Petits poèmes russes/Pouchkine

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G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 1-9).

POUCHKINE


I

L’ANTCHAR




Au désert calciné, sur le sol qui se ride
En rêches ornières de char,
Ainsi qu’une vigie effrayante, l’Antchar,
Seul, se dresse en l’azur torride.

La steppe l’enfanta dans un bris de tison
Un jour de colère assassine,
Et, des feuillages morts du faîte à la racine,
Il est tout imbu de poison.

L’ardent poison qui suinte à travers son écorce.
Fondu par l’air de flamme et d’or,
Le soir, résine épaisse et diaphane encor,
Se fige en stalactite torse.

L’oiseau ne vole pas vers lui, se mêle au ciel !
Et l’effroi du tigre l’évite ;
Seul, l’ouragan se rue à l’arbre, passe vite
Et s’enfuit, pestilentiel.

Si la nuée au gré des souffles promenée
Mouilla le branchage endormi,
L’eau, du bout des rameaux, goutte à goutte, parmi
Le sable, tombe, empoisonnée.

Mais un homme par un autre homme d’ici-bas,
Un jour, fut envoyé vers l’arbre ;
Docile, il franchit steppe et bois et rocs de marbre,
Et revint, chargé de trépas.

La résine, il l’apporte entre ses deux mains roides,
Il apporte un rameau flétri,
Et la sueur, de tout son cœur endolori,
Perle et ruisselle en gouttes froides.

Il dit : « Voici… » frissonne, et comme sous un heurt
Fléchit, la gorge haletante,
Et sur la natte d’or de la royale tente
Tombe aux pieds de son maître, et meurt.

Le prince alors a pris quelques flèches légères,
Il les trempe au poison qui mord,
Et, bandant l’arc, envoie avec elles la mort
Aux proches races étrangères.





II

LA PETITE FLEUR




Fleurette sans parfum, flétrie
En ce vieux livre où nul ne lit.
Mon âme en te voyant s’emplit
D’une inquiète rêverie.

Où t’ouvris-tu ? sous quelle aurore ?
Pour plus d’un jour ? ou sans demain ?
Une étrangère ou tendre main
Te mit-elle où tu meurs encore,

En souvenir d’une première
Caresse ou d’un suprême adieu
Ou d’un retour sous le ciel bleu
Dans les bois d’ombre ou de lumière ?

Vit-il, joyeux ? Vit-elle, heureuse ?
Où le sort les a-t-il menés ?
Ou bien sont-ils déjà fanés
Comme toi, fleur mystérieuse ?





III

L’OR ET LE FER




Ils parlent. Tu peux entendre.
L’Or dit : « J’ai tout ! » Le Fer : « J’ai tout ! » Ecoute encor.
« Tout est à vendre ! » dit l’Or.
Le Fer dit : « Tout est à prendre ! »