100%.png

Pensées pour moi-même/Livre II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.
Germer-Baillière (p. 25-49).

LIVRE II


I

Le matin, dès qu’on s’éveille, il faut se prémunir[1] pour la journée en se disant : « Je pourrai bien rencontrer aujourd’hui un fâcheux, un ingrat, un insolent, un fripon, un traître, qui nuit à l’intérêt commun ; mais si tous ces gens-là sont affligés de tant de vices, c’est par simple ignorance de ce que c’est que le bien et le mal. » Quant à moi, considérant la nature du bien qui se confond avec le beau et celle du mal qui se confond avec le laid ; considérant en même temps que celui qui se met en faute à mon égard se trouve, par le décret de la nature, être de ma famille, non pas qu’il vienne d’un même sang et d’une même souche, mais parce qu’il participe aussi bien que moi à l’intelligence et à l’héritage divin, je me dis deux choses : d’abord que nul d’entre ces gens ne peut me faire le moindre tort, puisque aucun ne peut me faire tomber dans le mal et le laid ; et en second lieu, que je ne puis éprouver ni de la colère ni de la haine contre un membre de la famille à laquelle j’appartiens moi-même. Nous sommes tous faits pour concourir à une œuvre commune, comme dans notre corps y concourent les pieds, les mains, les yeux, les rangées de nos dents en haut et en bas de la mâchoire. Agir les uns contre les autres est donc certainement manquer à l’ordre naturel. Or, c’est agir en ennemi que de se laisser aller à son dépit et à son aversion contre un de ses semblables.

II

Ce que je suis, après tout, c’est une misérable chair, un faible souffle ; mais il y a de plus en moi le principe directeur de tout le reste[2]. Laisse donc là les livres ; ne tarde plus un instant ; car ce délai ne t’est plus permis. Comme si déjà tu en étais à la mort, dédaigne ce triste amas de chairs[3], de liquides et d’os, ce frêle tissu, ce réseau entrelacé de nerfs, de veines et d’artères. Bien plus, ce souffle même qui t’anime, vois ce qu’il est : du vent, qui ne peut même pas être toujours égal et uniforme, rejeté à tout moment et à tout moment aspiré de nouveau. Quant au troisième élément de notre être, le principe chef et maître[4], voici ce que tu dois en penser : « Tu es vieux[5] ; ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave[6], qu’il soit jamais lacéré par un instinct désordonné ; ne permets plus qu’il se révolte contre la destinée, ni contre un présent qu’il maudit, ou contre un avenir qu’il redoute. »

III

Tout ce que font les Dieux est plein de prévoyance[7]. Le hasard même n’agit pas sans coopérer avec la nature, et sans avoir une certaine connexité et un certain entrelacement avec l’ordre que la Providence a constitué. C’est de là que tout découle. La seule chose qui s’y ajoute, c’est la nécessité et ce qui est indispensable à l’ordre universel dont tu fais partie[8]. Pour toute fraction de la nature, quelle qu’elle soit, le bien c’est ce que comporte la nature de l’universalité des choses et ce qui tend à la conserver. Or l’univers se conserve et se maintient par les changements des éléments et par les changements des composés qu’ils forment. Que cette conviction te suffise, et que ce soient là pour toi d’inébranlables principes. Quant à la soif désordonnée des livres[9], rejette-la bien loin de toi, afin de mourir un jour sans murmures[10], avec sérénité, avec la vérité en partage, et le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux[11].

IV

Calcule un peu depuis combien de temps tu remets de jour en jour cette résolution[12] et combien de fois, trouvant l’occasion offerte par la clémence des Dieux, tu n’as pas su la mettre à profit. Il te faut donc finir un jour par sentir de quel ordre tu fais partie et quel est l’être ordonnateur de ce monde, de qui tu n’es qu’une émanation. Tu dois comprendre que la brièveté du temps qui t’est accordé est très-circonscrite et que, si tu n’emploies pas ce temps, il disparaîtra comme tu dois disparaître toi-même sans pouvoir jamais revenir.

V

À toute heure, songe sérieusement, comme Romain et comme homme[13], à faire tout ce que tu as en mains, avec une gravité constante et simple, avec dévouement, avec générosité, avec justice ; songe à te débarrasser de toute autre préoccupation ; tu t’en débarrasseras si tu accomplis chacun de tes actes comme le dernier de ta vie, en les purifiant de toute illusion, de tout entraînement passionné qui t’arracherait à l’empire de la raison, de toute dissimulation, de tout amour-propre et de toute résistance aux ordres du destin. Tu vois de quel petit nombre de préceptes on a besoin[14] quand on les observe réellement, pour mener une existence facile, qui se rapproche de celle des Dieux ; car les Dieux n’exigeront certainement rien de plus que l’observation de ces préceptes de celui qui les aura gardés.

VI

Accable-toi de reproches, ô mon âme[15], accable-toi des reproches les plus sincères ; car tu n’auras plus le temps de te faire l’honneur que tu te dois à toi-même. Chacun de nous n’a qu’une vie ; et voici que la tienne est déjà presque achevée[16], sans que tu aies tenu le moindre compte de toi, ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres[17].

VII

Les accidents du dehors te distraient de mille façons ; ménage-toi donc un peu de répit pour apprendre aussi quelque chose de bien et pour te soustraire enfin au tourbillon qui t’emporte. Voici bientôt le moment[18] où il faut songer à l’autre carrière[19] ; car c’est se moquer que de se fatiguer à agir dans la vie, sans avoir un but précis vers lequel on dirige tout son effort et même aussi son imagination.

VIII

Il ne serait pas aisé de trouver un homme devenu malheureux parce qu’il n’aurait pas surveillé ce qui se passe dans l’âme d’un autre[20] ; mais quand on néglige d’observer attentivement les émotions propres de son âme, il est inévitable qu’on tombe dans le malheur[21].

IX

Que ta mémoire se rappelle sans cesse les questions que voici : « Quelle est la nature de l’ensemble des choses[22] ? Quelle est ma propre nature ? Quelle relation ma nature soutient-elle avec l’autre ? Quelle partie forme-t-elle dans le tout ? Quel est ce tout dont elle fait partie ? » Et ajoute qu’il n’est personne au monde qui puisse t’empêcher jamais de faire et de dire ce qui découle comme conséquence nécessaire[23] de la nature dont tu fais partie.

X

C’est une idée bien philosophique que celle de Théophraste[24] lorsque, comparant les fautes entre elles d’une manière plus claire que personne ne l’avait fait avant lui, il établit que les fautes qu’un désir réfléchi fait commettre sont plus graves que celles qu’on commet dans l’enivrement de la colère. En effet, quand la colère nous transporte, il semble que c’est avec une certaine douleur et un entraînement dont on n’a pas conscience qu’on s’égare loin de la raison, tandis qu’au contraire celui que le calcul du désir rend coupable et qui se laisse vaincre par le plaisir, paraît en quelque sorte plus intempérant et plus relâché dans ses fautes. C’est donc une sentence bien vraie et d’une bonne philosophie que celle de Théophraste, quand il dit que la faute accompagnée d’un sentiment de plaisir mérite bien plus de blâme que celle que la douleur accompagne. Et de fait, l’un a bien plutôt l’air d’un homme qui a été provoqué et qu’on a contraint à se mettre en colère, tandis que l’autre s’est porté de son plein gré au méfait, en se laissant aller à des actes reprochables, uniquement pour contenter le désir qu’il ressent.

XI

C’est en songeant toujours qu’à l’instant même tu peux fort bien sortir de la vie, qu’il faut régler chacune de tes actions et de tes pensées. Quitter la société des hommes n’a rien de bien effrayant[25], s’il y a des Dieux ; car certainement ils ne te jetteront pas dans le mal ; et s’il n’y a pas de Dieux, ou s’ils ne s’occupent point des choses humaines, quel intérêt ai-je à vivre dans un monde qui est vide de Dieu, c’est-à-dire vide de Providence ? Mais certes il y a des Dieux, qui prennent à cœur les choses d’ici-bas. Grâce à eux, il ne dépend absolument que de l’homme de ne pas tomber dans les véritables maux. Et, si en dehors de ces maux véritables, il se rencontre encore quelque mal, la Providence divine a également voulu que nous pussions toujours nous en garantir d’une façon absolue[26]. Or comment ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais, pourrait-il rendre la vie de l’homme plus mauvaise ? Ce n’est pas parce que la raison universelle ignorait ce désordre apparent, ou parce que tout en le connaissant elle serait impuissante à le prévenir ou à le corriger, qu’elle l’a laissé subsister. Non, il n’est pas à supposer que ce soit par impuissance ou par inhabileté qu’elle ait commis cette grave erreur de répartir indistinctement aux bons et aux méchants, parmi les hommes, les biens et les maux. Le vrai, c’est que, si la vie et la mort, la gloire et l’obscurité, la peine et le plaisir, la richesse et la pauvreté sont distribuées indifféremment aux bons et aux méchants parmi nous, c’est que toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides[27] ; et par conséquent, elles ne sont non plus ni un bien ni un mal.

XII

Comme tout disparaît[28] en un instant : dans le monde, les personnes ; et dans la durée, les souvenirs qu’elles laissent après elles ! Qu’est-ce que toutes les choses sensibles, et surtout celles qui nous séduisent par le plaisir ou nous épouvantent par la douleur, et dont notre vanité fait tant de bruit ? Comment des objets si frivoles, si méprisables, si décousus, si périssables et si parfaitement morts, pourraient-ils occuper notre intelligence et notre raison[29] ? Que sont même les hommes dont les jugements et les suffrages distribuent la gloire ? Qu’est-ce que mourir[30] ? Si l’on considère la mort en elle-même, et si, par la pensée et l’analyse, on dissipe les vains fantômes qu’on y joint sans raison, que peut-on penser d’elle sinon qu’elle est une simple fonction de la nature[31] ? Mais pour redouter une fonction naturelle, il faut être un véritable enfant. Bien plus, ce n’est pas même là une simple opération que la nature accomplit ; c’est en outre une opération qui lui est éminemment utile. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu[32] ? Par quelle partie de son être ? Et en quoi cette partie de l’homme doit-elle alors se modifier ?

XIII

Est-il rien de plus méprisable[33] que de sortir sans cesse de soi-même pour parcourir tout le cercle des choses, « pour sonder toutes les profondeurs, » comme dit le poëte[34], pour pénétrer à force de conjectures ce qui se passe dans l’âme du prochain, et de ne pas sentir que tout ce qu’il nous faut au monde, c’est de ne penser qu’au seul génie que nous portons en nous[35] et de le servir en toute sincérité ? Or le servir, c’est le conserver pur de toute passion, de toute imprudence, de toute impatience contre ce qui vient ou des Dieux ou des hommes ; car ce qui vient des Dieux est digne de respect à cause de leur sainte puissance ; et ce qui vient des hommes est digne d’affection[36], parce que notre famille est commune[37], et quelquefois aussi est digne d’une certaine pitié, quand le fait est causé par l’ignorance du bien et du mal, cécité qui est égale tout au moins à celle qui nous prive de discerner le blanc et le noir.

XIV

Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans[38], dis-toi bien que l’on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu’on vit ici-bas, et qu’on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu’on perd. À cet égard, la plus longue vie en est tout à fait au même point que la plus courte. Pour tout le monde, le présent, le moment actuel est égal, bien que le passé qu’on laisse en arrière puisse être très-inégal. Ainsi, ce qu’on perd n’est évidemment qu’un instant imperceptible. On ne peut perdre d’aucune façon ni le passé ni l’avenir ; car une chose que nous ne possédons pas, comment pourrait-on nous la ravir ? Voici donc deux considérations qu’il ne faut jamais perdre de vue : la première, que tout en ce monde roule éternellement dans le même cercle, et qu’il n’y a pas la moindre différence à voir toujours des choses pareilles, ou cent ans de suite, ou deux cents ans, et même pendant la durée infinie ; la seconde, que celui qui aie plus vécu et celui qui aura dû mourir le plus prématurément font exactement la même perte[39] ; car ce n’est jamais que du présent qu’on peut être dépouillé, puisqu’il n’y a que le présent seul qu’on possède, et qu’on ne peut pas perdre ce qu’on n’a point.

XV

Que tout soit opinion[40], c’est ce qui ressort avec la dernière évidence des démonstrations de Monime, le Cynique ; et l’utilité de son système n’est pas moins évidente, si l’on sait faire la part de ce qu’il contient de vraiment profond[41].

XVI

L’âme de l’homme ne saurait s’infliger une plus cruelle injure à elle-même que de devenir en quelque sorte un rebut et comme une superfétation de l’univers. Or, prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive[42], c’est se révolter contre la nature universelle[43], qui renferme les natures si diverses de tous les êtres. En second lieu, notre âme ne se fait guère moins de tort, quand elle prend un homme en aversion et qu’elle s’emporte contre lui dans l’intention de lui nuire, avec cette passion aveugle des cœurs livrés à la colère. Troisièmement, notre âme se fait injure, quand elle se laisse subjuguer par le plaisir ou par la souffrance ; quatrièmement, quand elle commet quelque mensonge et qu’elle fait ou dit quelque chose qui n’est pas franc ou qui n’est pas exact ; cinquièmement enfin, lorsqu’elle néglige de diriger vers un but précis ses actes ou ses sentiments, et qu’elle les laisse aller à l’aventure et sans suite, tandis que c’est notre devoir de calculer nos moindres actions en les rapportant au but suprême de la vie. Or le but suprême pour des êtres doués de raison[44], c’est de se conformer toujours à la raison, et aux lois de la cité la plus auguste et du plus auguste des gouvernements.

XVII

Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point[45] ; son être est dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que ténèbres. Son corps composé de tant d’éléments est la proie facile de la corruption ; son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure ; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule renommée qui nous attende après nous, c’est l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un seul, c’est la philosophie[46]. Et la philosophie, c’est de faire en sorte que le génie qui est en nous[47] reste pur de toute tache et de tout dommage, plus fort que les plaisirs ou les souffrances, n’agissant en quoi que ce soit ni à la légère, ni avec fausseté ou dissimulation, sans aucun besoin de savoir ce qu’un autre fait ou ne fait pas, acceptant les événements de tout ordre et le sort qui lui échoit, comme une émanation de la source d’où il vient lui-même, et par-dessus tout, attendant, d’une humeur douce et sereine, la mort, qu’il prend pour la simple dissolution des éléments dont tout être est composé. Or si, pour les éléments eux-mêmes, ce n’est point un mal quelconque que de changer perpétuellement les uns dans les autres, pourquoi regarder d’un mauvais œil le changement et la dissolution de toutes choses ? Ce changement est conforme aux lois de la nature ; et dans ce que fait la nature, il n’y a jamais rien de mal.

Écrit à Carnuntum[48].
  1. Il faut se prémunir. Cette admonition intime peut être bonne pour un homme public, qui doit avoir affaire dans la journée à une multitude de clients ; elle est moins utile dans une condition privée. Mais les conseils de charité et de tolérance qui terminent ce paragraphe peuvent servir à tout le monde ; et il n’est pas un de nous qui n’en puisse profiter aussi bien qu’un empereur. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ fait des recommandations analogues, sans en donner des motifs aussi profonds. Saint Matthieu, ch. v, verset 22 : « Mais moi, je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, sans cause, méritera d’être condamné par le jugement. » Sous une autre forme, la philosophie stoïcienne de Marc-Aurèle exprime la même pensée et les mêmes conseils. Sénèque, avant Marc-Aurèle, avait dit : « Le sage ne sort jamais de chez lui sans se dire : Je rencontrerai beaucoup d’ivrognes, beaucoup de débauchés, beaucoup d’ingrats, beaucoup d’avares, beaucoup de gens agités par les furies de l’ambition…… Il les regardera tous avec la même bienveillance que le médecin regarde ses malades. » De la Colère, liv. II, ch. x. — Bossuet a dit : « Un homme ne peut être étranger à un homme ; et si nous n’avions perverti les inclinations naturelles, il nous serait aisé de sentir que nous nous touchons de bien près. Devant Dieu, il n’y a ni Barbare, ni Grec, ni Romain, ni Scythe. Nous avons tous une même cité dans le ciel et une même société dans la nature. » Sermon sur la Réconciliation.
  2. Le principe directeur de tout le reste. Distinction toute spirituelle des deux principes dont notre nature est composée ; le principe supérieur doit commander au principe subordonné, qui est fait pour obéir. La doctrine de Marc-Aurèle est ici très-platonicienne.
  3. Dédaigne ce triste amas de chairs. C’est le langage le plus austère de l’ascétisme stoïcien et chrétien.
  4. Le principe chef et maître. C’est la raison mise au-dessus du principe vital, et de la matière dont le corps est composé.
  5. Tu es vieux. Marc-Aurèle est mort à soixante-deux ans ; et en supposant même qu’il ait écrit ceci dans les dernières années de sa vie, il semble qu’il exagère un peu en parlant de sa vieillesse dans des termes qui la feraient supposer beaucoup plus avancée. Voir plus loin, § 6.
  6. Ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave. C’est la lutte du principe supérieur contre le principe inférieur qui fait toute la grandeur de l’homme, et qui explique sa destinée morale. Bossuet a dit : « Le devoir essentiel de l’homme, dès là qu’il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison et de chercher son auteur ; de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l’ignorait. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 2.
  7. Plein de prévoyance. C’est la foi à la Providence, que la raison humaine sent invinciblement, sans pouvoir d’ailleurs se l’expliquer et la comprendre tout entière.
  8. L’ordre universel dont tu fais partie. Grande et féconde maxime, que nous oublions trop souvent au milieu de toutes les préoccupations de la vie.
  9. La soif désordonnée des livres. Voir plus haut, § 2, le conseil de laisser les livres de côté pour ne songer qu’à la pratique de la vie. Le conseil est excellent ; mais il y a temps pour tout ; et dans sa jeunesse, Marc-Aurèle n’avait pas eu tort de se livrer avec tant d’ardeur à l’étude. Sans ces exercices préalables et sans les maîtres, si justement célébrés par lui dans le livre précédent, il n’eut pas, plus tard, été si sage.
  10. De mourir… sans murmures. Forte maxime d’une application très-difficile et très-rare, et que Socrate a sanctionnée de son admirable exemple.
  11. Le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux. Il n’y a pas un cœur bien fait qui, en approchant du terme, ne doive partager ces sentiments virils, Bossuet, en parlant de la Providence, a dit : « Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd’hui à méditer les secrets de cette céleste politique, qui régit toute la nature et qui, enfermant dans son ordre l’instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d’égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que les grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. » Sermon sur la Providence.

    Ailleurs, Bossuet dit encore : « Ainsi, sous le nom de Nature, nous entendons une sagesse profonde, qui développe, avec ordre et selon de justes règles, tous les mouvements que nous voyons. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV.

  12. Tu remets de jour en jour cette résolution. Excellents conseils, dont le prix s’accroît avec la durée même de la vie. Plus on s’approche de la mort, plus on doit sentir la nécessité de se recueillir. Bossuet, dans le sermon sur la Mort, prêché devant le Roi, a dit : « C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et sous mille formes diverses… et je puis dire que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes. » Sénèque a dit : « Ce jour que vous appréhendez comme le dernier de votre vie est celui de votre naissance pour l’éternité. » Épître ciii, à Lucilius. Puis il ajoute : « Que direz-vous de cette clarté divine quand vous la pénétrerez dans sa source ? »
  13. Comme Romain et comme homme. Si la première de ces deux qualités est particulière, l’autre est générale ; et les conseils qui suivent s’adressent à tout le monde. Il n’est pas interdit de chercher dans l’idée de la patrie un nouvel aiguillon pour bien faire ; mais la nature humaine comprise dans toute son étendue y suffit ; et les devoirs de l’homme sont encore les plus universels de tous. Ceux du citoyen ne viennent qu’en seconde ligne, à la fois comme plus étroits, et moins désintéressés.
  14. De quel petit nombre de préceptes on a besoin. Simplifier sans cesse sa vie en la purifiant sans cesse, c’est un des préceptes les plus clairs et les plus utiles de la sagesse. La pratique même des choses y mène directement pour peu qu’on sache s’observer franchement soi-même ; on se détache petit à petit avant de tomber ; et la chute dernière, en nous isolant de tout, nous isole de bien peu de choses.
  15. Ô mon âme. Voilà un des rares mouvements d’éloquence pathétique que se soit permis Marc-Aurèle ; et c’est pour se faire un reproche à lui-même qu’il se permet celui-ci.
  16. Voilà que la tienne est déjà presque achevée. Voir plus haut, § 2. Il est probable que Marc-Aurèle sentait déjà sa fin prochaine quand il écrivait ceci. Bossuet, Serm. sur la Mort : « Je veux dire que notre esprit s’étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près que nous consumons notre vie, toujours ignorants de ce qui nous touche, et non-seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes… Il n’est rien de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées qui s’égarent. »
  17. Ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres. Réflexion profonde, dont la vérité est aussi évidente que la pratique en est difficile.
  18. Voici bientôt le moment. Ceci confirme ce que Marc-Aurèle a déjà dit plus haut, §§ 6 et 2. C’est aussi une preuve de plus que ces réflexions que l’Empereur s’adresse à lui-même, ont été écrites dans les derniers temps de sa vie. Il a toute la maturité qu’exige la sagesse.
  19. L’autre carrière. On peut entendre cette expression de deux manières. La plus naturelle et la plus simple, c’est de la rapporter à l’autre vie. Mais elle peut signifier aussi une autre méthode de vie, qui consiste à rentrer en soi après en être constamment sorti sous les provocations et les entraînements du dehors. C’est la réflexion substituée à la pratique instinctive ; c’est la contemplation de la vie intérieure remplaçant le trouble du monde des affaires et des intérêts. La fin de ce paragraphe peut faire croire que cette seconde interprétation est la véritable ; et le paragraphe suivant la fortifie encore.
  20. L’âme d’un autre. Cette réflexion fait suite à la fin de la précédente et la complète. Ce qui se passe dans l’âme des autres, même quand ces autres nous sont chers, ne nous touche qu’indirectement, et n’a, sur nous, qu’une influence relative ; au contraire, ce qui se passe dans notre âme a la plus haute importance pour nous ; et nous n’y regardons presque jamais. C’est à peine si l’on y songe quand la vie est près de s’éteindre.
  21. Dans le malheur. Il faut comprendre ce mot dans un sens plus large que le sens ordinaire. C’est surtout le mal que le sage veut éviter ; et Marc-Aurèle ne semble pas avoir jamais été très-préoccupé de l’idée du bonheur. C’est la vertu seule qu’il a recherchée.
  22. La nature de l’ensemble des choses. C’est en effet une pensée aussi juste que profonde, sagement recommandée à l’homme, de toujours considérer sa fonction dans le monde qu’il habite, dans l’univers dont il fait partie. C’est le mettre à sa vraie place ; et, à cet égard, le Stoïcisme a été plus pratique que tout ce qui l’a suivi. On a trop insisté, plus tard, sur le néant de l’homme, ou même aussi sur sa grandeur. L’homme n’est ni un atome imperceptible ni un géant. Il est ce qu’il est, faisant partie d’un tout qu’il doit s’efforcer de comprendre ; et puisque ce tout est soumis à un ordre que l’homme observe et admire, son devoir est de prendre sa part de l’ordre universel et de ne pas le troubler, même dans la mesure restreinte où par son libre arbitre il peut sortir du système prodigieux qu’il n’a point fait.
  23. Comme conséquence nécessaire. C’est là tout le problème, qui consiste à bien distinguer ce que l’ordre exige. Ce problème d’ailleurs n’est rendu difficile que par les vices qui peuvent dégrader notre âme.
  24. Théophraste. Marc-Aurèle n’indique pas l’ouvrage de Théophraste où cette pensée était développée ; elle est fort juste ; car il n’est pas de législation pénale qui n’ait fait et qui n’applique cette distinction. Il n’y a délit complet que là où il y a intention. D’ailleurs, Marc-Aurèle, en se rangeant à la doctrine de Théophraste, qu’il approuve, s’éloigne de celle de quelques Stoïciens exagérés, qui déclaraient que toutes les fautes sont égales. C’était un de leurs paradoxes favoris et un des plus étranges, quoiqu’il découlât très-logiquement de leurs principes. Il est probable que Marc-Aurèle reproduit ici presque textuellement un passage de Théophraste.
  25. N’a rien de bien effrayant. C’est la pensée de Socrate dans l’Apologie et dans le Phédon, pp. 117 et suiv., et pp. 314 et suiv. de la traduction de M. V. Cousin. Voir aussi plus loin, liv. III, § 3. Si la mort est lui sommeil éternel et un anéantissement, elle n’est rien. Si l’âme est immortelle, elle trouve des Dieux justes dans l’autre vie.
  26. Nous en garantir d’une façon absolue. Par le libre arbitre, que Dieu nous a accordé, et par la pratique du bien qu’il nous a permise.
  27. Toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides. Forte maxime, empruntée au Platonisme, très-vraie, mais qui n’est à l’usage que des âmes les plus vigoureuses et les plus désintéressées. La distinction des vrais et des faux biens suffit à régler, comme il convient, toute la conduite de la vie. Mais combien d’hommes sont-ils capables de la faire ? Un empereur romain, pour arriver à la reconnaître aussi franchement, avait dû, sans doute, résister à bien des tentations, que les conditions privées rendent plus surmontables.
  28. Comme tout disparaît. Sentiment vrai et profond du néant de l’homme.
  29. Notre intelligence et notre raison. C’est à notre sensibilité que s’adressent surtout les choses ordinaires de la vie, et si nous étions davantage en garde contre nous-mêmes, nos sens nous séduiraient moins souvent et moins grossièrement.
  30. Qu’est-ce que mourir ? Grande et éternelle question, que la philosophie et la religion se posent et qui est toujours à résoudre. Le Christianisme a sur ce problème essentiel une solution puisée dans la Bible, et qui remonte jusqu’au Paradis terrestre. Le Platonisme a aussi la sienne, qui se fonde surtout sur l’éternité de l’âme, prouvée par la réminiscence.
  31. Une simple fonction de la nature. Le vulgaire peut se plaindre de la mort, comme il se plaint de la vie elle-même. Je ne crois pas qu’on puisse citer un sage qui se soit plaint de l’une ou de l’autre. Mais il est encore plus difficile de les comprendre que de s’y résigner.
  32. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu ? Il est clair d’après toutes les pensées qui précèdent que Marc-Aurèle ne peut songer ici qu’aux suites de la mort. Il ne semble pas avoir le moindre doute sur l’immortalité de l’âme, bien qu’il ne voie pas précisément par quelle partie de son être l’homme peut entrer en communication avec l’être infini, dont il tient tout, son existence, sa grandeur et aussi son infirmité. Bossuet a dit : « C’est donc là mon exercice, c’est là ma vie, c’est là ma perfection et tout ensemble ma béatitude, de connaître et d’aimer celui qui m’a fait. Par là je reconnais que tout néant que je suis moi-même devant Dieu, je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c’est-à-dire dans lui-même, et dans de semblables opérations, c’est-à-dire en connaissant et en aimant. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 10.
  33. Est-il rien de plus méprisable. Toutes ces réflexions de Marc-Aurèle sur l’infirmité de l’homme, qui est poussé à sortir sans cesse de lui-même, ont déjà le ton de tristesse majestueuse et de grandeur que prendra plus tard notre Pascal, au nom de la foi chrétienne, ou plus simplement peut-être au nom de sa propre nature. « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. » Pensées, article 2, p. 23, édition Havet.

    Socrate, par une réflexion tout à fait analogue à celle de Marc-Aurèle, disait : « J’en suis encore à accomplir le précepte de l’oracle de Delphes, Connais-toi toi-même ; et quand on en est là, je trouve bien plaisant qu’on ait du temps de reste pour les choses étrangères… Je m’occupe non de ces choses indifférentes, mais de moi-même. Je tâche de démêler si je suis en effet un monstre plus compliqué et plus furieux que Typhon lui-même, ou un être plus doux et plus simple qui porte l’empreinte d’une nature noble et divine. » Phèdre, p. 9, traduction de M. V. Cousin.

  34. Comme dit le poëte. C’est Pindare, à ce qu’on suppose ; mais je ne saurais dire où précisément.
  35. Au seul génie que nous portons en nous. C’est la pensée de Socrate, qui vient d’être citée. Voir aussi plus bas, § 17.
  36. Ce qui vient des hommes est digne d’affection, c’est le Caritas generis humani de Cicéron, sons une autre forme.
  37. Notre famille est commune. C’est la fraternité humaine, grande et féconde idée, que le Stoïcisme avait développée en l’empruntant à Socrate et à Platon. Bossuet a dit : « Je dois aussi aimer, pour l’amour de Dieu, ceux à qui il a donné une âme semblable à la mienne, et qu’il a faits comme moi capables de le connaître et de l’aimer ; car le lien de la société le plus étroit qui puisse être entre les hommes, c’est qu’ils peuvent tous en commun posséder le même bien, qui est Dieu. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. iv, § 12.
  38. Quand même tu aurais à vivre trois mille ans. Toute cette réflexion est très-profonde ; et elle semble parfaitement originale. Pascal a dit : « Nous ne nous tenons jamais au présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt. Si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient ! » Pensées, article 3, p. 38, édit. Havet.
  39. Font exactement la même perte. En ce sens que l’un et l’autre ne perdent que l’instant présent, et qu’en regard de l’infini de l’éternité, la longueur de la vie humaine ou sa brièveté sont un égal néant. Mais comparativement de l’un à l’autre, la perte n’est pas la même ; et le deuil qui accompagne certaines morts le prouve bien. La société ne perd pas grand’chose dans un enfant ; elle peut perdre immensément par la mort d’un homme de génie, capable de bien des services encore après tous ceux qu’il aurait déjà rendus.
  40. Que tout soit opinion. Cette expression est un peu vague, et elle peut présenter plusieurs sens. Nous pourrions mieux savoir quel est le véritable, si nous avions les ouvrages de Monime, le Cynique ; mais on ne le connaît que par quelques passages fort courts de Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, liv. VII, §§ 48, 67, 88, et liv. VIII, § 5. Par Opinion, faut-il entendre ici ce que Pascal appelle Imagination, quand il dit : « Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plait à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature… Qui dispense la réputation ? Qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, si ce n’est cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement. » Pensées, article 3, pp. 31 et 32, édit. Havet.
  41. La part de ce qu’il contient de vraiment profond. C’est là, en effet, toute la difficulté.

    Sénèque a dit : « Considérez bien toutes les choses dont la perte nous tire des larmes et nous trouble le sens ; vous trouverez que ce qui nous afflige n’est pas tant ce que nous perdons que ce que nous croyons avoir perdu. Personne ne sent la perte que dans son imagination (opinionem). Celui qui se possède ne peut rien perdre ; mais il y en a bien peu qui sachent se posséder. » Épître XLII, à Lucilius.

  42. Prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive. Voilà l’optimisme dans toute son énergie pratique. Ce n’est pas le quiétisme ; c’est une confiance réfléchie dans la bonté et la puissance de Dieu.
  43. C’est se révolter contre la nature universelle. Voir plus haut, §§ 3 et 9.
  44. Le but suprême pour des êtres doués de raison. C’est le devoir, qui se confond avec l’obéissance aux lois qui régissent le monde, « La cité la plus auguste et le plus auguste des gouvernements, » comme le dit si bien Marc-Aurèle. Sénèque a dit : « Je consens plutôt que je n’obéis à la volonté de Dieu ; je le suis de bon cœur et non point par force. Il ne m’arrivera jamais rien que je reçoive avec un visage triste et renfrogné. » Épître XCVI, à Lucilius. — « Il est bon de souffrir ce qu’on ne saurait corriger et de suivre sans murmures les ordres de Dieu, qui est auteur de tous les événements. » Épître CVII. — « Dieu, qui est notre père commun, a mis proche de nous tout ce qui pourrait nous servir pour notre bien. » Épître CX. — Bossuet a dit : « La nature humaine connaît des vérités éternelles ; et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change, puisque son génie est de rappeler les changements à des règles immuables. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 6. — Ailleurs, Bossuet ajoute : « Est-on moins libre pour obéir à la raison et à la raison souveraine, c’est-à-dire à Dieu ? N’est-ce pas au contraire une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul, nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses ? » Sermon pour la Véture d’une postulante Bernardine.
  45. Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point. Ces pensées ont la grandeur de Pascal, sans en avoir l’incurable tristesse. Voir plus loin, liv. III, § x.
  46. Un seul guide, un seul, c’est la philosophie. Magnifique et juste éloge de la philosophie, bien placé dans la bouche d’un tel élève. Sénèque a dit : «  Voulez-vous savoir ce que la philosophie promet à tout le genre humain ? De bons avis.» Épître xlviii, à Lucilius.
  47. Le génie qui est en nous. Voir plus haut, § 13.
  48. Écrit à Carnuntum. Dans la Pannonie supérieure, un peu à l’Est de Vienne et sur le Danube. Il paraît que cette ville avait été fondée par une colonie de Carnutes, venus de la Gaule ; elle devint après Marc-Aurèle un municipe romain. Il y résida longtemps pour ses préparatifs militaires contre les barbares de ces contrées. On a vu plus haut que le premier livre des réflexions intimes de Marc-Aurèle avait été écrit chez les Quades, au bord du Gran. Le second est écrit dans les mêmes contrées et aussi dans les mêmes conditions. On peut remarquer qu’à quinze ou seize cents ans de distance, ce fut à peu près dans le même pays et dans un quartier d’hiver, que Descartes conçut le projet de sa Méthode, pas très-loin des lieux où Marc-Aurèle avait écrit : « J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres, qui ne sont pas encore finies, m’avait rappelé, etc. » Discours de la méthode, 2e partie, p. 132, édit. de M. V. Cousin. Il est regrettable que Marc-Aurèle n’ait pas daté tous les livres de ses Pensées, comme il a daté les deux premiers. Autant qu’on en peut juger d’après le récit, d’ailleurs très-confus, de Capitolin, l’Empereur dut faire au moins deux expéditions en Germanie, et contre les Quades sur les bords du Danube. On peut croire que c’est dans la dernière de ces expéditions qu’il écrivit ses Pensées, c’est-à-dire vers l’an 178 ou 179 après Jésus-Christ.