Petit écrit/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 343-348).
PETIT ÉCRIT


SUR L’ARRÊT DU CONSEIL DU 13 SEPTEMBRE 1774


QUI PERMET LE LIBRE COMMERCE DES BLÉS DANS LE ROYAUME[1]


(1775)




Je ne suis qu’un citoyen obscur d’une petite province très-éloignée ; mais je parle au nom de cette province entière, dont tous les habitants signeront ce que je vais dire.

Nous gémissons depuis quelques années sous la nécessité qui nous était imposée de porter notre blé au marché de la chétive habitation qu’on nomme capitale. Dans vingt villages, les seigneurs, les curés, les laboureurs, les artisans, étaient forcés daller ou d’envoyer à grands frais à cette capitale : si on vendait chez soi à son voisin un setier de blé, on était condamné à une amende de cinq cents livres, et le blé, la voiture et les chevaux, étaient saisis au profit de ceux qui venaient exercer cette rapine avec une bandoulière.

Tout seigneur qui, dans son village, donnait du froment ou de l’avoine à un de ses vassaux était exposé à se voir puni comme un criminel : de sorte qu’il fallait que le seigneur envoyât ce blé à quatre lieues au marché, et que le vassal fît quatre lieues pour le chercher et quatre lieues pour le rapporter à sa porte, où il l’aurait eu sans frais et sans peine. On sent combien une telle vexation révolte le bon sens, la justice et la nature.

Je ne parle pas des autres abus attachés à cette effroyable police ; des horreurs commises par des valets de bourreau ambulants, intéressés à trouver des contraventions ou à en forger ; des querelles quelquefois très-sanglantes de ces commis avec les habitants auxquels on ravissait leur pain ; des prisons dans lesquelles cent prétendus délinquants étaient entassés ; de la ruine entière des familles ; de la dépopulation qui commençait à en être la suite.

C’est dans l’excès de cette misère que nous apprîmes qu’un nouveau ministre[2] était venu à notre secours. Nous lûmes l’arrêt du conseil du 13 septembre 1774. La province versa des larmes de joie, après en avoir versé longtemps de désespoir.

J’avoue que j’admirai l’éloquence sage, convenable et nouvelle, avec laquelle on faisait parler le roi, autant que je fus sensible au bien que cet arrêt faisait au royaume. C’était un père qui instruisait ses enfants, qui touchait leurs plaies, et qui les guérissait ; c’était un maître qui donnait la liberté à des hommes qu’on avait rendus esclaves.

Quelle est aujourd’hui ma surprise de voir que des citoyens pleins de talents condamnent, dans l’heureux loisir de Paris, le bien que le roi vient de faire dans nos campagnes ! Le ministre, certain de la bonté de ses vues, permet qu’on écrive sur son administration ; et on se sert de cette permission pour le blâmer.

Un homme de beaucoup d’esprit[3], qui paraît avoir des intentions pures, mais qui se laisse peut-être trop entraîner aux paradoxes, prétend, dans un ouvrage qui a du cours, que la liberté du commerce des grains est pernicieuse, et que la contrainte d’aller acheter son blé aux marchés est absolument nécessaire.

Je prends la liberté de lui dire que ni en Hollande, ni en Angleterre, ni à Rome, ni à Genève[4], ni en Suisse, ni à Venise, les citoyens ne sont obligés d’acheter leur nourriture au marché. On n’y est pas plus forcé qu’à s’y pourvoir des autres denrées. La loi générale de la police de tous les peuples est de se procurer son nécessaire où l’on veut : chacun achète son comestible, sa boisson, son vêtement, son chauffage, partout où il croit l’obtenir à meilleur compte : une loi contraire ne serait admissible qu’en temps de peste, ou dans une ville assiégée.

Les marchés, comme les foires, n’ont été inventés que pour la commodité du public, et non pour son asservissement : les hommes ne sont pas faits assurément pour les foires ; mais les foires sont faites pour les hommes.

Le critique se plaint de la suppression des marchés au blé. Mais ils ne sont point supprimés ; notre petite ville est aussi bien fournie qu’auparavant, et le laboureur a gagné sans que personne ait perdu : c’est ce que j’atteste au nom de vingt mille bommes.

Dire que la liberté de commercer anéantit les marchés publics, c’est dire que les foires de Saint-Laurent et de Saint-Germain sont supprimées à Paris, parce qu’il est permis de faire des emplettes dans la rue Saint-Honoré et dans la rue Saint-Denis.

La raison la plus imposante de l’ingénieux critique est la perte que peuvent souffrir quelques seigneurs dans leurs droits de halles.

Mais, premièrement, ces seigneurs sont en petit nombre ; je ne connais personne dans notre province qui ait ce droit. Il n’appartient guère qu’à des terres considérables, dans lesquelles il se fait un grand commerce et où les marchands des environs viendront toujours mettre leurs diverses marchandises en dépôt. Aucun marché n’est abandonné dans les provinces voisines de la mienne.

Secondement, si quelques seigneurs souffraient une légère perte dans la petite diminution de leurs droits de halles, la nation entière y gagne, et la nation doit être préférée.

Troisièmement, sil ne s’agissait que d’indemniser ces seigneurs, supposé qu’ils se plaignent, le roi le pourrait très-aisément sans altérer en rien la grande et heureuse loi de la liberté du commerce, loi trop tard adoptée chez nous, qui arrivons trop tard à bien des vérités.

Quatrièmement, il paraît impossible que, dans les gros bourgs et dans les villes, le laboureur néglige de porter son blé au marché : car il est sûr de l’y faire emmagasiner en payant un petit droit. Son intérêt est de porter sa denrée dans les lieux où elle sera infailliblement vendue, et non pas d’attendre souvent inutilement que les paysans ses voisins, qui ont leur récolte chez eux, viennent acheter la sienne chez lui. Il me paraît donc prouvé que la liberté du commerce des blés produit des avantages immenses au royaume, sans causer le moindre inconvénient. J’en juge par le bien que cette opération a produit tout d’un coup dans quatre provinces dont je suis limitrophe. Mon opinion n’est pas dirigée par l’intérêt, car on sait que je ne vends ni achète aucune production de la terre : tout est consommé dans les déserts que j’ai rendus fertiles.

Il ne m’appartient pas d’avoir seulement une opinion sur la police de Paris ; je ne parle que de ce que je vois.

Après cet arrêt du conseil, qui doit être éternellement mémorable, je ne vois à craindre qu’une association de monopoleurs ; mais elle est également dangereuse dans tous les pays et dans tous les systèmes de police, et il est également facile partout de la réprimer.

On ne fait point de grands amas de blé sans que cette manœuvre soit publique. On découvre plus aisément un monopoleur qu’un voleur de grand chemin. Le monopole est un vol public ; mais on ne défendra jamais aux particuliers d’aller aux spectacles ou aux églises avec de l’argent dans leur poche, sous prétexte que des coupeurs de bourse peuvent le leur prendre[5].

On nous objecte que le prix du pain augmente quelquefois dans le royaume. Mais ce n’est pas assurément parce qu’on a la liberté de le vendre, c’est parce qu’en effet les terres des Gaules ne valent pas les terres de Sicile, de Carthage et de Babyîone. Nous avons quelquefois de très-mauvaises années, et rarement de très-abondantes ; mais en général notre sol est assez fertile. Le commerce étranger nous donne toujours ce qui nous manque : nous ne périssons jamais de misère. J’ai vu l’année 1709. J’ai vu Mme de Maintenon manger du pain bis ; j’en ai mangé pendant deux ans entiers, et je m’en trouvai bien. Mais, quoi qu’on ait dit, je n’ai jamais vu aucune mort causée uniquement par l’inanition. C’est une vérité trop reconnue qu’il y a plus d’hommes qui meurent de débauche que de faim. En un mot, on n’a jamais plus mal pris son temps qu’aujourd’hui pour se plaindre.

Je dis même que, dans l’année la plus stérile en blé, le peuple a des ressources infinies, soit dans les châtaignes, dont on fait un pain nourrissant, soit dans les orges, soit dans le riz, soit dans les pommes de terre, qu’on cultive aujourd’hui partout avec un très-grand soin, et dont j’ai fait le pain le plus savoureux avec moitié de farine.

Je sais bien que si tous les fruits de la terre manquaient absolument, et si on n’avait point de vaisseaux pour faire venir des vivres de Barbarie ou d’Italie, il faudrait mourir ; mais il faudrait mourir de même si nous avions une peste générale, ou si nous étions attaqués de la rage, ou si notre pays était englouti par des volcans.

Fions-nous à la Providence, mais en travaillant. Fions-nous surtout à celle d’un ministre très-éclairé, qui n’a jamais fait que du bien, qui n’a aucun intérêt de faire le mal, qui paraît aussi utile à la France que son père l’était à la ville de Paris[6], et qui pousse la vertu jusqu’à trouver très-bon qu’on le critique : ce que les autres ne souffrent guère.


F. d. V. S. de F. et T. G. o. d. R.
2 janvier 1775.


FIN DU PETIT ECRIT SLR UN ARRET DU CONSEIL.

  1. Des lettres patentes du 2 novembre, portant confirmation de l’arrêt du conseil du 13 septembre, furent enregistrées au parlement le 19 décembre.

    Le Petit Écrit a été imprimé, en 1775, dans le Mercure, second volume de janvier, pages 160-66. Une édition publiée à part forme sept pages in-8°. Les initiales qu’on lit à la fin signifient : François de Voltaire, seigneur de Ferney et Tournai, gentilhomme Ordinaire du Roi. (B.)

  2. Turgot, nommé contrôleur général des finances le 24 auguste 1774.
  3. Linguet ; voyez ses Annales de politique et de littérature du 15 décembre 1774, pages 230-36. (B.)
  4. À Rome et à Genève, les boulangers sont obligés de prendre le blé au grenier de l’État, non au marché : c’est un abus d’une autre espèce, fondé sur d’autres préjugés. À Londres, malgré d’anciennes lois tombées en désuétude, tout est libre comme en Hollande et en Suisse. (Note de Voltaire.)
  5. Il ne peut exister d’autre monopole que celui des particuliers ou des compagnies qui ont des privilèges exclusifs ; le monopole est impossible avec la liberté, à moins qu’il ne s’agisse d’une denrée qu’on ne peut tirer que d’un pays éloigné, et dont il ne se consomme qu’une petite quantité. (K.)
  6. Le père du ministre Turgot avait été prévôt des marchands à Paris.