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Pensées pour moi-même/Livre VII

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Traduction par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.
Germer-Baillière (p. 210-259).

LIVRE VII


I

Qu’est-ce que le vice ? C’est ce que tu as vu cent fois dans ta vie. Mais ce n’est pas seulement pour le mal, c’est aussi pour tout ce qui t’arrive, que tu peux te dire que ce sont là des choses que tu as déjà vues mille fois. De tous côtés, en haut, en bas, il n’y a que répétition de choses semblables, remplissant les histoires des âges reculés, les histoires des temps plus récents, les histoires contemporaines, et remplissant, même à l’heure ou nous parlons, nos cités et nos familles. C’est qu’il n’y a rien de nouveau dans le monde[1], et toutes les choses sont tout ensemble habituelles et passagères[2].

II

Comment pourrais-tu faire mourir en toi les jugements que tu formes, autrement qu’en éteignant les perceptions sensibles qui y correspondent, et qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver[3] ? Je puis toujours m’en faire l’idée qu’il faut en avoir ; et, du moment que je le puis, pourquoi m’en troubler ? Les choses du dehors, puisqu’elles ne résident pas dans mon esprit, ne peuvent absolument quoi que ce soit[4] sur mon esprit lui-même. Sois donc dans cette disposition ; et te voilà dans le vrai. Tu peux alors te faire une vie nouvelle[5]. Examine encore une fois les choses comme tu les as vues naguère ; car c’est là précisément se faire une nouvelle vie.

III

Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux[6], ces combats de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du vivier, comme les labeurs des fourmis s’épuisant à traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris effarées, comme des marionnettes qu’un fil fait mouvoir. Contre toutes ces séductions[7], il faut savoir conserver son cœur parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que, tant vaut l’homme[8], tant valent les choses auxquelles il donne ses soins.

IV

S’il s’agit d’un discours, il faut regarder à chaque mot ; s’il est question d’un acte, il faut regarder à l’intention[9]. Dans ce dernier cas, il importe tout d’abord d’apprécier le but que l’agent poursuivait, de même que, dans l’autre, il ne faut apprécier que l’expression dont on s’est servi.

V

Mon intelligence suffit-elle, ou ne suffit-elle pas pour faire une chose que je désire ? Si elle suffit, je m’en sers pour accomplir mon œuvre, comme d’un instrument que m’a donné la nature qui régit l’univers[10]. Si mon intelligence à elle seule ne suffit point, ou je m’en remets du travail sur quelqu’un qui peut l’exécuter mieux que moi, à moins que ce ne soit mon devoir de le faire personnellement ; ou bien, je le fais dans la mesure de mes forces, en m’adjoignant un auxiliaire, qui, sous ma direction, peut en se réunissant à moi, satisfaire en temps opportun à ce qu’exige l’utilité commune ; car ce que je fais, à moi seul ou avec le secours d’un autre, ne doit jamais avoir qu’un seul but, l’intérêt commun et la bonne harmonie du monde[11].

VI

Combien d’hommes jadis célèbres[12] dans la terre entière sont déjà livrés à l’oubli ! Combien de gens qui les ont célébrés sont depuis longtemps disparus !

VII

Ne rougis pas de recevoir l’aide d’autrui[13] ; car ton but, c’est d’accomplir le devoir qui t’incombe, comme un soldat qui monte à l’assaut. Eh bien, que ferais-tu si, blessé à la jambe[14], tu ne pouvais à toi seul franchir la brèche, mais que tu le pusses grâce au secours d’un autre ?

VIII

Que l’avenir ne te trouble pas[15] ; tu l’aborderas, s’il le faut, en portant dans tout ce qu’il te réserve cette même raison qui t’éclaire sur les choses du moment.

IX

Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde. Dans son unité, ce monde renferme tous les êtres sans exception ; Dieu, qui est partout, est un[16] ; la substance est une ; la loi est une également ; la raison, qui a été donnée à tous les êtres intelligents, leur est commune ; enfin la vérité est une, de même qu’il n’y a qu’une seule et unique perfection pour tous les êtres d’espèce pareille, et pour tous ceux qui participent à la même raison.

X

Tout ce qui est matériel[17] disparaît en un instant dans la substance universelle ; toute cause[18] rentre en un instant dans la raison qui gouverne le monde ; en un instant aussi, la mémoire de tout ce qui fut est engloutie dans l’éternité.

XI

Aux yeux de l’être raisonnable, toute action qui est conforme à la nature n’est pas moins conforme à la raison.

XII

Droit, ou redressé[19].

XIII

De même que, dans les êtres individuels[20], les membres du corps ont entre eux une certaine relation ; de même, les êtres raisonnables ont, malgré leur isolement[21], un rapport analogue, parce qu’ils sont faits pour coopérer à un seul et même but. Cette pensée acquerra dans ton âme d’autant plus de poids, que tu te diras souvent à toi-même : « Je suis un membre de la famille des êtres raisonnables. » Si tu disais seulement : je suis « une partie » et non pas « un membre » proprement dit, c’est que tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur[22] ; c’est que faire le bien ne te causerait pas ce plaisir que donne un acte dont on a pleine conscience. Tu le fais simplement parce qu’il est convenable de le faire ; mais tu ne le fais point comme accomplissant par là le bien qui t’est propre[23].

XIV

Que du dehors advienne tout ce qu’il voudra, dans ces portions de mon être[24] qui peuvent ressentir ces sortes d’accidents ; ce qui en moi souffrira[25] pourra se plaindre, s’il le trouve bon. Mais quant à moi, si je ne pense pas que ce qui m’arrive soit un mal, je n’en suis pas encore atteint ; or il m’est toujours possible de concevoir cette pensée[26].

XV

Quoi qu’on me dise, quoi qu’on me fasse, c’est mon devoir d’être toujours homme de bien. C’est ainsi que l’or, l’émeraude, la pourpre[27] pourraient toujours se dire : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il y a nécessité que je sois émeraude, et que je conserve la couleur que j’ai. »

XVI

Le principe qui nous gouverne ne se donne jamais à lui-même le trouble d’aucune passion[28], par exemple, la passion de la crainte, qu’il s’infligerait de son plein gré[29]. Que si quelque autre peut lui causer frayeur ou chagrin, qu’il le fasse ; car ce n’est pas ce principe supérieur qui se précipitera spontanément dans ces désordres. C’est au corps de s’arranger[30] lui-même pour ne point souffrir, comme c’est à lui de dire ce qu’il souffre. Quant à l’âme[31], qui éprouve la frayeur ou la tristesse, et qui, d’une manière générale, conçoit la pensée de toutes ces sensations, qu’elle n’en souffre en quoi que ce soit ; car tu ne lui permettras pas d’en porter ces jugements erronés. Le principe directeur peut être indépendant, dans tout ce qui le regarde, à moins qu’il ne se mette lui-même dans la dépendance de quelque besoin. Il peut à cet égard être toujours sans trouble et sans embarras, tant qu’il ne se trouble pas et ne s’embarrasse pas lui-même.

XVII

Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie[32] ; c’est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences[33] ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n’ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t’en veux pas[34]. Seulement, retire-toi.

XVIII

Est-il possible que l’homme redoute le changement[35] ? Et quelle chose peut donc se faire au monde sans qu’un changement n’ait lieu ? Qu’y a-t-il de plus agréable, de plus familier à la nature de l’univers entier ? Peux-tu prendre un bain, sans que le bois qui le chauffe ne se transforme et ne change ? Peux-tu manger, sans qu’il n’y ait un changement dans les aliments qui doivent te nourrir ? Une chose utile quelconque peut-elle s’accomplir sans un changement correspondant ? Ne comprends-tu donc pas que le changement qui t’atteint toi-même[36] est tout pareil, et que ce changement est aussi de toute nécessité dans la nature des choses ?

XIX

Tous les corps, quels qu’ils soient, sont entraînés dans la substance universelle, comme dans un irrésistible torrent[37], de même nature que le tout, coopérant à l’œuvre commune, comme nos organes se correspondent entre eux. Que de Chrysippes, que d’Épictètes[38], le temps n’a-t-il pas déjà engloutis ! Le même sort attend tout homme et toute chose, quels qu’ils puissent être.

XX

Je n’ai qu’une préoccupation, c’est de ne jamais faire, de mon plein gré, rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme[39], de ne jamais rien faire autrement que ne le veut cette constitution, ni, si elle ne le veut point, au moment où je le fais.

XXI

Tu es bien près de tout oublier ; et tout est bien près de te rendre un égal oubli[40].

XXII

C’est une vertu propre de l’homme[41] d’aimer ceux mêmes qui nous offensent. Tu ressentiras cette facile indulgence, si tu te rappelles que ces hommes sont de ta famille ; que c’est par ignorance et sans le vouloir qu’ils commettent ces fautes ; que, dans bien peu de temps, vous serez morts les uns et les autres ; et, par-dessus tout, tu seras indulgent, si tu te dis que l’offenseur ne t’a fait aucun tort[42] ; car il n’a pu pervertir en toi le principe supérieur qui te dirige.

XXIII

L’universelle nature[43] façonne la substance universelle comme une cire. Ainsi, elle en fait tantôt un cheval ; et, le dissolvant, elle se sert de sa matière pour créer un arbre ; puis, elle se sert de l’arbre, pour en faire tel autre être. Mais chacun de ces êtres ne subsiste qu’un instant ; et il n’est pas plus fâcheux pour un coffre[44] d’être disloqué que d’être construit.

XXIV

Un air courroucé du visage est par trop contraire à la nature, puisque souvent la physionomie s’y gâte, et qu’à la fin elle disparaît si complètement que rien ne peut plus ensuite la ramener. Si cette remarque est vraie, applique-toi à en tirer cette conséquence que la colère elle-même est contraire à la raison ; car si l’on perd, en s’y livrant[45], jusqu’à la conscience de ses fautes, quel motif de vivre pourrait-on encore conserver[46] ?

XXV

La nature qui ordonne et régit l’univers[47] va dans un instant changer tout ce que tu vois ; de la substance de ces êtres, elle en formera d’autres, comme avec la substance de ceux-ci elle en formera d’autres encore, afin que l’univers soit éternellement jeune et nouveau.

XXVI

Si quelqu’un se conduit mal à ton égard, demande-toi quelle idée il a dû se faire[48] du bien et du mal pour s’être oublié ainsi envers toi. À ce point de vue, tu le prendras en pitié, et tu n’éprouveras plus ni surprise ni colère ; car, ou bien tu avais toi-même une opinion identique à la sienne, ou une opinion du moins analogue sur ce qu’il était bon de faire ; et alors il n’y a qu’à pardonner. Mais si des fautes de ce genre ne te paraissent ni un bien ni un mal[49], alors il te sera encore bien plus facile d’être indulgent pour quelqu’un qui n’a que le tort d’avoir de mauvais yeux[50].

XXVII

Ne pense jamais à ce qui te manque comme si déjà tu l’avais[51] ; parmi les choses que tu possèdes, préfère ce qu’il y a de mieux ; en les considérant, remets-toi en mémoire les moyens qui devraient te les procurer[52], si elles venaient à te manquer. Toutefois prends bien garde de ne pas contracter l’habitude de les estimer si haut[53] que, si quelque jour elles venaient à t’échapper, tu en fusses troublé profondément[54].

XXVIII

Replie-toi souvent sur toi-même[55] ; car le principe raisonnable qui nous gouverne a cette nature spéciale de pouvoir se suffire absolument à lui seul, en pratiquant la justice, et de trouver dans cette vertu le repos[56] qu’il cherche.

XXIX

Efface les trop vives couleurs[57] des impressions sensibles ; apaise l’excitation de tes nerfs ; borne-toi au moment actuel de la durée ; rends-toi bien compte de ce qui arrive, soit à toi, soit à un autre de tes semblables. Partage et analyse[58] l’objet qui t’occupe, pour y bien distinguer la cause et la matière. Pense souvent à l’heure suprême[59]. Laisse la faute à qui l’a commise, dans les conditions où il a pu la commettre.

XXX

Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit[60] ; et faire pénétrer son intelligence dans les faits réels et dans les causes qui les produisent.

XXXI

Sache embellir ton âme de simplicité, de pudeur, et d’indifférence pour ces choses qui ne sont ni le vice ni la vertu. Aime le genre humain ; obéis à Dieu et suis-le docilement. Un poëte l’a dit[61] :

« L’univers tout entier[62] est soumis à ses lois. »

Les éléments matériels[63] supposent l’existence de Dieu ; et il suffit de se rappeler que tout est soumis à une loi régulière[64]. On doit se contenter de ces principes[65], en quelque petit nombre qu’ils soient.

XXXII

Sur la mort. Si c’est une dispersion des éléments de notre être[66], c’est, ou résolution en atomes, ou anéantissement, ou extinction, ou transformation.

XXXIII

Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous fait sortir de la vie ; si elle dure, c’est qu’on peut la supporter. Notre pensée, concentrée en elle-même, conserve néanmoins toute sa tranquillité[67] ; et le principe souverain qui nous gouverne n’en est pas altéré ; c’est seulement aux parties de notre être affectées par la douleur[68] de nous dire, si elles le peuvent, ce qu’elles éprouvent.

XXXIV

Sur l’opinion[69]. Considère un peu ce que sont les esprits des hommes, ce qu’ils fuient, ce qu’ils recherchent ; et dis-toi bien que, de même que les dunes de sable[70] en s’amoncelant font disparaître celles qui s’étaient formées d’abord, de même, dans la vie, les événements antérieurs s’effacent aussi en un instant, sous les événements qui ne cessent de s’accumuler après eux.

XXXV

Extrait de Platon[71] :

« Mais crois-tu que celui dont la pensée est pleine de grandeur, et qui contemple tous les temps et tous les êtres, puisse regarder la vie qu’on passe ici-bas comme quelque chose de bien important ?

« — C’est impossible.

« — Ainsi la mort ne devra pas lui paraître à craindre ?

« — Non. »

XXXVI

Sentence d’Antisthène[72] :

« Quand on fait le bien, c’est chose vraiment royale de s’entendre calomnier. »

XXXVII

Il est assez honteux que notre visage nous obéisse docilement[73], qu’il prenne l’air que nous lui donnons, qu’il réponde si bien aux ordres de notre volonté, et que notre volonté sache si peu s’obéir à elle-même et se composer à son gré.

XXXVIII

« À quoi bon s’emporter[74] jamais contre les choses,
Qui ne font aucun cas de notre vain courroux ? »

XXXIX

« Donne-nous le plaisir[75], aux Dieux ainsi qu’à nous. »

XL

« Nos jours sont moissonnés[76] ainsi que des épis,
Dont l’un est déjà mûr quand l’autre est vert à peine ».

XLI

« Si les Dieux m’ont frappé[77], mes deux enfants et moi,
C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi. »

XLII

« Le bien et la justice[78] ont pris parti pour moi. »

XLIII

Ne pas se lamenter avec les autres hommes, ne pas palpiter comme eux[79].

XLIV

Extraits de Platon[80] : « Je puis répondre avec raison à qui me ferait cette objection : Vous êtes dans l’erreur si vous croyez qu’un homme, qui vaut quelque chose, doit considérer les chances de la vie ou de la mort, au lieu de chercher seulement dans toutes ses démarches si ce qu’il fait est juste ou injuste, et si c’est l’action d’un homme de bien ou d’un méchant. »

XLV

« Et en effet, Athéniens, c’est ainsi qu’il en doit être. Tout homme qui a choisi un poste parce qu’il le jugeait le plus honorable, ou qui y a été placé par son chef, doit, à mon avis, y demeurer ferme et ne considérer ni la mort, ni le péril, ni rien autre chose que l’honneur. »

XLVI

« Mon cher, prends bien garde[81] qu’être vertueux et bon ne soit autre chose que se tirer d’affaire, soi et les autres. Vois si celui qui est vraiment homme ne doit point négliger le plus ou moins de temps qu’il pourra vivre, et se montrer peu amoureux de l’existence, et s’il ne faut pas, laissant à Dieu le soin de tout cela, et ajoutant foi à ce que disent les femmes, que personne n’a jamais échappé à son heure fatale, s’occuper de quelle manière on s’y prendra pour passer le mieux qu’il est possible le temps qu’on a à vivre. »

XLVII

Étudier le cours des astres[82], en se disant qu’on est emporté avec eux[83] dans leur cercle, et penser souvent aux permutations des éléments les uns dans les autres[84]. Des considérations de cet ordre purifient la vie terrestre[85] de ses souillures.

XLVIII

Voici une belle pensée de Platon[86] :

« Quand on veut parler convenablement des choses humaines, il faut s’occuper aussi de toutes celles qui se présentent sur terre, en les considérant en quelque sorte de haut, pour en connaître la source et la valeur : immenses agglomérations d’individus, expéditions guerrières, agriculture, mariages, dissensions, naissances, morts, disputes des tribunaux, contrées désertes, peuples barbares de toute espèce, fêtes solennelles, lamentations funèbres, assemblées publiques ; il faut voir ce mélange de toutes choses, et l’harmonie qui sort de cette foule d’éléments contraires. »

XLIX

Étudier le passé en remontant les siècles[87], et considérer les révolutions si nombreuses des Empires. Par ce moyen, on peut se faire une idée assez exacte de l’avenir ; car tous les événements futurs seront analogues à ceux du passé, et les choses ne peuvent pas sortir de l’ordre qu’elles suivent sous nos yeux. Ainsi, il est parfaitement égal de faire l’histoire humaine, ou pendant quarante ans, ou pendant quelques milliers d’années. Que pourrait-on voir de plus ?

L

« Ce que la terre enfante[88] en son sein rentrera ;
Ce que l’air a produit dans l’air retournera,
Absorbé par le ciel, et par sa sphère immense. »

Ou bien, c’est une simple dissolution[89] d’organisations antérieures en atomes ; et cette dispersion, quelle qu’elle soit, ne porte que sur des éléments qui ne sentent rien[90].

LI

« Tout est vain[91] : aliments, boissons, philtres, magie,
Pour repousser la mort et sauver notre vie. »

« Le vent qui nous emporte[92] est soufflé par les Dieux ;
Il nous faut l’accepter sans pleurs, ni cris honteux. »

LII

Un tel est plus adroit à la lutte[93]. C’est vrai ; mais il n’est pas plus dévoué à l’intérêt commun ; il n’est pas plus modeste ; il n’est pas plus doux ; il n’est pas plus indulgent pour les erreurs de son prochain.

LIII

Quand une œuvre peut-être accomplie conformément aux lois de la raison, qui régit également les Dieux et les hommes[94], on doit faire cette œuvre en toute sécurité ; car, dès que l’on peut atteindre un but utile, par une action régulière qui se développe selon les lois de l’organisation générale des choses[95], il n’y a jamais à craindre qu’on puisse en souffrir l’ombre d’un dommage.

LIV

Partout et toujours, trois choses dépendent uniquement de toi[96] : accepter avec joie, et par pieuse obéissance aux Dieux, la destinée qui t’est faite présentement ; te conduire selon la justice envers les hommes avec qui tu vis à présent ; enfin, soumettre l’idée présente que tu as à un examen qui en éloigne toute erreur.

LV

Ne regarde pas à ce que font les autres[97], sous la conduite de leur propre raison ; mais dirige exclusivement tes yeux sur la route que te trace la nature : et d’abord, la nature de l’univers, manifestée par les événements qui t’arrivent ; et ensuite, ta nature personnelle, qui se manifeste par les devoirs que tu as à remplir. Or, pour tout être, le devoir est la conséquence de l’organisation[98]. Mais c’est en vue des êtres doués de raison que tous les autres êtres ont été faits, d’après le princcipe qui veut qu’en cela comme en tout le reste, les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures[99] ; et les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres. Voilà pourquoi, dans l’organisation de l’homme, le devoir supérieur, c’est d’abord d’être dévoué à l’intérêt de la communauté[100] ; en second lieu, c’est de ne point se livrer aux entraînements du corps[101] ; car le propre de l’activité raisonnable et intelligente, c’est de se fixer des bornes à elle-même, et de ne point se laisser vaincre ni à la séduction des sens ni à celle des passions. Ces deux derniers principes, ceux des sens et des passions, sont en effet purement animaux, tandis que l’entendement revendique la première place et ne peut être dominé par aucun d’eux. L’entendement a pleinement droit à cet empire, puisque la nature veut précisément que ce soit lui qui se serve des principes inférieurs. Enfin, en troisième et dernier lieu, l’organisation douée de raison a ce privilége de pouvoir ne point faillir et ne point s’égarer[102]. Qu’ainsi donc appuyé sur de tels secours, le principe qui doit nous diriger aille droit son chemin ; et, dès lors, il possède tout ce qui lui appartient et n’est qu’à lui.

LVI

Il faut vivre conformément à la nature le reste d’existence qui t’est laissé par grâce, comme si tu étais déjà mort[103], et que tu eusses vécu tout le temps qui t’a été accordé jusqu’aujourd’hui.

LVII

Nous n’avons qu’à aimer le sort[104] dont la trame nous est tissue dans le destin commun. Qu’y a-t-il en effet de plus régulier ?

LVIII

En toute rencontre, nous devons nous remettre sous les yeux le souvenir des gens qui ont subi les mêmes épreuves que nous[105], qui s’en sont irrités, s’en sont révoltés et en ont gémi. Où sont-ils à cette heure ? Ils ne sont plus. Vas-tu donc faire comme eux ? Ne vaut-il pas mieux laisser ces agitations contre nature à ceux qui les provoquent et en sont eux-mêmes les victimes, pour ne t’appliquer tout entier qu’à profiter de telles leçons ? Tu en tirerais tout avantage ; et c’est là une matière qui te revient exclusivement. N’aie jamais qu’un objet et qu’un désir : celui de te bien conduire dans tout ce que tu fais. Rappelle-toi ces deux choses[106], et, en outre, que ce qui t’importe, c’est l’objet de ton action.

LIX

Regarde au dedans de toi[107] ; c’est au dedans qu’est la source du bien[108], laquelle peut s’épancher à jamais, si tu sais à jamais la creuser et l’approfondir.

LX

Le corps doit, lui aussi, se ranger[109] et n’avoir rien de désordonné, ni dans son mouvement, ni dans son maintien. Puisque la pensée se manifeste jusqu’à un certain point sur le visage, en lui appliquant un cachet d’intelligence et de calme, il faut exiger du corps tout entier la même docilité. Mais le soin qu’il faut apporter à tout cela ne doit en rien sentir l’affectation[110].

LXI

L’art de la vie[111] se rapproche de l’art de la lutte, bien plus que de celui de la danse, puisqu’il y faut toujours être prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui peuvent survenir et qu’on ne saurait prévoir.

LXII

Ne cesse jamais d’étudier le caractère des gens dont tu ambitionnes le témoignage[112], et de scruter les principes qui les dirigent. Avec cette précaution, tu ne t’en prendras plus à eux des fautes involontaires qu’ils peuvent commettre, et tu n’auras que faire d’une approbation autre que la tienne[113], en considérant la source où ces hommes puisent leurs pensées et les motifs qui les font agir.

LXIII

« Il n’est pas une âme, dit le philosophe[114], privée de la vérité, sans que ce ne soit malgré elle. » C’est donc aussi contre son gré qu’elle manque de justice, de sagesse, de douceur, et de toutes les vertus de cet ordre. Il n’y a rien de plus nécessaire que d’avoir sans cesse cette réflexion présente à l’esprit ; car elle te rendra plus indulgent[115] envers tous tes semblables.

LXIV

Dans toute souffrance que tu éprouves, dis-toi bien qu’il n’y a là aucune honte pour toi, ni rien qui dégrade l’intelligence destinée à te régir, puisque la douleur ne la peut atteindre, ni la détruire, en tant que cette intelligence est raisonnable et dévouée à l’intérêt commun. Tu peux aussi, dans les épreuves les plus pénibles, tirer presque toujours profit de la sentence même d’Épicure[116], en te disant que « cette douleur n’est point intolérable ; et surtout qu’elle n’est point éternelle ; tu n’as qu’à te souvenir qu’elle a des bornes où elle est renfermée, et que tu peux ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais[117]. » Souviens-toi encore, dans l’occasion, qu’il y a bien des choses, fort semblables à la douleur, qui te font souffrir sans que tu t’en aperçoives : ainsi, l’envie de dormir[118], la chaleur qui te suffoque, le dégoût par faute d’appétit. Quand donc tu t’inquiètes d’un de ces désagréments, dis-toi bien que c’est à la douleur que tu cèdes.

LXV

Prends garde à ne pas éprouver, même envers des gens inhumains, les sentiments que trop souvent les hommes montrent pour des hommes[119].

LXVI

Comment savoir si l’âme de Télaugès[120] était supérieure à celle de Socrate ? Pour résoudre cette question, il ne suffit pas[121] que Socrate soit mort plus glorieusement que Télaugès, qu’il ait combattu les sophistes avec plus d’énergie, qu’il ait veillé plus courageusement au milieu des nuits glaciales du camp, qu’il ait résisté avec plus de magnanimité à l’ordre d’arrêter l’homme de Salamine[122], ni même qu’il ait brillé davantage par ses conversations dans les rues[123], points sur lesquels on pourrait insister, si tout cela était parfaitement exact[124]. Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est ce qu’était réellement l’âme de Socrate[125], s’il pouvait concentrer tout son bonheur à être juste envers les hommes et pieux envers les Dieux, s’il ne s’abandonnait pas plus que de raison à sa colère contre le vice, ou s’il ne condescendait pas un peu trop complaisamment à l’ignorance des hommes, s’il ne recevait pas avec assez de résignation[126] la part qui lui était faite dans le destin universel, s’il ne la regardait pas comme intolérable, et enfin s’il ne laissait pas quelquefois succomber l’esprit aux passions de la chair[127].

LXVII

La nature ne t’a pas tellement confondu avec l’informe mélange des choses qu’il te soit interdit de t’isoler de tout le reste, et de rester maître d’accomplir tout ce qui te regarde ; car on peut fort bien devenir un homme divin[128] sans être même connu de qui que ce soit[129]. C’est là ce que tu ne dois jamais oublier ; et tu dois aussi te dire qu’il ne faut presque rien pour être heureux[130]. Ce n’est pas parce que tu désespères de devenir habile en dialectique ou dans les sciences naturelles[131], que tu dois renoncer à te montrer libre, modeste, dévoué à l’intérêt commun, et soumis à la volonté de Dieu[132].

LXVIII

Il faut savoir, à l’abri de toute violence, conserver la paix la plus profonde de son cœur, quand bien même le genre humain tout entier nous poursuivrait de ses vaines clameurs, et que la dent des bêtes féroces[133] mettrait en pièces les membres de cette masse de chair dont nous sommes enveloppés. Qui peut, en effet, dans toutes ces conjonctures, empêcher l’âme de se maintenir en un calme absolu, d’abord si elle porte un jugement vrai sur les circonstances où elle se trouve, et ensuite, si elle sait user comme il convient de ces épreuves ? Alors, le Jugement dit[134] à l’Accident qui survient : — « Voilà ce que tu es essentiellement, bien qu’on se fasse de toi une opinion toute différente. » — L’Usage dit à l’Épreuve, qu’on subit : — « Précisément, je te cherchais ; car pour moi, le fait présent doit toujours être matière à exercer la vertu de la raison et les qualités sociables ; c’est-à-dire, l’ensemble de cet art qui se rapporte à l’homme ou à Dieu. » Ainsi donc, tout événement, de quelque façon qu’il survienne, me rattache à Dieu ou à l’homme, comme un membre de la famille ; et cet événement ne peut causer ni surprise, ni difficulté[135], puisqu’il est à l’avance bien connu, et qu’il facilite l’œuvre commune.

LXIX

La perfection de la conduite consiste à employer chaque jour que nous vivons comme si c’était le dernier[136], et à n’avoir jamais ni impatience, ni langueur, ni fausseté.

LXX

Les Dieux, qui sont immortels[137], ne s’irritent nullement d’avoir à supporter durant leur éternité les fautes toujours renouvelées d’un si grand nombre de méchants incorrigibles. Loin de là, les Dieux ont même pour ces pervers une bonté qui prend mille formes. Et toi, qui dans un moment vas cesser de vivre, tu te révoltes, comme si tu n’étais pas, toi aussi, un de ces méchants[138] !

LXXI

Il est assez plaisant[139] de ne pas songer à corriger ses propres vices, ce qui est possible cependant, et de prétendre corriger ceux d’autrui, ce qui est absolument impossible.

LXXII

Quand la faculté qui comprend en nous les lois de la raison et de la société, juge qu’une chose n’est ni sensée[140] ni utile au bien commun[141], elle est en droit de la rejeter comme indigne de son attention.

LXXIII

Quand tu as rendu service à quelqu’un[142] et qu’on a profité de ce service, pourquoi cherches-tu encore une troisième chose, comme font les sots, qui est de faire paraître le service que tu as rendu, et de montrer que tu comptes sur la réciprocité ?

LXXIV

On ne se lasse jamais de recevoir des services ; or le service que nous pouvons nous rendre[143] à nous-mêmes, c’est d’agir conformément à la nature. Ne te lasse donc pas de te faire du bien à toi-même en en faisant à autrui[144].

LXXV

La nature de l’univers a procédé spontanément à la création et à l’ordre du monde. Donc, à cette heure, de deux choses l’une : ou tout ce qui se passe n’est que la suite de la première impulsion ; ou bien, il n’y a rien de raisonnable même dans les êtres les plus importants[145], dont le Souverain du monde a pris un soin tout particulier. Dans bien des cas, cette réflexion, si tu te la rappelles, augmentera encore ta profonde tranquillité[146].

  1. Il n’y a rien de nouveau dans le monde. C’est là ce que dit aussi l’Ecclésiaste, ch. I, § 10, et ch. III, § 15. Il y a du vrai dans cette réflexion ; mais il ne faut pas l’accepter d’une manière absolue, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, plus haut, liv. VI, § 37.
  2. Les choses sont tout ensemble habituelles et passagères. C’est exact dans une certaine mesure ; mais il n’est pas un de nous qui n’ait vu beaucoup de nouveau durant son existence, et qui ne puisse conclure que les générations antérieures ont dû en voir tout autant que la sienne.
  3. Qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver. Il semble plus naturel de prendre la négation, et c’est ce qu’ont fait quelques traducteurs, quoique les manuscrits n’autorisent pas cette correction. Elle n’est pas indispensable ; et du moment qu’on peut raviver des sensations, il est sous-entendu par là-même qu’on peut aussi ne les raviver point.
  4. Ne peuvent absolument rien. C’est trop dire, quelque forte et quelque exercée que l’âme puisse être. Voir plus haut, liv. V, § 2, et liv. VI, § 52.
  5. Se faire une nouvelle vie. En substituant l’action de la volonté raisonnable et réfléchie à la pensée instinctive, qui a suivi immédiatement l’impression sensible.
  6. Ces immenses assemblées, ces troupeaux. La plupart des traducteurs ont compris ce passage différemment. Selon eux, il s’agit ici de grands troupeaux de bêtes domestiques, de moutons et de bœufs. Le contexte ne se prête pas à ce sens ; et je préfère entendre le mot de Troupeaux avec la même nuance d’ironie que nous y attachons, quand nous parlons de ces troupeaux d’hommes assemblés pour quelque fête publique, pièces de théâtre, combats de gladiateurs. Il me semble que la pensée ainsi comprise a plus d’unité et de teneur.
  7. Contre toutes ces séductions. Le cœur du philosophe en a de plus dangereuses à éviter ; mais celles-là sont peut-être les plus ordinaires et les plus nombreuses. Celles du luxe surtout et de la mollesse sont les plus redoutables.
  8. Tant vaut l’homme. L’observation est très-juste ; et l’on peut juger de quelqu’un par les amusements et les distractions qu’il se donne.
  9. Il faut regarder à l’intention. Le texte n’est pas tout à fait aussi formel ; mais la phrase qui suit me semble déterminer nettement ce sens.
  10. La nature qui régit l’univers. En d’autres termes, Dieu ou la Providence.
  11. L’utilité commune… la bonne harmonie du monde. J’ai cru devoir donner un sens aussi large à l’expression dont se sert Marc-Aurèle. On pourrait comprendre aussi qu’il ne s’agit que de l’intérêt de la société ; mais, dans les doctrines stoïciennes, l’idée de société s’étend jusqu’à l’ordre universel, dont l’homme fait partie. Le lui rappeler, ce n’est ni le flatter ni le grandir outre mesure ; c’est lui assigner sa vraie place. Voir plus haut, liv. VI, § 42.
  12. Combien d’hommes jadis célèbres… Juste appréciation de la gloire humaine. Ici, le stoïcien efface absolument l’empereur dans Marc-Aurèle.
  13. L’aide d’autrui. Voir un peu plus haut, § 5. Un empereur, aussi sérieux dans l’accomplissement de ses devoirs, devait sentir plus que personne l’absolue nécessité d’auxiliaires. Avoir à régir le monde romain était un fardeau accablant ; et, même en choisissant les ministres les plus habiles, on pouvait sentir encore combien on restait au-dessous de sa tâche.
  14. Blessé à la jambe. Image frappante et très-naturelle.
  15. Que l’avenir ne te trouble pas. Conseil très-pratique, qui s’appuie surtout sur la confiance en la bonté de Dieu. Le motif qu’en donne Marc-Aurèle est excellent aussi, et ne contredit en rien la ferme croyance à la Providence divine.
  16. Dieu, qui est partout, est un. L’unité de Dieu et l’unité systématique du monde ne peut être plus complètement affirmée. C’est le résultat dernier de la doctrine stoïcienne. Notre mot d’univers ne signifie pas autre chose ; le mot de Cosmos en grec a encore un sens plus précis, puisqu’il n’implique pas seulement l’idée d’unité, mais qu’il implique éminemment l’idée d’ordre et de perfection.
  17. Tout en qui est matériel. C’est l’expression même du texte, et elle est, encore plus forte, s’il est possible.
  18. Toute cause. Il n’est pas certain que Marc-Aurèle comprenne dans cette formule générale la cause volontaire et libre que nous sommes. Mais on ne saurait affirmer non plus qu’il fasse une exception pour la personnalité humaine, et qu’il ne l’absorbe pas « dans la raison qui gouverne le monde ».
  19. Droit ou redressé. Il est assez probable que ce n’est là qu’une note, que Marc-Aurèle comptait développer plus tard. Mais la pensée est très-claire, malgré la concision des mots. Il faut que l’homme marche droit dans la voie du bien ; ou, s’il s’égare, il doit redresser sa route.
  20. Individuels. L’expression même du texte est : Unifiés.
  21. Malgré leur isolement. Il s’agit simplement de l’isolement matériel, chaque être existant nécessairement en soi et pour soi. Le rapport des êtres raisonnables est essentiellement un rapport moral.
  22. Tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur. Plus haut, liv. VI, § 39, Marc-Aurèle nous a recommandé d’aimer les autres hommes « en toute sincérité ».
  23. Le bien qui t’est propre. L’égoïsme ainsi entendu n’est pas blâmable ; mais, au fond, c’est à peine de l’égoïsme.
  24. Ces portions de mon être. L’expression du texte est plus vague ; mais j’ai dû la préciser pour la mettre plus d’accord avec ce qui suit.
  25. Ce qui en moi souffrira. C’est le corps, que l’âme peut distinguer profondément d’elle-même, et dont elle peut s’isoler presque absolument.
  26. Il m’est toujours possible de concevoir cette pensée. Voir plus haut, liv. IV, § 7. La maxime est pratique ; mais elle est fort difficile à appliquer : il faut joindre à un long exercice une grande force d’âme, pour faire taire la sensibilité et n’écouter que la raison. C’est là toute la doctrine stoïcienne.
  27. L’or, l’émeraude, la pourpre. Marc-Aurèle cherche les matières les plus belles et les plus précieuses, quoiqu’il sache bien que rien dans la nature ne peut égaler la conscience, avec ses puissances, ses splendeurs et son prix inestimables.
  28. Le trouble d’aucune passion. Le texte est, dans ce passage, un peu corrompu ; mais la pensée n’en reste pas moins claire.
  29. Qu’il s’infligerait de son plein gré. Le texte est moins développé.
  30. C’est au corps de s’arranger. Voir un peu plus haut, § 15, la même doctrine.
  31. Quant à l’âme. Voir plus haut, liv. V, § 20. Cette séparation de l’âme et du corps, durant la vie, est déjà une doctrine platonicienne ; mais l’école stoïque a précisé les choses davantage et les a poussées aussi loin que possible. C’est bien là la solution définitive de l’énigme que l’homme se présente à lui-même. Par là, il rétablit en lui l’unité et la paix ; mais il faut qu’il y mette une grande énergie, ou que Dieu l’ait heureusement doué par la nature qu’il lui a primitivement accordée. Dans le paragraphe qui suit, Marc-Aurèle indique bien la difficulté. C’est une habitude si ancienne en nous d’obéir à nos sens, que nous avons une peine extrême à n’obéir qu’à la raison.
  32. Un bon génie. On pourrait dire, en prenant un langage qui serait le nôtre plus particulièrement : « Une bonne conscience ». On peut croire que cette expression de Génie, qu’emploie si souvent Marc-Aurèle, n’est qu’une tradition socratique recueillie par le Stoïcisme. Le génie, le démon de Socrate n’est que sa conscience.
  33. Aux décevantes apparences. C’est la paraphrase du mot grec, dont le mot d’Imagination n’aurait pas à lui seul rendu toute la force
  34. Je ne t’en veux pas. On peut trouver, au premier abord, quelque chose d’un peu singulier dans cette apostrophe à l’imagination ; mais le mouvement n’a cependant rien d’une fausse rhétorique, parce qu’on sent qu’il est très-sincère, si ce n’est très-naturel.
  35. Redoute le changement. La fin du paragraphe indique dans quel sens il faut entendre le changement. Il est clair qu’il s’agit ici de la mort. L’homme ne doit pas plus s’en étonner, ni la craindre, qu’il ne s’étonne du changement dans l’univers entier. C’est la loi des choses, et il en est atteint comme tout le reste. L’âme elle-même change aussi, puisqu’elle est séparée enfin du corps, après avoir été si longtemps et si intimement unie avec lui.
  36. Le changement qui t’atteint toi-même. Voilà le point essentiel de ce paragraphe. Le changement dans l’homme peut être ou la vieillesse ou la mort. La vieillesse, quand on en observe sur soi-même les progrès, n’est qu’un apprentissage successif de la mort ; c’est un triste mais grand spectacle, que chacun de nous peut se donner, aussi souvent qu’il le veut. Sénèque a dit en termes magnifiques : « Regardez donc sans peur cette heure fatale, qui est la dernière du corps et non point la dernière de l’âme. Considérez tous les biens qui vous environnent comme les biens d’une hôtellerie où vous passez. » Épître CII, à Lucilius.
  37. Dans un irrésistible torrent. Voir des pensées analogues rendues sous la même image, liv. IV, § 43, et liv. V, § 23.
  38. Que d’Épictètes. Ceci prouve qu’Epictète était mort au temps où Marc-Aurèle écrivait ces lignes. On peut même supposer que cette mort devait être assez récente. D’ailleurs, le nombre des Chrysippes et des Épictètes n’est peut-être jamais aussi grand que Marc-Aurèle semble le croire.
  39. Rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme. C’est, en d’autres termes, la formule stoïcienne : « Vivre selon la nature et toujours obéir à ses ordres, suivant les circonstances. »
  40. De te rendre un égal oubli. Ceci n’est pas très-juste, si, d’ailleurs, c’est très-modeste. Le souvenir de Marc-Aurèle vit encore parmi les hommes, comme cette traduction même suffit à l’attester, et il y vivra tant que le genre humain sentira ce que valent la sagesse et la grandeur d’âme. L’oubli, sans doute, atteint bien des choses, qui ne méritent pas mieux ; mais il n’atteint pas tout, et il y a de nobles mémoires que le temps respecte et consacre.
  41. C’est une vertu propre de l’homme. Cette admirable pensée marque un bien grand progrès dans les mœurs de l’antiquité ; et ce progrès, déjà très-visible dans les doctrines platoniciennes, a été accru et accéléré par celles du Portique. Le pardon des offenses est un fruit de la réflexion ; et les motifs qu’en donne Marc-Aurèle sont d’une force irrésistible pour la raison ; mais ils choquent tout d’abord l’instinct de notre nature, si prompte à sentir les moindres blessures, si prompte à se défendre et à se venger.
  42. L’offenseur ne t’a fait aucun tort. Cet argument est surtout à l’usage du Stoïcisme. Voir plus loin, § 26. Voir aussi dans Sénèque le Traité de la Clémence et celui des Bienfaits.
  43. L’universelle nature. La cosmologie indiquée dans ce paragraphe est celle de l’école Stoïcienne, qui a toujours soutenu l’unité de matière sous la variété infinie des transformations. C’est l’antique doctrine des atomes d’Épicure et de Démocrite. Ces théories sont de pures hypothèses, que la science ne peut plus admettre aujourd’hui, et que l’existence des corps simples, irréductibles les uns aux autres, suffit à démentir.
  44. Un coffre. Il est clair que Marc-Aurèle ne peut pas vouloir mettre la créature humaine au rang des choses inanimées, comme le coffre, qu’il prend ici pour exemple. Voir plus loin, § 25.
  45. En s’y livrant. Le texte n’est pas tout à fait aussi précis ; mais il était nécessaire, dans la traduction, de marquer davantage le lien des idées.
  46. Quel motif de vivre pourrait-on encore conserver ? Cette conséquence paraît un peu excessive, si on la compare au fait d’où on la tire. Sans doute, il faut fuir la colère, qui gâte le visage et qui bouleverse les facultés de l’esprit. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour perdre tout motif de vivre : « Vivendi perdere causas. » Ce qui est vrai, c’est que l’homme qui a perdu toute conscience de ses fautes est bien près de n’être qu’une brute, où a disparu le sentiment moral, et qu’à cette condition il vaudrait mieux pour lui n’être pas que d’être ainsi. Peut-être faut-il aussi donner au début de ce paragraphe un sens plus général, et appliquer à l’âme ce qui est dit simplement du visage, et de la physionomie, qui la révèlent pour des yeux exercés.
  47. La nature qui ordonne et régit l’univers. Cette pensée est toute semblable à celle du § 23.
  48. Demande-toi quelle idée il a dû se faire. La réflexion peut faire cet examen après coup ; mais, dans le premier moment, on ressent l’offense, et l’on ne réfléchit pas.
  49. Ni un bien ni un mal. Par le motif qui a été donné à la fin du §  22, l’offenseur ne peut faire moralement aucun mal à l’offensé ; il n’y a que nous qui puissions nous nuire, en prenant les choses autrement qu’elles ne doivent être prises.
  50. Le tort d’avoir de mauvais yeux. Comme un aveugle qui vous heurterait dans votre chemin. Seulement, ici, il est question des yeux de l’esprit.
  51. Comme si déjà tu l’avais. Précaution sage, puisque l’objet de nos désirs peut toujours nous manquer.
  52. Les moyens qui devraient te les procurer. Il est rare, en effet, que les choses valent, quand on les considère de sang-froid, la peine qu’elles ont coûté. C’est donc un conseil très-pratique que donne ici Marc-Aurèle ; mais il en est de celui-là comme de tant d’autres ; il est fort utile, et aussi fort difficile ; et le désir s’adresse à l’objet qui l’excite bien plutôt que la raison ne regarde aux obstacles.
  53. Les estimer si haut. La tranquillité de l’âme, que recommande le Stoïcisme, peut contribuer puissamment à amortir des désirs vains, et à relâcher toutes les attaches du dehors.
  54. Tu en fusses troublé profondément. La perte des choses nous émeut, en général, plus vivement que l’acquisition, quels que soient d’ailleurs les objets de nos espérances ou de nos regrets.
  55. Replie-toi souvent sur toi-même. Le conseil est admirable ; et, dans la vie commune, la pratique en est fort utile, quoiqu’elle soit toujours nécessairement limitée. Mais il ne faut pas non plus le pousser à l’excès ; car on tomberait alors dans le mysticisme, où s’est perdu l’école d’Alexandrie, et dans une quiétude ascétique que le Stoïcisme n’exclut pas. Mêler dans une juste mesure la vie intérieure et la vie du dehors, est pour les meilleurs esprits une entreprise fort délicate.
  56. Le repos. Qu’il faut bien distinguer de l’inertie. Au contraire, le repos bien compris suppose l’action, puisqu’il doit nous en délasser.
  57. Efface les trop vives couleurs. J’ai dû ici paraphraser un peu le texte, pour rendre toute la force de l’expression dont il se sert.
  58. Partage et analyse. Voir cette pensée plus développée, liv. III, § 11 ; voir aussi la fin du § 21 du liv. IV.
  59. Pense souvent à l’heure suprême. C’est aussi l’avertissement des Chartreux ; seulement les Chartreux sont dans une profonde retraite, tandis que Marc-Aurèle reste dans le monde des affaires et ne conseille à personne de s’en isoler complètement.
  60. Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit. Recommandation excellente, surtout pour les hommes d’État, chargés de grandes fonctions qui exigent les relations les plus nombreuses, mais applicable également pour chacun de nous, quelque modeste que soit la sphère où nous sommes placés. Voir, plus haut, une recommandation pareille, livre VI, § 53.
  61. Un poëte l’a dit. On ne sait pas précisément à quel poëte il faut rapporter cette citation.
  62. L’univers tout entier. Il n’y a dans le texte que la fin d’un vers, au lieu du vers complet.
  63. Les éléments matériels. Le texte en cet endroit est corrompu, sans qu’on puisse le rétablir à l’aide des manuscrits.
  64. Tout est soumis à une loi régulière. Grand principe, que confirment de plus en plus tous les progrès de la science.
  65. Se contenter de ces principes. Ceci peut se rapporter au résumé qui précède, mais pourrait tout aussi bien s’adresser à ce qui suit sur la douleur, la mort et l’opinion ou la gloire.
  66. Si c’est une dispersion des éléments de notre être. Cette restriction de la pensée lui ôte en grande partie le caractère matérialiste qu’elle pourrait avoir. Il est vrai que Marc-Aurèle ne se prononce pas tout à fait pour une solution spiritualiste ; mais il ne l’écarte pas, puisqu’il suppose que la mort peut être encore autre chose que la dispersion de tous les éléments de notre être entier. Voir plus haut, liv. V, § 13.
  67. Conserve toute sa tranquillité. C’est un degré d’ascétisme difficile à atteindre ; mais il n’est pas impossible d’y arriver, si l’âme a la force et la persévérance nécessaires.
  68. Aux parties de notre être affectées par la douleur. Voir une pensée tout à fait analogue, plus haut, § 16
  69. Sur l’opinion. On pourrait aussi traduire : « Sur la gloire » ; mais il me semble que la première version s’accorde davantage avec le sens général de ce paragraphe.
  70. Les dunes de sable. Comparaison neuve et frappante. Elle peut également s’appliquer aux vaines opinions des hommes, aussi mobiles que les sables soulevés par le vent, et à la vaine gloire, qui brille un instant pour disparaître bientôt sous les événements nouveaux qui s’accumulent.
  71. Extrait de Platon. Ce fragment est emprunté à la République de Platon, liv. VI, traduction de M. V. Cousin, pag. 6. Cette pensée aura frappé Marc-Aurèle, et il se proposait sans doute de la développer lui-même.
  72. Sentence d’Antisthène. Le Pseudo-Plutarque, dans le Traité de la noblesse, pag. 77, § 32, édition Firmin-Didot, dit qu’Alexandre avait coutume de répéter ce beau mot ; mais il ne dit pas que ce mot fût d’Antisthène. Épictète, Dissertations, liv. IV, § 2, pag. 202, même édition, attribue formellement cette maxime au philosophe cynique. Il n’importe guère d’ailleurs ; et, quel qu’en soit l’auteur, elle est admirable. Diogène de Laërte, liv. VI, ch. I, § 3, dit qu’Antisthène fit cette noble réponse à quelques mauvais propos que Platon avait tenus sur lui. La citation d’Épictète combinée avec celle de Diogène de Laërte § 18, pourrait faire croire que c’était dans un dialogue d’Antisthène, intitulé Cyrus, que se trouvait cette maxime.
  73. Que notre visage nous obéisse docilement. Pensée ingénieuse et neuve ; elle n’est peut-être pas aussi juste que le croit Marc-Aurèle. Nous pouvons, il est vrai, composer les traits de notre visage ; mais la physionomie dépend beaucoup moins de nous ; et, quoi que nous fassions, elle change peu.
  74. À quoi bon s’emporter. Citation d’Euripide dans sa tragédie perdue de Bellérophon. Voir les Fragments dans l’édition de Firmin-Didot, frag. 298, pag. 686.
  75. Donne-nous le plaisir. On ne sait à quel poëte cette citation est empruntée ; placée entre deux autres citations d’Euripide, il est probable qu’elle lui appartient aussi.
  76. Nos jours sont moissonnés. Citation d’Euripide dans sa tragédie perdue d’Hypsipyle, Fragment 752, pag. 799, édition Firmin-Didot. Plus haut, liv. IV, § XLVIII, Marc-Aurèle a comparé la fin de l’homme à une olive mûre, tombant de l’arbre qui l’a portée.
  77. Si les Dieux m’ont frappé. Citation d’un poëte inconnu.
  78. Le bien et la justice. Vers d’Aristophane dans les Acharniens, v. 661, édition Firmin-Didot.
  79. Ne pas palpiter comme eux. J’ai rendu le texte avec toute sa concision. Ceci veut dire : Ne pas faire comme les autres hommes, qui se laissent aller aux émotions les plus vives, et dont le cœur palpite sous les désirs qui les bouleversent.
  80. Extraits de Platon. Apologie de Socrate, traduction de M. V. Cousin, pages 90 et 91.
  81. Mon cher, prends bien garde. Autre citation de Platon, Gorgias, traduction de M. V. Cousin, pag. 376.
  82. Étudier le cours des astres. Il est certain que l’étude de l’astronomie devrait élever l’âme plus que celle de toute autre science, parce que plus que toute autre elle nous fournit une idée de l’immensité de l’univers. Elle semble plus près de l’infini.
  83. On est emporté avec eux. Ceci paraît impliquer la notion du mouvement de la terre. Mais peut-être n’est-ce aussi qu’une métaphore.
  84. Aux permutations des éléments les uns dans les autres. Voir plus haut, dans ce livre, §§ 18, 23 et 25.
  85. La vie terrestre. Le mot à mot serait : « La vie terre à terre. »
  86. Voici une belle pensée de Platon. Cette pensée ne se retrouve plus dans les œuvres du philosophe telles que nous les possédons ; elle est tirée de quelque ouvrage perdu ; il est à regretter que le texte ne nous donne pas même le nom de cet ouvrage. Il me semble d’ailleurs que le ton de cette pensée ne rappelle guère le style ordinaire de Platon.
  87. Étudier le passé en remontant les siècles. Cette pensée est très-juste et très-utile, pourvu qu’on ne pousse pas trop loin cette théorie. L’Ecclésiaste dit aussi comme Marc-Aurèle : « Rien de nouveau sous le soleil ». Cette affirmation est vraie en un sens ; mais l’affirmation contraire ne l’est pas moins. Tout est nouveau chaque jour ; et la preuve, c’est l’intérêt ardent que nous prenons à ce qui se passe de notre temps, même en dehors de toute participation personnelle. Dans le cours d’une existence ordinaire, on voit bien des choses ; et, par exemple, que n’a pas vu notre pays depuis quatre-vingts ans ? Que n’avait pas vu le peuple romain depuis Néron jusqu’à Marc-Aurèle ? Ainsi, les nouveautés ne manquent pas au spectateur qui veut les observer. Mais il est vrai, comme le dit le sage empereur, qu’il y a toujours un certain fonds qui est uniforme ; et, dans l’histoire, le fonds qui reste essentiellement le même, c’est la nature humaine, avec ses besoins et ses passions, ses misères et ses grandeurs. Croire trop à l’uniformité, c’est de l’indifférence et de la misanthropie.
  88. Ce que la terre enfante. Ces deux vers sont d’Euripide, dans sa tragédie de Chrysippe. Voir les Fragments, VI (833), pag. 824, édition Firmin-Didot.
  89. Une simple dissolution. Voir plus haut la pensée sur la mort, § 32.
  90. Qui ne sentent rien. Ceci semble mettre en dehors de toute dissolution la partie spirituelle de notre être.
  91. Tout est vain… Ces deux premiers vers sont d’Euripide, Les Suppliantes, Vers 1110 et 1111.
  92. Le vent qui nous emporte. Je ne sais de quel auteur sont ces deux autres vers. Il se peut qu’ils appartiennent également à Euripide.
  93. Un tel est plus adroit à la lutte. Le texte a toute cette indécision ; mais il serait possible de supposer que cette pensée de Marc-Aurèle s’adresse à lui personnellement : « Un tel est plus adroit que toi à la lutte… pas plus dévoué que toi, etc. » Cette traduction aurait une forme plus vive ; mais elle ne serait peut-être pas assez fidèle.
  94. La raison, qui régit également les Dieux et les hommes. C’est la grandeur de l’homme d’être soumis, en le sachant, à la même loi que Dieu ; et, de là, cette sécurité profonde qu’il ressent quand il fait le bien, et qu’il sait qu’il le fait.
  95. L’organisation générale des choses. L’expression du texte est aussi peu déterminée ; quelques traducteurs ont cru qu’il fallait la définir davantage et comprendre : « Les lois de notre organisation ». Le paragraphe suivant pourrait donner raison à cette dernière interprétation.
  96. Trois choses dépendent uniquement de toi. C’est là, on peut dire, le résumé pratique de toute la doctrine stoïcienne. Ces trois seules règles bien observées suffiraient à rendre l’homme content de son sort, à le mettre en bonne intelligence avec ses semblables, et à éviter le plus possible les chutes si naturelles à notre infirmité.
  97. Ne regarde pas à ce que font les autres. Voir plus haut, liv. V, § 25. C’est une des recommandations les plus pratiques que la philosophie puisse nous faire. Ce n’est pas là du tout s’isoler de ses semblables ; mais c’est uniquement ne point se mêler des affaires qui ne regardent qu’eux. Que de discordes, que de haines, que de conflits n’évite-t-on pas en s’abstenant de propos malveillants ou d’inquisitions déplacées !
  98. La conséquence de l’organisation. J’ai laissé à la traduction le vague que présente aussi l’expression du texte. On peut entendre à la fois et l’organisation universelle des choses, et l’organisation particulière de l’être.
  99. Les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures. Grand principe cent fois proclamé par Aristote. Voir notamment sa Politique, liv. I, ch. I, § 4, pag. 4 de ma traduction, 3e édition ; et passim dans ses œuvres.
  100. L’intérêt de la communauté. Il faut entendre ce mot dans le sens le plus large. Il ne s’agit pas seulement ici de la société civile, mais de l’ordre universel des choses.
  101. Ne point se livrer aux entraînements du corps. Maxime qui, de l’École platonicienne, est passée à celle de Zénon.
  102. Ne point faillir, ne point s’égarer. Dans la mesure de la faiblesse humaine.
  103. Comme si tu étais déjà mort. C’est en ce sens que Platon avait dit que la philosophie est l’apprentissage de la mort. Voir Platon, Phédon, pag. 199, traduction de M. V. Cousin.
  104. Nous n’avons qu’à aimer le sort… La maxime est juste ; mais l’homme n’est pas absolument passif dans le sort qui lui est fait ; il a lui-même beaucoup d’influence sur sa propre destinée ; et la philosophie le suppose, puisqu’elle lui donne des conseils ; ses enseignements seraient bien inutiles si l’homme ne pouvait pas les suivre, et que tout fût immuablement réglé.
  105. Les mêmes épreuves que nous. C’est en effet une cause assez efficace de consolation de voir qu’on n’est pas le seul à souffrir, et on se fortifie par l’exemple d’autrui. Les plaintes ont été inutiles. Pourquoi les renouveler ? Elles ne mènent à rien et elles affaiblissent encore. Il vaut mieux se raidir, comme le Stoïcisme le recommande.
  106. Ces deux choses. Le texte n’est pas plus clair ; mais, sans croire qu’il soit altéré, les deux choses dont il est ici question peuvent être, et l’exemple des autres dont les plaintes ont été parfaitement vaines, et la résignation que ces exemples doivent nous enseigner.
  107. Regarde au dedans de toi. Sous une autre forme, c’est l’axiome de la sagesse antique : « Connais-toi toi-même ».
  108. La source du bien. C’est l’expression même du texte. Le bien est évidemment en nous, en ce sens que nous ne pouvons le connaître que par la raison dont nous sommes doués. La réflexion éclaircit et soutient tout à la fois la raison et la conduite qu’elle nous dicte.
  109. Le corps doit, lui aussi, se ranger. Ce n’est ici qu’une maxime secondaire, si l’on veut ; mais elle n’est pas sans importance ; la discipline du corps suit assez naturellement celle de l’âme, par cela même que le corps et l’âme sont étroitement unis. Cette surveillance sur l’extérieur n’était pas inutile à rappeler même aux philosophes ; car dans l’école Cynique, par exemple, elle avait été singulièrement négligée ; et même l’école Stoïcienne n’en avait pas toujours pris un soin suffisant.
  110. Tout cela ne doit en rien sentir l’affectation. Voilà la vraie limite dans un sens ou dans l’autre.
  111. L’art de la vie. C’est en ce sens que Socrate avait dit que le combat de la vie est le plus beau des combats. Voir la République, liv. X, pag. 265, traduction de M. V. Cousin
  112. Dont tu ambitionnes le témoignage. Ce sont des guides utiles qu’on se donne à soi-même ; et, en voyant comment se dirigent de tels personnages, on apprend mieux à se diriger personnellement.
  113. Autre que la tienne. J’ai ajouté ces mots pour rendre toute la force de l’expression grecque.
  114. Dit le philosophe. C’est Platon, qui a soutenu cette doctrine, comme on peut le voir dans le Protagoras, p. 89 de la traduction de M. Victor Cousin ; dans les Lois, liv. V, p. 270 ; et dans plusieurs autres passages.
  115. Elle te rendra plus indulgent. Application très-utile d’une maxime qui n’est pas absolument juste.
  116. De la sentence même d’Épicure. Il est assez remarquable que le Stoïcisme puisse invoquer l’autorité d’Épicure. C’est qu’en effet la maxime que cite Marc-Aurèle est très-sage, et d’un grand secours pour développer en nous la vertu de la patience, tant recommandée par l’école Stoïcienne.
  117. Ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais. C’est une observation que chacun de nous peut faire bien souvent dans la vie. Les maux qui, à distance et sous le prisme de l’imagination, nous paraissaient insupportables, s’adoucissent beaucoup quand ils sont présents, et nous nous trouvons des forces que nous ne nous croyions pas pour les supporter. C’est que l’imagination n’agit presque plus, en face et sous le coup de la réalité.
  118. Ainsi l’envie de dormir. Toute cette fin du paragraphe est obscure, et la pensée n’est pas assez nette.
  119. Des gens inhumains… les hommes… pour des hommes. L’opposition est encore plus marquée, s’il est possible, dans le texte que dans la traduction. C’est un cliquetis de mots analogues que la langue grecque rend ici mieux que la nôtre.
  120. Télaugès. Il s’agit sans doute du fils de Pythagore, et son nom aura pu servir d’exemple à Marc-Aurèle aussi bien que tout autre nom. Voir Diogène de Laërte, Vie de Pythagore, liv. VIII, chap. I, p. 214, ligne 31, édit. Firmin-Didot.
  121. Il ne suffit pas. Il semble que c’est pousser l’exigence bien loin que de ne pas se trouver satisfait des principales actions de Socrate, où il a montré tant de courage et tant de vertus de tout genre. Socrate rappelle lui-même les faits auxquels Marc-Aurèle fait ici allusion, dans son Apologie ; voir la traduction de M. V. Cousin, passim et surtout pp. 91, 99 et 100.
  122. L’homme de Salamine. Cet homme s’appelait Léon ; et Socrate, en refusant de l’arrêter, s’exposait à la mort si la tyrannie des Trente n’eût été renversée bientôt après, Apologie, p. 100.
  123. Par ses conversations dans les rues. Le texte n’est pas tout à fait aussi précis ; mais le sens ne peut être que celui-là.
  124. Si tout cela était parfaitement exact. Il n’y a guère lieu de douter de faits attestés par des témoins tels que Xénophon et Platon, sans parler de la tradition, qui a toujours été d’accord avec eux.
  125. Ce qu’était réellement l’âme de Socrate. C’est là appliquer à Socrate lui-même la méthode qu’il appliquait aux autres, et qu’il leur a toujours recommandée.
  126. Avec assez de résignation. Personne n’a été plus résigné que Socrate ; et le Phédon tout entier est là pour le prouver, aussi bien que le Criton, sans parler de sa doctrine sur la bonté toute puissante et la providence de Dieu.
  127. Succomber l’esprit aux passions de la chair. Il serait bien inutile de défendre Socrate, que d’ailleurs Marc-Aurèle ne peut pas soupçonner sérieusement.
  128. Un homme divin. Le mot est du texte même.
  129. Sans même être connu de qui que ce soit. Admirable maxime, dont il ne faudrait pas abuser en poussant trop loin le mépris de l’opinion. C’est une grande leçon de modestie et d’humilité.
  130. Presque rien pour être heureux. On sait de reste que l’idée du bonheur ne tient qu’une place très-secondaire dans toutes les théories du Stoïcisme.
  131. En dialectique et dans les sciences naturelles. Voir plus haut, liv. II, § 2, et aussi liv. V, § 5.
  132. Et soumis à la volonté de Dieu. C’est le point essentiel, pourvu que cette résignation ne dégénère pas en un quiétisme coupable. Mais, dans les doctrines de Marc-Aurèle, cet excès peut être évité par le dévouement à l’intérêt commun, qui est une cause suffisante d’activité.
  133. Le genre humain tout entier… la dent des bêtes féroces. Il est déjà assez difficile de braver l’opinion, même quand elle est inique ; mais braver les tortures et les supplices du corps est d’une difficulté presque insurmontable. Cependant ce n’est pas absolument impossible ; et le Stoïcisme ne demande à ses disciples après tout que le courage montré par les martyrs chrétiens, et par un assez grand nombre de héros de l’antiquité. La nature humaine y suffit donc dans ce qu’elle a de plus grand et de plus fort. Mais il n’y a qu’un long et constant exercice qui puisse ainsi tendre l’âme et la rendre capable de ces énergies, d’ailleurs fort rares, où elle a besoin de s’élever au-dessus d’elle-même.
  134. Le Jugement dit. Cette tournure est un peu étrange ; mais j’ai dû la reproduire fidèlement. Cette personnification du Jugement, de l’Accident, de l’Usage et de l’Épreuve, sent déjà la décadence du goût, qui prévaudra dans le Moyen-âge.
  135. Ni surprise, ni difficulté. Pour les âmes arrivées à ce degré de force.
  136. Comme si c’était le dernier. On peut voir plus haut une pensée semblable, liv. II, § 11. Être toujours prêt à paraître devant Dieu, c’est là aussi une des recommandations les plus saintes et les plus pratiques du Christianisme. Mais la religion chrétienne y ajoute une espérance, que ne repousse pas Marc-Aurèle, mais qu’il n’affirme pas aussi précisément. Sur ce point essentiel, Marc-Aurèle est moins avancé que Sénèque, qui n’a jamais hésité à affirmer l’immortalité de l’âme, avec toutes les facultés dont elle jouit ici-bas. — Bossuet a dit dans son superbe langage : « La vertu tient cela de l’éternité qu’elle trouve tout son être en un point. Ainsi un jour lui suffit, parce que son étendue est de s’élever tout entière à Dieu et non de se dilater par parties. Celui-là donc est le vrai sage qui trouve toute sa vie en un seul jour, de sorte qu’il ne faut pas se plaindre que la vie est courte, parce que c’est le propre d’un grand ouvrier de renfermer le tout dans un petit espace ; et quiconque vit de la sorte, quoique son âge soit imparfait, sa vie ne laisse pas d’être parfaite. » Réflexions chrétiennes et morales, § 16, De la Vertu.
  137. Les Dieux, qui sont immortels. C’est le patiens quia æternus, qu’on peut appliquer à l’indulgence des Dieux ; mais la pensée n’en est pas moins juste ; car, si l’homme ne peut s’appuyer sur son éternité, il peut du moins considérer sa faiblesse, qui le rend capable des fautes qu’il reproche si durement à ses semblables.
  138. Toi aussi un de ces méchants. Puissant motif d’indulgence et de patience. — Il faut rapprocher de ces idées de Marc-Aurèle le sermon de Bossuet, pour le cinquième dimanche après l’Épiphanie, sur le Mélange des bons avec les méchants.
  139. Il est assez plaisant. Cette maxime est la suite de la précédente et n’est pas moins juste. Il est bien peu sage en effet de tenter ce qu’on ne peut pas, lorsqu’on néglige ce qu’on pourrait faire si aisément. Voir plus loin, liv. XI, § 18.
  140. N’est ni sensée. Voilà pour l’individu même.
  141. Ni utile au bien commun. Voilà pour la société où il vit, et où la providence des Dieux l’a fait naître. Voir plus haut, liv. III, § 6, un développement superbe de cette même pensée, exposée ici d’une façon plus concise.
  142. Quand tu as rendu service à quelqu’un. C’est là une maxime très-sage, qui pourrait éviter dans la vie bien des mécomptes et bien des dissensions. Il faut toujours se borner à faire le bien pour lui-même et sans aucun esprit d’égoïsme. On a rempli son devoir ; c’est bien, et c’est tout. Demander en outre ou la reconnaissance des hommes ou un service réciproque, c’est toujours une sorte de salaire qu’on attend, et qui manque trop souvent. Le désintéressement le plus absolu est à la fois ce qu’il y a de plus noble et de plus sûr. Ce salaire-là ne fait jamais défaut.
  143. Le service que nous pouvons nous rendre. Cette pensée est parfaitement juste, quoique la forme sous laquelle elle est présentée ici soit un peu recherchée.
  144. En en faisant à autrui. Le texte n’est peut-être pas aussi précis.
  145. Même dans les êtres les plus importants. La pensée n’est peut-être pas assez développée pour être parfaitement claire. D’ailleurs on la comprend : Si l’on niait qu’il y ait de l’ordre dans l’univers, il faudrait nier aussi qu’il y a de la raison dans ces êtres supérieurs auxquels Dieu semble avoir donné des soins tout particuliers.
  146. Augmentera encore ta profonde tranquillité. Conserver à tout prix la paix de l’âme, gage de l’exercice de la raison, est une des prescriptions les plus essentielles du Stoïcisme.