Philibert Rouvière (L’Art romantique)

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Calmann Lévy (III. L’Art romantiquepp. 267-275).

XI

PHILIBERT ROUVIÈRE




Voilà une vie agitée et tordue, comme ces arbres, — le grenadier, par exemple, — noueux, perplexes dans leur croissance, qui donnent des fruits compliqués et savoureux, et dont les orgueilleuses et rouges floraisons ont l’air de raconter l’histoire d’une sève longtemps comprimée. Il y a des gens par milliers qui, en littérature, adorent le style coulant, l’art qui s’épanche à l’abandon, presque à l’étourdie, sans méthode, mais sans fureurs et sans cascades. D’autres, — et généralement ce sont des littérateurs, — ne lisent avec plaisir que ce qui demande à être relu. Ils jouissent presque des douleurs de l’auteur. Car ces ouvrages, médités, laborieux, tourmentés, contiennent la saveur toujours vive de la volonté qui les enfanta. Ils contiennent la grâce littéraire suprême, qui est l’énergie. Il en est de même de Rouvière : il a cette grâce suprême, décisive, — l’énergie, l’intensité dans le geste, dans la parole et dans le regard.

Philibert Rouvière a eu, comme je le faisais pressentir, une existence laborieuse et pleine de cahots. Il est né à Nîmes, en 1809. Ses parents, négociants aisés, lui firent faire toutes ses études. On destinait le jeune homme au notariat. Ainsi il eut, dès le principe, cet inestimable avantage d’une éducation libérale. Plus ou moins complète, cette éducation marque, pour ainsi dire, les gens ; et beaucoup d’hommes, et des plus forts, qui en ont été privés, ont toujours senti en eux une espèce de lacune que les études de la maturité étaient impuissantes à combler. Pendant sa première jeunesse, son goût pour le théâtre s’était manifesté avec une ardeur si vive, que sa mère, qui avait les préjugés d’une piété sévère, lui prédit avec désespoir qu’il monterait sur les planches. Cependant ce n’était pas dans les pompes condamnables du théâtre que Rouvière devait d’abord abîmer sa jeunesse. Il débuta par la peinture. Il se trouvait jeune, privé de ses parents, à la tête d’une petite fortune, et il profita de sa liberté pour entrer à l’atelier de Gros en 1827. En 1830, il exposa un tableau dont le sujet était emprunté au spectacle émouvant de la révolution de Juillet ; cet ouvrage était, je crois, intitulé la Barricade, et des artistes, élèves de Gros, m’en ont parlé honorablement. Rouvière a plus d’une fois depuis lors, dans les loisirs forcés que lui faisait sa vie aventureuse de comédien, utilisé son talent de peintre. Il a disséminé çà et là quelques bons portraits.

Mais la peinture n’avait fait qu’une diversion. Le goût diabolique du théâtre prit impérativement le dessus, et en 1837 il pria Joanny de l’entendre. Le vieux comédien le poussa vivement dans sa nouvelle voie, et Rouvière débuta au Théâtre-Français. Il fut quelque temps au Conservatoire ; — on n’est pas déshonoré pour une pareille naïveté, et il nous est permis de sourire de ces amusantes indécisions d’un génie qui ne se connaîtra que plus tard. — Au Conservatoire, Rouvière devint si mauvais qu’il eut peur. Les professeurs-orthopédistes-jurés, chargés d’enseigner la diction et la gesticulation traditionnelle, s’étonnaient de voir leur enseignement engendrer l’absurde. Torturé par l’école, Rouvière perdait toute sa grâce native et n’acquérait aucune des grâces pédagogiques. Heureusement il fuit à temps cette maison, dont l’atmosphère n’était pas faite pour ses poumons ; il prit quelques leçons de Michelot (mais qu’est-ce que des leçons ? des axiomes, des préceptes d’hygiène, des vérités impudentes ; le reste, le reste, c’est-à-dire tout, ne se démontre pas), et entra enfin à l’Odéon, en 1839, sous la direction de MM. d’Épagny et Lireux. Là il joua Antiochus dans Rodogune, le roi Lear, le Macbeth de Ducis. Le Médecin de son honneur fut l’occasion d’une création heureuse, singulière, et qui fit date dans la carrière de l’artiste. — Il marqua dans le Duc d’Albé et dans le Vieux Consul ; et dans le Tirésias de l’Antigone traduite il montra une intelligence parfaite de ces types grandioses qui nous viennent de l’antiquité, de ces types synthétiques qui sont comme un défi à nos poétiques modernes contradictoires. Déjà, dans le Médecin de son honneur, il avait manifesté cette énergie soudaine, éruptive, qui caractérise une littérature tout à fait opposée, et il a pu dès lors concevoir sa pleine destinée ; il a pu comprendre quelle intime connexion existait entre lui et la littérature romantique ; car, sans manquer de respect à nos impitoyables classiques, je crois qu’un grand comédien comme Rouvière peut désirer d’autres langues à traduire, d’autres passions à mimer. Il portera ailleurs ses passions d’interprète, il s’enivrera d’une autre atmosphère, il rêvera, il désirera plus d’animalité et plus de spiritualité ; il attendra, s’il le faut. Douloureuse solidarité ! lacunes qui ne se correspondent pas ! Tantôt le poëte cherche son comédien, comme le peintre son graveur ; tantôt le comédien soupire après son poëte !

M. Bocage, homme économe et prudent, homme égalitaire d’ailleurs, se garda bien de rengager Rouvière ; et ici commence l’abominable épopée du comédien errant. Rouvière courait et vagabondait ; — la province et l’étranger, exaspérantes consolations pour celui qui rêve toujours de ses juges naturels, et qui attend comme des envoyés les types vivifiants des poëtes !

Rouvière revint à Paris et joua sur le théâtre de Saint-Germain le Hamlet de MM. Dumas et Meurice. Dumas avait communiqué le manuscrit à Rouvière, et celui-ci s’était tellement passionné pour le rôle, qu’il proposa de monter l’ouvrage à Saint-Germain avec la petite troupe qui s’y trouvait. Ce fut un beau succès auquel assista toute la presse, et l’enthousiasme qu’il excita est constaté par un feuilleton de Jules Janin, de la fin de septembre 1846. Il appartenait dès lors à la troupe du Théâtre-Historique ; tout le monde se rappelle avec quel éclat il joua le Charles IX dans la Reine Margot. On crut voir le vrai Charles IX ; c’était une parfaite résurrection. Malgré la manière décisive dont il joua le terrible rôle de Hamlet au même théâtre, il ne fut pas rengagé, et ce fut seulement dix-huit mois plus tard qu’il créa avec beaucoup d’originalité le Fritz du Comte Hermann. Ces succès répétés, mais à des intervalles souvent lointains, ne faisaient cependant pas à l’artiste une position solide et durable ; on eût dit que ses qualités lui nuisaient et que sa manière originale faisait de lui un homme embarrassant. À la Porte-Saint-Martin, où une malheureuse faillite l’empêcha d’accomplir un engagement de trois ans, il créa Masaniello dans Salvator Rosa. Dans ces derniers temps, Rouvière a reparu avec un éclat incomparable à la Gaîté, où il a joué le rôle de Mordaunt, et à l’Odéon, où Hamlet a été repris et où il a soulevé un enthousiasme sans pareil. Jamais peut-être il ne l’avait si bien joué ; enfin, sur le même théâtre, il vient de créer Favilla, où il a développé des qualités d’un ordre inaccoutumé, auxquelles on était loin de s’attendre, mais qu’avaient pu deviner ceux qui avaient fait de lui une étude particulière.

Maintenant que la position de Rouvière est faite, position excellente, basée à la fois sur des succès populaires et sur l’estime qu’il a inspirée aux littérateurs les plus difficiles (ce qui a été écrit de meilleur sur lui, c’est les feuilletons de Théophile Gautier dans la Presse et dans le Moniteur, et la nouvelle de Champfleury : le Comédien Trianon), il est bon et permis de parler de lui librement. Rouvière avait autrefois de grands défauts, défauts qui naissaient peut-être de l’abondance même de son énergie ; aujourd’hui ces défauts ont disparu. Rouvière n’était pas toujours maître de lui ; maintenant c’est un artiste plein de certitude. Ce qui caractérise plus particulièrement son talent, c’est une solennité subjuguante. Une grandeur poétique l’enveloppe. Sitôt qu’il est entré en scène, l’œil du spectateur s’attache à lui et ne veut plus le quitter. Sa diction mordante, accentuée, poussée par une emphase nécessaire ou brisée par une trivialité inévitable, enchaîne irrésistiblement l’attention. — On peut dire de lui, comme de la Clairon, qui était une toute petite femme, qu’il grandit à la scène ; et c’est la preuve d’un grand talent. — Il a des pétulances terribles, des aspirations lancées à toute volée, des ardeurs concentrées qui font rêver à tout ce qu’on raconte de Kean et de Lekain. Et, bien que l’intensité du jeu et la projection redoutable de la volonté tiennent la plus grande part dans cette séduction, tout ce miracle s’accomplit sans effort. Il a, comme certaines substances chimiques, cette saveur qu’on appelle sui generis. De pareils artistes, si rares et si précieux, peuvent être quelquefois singuliers ; il leur est impossible d’être mauvais, c’est-à-dire qu’ils ne sauraient jamais déplaire.

Quelque prodigieux que Rouvière se soit montré dans l’indécis et contradictoire Hamlet, tour de force qui fera date dans l’histoire du théâtre, je l’ai toujours trouvé plus à son aise, plus vrai dans les personnages absolument tragiques ; le théâtre d’action, voilà son domaine. Dans Mordaunt, on peut dire qu’il illuminait véritablement tout le drame. Tout le reste pivotait autour de lui ; il avait l’air de la Vengeance expliquant l’Histoire. Quand Mordaunt rapporte à Cromwell sa cargaison de prisonniers voués à la mort, et qu’à la paternelle sollicitude de celui-ci, qui lui recommande de se reposer avant de se charger d’une nouvelle mission, Rouvière répondait, en arrachant la lettre de la main du protecteur avec une légèreté sans pareille : Je ne suis jamais fatigué, monsieur ! ces mots si simples traversaient l’âme comme une épée, et les applaudissements du public, qui est dans la confidence de Mordaunt et qui connaît la raison de son zèle, expiraient dans le frisson. Peut-être était-il encore plus singulièrement tragique quand, son oncle lui débitant la longue kyrielle des crimes de sa mère, il l’interrompait à chaque instant par un cri d’amour filial tout assoiffé de sang : Monsieur, c’était ma mère ! Il fallait dire cela cinq ou six fois ! et à chaque fois c’était neuf et c’était beau.

On était curieux de voir comment Rouvière exprimerait l’amour et la tendresse dans Maître Favilla. Il a été charmant. L’interprète des vengeances, le terrible Hamlet, est devenu le plus délicat, le plus affectueux des époux ; il a orné l’amour conjugal d’une fleur de chevalerie exquise. Sa voix solennelle et distinguée vibrait comme celle d’un homme dont l’âme est ailleurs que dans les choses de ce monde ; on eût dit qu’il planait dans un azur spirituel. Il y eut unanimité dans l’éloge. Seul, M. Janin, qui avait si bien loué le comédien il y a quelques années, voulut le rendre solidaire de la mauvaise humeur que lui causait la pièce. Où est le grand mal ? Si M. Janin tombait trop souvent dans la vérité, il la pourrait bien compromettre.

Insisterai-je sur cette qualité exquise du goût qui préside à l’arrangement des costumes de Rouvière, sur cet art avec lequel il se grime, non pas en miniaturiste et en fat, mais en véritable comédien, dans lequel il y a toujours un peintre ? Ses costumes voltigent et entourent harmonieusement sa personnalité. C’est bien là une touche précieuse, un trait caractéristique qui marque l’artiste, pour lequel il n’y a pas de petites choses.

Je lis dans un singulier philosophe quelques lignes qui me font rêver à l’art des grands acteurs :

« Quand je veux savoir jusqu’à quel point quelqu’un est circonspect ou stupide, jusqu’à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d’après le sien, aussi exactement que possible, et j’attends alors pour savoir quels pensers ou quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur, comme pour s’appareiller et correspondre avec ma physionomie. »

Et quand le grand acteur, nourri de son rôle, habillé, grimé, se trouve en face de son miroir, horrible ou charmant, séduisant ou répulsif, et qu’il y contemple cette nouvelle personnalité qui doit devenir la sienne pendant quelques heures, il tire de cette analyse un nouveau parachèvement, une espèce de magnétisme de récurrence. Alors l’opération magique est terminée, le miracle de l’objectivité est accompli, et l’artiste peut prononcer son Eurêka. Type d’amour ou d’horreur, il peut entrer en scène. — Tel est Rouvière.