir un bon génie ou un bon principe dirigeant. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination ? Va t-en, par les Dieux ! comme tu es venue ; je n’ai pas besoin de toi. Tu es venue selon ta vieille habitude. Je ne t’en veux pas, mais va-t-en.

18

Crains-tu le changement ? Mais rien peut-il se produire sans changement ? Le changement n’est-il pas ce qu’il y a de plus cher et de plus propre à la nature universelle ? Toi-même peux-tu prendre un bain sans changer les souches pour le chauffer ? Peux-tu te nourrir sans changer tes aliments ? Peut-on subvenir à aucune des nécessités de la vie sans changement ? Eh bien, que tu changes toi-même, ne vois-tu pas que c’est la même chose et que c’est également nécessaire à la nature universelle ?

19

A travers la matière universelle, comme à travers un torrent, passent tous les corps ; ils ne font qu’un avec elle et coopèrent avec elle comme nos membres entre eux».

Combien le temps n’a-t-il pas englouti de Chrysippes, de Socrates, d’Épictètes ? Fais la même réflexion à propos de tout homme et de toute chose.

20

Une seule chose me tourmente, c’est la crainte de faire ce que la constitution de l’homme ne veut pas ou d’agir autrement qu’elle ne le veut, ou de faire ce qu’elle ne veut pas en ce moment.

21

Bientôt, tu auras tout oublié ; bientôt aussi, tu seras oublié de tout.

22

C’est le propre de l’homme d’aimer ceux qui le frappent. Tu y arriveras en te souvenant qu’ils sont tes frères, qu’ils ont agi par ignorance, qu’ils sont coupables sans le vouloir, que vous mourrez bientôt les uns et les autres, et, avant tout, qu’on ne t’a pas fait de mal, puisqu’on n’a pas rendu le principe directeur de ton âme pire qu’il n’était auparavant.

23

Avec la substance universelle, comme avec une cire, la nature universelle vient de fabriquer un cheval ; elle l’a ensuite défait et s’est servie de la même matière pour créer un arbre, puis un homme, puis quelque autre chose. Chacun de ces êtres n’est apparu que pour peu de temps. Il n’est pas plus extraordinaire pour un coffre d’être détruit que d’être construit.

24

[Un visage irrité est tout à fait contraire à la nature ; il en résulte souvent que l’éclat de la beauté disparaît et finit par s’éteindre sans pouvoir jamais se ranimer. Mais ce qu’il faut tâcher de comprendre, c’est que la colère elle-même est contre la raison ; car, si nous perdons jusqu’au sentiment de nos fautes, quel motif de vivre nous reste-t-il ?]

25

La nature qui régit l’univers va bientôt changer toutes les choses que tu vois ; de leur matière elle en fera d’autres, et d’autres encore de la matière de celles-ci, afin que le monde soit toujours jeune.

26

Lorsque quelqu’un s’est mal conduit à ton égard, demande-toi tout de suite quelle idée du bien ou du mal lui a inspiré cette conduite. Cette considération t’inspirera de la pitié pour lui ; tu n’auras plus ni étonnement ni colère. Ou, en effet, tu as encore la même idée que lui ou une idée semblable de ce qui est bien : tu dois donc lui pardonner. Ou, au contraire, tu ne juges plus comme lui du bien et du mal : il ne t’en sera que plus facile de te montrer bienveillant pour son aveuglement.

27

Ne pense point aux choses que tu n’as pas, comme si elles étaient plus agréables que celles que tu as ; fais plutôt le compte des biens les plus précieux que tu possèdes, et souviens-toi avec reconnaissance de ce qu’il aurait fallu faire pour les rechercher, si tu ne les avais pas. Prends garde en même temps, à force d’y trouver du plaisir, de t’habituer à les estimer au point d’être troublé si jamais ils venaient à te manquer.

28

Concentre-toi en toi-même ! La nature du principe raisonnable qui nous dirige est de se suffire à soi-même en agissant conformément à la justice, et d’y trouver la tranquillité.

29

Efface tes impressions, contiens l’agitation de ton âme. Circonscris dans la durée le moment présent. Connais les événements de la vie, de la tienne comme de celle d’autrui.

30

Il faut suivre ce qu’on nous dit en y appliquant fortement notre pensée ; il faut que notre esprit pénètre dans les choses et dans leurs causes.

31

Éclaire-toi de simplicité, de pudeur, d’indifférence pour tout ce qui est entre la vertu et le vice h. Aime le genre humain. Suis Dieu. Voici un poète qui dit: « Tout est réglé par des lois.» On dit aussi que les éléments seuls existent. Il suffit de se rappeler que tout est réglé par des lois.

32

Sur la mort. S’il n’y a que des atomes, elle n’est qu’une dispersion ; si le monde est un tout, elle n’est qu’extinction ou déplacement.

33

Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous emporte ; si elle dure, c’est qu’elle est supportable ; la pensée peut, d’ailleurs, en s’isolant, assurer sa tranquillité, et le principe dirigeant demeure intact. C’est aux parties maltraitées par la douleur de dire, si elles le peuvent, ce qu’elles ont à dire.

34

Sur la gloire. Vois leurs pensées ; vois ce qu’elles fuient et ce qu’elles poursuivent. Vois aussi comment les couches supérieures d’un tas de sable accumulées sur les inférieures les cachent successivement. De même, dans la vie, ce qui s’élève en dernier lieu cache bien vite ce qui l’avait précédé.

35

Pensée de Platon. « Penses-tu qu’une vaste intelligence capable d’embrasser toute la durée et toute la substance considère la vie humaine comme quelque chose de grand ? — C’est impossible, dit-il. — Cet homme ne regardera donc pas non plus la mort comme quelque chose d’extraordinaire ? — Certes non.»

36

Pensée d’Antisthène. « C’est le rôle d’un roi de faire du bien pendant qu’on dit du mal de lui. »

37

Il est honteux que le visage obéisse à la pensée, se compose et s’arrange comme elle le veut, tandis qu’elle ne peut pas se composer et s’arranger elle-même.

38

« Il ne faut pas s’irriter contre les choses, car elles s’en soucient fort peu. »

39

« Donne de la joie aux Dieux immortels et à nous. »

40

« Il faut moissonner la vie comme les épis féconds ; il faut que les uns mûrissent et les autres non. »

41

« Si mes deux enfants et moi nous avons été négligés par les Dieux, cela même a une raison. »

42

« Le bien et la justice sont avec moi »

43

Il ne faut ni se lamenter avec personne ni s’agiter.

44

Pensées de Platon. « Et moi je lui répondrais justement en ces termes : « Tu as tort, mon ami, de croire qu’un homme » de quelque valeur doive calculer la chance qu’il a de vivre » ou de mourir, au lieu d’examiner seulement si chacune de » ses actions est juste ou injuste, digne d’un homme de bien » ou d’un méchant. »

45

« Oui, Athéniens, en vérité, je suis d’avis que tout homme doit affronter le danger au poste qu’il s’est assigné lui-même, le jugeant le meilleur, ou que lui a assigné son chef. Il ne doit tenir compte ni de la mort ni de quoi que ce soit, au prix de la honte. »

46

« Mais prends garde, mon ami, que le courage et la vertu ne soient tout autre chose que de conserver la vie aux autres et à soi-même: n’est-il pas vrai que l’homme véritablement digne de ce nom doit laisser de côté tout souci de la durée de son existence, ne point s’attacher à la vie, mais s’en remettre à Dieu de ce soin, et, se fiant à cet adage des femmes, que personne ne peut éviter le destin, chercher, en outre, de quelle manière il usera le mieux possible du temps qu’il doit vivre ? »

47 - 48

« Considère les mouvements des astres comme si tu les suivais dans leur course, et réfléchis aux changements réciproques des éléments. De telles idées nous purifient des souillures de la vie terrestre. »

Cette pensée de Platon est belle. Ainsi, quand on discourt sur les hommes, il faut considérer comme d’un lieu élevé [toutes] les choses de la terre, troupeaux, armées, labours, mariages, divorces, naissances, morts, agitation des tribunaux, contrées désertes, races variées et barbares, fêtes, lamentations, places publiques, tout ce mélange, tout cet ordre fait d’éléments contraires.

49

Remonte dans ta contemplation jusqu’aux événements passés. Que de changements d’hégémonies ! Tu peux aussi prévoir l’avenir. Il sera tout pareil au passé. Nous ne pouvons pas sortir du rythme des choses qui se passent présentement. Observer quarante ans de la vie humaine est donc la même chose que d’en observer dix mille. En effet, que verras-tu de plus ?

50

Autre pensée :

« Ce qui est issu de la terre rentre dans la terre ; ce qui est né de l’éther retourne à l’espace céleste. »

Sinon, ce sont des combinaisons d’atomes qui se désagrègent ; de même ensuite se dispersent ces éléments insensibles.

51

Encore :

« Par des mets, des boissons et des sortilèges, ils essaient de détourner la marche de la destinée, et d’éviter la mort. Il faut supporter le vent qui souffle, envoyé par les Dieux, et souffrir des maux lamentables. »

52

Que l’on soit plus habile lutteur que toi, mais non plus dévoué au bien commun, ni plus modeste, ni plus intrépide en face des événements, ni plus indulgent pour l’aveuglement du prochain.

53

Quand on peut accomplir un acte conforme à la raison commune aux Dieux et aux hommes, on n’a rien à craindre: car on ne doit appréhender aucun dommage, dès qu’on peut trouver profit à diriger son énergie dans la bonne voie, celle que marque la constitution.

54

Partout et toujours il dépend de toi de te contenter pieusement des conjonctures présentes, de traiter avec justice les hommes avec lesquels tu es présentement en rapport, de mettre tout ton art à éclaircir l’idée présente en ce moment à ton esprit, afin qu’il ne s’y glisse rien dont tu ne sois parfaitement sûr.

55

Ne regarde pas autour de toi dans le principe directeur d’autrui ; mais regarde en face de toi où te conduit la nature, la nature universelle par ce qui t’arrive, ta nature propre par ce que tu as à faire. Chacun doit agir suivant sa constitution ; or tout le reste a été fait pour les êtres raisonnables, puisque partout l’inférieur a été fait pour le supérieur ; quant aux êtres raisonnables, ils ont été faits les uns pour les autres. Ce qui est supérieur dans la constitution de l’homme, c’est donc le sentiment de la solidarité. En second lieu, vient la résistance aux ébranlements que subit le corps, car c’est le propre de la raison et de la pensée, dans leurs mouvements, de s’enfermer dans leur domaine et de ne se laisser vaincre ni par les mouvements de la sensation ni par ceux des tendances, qui tous les deux appartiennent à la vie animale. Le mouvement de la pensée veut la prééminence ; il ne consent pas à obéir. Cela est juste, puisque la pensée est faite pour se servir des autres forces. En troisième lieu, il est dans la constitution de l’être raisonnable de réfléchir et de ne pas se laisser tromper. Que le principe dirigeant s’attache à ces règles et poursuive tout droit sa route; il aura ainsi ce qui est à lui.

56

Il faut, comme si l’on était mort, ou comme si l’on n’avait dû vivre que jusqu’au moment présent, vivre toujours le reste de notre existence comme par surcroît et conformément à la nature.

57

Aime uniquement ce qui t’arrive, la destinée qui a été faite pour toi ! Que peut-il y avoir de mieux réglé ?

58

A propos de chaque événement de ta vie, aie devant les yeux ceux à qui pareille chose est arrivée, et qui en ont été affligés, surpris, et se sont plaints. Où sont-ils maintenant ? Ils ont disparu. Pourquoi donc veux-tu les imiter ? Pourquoi, laissant ces agitations contraires à la nature à ceux qui les provoquent et les subissent, ne t’appliques-tu pas de toute ta force à tirer parti des événements ? Ils te seront utiles, en effet, en devenant la matière de ton effort. Mets seulement ton attention et ta volonté à conserver dans toutes tes actions ta beauté morale, et souviens-toi [en outre] que l’objet même de l’action est indifférent.

59

Regarde au dedans de toi-même ! C’est au dedans qu’est la source du bien ; elle peut [toujours] en jaillir, pourvu que tu fouilles toujours.

60

Il faut que le corps lui-même ait une attitude ferme et ne s’abandonne ni dans ses mouvements ni dans son maintien. La pensée se manifeste sur le visage et y fait régner l’expression de l’intelligence et de la modestie ; il faut aussi demander au corps tout entier quelque chose d’analogue. Mais que ce soit toujours sans affectation.

61

L’art de vivre ressemble à celui de la lutte plus qu’à celui de la danse ; il faut y être prêt aux coups imprévus et les attendre debout, sans tomber.

62

Examine sans cesse ce que valent ceux dont tu voudrais invoquer le témoignage, et ce qu’est leur principe dirigeant. Tu ne blâmeras plus les erreurs involontaires et tu n’auras plus besoin de leur témoignage, quand tu auras été jusqu’à la source de leurs opinions et de leurs tendances.

63

C’est malgré elle, dit le philosophe, qu’une âme, quelle qu’elle soit, est privée de la vérité. Il en est donc de même de la justice, de la tempérance, de la bienveillance et de toute vertu semblable. Il est tout à fait nécessaire de ne jamais l’oublier ; tu seras alors plus doux pour tout le monde.

64

A propos de toute douleur, rappelle-toi qu’elle n’a rien de honteux, et qu’elle n’altère pas ton intelligence, à qui tu obéis. Elle ne lui porte, en effet, aucune atteinte en tant que raisonnables et sociable. Dans la plupart de tes douleurs, appelle aussi à ton aide cette maxime d’Épicure, qu’aucune souffrance n’est ni insupportable ni éternelle, pour peu que l’on réfléchisse à ses limites, et qu’on n’y ajoute pas par l’opinion qu’on s’en fait. Souviens-toi encore que beaucoup de nos sensations, de même nature que la douleur, nous tourmentent sans qu’on s’en aperçoive, par exemple l’envie de dormir, l’extrême chaleur, le manque d’appétit. Lorsque tu es gêné par quelqu’une de ces incommodités, dis-toi donc à toi-même : je m’abandonne à la douleur.

65

Prends garde d’avoir pour « les hommes indignes de ce nom » les sentiments que « les hommes » ont pour « les hommes ».

66

D’où savons-nous que Télaugès ne valût pas [moralement] mieux que Socrate ? Il ne suffît pas, en effet, que Socrate ait eu une mort plus glorieuse, qu’il fût plus habile à discuter avec les sophistes, plus courageux à supporter le froid pendant la nuit, qu’invité à conduire en prison le Salaminien, il ait généreusement refusé d’obéir, ni enfin qu’il marchât la tête haute dans les rues. C’est à cela surtout que l’on peut faire attention, si encore cela est vrai. Mais ce qu’il faudrait examiner, c’est quelle âme avait Socrate, s’il savait se contenter d’être juste avec les hommes, pieux à l’égard des Dieux, sans s’indigner contre la méchanceté des uns, sans s’asservir à l’ignorance de personne ; s’il n’accueillait point comme n’étant pas faits pour lui les événements que lui réservait l’univers, ou s’il ne les subissait pas comme un fardeau intolérable ; si son esprit ne sympathisait pas avec les ébranlements de sa chair [passive].

67

La nature ne t’a pas tellement mêlé au composé dont tu fais partie, que tu ne puisses te renfermer en toi-même et rester maître de ce qui est à toi. Il est très possible d’être un homme divin sans être connu de personne. Souviens-toi toujours de cela ; rappelle-toi aussi qu’il faut bien peu de chose pour vivre heureux. Si tu désespères d’exceller dans la dialectique ou dans la physique, ne renonce pas pour cela à être libre, modeste, animé du sentiment de la solidarité et obéissant aux Dieux.

68

Tu peux vivre à l’abri de toute violence, dans le plus parfait contentement de l’âme, quand même tous les hommes crieraient contre toi à l’envi, quand même les bêtes sauvages déchireraient tes membres, matière mêlée qui s’épaissit autour de toi. Qu’est-ce qui empêche ta pensée, parmi ces accidents, de garder sa sérénité, par le jugement véridique qu’elle porte sur ce qui l’entoure, et par l’usage qu’elle est prête à faire de tout ce qui survient? Le jugement dirait ainsi à l’objet qui s’offre à lui : «Voici tout ce que tu es dans ton fond matériel, bien que, d’après l’opinion, tu sembles être autre chose. » Et le pouvoir d’en faire usage lui dirait : « Je te cherchais ; tout ce qui s’offre à moi m’est une matière à exercer la vertu d’un être raisonnable et citoyen du monde, l’art propre à l’homme ou à Dieu. Tout événement m’unit plus intimément à Dieu ou à l’homme, aucun n’est pour moi ni nouveau ni intraitable ; tous, au contraire, me sont connus et d’un maniement facile. »

69

Vivre chaque jour comme s’il était le dernier, sans agitation, sans torpeur, sans dissimulation, voilà en quoi consiste la perfection morale.

70

Les Dieux, qui sont immortels, ne s’indignent pas à l’idée d’avoir à supporter pendant [tous les instants d’une telle durée tant d’êtres méprisables [et à quel degré!] ; que dis-je ? ils leur donnent tous leurs soins. Et toi, tu t’y refuses, toi qui es sur le point de disparaître, toi qui es un de ces êtres méprisables.

71

Combien il est ridicule de ne point chercher à éviter sa propre méchanceté, ce qui est possible, et de vouloir éviter celle des autres, ce qui ne l’est pas !

72

La puissance de raison et de solidarité qui est en nous considère justement comme indigne d’elle tout ce qui n’est ni intelligent ni conforme au bien universel.

73

Quand tu as fait le bien et qu’un autre en a profité, pourquoi rechercher, en outre, comme un insensé, une troisième satisfaction, celle de paraître avoir fait le bien, ou d’être payé de retour ?

74

Personne ne se lasse de ce qui lui est utile. Or, agir conformément à la nature nous est utile. Ne te lasse donc pas de t’être utile à toi-même, en étant utile aux autres.

75

La nature universelle s’est mise à créer le monde, et maintenant, ou bien tout ce qui se produit est la lointaine conséquence de son acte initial, ou bien il n’y a pas de raison dans les êtres, même supérieurs, que le principe dirigeant du monde se met à créer individuellement. Rappelle-toi cette vérité ; elle te rendra plus patient à l’égard de bien des choses.


  1. [Var. : « la méchanceté. »]
  2. [Couat : « n’existe pas pour ma pensée. » — Le mot « pour », qui semble répondre exactement au grec πρός, est, en réalité, de sens ambigu. Tout naturellement, la phrase du traducteur nous laisse entendre que « la pensée ne fait nul cas de ce qui est en dehors d’elle ». Or, en grec, la locution οὐδὲν εἷναί πρὸς… ne permet pas une telle équivoque ; elle marque ici le rapport réel, ou plutôt l’absence de tout rapport réel entre le monde extérieur et la pensée, non le jugement de la pensée sur les choses qu’elle veut ignorer. Ici, Marc-Aurèle ne fait que rééditer, sous une forme nouvelle, l’un de ses « dogmes » familiers : « Les choses extérieures ne touchent pas le moins du monde l’âme » (V, 19). Nous avons dit déjà (supra V, 19, voir aux Addenda ; VI, 11, note finale) dans quelles limites son dogme était valable : certes, le psychologue ne peut accepter sans réserves une proposition qui, prise à la lettre, ruinerait les fondements de toute connaissance ; même le moraliste est contraint d’observer qu’en fait il nous arrive souvent, et même malgré nous, d’être ébranlés par le choc des impressions sensibles, et de perdre le rythme « de notre vie morale ». Mais, en droit, le moraliste peut affirmer résolument cet axiome, dans lequel se résume la théorie de la liberté (infra XI, 20, note finale), et sur lequel, par suite, s’appuie toute la morale. Ici, d’ailleurs, Marc-Aurèle en a très nettement apprécié la portée en rappelant que tout jugement se tire des représentations ; quelque forme qu’il donne au dogme, il sera toujours aisé de le comprendre ainsi : « Les choses ne peuvent rien sur l’âme, que la solliciter à les connaître. »

    Son jugement étant toujours libre, et uniforme lorsqu’il est raisonnable, c’est-à-dire vraiment libre, il est certain que « les dogmes — et toute la morale — ne périssent pas ».]

  3. [Couat : « Revois les choses comme tu les voyais. » — Cet imparfait traduit littéralement l’imparfait grec ὡς ἑώρας : mais, au moins en français, il ne désigne pas assez précisément la portion du passé qu’il faut « revivre ». Cf. la fin de la pensée VI, 31, et la note qui la commente.]
  4. [Cf. Sénèque, de Tranq. an., 12 : Inconsultus illis vanusque cursus est ; qualis formicis per arbusta repentibus.]
  5. [Couat : « des contorsions de marionnettes. » — Le verbe νευροσπαστεῖν exprime ordinairement dans les Pensées l’action du désir ou de l’instinct (ὀρμὴ) qui nous mène aveuglément. Ici seulement, il est employé au sens propre. Il y avait quelque intérêt à en donner une traduction littérale : on n’en comprendra que mieux l’acception dérivée.]
  6. [Cf. supra V, 16.]