Petite ville
Mon cher ami,
Je te dédie ce livre.
Ce n’est pas un roman. Je n’aime pas ce mot, qui me rappelle deux choses : le fatras des productions, le défaut de fierté des auteurs.
Un roman ? Fais la moyenne de ceux qui paraissent. Penses-tu que l’espoir d’élever un monument à cet étiage puisse tenter un écrivain ?
Pourquoi une telle avalanche de papier lamentablement noirci ? Pourquoi tant de romans et si peu de livres ? Pourquoi cette fièvre d’écrire des choses inutiles, que ne justifie pourtant ni l’espoir de la gloire probable ni l’espoir plus positif du succès de librairie ?
Le sais-je ?
Jadis, j’ai commis ainsi que les autres, la grande inconséquence. J’ai méprisé la « tourbe des lecteurs » et j’ai critiqué leur défaut de discernement.
Illogisme. Il faut écrire pour beaucoup ou pour quelques-uns et se montrer content de son sort, puisqu’on l’a choisi.
Comme les autres, j’ai accusé la presse de ne point faire de sélection, de remplacer la critique littéraire par l’annonce bibliographique. Je méconnaissais le rôle de la presse, qui, justement, s’adresse à la foule, informe et n’apprécie guère. Ce n’est plus le journal qui fait les réputations littéraires. Mais quand un auteur a été consacré, on ne saurait reprocher à la presse de ne pas l’admirer suffisamment. Elle l’auréole et l’agrandit.
Les revues ? Ce serait plutôt leur rôle de servir d’intermédiaire entre le petit nombre des gens qui veulent savoir et qui ne peuvent pas lire tout. Mais les revues sont chez nous peu nombreuses et c’est habituellement un seul homme qui y tient « le sceptre de la critique ». Comment ce pauvre homme pourrait-il tout lire ?
C’est donc un livre que j’ai voulu faire, mon cher ami, c’est pourquoi je désire seulement le suffrage de quelques-uns et c’est pourquoi je suis content de mon sort.
Par là, je tiens à me séparer du grand nombre des romanciers, de ceux qui n’ont pas dans l’âme le désir prédominant de faire une œuvre d’art et de pensée. Combien ont de préoccupations étrangères ! Que de coryphées pour chanter les louanges des prophètes et combien peu de prophètes ! Et parmi ceux qui ont la volonté de l’art, que d’imitateurs ! Que de naturalistes, de pessimistes, de décadents ! Que de mots vides et quel défaut de fierté personnelle !
… J’ai voulu faire un livre. Je l’ai écrit, comme Reine Soleil, comme j’écrirai les suivants pour quelques-uns. J’y ai mis non le travail de quelques soirées, mais une part de mon être, de mon cerveau, un style, un sujet, une philosophie qui ne sont d’aucun groupe, qui sont miens.
J’y insiste avec une tranquillité d’âme qui pourra paraître de l’extrême fatuité.
Si mon livre n’a qu’un mérite, il a celui-là : Je n’ai, volontairement, imité personne. Je ne suis parti d’aucune formule, et il ne m’a pas suffi non plus, d’être un photographe. J’ai placé, avec un corps vivant, et suffisamment précis, une âme de notre temps, non dans certaines situations con- ventionnelles ou chimériques, mais dans un monde, dans un milieu réels. J’ai étudié une vie qui n’est point la vie de Paris, et j’ai donné à la politique ― que méprisent ou ignorent certains esthètes ― la place qu’elle tient réellement dans les préoccupations de notre temps. J’ai tâché de déterminer la proportion de réalité absolue avec le choix qui est nécessaire pour composer une œuvre cohérente.
S’il m’avait suffi de faire vrai je pourrais me tenir pour satisfait. Lorsqu’en effet Petite Ville a paru dans la Nouvelle Revue, j’ai reçu plusieurs lettres dont la coïncidence singulière me rassure. L’une d’elles émane d’un député non réélu[1] qui déclare, au nom de son département, que beaucoup de gens se reconnaissent et ne se trouvent pas flattés. Il ajoute cette phrase précieuse : « La façon dont il est parlé des demoiselles m’a étonné et surtout scandalisé. » ― Ô vertu d’un ancien législateur ! Cette épître fait appel à mes bons sentiments et exprime l’espoir que « j’effacerai bon nombre de traits échappés à l’improvisation », ― notamment, sans doute, le portrait du député Bonnichon.
Je n’ai pas l’honneur de connaître cet ex-homme politique. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que les personnages dont il a si bien soulevé le masque ont été également dévoilés à l’autre bout de la France par des esprits perspicaces que je n’ignore moins.
Ces coïncidences nombreuses et comiques me sont des garants suffisants du réalisme de mon œuvre. Si tant de gens se reconnaissent, auxquels je n’ai pas songe, c’est que j’ai fait une peinture vraie et générale. Mais j’ai d’autres soucis que le réalisme pour lequel je professe d’ailleurs la plus vive estime : je me préoccupe du choix entre les sujets intéressants et les sujets oiseux ; je songe sans cesse aux synthèses nécessaires, parce qu’elles engendrent les idées générales, je médite sur l’importance relative des choses et des gens, du décor et des acteurs, je poursuis la philosophie vivante qui résulte des caractères et des circonstances et qui ne me semble pas moins passionnante pour n’être ni pédante ni déclamatoire… Je cherche les harmonies du fond et de la forme, auxquelles, tous, nous sacrifions peut-être trop.
De tout cela, mon livre porte le souci. N’en porte-t-il que le souci ? Je n’accepte pas de juges. Je souhaite seulement que Petite Ville te plaise et qu’elle plaise à quelques-uns.
C’est tout mon souhait. Se créer un cercle de lecteurs qui soient des amis intellectuels. Cela paraît aisé, mais combien aujourd’hui ce rêve modeste est difficile à réaliser !
PETITE VILLE
Parfois, l’écœurement de l’existence parisienne me prend à la gorge comme une nausée. La monotonie des journées pareilles m’exaspère. J’ai la démangeaison des voyages, une avidité d’inconnu. Sur mon fauteuil, devant des livres suggestifs, je rêve des palmiers sahariens, des azalées japonaises, du grand silence de Tahiti. Je pars en fin de compte pour un trou de province quelconque. On ne fait jamais ce qu’on voudrait.
Cette année encore, j’ai choisi le Bourbonnais : un pays peu connu, d’ailleurs, sauf Vichy, mis à la mode sous l’Empire, Néris et Bourbon l’Archambault, deux vieilles stations thermales qui ont vu les rhumatismes de plusieurs siècles et que la mode a, pour le moment, abandonnées. Le reste de la contrée n’a guère été décrit. C’est un « passage » sillonné jadis par les diligences, aujourd’hui percé de quelques voies ferrées. On traverse, sans s’arrêter. Pourtant, le paysage est plein de charme, aussi différent des étendues platement fertiles de la Beauce que des brutalités des montagnes savoyardes. Il n’inspire pas d’émotions violentes : la vue reposante de vallons successifs, ombreux, variés, verdoyants, parfois noyés en des brumes légères, une nature gaie et bonhomme, semblable au caractère des habitants.
J’aime ce pays. D’ailleurs j’y suis né, et les souvenirs qui se rapportent à cet accident prennent un charme, lorsqu’on approche de la trentaine.
Voilà pourquoi, mon cher Henri, après trois ans d’absence, je suis encore venu à Larcy, cette année. Mon séjour ne sera pas long, je pense, bien que rien ne me rappelle à Paris : un mois suffit pour se réconforter d’oxygène et se saturer de sottise provinciale.
Rien de changé dans la petite ville : le coq de zinc, penché sur l’église par un orage, semble toujours prêt à se précipiter sur la place du Marché ; le café du Chalet continue à faire concurrence pour la politique au café de l’Univers. On va plutôt au Chalet le soir, plutôt à l’Univers dans le jour. Quant au « parti des curés », il se réunit chez Bonnardot. Ce « ramassis de conspirateurs » qui menace la tranquillité républicaine comprend un pharmacien, un quincaillier, un banquier, deux régisseurs et trois rentiers. Je dois cette statistique menaçante au conducteur de la voiture qui est venu me chercher à la gare.
Les aubergistes du pays vendent une excellente petite bière de Moulins. J’ai voulu en boire au café de l’Univers, mais le patron, M. Mathonat, m’a répondu d’un air surpris :
— Oh ! monsieur, nous n’en tenons pas… Ces messieurs ne boivent que de la bière de Strasbourg… M. Boutin ne peut pas souffrir l’autre.
Et j’ai absorbé, non sans force grimaces, un liquide jaunâtre saturé d’alcool. Quels estomacs ils ont, ces « Messieurs » !
… Décidément, c’est minuscule, Larcy. Jadis, la place du Marché, où je jouais aux billes, me semblait immense. Elle est grande comme la main. Toujours le même aspect vieillot, par exemple. Près de moi, deux bourgeois fument paisiblement leur pipe devant des bocks vides ; un épagneul brun dort en travers de la porte, roulé en boule, frissonnant par instants pour chasser les mouches obsédantes ; des poules, sorties de la cour du Grand Courrier, picorent entre les pavés. Un coup de soleil chauffe la place. Et toutes choses sont si pareilles au vieux temps, que des riens, des dalles posées à neuf, un piquet pour attacher les veaux, attirent l’attention et choquent l’oeil ainsi que des objets disparates.
Alors, je me suis senti débarrassé des tracas parisiens. Ce spectacle est apaisant. En moi s’ancre la résolution de ne rien faire, de ne plus lire même, de donner un bain d’air pur à mon corps et de calme à mon cerveau. Je deviens ermite de petite ville. Ces notes que je t’envoie seront mes seules communications avec le monde. Garde-les ; peut-être me serviront-elles plus tard… Bon, voilà le romancier Robert Sixt qui reparaît.
Lorsque je traverse l’inévitable place du Marché, on me regarde avec un certain étonnement. Mon visage n’est pourtant pas inconnu, mais mon costume, quoique très simple, sent l’exotisme.
J’ai loué une chambre à l’Hôtel de Paris : c’est un peu succinct au point de vue du mobilier, mais la situation est adorable. Ma pièce appartient à une aile du bâtiment qui s’avance en plein jardin, et les branches d’un grand prunier pénètrent effrontément par ma fenêtre. Positivement, je vois pousser les artichauts… Il n’y a plus de maisons de ce côté de la ville. Quand je t’écris ou quand je rêve, de vastes étendues vertes s’étalent devant moi.
À la table d’hôte, j’ai pour commensaux le conducteur des ponts-et-chaussées, M. Nudon, juge de paix, Baladier, conseiller municipal, et un autre vieux garçon, propriétaire d’une ferme dans la contrée. Il faut ajouter à ces fonctionnaires et à ces gens du pays un gros réjoui, âgé d’une cinquantaine d’années. Il me semble que j’ai vu quelque part cette figure-là… Mais non, il se nomme Oulmann, un nom que j’entends prononcer pour la première fois. C’est le boute-en-train de la réunion. Il n’a pas son pareil pour raconter des anecdotes, dire des calembours. Il a tout vu, tout connu : Gambetta était de ses amis intimes et il a rendu de véritables services à M. Rouher. Au café, ce compère est sans cesse disposé à « faire une partie », « tailler un bac », ou « faire une à bête ombrée ».
Il m’a confié lui-même qu’il avait pour spécialité de vendre toutes sortes de marchandises à meilleur compte que les marchands en gros. T’ai-je dit qu’il était israélite ?
Parfois, quelques commis voyageurs rompent la monotonie des repas, colportent les nouvelles des villes, et les scies des cafés-concerts. Ils viennent de Moulins, de Saint-Amand, à des époques périodiques, et sont très populaires.
Ce matin, mes commensaux réduits à leur propre fonds cherchaient péniblement un sujet de conversation. On me faisait des avances visibles ; mais je préfère écouter.
― Je croyais que nous aurions M. Boutin, dit enfin le conducteur des ponts-et-chaussées.
— Ma foi non, répond le juge de paix. Il est allé à Sancoins.
— Encore qué que noce, remarque en riant M. Oulmann.
Cette observation a plongé tout le monde dans la jubilation. Qu’est-ce donc que ce M. Boutin, qui était inconnu à Larcy il y a trois ans ?
Je te quitte, mon cher vieux, pour organiser mes promenades quotidiennes.
— Quelque mariage sous roche, hein ?
Cette insinuation est due à M. Duflou, le maître d’hôtel. Je suis demeuré stupide, d’abord, puis jai ri un bon moment. Venir à Larcy pour me marier ! Épouser une de ces pécores de province, ingénues hypocrites de la veille, porteuses de culottes âpres et sans grâce du lendemain !… C’est trop drôle !
J’ai exposé à M. Duflou deux particularités — dont l’une était largement suffisante — qui rendent sa supposition parfaitement ridicule : 1° Je ne veux pas me marier ; 2° si je commettais jamais cette sottise, je me garderais de prendre pour femme une provinciale. Me vois-tu ramenant à Paris une demoiselle Dondin, une demoiselle Piédegois, que je connais trop, ou une demoiselle Rondreux que je ne connais pas, mais que je devine, hélas !… Non, mais, me vois-tu ?
Ce matin, mon cher vieux, j’ai fait une belle tournée. Le brigadier de gendarmerie ― un vieil ami, mon premier maître d’escrime, — m’avait obligeamment prêté son cheval de selle. Pour le coup, l’étonnement des Larcyquois est devenu de la stupéfaction. Jusqu’ici, monter à cheval semblait exclusivement réservé aux habitants des châteaux, ― en quelque sorte un privilège seigneurial. Je voyais clairement les réflexions suivantes peintes sur le visage de mes concitoyens.
« Tiens ! quel est ce cavalier ?… Mais… je ne me trompe pas… c’est le fils Berger… Eh ben, i va bien… i s’habille comme à Paris, i monte à cheval… Il a don fait un héritage ?… Son père était un « chetit » régisseur sans fortune… Eh ben, il en fait, des embarras… »
Larcy a dû joliment s’occuper de ton ami, aujourd’hui.
Je me souciais peu de ces cancans. J’allais au pas ou au petit trot, par les chemins gazonnés, respirant à pleins poumons l’air des champs. Il me semblait que tout mon être se dilatait, que je traversais une saine et fortifiante atmosphère, tandis qu’à mon cerveau surmené montait un grand apaisement.
Je suis revenu affamé. M. Duflou, en cotte blanche, les moustaches trempées d’eau-de-vie, remuait avec la rage chronique des cuisiniers un ragoût qui répandait une odeur délicieuse.
― Eh bien, monsieur Duflou, quoi de nouveau depuis trois ans ?
― Ren, ma foi, ren… Vous savez que M. Muroton s’est retiré ?… Il a vendu…
― Non, je l’ignorais.
― C’était pourtant avant vot’dernier voyage.
Suit l’histoire dudit Muroton, scandée de furieux tours de casserole et de violentes interpellations adressées aux bonnes. Elle est amusante, cette histoire, je te la conterai.
Malheureusement, M. Duflou ne s’arrête plus. Ayant narré l’aventure de M. Muroton, il exprime des doutes sur le caractère de son successeur, qui n’est pas aimé. Même, il me suit et continue presque sans respirer, tandis que je vais m’asseoir à la table d’hôte.
— On dit que M. Boutin va épouser mademoiselle Rondreux.
— Oh ! vraiment…
Les deux fonctionnaires, à ce moment, ont relevé la tête. L’un d’eux, tient en l’air, de surprise, un radis à demi croqué.
— Mais, ai-je repris, qui est-ce donc, ce M. Boutin ?
— Ah ! c’est juste, vous n’le connaissez pas !
— Non.
— Eh ben, c’est le beau-frère de M. Poteau.
— Le médecin ?
— Justement.
Le juge de paix ne put pas y tenir plus longtemps. Il interpella M. Duflou.
— Qui vous a dit ça, qu’il épousait mademoiselle Rondreux ?
— Dame ! on le dit…
— Encore des histoires, s’écria le conducteur des ponts-et-chaussées… Boutin ne se mariera pas de sitôt.
J’ai saisi cette occasion de me faire mettre au courant par M. Nudon. Ce M. Boutin, qui jouit à Larcy d’une si flatteuse notoriété, est un frère de madame Poteau. Après un court séjour « dans l’enregistrement », il hérita tout à coup de six mille livres de rente et vint habiter Larcy, où il s’est fait construire une maison, sur la route de Bourbon. Il est clerc amateur chez Me Piédegois.
Cette explication m’a désappointé : il n’y a vraiment pas là de quoi révolutionner une ville de deux mille âmes. Ce M. Boutin est sans doute un caractère.
Aujourd’hui seulement est revenue de congé tante Zo, officiellement mademoiselle Zoé Le Cazot ― en deux mots, elle y tient ― receveuse des postes à Larcy. T’ai-je jamais parlé de cette excellente et bizarre créature ?
Tante Zo m’a demandé si on ne se battait pas dans les rues, à Paris. « La capitale » lui inspire une admiration mêlée de terreur. On a si peu de sécurité avec cette République ! C’est comme les rouges d’ici, qui mettraient tout à feu et à sang si on les laissait faire. Ah ! nous vivons dans un joli temps !
Tante Zo sait seulement de la vie publique ce qu’elle apprend par le Gaulois, que lui prêtent les de Lassolive. Ces de Lassolive sont tout un Olympe pour mademoiselle Le Cazot. On la traite avec une bienveillance un peu dédaigneuse et elle est touchée de cette familiarité d’êtres si supérieurs. Tante Zo a été à l’école avec madame de Lassolive ― qui se nommait alors mademoiselle Moutardier ; elle l’appelle « Céline » tout court avec une orgueilleuse satisfaction. « Elle en a plein la bouche » dit pittoresquement mon ami Baladier.
Le cas de la bonne tante Zo est singulier : l’estime qu’elle a pour les de Lassolive, la gloriole d’être leur amie, ont dévoyé ses meilleurs sentiments, l’ont poussée au ridicule à ce point qu’« elle a refusé des partis très convenables » et s’est condamnée au triste isolement des vieilles années. Pourtant, elle adore les bébés ; mais Céline lui a dit d’un air un peu pincé :
― Tu comprends bien, ma chère Zoé, que nous ne pourrons pas recevoir ton mari. Je veux bien avoir pour amie mademoiselle Le Cazot, mais je ne pourrais guère fréquenter madame Granjean, femme d’un petit meunier, ou madame Tardieu, femme d’un pharmacien…
Tante Zo affirme qu’elle est persécutée par les républicains de Larcy. De leur côté, ceux-ci l’accusent d’être l’amie du curé Lomet et de décacheter les lettres des « rouges ». On parle, en clignant de l’œil, de procédés mystérieux, de protections puissantes, des « fils de Loyola ».
Déjà, une fois, les conseillers municipaux intransigeants ont menacé de démissionner en masse pour obtenir son changement. Le maire et quelques autres anciens amis de la famille Le Cazot s’y sont opposés : ce jour-là, ils ont compromis leur popularité, — à laquelle ils tiennent par-dessus tout — ce qui n’empêche pas tante Zo de les appeler en bloc « pétroleurs » et « communards ».
Tante Zo, qui m’a connu « pas plus haut que ça », ne peut pas s’imaginer que je suis devenu un homme et que j’ai conquis une situation personnelle. Elle avait rêvé autrefois de me voir, à l’exemple de son frère le conducteur des ponts-et-chaussées, revêtu d’une épée et d’un tricorne. Jamais elle ne m’a pardonné de n’avoir point réalisé cet idéal. Elle me considère depuis lors avec quelque dédain comme un cerveau brûlé, un peu fanfaron et sans grande consistance ; aussi me reçoit-elle toujours très froidement : j’ai évidemment trompé ses espérances au point de vue décoratif… D’ailleurs, ma mère, une Le Cazot, s’était déjà mésalliée en épousant un « chetit » régisseur.
Cette bonne tante Zo a un cœur d’or. Son frère, qui est dans une situation sortable, l’exploite impudemment. Elle croit naïvement aux bourdes qu’il lui conte et conserve pour lui une haute estime : il est fonctionnaire ! Elle regrette seulement qu’une circulaire ennemie du prestige ait supprimé l’uniforme dans les emplois civils.
Nous avons à Paris deux ou trois cousins, qui ne pensent guère à tante Zoé que le jour où ils écrivent la lettre officiellement affectueuse du 1er janvier. Mademoiselle Le Cazot est très fière de « sa famille de Paris ». À l’entendre parler, on croirait qu’il s’agit de princes : ce sont des employés de bureau. Tante Zo est convaincue que ces parents jouent là-bas un rôle considérable : ils ont des billets de théâtre ! Ce matin, elle m’a parlé d’eux avec insistance et elle a paru étonnée que je les voie si rarement. Il lui semble bien que je ne dois pas avoir de très belles relations à Paris.
Depuis ce matin, il pleut à verse. Impossible de mettre le nez dehors. Je ne puis souffrir la bière de Strasbourg de M. Mathonat : Me voici donc cloîtré devant ma fenêtre que rayent obliquement les sillons argentés des gouttes d’eau. Tu bénéficieras de mon malheur, mon cher vieux : je vais te narrer l’histoire des Muroton, telle que ne l’a racontée M. Duflou et complétée l’ami Baladier, mon voisin de table. Je te préviens par avance qu’elle est tout à fait immorale :
Depuis trente ans, les Muroton vendaient des étoffes sur la place du Marché, à Larcy. Leur boutique étroite, avec le mot nouveautés, peint en jaune sur fond noir, était bien connue des femmes de fermiers qui, le lundi, s’asseyaient devant comptoir et, durant des heures, marchandent, disputant les centimes de rabais.
Madame Muroton, une petite blonde à l’air doux, menait la barque. Sous sa frêle enveloppe, elle était infatigable. M. Muroton ne donnait que dans les grands coups de feu, les jours de foire ou de marché important. Il s’empressait alors maladroitement, la pipe à la bouche et le chapeau sur la tête, en bourgeois qui travaille par occasion. Le reste du temps, il musait sur la place, l’écume de mer au bec, les mains croisées derrière le dos, causant avec les voisins : Limet, l’horloger, Breton, le quincaillier ou les passants. Tous les lundis, il reprenait une diatribe contre les marchands de Sancoins qui viennent s’établir sous des tentes, devant l’église et font du tort au commerce local. Parfois, M. Muroton poussait jusqu’au café de l’Univers, et, abusant de sa qualité de propriétaire de l’immeuble, il lisait le Siècle sans rien prendre, car c’est assez d’un bock après dîner. C’est ruineux, le café.
Peu à peu, à cette existence tranquille, M. Muroton ventripota et son visage se couperosa de tons violets. Maintenant, on le considérait comme un des plus gros bourgeois de la ville : il prenait un permis de chasse et entretenait un chien. S’il avait voulu, il aurait été du Conseil municipal depuis longtemps, mais madame Muroton craignait de s’aliéner soit les rouges, soit les curés et de voir diminuer sa clientèle. Elle lui imposait cette condition : pas de politique. Et de fait, quand le soir, au café, on abordait ce terrain brûlant, M. Muroton s’éloignait en sifflotant ou souriait discrètement, sans se prononcer.
Depuis peu, ils avaient cédé la boutique à un successeur et s’étaient retirés dans une maison de la Grand’rue. Ils possédaient une fortune assez rondelette : outre des valeurs au porteur, l’immeuble où se trouve le café de l’Univers et le domaine de Billaud. Avec ça on pouvait se laisser vivre.
Ce qui désolait M. Muroton, c’était de ne pas « faire valoir lui-même son domaine », un des plus beaux du pays. Depuis longtemps, il caressait cette idée et il se voyait sur le champ de foire, tâtant en connaisseur les dos des moutons, tapotant sur le flanc des vaches, cossu et malin ainsi que les marchands de Theneuille ou les gros fermiers de la vallée de Germigny. Malheureusement, la gestion de Billaud appartenait pour cinq années encore au père Duret, un vieux fûté, qui s’était ménagé, dans le temps, un bail avantageux.
Les premiers jours, M. Muroton, qui n’avait jamais rien fait, s’imaginant qu’il se retirait de l’activité, voulut cultiver lui-même son jardin, afin de ne pas demeurer sans occupation. Mais cette besogne l’essoufflait ; il y renonça. Ce fut encore madame Muroton qui fut chargée de ce soin, bien que cela l’intéressât moins que le marchandage des étoffes. Elle était née pour le commerce.
Leur ménage, où, de mémoire d’homme on n’avait entendu parler d’une dispute, était toujours aussi uni. Seulement, ils s’ennuyaient, et, dans l’après-midi, ils demeuraient des heures, silencieux et sans idées. Ce qu’il leur aurait fallu — ils l’avaient souvent pensé — c’est un enfant pour égayer leur intérieur, tourner leurs sollicitudes vers un but. Dans la boutique achalandée, l’absence du bébé se sentait moins. Maintenant, elle planait sur leur vie, comme un vague et persistant regret.
Souvent M. Muroton, sa pipe dans une main, empoignait les petits polissons sur la place, les embrassait en pleine joue et riait ainsi qu’un fou lorsqu’ils bégayaient : « Ta barbe me pique. » De son côté, la drapière amenait les bébés de la rue, les bourrait de confitures et de bonbons, et prenait une joie amère à voir leurs drôles de mines gourmandes, barbouillées.
Mais ils se cachaient l’un de l’autre, craignant de se faire de la peine.
Un jour, ils s’ennuyaient plus que de coutume : le mari, ayant fumé plusieurs pipes, traçait machinalement des ronds sur le sable, devant la porte ; la femme, désœuvrée, tenant à la main un dernier bas reprisé, regardait dans le vide, les bras ballants. Un gros garçon effronté se jeta sur les genoux de madame Muroton, en criant :
— Moi, ze veux ben un gâteau, madame.
Elle devint toute rouge et, le poussant vers son mari, elle dit :
— Embrasse-le.
Il ne se fit pas prier. En mangeant son gâteau, comme ils le couvraient de caresses, le petit reprit tout à coup :
— Pourquoi donc, madame, tu n’es pas une petite mère ?
Elle rougit encore. Au bord de sa paupière, une grosse larme perla, tomba dans les cheveux du petit. L’enfant, inquiet, reprit :
— Z’veux aller voir m’man.
Ils l’embrassèrent encore et le laissèrent aller.
L’après-midi fut particulièrement triste : de temps à autre, ils se regardaient à la dérobée sans pouvoir rompre le silence ; enfin, au dessert, le soir, M. Muroton dit tout à coup :
― On pourrait en adopter un.
Madame poussa un gros soupir :
— C’est pas la même chose.
Il répondit :
— Ben sûr, mais puisque tu es stérile.
M. Muroton n’avait certes pas l’intention de blesser sa femme, il employait le terme qu’il croyait le plus poli. Mais la drapière se fâcha :
— Stérile ! Je suis stérile ! Qu’en sais-tu ? En voilà une idée, par exemple…
— Dam ! puisque tu as pas d’enfants…
— Pas d’enfants ! Et toi, en as-tu, par exemple, des enfants ?
Cela l’embarrassa. Effectivement, en se remémorant bien, il ne se souvenait pas d’avoir eu un enfant. Pas le moindre. Souvent, madame Muroton rappelait avec un bon rire jaloux, des fredaines de jeune homme auxquelles ils ne croyaient ni l’un ni l’autre, mais qu’ils transformaient, par vanité, en séductions scélérates.
Aucun de ces débordements n’avait eu de conséquences. Pourtant, le drapier affirma d’un air entendu que les cas de stérilité, presque inconnus chez les hommes, sont au contraire très communs chez les femmes en raison des habitudes, des vêtements, etc. Un commis voyageur avait un jour soutenu cette thèse au café, devant M. Muroton.
Contre l’ordinaire, la femme ne cédait pas, et cela amena une pointe d’aigreur dans la discussion. Elle finit par dire :
— Il n’y a qu’un médecin qui pourrait décider ça.
Ils ne se mettaient plus à table sans reprendre ce sujet : M. Muroton, s’emparant de l’idée de sa femme, répétait :
— C’est ben facile, y a qu’à consulter M. Poteau.
Madame Muroton repoussa d’abord cette idée qui offensait sa pudeur. Mais son exaspération croissait tellement qu’elle en vint à dire :
— Oh ! c’est pas la peine. Je suis sûre d’avance du résultat.
Il la défiait en riant, croyant qu’elle n’accepterait pas. Alors, un beau jour, elle se décida :
— Nous irons demain.
Ce fut madame qui, toute rouge, d’une voix brève, décidée, expliqua le cas. Le docteur, peu accoutumé à de pareilles expertises, faillit éclater de rire ; puis, sachant qu’il se perdrait de réputation en confessant son ignorance, il consentit à donner une consultation. Après des investigations attentives, il déclara, au hasard, que M. Muroton était fort bien constitué et que l’impuissance provenait de madame.
Le drapier triomphait :
— Quand je te le disais !
Et, craignant de trop attrister sa femme, il ajouta d’un ton conciliant :
— Tu vois, nous ferions mieux d’adopter un enfant.
Elle allait, tête baissée, sous le poids d’une grande tristesse. Un moment après, elle secoua la tête, lentement :
— C’est pas la même chose. Je voudrais qu’il soit de toi.
Le domaine de Billaud, dont les terres s’abaissent en pente douce vers l’étang, touche par un bout au hameau de Mezemblin, où passe la route de Champroux. Notamment le Pré-Fleuri, qui est à l’extrémité, enserre le petit bien des Saccard. Ceux-là ne sont pas des bourgeois : de vrais paysans bourbonnais, au contraire, ignorants, têtus, travailleurs, économes. Leur avoir est mince : quelques mesures de terre acquises avec les sacs d’écus laissés par le père de la Saccarde, le vieux Guergui, sur les parcelles mises en vente à la suite d’une rectification de chemin. Peu à peu, ils ont construit une locature accolée à un four couvert d’herbes et, l’économie aidant, ils ont acheté les autres bouts de terre enclavés dans le Pré-Fleuri, qui les étreint. C’est petit, plein d’angles, de parties étroites, irrégulier, incommode. Et c’est bien ce qui enrage Saccard. Il a beau entasser ses sous, jamais il ne pourra acheter ce grand Pré-Fleuri, envié de tous les fermiers voisins. Quelle apparence que les bourgeois de Larcy iront jamais morceler cette terre qui arrondit si bien leur domaine et qui étale au bord de l’étang ses pentes verdoyantes où les bestiaux engraissent en moins de rien ? Saccard pourrait acquérir d’autres par celles, à trois portées de fusil, mais là encore elles sont hachées, séparées. Avoir son bien éparpillé comme ça, ce n’est plus la même jouissance.
Et puis, il lui restait un vague espoir. La vie est si chanceuse, qui sait ? Les Muroton peuvent mourir et, comme ils n’ont pas d’enfants, possible qu’on morcelle. Mieux vaut attendre et garder ses pistoles.
Cette idée fixe, à la fin, s’est emparée aussi de la Saccarde et de la Louise, la fille des paysans. Comme le père, elles se privent, elles vont glaner dans les champs, en août, avec les malheureux ; elles élèvent sur la route deux chèvres, des oies, des poules, un goret. Elles vendent tout, font argent de tout, se nourrissent de pommes de terre et de laitage et se vêtent de vieilles loques prises au fonds du défunt Guergui.
Les Saccard ont deux vaches. Ils leur ont cédé pour les loger, une moitié de la maison et vivent à côté de l’écurie dans un coin étroit ; mais les bêtes, mal nourries, manquant d’herbe, restent maigres et ne donnent presque pas de lait.
Deux fois, Saccard a essayé d’empiéter sur le Pré-Fleuri ; depuis, le fermier de Billaud, le père Duret, a planté une forte bouchure, qui rend toute nouvelle tentative impossible. Même, il a menacé les Saccard de leur faire dresser procès-verbal, si leurs oies vont encore chez lui.
C’est le souci de leur vie. Souvent, le soir, de leur cour, ils regardent avidement le pré humide de rosée, d’où montent des buées légères, et Saccard dit en soupirant :
— Tout de même, y en a qu’en ont trop et d’aut’pas assez.
Un lundi, il mit son plus beau vêtement, partit — pour Larcy et entra chez les Muroton. Le paysan introduit par la servante, s’assit, tournant entre ses mains son chapeau de feutre noir, d’un air embarrassé ; M. Muroton, accoutumé à ces façons, demanda :
— Eh ben, qu’est-ce qu’y a don d’nouveau, mon père Saccard ?
— Pas aut’chouse, monsieu Fouroton, pas aut’chouse…
— Vous prendrez ben un verre de vin ?
— C’est pas de refus. Y fait une poussière… J’vous remarcie…
Longtemps, il tergiversa, espérant que le bourgeois parlerait du pré le premier. Il lui semblait que le Muroton devait y penser autant que lui. Enfin, il s’expliqua.
Il s’agissait de lui céder à lui, Saccard, un bout de pré pour redresser son bien. Ça irait mieux comme ça. Maintenant, avec des rentrants, des pointes, c’est pas beau et ça perd du terrain. En tirant une ligne droite, ça serait d’équerre des deux côtés. Pas vrai ? C’est surtout pour monsieu Mouroton qu’il disait ça ; lui, Saccard, n’y tenait pas ; il aurait assez de mal à payer quoique, ma foué, ma loué, ça ne vale pas cher dans ce coin. Enfin, on se gênerait…
Le drapier, étonné, refusa. Il ne voulait rien vendre. Même, il regrettait de n’avoir pas acheté jadis les bouts d’alignements pris par Saccard. Le paysan s’attendait à ce refus. Il ne se découragea pas. Il offrit un prix élevé, payable moitié comptant, moitié par annuités. Puis, voyant que le propriétaire s’obstinait, il joua l’attendrissement, parlant de ses vaches, qui crevaient de misère, et de la Louise, sa fille, « une pauv’ misérab’ qui avait ben besoin d’un bout de terre pour se marier. »
Contre son habitude, madame Muroton ne se mêlait pas de la conversation. Seulement, quand le paysan rebuté sortit, elle lui dit dans le corridor :
— Revenez me voir lundi, pendant le marché.
M. Muroton était allé, comme d’ordinaire, fumer une pipe sur le plan de foire. Saccard trouva la drapière seule. Dès qu’il fut assis, elle demanda :
— Quel âge a don vot’fille, père Saccard ?
— La Louise ?… Dix-huit ans viennent les pois.
— C’est une belle fille.
Il eut un gros rire bête :
— Hé oui !… c’est eune gaillarde.
— La voilà bentôt bonne à marier.
— À qui que vous le dites ! L’diable me brûle ! ça pousse comme de la mauvaise harbe.
— Vous devriez la mettre un peu à servir… Ça les dégourdit et puis ça les forme pour leur ménage.
— Ah ! mame Mouroton, ça s’rait pas à faire. Bonnes gens ! comment que j’ferions pour nous en passer ?… Qui qui soignerait les vaches et l’cochon, sauf vot’ respect ?… Leu ménage !… c’est bon quand on a des tas d’enfants.
— Bah ! et la Saccarde ?… Si c’était une bonne maison, ben tranquille… qu’alle puisse aller vous voir souvent ?…
— Ben sûr, comme ça… faudrait voir… C’est si defficile à trouver.
— Pas tant, pas tant… Tenez, si j’vous proposais de prendre la Louise, moi ?
Il fit claquer sa langue. Il la regardait de côté, plein de méfiance.
— Non, voyez-vous, faut pas y penser. La Saccarde a voudrait pas.
— Si on lui donnait cinquante écus de gages et dix francs d’épingles ?
— Cinquante écus ! Bonnes gens ! À nous vaut pu d’trente pistoles.
Ils débattirent le prix un moment. Finalement, il fut convenu que la Louise entrerait chez les Muroton à la Saint-Jean prochaine, avec des gages de vingt-cinq pistoles, plus les épingles. Le paysan, content de son marché, allait sortir. La drapière lui versa à boire.
— Encore une goutte, père Saccard. Dites don, c’est une rude fille ?
— Ah oui ! solide à l’ouvrage. J’vous en réponds. Y a pas sa pareille.
— Celui qui l’aura s’ra pas volé. Ça doit avoir des enfants superbes, une gaillarde comme ça !
Il ne comprenait pas. Elle ajouta en riant :
— Qu’est-ce que vous diriez si elle avait un enfant, la Louise ?
— Pisqu’alle est pas mariée.
— Ça s’est vu. Y en a tant qui tournent mal.
— Nom de bonjou… si la gueuse a fesait ça ! Mais y a pas d’danger, allez… Ça connaît son devoir.
— Dites donc, père Saccard, buvez donc encore une goutte… C’est doux, ça remonte le cœur. Si l’galant vous donnait un bon sac d’écus ?
— J’mangeons pas de c’pain-là, mame Mouroton.
— Dix mille francs. Ça s’rait une belle dot.
— Ça vous plaît à dire. Quand les gas fautent envé les filles, c’est pas pour leu zy faire eune dot… On r’cueille ben putôt la misère qu’les écus.
— Si ça vous arrivait, pourtant ?
— Si ça arrivait ?… Bonjou d’bon sang ! J’aime mieux n’point y penser. L’sang n’m’en fait qu’un tour. Ça s’rait du propre : un bâtard sur les bras.
— Si on prenait le bâtard ?
Il écarquillait de gros yeux, sans comprendre.
— Vous vous moquez…
— On ne sait pas. Ya des gens aisés qui ont pas d’enfants, qui voudraient en avoir.
Cette fois, le paysan devint tout pâle. Il commençait à saisir. On lui proposait un marché. Fallait voir. Les milles pistoles scintillaient devant ses yeux éblouis, à portée de sa main. Mais ce qu’on lui demandait !… Il hésitait. Elle s’en aperçut.
— Si, à la place des dix mille francs, on vous donnait le Pré-Fleuri, qui en vaut douze mille ?
Une lueur passa dans ses yeux. Pourtant il murmura :
— L’honneur vaut mieux que tout.
Madame Muroton lui ouvrait la porte. Elle ajouta en riant froidement :
— C’était manière de plaisanter… Mais y n’manque pas d’filles dans l’pays qui feraient ce ben trois enfants pour ce prix-là… On n’aurait que le choix.
Saccard revint par le chemin creux qui réunit le domaine de Billaud à Mezemblin. Il longeait méditativement le sommet du Pré-Fleuri, se sentant dans l’âme comme un avant-goût de possession, embrassant du regard l’étendue verte qui dévale jusqu’à la bordure de roseaux de l’étang. Quels moutons on ferait là-dedans, en sachant s’y prendre, bonnes gens ! On gagnerait plus de dix francs par tête, en trois mois. Ça, avec la locature un peu agrandie, il n’y aurait pas un plus joli bien de louager à dix lieues à la ronde.
Ça ne tient qu’à lui, il n’y a pas à s’y tromper. Madame Muroton veut avoir un enfant de son mari et elle a choisi la Louise pour le faire. Des créatures qui ont de drôles d’idées, tout de même. « Y a tant de gens qui donneraient ben leu zenfants pour ren. »
Il a fait semblant de ne pas comprendre d’abord, parce qu’il vaut mieux ne pas avoir l’air pressé, puis, parce que la Saccarde ne consentira peut-être pas. Mais, au fond, il ne demande pas mieux. On ne trouve pas souvent des occasions comme çelle-là… Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’est-ce que ça fait ? Si on donnait dix mille francs à toutes les filles qui fautent avant le mariage, ça enrichirait rudement des gens ; l’honneur serait sauf et les épouseux ne manqueraient pas, quand la Louise posséderait une dot en beaux et bons arpents de terre… Le bâtard pourrait être gênant, mais puisqu’on l’en débarrassait… En prenant ses précautions, en allant à Paris, qui le saurait ?
Il se rappelle plus de dix filles qui ont fait le voyage en pareil cas. D’ailleurs, s’il est assez bête pour refuser, qu’est-ce qui prouve que la Louise ne fautera pas un jour ou l’autre avec un sans-le-sou qui ne lui donnera rien et lui laissera l’enfant sur les bras ? Est-ce qu’on est jamais sûr de ces jeunesses ?
Maintenant, en promenant sur le grand pré un regard attendri, il a seulement peur que la Saccarde ne veuille pas. C’est si drôle, les femmes. Et cette mame Mouroton qui disait en finissant qu’elle n’aurait que le choix. Faut pas trop lanterner. Il se remit en marche, le front plissé.
La Saccarde ne fut pas difficile à convaincre. Seulement, elle ne voulait pas croire son homme. Était-il Dieu possible qu’il y eut des gens assez simples pour payer dix mille francs une si petite complaisance ?
La fille du père Guergui, qui avait eu une jeunesse orageuse, n’aurait pas fait tant de façons, autrefois. Donner le Pré-Fleuri ! Non, pour sûr l’homme avait trop bu, ou les Mouroton voulaient se moquer de leurs convoitises.
Mais Saccard soutint qu’il disait la pure vérité du bon Dieu. Ces gens étaient affolés, ben sûr, mais ils donneraient le pré pour avoir un enfant. Alors, la Saccarde le pressa d’accepter bien vite. Si un autre les devançait ! Quelle sottise de n’avoir pas consenti tout de suite ! Elle pensait avec une fièvre de désir, à la jalousie des commères de Mezemblin, lorsqu’ils posséderaient tout ce bien.
Dans leur émotion, ils ne songeaient même pas à consulter la Louise. D’ailleurs, ils ne doutaient pas de son consentement, l’ayant habituée à l’obéissance passive. De fait, elle ne présenta aucune objection, seulement elle fut longue à comprendre ce qu’on voulait d’elle. Quant elle sut qu’il s’agissait de gagner le Pré-Fleuri, elle eut un étonnement pareil à celui de la Saccarde et s’écria :
— Pour sûr, y z’ont un coup pour faire une pareille folie !
À la réflexion, elle fit promettre au père de lui acheter une robe et un chapeau pareils à ceux des Durettes, qui affectaient de mépriser la fille des petits louagers.
Néanmoins, Saccard patienta jusqu’au lundi suivant, pour être sûr de trouver seule madame Muroton. Il lui porta deux poulets dans son panier. Ils causèrent de choses et d’autres. Au moment de partir, le paysan dit brusquement :
— À propos, j’ons pensé à ce que vous m’avez dit lundi darnier. C’est que c’est vrai, tout de même que ça peut arriver.
— Quoi donc ?
— Qu’la Louise a faute. C’est si vicieux, ces gas d’la ville. Avec ça qu’alle est un peu gnolle. A’s'laisserait faire… Vaudrait p’t'ête mieux que j’la gardions.
— Dam…
— À moins qu’vous y signiez un mot d’écrit, comme quoi qu’vous garantissez le Pré-Fleuri si la chose arrivait… Vous comprenez… C’est vous qu’en avez la responsabilité…
— Mais…
— Ah ! bonnes gens, ces filles-là, l’malheur les manque jamais. C’est bâti comme père et mère… Du premier coup qu’ça fait une bêtise, ça fait la maladie de neuf mois.
Il insistait, vantant bientôt à mots couverts les qualités de la Louise, une vraie nourrice. La drapière, le voyant en ces dispositions, ne se gêna plus. Elle exposa son plan : la Louise aurait un enfant de M. Muroton, on l’enverrait accoucher à Paris et les Muroton adopteraient le petit. Dès que la grossesse serait constatée, on simulerait une vente du Pré-Fleuri aux Saccard. Le paysan, ravi, ne songeait plus à finasser. Il tapa dans la main de madame Muroton.
— Conclu.
— Et la Louise ?
— Vous apeurez pas… Seulement, vous savez, les vingt-cinq pistoles tiennent tout de même. C’est pas compris dans l’marché.
— Entendu.
En revenant à Mezemblin, le soir, les jambes de Saccard flageolaient de contentement. Il apportait la joie à la maison. Tous trois, sans souci des Duret, ils allèrent se promener dans l’herbe humide, prenant possession de la terre, et le paysan égayé, débitait à la Louise de grosses plaisanteries.
M. Muroton fut étonné d’apprendre que sa femme avait loué la fille du père Saccard et renvoyé la vieille servante qui était chez eux depuis quinze ans. Pourtant, la venue de ce nouveau visage dans leur intérieur morose ne lui déplut pas : il se ragaillardissait à sentir autour de lui cette fraîcheur et cette jeunesse.
Pas un mot n’avait été échangé entre la Louise et sa maîtresse au sujet du marché. Mais on voyait clairement que la fille à Saccard était au courant. Parfois, ses prunelles noires ombragées de sourcils plus noirs, touffus, se fixaient avec insistance sur les yeux intimidés de l’ancien marchand drapier. C’était une belle créature brune, d’un tempérament vigoureux et sain, où le sang des Guergui semblait mettre un peu de l’ardeur passionnelle des ancêtres. Son corps robuste dessinait des lignes fermes, sans corset, et sous la robe collante, ses seins vierges pointaient. Elle portait avec elle l’odeur troublante des foins coupés, comme un arôme des champs où son enfance s’était passée.
Elle ne semblait pas effrontée. Il suffisait de son regard plein de flammes, de l’entre-bâillement du fichu laissant entrevoir une gorge brune et ferme, des bras nus qui, par hasard, frôlaient à table le visage de M. Muroton pour faire perdre au pauvre homme son sang-froid et lui redonner des velléités de verdeur, de légers frissons qu’il dissimulait sous un froncement de sourcils.
Madame Muroton avait, dès l’abord, résolu de prévenir son mari ; mais une sorte de pudeur, la crainte de le voir irrité, la poussaient à différer la confidence. Il serait toujours temps.
Par exemple, elle avait hâte d’en finir. Le goût de jour en jour plus prononcé de son mari pour la Louise ne lui échappait pas, et, quoiqu’elle se raisonnât, cela lui causait une involontaire jalousie.
Elle brusqua les choses. Un matin, elle partit pour passer trois jours à Moulins. M. Muroton prit un air ennuyé que démentaient ses yeux brillants d’espérance. Au fond, il était ravi et légèrement apeuré, de demeurer en tête à tête avec la Louise.
Durant son voyage, la drapière réfléchit beaucoup. Plus nettement, lui vint la crainte de voir son mari s’enamourer de la fille aux Saccard, dont il croirait faire la conquête. Mieux valait décidément le prévenir du marché passé avec les paysans.
Au retour, elle vit luire dans les yeux de son mari de singulières clartés. Il semblait rajeuni de dix ans. Sous ses empressements perçait un certain embarras, des traces de honte. La Louise avait dans l’allure quelque chose de décidé. Elle se sentait maintenant un peu la maîtresse, elle aussi.
Le soir même, au lit, madame Muroton raconta à son mari toute la machination. Le gros homme s’étonna, poussa des exclamations. Il pensait surtout qu’à un moment, il faudrait quitter la Louise. Or, il ressentait pour elle une de ces passions violentes qui, au seuil de la vieillesse s’imprègnent de la ténacité et de l’ardeur du désespoir. Il protesta que rien ne s’était passé entre la servante et lui ; il se refusait à tromper sa chère femme ; finalement, il feignit de se rendre à ses raisons, par condescendance.
Madame Muroton multiplia ses complaisances. Une inquiétude lui venait en observant la taille de la jeune fille et ses jalousies croissaient. Aurait-elle risqué l’affection de son mari, sans atteindre le but qu’elle se proposait ? Il lui tardait de voir finir ce temps d’épreuve. Un moment, la pensée lui vint de renvoyer la Louise. Elle craignit le bruit que ne manqueraient pas de faire les Saccard. Il faudrait d’ailleurs payer quand même. Mieux valait attendre encore un peu.
— Eh ben ? demanda le père Saccard.
— Eh ben… ren…
— Comment !…, alors t’es eune bonne à ren, eune fêlée… Tu vaux pas mieux qu’ta patronne… C’était ben la peine…
Furieux, il la couvrit d’injures ordurières. Déjà, il voyait le pré lui échapper.
— Dam ! écoute donc, répliqua la Louise, impatientée, j’fais ce que j’peux. C’est p’tête lui…
Cette idée, à laquelle Saccard n’avait pas pensé, le frappa. Ce devait être la faute du Mouroton. Il était trop gras, c’t’homme. Un vrai chapon. Mais avec tout ça, on ne pouvait pas attendre indéfiniment. Dans des affaires compliquées comme ça, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Cré mâtin, ce serait ben la peine, d’avoir fauté ! Maintenant qu’il vivait avec l’espoir de posséder le Pré-Fleuri, la peur de voir ses projets déçus le terrifiait. Tout à coup il sourit :
— Eh ben ! si c’est sa faute, y a pas que lui, grande gnolle. T’as qu’à en prendre un’aut’qui V’épousera après… Tu f’ras un assez bon parti pu tard… Voyons… qui ?
Elle rougit fortement.
— Voyons, y en a pas un qui te va davantage ?
— Y a Pitalier…
— L’joueu d’musette !… Un prope à ren !… un débauché ! Jamais d’la vie, bon sang d’bonjou !
La discussion en resta là. Le soir, Saccard réfléchit. Après tout, pourquoi pas Pitalier ?… Puisqu’on n’aurait pas l’enfant… Le bien ne leur reviendrait toujours qu’à sa mort à lui, Saccard, et alors qu’est-ce que ça lui faisait. C’était aussi l’avis de la Saccarde. On pouvait ben laisser la Louise à son goût. Si Pitalier ne se rangeait pas, il serait toujours temps de ne pas l’épouser. L’important était que la Louise fut enceinte.
Le lendemain, Saccard, comme par hasard, invita Pitalier à manger pour le dimanche suivant. Quand le joueur de musette se présenta, le père et la mère étaient partis à Neureux, auprès d’un cousin malade. La Louise seule, gardait la locature.
Le mois d’après, madame Muroton, à certains signes infaillibles, reconnut que son plan était en bonne voie.
D’autres idées étaient venues à Saccard, en voyant sa fille enceinte. Sûr de posséder le pré, maintenant, il se repentait d’avoir demandé si peu. Il pensait à le dire à la Mourotoune : on ne trouve pas tous les jours des filles comme la Louise pour faire des enfants. Avec le champ qui bordait l’étang sur l’autre versant, la locature deviendrait une véritable ferme. Il pourrait se livrer à l’élevage et semer du blé, à la fois.
Il y avait peu de chances pour que la drapière, une astucieuse, revint sur les conditions acceptées. Saccard tourna ses batteries d’un autre côté. Il savait la passion violente du mari pour la Louise. C’était là qu’il fallait frapper.
Un soir que les amants avaient pu se voir, — car maintenant, madame Muroton, dévorée de jalousie, les surveillait constamment, — Louise annonça au mari qu’elle allait le quitter : la patronne la rendait trop malheureuse ; puis, son père avait besoin d’elle pour l’aider. Désespéré, affolé par sa passion sénile, il se jeta à ses pieds, la supplia, et, sans qu’il sut au juste comment la chose s’était passée, le dimanche suivant il cédait à Saccard, par un nouvel acte sous seing privé, le grand tenant de terre sur l’autre rive de l’étang.
Le père Saccard, grisé par le succès, tira sur la corde ; il voulait bâtir une grange en rapport avec son bien, agrandi de la plus belle moitié du domaine de Billaud. Cette fois, la Louise fut plus brutale. Elle demanda nettement dix mille francs, mettant le marché à la main. M. Muroton, tout à fait éperdu, ne résista pas : il se dépouilla.
Le notaire, Me Piédegois, avait deviné l’amour du drapier, sans en soupçonner l’origine. Croyant que madame Muroton ignorait tout, il la prévint.
Il y eut, ce soir-là, une scène terrible, dans la maison de la Grand’rue. Madame Muroton, blême de colère et de jalousie, fit partir séance tenante la Louise pour Paris, après avoir échangé avec son mari des injures et des gros mots.
Depuis ce jour, le ménage Muroton, qu’on citait autrefois comme un modèle d’union, est devenu le plus querelleur de Larcy. Parfois, les deux rentiers vont jusqu’aux coups. Ils ont bien vieilli, minés, l’un par une jalousie, une rancune inassouvies, l’autre par la violence faite à sa passion. Le domaine de Billaud, réduit de moitié, ne rapporte presque plus rien et les revenus des Muroton suffisent à peine à leurs besoins.
La Louise, accouchée à Paris d’un enfant mort, est revenue à Mezemblin, où elle a épousé Pitatalier, assagi, presque rangé. Ils aident les Saccard à gérer la ferme qui est très prospère. Maintenant, le vieux paysan économise, espérant faire acheter par un prête-nom le reste du domaine de Billaud.
Dans le pays, cette histoire est connue, ce qui n’empêche pas d’estimer les Saccard, dont le succès a justifié la prudence, et c’est avec un regard d’envie, à peine relevé d’une pointe de méchanceté dans l’intonation qu’on parle, à dix lieues à la ronde, du bien des Saccard.
La pluie continue avec opiniâtreté.
Dimanche. Quelques vieilles en coquet chapeau bourbonnais, relevé en arrière et en avant, orné de rubans de velours ; des jeunes femmes, la tête engoncée à la nouvelle mode dans une coiffure de paille en forme de capote de cabriolet ; des bourgeoises, en gants de filoselle et robe de soie noire, chaperonnant leurs filles qui reproduisent comme à un concours d’élégance banale les dernières conceptions de la Mode illustrée ; des ouvrières, en robes claires d’un bleu éclatant, avec, au cou, des rubans de couleurs crues ; deux ou trois « blancs » portant des livres de messe, promenant des airs de sacristie ; quelques vieux paysans qui se sont laissé peu à peu « embéguiner » par leurs ménagères : cela remplit l’église. Les hommes n’entrent pas : c’est bon pour les femmes, la religion ; ceux qui sont venus, après avoir musé sur la place, s’installent par groupes dans les cabarets.
Pas gaie, cette journée.
Tout est-il mal, comme le gémit mon ami Marcel Biro, et dois-je partager son mépris superbe pour certaines choses, pour certaines gens ? La campagne est-elle bête ou est-elle charmante ? Qui vaut le mieux des mœurs laborieuses, pressées, finement vicieuses des grandes villes, ou de la simplicité voilée d’hypocrisie des provinces ? de l’activité, de l’intelligence ouverte, malicieuse des uns, ou de la tranquille honnêteté des autres ?
Je ne sais pas, je ne sais pas…
Les pessimistes ont pu, du moins, se donner une conviction fondamentale. Quelques-uns même, à l’exemple de mon ami Marcel Biro, n’ont pas le pessimisme résigné et, dans leur esprit, les convictions contraires se succèdent, inébranlables chacune à son tour. D’où l’instabilité apparente de leur caractère.
Je n’ai jamais pu, moi, me donner une croyance absolue et raisonnée. Je n’ai que des croyances instinctives, indéfiniment sapées par les incertitudes de la réflexion. Jamais, quand j’ai dû prendre un parti, je ne suis arrivé à conclure : « C’est ceci qu’il faut faire. »
Et, paradoxe étrange, de là, mon cher Henri, vient ma réputation de persévérance, de ténacité, de résolution. N’ayant aucune préférence, j’adopte un plan quelconque, et je l’exécute exactement, assuré d’avance que la décision contraire vaudrait juste autant, ni plus ni moins, et que par conséquent, il n’y a aucune raison de ne pas s’en tenir au premier parti…
Profonde philosophie d’un jour de pluie.
Sur les observations répétées de tante Zo, je suis allé, cet après-midi, rendre visite à madame Piédegois, la notairesse, une ancienne amie de ma mère. On m’a reçu cérémonieusement, « dans le salon ». Il est à supposer que cette personne économe utilise comme glacière sa pièce de luxe, car il y règne, en plein été, un froid mortel. Le parquet est semé de carrés de tapisserie. Les meubles traditionnels : un canapé, six chaises, deux fauteuils, en damas de laine à ramages, sont recouverts d’ouvrages au crochet, dus, ainsi que les tapisseries, à l’initiative des demoiselles Piédegois. Deux peintures abominables conservent le souvenir d’ancêtres ridicules et s’étalent glorieusement entre des gravures de pacotille. Cette pièce est un sanctuaire : on y passe, on n’y séjourne point.
Donc, j’occupais une des six chaises, fort incommodé. Madame Piédegois, une grande sèche, affirmait, en s’étalant dans un fauteuil, sa qualité de maîtresse de maison. Ses filles, deux pimbêches maigriottes, posées aux deux coins du canapé, semblaient deux hirondelles prêtes à s’envoler, et cette comparaison saugrenue me revenait avec la tentation lancinante de la communiquer à madame Piédegois. Je pensais aussi aux paroles de M. Duflou : « Mariage sous roche… » Le malheureux ! Quel homme sensé s’arrêterait, sans y être contraint par arrêt de justice, à l’idée d’épouser Valérie ou Malvina Piédegois ?
La conversation, tu l’imagines, a été laborieuse. Nous avons échangé des observations à la portée de tous sur le temps, les récoltes, le choléra. J’ai déployé un art inouï pour remplir les vides de cet entretien ; je cherchais désespérément des sujets qui fussent compris de madame Piédegois sans choquer la pudeur considérable des demoiselles. Deux ou trois fois j’observai que je faisais fausse route. Note cela pour l’avenir, mon ami : ne parler ni peinture, — elles l’ignorent ; ni littérature, — elles en sont à madame de Ségur née Rostopchine ; ni théâtre, — c’est frivole. Surtout éviter l’expression de sentiments trop violents. Les demoiselles Piédegois ont rougi lorsque j’ai dit mon bonheur de retrouver certains coins du paysage environnant, — elles y ont vu, sans doute, une allusion personnelle. Trois fois, hélas !… À Larcy, l’enthousiasme pour la nature m’a paru friser l’inconvenance.
Une lueur de génie :
— Il paraît que M. Boutin, votre clerc, épouse mademoiselle Rondreux ?
— Madeleine ! Qui vous a dit ça ?… Encore quelque invention… C’est impossible…
— On me l’a dit… C’est à l’hôtel…
— Comment voulez-vous ? Madeleine est d’une bonne famille, c’est vrai, mais elle n’a plus rien. Son père a été ruiné dans la faillite Férol. Ils ne possèdent plus qu’une petite rente viagère et le domaine de Pellegrue. Encore, il est hypothéqué… Et puis, Madeleine est trop jeune…
Elle a dix-huit ans. Mesdemoiselles Piédegois en ont vingt-deux et vingt-quatre. Madame Piédegois a l’air piqué.
Tout de même, le sujet était bon ; la notairesse se sent là sur son vrai terrain. Durant un quart d’heure, elle exalte M. Boutin. Décidément, voilà un gaillard populaire à Larcy. Nous passons en revue les jeunes personnes que cet heureux mortel pourrait épouser. Outre mademoiselle Rondreux, il y a mademoiselle Clotilde Bontemps, la fille du maire, mais elle est d’une mauvaise santé, — les demoiselles Piédegois sont très bien portantes ; il y a mademoiselle Julie Burillon, mais son père a été charretier, — les Piédegois sont notaires de père en fils ; quant aux demoiselles Dondin, elles sont charmantes, mais tout le monde sait qu’elles n’ont pas le sou. Et vous comprenez, au temps où nous vivons… — les demoiselles Piédegois auront chacune 100,000 fr. de dot, sans compter les espérances, c’est connu sur la place ; nous ne parlons pas de mademoiselle Valichon, dont le père est réactionnaire…
— Enfin, dis-je, les partis ne manquent pas et M. Boutin aura de la peine à rester vieux garçon…
— Il n’a que trente-sept ans, interrompt l’aînée des demoiselles Piédegois.
Elle est devenue toute rouge.
J’ai fait une gaffe majestueuse hier. Il est notoire que c’est mademoiselle Valérie Piédegois qui a le plus de chances d’épouser M. Boutin. Et moi qui l’ai presque traité de vieux garçon ! Je ne m’en relèverai pas !
Je dois ce détail à la sympathie de mon voisin de table, le fils Baladier. Le « fils Baladier », — qui approche de la cinquantaine, — m’a fourni bien d’autres renseignements. Maintenant je sais sur le bout du doigt l’histoire intime de la moitié des notables de Larcy. Ainsi, j’ai appris que Ridelle, le quincaillier républicain est… — mais n’est-ce pas une calomnie née des passions politiques ? — que le commis des contributions, allant voir madame Ridelle, — nommée facétieusement la Ridelle par Oulmann, a reçu sur le nez un violent coup de poing appliqué par le vétérinaire, son rival ; que M. Bontemps, le maire, a des varices, — ce qui nuit au mariage de Clotilde ; — et que M. Piédegois, notaire et adjoint républicain, a voté une adresse à Napoléon III en 1852.
Oh ! le calme des petites villes !
Au fait, que me font tous ces potins ? Je te le disais bien : ces gens-là sont plus mesquins, plus hypocrites, plus sots, mais non moins corrompus que les Parisiens. Pitalier, Saccard, madame Ridelle, Flora de Rocroi, Cady, Abadie, tous se valent au fond.
Après le café, je suis allé en tournée avec le conducteur des ponts-et-chaussées. Il m’a confié que, si Baladier n’était pas marié, c’est qu’il avait pour maîtresse la femme de Limet l’horloger. D’ailleurs, mon ami ne sera vraiment riche qu’à la mort de sa mère, une vieille avare qui économise sur sa nourriture. Pas une fille dans le pays ne voudrait risquer une telle belle-mère…
J’ai vu Boutin, le fameux Boutin. C’est un gros garçon réjoui, le ventre barré d’une chaîne d’or, tout-à fait vulgaire. À l’Univers il a fait beaucoup de bruit et dit une foule de choses insignifiantes. Il a raconté son voyage à Sancoins, en riant à chacune de ses phrases et lançant des allusions locales qui divertissaient extrêmement les consommateurs. Je n’ai pas compris. Un instant Boutin m’a regardé d’un air un peu contrarié, puis sa bonne humeur est revenue…
Eh bien, réellement, ça ferait un bon mari pour mademoiselle Valérie Piédegois ; mais je ne m’explique pas pourquoi il est si populaire à Larcy.
Ce matin je suis entré à l’église. Le curé Lomet, un grand paysan ensoutané, s’est durant une heure livré à des imprécations contre les impies qu’il appelle des francs-maçons. Dans le pays, où jamais on ne connut aucun être de cette espèce, on est surpris de savoir une influence si considérable à des tailleurs de pierre, et l’on éprouve au fond une certaine estime pour des gaillards qui donnent tant de fil à retordre aux curés. S’il y avait ici un franc-maçon, il ne saurait trouver de meilleur titre pour se présenter aux élections.
Hier dimanche, après-midi, je suis allé pêcher des écrevisses. Quelle chose charmante ! Décidément, si les habitants sont ridicules, le pays est fort attrayant. Au fond de chaque dépression séparant les coteaux boisés, zigzaguent de jolis ruisselets d’eau claire, bordés d’aulnes et qui, par endroits, contournent rageusement les racines des chênes. Personne n’a réglé le cours de ces rivières minuscules, et pourtant elles semblent jetées avec un art raffiné, décrivant dans la pelouse verte des sinuosités innombrables, imprévues, tantôt bondissant entre les pierres, écumeuses et striées, tantôt se concentrant en de vastes trous profonds où l’eau est presque dormante. Sous les pierres plates, sous les racines, parmi les branches des arbres tombés en travers, au fond des chaves, vivent de belles écrevisses noires, et dans les trous toutes les variétés de poissons : des vérons, des ablettes, des goujons, des perches, des tanches.
Les gamins du pays pêchent les écrevisses à la main. Je n’ose plus les imiter depuis que j’ai ainsi tiré de l’eau une longue couleuvre. Je préfère me servir de balances, sortes de filets entourés d’un cercle en fer qu’on suspend par trois ficelles au bout d’une perche. Au centre du filet on attache un morceau de viande gâtée, ou simplement une grenouille dépecée. Ces pauvres grenouilles se trouvent dans le ruisseau même et sont faciles à prendre avec le moindre chiffon d’étoffe rouge pendant au fil d’une ligne : admirable précaution de la Providence, qui place ainsi l’appât auprès du gibier…
Nous laissons les balances sous l’eau et nous les retirons pleines d’écrevisses goulues. Les petites rejetées, afin de ne pas dépeupler, nous enfermons les grosses dans un panier, sur des branches d’aulne, et nous retournons nous étendre à l’ombre d’un vieux chêne dont la pile mesure quatre mètres de pourtour.
Durant la première pause, invité par l’exemple de Baladier, j’ai fait un somme. Pendant la seconde, j’ai relu quelques chapitres des Lettres provinciales. À trente ans, les vieux maîtres vous produisent une impression tout autre qu’au cours des études classiques. Il semble qu’on revienne d’une erreur longtemps caressée, qu’on découvre des horizons inconnus. Quelle sottise de mettre tous ces auteurs, presque indistinctement, entre des mains d’enfants ! On ne saisit pas, on comprend mal ; le relief du style et l’envergure de la pensée sont lettres mortes. Et plus tard, des chefs-d'œuvre qu’on lirait avec avidité, si on ne les connaissait point, apparaissent environnés d’une atmosphère d’ennui et de dégoût. Ainsi, les plus remarquables pages de Montesquieu ont pour moi cette invincible signification : tant de lignes de pensum ou tant d’heures de retenue… Il faudrait presque les oublier pour les reprendre avec plaisir.
Ces Lettres provinciales, quel admirable bon sens et quelle fine ironie ! Les critiques de théologie pure semblent un peu vaines, mais ce qui est simple morale est éternel. Et point ennuyeux avec cela. On est presque attendri par les arguments de ce bon Père jésuite qui excipe si ingénument d’Escobar, de Granados et de Fagundez. Pourquoi M. Paul Bert a-t-il senti la nécessité de moderniser l’œuvre de Pascal ? Il fallait sans doute y ajouter la sottise démocratique…
J’ai été interrompu dans ces hautes considérations par l’intervention d’un jeune lapin étourdi qui s’est jeté presque sur nous. Il nous a aperçus tout à coup, s’est arrêté et nous a fixés de ses gros yeux ronds en levant les oreilles ; puis il est parti grand train, effrayé par la présence d’étrangers dans son domaine.
À la troisième pause, je rêvasse en contemplant la large note verte qui m’étonne et m’enchante toujours, alors même que je suis accoutumé à l’air vif des champs. Je cueille machinalement des brins d’herbe que je mâchonne ; je m’obstine à contrarier une fourmi entêtée à poursuivre sa direction. Les oiseaux, accablés par la chaleur dorment sous les feuilles ; il se fait un grand silence, et dans le calme solennel, mon esprit, échappant tout à fait aux préoccupations quotidiennes, perd la notion du temps…
Quatrième pause. Baladier, qui jusqu’ici a dormi régulièrement, s’étire et me dit tout. Cette fois, me voilà au courant des événements comme si je n’avais jamais quitté le pays. Je profite de ces bonnes dispositions pour parler du fameux Boutin. Baladier sourit :
— Ah ! Boutin, c’est la coqueluche du pays.
— Pourquoi donc ?
— Tiens, parce qu’il est rentier, garçon, et bon à marier. Soyez donc pratique. Ne voyez-vous pas toutes ces grandes filles qui sèchent sur pied par ici : les Piédegois, les Dondin, les Bontemps, les Burillon et tant d’autres ? Et pas de garçons, pas un garçon… La génération de la guerre sera meilleure : nous avons eu les mobilisés du Midi… Encore les jeunes gens d’alors seront pareils aux autres : i’s iront à Paris, faire leur médecine…
— Comment, leur médecine ?
— Hé ! oui, leur médecine. Il y a d’autres pays où poussent des avocats, comme en Savoie, ou des curés, comme en Auvergne ; mais ici, on n’est ni chicanier ni bigot, et puis on aime à gagner tout de suite. Voilà pourquoi les jeunes gens se font tous médecins… Facile à comprendre, d’ailleurs : d’abord, le jeune homme passe qué ques années à Paris ; i s’amuse, se donne le luxe de qué ques dettes, avec mesure, sans se ruiner ; i « fait la noce », pour toute sa vie ; i jette sa gourme, comme on dit. Au bout de quelques années, i s’établit en province… pas ici, parce que nous en avons trop… mais nous exportons… Vous comprenez, c’est des gens positifs, i’s aboutissent à une position sûre : un médecin gagne toujours de 3 à 5 000 francs, au moins. À la campagne, c’est beaucoup. Puis, il est un personnage, i mène la politique, i représente la science, l’esprit du siècle…
— Et il tue ses malades ?
— I’s ne s’en plaignent pas… Pour s’asseoir dans le pays où i s’établit, le jeune docteur épouse une fille de la contrée. Pendant ce temps-là, les demoiselles d’ici se dessèchent. Elles ne vont pas à Paris, elles ; elles ne jettent pas leur gourme ; elles moisissent au coin du foyer…
— Et les fonctionnaires ?
— Oui, je sais bien, c’est une ressource ; mais le hasard veut qu’actuellement i’s soient tous mariés. Entre nous, je crois que madame Piédegois a obtenu le déplacement de deux contrôleurs des contributions, sans arriver à se procurer un célibataire. Vous comprenez maintenant pourquoi on tient tant à Boutin. Un si beau parti ! Toutes les mères le guignent ; songez don : six mille livres de rente et i sera notaire s’i veut. C’est positif, ça !
— Il ne se presse pas ?
— Non ; mais ici on s’ennuie tellement… y a toujours un moment où on y vient. La meute des mères de famille guette Boutin. À la première, marque de faiblesse, il est fichu… Harponné, traîné à la mairie et à l’autel… Mais, si nous allions lever les balances, hein ?… Soyons pratiques.
L’ombre des arbres s’allongeait démesurément, jusqu’à frôler la haie du pré. À travers les branches, je voyais le soleil, pareil à un gros disque d’or, s’ensevelir là-bas dans l’embrasement des nuages. L’horizon en feu plaquait obliquement sur les feuilles des reflets jaunâtres. Nous avions quelques douzaines d’écrevisses. Je voulus partir.
— Gardez-vous-en bien, me dit Baladier ; c’est le meilleur moment.
En effet, les écrevisses semblaient devenir plus belles à chaque levée et les balances étaient noires de ces bêtes frétillantes, battant bruyamment les mailles de leur queue, ouvrant d’un air menaçant leurs grosses pinces. Autour de nous, la vie atténuée durant la grande chaleur avait repris. Les merles sifflaient gaiement dans les branches ; de l’autre côté du ruisseau, des bœufs blancs nous regardaient en ruminant et les lapins trottinaient impudemment. Baladier, pour me faire patienter, continuait :
— Ça vous étonne de le voir adulé comme ça, Hector Boutin, car i n’a rien d’extraordinaire. Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une mère qui veut marier sa fille : une goule, je vous dis, une vraie goule. Et ici, vous savez, ce sont les femmes qui mènent tout : madame Piédegois, madame Bontemps, madame Dondin, la Trinité, comme on dit. En tout, cinq filles. Les maris règnent, les femmes gouvernent. Ce sont elles qui ont fait nommer député M. Bonnichon. Sous l’Empire même, elles étaient républicaines. Larcy a voté non en 70.
— Tiens, moi qui les croyais fières…
— Ça n’empêche pas. Pratiques avant tout.
… Dix douzaines d’écrevisses. Quoi qu’en disent les gens du pays, les porcelainiers n’ont pas tout détruit. Nous revenons avec un appétit solide. Les ombres descendent, les bruits s’apaisent, la fraîcheur semble s’exhaler des taillis, et dans les prés lointains on entend le chant monotone des bergères qui rentrent leur bétail.
Tout de suite en arrivant, nous avons fait mettre les écrevisses sur le feu. Un délicieux arome de thym et de poivre emplit la maison. Les pensionnaires nous ont regardés avec un sourire qui disait clairement :
— Sont-ils originaux, ces Parisiens !
Le fait est, n’est-ce pas, mon cher vieux, qu’il faut être abandonné du ciel pour sortir, se donner du mouvement, quand il est si facile de passer son après-midi au repos, le ventre contre un marbre frais, devant un beau bock de bière de Strasbourg.
Depuis trois jours, il y a du nouveau. Boutin, tu sais, le fameux Boutin, qui ne dînait pas une fois par trimestre chez les Dondin, y est allé deux fois de suite cette semaine. Madame Piédegois m’a paru inquiète et elle a eu un mot dur pour Hortense Dondin.
Autre chose. Larcy compte un homme arrivé par lui-même, un vrai phénomène, le seul enfant du pays qui ne soit pas médecin. À force de travail, il a pu entrer à l’École des arts et métiers, puis à l’École centrale, aux frais du département. Maintenant il est, à vingt-huit ans, ingénieur dans une grande manufacture, en passe de devenir directeur. Ce jeune homme a demandé la main de mademoiselle Claire Dondin. Il n’aurait pas déplu, il a une belle situation ; mais il est difficile d’oublier son origine : il est fils d’un sabotier qui habite encore le pays et dont les filles sont mariées à des ouvriers. On ne peut pas, raisonnablement, s’allier avec ces gens-là. Il faut se tenir à son rang. Madame Dondin, dont le mari était conseiller général, a refusé.
Larcy discute fiévreusement cette décision. Généralement, dans « la société », on donne raison à la mère. On ajoute que madame Burillon a fait des avances au fils Loradoux. Mais il est parti : c’est Claire qu’il voulait. Madame Piédegois n’a pas assez d’ironie pour se moquer de cette présomption : lui, le fils d’un chetit sabotier ! Épouser la fille de l’ancien maire, conseiller général, en passe, au moment de sa mort, de devenir sénateur ! Eh bien !…
Sou par sou, Baladier m’a évalué la fortune de Boutin : sa maison vaut-tant, son domaine de La Plâtrière tant. Ce domaine constitue d’ailleurs une chance de plus pour Valérie Piédegois, car la locature laissée à celle-ci par son oncle Ballot touche les terres d’Hector et les arrondirait merveilleusement…
Ensuite, Baladier passa à d’autres familles. Cet homme est un Bottin local, augmenté des détails intimes.
Le père Oulmann — comme tout le monde l’appelle — est revenu d’un court voyage. Il parle d’un gros marché qu’il est allé conclure à Moulins, où se trouve une succursale du magasin tenu par son fils. Il en rapporte du papier à lettres enrichi d’un luxe de qualificatifs et d’adresses de succursales. En caractères énormes, il a fait imprimer au bas : 20 p. 100 de réduction sur les prix de fabrique. Ce commerçant philanthrope veut à toute force me vendre un réveil-matin en aluminium « nouvelle invention ». Sans doute, le père Oulmann a conclu une bonne affaire, ou bien il manque à toutes les traditions de sa race, car il a offert ce soir des vins fins à table d’hôte. Il est vrai que, pour reconnaître et prolonger cette politesse, nous avons organisé un petit baccarat où notre amphitryon nous a plumés tous et nous à gagné 200 francs.
Les juifs sont rares, en Bourbonnais. Celui-ci, malgré son bon rire et ses calembours, m’inspire une certaine défiance. J’ai communiqué ce sentiment à Baladier.
— Ma foi, m’a-t-il dit, je n’en sais rien. Le père Oulmann n’est pas du pays, on ignore qui il est et d’où i vient. D’aspect, vous le voyez : un vieux brave homme qui a amassé quéques rentes et qui continue ici son commerce en petit, pour joindre les deux bouts. I prétend qu’il était commissionnaire à Paris et qu’il a cédé sa maison à son fils. D’où les occasions dont i fait profiter les Larcyquois… Ici, il a commencé modestement : i vendait seulement des lunettes. Peu à peu, il a agrandi le cercle de ses opérations et, maintenant, i vend de tout, depuis des charrues jusqu’à des bijoux et des vins fins, le tout à meilleur compte que nos marchands. Aussi, ceux-là sont-i furieux… Dernièrement, Oulmann a même pris une commande d’urinoirs pour la ville… Il a loué une petite maison qui lui sert de magasin… Dans les commencements, on se méfiait ; mais on est pratique avant tout ; comme i vendait bon et bon marché, on est venu à lui… Le fait est que ses prix sont étonnants. Limet, l’horloger, prétend qu’i faut voler pour donner les choses à ce taux-là. Les paysans ont dit d’abord : « Tant pis pour lui s’i se ruine ; nous allons toujours profiter de l’occasion. » Puis, en voyant qu’i continuait, qu’i payait « rubis sur l’ongle », i’s ont pensé : « c’est un vieux malin, un finaud… il achète dans des faillites à Paris, c’est ce qui fait qu’i vend si bon marché ; ça ne l’empêche pas de gagner rudement de l’argent… » Aujourd’hui, sauf les commerçants, personne ne se défie plus du père Oulmann ; sa clientèle s’agrandit tous les jours. Je connais même des fermiers qui lui ont apporté leur argent pour qu’i leur achète de bonnes valeurs… C’est comme je vous le dis… Les paysans commencent à connaître les actions et les obligations…
Et, après une pause, Baladier ajouta :
— C’est égal, je n’aurais pas confiance. I doit y avoir qué que chose là-dessous.
Boutin m’exaspère. Je ne puis plus mettre le nez dehors, échanger dix phrases avec quel qu’un sans qu’on en vienne à l’inévitable nouvelle : Boutin a dit ceci, Boutin a fait cela.
Pour le moment, il paraît que l’enfant chéri de Larcy s’est mis en tête d’amener ici une troupe de café-concert. Si un autre avait conçu pareil projet, on crierait au scandale ; l’idée étant de M. Boutin, on la trouve charmante. La chose est décidée pour le surlendemain du 14 juillet. Boutin est également le grand organisateur de la Fête Nationale et prépare pour ce jour-là des réjouissances surprenantes. À ses autres qualités, Boutin joint en effet celle de conseiller municipal républicain. Il forme, avec le maire Bontemps, les adjoints Piédegois et Burillon, les conseillers Baladier, Duret et quelques autres, la majorité « opportuniste ». Au sein de cette assemblée, le tailleur Roudot et le géomètre Barlerue représentent la minorité intransigeante, sourdement hostile à la municipalité. Le radicalisme est également personnifié à Couleuvre par le fameux Chaumat. Barlerue est le correspondant redouté du Républicain, de Moulins, journal qui « sépare l’ivraie du bon grain », et l’agent dévoué du conseiller général Cabassus, futur concurrent de M. Bonnichon à la députation.
Tu vois, mon cher Henri, que — comme dirait M. Bontemps — « Larcy n’a rien à envier, au point de vue politique, aux autres cités républicaines. »
Une journée en plein bois. C’est Tronçais, un des beaux vestiges de la France forestière, des étendues immenses, accidentées, couvrant tout le coin nord-ouest du département de l’Allier, — un dédale de routes, de chemins verts, d’allées, de sentiers ombreux. Un désert.
Une voie large, droite, descendant au fond des ravins et gravissant les coteaux boisés, traverse Tronçais dans toute sa longueur. Au milieu, la vie cesse presque entièrement : pas un oiseau, sauf quelques rapaces, et seulement du gros gibier : des chevreuils, des loups, des sangliers, des cerfs. Les pas de mon cheval sonnent dans les solitudes qu’égaient, à de rares intervalles, une maison de cantonnier, de garde, assise au bord de la route, ou une voiture de roulier, dont les grelots lointains jettent à la volée des notes cristallines pleines de mystère.
Les quartiers de la forêt ne se ressemblent pas : sur les rives, les futaies ont été arrachées et remplacées par des pins malingres, poussés à rangs serrés, qui répandent une senteur résineuse et, de leurs écailles tombées, étouffent sur le sol la végétation naine. C’est la mort, la mort triste, nourrissant un arbre mélancolique.
Plus avant, des taillis déjà vieux et d’essences diverses étendent de majestueuses ramées sous lesquelles circulent les hôtes sauvages de Tronçais. Les clairières sont barrées des troncs argentés des bouleaux, qui dessinent sur les profondeurs sombres l’élégance de leurs feuilles tremblotantes. Quelques arbres de futaie ont survécu aux coupes, et près de la pile lisse et brillante des hêtres on aperçoit l’écorce rugueuse, pleine de nœuds, des chênes robustes.
En un point, sur le bord de la route, est une croix de bois noire avec cette date : 1864. Elle me produit une impression triste ; cent fois, lorsque j’étais enfant, on m’a conté au passage l’histoire du braconnier tué par son camarade.
Ils étaient venus à l’affût au sanglier ; l’autre entend remuer, tire au jugé, dans les ténèbres ; il accourt et trouve son ami mort, avec une balle en plein cœur… Une croix de bois noire : 1864.
Au sommet d’une côte, près d’une maison de garde, on a défriché. À droite s’allongent des champs couverts de la teinte rousse des blés ; puis au delà, reprend la forêt et par-dessus les cimes, tout à l’horizon, se dressent dans la brume une tour et les côteaux de Saint-Amand-Montrond. La route, tournant à gauche, s’enfonce en serpentant parmi les profondeurs vertes. Au fond, les arbres semblent aplatis et les feuilles pressées forment un tapis gigantesque splendidement décoré de colorations nuancées, adoucies par moments en tons de velours.
Jusqu’en ces régions, des sabotiers vont chercher les troncs de bouleau qu’ils coupent eux-mêmes et ramènent sur des voitures traînées par de petits ânes. De loin, ces bêtes patientes, protégées contre les taons par un revêtement de branchages, rappellent ironiquement les pampres et la marche triomphale du vieux Silène.
Les cantonniers perdus à ces distances ont construit, sur les talus extérieurs des fossés, des huttes de terre où ils font réchauffer leur soupe et où ils s’abritent lors des bourrasques de vent, de pluie ou de neige. Pour ces solitaires, tout devient distraction ; quand on passe, ils se relèvent, contemplent, saluent ; puis, longtemps après, appuyés sur la pioche, ils conservent leur attitude méditative.
J’ai traversé la « queue » de l’étang de Pyrot, qui sert de réservoir au canal du Cher. La masse d’eau, aperçue tout à coup au travers des arbres, surprend et effraie presque. Il semble qu’on va s’abîmer au bas de la côte. Le vaste triangle liquide va s’élargissant jusqu’au village d’Isle-et-Bardais, où une digue gigantesque barre l’horizon. Sur les deux rives fuyant à perte de vue, des arbres penchés trempent dans l’étang leurs branches vertes.
Ensuite, jusqu’au Rond-Gardien, s’étend une sorte de réserve qui est la note dominante de la forêt. Là se dressent les colosses, derniers survivants de siècles de lutte contre les intempéries et contre les hommes : des chênes, des hêtres dix fois séculaires, décharnés par le haut, chauves sur la cime ainsi que des vieillards, courbés comme des paralytiques, ou même couchés, pareils à des géants blessés. Quelques-uns tournent vers le ciel des flancs desséchés, dépouillés de feuilles et d’écorce par des foudres successives. Ainsi, presque tous atteints du coup mortel, ils dominent encore de leurs piles énormes et protègent les arbrisseaux que la terre semble impuissante à nourrir après le terrible et persévérant effort qu’elle a déployé pour procréer leurs ancêtres. Ils ont, ces vieux, des formes si bizarres, si expressives, qu’ils paraissent doués de volonté. À ces grands âges, les arbres ne se ressemblent plus ; ils prennent une physionomie individuelle ; les gardes, parfois, leur ont donné des noms et les ont enchaînés dans une attristante domesticité : ils préservent ces titans des mortels enlacements du lierre minuscule, et, par intervalles, un cercle rouge, collier de servitude, voue les plus débiles au suprême sacrifice.
Autant que les antiques cathédrales, ils sont suggestifs, ces vénérables qui, dans leur impassibilité silencieuse, ont vu passer des siècles et des siècles, changer les religions, les mœurs et les civilisations, commencer peut-être et finir le Moyen âge. Combien d’époques sont-ils demeurés inconnus des hommes, dans les profondeurs impénétrées, et voici que, sur une large route, la modernité défile à leurs pieds ; demain peut-être une locomotive enverra comme une injure suprême vers leur face auguste son panache de fumée. Toutefois, jusqu’à leur chute, ils montreront aux passants la leçon des temps, et leurs blessures rappelleront la majestueuse empreinte des siècles vécus.
Au delà du Rond-Gardien, carrefour rayonnant en étoile dans la forêt, les futaies prennent un autre caractère, moins personnel, mais presque aussi imposant : des milliers d’arbres plus que centenaires allongent vers le ciel leurs fûts parallèles, admirablement droits et unis, dépourvus de branches jusqu’au sommet, et mêlent là leurs cimes feuillues, pareils aux colonnades d’une nef incommensurable et fantastique. Contre les troncs grimpent lestement les écureuils roux, et sous les voûtes vertes paît en quiétude une harde de cerfs, hôtes superbes de ces forêts primitives. Ma présence les étonne et ne les effraie point ; ils continuent à brouter les feuilles tendres ; par instants, les biches me fixent de leurs doux yeux et les dix-cors rabaissent d’un air résolu leurs andouillers sur leur pelage fauve.
Voici que, sur la route, des poules picorent entre les jambes d’une vache dont la sonnette égrène un carillon argentin, tandis que, derrière les arbres, vibrent les coups sonores d’un marteau-pilon. Ce sont les forges de Tronçais. Au tournant, surgissent tout à coup leurs cheminées et leurs bâtiments noirs, baignés dans l’étang qui les reflète ainsi qu’un miroir. Cette vie, subitement révélée en pleine forêt, ne surprend pas, les forgerons brunis ont bien l’air d’être attelés à quelque rude besogne contemporaine des arbres séculaires.
À gauche des forges s’étend une vaste clairière, où deux retenues d’eau font marcher deux usines : Sologne et Morat. Au milieu de cette oasis, entourée de bois, existe le village de Saint-Bonnet-le-Désert. C’est le centre vivant de la forêt, là que viennent forcément s’approvisionner les gardes, relayer les rouliers et les voyageurs. Pas de physionomie, d’ailleurs : des maisons neuves, couvertes d’ardoises ont remplacé les chaumières, et la pauvre église sert de grange, délaissée pour une grande bâtisse laide et froide. C’est jour de marché : autour d’un arbre, sur la place, des paysannes vendent du beurre, quelques œufs, des fromages de chèvre. Prétexte à commérages. Des galopins reluquent avec envie les pains d’épices poussiéreux et les sucres d’orge que débite un vieillard courbé, recomptant précieusement dans une poche de toile son trésor de gros sous.
Après déjeuner, tandis que mon cheval se repose, je suis allé m’étendre à l’ombre, sous le premier chêne de la forêt. J’ai ressenti l’intense désir de vivre en ces lieux paisibles. C’était un immense découragement dépourvu d’amertume. Là, toutes choses de Paris, pour la conquête desquelles j’ai déployé tant d’énergie, m’apparaissent comme inutiles, peu intéressantes. Et, sans pessimisme, la vie me semble se résumer en ceci : À quoi bon ? Pour quel but final ces efforts douloureux ? Ce qui serait exquis, ce serait de végéter dans ces solitudes, le dos sur l’herbe, le ventre au soleil, percevant le ciel bleu par les interstices des feuilles.
Connais-tu ces sensations, mon ami ?
Avec plus de force m’est alors revenue une idée qui m’obsède parfois. Est-ce que la meilleure formule n’est pas celle-ci : Travailler juste assez pour assurer son existence ? — Le mieux serait assurément de posséder des rentes.
Mais quel mobile de nos actes mérite un effort supérieur ou la persévérance ? L’art ? Les grands hommes d’aujourd’hui sont souvent les méprisés de demain, et tel qui, pour les uns, s’impose comme un maître, est, pour les autres, un idiot ou un coquin. Puis, si nous allons à la démocratisation absolue, quel avenir pour l’art, conception aristocratique en contradiction avec l’idée scientifique d’utilité qui plane sur les temps futurs ?
Quel critérium pour le génie ? Tous ont du talent : du talent, le feuilletonniste qui vaut à son journal un tirage d’un million ; du talent, le romancier qui ravit la bourgeoisie du temps à l’aide d’une formule niaise ; du talent encore nous autres, qui écrivons ce que nous pensons, ce que nous avons vu, qui rêvons de réalité, de synthèse et de perfection stylique et — qui vendons nos livres à six exemplaires !
Qui a raison ?
Je travaille cinq années à une œuvre : pour elle, j’ai arraché de mon cerveau les notions communes et j’ai analysé les vibrations mêmes de mon être, scruté la pensée nue des autres. Or, personne ne me lira, ni la foule que ces complications n’amusent point, ni les élus qui ont assez à faire de se congratuler mutuellement. Si je prenais l’autre voie, si je flattais les manies d’une catégorie, si j’usais des procédés vulgaires, je gagnerais sans doute beaucoup d’argent — sans compter l’admiration des critiques.
Comment dès lors représenterai-je mieux le génie français ? Comment serai-je consacré, si c’est le suffrage universel qui tresse les couronnes ?
On parle souvent de la postérité. Pourquoi la postérité réformerait-elle le jugement des contemporains ? Elle pourrait tout au plus obéir à d’autres mobiles aussi hasardeux. D’ailleurs, quel auteur exhumé par les âges n’avait point, de son vivant, connu le succès ? Lequel ?
Et si le culte de l’art ne donne ni la fortune ni la gloire contemporaine ou posthume, à quoi bon ?
Sur cette conclusion, qui pousse au sommeil, je me suis endormi sous les grands arbres.
Soudain, un bruit m’a éveillé. Dressé sur mon séant, j’ai eu une vision superbe : dans la splendeur du soleil couchant, une jeune femme, admirablement belle, venait, portée par un cheval de sang. J’ai cru d’abord à une apparition des temps chevaleresques, et j’ai pensé encore aux belles dames des contes de fée que ma mère me lisait jadis. Que signifiait la rencontre en forêt de cette créature invraisemblable, ces yeux noirs fendus en amande, cette bouche finement arquée, surtout cette royale crinière noire, frisée entourant ce visage d’un nimbe voluptueux ? Était-ce la Salomé, oui la divine Salomé ou plutôt Rebecca la Juive, l’amante du chevalier Ivanhoë ?
Elle approchait. Un poignard à manche d’or fixait sa chevelure d’almée, et son corps un peu grêle moulait un jersey brun. Derrière elle, trois grands dadais trottaient à l’anglaise pour la rejoindre.
À peine éveillé, je demeurais ébahi, ouvrant la bouche, ainsi qu’un vrai paysan. Je devais être très ridicule. Est-ce parce que je restais assis, sans saluer au passage son impériale beauté ? Elle s’arrêta et d’un ton impératif :
— Pourriez-vous m’indiquer un hôtel, mon garçon ?
Le sang me monta au visage et je répondis :
— Volontiers, ma fille ; hôtel Penardier.
Je m’étais relevé. Certes, je ne brillais pas auprès des cottes de velours, des culottes de peau de daim et des bottes des trois dadais. Mais je n’étais évidemment pas un paysan. Salomé reprit avec aisance, sans rougir :
— Pardon, monsieur… Est-ce encore loin, s’il vous plaît ?
— À deux pas.
— À gauche ou à droite ?
— Je vais vous conduire, si vous le permettez.
Je revins tranquillement, les mains dans mes poches, laissant chuchoter les gommeux. À deux ou trois questions, je répondis froidement, comme un habitant du pays, sans donner aucun détail sur ma personnalité. Cette incertitude semblait les agacer visiblement.
— C’est ici.
Je fis un grand salut. Un moment après, j’étais dans l’écurie, en train de seller moi-même mon cheval. L’amazone parut sur le pas de la porte.
— Vous repartez, monsieur ?
— Oui, mademoiselle.
— Pardonnez-moi de vous avoir parlé sur ce ton, tout à l’heure… J’ai la vue très basse.
Je dois t’avouer que je ne saisis point cette occasion de placer un compliment, non par dédain, certes, mais parce que je ne trouvai pas le mot qu’il fallait dire.
— C’est à Larcy, m’a-t-on dit, que vous allez ?
— Justement.
— Si vous vouliez être très aimable, vous attendriez que nos chevaux soient un peu reposés. Nous ferions ainsi ensemble une partie du chemin.
Je ne me souviens plus de ce que je répondis. Était-ce sot ? était-ce spirituel ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’acceptai.
D’un mouvement très beau, elle rejeta en arrière sa toison déployée et assez lestement :
— Mais j’y pense. Il faut nous présenter, afin que je puisse vous présenter à mes amis.
Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle esquissa une révérence, et dit :
— Mademoiselle Georgette Brennos, future actrice, habitant Paris l’hiver et l’été Rogune.
Brennos ? N’ai-je pas connu jadis un Brennos ? Mais si ; mon ami de lycée, le boursier Paul Brennos, le descendant des Gaulois. Serait-ce sa sœur ?… Seule… avec ces trois gommeux de province ? Ah oui… il me semble qu’on m’a conté… C’est bien cela… la petite Gette, comme on l’appelle… dont les dames Piédegois parlaient l’autre jour avec des sous-entendus terribles…
J’ai répondu :
— Robert Sixt, écrivain — non public, — habitant souvent le château de l’Ennui et actuellement l’Empyrée.
Hein ? pas trop mal pour quelqu’un qui n’en fait pas sa profession.
Survenait le triode cavaliers.
— Messieurs… M. Robert Sixt… M. Arthur de Lassolive… M. Georges du Lac… M. Raoul de La Valette.
Que de blason ! Le jeune Lassolive, au moins, connaît mon nom, mais il n’en a rien marqué. J’ai semblé ignorer également son état civil.
… Mon cher, cette femme est belle, d’une telle beauté qu’il faudrait être mieux cuirassé de vertu que saint Antoine pour n’en point tomber amoureux sur place. Or, tu me connais : auprès d’une jolie femme l’assurance de n’être pas le plus, le seul aimé, — ô vanité ! — me torture atrocement. En apparence, je demeure froid et très indifférent. Mais, au fond, j’éprouve une jalousie sauvage, celle qui mène à la haine et au crime.
Qu’est pour cette créature de rêve un romancier ?… qu’importent les qualités géniales qui peut-être gisent au fond de mon cœur ou de mon cerveau ? Cela vaut-il, pour elle, le costume bien pris, un titre, un nom même frelaté comme celui de ces dadais, un bijou quelconque qui charme cette Tzigane adorable ainsi que les miroirs attirent les alouettes ? Oh ! dans ces moments, saisir un poignard et frapper soi ou les autres, affirmer un mâle courage qui distingue et tire hors de pair… Souviens-toi que ces cabotines n’ont jamais aimé que des cabotins…
Ce n’est pas un badinage… Quand parfois j’ai rêvé l’amour de ces femmes, je ne l’ai pas vu sans un ruisseau de sang. Je ne suis point un théâtral… et rien de mon être ne saurait la séduire, si ce n’est la brute qui sommeille dans tous les hommes et qui se déchaîne parfois…
Mais cela même vous ferait-il aimer ? J’ai cherché vainement la réponse dans les lueurs énigmatiques de ses yeux de walkyrie…
Que te dirais-je ? Nous revînmes ensemble. Elle ne faisait plus guère attention à moi… Une révolte grondait dans mon cœur et parfois, tandis que les gommeux coquetaient, moi, Robert Sixt, qui ne suis certes pas un poète, j’avais envie, pour cette inconnue, cette étrangère, de pousser mon cheval contre ces hommes, de les saisir dans mes bras solides et de les jeter broyés aux pieds de Salomé, que j’emporterais malgré ses cris sous l’ombre des grands arbres…
Retiens ceci, mon ami : nous reverrons Georgette, et elle sera aimée ainsi.
… Les trois dadais l’accablaient sans relâche de compliments sur sa beauté, et elle acceptait cet encens avec sérénité. Elle parlait d’opérettes, de Paris, de son avenir. Elle serait actrice. Elle prenait des airs expérimentés qui m’agaçaient et me navraient. Où finira cette créature ? Quelle aventure l’exaltera et quelle autre la brisera ainsi qu’un fétu ? On a beau dire, le succès est parfois aux fous, mais le succès durable est aux équilibrés. De pareils charmes rompent l’équilibre.
Je ne sais pourquoi, j’ai dit que j’écrivais également des vaudevilles. Combien alors je suis remonté dans son estime ! Du coup, les trois gommeux furent distancés.
Ô mes pauvres livres reniés ! Ô la chair de ma chair et le plus intime de mon être ! Dédaignés pour ces billevesées !
… L’adorais-je ou avais-je envie de la tuer ? Sûrement je ne la voudrais point pour maîtresse ; ce serait pour moi la veillée du crime. À de telles créatures, il faudrait inspirer des amours éternelles et dédaignées… Que fera Paris, ô mon ami Brennos, de la folle avec ses petites roueries et son immense vanité ? Paris, la ville des villes. As-tu jamais vu, dans les coins humides des forêts, pousser de jolies fleurs bleues, parfumées ? Elles sont à deux pas. On va les cueillir, on s’avance, on en distingue d’autres plus loin et on avance encore… Puis tout à coup on s’aperçoit qu’on a mis le pied dans les sables mouvants qu’elles dissimulaient, on est enlisé dans la boue et plus on se débat, plus on enfonce. Il faut mourir… Va, va, ma jolie fille, cueillir les fleurs d’art dans ce malstrom de boue. Elles sont attirantes et te sourient… Ah Paris, brasier où viennent se fondre les existences, les fortunes, et s’amollir les courages ! Paris, où l’on naît maigre et nerveux, comme épuisé avant d’avoir vécu ! Paris, le monstre, te prendra dans ses tentacules bordés de roses, mais solides, il t’enlacera, puis, tout à coup, de sa formidable mâchoire de goule, il te broiera, pauvre petite… Si tu étais un homme, tu aurais quelque chance d’échapper au sort des faibles qui roulent dans les fanges et s’en vont, les reins brisés, ou des forts qui se suppriment : mais toi… enfant… prends garde au monstre, il te tuera…
Je pensais à toi, descendant de Brennus, et il m’est venu presque un sanglot. Elle sera la proie…
Brusquement, j’ai tendu la main à Georgette.
Elle l’a prise. L’étrange poignée de main !… j’en garderai éternellement la sensation.
— Je vous demande pardon, mais il faut absolument que je sois rentré à Larcy dans un instant… J’ai l’honneur, mademoiselle, messieurs, de vous saluer…
Et je suis parti au triple galop.
Elle a eu envie de me suivre, je le gagerais ; mais mon impolitesse l’a retenue. Je m’en moque : plutôt être sauvage que pareil aux autres. Va, Gette, je ne serai pas des imbéciles enchaînés à ta cour, je ne serai pas des cent mille qui t’entoureront de leurs désirs malsains. Je suis plus fier… et je garde au fond du cœur, ignorée, mon immense pitié.
Le grand air m’a calmé.
J’ai revu, superbe par son ensemble, la futaie centenaire où se pressent à rangs serrés les gros bataillons des chênes et des hêtres, pareils à un corps d’armée moderne ; puis, plus loin, les vieux lutteurs, semblables à des héros antiques, portant dans les champs clos des défis isolés. Les pas du cheval résonnent sous les feuillées devenues sombres et mystérieuses, exhalant la fraîcheur crépusculaire. De moment en moment je vais plus vite, sans rencontrer un être vivant. Il semble que ce soit la forêt, sans âge et sans nom, et qu’on voyage dans l’indéfini des temps, à l’écart de la civilisation.
Le soir, mon cher vieux, je songeais que la nature est un beau parc où sont lâchés des animaux bêtes et malfaisants.
Lundi, jour de marché. Dès le matin arrivent les paysans : les hommes en longue blouse bleue, la tête couverte de larges chapeaux poilus, conduisant quelques maigres bestiaux ; les femmes portant dans leurs paniers des œufs et des poulets. Tous, assemblés près de l’église, rôdent et marchandent autour des baraques de toile, en attendant l’heure de prendre le café. La boutique étroite du successeur de M. Muroton a peine à contenir les pratiques. C’est le vrai jour vivant de la semaine, le seul où le commerce local fasse quelques recettes. Aux champs, les pésans avares ne donnent jamais d’argent à leurs femmes ; celles-ci doivent suffire à leurs menues acquisitions, aux besoins du ménage, par la vente des produits de la basse-cour. Ce commerce d’échanges a lieu le jour du marché. Pour les hommes, les vraies affaires ne se traitent qu’aux jours de foire.
Les « gros bonnets », assis sans consommer devant le café de l’Univers, distribuent des poignées de main protectrices :
— Bonjour, mon père Chabanon…
— Bonjour, monsieur Piédegois…
— Comment ça va ?
— Comme ci comme ça…
— Allons… allons…
Ça entretient la popularité.
On fait de grands préparatifs pour la fête du 14 juillet ; il y aura décoration des maisons, illuminations, mât de cocagne, promenade de la fanfare, banquet politique par souscription. Le député, M. Bonnichon, sera présent.
Le groupe républicain lorgne d’un air moqueur la bande cléricale, massée chez Bonnardot. Ils auront beau faire, on célébrera la fête à leur barbe. C’est le curé qui doit faire un nez ! Une fois lancée sur ce terrain, la conversation devient interminable : c’est à qui contera son anecdote, où toujours le curé joue un rôle ridicule. Dans le Bourbonnais, — comme partout jadis, — le prêtre fait l’objet ordinaire de la chronique scandaleuse. On s’esbaudit sans méchanceté aux dépens des vœux de chasteté et de tempérance, qui sont souvent violés. Les paysans, groupés près des « messieurs », se retournent pour écouter, ouvrent des bouches énormes. Les bonnes « blagues ! »… Histoire de rire… Ça n’a pas empêché la femme d’aller à la messe, la veille ; ça n’empêchera pas les enfants de faire leur première communion l’an prochain.
Boutin vient de pénétrer triomphalement dans le café. Toutes les mains se tendent vers lui et les pères des demoiselles à marier esquissent des sourires indulgents. Un commis voyageur a défié au billard le coq de Larcy. L’imprudent ! Boutin est de première force : il a pris sa queue, — une queue spéciale, enveloppée dans une toile cirée, — il donne six coups de lime au procédé ; puis, après quelques compliments pleins de sous-entendus adressés à son adversaire, il commence, les yeux obstinément fixés sur le tapis, par modestie. Presque aussitôt, il fait deux ou trois séries, prend une avance considérable et gagne négligemment.
Les paysans, pénétrés d’admiration, rient du commis voyageur, par vanité locale.
Un instant après on propose de « faire une bête ombrée ». C’est le moment attendu : les amateurs, pour être tranquilles, passent dans la salle à manger, une grande pièce malpropre. Les joueurs se donnent des airs impassibles. Quelques-uns sont venus du Veurdre et de Sancoins pour cette partie. C’est ainsi tous les lundis.
Baladier, demeuré avec moi, blâme vivement le jeu.
— Pour ceux qui ont de la fortune, passe encore, dit-il… pour Piédegois, pour Burillon… Moi qui vous parle, j’ai un ami qui a gagné 30,000 francs à Monaco… I faut être pratique… Mais de pauvres diables, comme Roudot, le tailleur, ça fait pitié… Ça n’a pas le sou à la maison et ça joue des 100 francs… Tenez, i’s sont attablés pour jusqu’à minuit…
Le voilà tout à fait banquier, maintenant, ce vieux farceur de père Oulmann. Ce matin, entrant par hasard dans un cabinet de l’hôtel, j’ai surpris Pitalier, le mari de la Louise, qui lui remettait un beau tas de louis d’or. Il y en avait bien pour 2 000 francs. Tout lui réussit, à ce veinard de Pitalier… Dernièrement la Louise est accouchée d’un gros garçon très viable, cette fois. Le père Saccard n’a-t-il pas eu le toupet de demander les Muroton pour parrain et marraine ! Et ils ont accepté… Compterait-il encore sur une succession ?…
Oulmann disait :
— C’est vrai, c’est de la belle argent, mais ça ne rapporte rien… tandis que vous aurez de gros intérêts.
Pitalier allait répondre ; mon entrée l’a retenu : les paysans n’aiment point qu’on sache ce qu’ils possèdent.
Tu me croiras si tu veux, mon cher ami, mais j’ai vu encore une jolie fille. Et n’imagine pas que ce soit une étrangère, une Parisienne perdue à Larcy par aventure. Non, elle est d’ici, ou du moins de la contrée.
Je venais justement de recevoir une lettre de Fernande. Tu devines le contenu : protestations d’affection profonde, chagrin mortel de mon départ, rappel agaçant de folies qu’on aimerait mieux oublier, finalement une demande d’argent. Je te transmets ma réponse dans sa simplicité, que j’oserai qualifier de cornélienne :
« Ma chère Fernande,
Je pars pour le Tonkin. J’ai à peine le temps de vous écrire ces quatre lignes et de vous adresser mes adieux avec mes meilleures amitiés. S’il ne survient pas d’accident, je reviendrai dans trois ans.
Joint deux billets bleus du système de Law.
J’ai déchiré la lettre de Fernande avec satisfaction, et comme il ne restait plus rien de cet amour inaltérable, je suis parti le soir à cheval dans une direction que je n’avais pas encore explorée, vers Bourbon-l’Archambault. Assez loin, j’ai pris un chemin creux gazonné : je me laissais aller paisiblement au charme des rêves sans objet, l’âme contente de me sentir débarrassé d’un lien qui pourtant n’avait jamais été pesant. Il me semblait que, cette fois, toute attache avec Paris était bien rompue et que je me retrempais dans la pureté de l’air et l’honnêteté des champs. As-tu remarqué que la campagne est honnête, je dis bien la campagne, non ceux qui l’habitent ? Pour moi, quelques journées d’abandon et d’isolement pareilles à celles-ci me donnent des envies de concourir pour le prix Monthyon.
Tout à coup, j’ai entendu devant moi les douces paroles d’une romance paysanne. Souvent, le soir, je me suis arrêté pour écouter dans les lointains ces traînantes mélopées, qui accompagnent en sa chute le disque d’or du soleil et qui sont comme le chant de mort de la lumière, la préface du grand apaisement. Mais cette fois, la voix, un contralto superbe, modulait avec une puissance, un savoir inexprimables les tendresses naïves de la romance à l’unisson de la suprême mélancolie crépusculaire. Qui était-ce ?
Je m’arrêtai, très surpris.
Darrié cheu nous, y a-t-un vert bocage,
Le rossignol y chante tous les jous.
Là, il y dit, de son charmant langage,
Les amoureux sont malheureux toujous.
Au bord du Cher y a-t-une fontaine,
Où sur un frên’nos deux noms sont gravée.
L’temps a détruit nos deux noms su’ le frêne,
Mais dans nos cœurs, l’temps les a consarvés.
Le mal d’amour est une rude peine ;
Quand il nous tient, il nous faut en mouri.
L’harbe des prés, qu’alle est si souveraine,
L’harbe des prés ne saurait en guari.
Au détour du chemin apparaissait une gracieuse silhouette, et la voix se tut. Une jeune fille ravissante, mon cher, et un tableau que je n’oublierai plus. Elle avait, sur son chapeau de campagne, des guirlandes de chèvrefeuille qu’elle venait de cueillir ; d’autres fleurs ornaient sa robe légère fixée à la taille par un mince ruban noir, et — pourquoi ai-je spécialement remarqué cela ? — sa fine tête était encadrée dans un col marin noir, à liséré blanc. Elle tenait encore à la main un bouquet de coquelicots et de fleurs cueillies dans la prairie. La jolie fille ! brune ou blonde, je ne sais ; les colorations ne me frappent qu’au second examen. Je puis dire seulement qu’elle avait ce genre de visage qui me plaît par-dessus tout.
En passant je saluai et je la vis d’un coup d’œil. Elle aussi me regardait curieusement…
Elle est absolument jolie. J’en suis amoureux fou. Cela ne t’inquiétera pas, mon cher vieux, toi qui sais que mes plus grandes passions ont eu pour objet des femmes ainsi rencontrées, auxquelles je n’ai point parlé et que je n’ai jamais revues. Leur beauté vaguement aperçue prenait le caractère de mes rêves et, leur prêtant une intelligence à ma convenance, je pouvais les adorer en toute sécurité durant vingt-quatre heures. Ainsi je me suis donné de profondes jouissances et je puis dire que j’ai sûrement aimé les femmes les plus ravissantes du monde.
…Malgré le crépuscule j’ai aperçu un peu plus loin une maison de campagne en forme de castel. Sans doute ma belle apparition habite céans. Je m’informerai. En attendant, j’aimerai la châtelaine jusqu’à demain soir au moins, peut-être après-demain.
Ici, on a tant de loisirs !
Que la curiosité est donc une sotte chose ! J’ai demandé à Baladier qui était mon inconnue, et voilà mon rêve envolé.
C’est tout simplement mademoiselle Madeleine Rondreux, celle que n’épouse pas Boutin, parce qu’elle est ruinée par la faillite Férol. « Il faut être pratique », dit Baladier.
Adieu les illusions ! Une amie des demoiselles Piédegois, de Clotilde Bontemps et des Dondin : bien sûr, l’inconnue n’a pas, cette fois, le caractère que mes rêves lui avaient prêté. Si je suis toujours aussi perspicace…
C’est égal. Quel dommage si cette jolie créature devenait la proie de ce lourdaud de Boutin ! Et c’est lui qui n’en veut pas !
— Pisque je vous dis qu’i's sont ruinés, insiste Baladier… De braves gens, mais un peu toqués. I’s étaient riches, i’s avaient au moins quatre cent mille francs en terres. Mais le père a voulu essayer des améliorations, des choses nouvelles… la faillite Férol les a achevés. I ne leur reste plus guère que Pellegrue, la maison que vous avez vue et un domaine très hypothéqué… Avec ça, i’s font du genre : on a un billard dans le salon, un jeu de craquettes, criquettes… comment disent-i’s ça ?… Il est vrai qu’i's sont d’une bonne famille… En v’là une qu’est sûre de coiffer sainte Catherine…
— Ce n’est pas moi qui l’en empêcherai.
— Et ben vous ferez… Faut être positif.
Une nouvelle a plongé Larcy dans la stupéfaction : le fils Loradoux, — tu sais bien, celui qui avait demandé la main de Claire Dondin, — le fils Loradoux vient d’épouser une Parisienne qui lui apporte une dot très confortable et « il a le toupet » de l’amener passer les fêtes dans le pays. Toutes les mères de famille en crèvent d’indignation. Par avance, on en échange de belles sur l’épousée : quelque traînée sans doute ! On lui ménage un drôle d’accueil : elle verra comment se tiennent les honnêtes femmes de Larcy, cette effrontée. Madame Dondin n’est pas loin de considérer ce mariage comme une injure personnelle. Madame Burillon émet des doutes quant au chiffre de la dot.
Aujourd’hui, on m’a raconté six fois cette aventure ; s’il ne survient pas quelque autre événement, on en parlera toute l’année.
Il s’est produit l’événement, renversant, étourdissant, ébouriffant, — voir pour le reste madame de Sévigné : madame Piédegois a décidé qu’elle donnerait un bal le soir du 14 juillet. M. Boutin est chargé d’organiser le cotillon, danse jusqu’alors inconnue à Larcy. Un cotillon, pour ces jeunes perruches accoutumées aux polkas les plus pudibondes, aux varsoviennes innocentes, c’est une grosse affaire, qui émeut bien des cœurs. Les mères ne se sont décidées que par considération pour madame Piédegois. D’ailleurs, elles seront là. La jeunesse des environs est invitée : il y aura des « fils de famille » du Veurdre, de Sancoins et même de Saint-Amand.
Les maris ont consenti par amour pour la République. Le maire a dit :
— Les réactionnaires prétendent que les salons boudent… que les salons boudent (M. Bontemps répète toujours ses phrases pour leur donner plus de poids). Organisons des soirées républicaines.
Chez Bonnardot, on critique acerbement ces préparatifs, mais on enrage, au fond.
Boutin fait venir de Paris des accessoires et des instructions. Il passe ses soirées à étudier, à préparer des figures. Il n’en dort plus.
C’est encore plus grave que je ne pensais : la soirée du 14 sera décisive ; la Trinité a décidé que le bal servirait à déceler définitivement les préférences de Boutin. Voilà pourquoi madame Piédegois a accepté si aisément l’idée d’un cotillon.
Ce matin, j’ai été invité officiellement. Me voici obligé de faire venir mon habit, de Paris, car je n’avais pas songé à cette éventualité en partant pour la campagne ; du moins, je connaîtrai l’heureuse enfant distinguée par Boutin.
Par exemple, assez de Boutin comme cela pour le moment. Demain, je vais faire avec tante Zo une grande promenade en voiture, dans la région des châteaux.
La patache bourbonnaise : encore un souvenir d’enfance. Rien que d’y songer, il me semble que je me sens berner. Tu connais ce véhicule : une sorte de boîte anguleuse posée sur deux hautes roues ; les voyageurs, dos à dos par devant et par derrière, montent ou descendent alternativement, de manière à jouir à la fois des plaisirs de la locomotion et des sensations de l’escarpolette. Par instants, de brusques cahots arrachent les entrailles et donnent des points de côté douloureux. Les gens du pays estiment que « la patache est plus commode pour les chemins de traverse. »
La patache présente encore une autre avantage : elle « verse » aisément. Il faut ajouter que les chevaux bien nourris, sont pleins de feu. Aussi n’existe-t-il pas au monde de contrée où les accidents de voiture soient plus fréquents que dans ces pays plats. Chacun a « versé » un nombre raisonnable de fois ; on se raconte ces aventures au café, en même temps que des histoires de chasse…
La propriété n’est guère divisée. Néanmoins, les immenses territoires des anciennes seigneuries se sont fractionnés, en changeant de propriétaires.
La contrée, autrefois, était couverte d’étangs, pour la plupart convertis en prairies, et de bois qui ont été défrichés. Mais les restes de la puissante organisation féodale sont toujours nombreux : il n’est pas rare de rencontrer, en un coin de champ que respecte le soc des charrues, des ruines encore debout. Au milieu d’un taillis, j’ai retrouvé les vestiges d’un castel, peu connu même des paysans. Le nom, Buschepôt, est pourtant demeuré au hameau voisin. Dans les fossés à demi comblés, encore emplis d’eau, sous les terre-pleins recouverts de gazon, les arbustes ont poussé : toujours l’éternelle légende orientale, empruntée aux Orientaux par un Allemand, à l’Allemand par tout le monde, à tout le monde par M. Richepin…
De beaux noms, parfois historiques, ont survécu en ce pays qui fut leur berceau : les comtes de Tracy, les de Fontanges, les marquis de Beaucaire, tant d’autres. Mais la terre n’appartient plus à ceux qui portent ces noms, elle est passée d’abord entre les mains de riches bourgeois cosmopolites, fixés là par la beauté des vallons, le désir de jouir de revenus princiers, conquis ou hérités. Ces gros propriétaires — souvent des protestants émigrés, revenant de l’étranger — n’ont pas dans le sang la race, les mœurs du pays. Leurs propriétés sont organisées avec régisseurs, gardes, chasses réservées, sur le modèle des villégiatures des environs de Paris. Leurs châteaux modernes, meublés avec luxe, ouverts aux hôtes d’été, se dressent au milieu d’un cercle de domaines dépendants et de petits taillis où se remise le gibier. Parfois, une catastrophe pari sienne amène la ruine d’un de ces féodaux de la banque, et les paysans, habitués à considérer ces fortunes comme inébranlables, apprennent avec surprise que le château va changer de maître.
Les contacts sont rares entre ces Parisiens et les gens de Larcy. Il n’existe pas de haine contre eux, le tempérament bourbonnais ne se prêtant guère aux sentiments violents, mais de la malveillance, de l’envie, causées par l’énormité de ces fortunes, l’irritation née de la vue agaçante des barrières blanches qui ferment les chemins réservés. De même, la répression du braconnage indispose les chasseurs sans territoire, et les dégâts des lapins exaspérèrent les paysans.
Quelques-uns de ces seigneurs du chèque ont eu l’ambition malencontreuse de se mêler à la vie publique ; mais l’argent, répandu à flots, n’a pu triompher du caractère libre et gouailleur des électeurs. Souvent encore on parle de la grande lutte engagée par le richissime M. Fulde contre les républicains de Larcy. Après la défaite, le banquier furieux a remercié les fournisseurs, congédié les domestiques ; la terreur a régné dans les domaines ; un médecin, mandé en hâte pour faire concurrence à M. Poteau, a été imposé au personnel. En fin de compte, le Conseil municipal a triomphé : Piédegois, feu Dondin, Bontemps, Baladier, Boutin lui-même ont mené la lutte. Il y avait alors le charcutier des châteaux, le boucher des châteaux, le boulanger des châteaux, et ainsi de suite. Le reste était mis à l’index. Aujourd’hui, les châteaux n’ont plus avec eux que le second notaire, le banquier Valichon, le quincaillier Breton, un pharmacien et quatre ou cinq autres habitués du café Bonnardot.
Ces vastes propriétés, entretenues surtout en vue de la chasse et des villégiatures d’été, sont mal gérées au point de vue agricole et coûtent plus qu’elles ne rapportent. Aussi la moindre catastrophe parisienne a-t-elle pour conséquence la mise en vente. Parfois, on ne réussit pas à céder en bloc de telles étendues, on est obligé de morceler. Alors interviennent les bourgeois du pays.
Ceux-là n’aiment guère non plus les Parisiens, qui leur semblent des intrus prodigues, de passage dans la contrée. Eux, nés de paysans, se sont enrichis peu à peu, de père en fils, par un travail acharné, une avarice opiniâtre. Des mariages soigneusement calculés ont augmenté leur capital, et aussi les transactions avec les propriétaires de grands châteaux, qui sont toujours pris aux pièges des finasseries locales. Parcelle après parcelle, ils ont acquis les bons coins et sont devenus bourgeois, puis messieurs, empruntant tour à tour leurs ridicules à l’antique noblesse et aux millionnaires qu’ils détestent également. Ainsi, ils collectionnent tous les défauts : ils sont avares, étroits d’idées comme les paysans, mesquins et prud’hommes autant que les petits bourgeois, durs et insolents à l’instar des riches. Des nobles anciens, ils ont exagéré la vanité. Lentement ils amassent, achetant des terres pour « s’arrondir », profitant des ruines, accumulant leur revenus, patientant des années à l’affût d’une vente ou d’une licitation. À leur nom patronymique, ultra-roturier, ils ont ajouté celui de leur maison, baptisée château, et ils tiennent à cette noblesse plus que des Montmorency et des La Rochefoucauld. Cela devient à la longue une monomanie. Telle est l’origine de MM. de La Valette : habitant le hameau de la Valette, ils ont signé d’abord Boulanger de La Valette, puis B. de La Valette, puis de La Valette, tout court. De même, on a les Bercheron de Chaton, les du Lac autrefois Dulac, et bien d’autres. Exemple : les trois dadais de Gette.
On justifie tant bien que mal ces armoiries récentes en parlant de « papiers retrouvés après la Révolution ». Les gens du pays gouaillent d’abord, mais ne se font pas trop prier pour flatter cette marotte. Ils appellent les anoblis des nobes et cela les amuse prodigieusement, parce qu’ils donnent à leurs porcs la même qualification. Les hobereaux savent d’ailleurs que les rieurs seraient, s’ils le pouvaient, les premiers à les imiter. Au bout d’une génération ils sont tout à fait en posses sion du nom. Tout s’oublie si vite !
Quelques-uns des millionnaires prennent dans le bon sens leur rôle de châtelain et répandent le bien autour d’eux. Mais les nobes, entourés de pauvres hères qu’asservit la nécessité, règnent en autocrates, abusant odieusement de l’ignorance et de la faiblesse des humbles. Et ce sont dans ces noblières des injustices poignantes, ignorées, des dénis de justice minuscules, de vieux serviteurs, ridiculement rémunérés, jetés dans la misère après quarante années d’esclavage. Sincèrement, ces parvenus finissent par se croire d’une race supérieure et les pauvres diables ne sont pas éloignés de la même-opinion ; jamais leur pensée ne s’est élevée à l’idée d’une égalité possible de droits et de condition. Que faire d’ailleurs ? Dans l’horizon borné où végètent ces ilotes, toute plainte aboutirait fatalement au retrait du morceau de pain qui leur est jeté en aumône… Les réputations de charité se font à bon compte, à la campagne…
Les nobes sont trop économes pour hasarder leurs écus dans les luttes politiques. Tous réactionnaires par convenance et par instinct, ils se contentent de bouder la République et d’écraser de leur dédain majestueux les « rouges » de Larcy. Ceux-là d’ailleurs, expliquent ceux-ci et leur médiocrité.
Ainsi, la campagne bourbonnaise est piquée de « châteaux » minuscules, entourés d’un potager rudimentaire, de taillis de ronces récemment convertis en parcs, inévitablement flanqués de tourelles, accessibles par des avenues sablées que ferment des barrières blanches. Les tourelles et les barrières sont considérées comme les insignes de la dignité seigneuriale. Parfois, une belle ferme joint les communs du château : le solide auprès de la gloriole.
J’allais, non sans quelque curiosité, accompagner tante Zo chez les de Lassolive, les types les plus parfaits des anoblis que je viens de te décrire.
— Tiens, voilà Manoux, dit soudainement tante Zo avec un accent d’inexprimable fierté.
Je connaissais bien l’endroit, mais non la maison, qui a été récemment reconstruite. Ce « château » a la forme d’une énorme malle à dos incurvé ; madame de Lassolive, aux oreilles de qui est revenue cette comparaison désobligeante, a fait accoler aux quatre coins de la malle des tourelles en forme de poivrières. Elles servent d’ailleurs uniquement au décor. Le « château » n’a qu’un étage et, bien qu’il soit situé sur la hauteur, les tourelles disproportionnées l’aplatissent sur le sol.
Notre arrivée en patache a été saluée par les aboiements furibonds de quatre chiens courants dressés contre les grillages de leur chenil. Au-dessus de la porte d’entrée, tante Zo me montre un énorme écusson, et elle me dit avec orgueil :
— Ce sont les armoiries.
Aussitôt, nous avons vu apparaître, brandissant un fouet, le jeune Arthur de Lassolive, serré comme l’autre jour dans un vêtement de velours sur lequel tranchent de longues guêtres jaunes.
— C’est Arthur, dit orgueilleusement tante Zo à qui je n’ai pas raconté ma promenade en forêt.
Le visage habituellement renfrogné de mademoiselle Le Cazot s’est éclairé d’un gracieux sourire. Elle a pris une attitude d’une noblesse extraordinaire pour crier de sa voix flûtée, en riant sans motif :
— Bonjour, Arthur.
L’héritier de Manoux s’est approché, m’a salué froidement, puis a répondu avec une affectation de bienveillance, en zézayant d’une façon distinguée :
— Bonjour, Zoé.
La familiarité de ce jeune fat de vingt-cinq ans pour cette pauvre femme m’a déplu. Elle, tante Zo, semble transformée, tout enchantée. Avec des mines singulières, donnant une importance extraordinaire aux moindres détails, elle explique « combien je suis heureux de rendre visite à monsieur et à madame de Lassolive. »
— Entrez donc, interrompt Arthur, ma mère est au salon.
Une dame puissante, étalée sur un canapé et travaillant à une tapisserie, nous a reçus avec beaucoup d’emphase. C’est madame de Lassolive — Céline, comme dit tante Zo, — née Moutardier. Durant quelques minutes la conversation languit. J’ai bien envie de lancer une allusion naïve à Georgette, mais M. Arthur me surveille d’un air si piteux que je lui fais grâce. Chacun cherche ses mots pour exprimer les banalités courantes. Heureusement, mademoiselle Le Cazot est inépuisable. À chaque instant elle répète « Céline », avec une joie ineffable. C’est comme un rappel de possession. Cela veut dire : « Tu vois comme je connais cette grande dame. J’ai été élevée avec — elle. » Volontiers elle tutoie Arthur, qui répond d’un ton protecteur, plein de sans-gêne. Il affecte de parler de choses locales, que j’ignore, pour bien marquer ma qualité d’étranger, de profane. Néanmoins il ne peut dissimuler un certain embarras. Outre l’histoire de Georgette, il me sait Parisien et cela l’intimide un peu… Mais, après tout, je ne suis que le neveu de mademoiselle Le Cazot, une pauvre vieille, tandis que lui, héritier de Manoux…
Durant un quart d’heure, madame de Lassolive énumère les voyages qu’elle a faits depuis dix ans : elle est allée à Genève, à Trouville, à Monte-Carlo, où elle a gagné, à Aix-les-Bains. Elle récite le guide Joanne. Tante Zo, qui connaît la dernière station, ne tarit pas en exclamations enthousiastes. Elle est heureuse de ce nouveau point de contact avec Céline. Il semble qu’il n’y ait pas au monde d’autres lieux de plaisance, que les autres, en tous cas, soient indignes d’attention. M. Arthur déclare méprisamment que c’est « d’un banal »… Pour lui, « il n’y a que les bords du Danube ». Il y insiste : c’est l’endroit le plus éloigné qu’il connaisse. Il en a rapporté des photographies.
Tandis que s’échangeaient ces pauvretés, j’observais le défaut d’harmonie des meubles, assemblés sans goût dans une pièce prétentieuse, tapissée de papier blanc doré. Les sièges, horriblement laids, sont couverts en soie rose ou en tapisseries qui donnent exactement la mesure intellectuelle de madame de Lassolive. Partout, répétées, les armoiries. On s’assied dessus, c’est le cas de le dire.
Le silence que je garde agace visiblement les châtelains. On parle de Paris. Mon ignorance en matière d’opérettes actuelles ne contribue pas à me hausser dans l’estime de M. Arthur. Je le vois qui se demande : « Combien peut-il gagner par an ? Évidemment le défaut d’argent l’empêche d’aller au théâtre. »
Tante Zo a repris l’énumération des plaisirs goûtés avec « sa famille de Paris » lors de l’Exposition universelle.
Depuis un moment, M. de Lassolive père est entré. Celui-là est un brave homme que ces nuances ont l’air d’ennuyer terriblement ; il tente une diversion relative aux courses. Mais tante Zo veut que toutes les beautés de Manoux me soient révélées.
— Si tu nous jouais quelque chose, Arthur ?
Le jeune homme se faisant un peu prier, madame de Lassolive ajoute en minaudant :
— Cet air de… Chose, tu sais… que tu joues si bien.
Nous écoutons l’air de Chose suivi de plusieurs morceaux de M. Jules Klein. Un numéro sous bande du Gaulois gît sur une table côte à côte avec le Petit Journal.
Enfin, j’ai découvert le moyen de sortir du salon. Brusquement, j’interpelle M. de Lassolive, somnolent dans son coin.
— Vous avez planté un nouveau parc ?
— Oui ; si vous voulez venir le voir ?
Justement M. Arthur exprime des idées politiques qui ont la valeur de celles de mademoiselle Le Cazot. Nous sortons. Le « parc » a été dessiné au milieu d’un champ ; il s’appuie à gauche à un taillis embroussaillé, troué d’allées assez jolies ; le reste n’est encore qu’à l’état de tracé : quelques sapins malingres se dessèchent au milieu des massifs tirés au cordeau, auprès de lilas nains et de tristes épines-vinettes. Au loin apparaît la glorieuse barrière blanche. Près d’un bassin nouvellement creusé, un couple de paons se promène ; le mâle pousse par instants des cris horribles. Encore un attribut seigneurial.
M. de Lassolive, n’étant plus gêné par la présence de sa femme, s’est mis à me parler culture. On voit que ce sujet lui est familier ; il y fait preuve d’un certain bon sens. Mais cette conversation lui est sans doute interdite comme trop commune, car il en revient précipitamment aux courses en voyant apparaître Madame, qui s’abrite sous une ombrelle en dentelle noire, bien qu’il n’y ait pas au ciel le plus léger brin de soleil.
Ces dames causent chiffons. Il est risible d’en tendre durant des heures cette pauvre tante Zo parler de plissés, de guipures, de plumetis, commenter le dernier fascicule du Moniteur de la Mode, le tout pour aboutir aux plus extraordinaires fagotages qu’on puisse imaginer. Mademoiselle Le Cazot, qui passe pour une femme d’esprit, est incapable de converser plus de dix minutes sur un autre sujet que ceux-ci : les derniers forfaits des rouges de Larcy ; — les mérites des de Lassolive ; — les chiffons ; — enfin, un exposé de l’histoire de la famille : comment l’oncle Le Cazot, M. Alfred Le Cazot, capitaine d’artillerie est venu un jour à Larcy… comment madame Noémi Le Cazot, née Chuquet, laissa sa fortune à un étranger.
Nous poussons jusqu’au potager cultivé par un paysan et qui ne produit des fruits et des légumes qu’à l’arrière-saison. À l’entrée, deux ifs sont taillés en forme de croix.
M. de Lassolive nous invite à dîner. Avant que j’aie pu répondre, tante Zo a dit :
— Mais, ma bonne Céline, nous ne voudrions pas te déranger.
La bonne Céline insiste, non sans une grimace majestueuse à l’adresse de son mari. Évidemment, le dîner, n’étant pas préparé, ne montrera pas la cuisine du « château » sous son aspect le plus avantageux…
Ce n’est pas faute, cependant, qu’on ait fait étalage d’argenterie toujours armoriée ; mais il y a eu, là encore, quelques erreurs de goût. Sous l’habit, — ou plutôt le gilet, car l’habit manquait, — du maître d’hôtel, j’ai reconnu la face rougeaude du palefrenier qui a soigné notre cheval. Ce précieux maître Jacques, tante Zo me l’a appris plus tard, touche la forte somme de 45 francs par mois. Madame de Lassolive le juge plus décoratif qu’une bonne…
… Je crois bien qu’elle avait bu un tantinet, tante Zo, car de Manoux à Larcy, au retour, elle n’a cessé de me donner des détails tous à la gloire : 1° de M. de Lassolive, un excellent homme, trop simple, — c’est Madame qui lui a fait quitter l’orthographe de Delassolive, — mais si bon ; il n’a que deux défauts : il fait une collection de vieux chapeaux, et, comme il est très gourmand, il casse les pattes des bonnes cailles dodues qui sont tuées à la chasse, pour les manger à lui seul, madame de Lassolive ayant appris que les cailles sans pattes ne se servaient pas aux dîners d’apparat ; – 2° de madame de Lassolive, si pleine de goût et de tact ; — 3° du jeune Arthur, auquel l’avenir réserve de brillantes destinées. Mademoiselle Le Cazot ne manque pas d’ajouter :
— Et ils ne dépensent pas leur revenu !
Enfin, après une allusion au mariage imminent d’Arthur avec une demoiselle de la Touraine, — une Salabois de Buffardière ! — tante Zo termine par une virulente diatribe contre les rouges de Larcy, qui voudraient l’empêcher de conserver des relations si agréables. Ce sont des gueux, des coquins, des bandits, surtout un certain Barlerue, géomètre, que mademoiselle Le Cazot considère comme son ennemi personnel.
D’ailleurs, je puis bien te le dire, voilà vingt-cinq ans que je suis ici et ils ne me laisseront pas prendre ma retraite… Tout ça parce que je vois madame de Lassolive et qu’elle me prête le Gaulois. C’est ce qu’on répète, et puis encore que j’ai dit en 70 que la République c’était de la fripouille… Au fond, c’est mon facteur, Surot, qui veut ma place pour sa femme… Comme son beau-frère Barlerue est conseiller municipal, c’est lui qui machine toute l’intrigue… On veut avoir mon changement…
Ouf… mon cher vieux… quelle tartine !…
Aujourd’hui, je me repose. Une pluie fine s’épand en grisaille pressée sur les arbres du jardin, s’agglomère à la surface des feuilles, pour choir ensuite en de grosses gouttes qui marquent à terre des trous ronds. Du sol s’exhale une forte odeur de poussière mouillée.
La rue déserte est triste, et les gens, pris de torpeur, accoudés, regardent machinalement tomber l’averse.
Les Loradoux sont arrivés. Aux fenêtres, des mains invisibles soulèvent des coins de rideaux et des faces curieuses apparaissent. Mais la Parisienne est enveloppée d’un vaste manteau qui la dissimule entièrement. Où vont-ils descendre ? À l’hôtel ou chez le galochier ? Ils se font conduire bravement chez le galochier.
— On ne les invitera sûrement pas au bal, conclut M. Duflou après une courte méditation : Malheureux Loradoux !
Te voilà bien avec tes suppositions biscornues.
Je l’aurais prédit. Eh bien ! non, mon ami, je ne suis pas, au fond, amoureux de mademoiselle Rondreux et encore moins de Gette la Tzigane.
Mademoiselle Rondreux ?
T’ai-je pas dit assez clairement mon opinion sur les « demoiselles » de la région ? Ai-je l’air d’un Monsieur qui nourrit à leur endroit beaucoup d’illusions ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse de cette provinciale qui, par rencontre, est jolie ? Ma maîtresse ? Ah ! mon ami, quel abîme d’ennuis et quel tapage dans Larcy ! On en causerait encore au siècle suivant. Mieux vaudrait Fernande, j’aurais moins de tracas. Ma femme ? J’ai déjà, si je ne me trompe, communiqué sur ce point mes intentions à M. Duflou.
Sans compter, mon bon, que cette pécore pourrait avoir le mauvais goût de repousser mes hommages.
Gette ?
J’ai pu, certes, te paraître un instant « emballé ». Cette fille est si extraordinaire. Mais, sois tranquille, j’ai repris mon sang-froid.
La beauté toute seule n’a pas, quoi qu’on dise, tant de puissance… Pourtant, je crois bien que Gette sera aimée pour cela seulement, pour ses divins cheveux d’almée, pour son visage fantastique, pour les promesses de sa taille cambrée. Au plus, quelques-uns chercheront dans l’étreinte de son corps souple et virginal, dans le baiser de ses yeux profonds, l’irritant problème de sa pensée.
Elle est intelligente, sans doute, — mais pas de cœur ; capable de coups de tête — mais non des faiblesses tendres de la passion.
… Si celle-là était à moi, je hurlerais de désespoir à ne point la voir tressaillir… et peut-être je la tuerais.
Mais j’ai repris mon sang-froid. Cette créature n’est pas faite pour le bonheur. Elle n’aura pas le pouvoir d’aimer. Même grande, géniale, elle sera, comme d’autres, une insensible comédienne. Pas de cœur.
Tu peux jeter, ami, une couronne d’immortelles sur un amour qui aurait pu être et que je chasse. Peut-être, il y a dix ans, aurais-je été perdu…
Toujours la pluie. Afin d’occuper le temps, je vais te conter une autre histoire, bien vieille, celle-là. Un souvenir d’adolescence.
Au milieu de la prairie immense, aplanie, fouillée, défoncée, retournée en tous sens par l’activité âpre des paysans, s’élèvent, imposants encore dans leur délabrement, les restes du château démantelé des sires de Blanc-Fossé.
Autrefois, la plaine irrégulière se fendait tout autour en un large fossé circulaire, barrière opposée aux entreprises audacieuses des seigneurs voisins, de Lévy et de Champroux et de cet autre, dont l’accoutrement farouche est encore fixé grossièrement dans une pierre tombale, sous les sombres arceaux de l’église paroissiale.
Là, se voyaient des pont-levis, des herses et des tours, mystérieusement menaçantes, trouées seulement de barbacanes et de créneaux, derrière lesquels circulaient des hommes armés…
Aujourd’hui, le temps a exercé son action destructive sur ces fiertés ; avec lui, les Révolutions implacables ont promené leurs fers et leurs torches, accomplissant l’œuvre de nivellement moral et de nivellement matériel. Ébranlée dans son altière solidité par les boulets de Richelieu, l’habitation seigneuriale, déjà dépourvue de son prestige guerrier, a subi encore les haineuses attaques des vilains de 89, acharnés contre les monuments de leur servitude.
Maintenant, tout est fini. Le fossé est à sec et les cours du manoir sont recouvertes par une épaisse patène où pousse dru le gazon envahisseur de la prairie. Deux tours seules demeurent, avec la ténacité particulière à ces solides ouvrages : encore sont-elles bien endommagées. L’une, percée en tous sens de trous qui servent de refuge aux lapins, a été abattue à la suite d’un coup de vent ; l’autre, sapée à la base, tient pourtant par un miracle d’équilibre et dresse vers le ciel ses deux pointes déchiquetées, où serpentent des lierres inextricables, écartés seulement çà et là sous l’active poussée d’arbrisseaux rabougris. Sur la plateforme, refuge habituel des oiseaux nocturnes, les galopins grimpent au péril de leur vie pour satisfaire une bizarre curiosité et s’enfuient au bruit retentissant d’une pierre qui s’est subitement détachée, marquant de sa chute sonore un pas de plus vers la date fatale où la tour entière, lasse de sa résistance séculaire, s’écroulera sur la terre qu’elle couvre de son ombre étrangement découpée.
Entièrement respectée par les superstitions royales et populaires, la chapelle a survécu, intacte. Les métayers du domaine l’ont utilisée pour remiser leurs récoltes et, aujourd’hui, des tas de pommes de terre, de carottes et de betteraves couvrent à l’intérieur les dessins pâlis des peintures murales, tandis que s’élève encore au dehors la croix de pierre, à la pointe du bâtiment dont l’échine semble brisée sous des affaissements successifs, — triste rapprochement entre le culte et le symbole.
De l’autre côté du ravin, là où se trouvaient autrefois les ouvrages avancés du château, s’étendent les bâtiments du domaine de Blanc-Fossé, puis, sur la gauche, les hangars rouges de la tuilerie. Toute la journée, au lieu des cris des sentinelles, l’air retentit sous les chocs répétés des Marchois manieurs d’argile qui viennent pour « faire une campagne », vivant de pain bis et couchant sur la dure, puis retournent ensuite dans leur pays avec leurs maigres économies.
La métairie est construite d’après les idées nouvelles et couverte d’ardoise bleue. Il pénètre plus de lumière dans les étables spacieuses et bien aérées qu’il n’en entrait jadis dans la plus belle salle du manoir.
Le métayer du domaine est Jacques Blanchet et il tient son bail du propriétaire, M. Fulde, un juif converti au protestantisme, qui a acquis morceau par morceau les fiefs des anciens châtelains persécuteurs de sa race.
Bien souvent, depuis vingt ans qu’il a succédé à son père dans la métairie, Jacques Blanchet a mesuré d’un regard pensif les décombres et supputé tristement l’emplacement qu’elles font perdre à la prairie productrice de foin. Souvent, dans des phrases prudentes, entortillées, il a démontré au propriétaire que son intérêt le plus clair était de démolir ces vieilles murailles. Mais on ne l’a pas écouté. Alors Jacques Blanchet a cherché à tirer parti des murs restés debout. Outre la chapelle, transformée en cave, de vieilles oubliettes, encombrées de ronces et de débris ont été nettoyées et recouvertes de toits grossiers pour servir d’écurie aux porcs et d’habitation à leur gardien.
Ce gardien des porcs, c’est le propre frère de Jacques, Antoine Blanchet, que tout le monde nomme Toinon le Vrat (verrat).
Toinon est un innocent, dans un état très voisin de l’idiotie. À la mort du père, Jacques l’a recueilli et, suivant l’inflexible coutume paysanne qui n’admet pas les inutiles, lui a donné cet emploi de porcher, le seul qui ne dépasse pas les limites de sa faible intelligence.
Toinon, du reste, autant qu’on en peut juger par les reflets qui animent sa face hébétée, est content de son sort. Par dédain ou par souffrance, il a presque perdu l’habitude de parler. À quoi bon, du reste, pour ne voir les hommes que le matin, lorsqu’il va prendre sa pitance journalière et parfois aussi à la veillée, où la connaissance qu’on a de sa parenté avec Jacques fait respecter sa volontaire taciturnité.
Tout le jour, on voit le Vrat dans les champs en jachère, auprès de sa bande de cochons, appuyé méditativement sur une longue gaule, le bissac pendant contre sa blouse rapiécée. De ses gros yeux ronds, il regarde manger ses bêtes, il admire comme elles relèvent les mottes de terre du bout de leur fort groin, afin de trouver les racines savoureuses.
Instinctivement, pour se faire mieux comprendre, Toinon imite les grognements sourds des porcs, tout un langage qui lui est utile celui-là, et, avec des intonations de colère ou de contentement, il les gourmande ou les encourage. Autour d’eux, le compagnon intime de la vie de Toinon, Noiraud, un grand chien aux longs poils gris sale, court, rasant le sol de sa langue pendante.
Pour Noiraud, le Vrat se souvient qu’il appartient à l’humanité. Il crie son nom de sa voix rauque, bizarre. Depuis quinze années, l’homme et le chien vivent côte à côte en philosophes, promenant des champs à leur bouge la même existence errante.
Le château écroulé qui lui sert d’asile trouble sans doute le Vrat. Maintes fois, il l’a exploré avec soin dans tous ses détails, d’un air attentif, s’arrêtent parfois et semblant songer à des choses, tandis qu’au pied de la tour, le croyant perdu, Noiraud hurlait à la mort, en se tenant éloigné hors de la portée des pierres roulantes, dont l’une avait failli le tuer, jadis.
Toinon n’est pas très âgé, mais la dure vie qu’il mène et le peu de soins qu’il prend lui ont parcheminé la peau. Aujourd’hui, il a l’air d’un nain de légende, avec sa grosse tête ridée outrageusement, et son corps mièvre soutenu par deux courtes jambes auxquelles un balancement involontaire de maniaque a donné un aspect déhanché.
Peu de gens savent au juste que Toinon le Vrat est le frère de Jacques Blanchet. Mais bien des paysans, même éloignés de plusieurs lieues, le connaissent pour avoir ri aux foires voisines de la grotesque ardeur avec laquelle il étreignait ses gorets vendus et de la façon dont il se tenait raide, effarouché, lui, l’homme de la solitude, au milieu de la foule bruyante.
Or, sous cette enveloppe ridicule, dans cette caricature d’homme écrasée sous l’envahissement d’une idiotie presque entière, un sentiment pur et délicat comme la corolle d’un volubilis sauvage, s’était développé avec une intensité extrême : Toinon le Vrat aimait sa nièce Nanette, la fille de Jacques Blanchet. Étrange amour, dans lequel le pauvre être avait apporté toute son ignorance et la simplesse de son esprit.
Cela datait de loin. Lorsque Nanette, tout en fant, commençait à marcher, sautillant sur ses jambes mignonnes, souvent, pour se débarrasser de ses tapageuses obsessions, la mère l’envoyait aux champs jouer avec Toinon. D’abord, épouvanté de la délicate mission qui lui était confiée, l’innocent prit mille précautions avec la petite, adoucissant ses grognements, évitant des chocs qui lui semblaient devoir briser ce frêle organisme. Pour l’amuser, il taillait, dans les tendres aubiers, des morceaux de bois informes qu’il lui donnait en les affublant de toutes sortes de noms étranges. Il faisait des trous dans le sol, échafaudait des cabanes en terre, cueillait des bouquets de fleurs voyantes ou tordait son visage en des grimaces extravagantes qui faisaient rire Nanette aux larmes.
La petite aimait beaucoup Toinon. Plus intelligente déjà que le pauvre être, elle le faisait plier à tous ses caprices. On se réjouissait, alors, au domaine, de leurs conversations où, balbutiant également, l’un par jeunesse, et l’autre par innocence, ils se comprenaient pour tant à merveille.
Afin de faire plaisir à l’enfant, Toinon, les soirs, prit l’habitude de quitter son bouge plein de foin, pour aller aux veillées de la métairie. Les laboureurs, qui s’amusaient de cette amitié, taquinèrent Nanette en l’appelant « la femme à Toinon » par manière de plaisanter.
D’une voix mutine, la mignonne dit qu’elle voulait bien être la femme du Vrat et elle demanda à l’idiot s’il y consentait.
Gravement, sérieusement, Toinon accepta. Ce soir-là, surtout, prit naissance son grand amour. Se croyait-il déjà marié ou, dans son entendement obscur, considérait-il la parole de Nanette comme un engagement ? En tout cas, il pensait que la fillette devait être sa femme et il l’aimait…
Ignorant de toutes choses, ne sachant pas au juste que Nanette était sa nièce, ni ce que cela signifiait, il attendait, heureux de voir parfois son rose sourire de campagnarde gaie et bien portante.
Nanette grandissait. Déjà son corps s’était formé, arrondissant en courbes gracieuses les lignes anguleuses de l’âge ingrat. La coquetterie était venue, et l’admiration visible de Toinon ne déplaisait point à la fillette qui l’aimait d’ailleurs par ressouvenir, comme on s’attache aux choses de l’enfance, comme elle aimait Noiraud, car, entre les deux, elle ne faisait guère de différence. Mais voilà qu’un soir un coup de foudre vint jeter le trouble dans la pauvre cervelle de Toinon le Vrat. Nanette se mariait et elle se mariait avec un autre. C’est le berger, ce mauvais sujet de Biclœil qui lui avait dit cela en riant :
— Tu sais, le Vrat, ta femme a’s'marie demain.
C’était vrai. Même le mariage était décidé depuis longtemps, mais on ne s’était pas mis en peine de prévenir le porcher.
En apprenant l’horrible nouvelle, tout un noir plan de machinations se révéla dans son esprit débile, en même temps qu’un farouche désespoir le pénétrait.
Toinon songea d’abord à se sauver avec la Nanette. Mais voudrait-elle ? Puis il pensa à se jeter aux pieds du maître, M. Fulde, dont il entendait si souvent parler avec crainte que cela était devenu pour lui une sorte de Dieu tout-puissant.
Finalement, le Vrat alla trouver son frère et bredouillant, très apeuré, il lui expliqua tant bien que mal son chagrin. Jacques Blanchet crut qu’un mauvais plaisant avait fourré ces idées saugrenues dans la tête de l’idiot. Il partit d’un éclat de rire et s’écria :
— Mais, nigaud, la Nanette peut pas êt’ta femme, pisqu’al est ta gnèce… C’est défendu, ça, d’se marier avec sa gnèce…
À l’entrée de la métairie, Jacques Blanchet, en grande tenue, habillé d’un habit gros bleu orné de boutons de cuivre, qui avait servi à plusieurs générations de Blanchet, par rang de primogéniture, rasé de frais, les boucles d’oreilles en or luisantes, recevait avec des exclamations enthousiastes les invités de marque, et les autres avec de cordiales poignées de main
On se réunissait pour le départ.
Depuis longtemps, le grand Pierre de Bourgeonnière, le marié, était prêt. Mais ces femmes n’en finissent jamais d’épingler leurs affiquets. La mariée était encore entre les mains de quatre ou cinq filles rougeaudes qui piquaient des épingles sur ses jupes claires ou dans ses cheveux en lançant des fusées de rires sonores.
Le four chauffait sans relâche depuis huit jours, en vue du festin gargantuesque qui allait suivre. Dans les coins étaient empilés des gâteaux, des galettes, des brioches de toutes formes, dont la vue amenait un gourmand sourire sur les lèvres des paysans nouveaux venus.
Ils humaient l’air, ces goinfres, en faisant claquer leur langue d’attendrissement. Et les ivrognes se sentaient émus en regardant au plafond les files de saucisses, les chapelets de harengs et d’oignons, tous les ingrédients connus pour augmenter la soif.
Au milieu de ces choses, la cuisinière en chef, la mère Pavite, se démenait comme un général dans une bataille, assistée de M. Pavit, qui prenait de forts acomptes sur les beuveries futures. C’était, en effet, une véritable bataille qu’il s’agissait de livrer aux sérieux appétits des convives. La noce n’était pas des plus nombreuses : elle ne comprenait guère qu’une centaine de personnes, mais des mieux taillées pour le boire et le manger et d’ailleurs, Jacques Blanchet avait ordonné de ne rien épargner.
Dans la cour où pour la circonstance, on avait réuni par tas la patouille, les musiciens, le pantalon retroussé, attendaient l’ordre du départ, en lançant quelques notes en sourdine.
Presque tout le monde était arrive. M. Fulde, en se faisant excuser, avait annoncé qu’il viendrait le soir pour dîner ; mais en revanche, on avait le fils du régisseur, un monsieur, qu’on avait mis, afin de lui faire honneur avec madame Perrotin, la femme de l’épicier de Couleuvre.
Nanette, toute rose de ses efforts pour serrer les lacets, fière de son beau voile blanc qui faisait tant d’envieuses, vint prendre le bras de son père. Le marié s’efforçait d’avoir l’air à son aise, dans sa veste noire qui le gênait aux entournures.
Rapidement, les demoiselles et les garçons d’honneur distribuaient les gens par couples, d’après un classement fait d’avance dans leur mémoire et, quelque soin qu’on prit de contenter tout le monde, à côté des sourires de gens charmés d’avoir une jolie fille, d’autres, tombés sur un laideron, dissimulaient mal une grimace de désappointement.
Jacques Blanchet vit qu’il était grandement temps de partir si on voulait arriver à l’heure.
― Ohé ! les gas, cria-t-il aux garçons d’honneur. Rangez-vous et filons.
Les musiciens préparèrent leurs instruments. Par toutes les ouvertures de la métairie, des gens se précipitaient au galop pour prendre place à travers la cour boueuse, les hommes relevant le bas de leurs pantalons et les femmes leurs jupes. Des blouses bleues recouvraient les vêtements noirs de formes fantaisistes, où l’imagination de Roudot le tailleur s’était donnée carrière.
Les gamins, bizarrement fagotés de vêtements qui avaient servi à leurs parents, imitaient les sons criards de la vielle : Rin-gue-din-gnin, gue-din-gnin, gue-din-gnin.
Enfin, l’on partit. La noce défila bruyamment.
Debout, près de la barrière, Toinon le Vrat se tenait, effroyablement pâle sous ses guenilles. De ses gros yeux ronds effarés, rougis par les larmes, il regardait passer la Nanette et la foule bigarrée des noceux et laissait échapper de douloureux grognements.
Il était hideux. La mariée le vit en passant :
― Vas-tu t’en aller ! cria-t-elle… Va à la maison, on te donnera à manger…
Mais le pauvre n’avait pas faim. Il la contemplait douloureusement, ne sachant où mettre les mains, honteux comme un chien grondé par son maître.
Les gens de la noce, ahuris, regardaient ce monstre, que plusieurs ne connaissaient pas. Quelques-uns riaient. Des femmes poussaient des exclamations d’horreur. Un méchant crapaud prit même une pierre pour la lui jeter. Mais Noiraud, qui jusque-là s’était tenu immobile aux côtés du porcher, montra les dents en grondant sourdement.
L’animal, seul, défendait Toinon le Vrat.
Étrangement pittoresque, la longue série se déroulait sur le chemin de traverse cahoteux qui mène au village, promenant sur les vertes perspectives des bois et des prés, les taches bleues des blouses et les couleurs crument voyantes des robes et des jupons d’indienne.
À droite et à gauche dans les prés, des bœufs au pacage relevaient leurs têtes pensives, puis, après avoir un instant considéré ces choses inusitées, se remettaient à paître en poussant parfois un plaintif mugissement. Les oiselets effrayés s’enfuyaient à tire d’aile, taisant leurs sifflements devant la brutale concurrence des musiciens. En tête, conduisant la bande, tous les trois s’escrimaient avec énergie : Philippe Ringuedin tournait la manivelle de sa vielle d’un mouvement saccadé et tapait du pied pour se donner la mesure ; Pitalier, un artiste amoureux de son art, pressait sur sa poitrine la vessie gonflée de sa musette en promenant les doigts sur les trous, d’où l’air s’échappait avec de beaux chants joyeux, et le petit Gondoux, un ancien vielleux qui avait voulu se mettre au courant des usages modernes, râclait son crin-crin avec énergie. Cet ensemble n’était peut-être pas très harmonieux, mais cela marquait le pas, solidement, et Jacques était enchanté de ses musiciens.
Il venait immédiatement derrière, avec Nanette, précédant le grand Pierre, qui donnait le bras à madame Blanchet. Après, suivaient les garçons et demoiselles d’honneur avec les plus proches parents, puis les couples jeunes et, enfin, un mélange d’enfants et de vieux, clopinclopant.
Du reste, cet ordre de marche ne fut pas conservé longtemps. D’un bout à l’autre, les couples joyeux s’interpellaient :
— Ohé ! Mélanie !
— Ohé ! Joseph !
Et l’on courait pour se rattraper. Deux ou trois fois, on fut obligé d’attendre, pour ne pas perdre les vieux. La pluie étant tombée les jours précédents, on se crottait ferme. Mais, malgré tout, c’était une belle journée. Dans les rangs, on liait connaissance en causant des moissons passées, des moissons futures et des foires, un sujet de conversation inépuisable.
Le Grand Pierre, un beau gas, fièrement découplé, marchait avec impatience. Ces formalités l’ennuyaient et il avait hâte d’être au soir. Nanette, au contraire, était dans la plénitude de son bonheur d’épousée. Déjà, elle avait surpris quelques-uns des regards d’envie lancés sur elle par ses compagnes. D’autres succès l’attendaient sans doute à Couleuvre.
On arrivait. On apercevait sur la gauche la fabrique de porcelaine avec ses grands fours noirs. Blanchet fit arrêter pour remettre un peu d’ordre dans la tenue. Les blouses furent enlevées et pliées sous le bras, les pantalons rabattus. Il s’agissait de faire une entrée soignée dans le village : ils sont si mauvaises langues, ces gens de Couleuvre !
Tout le monde s’était précipité sur le pas de portes pour voir. On chuchotait en se montrant les gens, on échangeait des remarques et de sourires.
La noce passait, grave et digne. C’est à peine si, de temps à autre, un salut était échangé avec les gens du bourg.
Dans la salle du Conseil, monsieur le maire, une écharpe tricolore ceignant son ventre énorme attendait.
Ce fut vite fait.
À l’église, la cérémonie dura plus longtemps. Pourtant, peu d’hommes étaient entrés. C’est bon pour les femmes, ces singeries-là. En attendant, on allait prendre un verre au café !…
Là-bas, dans l’oubliette de la vieille tour, Toinon le Vrat rugissait de souffrance, en mordant le foin de sa litière misérable.
Maintenant que les formalités étaient finies, la seule, la vraie noce des invités allait commencer. Dans la métairie, régnait une activité sans pareille. La mère Pavite, rouge comme un coq, se surpassait.
Des tables improvisées, formées de planches et recouvertes de draps grossiers aux places d’honneur, reposaient sur des pieds d’occasion et remplissaient toutes les chambres. Les lits, accotés dans les coins, servaient de porte-manteaux ou, protégés par des plateaux, jouaient le rôle de dressoirs. Trois pièces de vin, achetées pour la circonstance, étaient en chantier.
La grande boustifaille commença.
Autour des tables, cent paysans bâfraient sans relâche, engloutissant les litres de piquette et les ragouts aux sauces bizarres, les poulets et les oies, puis les galettes, après quoi recommençait le défilé des ragouts et des légumes. Dans cette bombance énorme, on ripaillait à ventre déboutonné pour se rattraper des longues semaines de déjeuners faits d’eau claire, de pain bis et lard. Les mariés et leurs parents donnaient l’exemple d’un appétit sérieux. Vers les bouts de table réservés aux bouviers s’établissaient des paris stupéfiants : manger sans boire, un litre de haricots secs, avaler douze verres d’absinthe pendant que l’horloge sonnerait minuit, etc.
Après quatre heures de mastication continue, pendant lesquelles on s’était empiffré sans trop de bavardages, il fallut enfin s’arrêter. Alors les convives, les coudes sur la table, se mirent à causer de leurs affaires, se gueulant dans les oreilles, par habitude du silence des champs, puis, de temps à autre, scandant les phrases avec un coup de vin qui complétait leur ivresse.
Les jeunes, eux, voulaient danser. Un bal fut organisé dans la grange, à la lueur de deux lanternes fumeuses, soigneusement fermées à cause du foin inflammable. L’orchestre se tenait sur des cuves couvertes d’un plancher. Nanette et le Grand Pierre ouvrirent la danse par une bourrée solennelle, ou l’on fit sauter des vieux à la mode ancienne et des vieilles coiffées du chapeau bourbonnais.
De leurs gros souliers ferrés, les paysans battaient rudement l’aire en argile durcie. Les filles, mettant autour de leur taille un mouchoir, pour empêcher la sueur des mains de tacher les robes, tournaient lourdement aux bras vigoureux des laboureurs, sautaient aux accords rythmés de l’orchestre. La boue apportée du dehors formait une épaisse couche où s’engluaient les chaussures. Dans leur enthousiasme, les uns dansaient la valse et les autres la sotiche. Mais on était content tout de même. Le mouvement suffisait, et les roses figures des filles s’enluminaient, tandis que les garçons, tapant du pied, s’encourageaient en poussant des cris sauvages.
— Ohé ! les gas.
De temps à autre, ceux qui étaient trop fatigués, rentraient dans les salles à manger pour « se refaire un brin ».
M. Fulde vint trinquer, selon sa promesse, avec les mariés. La Nanette l’embrassa et aussi le Grand Pierre, très gauchement, puis les Blanchet. Au moment où allait venir le tour des proches parents, M. Fulde, trouvant ses métayers trop expansifs, prononça quelques paroles bien senties et se retira.
Ses cochers anglais étaient parmi les invités.
L’un d’eux, s’accompagnant d’une sorte d’accordéon, chantait dans sa langue des chansons mal-propres, entremêlées d’injures à l’adresse des auditeurs. Ils riaient à se tordre, se trouvant très facétieux, se gaussant de la bêtise des paysans qui, sans rien comprendre, admiraient de bonne foi, pour leur faire plaisir.
On commençait à être passablement gris. Un gamin essaya de détacher la jarretière de la mariée, par dessous la table. On distribua aussitôt aux invités des faveurs tricolores, les rubans, que chaque femme épingla à la boutonnière de son cavalier.
Dans les coins, des vieux, très saouls, chantonnaient à mi-voix des refrains antiques : la note sentimentale :
Ma mie a’ m’a douné
Des rubins, des rubines…
Ou la ritournelle des corporations :
D’autres tenaient des raisonnements à n’en plus finir, sans écouter leurs voisins. Un laboureur à cheveux blancs, tout ratatiné, s’était levé et, les yeux mélancoliquement fixés sur une botte d’oignons suspendue au plafond, il chantait la complainte du Juif-Errant, alignant d’interminables couplets. De temps à autre, son compère disait :
— Très bien ! avec un sourire idiot.
Quand le premier eut enfin terminé et se fut assis bour boire, le second entonna à son tour la complainte de « M. de Marcellange, traîtreusement assassiné par l’infâme Jacques Besson, à l’instigation des dames de Chamblas… »
Un dégourdi, qui était allé à Paris, voulut donner une note plus moderne. On fit silence. Il chanta la complainte de « Berezowski », le Polonais qui a tiré sur Sa Majesté l’Empereur de Russie. Le coupable raconte comment il a acheté le pistolet :
Même que m’dit l’arquebusier
Faut pas qu’vous en abusiez…
Berezowski se défend d’avoir des complices :
Je n’en ai pas, mossieu Rouher
Non, dussiez-vous me rouer…
Un second interrogatoire a moins de succès encore :
Possédez-vous des complices ?
Dit l’minist’ avec douceur
L’aut’ lui répond : Et ta sœur ?
(Lugubrement.)
Sans respect pour la justice…
On applaudit avec fureur.
Vers minuit, Nanette fatiguée d’avoir dansé, partit à pied avec le Grand Pierre pour aller, selon la coutume, passer sa nuit de noces à Bourgeonnière. Le sentier le plus direct, à travers champs, longeait les ruines du Château. Au moment où les mariés passaient devant la tour délabrée, au bruit d’un baiser, une masse noire dégringola le long des murailles et s’avança vers eux en grognant. Le Grand Pierre se mit sur la défensive. Mais Nanette avait reconnu Toinon.
— C’est le Vrat, dit-elle.
Et, mécontente d’avoir été surprise, elle gourmanda l’idiot, aigrement :
— Va te coucher.
Auprès du pauvre être, Noiraud découvrant ses crocs blancs, grondait contre le mari de Nanette, sans écouter les paroles apaisantes de la jeune femme.
Les mariés se remirent en marche.
Quand ils furent passés, Toinon regagna son bouge, caressant machinalement la tête de Noiraud, qui lui léchait les mains. Toinon ressentait un désespoir immense, affreux. Puisque la Nanette ne pouvait pas être sa femme, puisqu’il ne restait plus rien des paroles d’autrefois, à quoi bon continuer de vivre ? Non seulement elle ne l’aimait plus, mais elle partait avec un autre et elle lui avait dit de dures choses. Elle était méchante, maintenant, si méchante que le bon Noiraud grondait contre elle… Se coucher ?… Maintenant, il ne pouvait plus dormir. Tout son bonheur était perdu. Décidément, autant valait se tuer. La femme de Jacques disait souvent qu’après, on se retrouvait là-haut. La Nanette serait peut-être son épousée, alors.
De grosses larmes roulaient sur le visage ridiculement contracté de Toinon.
Tout à coup, il se leva, enfermant Noiraud après l’avoir embrassé sur son museau fidèle. Un à un, il fit sortir les gorets des oubliettes voisines, les gros et les nourrins, les caressant doucement, répondant à leurs cris ahuris par de petits grognements qui les rassuraient. Il les mit tous en liberté, jusqu’à la vieille truie et ses huit petits cochons roses qui se sauvèrent la queue en trompette, ouvrant leurs yeux éveillés.
Toinon monta sur la grande tour et s’accroupit silencieusement, regardant pendant quelques minutes la métairie blanche noyée dans le clair de lune, puis les porcs qui se dispersaient, tachant la prairie des masses noires de leurs corps. De là, le Vrat voyait tout ce qui avait fait sa vie et peut-être avait-il ce moment de lucidité plus grande qui précède la mort imminente ?
Bientôt, le pauvre Toinon le Vrat descendit, prit une pierre au bas de la tour et marcha d’un pas ferme vers le ruisseau qui murmure à cent pas de là. Il chercha un trou un peu profond et, debout sur le bord, il se laissa tomber en frappant fortement la pierre des deux mains, contre sa tempe.
Depuis deux jours et deux nuits durait la noce au domaine de Blanc-Fossé et l’interminable procession entre le bal et les salles à manger. Les musiciens, maintenant, se relayaient. Plusieurs convives n’avaient pas quitté la table d’une semelle, dormant dessus lorsqu’ils étaient fatigués.
Les jeunes, quand ils voulaient se reposer un instant, sur le matin, grimpaient aux échelles, et garçons et filles se couchaient pêle-mêle sur le foin aux senteurs capiteuses, au risque de passer au travers des grosses branches servant de poutres et de tomber sur la tête des vaches qui broyaient au-dessous, monotonement, leur nourriture. Parfois, les danseurs entendaient là-haut, de petits cris, suivis de rires bruyants.
La mère Pavite n’avait pas quitté ses fourneaux, envoyant toujours de nouveaux plats, de temps à autre. Au commencement du troisième jour, les gens ne pouvaient plus se tenir sur leurs jambes et il ne restait plus de victuailles. Tout était mangé. Tout était bu.
Ç’avait été une belle noce.
Le moment était venu d’organiser le branle de la cuisinière. Tous les invités, hommes et femmes, vieux et jeunes, se réunirent dans la cour et se prirent par la main, de manière à former une chaîne. Dominique, le garçon d’honneur, un rude gas, partit en tête, tenant solidement par le poignet la mère Pavite, qui portait, pendu derrière le dos, un grand torchon très sale.
On se mit en branle, les trois musiciens jouant sur les côtés ; Dominique, suivant ses inspira tions, courait à travers les champs et les prés, sautant les haies et les fossés, franchissant des trous d’eau où toute la noce était obligée de le suivre.
Cette longue bande désordonnée avait l’air d’une réjouissance de fous. Les femmes, entraînées, mouillées, déchirées, poussaient des cris et les gas, très contents, couraient aussi vite qu’ils pouvaient. Pour le coup, les Anglais ne riaient plus, ne sachant pas où s’arrêterait cette course échevelée. On dévalait des côtes rapides, on montait, on allait au triple galop. Par instants, des gens tombaient. On les relevait et on continuait. Un moment, la mère Pavite, lancée à toute vitesse sur un talus de fossé du château, fut lâchée par ses deux voisins et dégringola comme une boule jusqu’au fond.
Le serpent humain se déroulait vers le ruisseau. C’était une malice du garçon d’honneur qui voulait faire patauger les femmes. Déjà on l’avait traversé deux fois. Tout à coup, Dominique, prêt à sauter, aperçut dans l’eau une masse noire. Il voulut s’arrêter. Mais il n’était plus temps. La poussée le portait et, son élan n’étant pas pris, il tomba à plat ventre, entraînant les suivants dans sa chute.
Toute la noce riait.
Lorsque Dominique parvint enfin à se dégager, il était blême et montrait du doigt un cadavre à demi plongé sous l’eau. Un cercle épouvanté se forma autour du trou. On retira le corps. C’était Toinon le Vrat. Chacun fit ses observations.
— Ça ne m’étonne pas, dit la Nanette… J’l'avons rencontré hier au soir… Il était saoul…
— I’s sera neyé en voulant boire, ajouta Ringuedin, le vielleux, qui avait de l’expérience.
Tout le monde reconnut qu’il avait raison.
Visite aux dames Piédegois. Dans le salon glacière, j’ai rencontré les Loradoux. Pas très jolie, la Parisienne, mais aimable, vive, pleine d’aisance et de naturel. Les demoiselles Piédegois semblent empaillées, tant elles se tiennent raides. Les yeux braqués de trois quarts, elles détaillent la jeune femme d’un froid regard de commissaire-priseur, évaluent la robe, jaugent le chapeau.
— Comment trouvez-vous le pays, madame ?
— Mais, charmant, madame… Et puis, j’adore la campagne.
— L’air y est si bon !
Présentation : « Un Parisien, madame. » On s’attend, curieusement, à nous voir attester notre qualité, échanger des confidences sur la rue du Bac. Et j’aperçois très bien qu’on s’étonne de notre discrétion ; nous ne répondons pas du tout à l’idée qu’on se fait des Parisiens à Larcy.
Mademoiselle Valérie pose innocemment quelques questions perfides, dans le but d’embarrasser la belle-fille du sabotier et de lui faire sentir l’humilité de ses origines.
Vous êtes descendue… chez votre beau-père… ? Vous devez être bien à l’étroit dans cette vieille maison… C’est si petit !
Effet manqué. La jeune femme répond simplement, sans embarras.
Madame Piédegois invite les Loradoux pour le bal. Madame Loradoux s’excuse… elle n’a pas de toilette.
— Oh ! ça ne fait rien, réplique madame Piédegois avec indulgence. C’est tout intime.
Elle parle du cotillon négligemment, comme d’une institution permanente à Larcy.
De retour à l’hôtel, j’ai voulu à mon tour montrer à M. Duflou que j’étais au courant.
— Eh bien ! lui dis-je, vous vous étiez trompé… ils y viennent !
— Parbleu ! réplique M. Duflou en clignant de l’œil, toutes ces dames ont voulu voir la Parisienne. Puis M. Boutin a fait remarquer qu’elle serait très utile pour le cotillon.
J’aurais été surpris que Boutin ne fût pas mêlé à cette affaire.
C’est demain le grand jour. On termine les préparatifs : des sapins plantés le long des rues barrées d’arcs de triomphe ; des maisons disparaissant sous les feuillages piqués de drapeaux tricolores ; des lanternes vénitiennes masquant les fenêtres au-dessus de lampions alignés. Les bâtiments municipaux sont ornés de transparents patriotiques et des verres de couleurs revêtent les arêtes de la maison d’école.
Larcy est transporté d’enthousiasme. Dans les grandes villes, l’idée républicaine, triomphante, s’est fractionnée ; ici on est uni encore par les souvenirs des longues luttes contre les châteaux et les curés. Une même sincérité de conviction rassemble les bourgeois, les ouvriers, les paysans. On a vaguement conscience de quelque chose de grand, de l’exercice d’une liberté souveraine… On s’informe avec une certaine anxiété des préparatifs faits par les communes voisines. À Couleuvre, ils ont tout dépensé pour un feu d’artifice… C’est brillant, mais ça ne dure pas… On met de la vanité locale à ne pas se laisser distancer.
M. Mathonat débite des quantités énormes de bière de Strasbourg. Une nouvelle à sensation double l’exaltation : M. Bonnichon viendra décidément au banquet.
La Trinité se promène, donne des avis et des ordres. Boutin se multiplie. Il est partout.
Deux jeunes médecins sont arrivés : « le fils Dondin » et « le fils Lupin ». J’ai vu Eusèbe Dondin, un petit à lunettes, déjà chauve à vingt-quatre ans, portant des cravates blanches, pénétré du sentiment de ses responsabilités futures. Bon élève au lycée, à Paris il a continué à « donner les plus grandes satisfactions » à ses parents.
— Jamais de femmes, m’a dit Baladier, et passant ses examens rectà… Une mémoire extraordinaire… Moi, je lui ferais pas seulement soigner un mal blanc… Faudra qu’i tue au moins deux cents personnes avant d’avoir un peu de pratique. Les malades de M. Poteau n’ont qu’à se bien tenir.
— De M. Poteau ?
— Oui, i lui succède, c’est entendu.
— Encore un à marier ?
— Hélas ! non. Il épouse une de ses cousines, de Moulins.
Quant à Charles Lupin, il appartient à l’espèce cancre et prend en moyenne une inscription tous les deux ans. Baladier le croit très fort en chirurgie.
Procédons par ordre. Tu peux penser que la journée d’hier a été fertile en événements.
Larcy s’est éveillé au bruit des pétards et des coups de pistolet tirés à poudre. Les habitants se sont précipités dans la rue et ont regardé leurs travaux décoratifs avec un plaisir nouveau ; ils les avaient vus la veille, mais la veille n’était pas le 14 juillet. Après avoir contemplé les drapeaux, les sapins et les lampions, les bourgeois de Larcy se souriaient mutuellement d’un air de fête. Ces plaisirs paisibles se sont continués jusqu’au déjeuner.
On s’est encore amusé de la fureur des « blancs », dont la porte a été décorée de verdures pendant la nuit. Le banquier Valichon, spécialement, est pris d’une rage comique.
Vers onze heures, les paysans commencent à arriver. Au milieu d’eux défile, pour ouvrir la fête, la fanfare qui est l’espoir de Larcy. Récemment créé, ce corps musical comprend six membres exécutants et un grand nombre de membres adhérents, sans compter les honoraires. Le commis de l’enregistrement, qui joue du piston, en a pris la direction. Il a fallu vaincre un gros inconvénient : la fanfare n’avait pas d’uniforme, ce qui nuisait au coup d’œil. Heureusement, un trait de génie, dû à l’imagination de madame Piédegois, a sauvé la situation : les membres adhérents et exécutants ont quitté paletot et gilet et, sur les chemises bien blanches, on a noué en bandoulière des écharpes tricolores. Puis, les chapeaux disparates ont été enlevés et les têtes peignées uniformément d’une raie à droite. Ainsi on a obtenu un certain ensemble : quand le cortège défile, on dirait une troupe de soldats à demi déshabillés qui vont au bain.
Madame Piédegois a été publiquement remerciée par les autorités, composées de MM. Bontemps, maire ; Piédegois et Burillon, adjoints ; Boutin, Duret, Poteau, Baladier, conseillers ; Cabassus, conseiller général. Le groupe jette des regards anxieux sur la route du Veurdre : on attend M. Bonnichon, le député.
Enfin, le voici. C’est durant un quart d’heure un échange de poignées de main. M. Cabassus « demeure sur son quant à soi » et ne tarde pas à se retirer avec ses deux fidèles, les radicaux Roudot et Barlerue, auxquels est venu se joindre le farouche Chaumat, de Couleuvre.
M. Bonnichon félicite les autorités « du goût vraiment extraordinaire déployé pour embellir cette solennité républicaine ». Il refuse d’aller se rafraîchir chez M. Piédegois. Il préfère prendre au café de l’Univers un bock démocratique. Cette simplicité produit une vive impression. M. Burillon dit :
— Vous avez raison. Il ne faut jamais renier ses origines. Moi, j’ai été charretier, je ne m’en cache pas…
Sur la place, les paysans regardent avec respect ces hommes politiques. À une heure, distribution des prix. Les notabilités prennent place sur une estrade pavoisée, derrière la tribune, couverte des produits de M. Mame de Tours. M. Bonnichon, qui préside, ouvre la séance par une improvisation très applaudie : il remercie d’avoir été appelé à l’honneur de présider cette cérémonie… il apprécie plus que personne la haute importance… ces enfants auront le sentiment des grands bienfaits de la République…
L’assistance applaudit encore. Les galopins, engoncés dans leurs habits des dimanches, tapent dans leurs mains pour se distraire.
M. Cabassus, qui ne veut pas se laisser distancer, prononce à son tour une harangue auprès de laquelle le discours du député semble bien pâle. Il parle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, des méfaits du cléricalisme, qui est l’ennemi, de la séparation de l’Église et de l’État, de la révision de la Constitution ; il trouve même moyen de critiquer le cabinet Jules Ferry. C’est ce qu’on appelle un discours-ministre. Cabassus brûle ses vaisseaux. Gare à Bonnichon ! Barlerue rit sous cape, tandis que Roudot fronce les sourcils, comme pour défier la majorité opportuniste qui marque une certaine hésitation.
Tout à coup, voici la cloche de l’église voisine qui se met à sonner pour un baptême. Plusieurs paysans sourient, pensant à quelque malice du curé Lomet. Le fait est que cela scande assez curieusement le discours de M. Cabassus :
— … Oui… citoyens… din… don… citoyens… din… don… din… don… je disais que la politique… don… don… don… du gouvernement… dig… din… don…
Vainement M. le conseiller général crie pour dominer le bruit : il devient rouge, s’essouffle, et la cloche lance à toute volée son rire clairet… De guerre lasse, l’orateur hurle à pleine gorge une péroraison furibonde. Presque aussitôt, la capricieuse cloche cesse de tinter.
Je suis parti au moment où M. Bontemps lisait d’une voix monotone une sorte de sermon célébrant les bienfaits du travail, prescrivant la reconnaissance pour les maîtres, piqué par endroits d’éloges à l’adresse de la République. Les élèves, tout à fait ennuyés, se pinçaient sournoisement ou cherchaient de l’œil des distractions dans la rue.
Sur la place j’ai aperçu mon apparition de l’autre jour. C’est une brune, et je ne m’étais pas trompé : elle est réellement jolie. Misérable Boutin ! Quand je pense… Elle n’a pas eu l’air de me voir.
Il s’est produit, dans l’après-midi, un incident amusant. Autour du mât de cocagne, derrière les autorités, la « société » assise sur les « bancs d’honneur » regardait s’escrimer les concurrents. Tout à coup, on s’est aperçu que mademoiselle Georgette Brennos avait pris place dans un coin. Elle était en robe courte à carreaux écossais, et ses cheveux noirs entouraient d’un nimbe étrange son visage pâle. Les paysannes, autour, l’admiraient… Comment ! cette brebis galeuse avait le front ! Les dames en pâlissaient de rage, sans pourtant oser faire un esclandre. D’une fenêtre de l’hôtel, je voyais les regards des mères qui se croisaient, ainsi que des lames d’épée, dans la direction de la superbe créature. Elle, paisiblement, les examinait à travers son lorgnon. Et les demoiselles de Larcy, en grand danger d’être contaminées, devenaient rouges et fixaient obstinément la pointe du mât.
À la fin, le sourire impertinent de Gette exaspéra madame Piédegois. Elle se leva, alla parler à l’oreille de son mari qui se pencha vers M. Bontemps. Il y eut un court conciliabule ; je vis le maire répondre d’un air grave : « Oui, citoyen », et faire un signe à Eusèbe Dondin. Le « jeune savant » devint instantanément très pâle, secoua la tête négativement. Madame Piédegois insistait. Alors, passant du vert pâle au rouge pivoine, Eusèbe s’avança vers Gette et dit en balbutiant :
— Mademoiselle, M. le maire vous prie de vous en aller…
— Tiens… pourquoi ?…
— Parce que… parce que… à cause de ces dames…
Elle le regarda en souriant :
— Mon cher monsieur, vous n’êtes pas très poli… Si je gêne ces dames, elles n’ont qu’à partir… J’ai payé ma place… je la garde.
Prise d’une idée amusante, elle ajouta :
— Cependant, si vous voulez me donner le bras jusqu’à l’hôtel, je vais me retirer pour vous être agréable.
Défiler devant tout ce monde avec mademoiselle Georgette au bras ! Il y avait de quoi perdre son avenir. Eusèbe, surpris, dérouté, hésita pourtant, puis perdant visiblement la tête, il tourna le dos à la jeune fille. Ces dames, indignées, se levèrent, lançant à Gette des regards terribles. Successivement, je vis défiler madame Piédegois, Valérie et Malvina Piédegois, madame Dondin, mesdemoiselles Hortense et Claire Dondin, madame Bontemps et sa jeune héritière Clotilde. Seules, les Burillon osèrent braver le voisinage de la pestiférée, qui se trouvait maintenant au milieu d’un grand vide. En sortant, madame Piédegois dit à haute voix :
— C’est un peu fort, que les honnêtes femmes soient obligées de céder le pas aux traînées.
À son tour, Gette examinait le bout du mât de cocagne.
À quoi pensait-elle, la bizarre fille ?
Le banquet par souscription, commencé à cinq heures, à cause du bal, n’a pas été sans orages. Il avait lieu dans la grande salle de mon hôtel et comportait 200 convives à 3 francs. Tout ce qui, à Larcy, s’occupe de politique, y assistait. Cabassus qui, décidément, « se porte contre Bonnichon », avait invité, outre Roudot et Barlerue, toute une bande d’électeurs influents de Couleuvre. Tu sauras qu’étant conseiller général, M. Bonnichon a voté le tracé du chemin de fer par Bourbon-l’Archambault, de préférence au tracé par Couleuvre. Il y a dix ans de cela, et ce chemin de fer électoral ne sera peut-être jamais fait ; mais Couleuvre n’a pas pardonné. Il est vrai que le député a gagné du même coup, à Bourbon, des partisans inébranlables. En tête de la délégation de Couleuvre, figure Chaumat, le radical, un pur, un socialiste, craint dans tout le pays. Chaumat cite parfois Proudhon, ce qui en impose beaucoup aux bourgeois ; d’ailleurs, il passe pour très instruit, parce qu’il est le fils d’un maître d’école. Son système politique et social repose sur deux grands principes : 1° supprimer les châteaux ; 2° défendre qu’on puisse posséder plus de 25 000 francs. C’est juste la valeur du petit bien de Chaumat.
Au début du banquet, les choses allaient assez bien ; on s’entretenait de sujets sérieux autant qu’élevés : de l’utilité d’une langue universelle, par exemple. Le boulanger Persan venait de déclarer qu’« à son avis, le meilleur moyen d’arriver à une langue universelle, c’était d’en créer une », et M. Bonnichon, conciliant, approuvait perpétuellement de la tête. Surot, le facteur, une vraie face de brute, parlait familièrement aux gens de marque en s’appuyant sur leur épaule. On le ménageait, à cause de son influence électorale.
Malheureusement, au dessert, M. Bonnichon a eu la malencontreuse pensée de profiter de l’occasion « pour rendre compte de son mandat ». Il abordait son fameux projet d’« impôt sur les célibataires. »
— Et la révision ! crie furieusement Chaumat.
— Mais, citoyens…
— La révision ! continue Chaumat avec entêtement.
— … J’y arrive…
— C’est pas trop tôt !
M. Bonnichon allait reprendre son thème, lorsqu’un autre électeur de Couleuvre, déjà gris, se lève et braille :
— … Les sénateurs, les députés, c’est tous bons à met’ dans l’même panier… Pourvu qu’ça se remplisse les poches…
— C’est pas ça qui fait pousser l’blé, ajoute Pitalier.
Les bourgeois de Larcy veulent défendre leur élu. On commence à échanger des qualificatifs aigres-doux : Opportunistes !… Intransigeants !… Partageux !… Cléricaux !… Heureusement, Cabassus, qui guettait le moment, sauve la situation en sacrifiant Bonnichon :
— Citoyens, s’écrie-t-il en s’élançant sur la table, est-ce au moment où la réaction est encore debout, que les républicains doivent se combattre ? Oui, des fautes ont été commises. Mais sachez en conserver le souvenir pour l’époque des élections. En ce jour anniversaire de celui où l’ignorance et la superstition…
Suit une peinture effroyable de la France avant 89 : il est longuement question des droits du seigneur ; des paysans qui battaient les marais, la nuit, pour faire taire les grenouilles et protéger le repos des châtelains ; de la réaction qui, massée dans ses repaires, épie encore les républicains de Larcy et voudrait faire revivre ces temps funestes.
— Vivent les grenouilles ! crie le pochard de Couleuvre.
Mais on ne l’écoute pas. Cabassus excite une émotion profonde et il s’anime lui-même, multiplie ses gestes : tantôt il allonge les bras, fourre sa main droite dans l’ouverture de sa redingote, tantôt il se cogne sur le thorax. Des acclamations furieuses accueillent la fin de son discours.
M. Piédegois se lève et dit :
— Je porte un toast…
— Vive la joie ! interrompt Oulmann.
Dans le fond, on entend des hurlements :
— … Formez vos bataillons !
C’est la délégation radicale de Couleuvre qui entonne la Marseillaise. Au centre parlent des chut ! chut ! Boutin se lève d’un air menaçant.
— Je porte un toast, reprend M. Piédegois…
Cette fois, l’ivrogne pousse un si furieux cri de « Vive la République ! » que tout le monde se tait. M. Piédegois profite de l’occasion :
— Je porte un toast à M. Grévy, à cet homme honnête, à ce républicain sincère (bravo !)… dont on peut dire (bravo ! bravo !)… pour le caractériser nettement (Vive la République !)… qu’il est la personnification… même… des idées qu’il représente !
Tonnerre d’applaudissements. M. Piédegois retrouve un air souriant. L’un des instituteurs, peu accoutumé à de telles agapes, a les larmes aux yeux. Il serre avec effusion la main de l’adjoint en répétant :
— L’instruction, il n’y a que ça… il n’y a que ça…
À partir de ce moment, les toasts se succèdent sans interruption. M. Burillon boit à « ceux qui se sont faits eux-mêmes. » Pour lui, il ne le cache pas, il a été charretier… On toaste aux présents, aux absents. Barlerue répète : « À bas les curés ! » Les deux instituteurs sont abominablement gris ; le plus jeune a empoigné un bouton de la redingote de M. Bonnichon et il adresse au député des protestations de dévouement en lui expliquant ses vues sur les principaux points de la politique. Roudot, le tailleur, un maigre, timide et fielleux, a commencé au moins dix fois à lire un discours écrit. Au moment où il se décide enfin à monter sur la table, M. Burillon s’écrie :
— Nous ne sommes pas ici pour boire des santés, mais pour nous amuser… Gugusse, chante-nous don quéque chose.
Gugusse est un fermier de Valigny, un colosse bon enfant. Sans se faire prier, il braille une chanson grivoise, où il est question de moines et de nonnains. Par moments, il s’interrompt pour rire lui-même à gorge déployée, et l’assistance reprend en chœur le refrain. Roudot déclare amèrement à ses voisins que ça ne l’étonne pas si on fait de mauvaise politique : pas moyen de causer de choses sérieuses. Persan, le boulanger, chante les Plongeurs à cheval, avec un couplet de sa composition sur M. Gatineau, avocat de la corporation, « qui plaide bien, mais qui coûte gros… »
À neuf heures, le président se lève, entouré des notabilités, pour se rendre chez M. Piédegois. Les simples électeurs restent à boire ; ils veulent « en avoir pour leur argent ». Le radical Chaumat beugle une dernière fois :
— À bas l’opportunisme !
J’étais sans doute un peu gris, moi aussi, car j’ai trouvé le salon de madame Piédegois éblouissant de lumières, les demoiselles gentilles et les mères respectables. La bande officielle était encore au vestiaire, que déjà je dansais une polka avec mademoiselle Claire Dondin. Le bal semblait assez animé : des formes blanches tourbillonnaient, piquées de points roses et bleus qui, par instants, s’arrondissaient en banderoles. Les têtes insignifiantes avaient des tournures de poupées sur lesquelles s’était exercée l’habileté de deux artistes capillaires venus exprès de Moulins. Sur les banquettes du pourtour, remplaçant les meubles, derrière les éventails de vieux styles, les mères s’épanouissaient avec les mines inquiètes de poules surveillant leurs poussins et arboraient de vieilles soieries aux teintes passées, exhumées pour la circonstance du fond des armoires. Moins originales étaient les filles, dont les frais costumes, déplorablement uniformes, rappelaient tous les dernières « mises en vente » du Louvre et du Bon Marché.
Les danseurs, faute de place, se tenaient massés, durant les intermèdes, à l’entrée de la salle à manger, convertie en buffet, et de là s’élançaient aux premiers accords de l’archet, tandis que plusieurs cyniques, retirés dans un cabinet, avec des allures de conspirateurs, éclairés par deux bougies, se livraient aux plaisirs troublants d’un baccarat à dix sous.
Deux minutes de conversation avec mademoiselle Dondin (Il fait chaud ce soir… La fête été a très gaie…) me calmèrent, et je pus observer. La « société » de Larcy était au complet : les Bontemps, les Piédegois, les Dondin, les Poteau, le vétérinaire et sa femme, les fonctionnaires. Boutin, sa grosse taille prise dans un habit étroit, triomphait. Il se sentait néanmoins un peu éclipsé par le fils Bérard, de Saint-Amand, dont la présence faisait tressaillir le cœur des mères. Le jeune avocat portait l’habit long, à la mode, et ne quittait point son claque, sous le bord duquel étaient pincés des gants gris perle. Madame Dondin constata qu’il était « tout à fait comme il faut ». Il s’amusait, en tout cas, franchement. Il valsa avec madame Loradoux, et il fallut tout le brio de Boutin, au cours d’un savant quadrille, pour contre-balancer son prestige. Elle était très gentille, la Parisienne ; si aimable que les danseurs délaissaient pour elle les violettes de Larcy.
Le mari, assis dans un coin, s’amusait visiblement des regards acérés que jetait sur sa femme la famille Dondin.
Un jeune commis des contributions indirectes, dépourvu d’habit, n’obtenait aucun succès auprès des jeunes filles avec sa redingote mal coupée. En garçon avisé, il se mit à faire danser les mères, qui lui sourirent indulgemment.
C’est à ce moment qu’elle est entrée. Je suis demeuré ahuri. Je m’attendais si peu à la voir… Et puis elle était ravissante : elle n’avait pas eu de coiffeur de Moulins, elle ; dans sa simple toilette blanche, à légers volants, n’éclataient ni soieries bleues, ni rubans rouges. Mais une rose mousseuse, piquée derrière l’oreille sans boucles, faisait resplendir ses admirables cheveux noirs. C’était, avec un mince bracelet d’or et une broche de vieil argent, sa seule parure. Je me trompe : une seconde rose marquait l’ouverture du corsage et, sous la dentelle montante, sa chair mate avait une douceur adorable…
Ne va pas croire, au moins, que je sois amoureux d’elle. Mais enfin, puisqu’il existe une jolie fille à Larcy, il faut bien le constater.
Donc, elle était la reine du bal, sans conteste… À propos, c’est de Madeleine Rondreux que je parle… Dès son entrée, les regards se sont tournés vers elle et ses amies se sont précipitées pour l’accueillir, avec de petites mines jalouses. Madame Rondreux suivait : une vénérable dame, grande et encore mince, toute vêtue de noir, de beaux traits et les cheveux poudrés à blanc. Cela encore m’a plu. J’ai si souvent réfléchi que les mères sont le vivant avertissement de l’avenir réservé aux filles séduisantes en leur épanouissement de jeunesse, que j’ai été satisfait de penser que Madeleine, vieillie, aurait encore ce visage agréable… Positivement, ces gens ont l’air de nobles ruinés, — moins la morgue.
Tu imagines que je n’ai pas été le dernier à inviter Madeleine. Comme je m’approchais d’elle, Boutin se présentait pour un quadrille et l’abordait par deux ou trois compliments grotesques. Il n’est pas possible qu’il dépende de ce ridicule bonhomme de posséder une telle créature. La colère me monte au visage quand je songe à cela… Elle m’a promis une valse, la seule danse que j’aime parce qu’elle est une ivresse tandis que les autres sont des gambades. J’ai dû attendre longtemps. Les valseurs étant rares, l’orchestre accompagnait plus volontiers d’autres danses… Et — je te répète de ne pas me croire amoureux, mais je t’ai promis d’analyser sincèrement mes sensations — est-ce le vin blanc du banquet ou l’étourdissement des lumières et de la musique ? Je sentais un grand vide au cœur et un dégoût amer à la voir au bras de ces fantoches.
Enfin nous avons valsé, avec assez de succès, parce que le fils Bérard, empêtré d’Hortense Dondin, ne parvenait pas à lui faire observer la mesure, tandis que la Parisienne était tristement secouée par ce lourdaud d’Eusèbe. Et je cédais, en le maudissant, au sot amour-propre de tourner sans arrêt jusqu’à la fin, sans pouvoir échanger d’autres pensées que des réflexions banales, haletantes, entrecoupées.
En la reconduisant, j’ai adressé quelques paroles à madame Rondreux. Puis, j’ai dû me retirer. Mais j’étais agréé pour le cotillon… Je l’ai eue à moi toute la soirée. Ce que nous avons babillé ! Elle est ravissante, mon cher, absolument ravissante : un esprit fait de naturel et de confiante cordialité, des idées à la fois très ingénues et très originales.
Et puisque aussi bien cette pensée m’obsède, oui, elle a avec Gette d’étranges ressemblances. Elle est brune, comme elle, élancée comme elle et comme elle encore elle a de grands yeux noirs. Mais comment énumérer les détails intellectuels qui mettent entre ces deux créatures un abîme et feront de l’une une fille dangereuse et pitoyable, de Madeleine une fidèle ?… La caractéristique est celle-ci : Gette est atteinte de psychose, ainsi qu’a dit un savant russe. Elle ne voit qu’elle, but général ; les autres n’existent qu’en raison de leurs rapports avec elle. Madeleine a cet adorable pouvoir de pénétrer l’âme des autres et… peut-être de l’aimer plus que son être même…
… Elle possède, au poignet gauche, deux petits signes adorablement placés… Qu’avons-nous-dit ? Je ne sais. Des riens. Elle aime la forêt. À deux heures, elle a voulu partir : Pellegrue est loin. Madame Rondreux m’a gracieusement invité à leur rendre visite.
Le cotillon m’attristait… Je l’ai quitté et je suis allé voir les joueurs de baccarat : des clercs de notaire, de petits employés regardaient avec des yeux hagards filer leurs pauvres pièces vers le joyeux père Oulmann, qui tenait la banque et débitait ses calembours habituels. J’ai joué avec un bonheur si insolent que j’ai à peine grossi le tas du père Oulmann d’une trentaine de francs, Comme je passais la porte, je l’ai entendu qui disait :
— On vous vend ces cartes-là deux francs. Je vous en donnerais de meilleures pour quinze sous.
Tu m’as pris peut-être, d’après mon récit, pour un observateur. Eh bien, mon cher, il paraît que je n’ai rien vu avant-hier, rien remarqué. Ainsi, plusieurs à Larcy ont noté que M. Bonnichon n’avait prononcé que sept fois le mot de République dans son discours de la distribution des prix, tandis que M. Cabassus l’a proclamé dix-huit fois, non compris la formule « Liberté, Égalité, Fraternité », qui est revenue quatre fois.
D’autre part, le bal Piédegois a été rempli d’événements que je n’ai même pas soupçonnés. D’abord, — chose qui prime tout, — Boutin ne s’est pas prononcé ainsi qu’on avait pu l’espérer ; et cela par la raison qu’il a dansé le cotillon avec la jeune madame Loradoux, laquelle est de plus en plus mal notée. Boutin n’a sauté que trois polkas et une sotiche avec mademoiselle Valérie Piédegois, deux quadrilles et trois mazurkas avec Hortense Dondin. Autre scandale : mademoiselle Clotilde Bontemps, une boulotte agrémentée de barbe sous le menton, est demeurée presque tout le temps « collée à la banquette ». Le petit clerc n’a pas osé se risquer et Eusèbe a craint de se compromettre par trop d’assiduité. Le succès de la jolie madame Loradoux a été généralement trouvé inconvenant. Quant à moi, je suis, dans l’opinion de Larcy « épris de mademoiselle Rondreux. » J’ai même « affiché » cette pauvre petite. Cependant on me pardonne en ma double qualité de Parisien et d’écrivain, car ces titres ont fait d’avance prévoir à mes sages compatriotes toutes les excentricités.
… Voilà qui est singulier. Je suis surpris de rencontrer une fille charmante dans ce milieu figé, je manifeste mon admiration étonnée, et peu s’en faut qu’on ne réquisitionne deux gendarmes pour me conduire chez M. le maire. C’est là tellement un sentiment de nature, du tréfonds, comme dit M. de Goncourt, que je te vois faire, en dépit de mes protestations, les mêmes hypothèses. Trop de zèle, mes braves gens. À cela je réponds péremptoirement : 1° que je ne veux me marier à aucun prix ; 2° qu’en admettant même que je fusse « épris » de mademoiselle Rondreux, je ne l’épouserais pas ; 3° que je suis incapable de séduire une jeune fille ; 4° que par conséquent ce beau roman n’aura pas le dénouement cher à M. Cherbuliez.
Et puis, consoler les dédaignées de Boutin… Ah ! non, par exemple !
Hier soir, au café de l’Univers, — qui tient décidément la corde et distance le Chalet, — « grande soirée offerte par les artistes des grands concerts de Paris, mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, madame Fréville, de la Porte Saint-Martin, M. Bellini, de Tivoli. » Le billard a été poussé contre le mur du fond et, recouvert d’un plancher, il forme la scène. Par devant, un vieux monsieur malpropre, les cheveux pendants, accompagne sur le violon.
C’est M. Bellini, le comique, qui débute. Il mime — car il n’a plus guère de voix — des rôles d’ivrogne, de soldat Pitou, de faraud de village. Il ne sort pas de ces trois types traditionnellement désopilants. Madame Fréville obtient également un vrai succès dans les « coups de gueule. » Elle empoigne le genre des chanteuses poissardes et balance, sur le plancher qui craque, ses chairs énormes soutenues par deux piliers.
Quand on sort de la rigidité provinciale, il faut en sortir pour de bon. Les Larcyquois se tordent. Quelques dames qui sont venues « au spectacle » — naturellement « la société » n’y est pas — baissent la tête en rougissant.
Mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, coule la romance plaintive, avec des roulades qui n’en finissent plus et qui font pâmer d’aise les dames de Larcy. Elle est très décolletée, par en haut et par en bas, et les bons jeunes gens dévorent des yeux sa poitrine et ses mollets. Assez jolie femme d’ailleurs, cette Juanita — une brune grassouillette. Dès qu’elle a fini de chanter, ce farceur de Boutin va lui conter des histoires et elle rit, ce qui laisse voir ses dents très blanches.
Le fils Bérard assiège Georgette, assise dans un coin en toilette tapageuse. Elle, distribue ses airs de mépris à ton ami et à la chanteuse et, pour s’amuser, parle au jeune homme de Saint-Amand comme si elle se trouvait en un salon, avec une froideur qui le tient à distance. Je l’ai saluée ; mais elle voudrait sans doute d’autres hommages… Pauvre Gette, je te pardonne et, si cela se pouvait, je voudrais être ton camarade…
Oulmann fait un bruit du diable, paye des bocks à tout le monde et déprécie les consommations.
— À Paris, dit-il, les cafés-chantants sont une telle plaie, qu’on les appelle des cafés-cancers.
Durant cinq bonnes minutes, il rit aux éclats de ce trait d’esprit.
Après un nombre raisonnable de « scies » idiotes, de « chansons sentimentales » et de « scènes comiques », on passe au tirage de la tombola « au bénéfice de mademoiselle Juanita ». Le premier numéro, mis aux enchères par la cantatrice elle-même, qui ne ménage pas les sourires, atteint le chiffre, jusqu’alors inconnu à Larcy, de quatre francs vingt-cinq centimes. C’est Boutin qui l’a poussé et j’observe sur son visage une nuance de regret en voyant adjuger le second pour onze sous. Pourtant, ce n’est pas l’espoir de gagner le porte-cigare en écume, ou le portefeuille en cuir de Russie, qui mène Boutin : seulement, il a formé le projet ambitieux de séduire la chanteuse de l’Alcazar de Paris et ce coquin de Cupidon lui fait oublier ses principes d’économie.
Oulmann, plus pratique, a attendu jusqu’à la fin et il achète une liasse de billets, en bloc, pour vingt sous. Tous les numéros placés — près de 60 francs ! — on tire au sort le porte-cigares, le portefeuille et un troisième lot : la « surprise ». Les spectateurs attendent, avec l’espoir de rattraper la valeur de leur billets. C’est mademoiselle Georgette qui a été priée de plonger la main dans le sac ; elle la retire : 71, soixante et onze. C’est Oulmann qui a gagné le porte-cigares. Toutes les veines, ce gros juif !
— Je vous en donnerai tant que vous voudrez comme ça pour trois francs, dit-il d’un air goguenard.
À Baladier est échu le portefeuille. Tout pour l’hôtel de Paris. Il est vrai que Baladier a pris un tas de numéros. C’est si prodigue, ces vieux garçons ! « Comme s’il ne vaudrait pas mieux que ça tombe dans une famille. »
La surprise ! On n’attend plus que la surprise. Numéro 21, vingt et un, c’est Eusèbe qui l’a, Eusèbe, entraîné au mal par le fils Bérard. Le comique de Tivoli a jugé la situation d’un coup d’œil :
— Numéro 21… c’est vous le numéro 21… Le numéro 21 a gagné la surprise : il embrassera la bénéficiaire.
Eusèbe devient rouge. Mais Boutin s’élance et plante bruyamment deux baisers sur les joues de mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, en criant :
— C’est moi qui l’embrasserai… Comme ça i sera encore bien plus surpris.
Les spectateurs s’esclaffent. Il est onze heures, chacun rentre se coucher, sauf la « jeunesse dorée », qui manifeste l’intention de vider, en compagnie des « artistes », quelques bouteilles de Champagne à quatre francs, que M. Oulmann propose de fournir en gros pour un franc quatre-vingts.
Non, je ne l’aime pas. Mais j’irai la voir… Ces Larcyquois sont aussi trop bêtes à la fin, et je me mettrais à leur niveau si je me laissais impressionner par leurs cancanages.
… Par le portrait que je t’ai tracé de nos gentilhommières, tu connais Pellegrue… du moins en apparence extérieure, car les Rondreux, jadis cossus ainsi que leurs voisins, vivent aujourd’hui des débris de leur fortune : un beau fromage de Hollande dont il ne demeure que l’enveloppe ; le reste est dévoré. Madeleine n’aura rien. « C’est ce que savait très bien Boutin, un homme pratique », dit Baladier.
Pellegrue n’est cependant pas absolument pareil aux autres noblières. Il y a, par exemple, dans le salon où je suis entré, quelques détails — de jolis décors de fleurs naturelles — qui décèlent la présence d’un goût plus affiné. Je m’attendais à trouver Madeleine seule avec sa mère. Je suis tombé en pleine réception : madame Bontemps, sa fille Clotilde, le fils Bérard, madame Rondreux. M. Rondreux voyage. Où peut être Madeleine ?
Tout ce monde a déjeuné à Pellegrue, et je me trouve un peu comme un intrus au milieu d’un cercle qui conserve l’intimité, la note commune établie par le repas. Je déploie toute l’aisance de surface dont je suis capable. Je m’informe de la santé de M. Rondreux, de mademoiselle Madeleine, ma danseuse de cotillon…
— Vous allez la voir… elle est allée prendre un livre.
On met par charité la conversation sur la littérature, comme si je ne pouvais guère comprendre que ce sujet-là. Chacun exprime les idées les plus saugrenues, fait avec ostentation étalage d’une suave ignorance. Instruit par l’expérience, je me torture l’esprit pour me rappeler des livres qui, sans être trop niais, puissent s’avouer à Larcy. J’ai recours à la littérature étrangère, et je feins de ne point entendre le fils Bérard qui répète le nom de Zola, au grand scandale de madame Bontemps.
Heureusement, Madeleine est entrée à ce moment, apportant à mademoiselle Clotilde un Dickens : Nicolas Nickleby. Après un salut assez cérémonieux de ma part, cordial de la sienne, j’ai saisi cette occasion de faire l’éloge de Dickens. Néanmoins, le froid gagnait. Personne n’osait s’aventurer sur ce terrain ignoré, et dans ce vide, tout en arrondissant mes phrases, je pensais désespérément : « … Voyons, je puis bien causer encore une minute de madame Nickleby, trois de la petite Dorrit… puis, après qu’est-ce que je dirai ?… »
Le fils Bérard me tira d’affaire.
— Si nous faisions une partie de crocket ?
Proposition acceptée avec enthousiasme par Madeleine, avec raideur par madame Bontemps, avec condescendance par mademoiselle Clotilde. Le hasard — est-il bizarre parfois ! — m’a associé à celle-ci. Tu ne saurais imaginer rien de plus extraordinairement plein de dignité que cette jeune personne. Elle joue d’un air dédaigneux, ennuyé, en prenant garde de trop se courber, grimaçant de petites mines et poussant sans raison des cris perçants.
— Ne t’enrhume pas, ma chérie ! crie à chaque instant madame Bontemps.
La « chérie » semble avoir fait une étude spéciale des participes, des subjonctifs en asse, en isse, et des pluriels irréguliers. En quelques minutes, je l’entends parler des aigles victorieuses et de son couvent, comme pour attester la solidité de son instruction.
… Je ne sais pourquoi Madeleine s’est mise en tête de me faire perdre. Elle n’y a pas grand’-peine, car elle joue très bien. C’est une véritable persécution ; je demeure en panne, tandis que mon associée passe d’anneau en anneau, dédaigneusement.
… Certainement, le fils Bérard, de Saint-Amand est un aimable garçon… Et puis, il a déjeuné… Mais enfin, il me semble qu’il est un peu bien familier avec Madeleine… Parfois, il lui parle à mi-voix et ils éclatent de rire… Elle est toute rose tant elle s’anime et cela donne un aspect étrange à son teint mat. Quelques mèches noires voltigent autour de sa tête…
Et me voilà encore « croqué ! »
J’ai perdu la première partie, la revanche, et j’ai pris congé en acceptant pour tante Zo et pour moi une invitation à dîner samedi prochain…
En revenant, j’ai beaucoup réfléchi : oui, elle a le charme infini des vierges qui ne sont pas provincialement anguleuses ; oui, elle est belle à ravir et ses dix-huit ans la font telle qu’« une rose à peine éclose », comme dit la chanson. Et quand je la regarde, je me prends parfois à rêver aux adorables candeurs d’un pareil amour, aux sensations fraîches que pourrait donner à un lassé d’égoïsme ce cœur innocent… Oui, mon cher vieux ; mais je connais ce mirage et, derrière, je devine poindre l’imminente période de la satiété, de la créature toute connue, vidée ainsi qu’un fruit, et j’aperçois des saharas d’ennui avec la merveille de jadis, devenue la femme qu’on n’aime plus. Et que faire alors ? Bon époux, bon père, c’est la seule ressource honnête.
Je sais cela, et c’est pourquoi je résiste au charme attirant des jeunes filles, moi que la solitude emplit souvent d’amertume. Voilà ce que Larcy ne soupçonne point. Voilà pourquoi je ne retournerai pas à Pellegrue, non que je me croie incapable de résister aux enivrements de sa beauté, mais parce que c’est frêle, une jeune fille, et que je ne veux pas donner le change sur mes intentions.
Non, je n’y retournerai pas. Tant pis… Je m’excuserai par un mot et, samedi, de retour à Paris, j’irai te serrer la main avant de repartir pour finir l’été dans un coin inconnu.
Je crois, ma foi, que je t’ai écrit une lettre stupide, hier soir. Serait-ce l’excitation du crocket ?
Sérieusement, je ne cours aucun danger et je demeurerai à Larcy. Aussi bien, personne ne pense plus à « mes intrigues » et la ville est agitée de bruits mystérieux dont je désire connaître le résultat : depuis trois jours, Oulmann est parti pour Moulins ; deux traites arrivées à son adresse sont demeurées impayées. Est-ce qu’il y aurait quelque chose là-dessous ?
Baladier se frotte les mains avec enthousiasme :
— Je l’avais prédit ! je l’avais prédit !
C’est le mot de tous. Est-on perspicace à Larcy !
La nouvelle s’est répandue dans la ville comme une traînée de poudre. Larcy, qui a été récemment fort éprouvé par la faillite Férol, tressaille d’anxiété. Au café de l’Univers, M. Bontemps répète :
— Encore un krach… encore un krach…
Ce n’est pas tout. L’esprit prévenu des habitants rattache à cette affaire la disparition de Boutin. Celui-là aussi aurait-il levé le pied ? ou quelque crime abominable aurait-il été commis ? M. Piédegois inclinerait à croire, sans l’affirmer, que cet Oulmann est un espion prussien. Les dames Piédegois partagent cette opinion et regrettent fort de l’avoir reçu chez elles… Par contre, la Trinité s’attendrit sur le sort de ce pauvre Boutin… M. le maire est allé questionner Victoire, la domestique du jeune homme. Cette vieille fille rébarbative a répondu d’un ton maussade que son maître était parti… qu’elle n’en savait pas plus long… que, d’ailleurs, ça ne regardait personne.
Chose étrange, tandis qu’il interrogeait la cuisinière, il a semblé à M. Bontemps qu’on parlait dans le salon… Ne pouvant rien tirer de cette fille, il a conclu sévèrement :
— Tout ça, c’est pas clair… c’est pas clair… Je vais remettre la chose entre les mains du juge de paix.
Et il a repris, encore plus sévèrement :
— … Je vais la remettre entre les mains du juge de paix.
La déconfiture d’Oulmann prend les proportions d’un cataclysme. Ce matin, il est arrivé de nouvelles traites s’élevant ensemble total de au 20 000 francs. Des paysans ont réclamé l’argent déposé entre les mains du juif. En apprenant leur malheur, auquel ils ne pouvaient croire, ils sont devenus blêmes… Un monsieur qui avait l’air si honnête, qui s’exprimait si bien… Un juif !
Pitalier, surtout, est terrible. Il ne parle de rien moins que de guillotiner Oulmann, le fusiller, l’écarteler. Il fait appel au juge de paix, au maire, à la Chambre des députés, et il répète :
— C’est pas possible qu’on me vole mon argent comme ça !
À 11 heures, la mère de Gette, madame Brennos, est débarquée en tilbury. Elle est devenue pâle de rage, et ce cri d’indignation lui a échappé :
— Le sale mufle !… Et il m’a pris mon argent, encore !…
Sans désemparer, elle est partie avec Gette pour Moulins, afin de voir « son ami » le substitut.
Le soir, le juge de paix a reçu la note « confidentielle » suivante, dont le contenu, était connu deux heures après, de tout Larcy :
« Le sieur Oulmann n’a pas paru à Moulins. Si vous le pouvez, faites-le arrêter et tenez-moi au courant. J’ai de fortes raisons de croire que cet aventurier, qui se fait passer pour juif, est le même qui, sous les noms de Meyer, de Lévy, de Durand, a commis des escroqueries dans plusieurs départements. Voici comment il opère : il s’établit et s’attire la confiance des habitants en vendant toutes sortes de marchandises à bon marché. Ces marchandises, cédées à perte, ont été d’abord régulièrement payées dans les maisons de gros, ce qui vaut à l’escroc l’ouverture de crédits assez considérables. Quand il a ainsi un fort crédit, il se fait remettre le plus d’argent qu’il peut par ses clients et disparaît la veille de l’échéance des nouvelles traites. »
Toute la campagne est dans l’émoi, non seulement ceux qui ont confié de l’argent à Oulmann pour le placer, mais aussi les acheteurs des marchandises volées. Il y en a qui disent, avec des yeux terribles, qu’ils ne rendront rien : tant pis pour les vendeurs. Mais M. Piédegois pense qu’ils seront forcés…
La ville n’a que peu souffert. Les commerçants, satisfaits d’être débarrassés d’un concurrent redoutable, jubilent et se moquent des paysans.
— Ah ! oui, crie Ridelle le quincaillier ; i vendait ben des charrues bon marché.
Et le banquier Valichon, qui ne manque jamais une occasion de parler politique, ajoute :
— Les voilà, les hommes de votre République !
La ville s’occupe plutôt de l’affaire Boutin. Décidément, le gros garçon n’est pas mort, il a reparu avant-hier soir au café du Chalet. Mais ce n’est plus le joyeux, le florissant Boutin, bedonnant, espoir des mères, coqueluche des filles à marier. Il semble qu’il vienne de passer une semaine à bord du radeau de la Méduse : il est maigre, mal peigné ; ses joues et ses paupières pendent flasques, accusant ses traits tirés. Avec ça, muet comme une carpe.
La « société » de Larcy commente fort cette métamorphose. Serait-il, lui aussi, atteint par la disparition d’Oulmann ? D’ailleurs, les jalousies de sa maison demeurent fermées. Quelle peut être la voix entendue par M. Bontemps ? Quel est encore ce mystère ? Larcy, surexcité, s’attend à toutes les catastrophes.
Hier, le garde champêtre, discrètement détaché par madame Piédegois, a passé la nuit à rôder devant la maison de Boutin. Il y a gagné un fort rhume de cerveau, mais il n’a rien découvert. Cependant, il incline à croire que « les choses » se passent du côté du jardin, où il est impossible de pénétrer sans violer la propriété privée. En fin de compte, il a tenté adroitement d’interroger la servante Victoire, qui était de très mauvaise humeur et qui l’a appelé « vieil imbécile. »
D’autre part, plusieurs voisins se sont mis en observation par amour de l’art. Peine perdue, Larcy est prêt à donner sa langue aux chats. Et pourtant, dans chaque maison veillent de véritables argus ; ils ne se produit pas un mouvement chez Boutin qui ne soit commenté, examiné sous toutes ses faces. Lui, Boutin, sort peu, ne fait que des apparitions et répond évasivement aux plus fines allusions.
Ça ne peut pas durer comme ça. Il y a de l’électricité dans l’air.
Parmi les femmes, Boutin inspire plutôt de la compassion. L’aînée des Dondin a même dit, dans le salon de madame Bontemps :
— M. Boutin est évidemment malade. Les fêtes du 14 juillet l’auront fatigué… Quand on vit seul, on est si mal soigné…
— Il lui faudrait une bonne petite femme, a répondu madame Bontemps.
Et les trois demoiselles ont rougi.
M. le maire était assis ce matin à 9 heures devant sa table, méditatif et ennuyé, dépourvu de cette majestueuse assurance qui le fait qualifier d’« imposant » par madame Piédegois.
— Monsieur, c’est Persan le boulanger et Chicon le boucher qui demandent à vous parler.
— Faites entrer, mon ami, faites entrer.
Les deux commerçants ont été introduits.
— Faites escuse si je vous dérange… commença Persan, tellement ému qu’il en avait gardé son tablier blanchi et sa petite blouse couverte de farine. L’autre tournait dans sa main son chapeau de paille.
— Y a pas de mal, citoyen, répondit M. Bontemps… y a pas de mal. Asseyez-vous donc, citoyens…
Chicon, un gros homme apoplectique, assez taciturne, enveloppé d’une vaste blouse bleue, s’assit le premier.
— Dès lorsse, reprit Persan, v’là c’que j’avais à vous dire… C’est à propos de M. Boutin… Comme vous savez, c’est moi que j’le fournis de pain…
— Moi de viande, interrompit Chicon.
— Et Chicon de viande… Dès lorsse vous savez qu’on l’a pas vu pendant quéque jours et que quand on l’a r’vu, il a dit qu’i revenait d’Saint-Amand…
— Non, d’Sancoins, interrompit encore Chicon.
— Non, d’Saint-Amand.
— Mais si, d’Sancoins…
— Mais pisque j’te dis… même qu’i disait qu’i y avait affaire…
— Eh ben, quéque ça prouve ?
— Ça ne fait rien à l’affaire, citoyens, dit M. Bontemps intéressé. Où voulez-vous en venir ?
— J’veux en venir que pendant qu’il était soi-disant à Saint-Amand (Ici Chicon secoue la tête, d’un air de dénégation), la Victoire a pris autant de pain…
— Et autant de viande, dit Chicon.
— … Et autant de viande…
— Et même ben davantage…
— Oui, davantage, pisqu’i prenait qu’une couronne de trois livres et qu’il a commandé en plusse du pain de fantaisie… Dès lorsse…
— Moi, reprit Chicon, j’y ai donné l’doube de côtelettes, vendredi dernier… Il en avait pas pris autant d’puis que son cousin Baliveau est venu avec sa femme.
— Mais enfin, citoyens, dit M. le maire dérouté où voulez-vous en venir ?… Où voulez-vous en venir ?
— S’cusez, m’sieu l’maire, j’vas vous espliquer la chose… Suivez ben mon raisonnement : d’une part, y a M. Boutin qu’est disparu…
— Oui, oui… oui, oui.
— Bon… Vous, m’sieu l’maire, vous écoutez causer chez lui…
— C’est vrai, citoyen… c’est vrai…
— Suivez ben mon raisonnement… Personne l’a vu partir, pas vrai ? personne l’a vu r’venir…
— Parfaitement… toyen…
— Mais, s’i y était pas, si y avait que la Victoire, ça s’rait comme les aut’fois… on prendrait pas l’doube de provisions… est-ce pas ? du pain d’fantaisie… dès lorsse…
— L’doube de côtelettes, ajouta Chicon.
— On fermerait pas les jalousies…
— C’est juste… c’est juste.
— On n’entendrait pas causer chez lui… pas vrai ?
— Dame !
— Eh ben ! continua triomphalement Persan, c’est c’que n’nous sommes dit, avec M. Chicon, ci-présent : dès lorsse, y a quéqu’un M. Boutin, quéqu’un qui s’cache…
— Oui… qui se cache… possible… qui se cache… citoyens…
— Et si i s’cache, dès lorsse, c’est pas pour ben faire… est-ce pas ? Y a d’ailleurs au la figure de M. Boutin… On dirait un creminel.
Le boulanger regardait le maire écrasé sous cette logique, mais cherchant vainement l’explication du mystère et hésitant encore à croire à la culpabilité de Boutin… Persan ajouta :
— Dès lorsse, par le temps qui court, avec ces disparutions, ces canailleries de gens qu’on n’peut pas r’trouver après.
Ce fut pour M. Bontemps un trait de lumière. Il se leva aussitôt avec dignité, et fronçant le sourcils pour marquer la profondeur de ses pensées, il dit :
— Ça suffit, citoyens… ça suffit… Vos révélations ne font que confirmer les renseignements et les prévisions de l’autorité… Soyez tranquilles et gardez le silence… Vous pouvez vous en fier à votre maire élu… Il fera le nécessaire…
M. Bontemps cherchait une phrase sonore pour terminer ; il ajouta par habitude :
— … Pour sauvegarder les intérêts de la Liberté et de la République !
Depuis ces révélations, Larcy attend les événements qui vont se produire. M. Bontemps a eu une longue conférence avec M. Nudon, le juge de paix : on a résolu de ne pas brusquer les choses, afin de compromettre le moins possible M. Boutin, un homme honorable après tout. Une longue lettre attendrie a été adressée à M. Poteau, qui est malheureusement absent. Les postes d’observations sont doublés, pour le cas où cette canaille d’Oulmann voudrait tenter une fuite nocturne : un domestique de M. Bontemps relève le garde champêtre. On a décidé que si rien n’est survenu demain dimanche, on fera une démarche officieuse auprès de Boutin. Il ne faut pas attendre lundi, car les paysans, mis au courant, seraient capables de pénétrer de force pour s’emparer du voleur. Le groupe Barlerue estime que c’est déjà beaucoup tergiverser et que M. Bontemps manque d’énergie.
À Larcy, plusieurs pensent que Boutin était, sous main, l’associé d’Oulmann et qu’il paiera pour étouffer l’affaire. Baladier m’a dit d’un air mystérieux :
— Oui, oui, qu’i comptent là-dessus… I n’est pas si bête que ça, l’vieux, de rester ici… Quant à Boutin…
Baladier s’est tordu, sans ajouter un mot. Que veut-il dire ?
Je t’écrirai la tournure que prendront les événements. Ce soir, je dîne à Pellegrue.
Mon ami, quelle délicieuse soirée j’ai passée hier et, comme dit M. le maire, quelle délicieuse soirée !
Elle avait ce même costume simple, ce col marin noir à liséré blanc que je lui ai vu le premier jour, dans le chemin gazonné. Tu penses bien que j’ai considéré cela comme une attention. Elle n’y a point songé ; mais ce sont là des idées qu’on ne manque jamais d’avoir, tant chacun est disposé à croire l’univers occupé de sa personne.
Au début, j’ai encore été désenchanté. Je comptais sur une soirée intime et c’était un véritable dîner de gala. Il y avait, outre tante Zo, le jeune Bérard de Saint-Amand — un assidu, celui-là — avec sa mère et sa sœur, une blonde aimable, maigre et laide, puis les de Lassolive, père, mère et fils. Voilà bien des garçons, n’est-ce pas, autour d’une jeune fille. Mais, les Rondreux ne semblent pas tenir grand compte des convenances locales.
Les moments qui ont précédé le dîner ont été, ainsi que d’ordinaire, assez difficiles. Le fils Bérard taquinait Madeleine, tandis que le jeune de Lassolive, son père et M. Rondreux étaient allés « faire un tour de jardin ». Madame de Lassolive passait l’inspection des bibelots, observait les nouvelles acquisitions et félicitait madame Rondreux avec un goût de commissaire-priseur. Elle continuait par rénumération de ses achats personnels au Louvre et à la Ménagère, étiquetait les objets, répétait avec emphase : pour le parc… pour le grand salon…
Mademoiselle Le Cazot, de son plus bel accent nasal, avec des torsions de cou minaudières, exposait les persécutions de Barlerue :
— Ils ont juré de me faire partir… Mâdame… Que faire contre ces gens-là… Mâdame ?… Le conseil a peur d’eux… Ah ! les mauvaises gens ! les mauvaises gens !… Ils ne me trouvent pas assez rouge, Mâdame… J’ai cependant assez de titres. Céline le sait bien : petite-nièce de trois officiers supérieurs, sœur d’un fonctionnaire, d’une famille honorable… Mais c’est pour cela qu’on m’en veut, Mâdame… Toutes les supériorités les offusquent, Arthur a raison de le dire… Et puis, ce mauvais sujet de Barlerue veut ma place pour sa sœur…
Suivait le récit des insolences du facteur Surot, mari de ladite sœur, et des indécisions de M. le maire. Ces doléances furent interrompues par la bonne qui vint annoncer le dîner.
Madame de Lassolive ne manqua pas de conter la dernière maladresse commise par son « valet de chambre ». Cela marquait bien la différence de condition entre elle et « ces Rondreux ».
À table, le bonheur voulut que je fusse placé auprès de Madeleine. Et tandis que le jeune Arthur promettait de tancer d’importance ce « voyou de Barlerue », je pus échanger à mi-voix quelques phrases avec l’aimable fille. Sur ses lèvres errait cet adorable sourire qu’elle a seulement le tort d’adresser au fils Bérard, mais qu’elle ne prodigue guère au noble Arthur
— Charmante demoiselle, dit celui-ci, vous accaparez réellement trop M. Berger. Il devrait nous raconter les histoires de Larcy. Il doit être au courant…
J’ai pu m’en donner à cœur-joie sur le compte de Boutin ; le milieu ne lui était point sympathique. Les de Lassolive, surtout, ne voyaient pas sans une certaine satisfaction la déconvenue d’un conseiller municipal républicain. Je narrai les derniers détails, l’interrogatoire de Chicon et de Persan, la fureur de madame Brennos. Comme je ne résistais pas au plaisir de lancer en passant quelques pointes aux Dondin, aux Bontemps et aux Piédegois, Madeleine m’interrompit :
— Vous êtes dur pour les jeunes filles de province… C’est méchant…
Je protestai : heureusement, les convives écoutaient le fils Bérard donner son opinion juridique sur les cas de violation de domicile. Pourtant, je m’aperçus que madame de Lassolive me regardait avec persistance, comme on examine quelqu’un dont on se défie et dont on voudrait deviner les secrètes pensées.
On a commenté l’aventure du fils Loradoux ; puis on a parlé mariage, sujet de conversation très estimé.
— Eh bien, m’a dit gaiement M. de Lassolive, avez-vous fait un choix l’autre jour chez les Piédegois ?
J’ai saisi cette occasion de déclarer hautement que le mariage avait tous mes respects, mais non mes sympathies, que je ne me sentais pas la vocation, que j’étais aussi endurci que Baladier…
À ce nom roturier, madame de Lassolive esquissa une moue de mépris et dit en me regardant de haut :
— Le fait est que le mariage est difficile dans votre profession…
Oui, difficile, elle a raison, la noble dame, difficile parce que nous savons prévoir… Elle ne l’entend pas ainsi, il est vrai ; elle veut dire simplement : « parce que vous êtes de pauvres hères sans sou ni maille, sans aucune noblesse. »
J’ai deviné cela, mais surtout j’ai regardé Madeleine avec l’espoir bête, — voilà de la franchise, — que l’annonce de mon vœu de célibat amènerait un nuage sur son front. Il n’en a rien été : la comparaison avec Baladier a paru l’amuser et j’ai pensé qu’elle ne la jugeait pas si grotesque… Est-on vaniteux et niais, cela m’a blessé…
C’est qu’au fond, vois-tu, si impassible qu’on soit, il est difficile, ayant conscience de sa valeur, de s’accoutumer à être un dans la foule, rien de plus, sans que rien vous élève au-dessus.
Est-ce une folie de notre temps ? Est-ce l’éternelle vanité des artistes ? Au Cirque, je voudrais être clown et plus fort que les autres clowns ; à la Chambre, j’ai envié les orateurs avec une âpre jalousie et, jusqu’au théâtre que je méprise, j’ai senti l’impérieux désir d’attirer à moi les applaudissements des foules. Être perdu dans le nombre, ce m’est torture amère et, lors, des tempêtes grondent en mon sein. Souvent, je rêve d’Érostrate et le comprends, ce glorieux. Sait-on de quelle persistante injustice il a voulu tirer vengeance ?
Certains soirs, jadis, à l’Hippodrome, quand les regards allumés d’enthousiasme se croisaient sur un pitre idiot, quand les mains applaudissaient un sauteur de corde et que je me tenais là, dans la galerie, inaperçu et ignoré, moi qui vaux cent fois ces disloques, j’ai souhaité d’avoir la force de Samson et d’écraser le monument formidable sur ces têtes de décadents.
Ce n’est pas pourtant vanité mesquine et sotte, puisqu’en un cercle de lettrés ou d’intelligents, ce m’est une joie de m’effacer… Qu’est-ce done ?… Par moments je suis un peu sauvage…
… Suis-je même, pour Madeleine, une unité dans une foule qui compte, moi qui n’ai ni « château » ni notoriété locale ?…
En somme, le dîner n’a pas été très gai. On s’observait trop. Madame de Lassolive et son fils, surtout, veillaient avec un soin extrême à conserver leur prestige : la mère ne quittait pas sa dignité froide ; Arthur se laissait aller à une familiarité un peu grossière, laquelle devait passer pour aisance de gentilhomme. Tante Zo répétait le nom de « Céline » et citait comme axiomes des paroles quelconques de feu mon grand-père, qu’elle nommait respectueusement « Monsieur Le Cazot ».
En sortant de table, nous sommes passés au salon au milieu d’un carré ajouté à cette vaste pièce, se voit le fameux billard qui est si sévèrement jugé dans le pays. M. Rondreux lui-même a fini par devenir un peu honteux de cette prodigalité et il ne manque pas de dire pour s’excuser :
— Je l’ai acheté d’occasion.
Ce meuble a démontré hier son utilité, en absorbant l’attention des invités. Je m’étais excusé.
Mademoiselle Bérard, qui est une musicienne très habile, a exécuté plusieurs morceaux compliqués. Puis Madeleine a chanté d’exquises chansons, de vieux airs français, naïfs, dont les consonnances m’obsèdent sans que je puisse me rappeler aucune parole. Ah ! si, pourtant, cette fraîche idylle de salon en qui revivent les visages et les afféteries de la Restauration :
Madame la marquise,
Votre bras est bien fait,
Votre taille est bien prise
Et votre pied parfait…
À ma prière, elle a chanté en rougissant la naïve chanson bourbonnaise. Là, mon cher, pendant quelques minutes, je crois bien que j’ai été amoureux.
Je me suis approché du cercle des dames et j’ai parlé de Tronçais… Elle est vraiment adorable, elle comprend la forêt… Mademoiselle Bérard a constaté que « c’était très grand ». Madame Bérard a critiqué le remplacement du chêne par l’essence pin… Mais Madeleine a dit que sa plus forte impression en forêt était le désir violent de la solitude ; les vieux arbres lui semblent respectables comme des ancêtres… Mon cher, elle comprend la forêt… J’ai exprimé avec quelque vivacité mes impressions, et il m’a semblé qu’elle me regardait avec moins d’indifférence…
Comment te rendre le mépris dédaigneux de madame de Lassolive et l’ahurissement de tante Zo ?… Eh bien, quoi ? Tronçais, tout le monde connaît ça… Après un temps de silence destiné à laisser passer nos remarques inutiles, « ces dames » ont entamé le chapitre des chiffons… le Moniteur de la Mode, etc…
Leur partie de billard terminée, « ces Messieurs » revenaient autour du piano. Invasion bruyante :
— Arthur, ne nous jouerez-vous pas un morceau à quatre mains avec mademoiselle Bérard ?
— Je serai charmé, répond l’héritier de Manoux en se dandinant.
Afin de me donner une contenance, je me suis réfugié dans la salle de billard et là, appuyé contre l’objet de scandale, j’ai fait semblant d’écouter les histoires de chasse que me contait d’une façon positive M. de Lassolive père. De temps à autre j’acquiesçais gravement.
— Oui, oui… parfaitement…
Et je souriais quand riait M. de Lassolive. Mais je n’entendais pas un traître mot… de très loin, je pouvais contempler Madeleine, assise sur une chaise longue et qui semblait rêver sans se soucier des arpèges. Sur ses lèvres n’errait plus le sourire, mais elle avait un air infiniment doux et mélancolique. Ainsi, avec son élégance, ses charmes de vierge, elle personnifiait la joie du foyer et je me sentais envahi par des idées honnêtes et paisibles…
Puis, sans quitter des yeux ce médaillon exquis, je pensais : « Il n’est pas possible que les Rondreux soient ruinés… Qui des deux l’épousera ?… Le bon garçon de Saint-Amand ou le noble ridicule ?… Ils lui font évidemment la cour… J’aimerais encore mieux le bon garçon… Mais ni l’un ni l’autre ne comprendra les chênes de la forêt… Que deviendront, dans cette créature délicieuse, les fraîcheurs, les poésies inexploitées ?… À moins que… à moins que… »
— Eh bien, monsieur, conclut M. de Lassolive… vous ne le croiriez pas… il avait reçu dix-sept balles, dont deux dans la hure…
C’est gentil de rêver de choses immatérielles, mais ça ne mène à rien, à Larcy, ni ailleurs… Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne puis retourner à Pellegrue. Je ne veux pas l’épouser, — m’accepterait-elle d’ailleurs ? — et mon assiduité ferait jaser les bonnes langues. Je dois bien cette délicatesse à Madeleine, en gratitude des sensations chères qu’elle m’a values.
… Ma résolution est prise… Je vais m’endormir, les yeux et l’esprit pleins de son image aussi ravissante et autant fugitive que les inconnues d’une minute jadis entrevues et aimées.
… Pourquoi donc te disais-je en commençant que j’avais passé hier une soirée délicieuse.
J’aime mieux ne pas me relire. Comprends si tu peux, mon cher Henri.
Ce matin, à 9 heures, un cortège imposant quittait la mairie : en tête, le maire, ceint de son écharpe, flanqué du juge de paix Nudon, tous deux pleins de gravité ; puis le fils Dondin, « requis comme médecin » ; enfin le garde champêtre et deux gendarmes, dont un brigadier.
Hier, on avait fait deux tentatives infructueuses pour amener Boutin dans la voie des aveux ; la seconde fois, les négociateurs ayant été mis à la porte par Victoire, depuis, la maison demeurait close…
Bontemps n’était pas très rassuré : sait-on de quoi est capable un homme au désespoir ? Si cet Oulmann allait résister ou même faire sauter la maison ! M. le maire se défiait moins de Boutin, un bon garçon, malgré tout… Il aurait néanmoins préféré attendre, tergiverser ; mais, le matin, les gens de la campagne étaient arrivés, furieux contre le faux juif. Ils menaçaient de tout mettre à feu et à sang. Ils étaient là, massés par groupes, surveillant sournoisement la maison de Boutin.
M. Bontemps estima qu’il était nécessaire de prononcer quelques paroles conciliantes :
— Citoyens, cria-t-il… citoyens…
M. Nudon le tira par la manche :
— Ne surexcitez pas les passions…
— Soyez tranquille, répondit tout bas M. Bontemps ; puis il répéta à haute voix : Citoyens… au nom de la République… de la République, dis-je, conservez le calme qui convient… à des hommes virils… Vos mandataires veillent sur vos intérêts…
— Est-ce qu’i rembourseront l’argent ? cria furieusement Pitalier.
M. le maire regarda avec dédain l’interrupteur. Il s’assura que la force armée le suivait, traversa la rue et, blême, le cœur anxieux, tira le cordon de la sonnette. Pas de réponse. Devant ce silence inquiétant, toute l’ambassade fut sur le point de battre en retraite.
— Pourvu qu’il n’ait pas de dynamite, dit Eusèbe en riant jaune.
M. Bontemps jeta encore un coup d’œil sur les gendarmes, tandis que le garde champêtre sonnait une seconde fois, si violemment que la sonnette fut aux trois quarts détraquée. Pour le coup, une fenêtre s’ouvrit au premier et une voix furibonde clama :
— Ah çà ! allez-vous me fiche la paix ?
C’était Boutin. Les paysans, qui l’avaient aperçu, braillaient :
— Le voilà !
Des poings se tendaient vers lui. M. le maire dit :
— Au nom de la loi…
— Au nom de la loi… quoi ?… Au nom de la loi ?… répondit Boutin ahuri.
Puis, repris de colère, il ajouta :
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Ouvrez !
Le juge de paix brandissant un papier, répétait :
— Mandat d’arrêt… Mandat d’arrêt…
Cette fois Boutin parut inquiet. Comme ce coquin-là dissimulait bien son jeu !… On entendait là-haut un remue-ménage, des pas pressés… Plus de doute, « il » se cachait.
— Il y est ! cria M. le maire, entendez-vous ?
Les gendarmes eux-mêmes avaient entendu.
Enfin, la porte s’ouvrit. M. Bontemps, rassuré par la présence de Boutin, recouvra sa dignité :
— Où est-il, citoyen ? où est-il ?
— Qui, il ?
M. Nudon avait ménagé un effet propre à amener des aveux. Il se plaça devant Boutin et, d’une voix tonnante :
— Oulmann… l’escroc Oulmann… votre complice… Voyons… monsieur Boutin, il est temps encore de séparer votre cause de la sienne…
— Oulmann ?… sa cause ? murmurait Boutin.
Tout à coup, le gros garçon s’assit sur une chaise. Et il se mit à rire, à rire, en se tenant le ventre à deux mains… Cela dura longtemps… Plusieurs fois il essaya de parler, mais il repartit de plus belle… les larmes lui en jaillissaient des yeux…
— Pauvre garçon ! dit M. le maire, il est fou… L’émotion…
— Délire des grandeurs, murmura Eusèbe.
— Comédie, insinua M. Nudon toujours sceptique.
— Ah ! c’est don ça ?… dit enfin Boutin… Ah ben !… ah ben !…
Et il fut repris d’une quinte de rire :
— … Alors… hi… hi… hi… ho… ho… ho… sérieu… sement… hi… hi… c’est Oulmann… ho… ho… que vous venez… hi… hi… ho… ho… ou… ou… arrêter… ici… ho… ho… ha… ha… ha… ha… Ah !… la bonne farce !… hi… hi…
— Il n’y a pas de quoi rire, remarqua M. Bontemps. Il a fait assez de mal…
— Et vous… hi… hi… croyez… ho… ho… La bonne farce !… hi… hi… ah !… ah… qu’il est caché… hi… hi… ici ?
— Nous avons de fortes raisons de le présumer, dit le juge de paix d’un ton sec. Pourquoi restez-vous enfermé chez vous depuis deux semaines ?…
Boutin rit encore un instant, puis il s’empara du bras de M. Bontemps, qui s’éloignait avec un mouvement répulsif. Néanmoins, le gros garçon parvint à lui parler à l’oreille. Et à mesure qu’il donnait des explications scandées par des hoquets de rire, une profonde stupéfaction se peignait sur le visage de M. le maire :
— Pas possible !… une femme !… pas possible !… Ah ben !… elle est bonne… celle-là… elle est bonne…
Et tandis que Boutin se remettait à pouffer, M. Bontemps parla à son tour à l’oreille du juge de paix.
— C’est vrai, dit M. Nudon… la date… les côtelettes… le pain… ça concorde…
Le brigadier murmurait à l’oreille de son subordonné :
— Il aura trouvé un alibi.
— Alors vous n’avez pas vu Oulmann ? interrogea encore M. Nudon.
— Pas du tout.
— Vous n’avez pas fait d’affaires avec lui ?
— Jamais de la vie.
— C’est bien. Néanmoins, nous devons faire notre devoir jusqu’au bout.
M. le maire, qui n’était pas fâché de voir la femme, acquiesça. Boutin, au point où en étaient les choses, jugea inutile de mettre opposition. Le gendarme fut posté à la porte et les autorités visitèrent les pièces l’une après l’autre. Au premier, enfin, dans la chambre à coucher, ils trouvèrent mademoiselle Juanita, de l’Alcazar, assise, en son costume de parade. Ils s’arrêtèrent interloqués. Boutin, réfléchissant aux conséquences du scandale, paraissait un peu confus. Juanita se mit à bâiller, puis, ennuyée de se voir examinée comme une bête curieuse, elle dit :
— Quand vous aurez fini de me dévisager ?… C’est bien moi, en chair et en os… Même que ça commence à m’embêter d’être calfeutrée comme ça… Ils sont pas mal gnolles, vos administrés, mon petit père municipal.
Le juge de paix en redescendant, présenta ses excuses : on ne pouvait pas prévoir… des coïncidences fâcheuses, assurément fortuites… D’ailleurs, à Larcy, le moindre scandale… vous comprenez… la magistrature a ses exigences…
M. Bontemps, assez penaud, avait remis doucement son écharpe dans sa poche.
Ils avaient complètement oublié les paysans. Quand on vit réapparaître les autorités, il y eut dans la foule un tressaillement de colère.
— I s’est ensauvé ! hurla Pitalier.
Barlerue, au milieu des paysans, les excitait en dessous. Peu soucieux de publier sa mésaventure, M. Bontemps passait sans mot dire ; ce silence exaspéra les victimes d’Oulmann.
— I s’entendent tous !
— Pardi, reprit Pitalier, faisons nos affaires nous-mêmes… Enfonçons la porte si on ouvre pas.
M. le maire s’arrêta, terrifié, voyant déjà la Commune maîtresse de Larcy et la guillotine installée sur la place du Marché…
— Citoyens…
Mais on ne l’écoutait pas. Enfin, il parvint à placer quelques mots : … modération… sagesse… cause juste… des gens mal intentionnés… ce n’est pas Oulmann…
Pas Oulmann ! Il fallut donner des explications… une femme… en voilà des histoires !
Dans les groupes on répétait :
— I dit qu’ c’est une femme.
— Eh ben, qu’i la montre ! cria Pitalier d’un ton menaçant.
Eusèbe, qui avait mesuré le danger, remonta près de Boutin. Il y eut là encore un moment de discussion violente. Enfin, levant les bras d’un air excédé, le gros garçon consentit. Eusèbe revint apporter la bonne nouvelle. Quelques minutes après, mademoiselle Juanita, de l’Alcazar de Paris, apparut à la fenêtre, adressant, tant aux autorités qu’aux paysans, un majestueux pied de nez.
— Je l’aurais parié !
C’est Baladier qui m’explique son rire méphistophélique de l’autre soir.
— C’est une honte, c’est une honte, répète M. Bontemps.
Les dames Piédegois évitent de se montrer, comme s’il leur était advenu un malheur personnel. M. Piédegois, pourtant, n’a pas osé congédier son clerc ; mais il l’appelle « Mossieu » et lui témoigne une froideur sévère.
Si encore cet éhonté marquait de la contrition ! Mais non, il s’entête, il fait face à l’opinion publique et, dit Valichon, « il retourne à son vomissement. »
Madame Burillon, la moins pudibonde des dames de Larcy, a eu un mot de commisération :
— Si seulement il se repentait… Il faut bien que jeunesse se passe.
Ces cœurs de mère sont remplis d’indulgence. Ah ! si ce scélérat de Boutin s’amendait, s’il chassait l’objet d’opprobre !
Il paraît que le curé Lomet prépare pour dimanche un sermon vengeur où il sera parlé de Nabuchodonosor, de Ninive et même de Gomorrhe.
Tu crois peut-être que le malheureux Boutin finira par céder ? Jamais ! il est plus entêté que Nabuchodonosor. Ce matin, il a dit à Baladier :
— Je voulais la renvoyer ; mais puisqu’on m’embête, je la garde, pour les faire enrager tous.
Au fond, il est très amoureux de Juanita, qui le stupéfie et le charme par ses exquises manières de cabotine et ses intarissables traditions de « beuglant. »
Mon cher ami, ce pauvre Boutin — maintenant les moins méchants le nomment ainsi — n’a-t-il pas eu l’audace de se présenter chez les dames Dondin ? Elles ont fait répondre qu’elles n’y étaient pas. Et pour bien marquer leur indignation, elles ont affecté de parler haut dans le salon. Boutin est sorti le cœur ulcéré :
— Si elles me poussent à bout ces chipies, s’est-il écrié devant Juanita, je l’épouserai !
Parole malheureuse, condamnation définitive du pauvre Boutin. Depuis qu’elle le croit capable de cette sottise, l’étoile de l’Alcazar l’entoure d’un tel tourbillon de séductions qu’elle l’a rendu fou d’amour.
J’ai l’intention de passer quelques jours à Fécamp, avant de retourner à Paris. Cet après-midi, je suis allé faire mes adieux aux Piédegois : une nécropole, mon cher, cette famille ; des consternations, des abîmes de douleur. Ah ! cruel Boutin ! La conversation, dans le salon-glacière, n’a roulé que sur ce sujet.
— Et penser que je lui ai laissé organiser mon cotillon !… Mais aussi, qui aurait pu prévoir ?…
Les deux demoiselles Piédegois affichent des mines extrêmement dédaigneuses.
— Sans compter, dis-je, que cela fait un bon parti de moins dans le pays.
C’est juste, madame Piédegois est bien de cet avis… Non pas qu’elle y eût jamais songé, grand Dieu ! ses filles ne sont pas pour des gens de cette espèce. Mais, je vous le demande, est-ce que M. Boutin n’aurait pas pu trouver une demoiselle honnête dans le pays, « cette pauvre petite Madeleine », par exemple, ou encore Eugénie Burillon ? au lieu de s’engouer de cette « roulure » au point d’en faire un scandale public. Pour elle, elle ne comprenait pas que M. Bon temps tolérât ces choses-là.
Une fois sur ce sujet, madame Piédegois ne s’est plus arrêtée.
J’ai appris que le forfait de Boutin avait des conséquences plus graves qu’on ne pouvait le supposer tout d’abord. Le prestige de M. Bontemps en est considérablement diminué, — quel besoin avait-il de faire cette ridicule enquête ? Les châteaux ont glosé à mots couverts dans leur journal, le Mémorial ; Barlerue se remue avec l’appui de Pitalier et de Roudot, et, pour prix de sa neutralité, il réclame impérieusement le renvoi de mademoiselle Le Cazot. Comme quoi tout se tient en ce monde ! Au conseil municipal, le groupe Bontemps et le groupe Barlerue sont donc à peu près d’accord pour sacrifier cette pauvre tante Zo. Sauf les deux réactionnaires, il n’y a que Baladier et trois de ses amis intimes qui hésitent. Mais les autres forment une énorme majorité et il n’y a plus guère d’espoir. Pauvre tante Zo !
— Eh ! eh ! je croyais que vous partiez à Fécamp ?
— Mais oui… seulement j’ai retardé mon départ de quelques jours.
— Pour retourner à Pellegrue ?
— Ma foi non… Pourquoi croyez-vous que je pense à retourner à Pellegrue ?… J’irai faire ma visite d’adieu, voilà tout.
— Eh ben, vous trouverez du changement.
Pourquoi Baladier ne croit-il pas que je demeure uniquement afin de m’occuper des affaires de tante Zo ? D’ailleurs, il a raison en ce qui concerne le « changement. »
L’incroyable événement du jour, c’est que M. Arthur de Lassolive a demandé la main de Madeleine Rondreux.
Drôle d’idée ! J’espère bien qu’elle refusera ce niais prétentieux, la pauvre enfant.
Mais non ; elle l’épousera, et ils auront beaucoup de petits de Lassolive, afin de perpétuer la race, ou plutôt un seul, afin que le beau domaine de Manoux ne soit point divisé…
Et ce sera dans l’ordre… Et je suis un sot, un idiot, de m’intéresser à des choses qui ne me regardent pas.
J’irai seulement voir la petite merveille avant le sacrifice. Peut-être m’invitera-t-on et j’aurai du plaisir à refuser.
L’opinion de Larcy estime qu’Arthur est un serin, que les Rondreux font une bonne affaire et que Madeleine est une rouée « qui a bien su mener sa barque ».
Bon ! voici que Madeleine ne se marie plus avec le bel Arthur, du moins. Les parents du jeune homme s’opposaient résolument à cette « mésalliance » ; Arthur serait allé jusqu’aux actes respectueux ; les Rondreux hésitaient ; mais Madeleine a refusé nettement. Pourquoi ?
— Parce qu’il ne me plaît pas.
C’est tante Zo qui m’a donné ces renseignements, tante Zo, désolée de la folie d’Arthur, de la fureur de « cette pauvre Céline » ; tante Zo, indignée de l’outrecuidance de cette petite sans-le-sou. La « pauvre Céline » est malade de bile, depuis que son fils a bel et bien été refusé.
Pour une fois, Larcy partage à peu près l’opinion de tante Zo : Arthur est un serin ; les Rondreux manquent une belle occasion ; quant à Madeleine, c’est une sotte ou une prétentieuse « avec un rude toupet » refuser un de Lassolive !
Pour Arthur seul, le sentiment public n’a pas varié.
Un treize et un vendredi. Si j’étais superstitieux !
Ce matin, M. Francis Berger, dit Robert Sixt, est allé à Pellegrue faire cérémonieusement sa visite d’adieux.
Il marchait, l’âme un peu triste, rêvant mélancoliquement à de grands yeux doux qu’il ne reverrait plus. Et, sans qu’il sût pourquoi, il avait la sensation de passer près, tout près du bonheur — si le bonheur est pour la prime fois de sa vie. Au fond de ce parc, dans ce chalet enfoui sous les verdures, était un cœur simple… Sûrement, si l’amour adolescent pouvait renaître, il l’éprouverait pour celle-là… Si quelque chose de mieux que le connu peut venir de la femme, il le trouverait ici… Que faire ? Après avoir sonné deux fois inutilement, il entra dans le vestibule… Personne. Tout à coup, sur un guéridon, près d’une chaise viennoise en bois courbé, il aperçut son dernier livre. Sa surprise fut si forte de le voir là (lui qui ne parlait jamais de ses travaux), qu’il fixait d’un œil ahuri les feuillets entre-bâillés par le chapeau de jardin de Madeleine… À n’en pas douter, le jour même elle avait lu…
Il en fut plutôt attristé. Quand il serait loin… bon, peut-être… ; mais maintenant, il faudrait discuter, ce qu’il exécrait. Et puis, pourrait-elle aimer ce livre sans formule, exprimant ses illusions mortes, les cruautés de la vie, les variations odieuses et banales qui la composent ? Verrait-elle sous la trame peu intéressante l’analyse impitoyable, l’image des réalités, surtout l’éternel et redoutable doute qui est au fond de tout ? Que penserait-elle de n’avoir pas trouvé là l’amusement des péripéties qui égaie les romans ? et pourrait-elle comprendre, elle l’enfant pure, ces dessous parisiens ?… Il avait comme honte de certains passages : certes, pour rien au monde il ne les eût retirées, ces pages sincères et profondément honnêtes de but ; mais, de même que les autres, ne verrait-elle pas seulement là la recherche de la trivialité ?…
Ces réflexions l’absorbaient si fort qu’il sursauta lorsque, du jardin, Madeleine lui cria joyeusement :
— Ah ! c’est mal… vous me surprenez…
Ils devinrent tous deux très rouges ; tandis qu’il saluait gauchement, elle ajouta en montrant le livre avec un sourire mélancolique :
— Il n’y a pas beaucoup de forêt…
Monsieur et madame Rondreux étaient en visite… Robert Sixt annonça son départ à Madeleine. Ils quittèrent vite le salon. Ils allèrent côte à côte se promener dans le parc, où ils firent un certain nombre de découvertes : ils remarquèrent d’abord que les ruisseaux du pays sont les plus jolis du monde ; ensuite, que rien n’est plus ravissant que la campagne quand il n’y a pas de provinciaux dedans. Madeleine rit franchement de la peinture qu’on lui fit des de Lassolive et des demoiselles de Larcy. Elle dit :
— Vos vacances ne sont pas perdues : vous avez collectionné des ridicules.
Il affirma qu’il avait observé des choses merveilleuses : les écrevisses, les futaies… Il lui adressa un compliment.
— Songerez-vous autant, à Paris, aux vallons du Bourbonnais ?
En posant cette question, elle avait dans la voix un léger tressaillement et son regard exprimait un peu de tristesse… Certes, elle n’avait pas pensé un seul instant que leurs relations pussent durer ; puis, la ruine de ses parents lui donnait une fierté farouche ; mais, pour la première fois sans doute, elle s’abandonnait aux communautés d’impressions, au charme des sensations partagées, avec un ami indifférent ainsi qu’elle aux mesquineries locales. Or, il allait partir pour d’autres bonheurs, tandis qu’elle demeurait seule en ce pays où, par avance, elle devinait sa jeunesse perdue et blessées toutes ses croyances…
Cela ne dura pas. À la tombée de la nuit, seulement, ils redevinrent mélancoliques ; la majesté des champs aiguisait leurs regrets… les accroissait de l’inexprimable désespoir des crépuscules… Il semble que tout va finir… demain est un problème…
Sur une table était une copie de vieux manuscrits, transcrite et modernisée par une main inconnue. Le père de M. Rondreux avait trouvé cela au fond d’un grenier, en s’installant à Pellegrue. À sa prière, Madeleine lui lut cette légende. Ils étaient assis sur la terrasse ; lui, regardait le disque rutilant du soleil baisser vers l’horizon et jeter ses dernières lueurs au travers des feuilles maigres d’un acacia. Les voix lointaines mouraient.
« De tout temps, Bourbonnais a été pays de grande et petite noblesse. Dans ce coin de Larcy, lors nommé le Sauvage, vivaient particulièrement, sous le règne du bon roi Henri troisième du nom, de braves seigneurs plus experts à mettre bas le cerf ou le sanglier qu’à commenter livres canoniques. Défendus par les exhalaisons malsaines de leurs étangs marécageux, par le dédale de leurs forêts, ils menaient douce et joyeuse vie seigneuriale, sonnant du cor, buvant sec et mangeant fort, et détroussant par divertissement ces ventrus bourgeois de Bourges en Berry ou Messires de la gabelle. Dont se divertissait fort le duc, leur aimable suzerain. Et tels étaient Messires Jehan de Chaslus, marquis de Lesvy de Poligny, chevalier Boutru de Blanc-Fossé, Tanneguy de Buschepôt, Hugues, baron de Beguin et autres issus de prudes mères et de gentilshommes valeureux. Parfois se chamaillaient entre eux et par encontre s’assassinaient, mais plus souvent tombaient d’accord sur le dos des bourgeois et vilains et se mariaient entre eux d’autant qu’ils n’auraient pas aisément trouvé, ailleurs des épousées pour habiter leurs manoirs un peu moisis.
Parmi ces dignes seigneurs, celui de Lesvy était le plus puissant, pour ce qu’il avait rendu au duc de Bourbon quelques menus services et en avait reçu en retour maints précieux privilèges, tels que payer, quand il y était condamné en justice, dix sols seulement au lieu de quinze qu’il devait ; percevoir droits sur les marchés tenus à Larcy le Sauvage, enfin, diverses autres prébendes. En quoi il est avantageux de servir un bon maître.
Or, vers la fin de sa vie, la reine Catherine, ayant eu par donation le fief de Champroux, le bailla à un de ses jeunes et bons serviteurs, nommé Gadaigne, aucuns disent Gadaigna, Florentin expert dans l’art de préparer breuvages expéditifs et guets apens mignons. Et commença aussitôt le nouveau seigneur pareillement seigneur de Beauregard, qui avait de ses travaux recueilli une fortune considérable, à construire, en place du vieux manoir, un château de style italien découpé comme dentelle de Malines, qui fut merveille décorative et tranchait avec les tanières de ses voisins. Dont furent jaloux ceux-ci et se mirent à faire grise mine au nouveau venu.
Le bon Gadaigne fut bien marri de ce mauvais vouloir pour ce qu’il s’ennuyait au milieu de son étang et n’avait guère pour occuper ses loisirs que menues distractions, couper ses domestiques en morceaux, payer les maçons et les ouvriers de son château en monnaie de cornouiller et autre de même profit.
Puis, un beau jour, fut féru d’amour le Florentin pour demoiselle Yolande de Lesvy, gente personne et prude, qu’il avait vue en allant rendre visite au marquis. Et incontinent demanda sa main. Le sire de Lesvy, qui avait petite estime pour choses d’Italie, lui fit maigre accueil et s’excusa, sur ce que Yolande était trop jeune, qui a été de tout temps bourde de parents voulant leur fille garder. Dont fut Gadaigne grandement irrité et jura de tirer vengeance.
Le seigneur de Champroux réunit quelques braves sacripants, ses amis, et se mit célemment à courre la bête humaine, spécialement les gens des seigneurs ses voisins, ce que Messires trouvèrent fort déplaisant, pensant qu’être rapiné ce fût chose de bourgeois et menu peuple et non pas seigneuriale. En quelques jours y perdit en l’occurrence messire Jehan de Chaslus moult serviteurs et même une de ses cousines qui fut assaillie jouxte les fossés de son château de Poligny, qui fut plus tard nommé Lesvy, et mise à mal.
Incontinent prirent campagne messires Tanneguy de Buschepôt et Boutru de Blanc-Fossé et autres. Mais, comme se défiaient les uns des autres, opérèrent chacun de leur côté, ravageant réciproquement leurs tenanciers et mettant à sac les récoltes et les chaumières, pour ce qu’il était difficile de prendre le château et qu’on y risquait des coups, tandis que c’est vengeance sûre que houspiller les vilains et aussi, pendant qu’on y était, quelque peu ces bedonnants bourgeois de Larcy.
Mais avait le Florentin Beauregard en son sac plus d’un tour, et longtemps durèrent, avec chances diverses, les appertises d’armes, n’usant le mauvais sire de Champroux, que d’embusches et ruses traîtresses, fuyant lâchement quand on lui proposait de se faire occire en un bon combat loyal.
Si bien que le sire marquis de Lesvy s’étant finalement plaint à son seigneur le Roi, qui était alors Henri quatrième du nom, fit mander le bon prince au Gadaigne qu’il eût à comparoir devant son bailli pour le différend être jugé.
Mais, sur ces entrefaites, y eut grands troubles au royaume, le roi fut assassiné par le traître Ravaillac, et longtemps messire Gadaigne continua ses prouesses, mettant plus d’hypocrisie dans ses entreprises et autant de scélératesse. Tant que ne restait plus de vilains dans la contrée, étant tous occis par les seigneurs, et bourgeois de Larcy déménageaient comme rats en navire qui sombre. Pour lors, Gadaigne demanda la paix, d’autant que depuis longtemps Yolande était morte et qu’au sire Jehan avait succédé son fils, Louis de Chaslus, uni ès liens de mariage avec madame Diane de Daillon du Lude. Celui-ci consentit, et fut convenu que serait scellée la réconciliation dans un grand dîner suivi d’une belle chasse au loup.
Le marquis de Lesvy, qui était un brin fastueux, mit sur pied grand train de chevaux et de lévriers, revêtit ses plus riches habits et s’en alla avec son fils, âgé de quinze ans, au château de Champroux, au repas où il était convié avec les autres sires des environs, qui fut bien joyeux et où furent dites moult belles choses. Après, la chasse commença. Les cavaliers, emportés par leur ardeur, se divisèrent, et fut bientôt à l’écart de tous Louis de Chaslus, sauf du traître Gadaigne qui par derrière le suivait, et au lieu dit Mezemblin lui plongea traîtreusement sa dague entre les épaules. Dont fut navré le pauvre sire. Et du même temps occit l’enfant qui rejoignait son père.
Dieu, qui veille aux entreprises des méchants, fit que deux pauvres écuyers de Beguin, — dont un nommé Mathé qui a fait souche au pays, — virent le déconfort fait au sire de Lesvy. Dont ils témoignèrent et fut grande la colère des loyaux seigneurs. Et accompagnèrent la jeune dame de Chaslus à Moulins, où elle alla quérir justice aux pieds de monseigneur le bailli. Et fut à nouveau cité à comparoir le sire Gadaigne, avec envoi de prévôt et d’hommes de guerre pour appuyer la dite requête.
Le Florentin jugea qu’il était bon soi soustraire à ces maléfices et fit jeter ses trésors dans l’étang, où d’aucuns les cherchent encore, — autres pensent qu’ils sont enfouis en terre, — et s’enfuit en prenant soin, par ruse diabolique, de ferrer son cheval à l’envers, afin de bouter sur fausse voie messires de justice prévôtale.
Et disent encore les paysans que le mauvais sire de Champroux n’est pas mort et revient aux nuits de mai.
Monseigneur le cardinal de Richelieu fut bien marri d’apprendre que le criminel avait échappé. Pour exemple, il fit pousser le château de Champroux dans l’étang à coups de canon, fut la terre donnée à la dame veuve du sire de Lesvy et à ses enfants, et condamna les bourgeois de Larcy à élever au lieu dit Mezemblin — qui avait vu le forfait — une chapelle expiatoire où doivent être dites messes pour le repos de l’âme des pauvres occis. Et ainsi justice fut faite. »
— La chapelle existe toujours, dit Madeleine en terminant. Mais, depuis la Révolution, la messe se dit à Larcy… quand le curé y pense. Le pauvre sire, s’il est en purgatoire, doit souvent gémir des oublis du curé Lomet, qui ne lui donne pas toujours son compte de messes.
Monsieur et madame Rondreux revenaient. Ils insistèrent vainement pour retenir Robert Sixt à dîner. Il préférait se trouver seul avec l’impression des heures écoulées. En partant, il emprunta le vieux manuscrit pour le transcrire ; c’était toujours un lien, la possibilité d’avoir des nouvelles dans l’avenir…
En retournant à Larcy, il éprouvait comme une oppression douloureuse, une violente envie de pleurer. Si c’était le bonheur !…
Hier, par fantaisie, je t’ai parlé d’une façon impersonnelle, afin de ménager ma modestie. Au fond, Madeleine a-t-elle pensé un mot de ce que j’ai écrit ? Je l’ignore — ce qui n’est pas à l’honneur de mes facultés d’analyse.
Mais, en ce qui me concerne, examinons froidement la situation.
Il est probable que je pourrais épouser Madeleine. Elle n’est pas riche, elle est jeune, belle, spirituelle, aussi réellement charmante à la surface et au fond qu’une Française peut l’être de nos jours. Ses parents ne me semblent pas trop imbus des préjugés du pays. D’ailleurs, je t’ai dit leur situation financière ; ils savent que je puis offrir à leur fille une position très passable… Elle ?… Je ne crois pas lui déplaire et j’ai pour moi le prestige de Paris… Voilà le début.
Après ? Après, je ne vis plus seul, ce qui était triste parfois. J’habite un intérieur tapissé de petits soins et d’affection, je mène l’existence régulière qui convient à ma santé, je ne connais plus les écœurements des femmes de ménage, l’horrible cuisine des restaurants, le martyre des habits tachés et des boutons décousus : enfin je suis un homme marié. Madeleine, par sa grâce, par sa beauté, peut me gagner les salons, me poser. Et puis… et puis quoi ?… Nous sommes très heureux et nous avons beaucoup d’enfants — du moins autant que le permettent les principes d’économie en honneur dans notre pays.
Oui, tel est le beau côté de la médaille ; mais voyons le revers :
D’abord, et d’une, je perds mon indépendance. Je limite mes facultés d’observation. Le couvercle de la marmite conjugale se pose sur mes fantaisies et mes rêves d’artiste. Je ne suis plus maître absolu de rien, même de ma pensée. Et je m’embourgeoise ; je travaille dans le productif pour faire bouillir ladite marmite ; je hante les salons et ponds selon leur idéal — ou je me querelle comme Rousseau. Axiome : Un artiste ne doit jamais se marier. Tant pis si son estomac en souffre…
… J’aime Madeleine aujourd’hui. Sais-je ce que je penserai demain ? Celui qui se marie est un présomptueux qui prétend asservir le futur… Je veux croire qu’elle me restera fidèle, qu’elle ne changera pas, qu’elle sera parfaite. Mais moi, moi qui n’ai jamais aimé une femme plus de huit jours de suite ?… Plus tard, quand je saurai par cœur ses mines, ses pudeurs et ses sourires ? Est-ce que son affection ne me semblera pas assommante ? Le pâté d’anguille, mon cher… agrémenté de marmaille possible.
Pour un bourgeois, tout cela est acceptable, sans doute ; mais pour un artiste, entêté à demeurer artiste ? Jamais, jamais ! c’est un axiome.
J’espère que je raisonne froidement.
Eh bien, alors, tu vois bien que je ne puis pas épouser Madeleine.
— Monsieur Berger, s’il ont donné leur démission.
— Qui ?
— Le conseil municipal.
— Bah !… Pourquoi ?
— Pace que l’autorité veut pas remercier mam’selle Le Cazot. C’est Barlerue qui mène l’affaire, comme vous savez.
— Eh bien, et vos amis, mon cher Baladier ?
— Mes amis ?… I’s hésitent, mais i’s ont rudement envie de faire comme les autres. Vous comprenez, i’s ont peur de perdre leur popularité.
— Mais enfin, qu’a-t-elle fait ?
— I disent qu’elle a dit, en 70, que tous les républicains c’était de la fripouille, et pis qu’elle est tout le temps avec les blancs.
— Et puis ?
— Et pis c’est tout… Barlerue prétend que sous la République on doit pas conserver des fonctionnaires réactionnaires. I dit que c’est un danger permanent. Enfin on a écrit lettres sur lettres pour obtenir son déplacement. Le député est très embarrassé, car c’est un vieil ami de la famille Le Cazot. Il a tâché de la décider à accepter un changement ; mais elle répond qu’elle n’a pas plus de deux ans à faire pour atteindre sa retraite, qu’elle est ici depuis quarante ans et qu’elle veut y mourir, qu’elle ne quittera du moins que par force. Un inspecteur envoyé pour faire une enquête l’a admonestée, mais a dû reconnaître que ses notes administratives étaient excellentes. Tout dépend du député. Barlerue, conseillé par Cabassus, l’a ben compris on sait que M. Bonnichon n’osera pas résister au conseil munipal réélu. C’est un homme positif.
— Et les électeurs se prêteront à cette manœuvre ?
— Les électeurs ? I ne savent pas seulement de quoi i s’agit. Mais i renommeront les conseillers démissionnaires, pace qu’on leur dira qu’i s’agit de sauver la République. Les gens d’ici sont si bêtes ! D’ailleurs, i n’y aura pas d’autres candidats. Candidat de mam’selle Le Cazot, vous voyez ça d’ici… ça n’intéresse personne… Le beau-frère de Barlerue, Surot aura le bureau, le député sera sapé par le conseiller général et vote tante sera déplacée.
— Et le maire ?
— Ah oui ! le maire, parlons-en. Depuis l’histoire de Boutin, il a une peur bleue de Barlerue.
— Mais enfin, vous… Baladier… vous ne pouvez pas laisser sacrifier cette pauvre femme. C’est absurde !
— Je le sais ben ; mais que voulez-vous que j’y fasse ? Quand même j’prendrais sa défense, je trouverais pas, à Larcy, trois hommes pour se prononcer ouvertement… I faut être pratique, avant tout…
Pauvre tante Zo ! Où sont son entrain et sa confiance en elle-même ? Je l’ai trouvée, cette après-midi, tout en larmes, répétant :
— Ils veulent ma mort… Ils veulent ma mort…
Et, dans son épouvante, elle protestait avec des assurances passionnées qu’elle n’avait jamais rien dit contre la République, qu’elle ne se mêlait pas de politique ; tout ça, c’était le beau-frère de Barlerue qui intriguait contre elle. Et elle exhalait des plaintes contre le député, contre le maire.
— Dans quel temps vivons-nous ! On m’en veut parce que j’ai de belles relations.
D’un ton moitié larmoyant, moitié pincé, encore empreint d’une extrême dignité, elle critiquait ses ennemis, des gens de rien qui n’admettent aucune supériorité.
— En avez-vous parlé à madame de Lassolive ? lui dis-je. Elle qui connaît des personnages haut placés.
— À Céline ?… Oui… mais elle ne sait pas que le conseil a démissionné.
— Vous devriez aller la voir… Elle pourrait peut-être vous appuyer.
Cette idée a paru frapper vivement tante Zo. Comment n’y a-t-elle pas songé ? À vrai dire, mêler ces gens-là, une vieille famille, à ces préoccupations mesquines… Mais Arthur, Arthur qui approche des ministres… Il la protégera certainement.
— D’ailleurs, ai-je ajouté en sortant, tout n’est pas perdu. Baladier est bien disposé pour vous et il a beaucoup d’amis.
Tante Zo m’a jeté un regard impérial. Baladier !… Qu’est-ce que c’est que ça, Baladier ?… un républicain comme les autres. Cette supposition qu’elle, une Le Cazot, amie de Céline de Lassolive, ait besoin d’un Baladier, lui semble presque offensante. D’un ton un peu sec, elle me répond :
— J’espère que je pourrai me passer des bons offices de ton M. Baladier… Je vais aller ce soir au château de Manoux.
Hélas ! trois fois hélas ! Le dernier espoir de tante Zo est évanoui. Les de Lassolive lui ont prodigué les bonnes paroles, ils ont qualifié sévèrement les Barlerue et les Baladier, ces « gens de rien » ; mais ils ont déclaré que leur dignité leur interdisait de faire aucune démarche auprès des voyous qui sont au pouvoir. Arthur a ajouté en prenant son grand air :
— Le mieux, voyez-vous, Zoé, est de les mépriser. Ça ne vaut pas qu’on s’en occupe.
Les mépriser ! Ils en parlent à leur aise avec leurs vingt mille livres de rente et leur château. Mais que deviendra la pauvre vieille demoiselle ?
Du reste, tante Zo trouve leur conduite toute naturelle. Les de Lassolive ne peuvent pas, n’est-ce pas, se commettre auprès des communeux de Larcy ? Pourtant, le détachement d’Arthur et la tranquillité de Céline l’ont un peu attristée et abattue.
Baladier, qui m’avait accompagné chez elle, a paru touché de son chagrin. Il a dit d’un ton bourru :
— Eh ben, mams’elle, si vous attendez après les châteaux pour vous tirer d’affaire, vous attendrez longtemps. Mais si vous voulez pas dire de mal de la République… vous tenir tranquille, je tâcherai d’arranger vote affaire.
Mademoiselle Le Cazot a répondu d’une voix faible qu’elle était résignée à tout.
Baladier vient de donner, lui aussi, sa démission. Le député, qui attend le résultat du nouveau scrutin, ne répond plus aux lettres qu’on lui adresse. L’ancien conseil sera réélu, c’est sûr, et ce sera la condamnation de la receveuse des postes. J’aurais cru que Baladier serait plus énergique. Tante Zo ne quitte pas ses airs de victime. J’ai voulu reparler de l’affaire à Baladier.
Il m’a dit, d’un air préoccupé :
— Attendez…
C’est bien ce que je fais. Si Barlerue triomphe, je retournerai à Paris plaider au ministère la cause de tante Zo. L’administration doit avoir gardé quelque indépendance ; elle ne sacrifiera pas une vieille servante irréprochable à des intrigues locales.
Grâce à ce retard forcé, j’ai rencontré Madeleine hier, sur la place du marché. De très loin, je l’ai reconnue et je suis rentré vivement, un peu confus d’être encore à Larcy. Si elle allait croire que quelque autre chose me retient ici ?… M’a-t-elle aperçu ?…
Digne Baladier ! Excellent Baladier ! Courageux Baladier ! Ah ! il y a tout de même de braves cœurs en province !
Imagine-toi que Baladier a levé l’étendard de la révolte : il a rompu avec Barlerue, rompu avec Roudot, rompu avec le conseiller général.
C’est hier que cet événement imprévu a éclaté comme une bombe sur Larcy qui, depuis Boutin, est pourtant préparé aux aventures invraisemblables.
Depuis quelques temps, on savait bien que Baladier se remuait ; il voyait l’un, puis l’autre ; il provoquait chez lui de mystérieux conciliabules. Mais personne ne s’attendait à un pareil coup d’éclat. Or, ce matin, sur tous les murs de Larcy, était apposée l’affiche suivante :
« Citoyens,
Les soussignés posent pour les élections municipales leurs candidatures nettement républicaines. Ils ne feront pas de grandes protestations. Vous les connaissez tous. Mais ils ne veulent pas que, sous des prétextes divers, on serve des intérêts particuliers. Ils n’ont que faire des hommes et ne se soucient que des principes et des affaires de la commune, qu’ils traiteront comme ils traitent les leurs. Ils veulent un conseil où on ne perde pas le temps en discussions inutiles, mais où on travaille.
Chacun des soussignés n’accepte d’être porte sur aucune autre liste que celle qui suit. »
Suivent les signatures, Baladier en tête, puis Piédegois, Burillon, etc.
Piédegois espère être nommé maire. Son adhésion et les avances pressantes de Baladier ont entraîné les autres. Par exemple, ça n’a pas été sans peine : il a fallu leur offrir la paix ou la guerre. La peur de rester seuls avec Barlerue les a décidés. Le maire Bontemps et le groupe Barlerue-Roudot sont exclus. La Trinité n’existe plus ; les dames Bontemps et les dames Piédegois sont brouillées à mort ; les Dondin se tiennent à l’écart, afin de se ranger plus tard du côté des vainqueurs.
Les termes de l’affiche ne sont pas très clairs, mais les commentaires qui circulent en ville le sont beaucoup il s’agit, non seulement du sort de mademoiselle Le Cazot, mais, grâce à Baladier qui a déplacé la question, d’une lutte décisive entre les « modérés » et les « rouges ».
Mademoiselle Le Cazot n’est pas sympathique ; en revanche, le pays n’a aucune estime pour Barlerue. Néanmoins, la campagne sera chaude. J’ai entrevu Baladier, cet après-midi ; cet homme, si calme d’ordinaire, semble en proie à la fureur des combats. Voudrait-il, lui aussi, remplacer M. Bontemps, comme le pensent les Larcyquois ? Je ne l’aurais pas deviné si ambitieux.
M. Cabassus est arrivé pour prendre le commandement de ses troupes. Cette fois, il s’est trop compromis pour reculer. On se prépare à riposter avec énergie à l’attaque de Baladier. Mais l’ancien conseil est écrémé et il est difficile de former une liste complète de la couleur de Barlerue. Tout le monde « refuse de se laisser porter ». On a pris des ouvriers, deux ivrognes, trois illettrés. Les paysans sourient d’un air narquois. On a « porté » Pitalier pour les rallier. Ils ont souri plus encore… Boutin, furieux d’être mis à l’index par « la société », s’est jeté à corps perdu dans la coterie Barlerue, surtout en haine de Piédegois qui l’a remercié. Barlerue et lui envoient au Républicain des notes enflammées. Le Réveil, qui est à la dévotion de M. Bonnichon, observe le silence de son « inspirateur ».
M. Bontemps, pressentant une défaite, a feint d’abandonner volontairement les affaires publiques. Il parle volontiers des « tracas du pouvoir ». Il se contente de favoriser en dessous la liste radicale.
Baladier, enhardi par le succès, ne connaît plus d’obstacles. Il proclame que rien ne sera terminé « si les agitateurs — c’est Barlerue et Roudot que désigne ce vocable — ne reçoivent pas une sévère leçon de l’opinion publique ».
Un temps superbe. M. Poteau m’a emmené dans son cabriolet jusqu’au village de Pussy. Là est un curé octogénaire de la vieille souche, patriarche paysan et simple autant que ses ouailles. Le médecin et le prêtre, accoutumés à se rencontrer au chevet des malades, se sont serré la main.
— Ça va bien, vieil incrédule ?
— Très bien, curé, très bien.
— Vous avez donc un pauvre diable à achever ?
— Ma foi non, je vais à Bourbon en consultation.
— Alors vous vous mettez à deux, maintenant ?
— À trois.
— Bigre ! s’il en réchappe…
— Eh bien, et vous, est-ce que ça marche, les affaires ?
— Pas trop, pas trop… Vous comprenez, il y a tant à travailler aux champs… Nous nous rattraperons l’hiver… On a toujours le temps de prier le bon Dieu quand l’ouvrage est fait ou le mal arrivé… Avant, on commence par s’aider…
— À propos, curé, reprit M. Poteau, demandez donc à vos paroissiens s’ils n’auraient pas rencontré mon chien Black. Je l’ai perdu par ici avant-hier.
— Oui… oui… C’est dommage, une si bonne bête…
Se tournant vers moi, le curé continua :
— Qui rapportait, Monsieur !… Si vous aviez vu ça !… Pauvre Black !…
M. Poteau partit. Le curé me conduisit au presbytère, une antique petite maison perdue sous une treille. L’intérieur, simple et propre, est peint à la chaux comme les chaumières des pauvres gens. Une demoiselle anguleuse essuyait machinalement les tables luisantes de cire et ne quittait pas des yeux le curé, le surveillant ainsi qu’une nourrice fait de son enfant. Et le vieillard, gaiement, tendrement, se moquait d’elle, répétait avec plaisir son nom ridicule, lui adressait des calembours ecclésiastiques. Ma présence semblait pourtant le gêner un peu ; il avait repoussé doucement une pipe culottée, son péché mignon, et je le surpris lançant des coups d’œil embarrassés vers un fusil et une carnassière appendus sous une blouse, dans un coin. On m’offrit un verre de cassis, « de l’excellent cassis de mademoiselle Scholastique. » J’exprimai mon désir de visiter l’église. Le curé aussitôt déplora le mauvais entretien du monument ; à deux reprises, il dit en souriant avec bonté :
— Les gens sont si indifférents.
Incidemment, il eut à prononcer le nom de Monseigneur et il baissa la voix avec une sorte de respectueuse terreur, en regardant la gouvernante en dessous.
C’était, m’avait dit M. Poteau, l’heure de sa sieste. Je sortis sans permettre au vieux prêtre de m’accompagner.
— La jolie petite église est accolée contre le presbytère, qui lui passe une partie de sa toison de vigne. Plusieurs fois, Monseigneur a prescrit de couper cet arbuste de perdition, mais le curé a usé de ménagements et les pampres rebelles se remettent chaque année en contravention.
Des tuiles grises, moussues, recouvrent le toit et, contre les montants qui le soutiennent, poussent des herbes folles. L’intérieur est presque aussi rustique. Le pauvre autel, décoré de fausses malines bien vulgaires mais admirablement repassées, fait face à la nef aux voûtes ogivales, basses, noircies par le temps. Les objets du culte sont modestes : deux gros livres marqués par les lunettes des chantres traînent au pied d’une vierge en plâtre. Deux « bancs » de bois fermés à clef sont réservés à des paroissiens riches, les de Lassolive et les du Lac. Au fond, sous le « poulailler », pend la grosse corde à laquelle les gas s’accrochent, les jours de noce ou de baptême, pour lancer la cloche à toute volée.
En sortant par la porte de la sacristie, on se trouve dans un jardin plein de fleurs sauvages : le cimetière. Pauvre et cher endroit ! Les tombes les plus luxueuses sont de simples pierres surmontées d’une croix de fer ; les autres n’ont qu’une croix de bois. Mais la bonne verdure épand sur toutes, avec une égale profusion, ses décors envahissants. Les lierres grimpent à l’assaut des ci-gît et des lianes de volubilis tenaces égaient les Regrets éternels.
Les cimetières des villes deviennent fréquenés autant que des trottoirs. Les défunts, écrasés sous les moellons de leurs monuments, sont encaissés à l’étroit dans des caveaux qui emprisonnent la mort. Partout l’idée de souffrance et de détention. C’est pourquoi il est miséricordieux d’aller faire à ces reclus l’aumône d’une visite et jeter parfois sur leur prison quelques prières qui leur rappellent qu’ils ont été…
À Pussy, on ne va guère voir les morts. Ils sont si bien, sous cette verdure, endormis du sommeil que rien ne trouble, entourés de la terre, leur nourricière aimée, qu’il est inutile d’interrompre leur quiétude. On vient seulement, en vêtements de cérémonie, pour leur faire honneur, les jours de fête. L’idée de la mort est là sans amertume : c’est le repos.
Ô le coin paisible ! À l’ombre de la vieille église ils dorment sous les fleurs des champs, et jusqu’à leur sûr asile filtre la pénétrante odeur des foins qui embaumèrent leur existence. Sur la terre qui les recouvre, se succèdent les pluies et les soleils, les froids et les canicules… Parfois, j’imagine, ils oublient qu’ils sont morts et ils s’intéressent aux herbes de leurs tombes…
Si le feu purificateur nous est refusé, si nous ne pouvons dérober aux vers cette enveloppe devenue chère, s’il est impossible de réduire ce qui fut nous à ces quelques cendres qui se rapprochent du parfait anéantissement et rayent le cadavre du nombre des choses en laissant seulement vivre le souvenir de l’être complet, harmonieux ; si ce rêve simple ne peut être réalisé, — c’est là, dans le cimetière de Pussy, que je voudrais reposer.
À Paris, les tristes squelettes me raconteraient les fièvres qu’ils ont vécues, les misères qui les passionnèrent et dont l’écho vient sans doute encore jusqu’à eux. Parfois je songe à de funèbres réceptions dans ces hôtels nécropolins, à d’horribles mignardises des cadavres de grands, à d’immondes sourires de ces dents sans lèvres, à de langoureux regards par les lucarnes des yeux. Car les moellons des caveaux somptueux, les solides cercueils de chêne ouatés de plomb, longtemps défient la destruction et la menaçante pourriture. Et je vois encore les macchabées des pauvres diables habitant par tas, comme dans des garnis, les frêles planches de sapin qui rappellent les minces cloisons des baraques faubouriennes et remémorent aussi la proximité des lits d’hôpital. Je vois ceux-là portant sur leurs os déprimés l’empreinte indélébile des ans de misère. Ils ont tant vécu les uns et les autres, tant joui ou tant souffert, qu’ils n’ont pu oublier tout à fait… Si sous les dalles continuait l’âpre lutte des intérêts et des vanités ?…
Mais à Pussy, les bons vieux qui dorment songent seulement à reposer leurs corps courbaturés par de rudes fatigues. Si une autre vie persiste, quand ils s’éveillent, ils prononcent sans doute de calmes paroles sentencieuses, devisent du temps des récoltes, et comparent les verdures de leurs tombeaux…
Rêveries… oui… rêveries, mais ce sont aussi des faits, les songes qu’on a…
Et puis, il semble que dans les caveaux parisiens, entre les murs solides, les vers immondes mystérieusement engendrés peuvent seuls déchiqueter les chairs, lambeau par lambeau. Tandis qu’ici les racines des fleurs vous aspirent et vous distillent et font de vos lamentables carcasses des parfums champêtres…
Jamais, non jamais autant que dans ce lieu à l’ombre du clocher je n’ai compris la douceur de la mort et combien elle peut être un repos…
… À la porte, j’ai rencontré Madeleine. Je pensais à elle… Or, tu ne saurais croire combien à ce moment les convenances, les réserves mondaines avaient pour moi peu de valeur : je suis allé à elle, je l’ai saluée et, marchant à ses côtés, sans m’inquiéter du trouble que décelaient ses yeux, j’ai parlé.
— Il faut que je vous dise quelque chose, mademoiselle. Depuis des temps j’ai un peu perdu la tête… je crois presque que je vous aime… N’en prenez pas d’ombrage, cela n’a pas d’importance… Non… seulement, je me serais cru incapable de pareille chose et je suis très surpris… Aussi bien, c’est une passion sans danger pour vous puisque je vais partir… J’attends seulement le résultat des élections, à cause de tante Zo… Mais j’ai pensé à demander votre main… j’y ai pensé…
Elle a relevé la tête :
— Pourquoi me dites-vous cela ? Pourquoi ?…
J’ai continué presque machinalement :
— Oui, j’y ai songé… Mais je ne suis pas fait pour le mariage… Un écrivain, vous savez, c’est si bizarre… Puis, vous êtes quelque chose de trop précieux pour un incertain comme moi… Je veux dire, en supposant que vous m’acceptiez… Voilà !… Seulement… vrai… je n’ai jamais ressenti pour une créature ce que j’éprouve auprès de vous… Je vais partir… Votre amitié restera dans mon souvenir comme un parfum de fleur des champs, quelque chose de frais, de tendre, de pur… Il n’y a pas beaucoup en moi, de ces choses-là… Je ne voulais pas vous parler de ceci… C’est le cimetière… J’aurais mieux fait, sans doute, de me taire. J’ai l’air d’un amoureux quelconque. Ce n’est pas cela que je voulais dire…
Une larme, je t’assure, une larme perlait à ses cils. J’avais le cœur très oppressé, plein du désespoir de mes incertitudes. Elle a répété doucement :
— Pourquoi ? mon Dieu, pourquoi ?
Elle était si naïvement belle, si rayonnante de charme attendri, que j’ai failli me jeter à ses genoux. J’étais à deux doigts de ma perte. J’ai repris :
— Je ne veux pas vous tromper… Je ne crois pas beaucoup au sentiment : je prévois souvent les lendemains tristes des bonheurs et j’ai, pour cela, peu de croyances… Que sais-je ?… Ce n’est guère sensé ce que je vous dis là… pas correct surtout… Si je vous aime, je devrais ou demander votre main, ou — je suis brutal — sans rien prévoir, essayer d’obtenir votre amour… si je ne vous aime pas, partir ou demeurer tel que les autres indifférents… Voilà, n’est-ce pas ?… Mais allez donc tirer de moi une résolution !… Je pense à vous, j’hésite à partir, je vous aime sans croire à l’amour… Dites que je ne suis pas fou… Peut-être que je vous aime comme j’aime la forêt…
Cette fois, elle avait les yeux mouillés de larmes.
— Mais pourquoi me dites-vous cela, monsieur ?
— Ma foi, je n’en sais rien… je n’ai pas même la pensée si naturelle de vous interroger… J’éprouve un bonheur violent de vous avoir ainsi parlé avant de quitter le pays…
Nous faisions lentement le tour de l’église, côte à côte. Je ne voyais plus son visage, qu’elle tenait baissé, mais la ligne gracieuse de sa tête et le flot de ses cheveux bruns m’emplissaient d’une inexprimable tendresse. Et en même temps j’étais mécontent de moi-même, je me trouvais ridicule et stupide. Qu’aurait-il fallu dire ?… Le silence me faisait souffrir.
— Voilà…
Elle releva la tête.
— Mais enfin, pourquoi me dites-vous cela, monsieur ?… Je ne comprends pas… Que vous ai-je fait ?
— Rien… je suis un sot… Pardonnez-moi… permettez-moi de prendre congé.
Elle eut un tressaillement nerveux et, brusquement, me tendit la main en me regardant en face de ses grands yeux doux.
— Au revoir, monsieur… Gardez bon souvenir de nous.
Je ne pouvais pas la quitter ainsi. J’avais, me semblait-il, beaucoup de tendresses à lui exprimer, justement ce que je ne lui avais pas dit. Nous étions hors de l’église, sous un grand chêne noueux. Je ne sais pourquoi je repris très bas :
— C’est vrai, Madeleine, je vous aime.
Elle s’arrêta et, avec un geste triste :
— Pourquoi vous jouer de moi ?… Vous me torturez, monsieur… Je suis une pauvre fille très simple… Je ne sais pas la coquetterie… Est-ce pour cela que vous me dites ces choses ?
— Je vous aime.
— Mon Dieu ! mon Dieu !… ne me trompez pas… vous seriez cruel…
Elle me regardait avec une douleur anxieuse et poignante. Et je souffrais horriblement… Pourquoi ? pourquoi ?
Le curé est survenu. J’ai échangé avec lui quelques propos vagues. Je n’avais plus la tête à moi. Je suis parti.
Je suis un bonhomme étrange. J’éprouve par instants des sensations vives, mais si vacillantes et si nuageuses que je ne puis les exprimer. Quand je parle, ce n’est plus ça… Il me vient des phrases bêtes, quelconques, sans rapport avec l’au-dedans. Je suis en colère contre moi-même et je souffre atrocement, alors que ces émotions jamais traduites me font passer pour un être froid et maître de lui.
As-tu compris quelque chose à la scène d’hier, que je t’ai fidèlement rapportée, agrémentée de mes réflexions saugrenues sur les cimetières ? Non, n’est-ce pas ? C’est que mes discours baroques, s’ils accusent bien l’état troublé de ma pensée, n’ont guère de sens précis… Et elle, qu’a-t-elle deviné sous ce galimatias ?
M’aime-t-elle ?… C’est possible, après tout, et ses dernières paroles le pourraient laisser croire… Mon cher vieux, cette pensée me fait perdre mon bon sens… Cependant… je veux discuter… Je le veux !… Elle m’aimerait ? comment ? Comme un mari possible ?… comme un amant ?… Plus simplement peut-être sans se rendre compte, elle éprouverait ce sentiment vague — l’amour — qui a quelque chose d’enfantin et de hors la vie ?
Et moi, et moi ? Je t’ouvre mon âme sans voiles : pour sûr, je ne ressens aucun désir matériel ; même la pensée m’en est odieuse et il me paraît que cela nous rabaisse. Rien de commun, donc, avec les amours banales que tu m’as connues. Mais ce n’est pas non plus oh, non, ce n’est pas l’amour irraisonné de jadis, de mes seize ans, fait de sympathies enthousiastes, d’aspirations de dévouement et de sacrifice, croyant fermement à la femme unique et à sa propre éternité… Je vais avoir vingt-huit ans.
Je l’aime — ne ris pas — avec indulgence. Oui, mon cher Henri… Je vois l’avenir désenchanté et je ne crois plus en aucune éternité. Mais si la vie à deux peut donner quelques joies durables, c’est assurément Madeleine qui me les vaudrait… Sans doute, auprès d’elle je ne raisonne pas si froidement un bonheur immense m’envahit, doublé par le sentiment de sa fugitivité ; et l’amertume de s’imaginer la fin de sa beauté, la mort lente de ses croyances, est encore une saveur…
Cela non plus n’est pas très clair… Et pourtant je m’efforce de donner un corps à ma pensée hésitante. Qui m’empêcherait de te dire sans autre détail que j’aime à la façon des héros de roman, ou que, lassé de la vie de garçon, je rêve un foyer domestique ?…
Mais c’est autre chose : peut-être, au fond, le désir d’un point calme, d’une croyance entêtée quand même, demeurant debout au milieu des croyances en déroute et du grand vide creusé par le scepticisme mélancolique…
Qu’importe, d’ailleurs ?… Je lui ai dit que je l’aimais. Que vais-je faire maintenant ?
Plus que jamais me voici dans l’irrésolution et, loin de prendre une décision virile, je me laisse aller à des rêves toujours pareils.
Il va bien, Baladier : il a organisé une réunion publique… Une réunion publique ! Jamais semblable chose ne s’était vue à Larcy. On est venu en masse de tous côtés à ce spectacle gratuit, non sans éprouver au fond une certaine crainte. Tous les bourgeois étaient là, fiers de leur courage, ayant triomphé des appréhensions de leurs femmes, et ils se montraient du doigt Barlerue, embusqué dans un coin avec Pitalier et ses plus dévoués partisans.
C’est M. Cabassus qui, le premier, a pris la parole. Il a prononcé un discours long, filandreux, parsemé de flatteries à l’adresse des électeurs… si éclairés… qui sont les maîtres, après tout. À mots couverts, il a désigné mademoiselle Le Cazot, « suppôt de la réaction », qui constitue un danger permanent pour la République.
Seul, le groupe Barlerue a applaudi ferme. Les Larcyquois, sournoisement, baissaient la tête.
Le conseiller général a ensuite abordé les questions politiques les plus élevées. Il a flétri le cléricalisme… Pour le coup, les applaudissements ont été unanimes.
Baladier a répliqué par quelques phrases brèves, dépourvues d’éloquence. « Je ne suis pas un orateur », dit-il en débutant. Les bourgeois poussent aussitôt des grognements approbatifs ; il leur plaît que leur élu soit comme eux, pas orateur. Les grognements sont devenus formidables quand Baladier a ajouté qu’il n’était pas un malin, mais un brave homme, républicain sous l’Empire — les vieux du pays se rappellent tout bas les circonstances où Baladier a agi en républicain, notamment contre M. Fulde — et qu’il voulait faire de la bonne besogne : pas de questions de personnes qui divisent le pays, pas de communards ni d’agitateurs qui seraient les premiers à se plaindre si on voulait leur prendre leur bien.
Les Larcyquois ont reconnu leurs sentiments. Ils ont applaudi à tout rompre, toujours tête baissée. Vainement les partisans de Barlerue ont essayé de l’intimidation. Baladier, rouge de colère, a eu un succès fou en les apostrophant par leur nom.
— Oui… toi… Pitalier… qui cries tant… commence donc par partager le bien des Saccard… Et toi, Roudot, qui fais tant de bruit, toi qui veux être plus républicain que les autres, ça t’empêche pas d’aller quêter les fournitures des châteaux… Et toi, Duranton… Et vous, mossieu Barlerue…
Chacun avait son paquet. Ç’a été un triomphe. Les bourgeois de Larcy se tenaient les côtes. L’un d’eux fait observer que « cinq candidats intransigeants ne sont pas du pays » ; cela suscite une vive émotion.
Barlerue a voulu répondre : « Citoyens, lorsque Napoléon était en Égypte, à Marengo… » Cette citation soulève une tempête. Ceux qui ne connaissent pas Marengo se renseignent auprès de leurs voisins et tous, satisfaits d’avoir apprécié la médiocrité de Baladier, se moquent de l’ignorance de Barlerue. On hurle : « Marengo !… Marengo ! » M. Cabassus veut reprendre la parole ; les bourgeois, mis en goût, n’en crient que plus fort. Boutin a la malheureuse idée de monter sur l’estrade. Pour le coup, les Lareyquois sont indignés : Lui, un homme immoral !… qui entretient des femmes !… l’associé de ce coquin d’Oulmann ! — car on continue à lui donner ce titre — c’est trop fort, par exemple ! Quel toupet !…
Enfin, Baladier propose de mettre les deux listes aux voix. Sauf le petit groupe Barlerue, qui s’est encore diminué de quelques traîtreuses défections, tous les assistants lèvent la main en faveur de la liste Baladier-Piédegois. En sortant, les bourgeois bruyants, le chapeau sur l’oreille, crient encore : « Marengo !… Marengo !… Vive Baladier ! »
M. Cabassus, devenu vert, montre un visage long d’une aune.
M. Bonnichon est arrivé à Larcy. Il a fait des visites à tout le monde ; il a approuvé pleinement la conduite de Baladier, flétri celle de Barlerue.
— Fiez-vous à moi, a-t-il dit à tante Zo. Vous ne serez pas déplacée.
Il a autorisé l’apposition d’affiches attestant qu’il adhère à la liste Baladier. Celui-ci l’a reçu avec un grand air froid. Après, il m’a confié à l’oreille :
— C’est un « sauteur » ; il attendait le résultat de la séance pour se prononcer. Mais ça ne fait rien, il nous servira.
L’intervention de Boutin a suscité de grosses fureurs à Larcy. J’en causais ce matin chez madame Piédegois ; elle est devenue pâle de rage :
— Je vous en prie, monsieur, m’a-t-elle dit d’un ton froissé, ne parlez pas de ces gens-là devant mes filles.
Ce qui n’empêche pas ces demoiselles de maltraiter durement leur ancien favori. Il n’est pas de vice qu’on ne lui découvre. Boutin a appris ces racontars.
— Ah ! c’est comme ça ! s’est-il écrié, eh ben, je garderai Juanita à leur barbe… Et s’is ne sont pas contents…
La chanteuse de l’Alcazar l’affermit dans ces bonnes dispositions, et il faut l’entendre « arranger les Piédegoises et les Dondines » !
Les vieux airs que Madeleine m’a chantés m’obsèdent et, chaque fois, me ramènent un flot de pensées attendries, aboutissant toujours à sa chère image… Cette situation est ridicule. J’écris…
« Madeleine,
Permettez-moi, pour la seconde et dernière fois, de vous donner ce nom, que vous m’avez appris à aimer. Je vous ai fait l’autre jour un aveu qui a besoin de commentaires. Il faudrait que vous me connussiez mieux… Depuis mon arrivée à Larcy, j’ai écrit, jour par jour, mes impressions à un ami cher. Je vous les transmets sans précautions oratoires, sans les relire même… Parcourez-les. Sans doute, alors, vous me connaîtrez mieux.
Vous déciderez de mon sort… Et vous saurez peut-être comment je vous aime…
Donc, mon brave Henri, retourne-moi toutes mes lettres. Je te les rendrai ensuite… C’est une idée bizarre, mais j’y tiens… Inutile de me faire des objections ou de me mettre en contradiction avec moi-même. Je veux que Madeleine, instruite, décide de son avenir et du mien. Elle jugera si avec moi le bonheur est possible…
Envoie donc mes lettres… Je lui ferai remettre le tout… Je ne puis plus vivre ainsi… Il faut qu’après le vote je parte définitivement… ou… alors…
Merci… tu n’as pas perdu de temps… Merci, mon cher vieux… Les lettres sont envoyées… Maintenant, à la grâce de Madeleine…
Larcy est encore une fois dans l’indignation… Ce matin, jour de scrutin, les électeurs ont reçu une troisième liste, où les noms les plus populaires de la combinaison Baladier sont accolés à quelques-uns du groupe Barlerue. C’est « un truc » de Cabassus. Sur la place, M. Piédegois crie à la manœuvre de la dernière heure. Roudot ne crie pas moins fort. Les chefs de parti massés aux coins de la place, s’observent à distance. À la porte de la mairie, deux hommes distribuent les bulletins. Les électeurs prennent de chaque main et déchirent mystérieusement un des carrés de papier. Quelques-uns, au contraire, montrent avec ostentation la liste qu’ils ont choisie.
— Moi, dit M. Nudon, le juge de paix, j’écris toujours mes bulletins moi-même… Comme ça, je suis plus sûr. On devrait forcer tous les électeurs à le faire… Ce serait une prime à l’instruction.
Et, à chaque ami qu’il rencontre, je l’entends répéter :
— Ce serait une prime à l’instruction.
Dernière heure. La liste Baladier l’emporte à
une énorme majorité. Baladier et Bonnichon
sont acclamés. Baladier sera maire. C’est l’avis
unanime…
Je suis allé féliciter tante Zo.
— Vous voilà tranquille, maintenant.
Le fait est que la vieille demoiselle a tout à fait repris son grand air.
— Viens-tu demain à Manoux ? m’a-t-elle demandé.
— Non… Vous devez tout de même une fière chandelle à cet excellent Baladier…
— Oui… C’est un brave homme… L’opinion publique avait d’ailleurs condamné les Barlerue… M. Bonnichon l’a tout de suite reconnu…
— Un peu tard…
— Dame… tu comprends… il était à Paris, à la Chambre… Quoique rouge, il n’aurait pas osé se mettre à dos les châteaux… Et puis c’était un ami de M. Le Cazot…
À ce moment, tante Zo, la face réjouie de malice, s’est penchée à mon oreille.
— Tu ne sais pas ?
— Non.
— Arthur a écrit une lettre très verte à M. Bonnichon… Céline avait juré de quitter son boucher s’il votait contre moi… Comme elle va être heureuse, cette bonne Céline !…
— Avez-vous vu M. Baladier ?
— Non…
— C’est égal, je crois que vous feriez bien tout de même de lui écrire pour le remercier.
— Lui écrire !… Oh ! non… Je lui dirai quand il viendra… C’est vrai qu’il s’est bien conduit dans cette circonstance… Mais c’est un rouge… Et tu comprends…
— C’est égal, sans lui… les gens…
— Les gens… Ils connaissent bien les Barlerue, va !… Tout le monde était pour moi. C’est même pour ça que les châteaux ont laissé nommer M. Baladier… Madame de la Valette me disait encore ce matin : « Ma chère demoiselle Le Cazot, c’est le rebut de la société qui vous attaque »… Je te quitte, il faut que je réponde à Céline… Cette pauvre Céline !… Elle est si heureuse de me voir délivrée de ces soucis !… Tu devrais venir demain… Elle va m’envoyer sa voiture à deux chevaux : c’est ça qui fera rager ces républicains !
Ce matin, j’ai demandé à Baladier s’il accepterait les fonctions de maire.
— Moi… jamais de la vie… j’ai assez d’embêtements comme ça… merci. Sans compter que ça donnerait raison à tous les braillards… Je cède le pas à Piédegois ; il s’en tirera très bien, maintenant que le plus difficile est fait. Et puis, ça achèvera de brouiller les Piédegois avec les Bontemps… ça m’amusera…
Très fantaisiste, ce Baladier.
— Ma tante, mademoiselle Le Cazot, vous est fort reconnaissante du service que vous lui avez rendu.
Il est parti d’un éclat de rire.
— Reconnaissante !… Ah ben oui… Je l’ai vue ce matin… elle m’a félicité de mon succès en ajoutant que la conduite de mes adversaires à son égard avait indisposé le pays contre eux, ce qui m’a beaucoup servi… Elle m’a parlé cinq ou six fois des de Lassolive, dont les chevaux piaffaient devant sa porte… Elle m’a dit que M. Arthur de Lassolive apprendrait sans déplaisir ma nomination et que, probablement, il ne refuserait pas de m’appuyer… Enfin, elle m’a à peu près offert sa protection… Au fond, elle est convaincue que le pays s’est levé tout entier pour rendre justice à ses mérites, que Bonnichon est accouru à l’aide d’une personne de famille si respectable, que l’amitié des Lassolive lui donne un reflet de majesté… Ah ! ah ! ah ! quelle bonne fille, mais quelle vieille bête !…
Baladier riait aux larmes. Est-il finaud ! Hein, quel homme, ce Baladier !
Eh bien, mon cher, tu me croiras si tu veux, mais le bon sens n’est pas chose si rare en province. Quand on arrive de Paris, on songe surtout aux ridicules il en existe également à la ville ; ils sont moins apparents, voilà tout. Des vices, certes, on en rencontre à Larcy comme ailleurs ; mais ils sont plus simples, plus bonshommes, moins dangereux. Et j’y observe un fonds d’honnêteté et de confiance mutuelle que je n’ai pas souvent vu à Paris. Assurément, on juge ici beaucoup les gens sur leur fortune, mais à la campagne seulement on trouve encore de l’argent sur sa probité. La chose la plus estimée, c’est l’honnêteté et non l’habileté. Et cela repose de vivre en ce milieu simple, sans être contraint de livrer sans cesse des batailles intellectuelles.
Oui, les ridicules sont apparents, mais quel mal cela fait-il ? Les gens les plus vicieux, les Boutin, les Barlerue, les Saccard ne sont pas bien terribles. En revanche, on trouve des Baladier, des curés de Pussy. S’il se révèle de temps à autre un Oulmann, c’est justement une preuve de la bonhomie et de la confiance générales…
Tout est veule, indifférent, grisâtre, semblable à la nature. Si j’allais rejoindre le soleil en Algérie ?
Oh ! retrouver un cœur neuf, peuplé des illusions qui, pareilles aux feuilles d’automne, ont marqué les chemins derrière moi ! Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/283 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/284 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/285 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/286 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/287 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/288 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/289 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/290 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/291 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/292 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/293 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/294 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/295 Page:Alis - Petite ville, 1886.pdf/296
- ↑ Il écrit néanmoins — consolation dernière ― sur du papier de la Chambre des députés.