Petits contes alsaciens

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Petits contes alsaciens
1892



Augusta Kopf[modifier]

I[modifier]

Tous ceux qui ont pu partir sont partis, et dans tout le village il ne reste peut-être pas dix familles alsaciennes. Les autres se sont dispersées aux quatre vents du ciel. Mais partout où un Alsacien a planté sa tente, il a emporté au fond de son cœur le souvenir du cher village ; dans les forêts de l’Amérique, dans les défrichements de l’Algérie, dans les rues bruyantes de Paris, sitôt que son âme se replie sur elle-même et s’abandonne à la rêverie, il revoit la vieille église où ses enfants ont été baptisés, le cimetière où reposent tous ceux qu’il a perdus, la place irrégulière où les marchands forains dressent leur petite tente de toile ; la fontaine aux eaux fraîches, avec sa colonne bizarre, qui faisait l’orgueil de la commune tout entière.

La fontaine murmure toujours ; que lui font les querelles et les malheurs des hommes ? Les marchands viennent toujours étaler sur la petite place leurs poteries grossières et leurs lainages à bon marché. La seule différence qu’ils remarquent, c’est que l’argent devient rare, et que les nouveaux acheteurs marchandent davantage.

Il n’y a presque rien de changé en apparence, et cependant comme tout est changé ! Le vieux maître d’école, un si digne homme ! est parti en pleurant ; un autre maître d’école est venu d’outre-Rhin, tout gonflé de l’importance da sa mission ; ne lui a-t-on pas dit : « Allez, et civilisez ces barbares. » Il en reste bien peu, de ces barbares : une demi-douzaine tout au plus. Les nouveaux écoliers se les montrent du doigt.

Parmi ces barbares, ceux qui se résignent et baissent la tête deviennent les favoris du nouveau maître : ce sont des convertis qu’il pourra présenter avec orgueil à M. le conseiller Hellwig, lorsqu’il fera sa tournée dans les écoles. Quant à ceux qui sont tristes et regrettent de n’être plus Français, tant pis pour eux ! Gare les boulettes de papier mâché, les coups de pied sous la table, les horions dans les passages étroits ! Quand un de ceux-là se lève pour réciter sa leçon, quelque voisin charitable, élevé dans les bonnes traditions et nourri de beau langage, murmure en se penchant pour mieux se faire entendre : « La France, capout ! »

II[modifier]

Parmi les enfants qui étaient restés au village se trouvait une petite fille nommée Augusta Kopf. Elle avait bien pleuré en voyant partir ses amies, qui suivaient leurs parents. Comme elle avait naturellement l’âme fière, et qu’on l’avait élevée dans l’amour du pays, elle s’indignait à l’idée de n’être plus Française. Mais elle n’avait plus ni père ni mère, et ses grands parents étaient trop âgés pour s’expatrier. Longtemps elle refusa de sortir de la maison ; longtemps elle évita les fenêtres qui donnaient sur la place, et passa ses journées dans le jardin d’où l’on voyait les collines du Fuchsberg et la route poudreuse par où les autres étaient partis.

Peu à peu cependant elle s’enhardit jusqu’à lever un coin du rideau, pour regarder sur la place les ébats des petits étrangers. Elle avait le cœur bien gros en les voyant jouer ; car ce n’est pas â son âge que l’on aime ou que l’on supporte la solitude. À la fenêtre d’une pauvre petite maison d’en face, elle vit un jour une fillette de son âge qui lui souriait. Ce jour-là, elle rougit et laissa vivement retomber le rideau. Le lendemain, comme la petite étrangère lui souriait toujours, elle lui sourit aussi. Le cœur d’un enfant ressent si naturellement de la sympathie pour les autres enfants ! L’étrangère, un beau jour, lui envoya si gentiment un baiser, qu’Augusta ne put s’empêcher de lui répondre par un baiser.

III[modifier]

Quand vint la rentrée des classes, Augusta retrouva à l’école son amie inconnue. Elle traversa la place avec elle, et sut aussitôt qu’elle s’appelait Frédérika Hauser. Au bout de quelques jours, les deux fillettes n’avaient plus de secrets l’une pour l’autre. Frédérika avoua ingénument qu’elle aimerait beaucoup à voir la grande maison d’Augusta et ce fabuleux jardin dont elle lui faisait de si merveilleux récits. Les grands-parents d’Augusta, trop heureux de penser que leur petite-fille ne serait plus isolée et prendrait quelque distraction, lui donnèrent la permission d’amener son amie.

L’amie joignit les mains et se récria sur la richesse de la maison (qui était cependant bien modeste), et sur la beauté du jardin ; elle admira, comme il convenait, la vue du Fuchsberg, visita volontiers la cuisine et fit, séance tenante, connaissance avec les pâtisseries de la vieille Orchel. La bouche pleine et les yeux humides, elle jura à Augusta une amitié éternelle. Ce serment se fit dans l’embrasure de la fenêtre, juste au-dessous de la cage du vieux sansonnet déplumé, qui protesta faiblement par quelques cris inarticulés.

IV[modifier]

Comme la vie est belle quand on a une amie que l’on aime bien ! Augusta n’avait pas oublié les absents, oh non ! mais depuis qu’elle aimait Frédérika, la séparation lui paraissait moins dure et moins pénible. Il y avait cependant parfois, dans la conduite de la petite Allemande, des inégalités qui la rendaient rêveuse, sans qu’elle en conçût encore grande inquiétude. Les jeunes Germains des deux sexes qui fréquentaient l’école s’étaient aperçus bien vite que cette petite Kopf était bonne Française, et on ne lui ménagea ni les mauvaises paroles ni les mauvais traitements. Dans ces occasions, Frédérika (si tendre dans l’intimité, surtout à la cuisine, en présence des pâtisseries) non seulement ne prenait pas la défense de son amie, mais elle ne parvenait pas toujours à réprimer un certain sourire d’une expression singulière.

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Un écolier se pencha vers Augusta.

Un jour, par exemple, au sortir de l’école, les deux fillettes revenaient ensemble à la maison. Frédérika avait tendrement passé son bras autour des épaules d’Augusta, qui lui expliquait, sur son ardoise, les mystères d’une division de quatre chiffres. Frédérika, entendant derrière elle des rires étouffés, tourna légèrement la tête. Un écolier se penchait vers Augusta en allongeant un brin de raille. Il essayait de planter cet ornement ridicule dans la blonde chevelure de « la Française ».

Deux autres écoliers riaient sous cape, et poussaient en avant leur camarade. Non seulement Frédérika n’avertit pas son amie, mais encore elle lança aux écoliers un coup d’œil d’intelligence et un sourire d’encouragement. À un mouvement maladroit de l’écolier, Augusta tourna la tête ; elle comprit tout et saisit au passage le sourire équivoque de Frédérika. Son cœur en souffrit, car il n’y a rien de plus cruel que d’être trompé par un ami ; elle rentra cependant sans se

plaindre, et ne pleura que quand elle fut seule. Il n’y eut point d’explication entre les deux amies, et ce petit nuage se dissipa comme les autres : Frédérika ne se montrait jamais si tendre et si empressée qu’après chacune de ses petites trahisons.

V[modifier]

Le mois de mai était venu. Par une belle matinée, les enfants bourdonnaient à l’école comme les abeilles dans une ruche ; les fenêtres étaient ouvertes ; une brise parfumée qui avait passé sur les champs et sur les bois agitait les brindilles du gros jasmin de l’école ; on distinguait à travers une brume transparente les flancs du Fuchsberg tout marquetés de car-rés de bois et de vignes. Augusta, pensive, regardait la route de France. Tout à coup, il y eut un bruit de porte brusque-ment ouverte, et un vacarme d’écoliers qui se bousculaient pour montrer leur empressement à se lever. Augusta tressaillit et tourna ses regards du côté de la porte. Le maître d’école se tenait humblement courbé en deux devant un gros petit homme qui avait un air rogue, une figure apoplectique et d’énormes lunettes d’or.

« Monsieur l’Inspecteur ! disait le maître d’école, Monsieur l’Inspecteur… » Il était si ému, que sa harangue en demeura là. M. l’Inspecteur daigna s’asseoir ; M. l’Inspecteur daigna tourner ses lunettes, d’où jaillissaient des éclairs, vers le fond de la salle ; M. l’Inspecteur enfin daigna inspecter. Chacun des écoliers et chacune des écolières étala ses petites connaissances. Tout alla bien jusqu’au moment où ce fut le tour d’Augusta. Alors le maître d’école se pencha respectueusement et dit deux mots à l’oreille de M. l’Inspecteur. Ce dernier fit un signe de tête et ordonna à l’enfant de sortir de sa place.

VI[modifier]

Elle était si troublée qu’elle obéit comme dans un rêve. Le gros homme, après l’avoir toisée longtemps avec un méchant sourire, se mit à l’interroger si brusquement qu’elle avait à peine le temps de répondre. Il trouva naturellement sa prononciation détestable.

« Passons, dit-il, à la géographie. Énumérez-moi les différentes parties de l’Allemagne. »

Elle désignait d’un doigt tremblant sur la carte les différentes parties de l’empire, à mesure qu’elle les nommait. Quand elle fut arrivée à l’Alsace et à la Lorraine, elle sentit que le cœur lui manquait, et leva sur le maître d’école des yeux suppliants. Le maître d’école se contenta de regarder l’inspecteur, qui, les deux mains croisées sur son ventre, regardait le plafond. La pauvre petite voix commença à trembler, puis elle se tut brusquement. Le dignitaire daigna abaisser ses regards sur l’enfant.

« C’est tout ? dit-il de sa grosse voix, en feignant de se méprendre sur la cause de son hésitation. Race française, race ignorante ! Écoutez, vous, petite fille, écoutez, vous tous, ce qu’il fallait répondre. » Et, battant la mesure avec son gros doigt velu, il se donna carrière pendant plus de vingt minutes, sur le sujet si connu de la supériorité de la race germanique, de son rôle providentiel, et du bonheur inappréciable pour les Lorrains et les Alsaciens d’être rentrés enfin dans le giron de la grande patrie allemande.

Le maître d’école faisait à chaque phrase des sourires obséquieux, les écoliers ricanaient en regardant Augusta. La pauvre petite, les yeux baissés, tordait de désespoir les coins de son tablier. Une seule fois, elle leva la tête pour chercher un peu de courage dans des regards amis, et se tourna du côté de Frédérika. Frédérika ricanait plus fort que les autres, et juste en ce moment la désignait du doigt à l’une de ses voisines.

VII[modifier]

Augusta, les yeux baissés, fit un pas pour se retirer.

« Pas encore, pas encore ! » vociféra son bourreau.

Alors, il se leva, et prenant sa grosse canne, qu’il avait déposée dans un coin, il en frappa un grand coup au bas de la carte. Tout l’empire germanique en trembla. « Dans tout cela, reprit-il avec l’accent d’une joie sauvage, que devient la France ? Montrez-moi la France ! »

Augusta redressa la tête ; elle ne tremblait plus, ses narines s’étaient gonflées, ses yeux brillaient et ses joues s’étaient couvertes d’une rougeur brûlante. Elle allait dire quelque chose d’extraordinaire, tout le monde le sentait sans deviner ce que ce serait.

« Où est la France ? rugit l’inspecteur, en donnant un nouveau coup de canne sur la carte.

— Elle est là ! » répondit Augusta en posant simplement sa petite main sur son cœur.

L’inspecteur devint si cramoisi et le maître d’école si blême, que les enfants s’attendaient à quelque catastrophe épouvantable. En ce moment, le vieux coucou sonna l’heure de la sortie, et tous, comme d’un commun accord, se glissèrent en silence hors des bancs et disparurent. Augusta les suivit, sans que personne songeât à la retenir. Tous, même les plus malveillants, s’écartèrent avec un respect involontaire pour laisser passer la courageuse enfant qui avait si noblement confessé sa foi. Frédérika se rendit justice, et n’essaya jamais de remettre les pieds dans la grande maison d’où l’on voyait le Fuchsberg et la route de France.

== Quatre victimes, histoire à faire frémir ==

I[modifier]

Tout était convenu depuis la veille entre le grand Schukraft et Rebb le Rechigné ; ou, pour mieux dire, Rebb le Rechigné avait, selon sa coutume, arrangé les choses de la façon qui lui convenait le mieux.

Ayant des affaires à Colmar pour le lendemain et ne se souciant pas de faire la route tout seul, parce que les loups couraient la campagne, il avait persuadé au grand Schukraft que ses affaires l’appelaient aussi à Colmar. Or, les affaires du grand Schukraft n’étant pas d’une nature bien urgente, le grand Schukraft aurait pu attendre sans inconvénient que le froid fût un peu moins vif. Mais le grand Schukraft était l’obligeance même ; il n’y regardait jamais de bien près quand il s’agissait de rendre service à quelqu’un.

Si Rebb lui eût demandé tout simplement de l’accompagner, l’autre n’aurait pas refusé. Mais Rebb le Rechigné était de ces gens qui ne vont jamais droit au but, qui emploient la finasserie là où il serait tout simple de dire franchement ce qu’ils veulent. Il se figurait qu’en demandant il serait tenu à remercier, tandis qu’en entortillant les gens il avait le bénéfice de la chose, premier point ; il n’y avait pas à dire : grand merci ! second point, et il jouissait du plaisir d’avoir attrapé quelqu’un, troisième point, et le plus important à ses yeux.

II[modifier]

Ce qui m’étonne, c’est qu’il y ait encore des gens pour pratiquer ce métier de finasserie et de mensonge, car il n’a jamais réussi à personne, et tous ceux qui l’ont pratiqué jusqu’au bout ont toujours mal fini. Rebb, dans tous les cas, n’y avait jusqu’ici gagné ni la richesse ni le bonheur. Rebb, malgré toute sa finesse et son intelligence, était gueux comme un rat, car son commerce allait mal, parce que personne ne voulait plus avoir affaire à lui ; de plus il était rechigné comme une vieille chouette, car il n’avait ni femme ni ami pour l’encourager et le consoler quand ses humeurs noires le prenaient, et elles le prenaient souvent.

Il avait demandé dans le temps plusieurs filles en mariage afin d’avoir quelqu’un à faire enrager pendant les vingt-quatre heures que dure la sainte journée ; mais toutes l’avaient prié de s’adresser ailleurs, même la servante de l’Aigle noir, qui n’était plus jeune, qui n’avait jamais été avenante, et qui avait un œil de moins, même celle-là !

Les hommes de son âge tournaient la tête de l’autre côté lorsqu’il passait ; quant aux jeunes gens, ils disaient entre eux, le dimanche, à la brasserie de l’Aigle noir, que si jamais la confrérie des Rechignés s’avisait de faire une procession, c’est Rebb qui porterait la bannière.

Voilà donc ce qu’on disait de lui ; aussi serait-il demeuré tout seul dans sa tanière comme un loup, si le grand Schukraft… Mais laissez-moi vous dire que le grand Schukraft n’était point un homme comme un autre. Il savait comme tout le monde, car ce n’était pas une bête, qu’en cette vallée de misère, choses et gens ont, comme les étoffes ; un endroit et un envers. Mais, tandis que Rebb ne voulait jamais voir que l’envers, lui, il regardait toujours l’endroit ; c’est assez dire combien il était bon et charitable. Il avait eu autrefois de grands chagrins qui l’avaient encore rendu meilleur.

Quand on le plaisantait un peu sur ses relations avec Rebb, il haussait tout doucement les épaules et disait : « Il s’agit de savoir le prendre, voilà tout ! » Et les gens s’en allaient en se disant l’un à l’autre : « Il n’y en a pas beaucoup qui lui ressemblent ! » Et voilà à qui Rebb se proposait de jouer, le jour même, ce qu’il regardait comme un bon tour. S’il avait su que toute sa malice lui retomberait sur la tête ! Mais, comme on dit, « c’était écrit ».

III[modifier]

Le grand Schukraft avait dit : « J’irai te prendre à huit heures. » Et Rebb avait répondu : « Non, c’est moi qui te prendrai. » Mais en même temps il s’était promis de venir surprendre Schukraft à sept heures et demie. Pourquoi ? Parce qu’il supposait que Schukraft ne se mettrait pas en route sans avoir déjeuné. Surpris à table, il ne manquerait pas d’offrir à son compagnon quelque chose de bon et de chaud, et un petit verre de kirsch par-dessus le marché. Autant de pris sur l’ennemi.

Ayant quelque peine à s’endormir à cause du froid, qui était vif, Rebb s’était mis à ruminer des finasseries pour passer le temps. « Si je faisais d’une pierre deux coups, s’était-il dit ; j’ai deux petits cochons à conduire à l’aubergiste de Plenitz pour la Noël, je les emmènerai demain ; c’est un détour d’une grande lieue, mais ce grand Schukraft est si bête qu’il n’y verra que du feu. »

Quand le coucou sonna sept heures, Rebb se réveilla brusquement et sauta à bas de son lit, en grommelant contre le coucou, qui aurait dû le réveiller plus tôt, et contre la gelée, qui lui avait mordillé le nez toute la nuit et l’avait rendu aussi dur et aussi froid qu’un glaçon.

Après s’être emmitouflé comme s’il s’agissait d’une expédition au pôle Nord, il emboîta son crâne dans un bonnet de laine qu’il tira jusque sur la nuque et ajusta par-dessus une coiffure étonnante, qui tenait le milieu entre le képi et la casquette de loutre et qui portait par devant une visière aussi large que l’auvent du boulanger.

Comme le ciel était bas et que ses rhumatismes lui prédisaient de la neige, Rebb le Rechigné tira de son coin un vieux parapluie de cotonnade qui avait connu de meilleurs jours et s’en alla chercher ses deux petits cochons. Ici, une difficulté se présenta à son esprit : « Comment tenir un parapluie ouvert et conduire en même temps deux petits cochons pleins de malice et d’entêtement ? » A peine posé dans son esprit matois, le problème se trouva résolu : « Je les ferai tenir par ce grand benêt de Schukraft ! » II fut si content de son idée qu’il appliqua un coup de parapluie à chacun des deux cochons pour leur fouetter le sang et les tenir en joie.

IV[modifier]

« Ah ! ah ! te voilà ! dit Schukraft d’un ton plein de bonne humeur ; tu es le bienvenu, mais je ne t’attendais pas sitôt ! »

Rebb répondit effrontément que son coucou avançait.

Eh bien, pour prendre patience, reprit Schukraft d’un ton hospitalier, mets-toi à table et fais comme moi. Mais, qu’est-ce que je vois là ? reprit-il en apercevant les deux petits cochons ; tiens ! tu nous amènes de la compagnie.

— Ne m’en parle pas, répondit Rebb en faisant le bon apôtre ; je suis obligé de conduire cette vermine à l’aubergiste de Plenitz.

— Tu ne m’avais pas parlé de cela, reprit Schukraft en se frottant le menton ; c’est loin, Plenitz, et cela nous détourne de la route de Colmar au moins d’une lieue et demie.

— Ne m’en parle pas, répéta Rebb en s’empiffrant de soupe aux choux ; je serai obligé de te laisser partir seul, je ne voudrais pas, tu comprends, te forcer…

Bah ! reprit aussitôt Schukraft on lui versant un grand verre de vin blanc, j’ai les jambes plus longues que toi, et ce que tu peux faire, je peux bien le faire aussi. À ta santé ! »

Un sourire de triomphe passa sur les lèvres rechignées de Rebb, qui continua à se repaître aux dépens de son compagnon.

Quand il eut tant bu et tant mangé qu’il en avait les yeux comme allumés et la peau des joues toute tendue et toute luisante, il déclara qu’il était prêt à partir.

V[modifier]

De la maison de Schukraft à la tuilerie qui est à main gauche, tout alla bien. Schukraft frappait la terre durcie du bout de son bâton, il tirait de grandes bouffées de sa pipe, et disait : « C’est bon de marcher quand il fait froid. »

Rebb allongeait des coups de parapluie à ses petites bêtes quand elles se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, comme par exemple de revenir sur lui pour contempler ses bottes ou d’aller regarder les bornes kilométriques, ou de s’avancer jusqu’au fossé pour voir ce que c’était que ce grand feu qui fumait là-bas dans les champs.

À la tuilerie, Rebb eut besoin de se moucher ; comme le vent lui rejetait les plis de son grand manteau sur la figure, il ne savait comment s’y prendre, ou du moins il faisait semblant d’être très embarrassé. Tout naturellement, Schukraft lui prit des mains la corde qui retenait les petits cochons ; comme il était la bienveillance même, il déclara qu’ils étaient très jolis. Rebb saisit la balle au bond et lui proposa de les lui vendre, tout prêt à manquer de parole à l’aubergiste de Plenitz, s’il y trouvait son compte.

« Chose promise, chose due, répondit gravement Schukraft ; l’aubergiste compte dessus, et je ne les prendrais pas, quand même tu me les donnerais pour rien.

C’est une manière de parler, reprit Rebb aven une figure déconfite.

— Je le sais bien ! » répondit Schukraft avec bienveillance ; et comme l’autre avait remis son mouchoir dans sa poche, il lui rendit, sans malice, la direction de son petit attelage.

À l’endroit où le chemin de Nimitz s’embranche sur la route de Colmar, la neige commença à tomber. Schukraft releva le col de sa veste, fit le moulinet avec son bâton et déclara que la neige pouvait tomber tant qu’elle voudrait, que cela lui était bien égal.

Rebb poussa un gros soupir, toussa à fendre l’âme et, d’un ton dolent, parla de ses rhumatismes. Ensuite il ouvrit son parapluie le plus maladroitement qu’il put. De plus, comme le vent s’était mis à souffler par bourrasques, Rebb eut absolument besoin de ses deux mains pour tenir le parapluie, qui folâtrait un peu, et les petits cochons profitèrent de son embarras pour se livrer aux fantaisies les plus extravagantes.

« Imbécile que je suis ! s’écria le grand Schukraft en retirant sa pipe de sa bouche pour prononcer ces paroles mémorables ; je m’en vais le nez au vent et les bras ballants pendant que tu te morfonds avec tes deux bêtes. Donne-moi ça. »

Rebb eut l’effronterie de se faire prier, de dire que ça finirait bien par marcher droit ; mais Schukraft ne voulut rien entendre, et les deux petits pourceaux, sentant que la corde était tenue cette fois par une main sûre et exercée, se mirent à trottiner comme deux amours.

Au bas de la grande côte qui mène au plateau de Plenitz, les deux petits cochons s’arrêtèrent brusquement, rapprochèrent leurs deux têtes et semblèrent se consulter.

Schukraft s’arrêta patiemment ; ensuite il demanda à ces messieurs si c’était pour aujourd’hui ou pour demain ? EnsuiteIl leur donna une toute petite poussée avec son bâton, en leur disant d’une voix conciliante : Nous recauserons de ça à l’auberge ! »

Les deux petites bêtes, enchantées d’avoir affaire à quelqu’un qui les comprenait si bien, repartirent d’un bon trot, et Schukraft les suivit en riant. Rebb restait prudemment à l’arrière-garde, de peur que son compagnon ne vînt à lui dire : J’ai les mains engourdies ; à ton tour ! »

VI[modifier]

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Il appliqua son poing sur son chapeau

Quand toute la compagnie fut arrivée sur le plateau de Plenitz, le vent cessa de souffler comma par enchantement.

« Attention, dit Schukraft, en prenant un air avisé, c’est trop beau pour durer. Le vent reprend haleine pour mieux souffler, et je me trompe fort ou bien… »

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Une rafale oblique prit le plateau en écharpe ; du même coup les arbres sifflèrent et secouèrent la neige de leurs branches, les flocons volèrent avec une telle rapidité qu’ils traçaient dans l’air comme de grandes lignes blanches. Schukraft n’eut que le temps de jeter son bâton de sa main droite dans sa main gauche pour appliquer son poing sur son chapeau, qui faisait de furieux efforts pour s’envoler.

Il ferma les yeux pour n’être point aveuglé, serra les dents pour retenir sa pipe et les lèvres pour n’être point asphyxié. En même temps il s’arc-boutait du côté d’où venait le vent, pour conserver son équilibre. Pendant un quart de minute, il fut comme sourd et aveugle ; il sentit, mais comme dans un cauchemar, que le cochon n° 1 piquait droit dans le vent comme un petit téméraire ; le cochon n° 2, de son côté, se jetait avec violence dans l’autre sens, contournait la jambe gauche de Schukraft, rencontrait la rafale, se repliait en désordre et enroulait la corde autour de la jambe de son conducteur.


Après ce bel exploit, il continua à tirer de toutes ses forces sur la corde et poussa des cris de détresse, la patte en l’air. Son compagnon ne crut pouvoir mieux faire que d’imiter un si bel exemple. Quoiqu’il fût tout à la fois aveuglé, asphyxié, sourd et paralytique, Schukraft crut entendre un cri de détresse.

Rebb avait d’abord bataillé de son mieux contre son para-pluie, qui s’était retourné d’un seul coup et qui semblait possédé de la rage d’aller voir ce qui se passait dans la vallée. « Ma casquette ! » hurla Rebb d’une voix si aiguë que Schukraft, s’oubliant lui-même, se retourna tout effrayé, fit un effort héroïque et ouvrit les yeux.

« Lâche-le, malheureux, lâche-le ! » s’écria-t-il d’une voix tonnante, en laissant tomber sa pipe. La casquette avait déjà disparu dans la trombe ; quant au parapluie, semblable à une voile tendue, il attirait peu à peu le malheureux Rebb vers la gauche, à l’endroit où le chemin côtoie la pente abrupte de la colline.

Ou bien Rebb n’entendit pas, ou bien il avait perdu la tête. Pas à pas, il continuait de s’avancer les yeux fermés vers le précipice.

Schukraft lâcha la corde pour courir à son secours. Malheureusement sa jambe gauche était prise et, au premier mouvement qu’il fit, il tomba sur la neige. Fouillant aussitôt dans sa poche, il en tira son couteau, qu’il ouvrit avec ses dents, parce qu’il avait les doigts gelés, et d’un coup sec coupa la corde. « A moi ! je suis perdu ! » criait Rebb d’une voix hale-tante.

En deux bonds, Schukraft arriva au bord du précipice : il n’était que temps ; Rebb, à bout de forces, allait lâcher le genévrier auquel il s’était cramponné, et se laisser rouler du haut en bas du rocher dans les eaux noires et rapides de la petite rivière que l’on entendait murmurer à une grande profondeur.

Schukraft le saisit vigoureusement sous les bras, le remit sur pied et l’aida à se tenir debout.

La neige tombait toujours, mais le vent avait cessé de souffler en tempête.

« Rien de cassé ? demanda Schukraft avec sollicitude.

— Ma casquette ? demanda le Rechigné d’un ton si piteux que Schukraft partit d’un grand éclat de rire.

— Elle est loin si elle roule toujours, dit-il en désignant du geste la vallée et la rivière.

— Mon parapluie ? » reprit Rebb, de plus en plus rechigné. Schukraft se contenta de faire un geste qui signifiait clairement : « Cours après ! »

Et mes cochons ? hurla Rebb en se tordant les mains avec désespoir.

— Dame ! les cochons, reprit Schukraft, un peu décontenancé ; le fait est que je les ai lâchés !

— Lâchés ! cria Rebb avec colère, je ne te le fais pas dire : tu les as lâchés, voilà un mot que je retiens et que tu répéteras devant le juge de paix ! »

Sans ajouter une seule parole, il tourna le dos à Schukraft et redescendit à grands pas dans la direction du village.

VII[modifier]

Schukraft, trop ahuri pour répondre, le regarda partir, les bras ballants et les yeux écarquillés. Puis il fit entendre un petit sifflement et haussa les épaules. Quand il eut ainsi ex-primé ses sentiments intimes, il ramassa son couteau, le ferma et le mit dans la poche de son pantalon, car c’était sa place accoutumée. Ensuite, ayant retrouvé sa pipe au fond du trou qu’elle avait creusé dans la neige, il en fit tomber les cendres avec beaucoup de méthode, la bourra philosophiquement et, quand il l’eut allumée, ne dédaigna pas de ramasser le bout de la corde, le roula avec soin et le mit dans la poche de sa veste, car c’était un homme soigneux.

S’étant assuré qu’il n’avait plus rien à faire sur le plateau, il s’avança jusqu’au bord du précipice et murmura avec une conviction profonde : Tous les juges de paix et tous leurs greffiers par-dessus le marché ne me prouveront jamais que j’aurais dû le laisser rouler là dedans pour courir après ses cochons ! » Il ajouta même en se mettant à trotter pour rétablir la circulation : « Au diable les deux cochons ; et puis le parapluie, et puis la casquette ! »

Telle fut l’oraison funèbre des quatre victimes qui avaient succombé dans cette circonstance à jamais mémorable.

Les deux petits cochons, enivrés de liberté et affolés par la tempête, avaient couru tout d’une traite à leur perte ; car ils étaient tombés étourdiment au beau milieu d’un conciliabule de loups affamés. Le parapluie de cotonnade avait eu le sort de tous les ambitieux. Pour avoir voulu s’élever plus haut que ses ailes ne pouvaient le porter, il avait fait une chute lamentable au beau milieu de la petite rivière ; en suivant le fil de l’eau, il finit par arriver à la mer, qui se referma sur lui, comme sur tant d’autres trésors que l’œil de l’homme ne revoit plus jamais.

Quant à la casquette, dissimulée dans un creux de rocher, elle descendit la côte à la fonte des neiges et tomba, in-forme et flasque, aux pieds d’un pêcheur à la ligne qui faillit crier. de surprise et mourir de peur, à la vue de cet objet étrange qu’il prit pour un animal inconnu.

VIII[modifier]

Quand Schukraft repassa devant la tuilerie, il entendit prononcer son nom et se retourna vivement. C’était Rebb qui l’avait appelé. Rebb, assis sur un tas de briques, était pâle comme un mort ; il avait les yeux brillants et tremblait de tous ses membres.

« C’en est fait de moi, dit-il d’une voix entrecoupée, et je ne veux pas mourir comme un mauvais chien, sans t’avoir demandé pardon de mes mauvaises paroles ; tout est arrivé par ma faute. »

Comme il s’était évanoui sans en pouvoir dire plus long, Schukraft le prit sur son dos, l’emporta chez lui, le mit dans son propre lit, le confia aux soins de sa femme et courut cher-cher le médecin. Le médecin se fit raconter par le menu détail les incidents du voyage et secoua la tête en disant : « Émotion trop forte après un déjeuner trop copieux.

— Quand je le disais ! s’écria le malade avec exaltation, tout s’est tourné contre moi, tout, tout ; mais c’est bien fait ! »

Pendant toute sa maladie, qui fut longue, il répétait continuellement : « C’est mauvais d’être trop fin ! »

Il vient seulement d’entrer en convalescence ; les gens du village disent que son repentir ne survivra pas à sa maladie. Schukraft prétend le contraire. Il faudra voir.

Le maître d’école du village et les mères qui ont des petits garçons désobéissants (c’est-à-dire presque toutes les mères) leur citent l’exemple des deux petits cochons qui ont péri par la dent du loup, pour avoir voulu en faire à leur tête.