Physiologie du goût/Méditation XII

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MÉDITATION XII

DES GOURMANDS


n’est pas gourmand qui veut.

61. — Il est des individus à qui la nature a refusé une finesse d’organes, ou une tenue d’attention sans lesquelles les mets les plus succulents passent inaperçus.

La physiologie a déjà reconnu la première de ces variétés, en nous montrant la langue de ces infortunés mal pourvue des houppes nerveuses destinées à inhaler et apprécier les saveurs. Elles n’éveillent chez eux qu’un sentiment obtus : ils sont pour les saveurs ce que les aveugles sont pour la lumière.

La seconde se compose des distraits, des babillards, des affairés, des ambitieux et autres, qui veulent s’occuper de deux choses à la fois, et ne mangent que pour se remplir.

napoléon.

Tel était entre autres Napoléon : il était irrégulier dans ses repas, et mangeait vite et mal ; mais là se retrouvait aussi cette volonté absolue qu’il mettait à tout. Dès que l’appétit se faisait sentir, il fallait qu’il fût satisfait, et son service était monté de manière qu’en tout lieu et à toute heure on pouvait, au premier mot, lui présenter de la volaille, des côtelettes et du café.

gourmands par prédestination.

Mais il est une classe privilégiée qu’une prédestination matérielle et organique appelle aux jouissances du goût.

J’ai été de tout temps Lavatérien et Galliste : je crois aux dispositions innées.

Puisqu’il est des individus qui sont évidemment venus au monde pour mal voir, mal marcher, mal entendre, parce qu’ils sont nés myopes, boiteux ou sourds, pourquoi n’y en aurait-il pas d’autres qui ont été prédisposés à éprouver plus spécialement certaines séries de sensations ?

D’ailleurs, pour peu qu’on ait du penchant à l’observation, on rencontre à chaque instant dans le monde des physionomies qui portent l’empreinte irrécusable d’un sentiment dominant, tel qu’une impertinence dédaigneuse, le contentement de soi-même, la misanthropie, la sensualité, etc., etc. À la vérité, on peut porter tout cela avec une figure insignifiante ; mais quand la physionomie a un cachet déterminé, il est rare qu’elle soit trompeuse.

Les passions agissent sur les muscles, et très-souvent, quoiqu’un homme se taise, on peut lire sur son visage les divers sentiments dont il est agité. Cette tension, pour peu qu’elle soit habituelle, finit par laisser des traces sensibles, et donne ainsi à la physionomie un caractère permanent et reconnaissable.

prédestination sensuelle.

62. — Les prédestinés de la gourmandise sont en général d’une stature moyenne ; ils ont le visage rond ou carré, les yeux brillants, le front petit, le nez court, les lèvres charnues et le menton arrondi. Les femmes sont potelées, plus jolies que belles, et visant un peu à l’obésité.

Celles qui sont principalement friandes ont les traits plus fins, l’air plus délicat, sont plus mignonnes, et se distinguent surtout par un coup de langue qui leur est particulier.

C’est sous cet extérieur qu’il faut chercher les convives les plus aimables : ils acceptent tout ce qu’on leur offre, mangent lentement, et savourent avec réflexion. Ils ne se hâtent point de s’éloigner des lieux où ils ont reçu une hospitalité distinguée ; et on les a pour la soirée, parce qu’ils connaissent tous les jeux et passe-temps qui sont les accessoires ordinaires d’une réunion gastronomique.

Ceux, au contraire, à qui la nature a refusé l’aptitude aux jouissances du goût, on le visage, le nez et les yeux longs : quelle que soit leur faille, ils ont dans leur tournure quelque chose d’allongé. Ils ont les cheveux noirs et plats, et manquent surtout d’embonpoint ; ce sont eux qui ont inventé les pantalons.

Les femmes que la nature a affligées du même malheur sont anguleuses, s’ennuient à table, et ne vivent que de boston et de médisance.

Cette théorie physiologique ne trouvera, je l’espère, que peu de contradicteurs, parce que chacun peut la vérifier autour de soi : je vais cependant encore l’appuyer par des faits.

Je siégeais un jour à un très-grand repas, et j’avais en face une très-jolie personne dont la figure était tout à fait sensuelle. Je me penchai vers mon voisin, et lui dis tout bas qu’avec des traits pareils il était impossible que cette demoiselle ne fût pas très-gourmande. « Quelle folie ! me répondit-il ; elle a tout au plus quinze ans ; ce n’est pas encore l’âge de la gourmandise.… Au surplus, observons… »

Les commencements ne me furent pas favorables : j’eus peur de m’être compromis ; car, pendant les deux premiers services, la jeune fille fut d’une discrétion qui m’étonnait, et je craignais d’être tombé sur une exception, car il y en a pour toutes les règles. Mais enfin le dessert vint, dessert aussi brillant que copieux, et qui me rendit l’espérance. Mon espoir ne fut pas déçu : non-seulement elle mangea de tout ce qu’on lui offrit, mais encore elle se fit servir des plats qui étaient les plus éloignés d’elle. Enfin elle goûta à tout ; et le voisin s’étonnait de ce que ce petit estomac pouvait contenir tant de choses. Ainsi fut vérifié mon diagnostic, et la science triompha encore une fois.

À deux ans de là, je rencontrai encore la même personne ; c’était huit jours après son mariage : elle s’était développée tout à fait à son avantage ; elle laissait pointer un peu de coquetterie, et étalant tout ce que la mode permet de montrer d’attraits, elle était ravissante. Son mari était à peindre : il ressemblait à un certain ventriloque qui savait rire d’un côté et pleurer de l’autre, c’est-à-dire qu’il paraissait très-content de ce qu’on admirait sa femme ; mais dès qu’un amateur avait l’air d’insister, il était saisi du frisson d’une jalousie très-apparente. Ce dernier sentiment prévalut ; il emporta sa femme dans un département éloigné, et là, pour moi, finit sa biographie.

Je fis une autre fois une remarque pareille sur le duc Decrès, qui a été si longtemps ministre de la marine.

On sait qu’il était gros, court, brun, crépu et carré ; qu’il avait le visage au moins rond, le menton relevé, les lèvres épaisses et la bouche d’un géant ; aussi je le proclamai sur-le-champ amateur prédestiné de la bonne chère et des belles.

Cette remarque physiognomonique, je la coulai bien doucement et bien bas dans l’oreille d’une dame fort jolie et que je croyais discrète. Hélas ! je me trompai ! elle était fille d’Ève, et mon secret l’eût étouffée. Aussi, dans la soirée, l’Excellence fut instruite de l’induction scientifique que j’avais tirée de l’ensemble de ses traits.

C’est ce que j’appris le lendemain par une lettre fort aimable que m’écrivit le duc, et par laquelle il se défendait avec modestie de posséder les deux qualités, d’ailleurs fort estimables, que j’avais découvertes en lui. Je ne me tins pas pour battu. Je répondis que la nature ne fait rien en vain ; qu’elle l’avait évidemment formé pour de certaines missions, que, s’il ne les remplissait pas, il contrariait son vœu ; qu’au reste, je n’avais aucun droit à de pareilles confidences, etc., etc.

La correspondance resta là ; mais, peu de temps après, tout Paris fut instruit par la voie des journaux de la mémorable bataille qui eut lieu entre le ministre et son cuisinier, bataille qui fut longue, disputée, et où l’Excellence n’eut pas toujours le dessus. Or, si après une pareille aventure le cuisinier ne fut pas renvoyé (et il ne le fut pas), je puis, je crois, en tirer la conséquence que le duc était absolument dominé par les talents de cet artiste, et qu’il désespérait d’en trouver un autre qui sût flatter aussi agréablement son goût ; sans quoi il n’aurait jamais pu surmonter la répugnance toute naturelle qu’il devait éprouver à être servi par un préposé aussi belliqueux.

Comme je traçais ces lignes par une belle soirée d’hiver, M. Carlier, ancien premier violon de l’Opéra et démonstrateur habile, entre chez moi et s’assied près de mon feu. J’étais plein de mon sujet, et le considérant avec attention : « Cher professeur, lui dis-je, comment se fait-il que vous ne soyez pas gourmand, quand vous en avez tous les traits ? — Je l’étais très-fort, répondit-il, mais je m’abstiens, — Serait-ce par sagesse ? » lui répliquai-je. Il ne répondit pas, mais il poussa un soupir à la Walter Scott, c’est-à-dire tout à fait semblable à un gémissement.

gourmands par état.

63. — S’il est des gourmands par prédestination, il en est aussi par état ; et je dois en signaler ici quatre grandes théories : les financiers, les médecins, les gens de lettres et les dévots.

les financiers.

Les financiers sont les héros de la gourmandise. Ici, héros est le mot propre, car il y avait combat : et l’aristocratie nobiliaire eût écrasé les financiers sous le poids de ses titres et de ses écussons, si ceux-ci n’y eussent opposé une table somptueuse cl leurs coffres-forts. Les cuisiniers combattaient les généalogistes, et quoique les ducs n’attendissent pas d’être sortis pour persifler l’amphitryon qui les traitait, ils étaient venus, et leur présence attestait leur défaite.

D’ailleurs tous ceux qui amassent beaucoup d’argent, et avec facilité, sont presque indispensablement obligés d’être gourmands.

L’inégalité des conditions entraîne l’inégalité des richesses, mais l’inégalité des richesses n’amène pas l’inégalité des besoins ! et tel qui pourrait payer chaque jour un dîner suffisant pour cent personnes est souvent rassasié après avoir mangé une cuisse de poulet. Il faut donc que l’art use de toutes ses ressources pour ranimer cette ombre d’appétit par des mets qui le soutiennent sans dommage et le caressent sans l’étouffer. C’est ainsi que Mondor est devenu gourmand, et que de toutes parts les gourmands ont accouru auprès de lui.

Aussi, dans toutes les séries d’apprêts que nous présentent les livres de cuisine élémentaire, il y en a toujours un ou plusieurs qui portent pour qualification : à la financière. Et on sait que ce n’était pas le roi, mais les fermiers généraux qui mangeaient autrefois le premier plat de petits pois, qui se payait toujours huit cent francs.

Les choses ne se passent pas autrement de nos jours : les tables financières continuent à offrir tout ce que la nature a de le plus parfait, les serres de plus précoce, l’art de plus exquis ; et les personnages les plus historiques ne dédaignent point de s’asseoir à ces festins.

les médecins.

64. — Des causes d’une autre nature, quoique non moins puissantes, agissent sur les médecins : ils sont gourmands par séduction, et il faudrait qu’ils fussent de bronze pour résister à la force des choses.

Les chers docteurs sont d’autant mieux accueillis que la santé, qui est sous leur patronage, est le plus précieux de tous les biens ; aussi sont-ils enfants gâtés dans toute la force du terme.

Toujours impatiemment attendus, ils sont accueillis avec empressement. C’est une jolie malade qui les engage ; c’est une jeune personne qui les caresse ; c’est un père, c’est un mari, qui leur recommandent ce qu’ils ont de plus cher. L’espérance les tourne par la droite, la reconnaissance par la gauche : on les embecque comme des pigeons ; ils se laissent faire, et en six mois l’habitude est prise, ils sont gourmands sans retour (past redemption).

C’est ce que j’osai exprimer un jour dans un repas où je figurais, moi neuvième, sous la présidence du docteur Corvisart. C’était vers 1806 :

« Vous êtes, m’écriai-je du ton inspiré d’un prédicateur puritain, vous êtes les derniers restes d’une corporation qui jadis couvrait toute la France. Hélas ! les membres en sont anéantis ou dispersés : plus de fermiers généraux, d’abbés, de chevaliers, de moines blancs ; tout le corps dégustateur réside en vous seuls. Soutenez avec fermeté un si grand poids, dussiez-vous essuyer le sort des trois cents Spartiates au pas des Thermopyles. »

Je dis, et il n’y eut pas une réclamation : nous agîmes en conséquence, et la vérité reste.

Je fis à ce dîner une observation qui mérite d’être connue.

Le docteur Corvisart, qui était fort aimable quand il voulait, ne buvait que du vin de Champagne frappé de glace. Aussi, dès le commencement du repas et pendant que les autres convives s’occupaient à manger, il était bruyant, conteur, anecdotier. Au dessert, au contraire, et quand la conversation commençait à s’animer, il devenait sérieux, taciturne et quelquefois morose.

De cette observation et de plusieurs autres conformes, j’ai déduit le théorème suivant : Le vin de Champagne, qui est excitant dans ses premiers effets (ab initio), est stupéfiant dans ceux qui suivent (in recessu) ; ce qui est au surplus un effet notoire du gaz acide carbonique qu’il contient.

objurgation.

65. — Puisque je tiens les docteurs à diplôme, je ne veux pas mourir sans leur reprocher l’extrême sévérité dont ils usent envers leurs malades.

Dès qu’on a le malheur de tomber dans leurs mains, il faut subir une kyrielle de défenses, et renoncer à tout ce que nos habitudes ont d’agréable.

Je m’élève contre la plupart de ces interdictions comme inutiles.

Je dis inutiles, parce que les malades n’appètent presque jamais ce qui leur serait nuisible.

Le médecin rationnel ne doit jamais perdre de vue la tendance naturelle de nos penchants, ni oublier que si les sensations douloureuses sont funestes par leur nature, celles qui sont agréables disposent à la santé. On a vu un peu de vin, une cuillerée de café, quelques gouttes de liqueur, rappeler le sourire sur les faces les plus hippocratiques.

Au surplus, il faut qu’ils sachent bien, ces ordonnateurs sévères, que leurs prescriptions restent presque toujours sans effet ; le malade cherche à s’y soustraire ; ceux qui l’environnent ne manquent jamais de raisons pour lui complaire, et on n’en meurt ni plus ni moins.

La ration d’un Russe malade, en 1815, aurait grisé un fort de la halle, et celle des Anglais eût rassasié un Limousin. Et il n’y avait pas de retranchement à y faire, car des inspecteurs militaires parcouraient sans cesse nos hôpitaux, et surveillaient à la fois la fourniture et la consommation.

J’émets mon avis avec d’autant plus de confiance qu’il est appuyé sur des faits nombreux, et que les praticiens les plus heureux se rapprochent de ce système.

Le chanoine Rollet, mort il y a environ cinquante ans, était buveur, suivant l’usage de ces temps antiques : il tomba malade, et la première phrase du médecin fut employée à lui interdire tout usage de vin. Cependant, à la visite suivante, le docteur trouva le patient couché, et devant son lit un corps de délit presque complet, savoir : une table couverte d’une nappe bien blanche, un gobelet de cristal, une bouteille de belle apparence, et une serviette pour s’essuyer les lèvres.

À cette vue il entra dans une violente colère et parlait de se retirer, quand le malheureux chanoine lui cria, d’une voix lamentable : « Ah ! docteur, souvenez-vous que quand vous m’avez défendu de boire, vous ne m’avez pas défendu le plaisir de voir la bouteille. »

Le médecin qui traitait M. de Montlucin de Pont-de-Veyle fut bien encore plus cruel, car non-seulement il interdit l’usage du vin à son malade, mais encore il lui prescrivit de boire de l’eau à grandes doses.

Peu de temps après le départ de l’ordonnateur, madame de Montlucin, jalouse d’appuyer l’ordonnance et de contribuer au retour de la santé de son mari, lui présenta un grand verre d’eau la plus belle et la plus limpide.

Le malade le reçut avec docilité, et se mit à le boire avec résignation ; mais il s’arrêta à la première gorgée, et rendant le vase à sa femme : « Tenez cela, ma chère, lui dit-il, et gardez-le pour une autre fois : j’ai toujours ouï dire qu’il ne fallait pas badiner avec les remèdes. »

les gens de lettres.

66. — Dans l’empire gastronomique, le quartier des gens de lettres est tout près de celui des médecins.

Sous le règne de Louis XIV ; les gens de lettres étaient ivrognes ; ils se conformaient à la mode, et les mémoires du temps sont tout à fait édifiants à ce sujet. Maintenant ils sont gourmands : en quoi il y a amélioration.

Je suis bien loin d’être de l’avis du cynique Geoffroy, qui disait que si les productions modernes manquent de force, cela vient de ce que les auteurs ne boivent que de l’eau sucrée.

Je crois, au contraire, qu’il a fait une double méprise, et qu’il s’est trompé sur le fait et sur la conséquence.

L’époque actuelle est riche en talents ; ils se nuisent peut-être par leur multitude ; mais la postérité, jugeant avec plus de calme, y verra bien des sujets d’admiration : c’est ainsi que nous-même avons rendu justice aux chefs-d’œuvre de Racine et de Molière, qui furent froidement reçus par les contemporains.

Jamais la position des gens de lettres dans la société n’a été plus agréable. Ils ne logent plus dans les régions élevées qu’on leur reprochait autrefois ; les domaines de la littérature sont devenus plus fertiles ; les flots de l’Hippocrène roulent aussi des paillettes d’or : égaux de tout le monde, ils n’entendent plus le langage du protectorat, et, pour comble de biens, la gourmandise les comble de ses plus chères faveurs.

On engage les gens de lettres à cause de l’estime qu’on fait de leurs talents, parce que leur conversation a en général quelque chose de piquant, et aussi parce que depuis quelque temps il est de règle que toute société doit avoir son homme de lettres.

Ces messieurs arrivent toujours un peu tard ; on ne les accueille que mieux, parce qu’on les a désirés ; on les affriande pour qu’ils reviennent, on les régale pour qu’ils étincellent ; et comme ils trouvent cela fort naturel, ils s’y accoutument, deviennent, sont et demeurent gourmands.

Les choses même ont été si loin qu’il y a eu un peu de scandale. Quelques furets ont prétendu que certains déjeuneurs s’étaient laissés séduire, que certaines promotions étaient issues de certains pâtés, et que le temple de l’immortalité s’était ouvert à la fourchette. Mais c’étaient de méchantes langues ; ces bruits sont tombés comme tant d’autres : ce qui est fait est bien fait, et je n’en fais ici mention que pour montrer que je suis au courant de tout ce qui tient à mon sujet.

les dévots.

67. — Enfin la gourmandise compte beaucoup de dévots parmi ses plus fidèles sectateurs.

Nous entendons par dévots ce qu’entendaient Louis XIV et Molière, c’est-à-dire ceux dont toute la religion consiste en pratiques extérieures ; les gens pieux et charitables n’ont rien à faire là.

Voyons donc comment la vocation leur vient. Parmi ceux qui veulent faire leur salut, le plus grand nombre cherche le chemin le plus doux ; ceux qui fuient les hommes, couchent sur la dure et revêtent le cilice, ont toujours été et ne peuvent jamais être que des exceptions.

Or, il est des choses damnables sans équivoque, et qu’on ne peut jamais se permettre, comme le bal, les spectacles, le jeu et autres passe-temps semblables.

Pendant qu’on les abomine, ainsi que ceux qui les mettent en pratique, la gourmandise se présente et se glisse avec une face tout à fait théologique.

De droit divin, l’homme est le roi de la nature, et tout ce que la terre produit a été créé pour lui. C’est pour lui que la caille s’engraisse, pour lui que le moka a un si doux parfum, pour lui que le sucre est favorable à la santé.

Comment donc ne pas user, du moins avec la modération convenable, des biens que la Providence nous offre, surtout si nous continuons à les regarder comme des choses périssables, surtout si elles exaltent notre reconnaissance envers l’auteur de toutes choses !

Des raisons non moins fortes viennent encore renforcer celles-ci. Peut-on trop bien recevoir ceux qui dirigent nos âmes et nous tiennent dans la voie du salut ? Ne doit-on pas rendre aimables, et par cela même plus fréquentes, des réunions dont le but est excellent ?

Quelquefois aussi les dons de Comus arrivent sans qu’on les cherche : c’est un souvenir de collége, c’est le don d’une vieille amitié, c’est un pénitent qui s’humilie, c’est un collatéral qui se rappelle, c’est un protégé qui se reconnaît. Comment repousser de pareilles offrandes ? comment ne pas les assortir ? C’est une pure nécessité.

D’ailleurs les choses se sont toujours passées ainsi :

Les moutiers étaient de vrais magasins des plus adorables friandises ; et voilà pourquoi certains amateurs les regrettent si amèrement [1].

Plusieurs ordres monastiques, les Bernardins surtout, faisaient profession de bonne chère. Les cuisiniers du clergé ont reculé les limites de l’art ; et quand M. de Pressigny (mort archevêque de Besançon) revint du conclave qui avait nommé Pie VI, il disait que le meilleur dîner qu’il eût fait à Rome avait été chez le général des Capucins.

les chevaliers et les abbés.

63. — Nous ne pouvons mieux finir cet article qu’en faisant une mention honorable de deux corporations que nous avons vues dans toute leur gloire, et que la Révolution a éclipsées : les chevaliers et les abbés.

Qu’ils étaient gourmands, ces chers amis ! il était impossible de s’y méprendre à leurs narines ouvertes, à leurs yeux écarquillés, à leurs lèvres vernissées, à leur langue promeneuse ; cependant chaque classe avait une manière de manger qui lui était particulière.

Les chevaliers avaient quelque chose de militaire dans leur pose ; ils s’administraient les morceaux avec dignité, les travaillaient avec calme, et promenaient horizontalement, du maître à la maîtresse de la maison, des regards approbateurs.

Les abbés, au contraire, se pelotonnaient pour se rapprocher de l’assiette ; leur main droite s’arrondissait comme la patte du chat qui tire les marrons du feu ; leur physionomie était toute jouissance, et leur regard avait quelque chose de concentré qu’il est plus facile de concevoir que de peindre.

Comme les trois quarts de ceux qui composent la génération actuelle n’ont rien vu qui ressemble aux chevaliers et aux abbés que nous venons de désigner, et qu’il est cependant indispensable de les reconnaître pour bien entendre beaucoup de livres écrits dans le dix-huitième siècle, nous emprunterons à l’auteur du Traité historique sur le duel quelques pages qui ne laisseront rien à désirer sur ce sujet. (Voyez les Variétés, n°20.)

longévité annoncée aux gourmands.

69. — D’après mes dernières lectures, je suis heureux, on ne peut pas plus heureux, de pouvoir donner à mes lecteurs une bonne nouvelle, savoir, que la bonne chère est bien loin de nuire à la santé, et que, toutes choses égales, les gourmands vivent plus longtemps que les autres. C’est ce qui est arithmétiquement prouvé dans un mémoire très-bien fait, lu dernièrement à l’Académie des Sciences par le docteur Villermet.

Il a comparé les divers états de la société où l’on fait bonne chère avec ceux où l’on se nourrit mal, et en a parcouru l’échelle tout entière. Il a également comparé entre eux les divers arrondissements de Paris où l’aisance est plus ou moins généralement répandue, et où l’on sait que, sous ce rapport, il existe une extrême différence, comme, par exemple, entre le faubourg Saint-Marceau et la Chaussée-d’Antin.

Enfin, le docteur a poussé ses recherches jusqu’aux départements de la France, et comparé, sous le même rapport, ceux qui sont plus ou moins fertiles : partout il a obtenu pour résultat général que la mortalité diminue dans la même proportion que les moyens qu’on a de se bien nourrir augmentent, et qu’ainsi ceux que la fortune soumet au malheur de se mal nourrir peuvent du moins être sûrs que la mort les en délivrera plus vite.

Les deux extrêmes de cette progression sont que, dans l’état de la vie le plus favorisé, il ne meurt dans un an qu’un individu sur cinquante, tandis que, parmi ceux qui sont les plus exposés à la misère, il en meurt un sur quatre dans le même espace de temps.

Ce n’est pas que ceux qui font excellente chère ne soient jamais malades, hélas ! ils tombent aussi quelquefois dans le domaine de la Faculté, qui a coutume de les désigner sous la qualification de bons malades ; mais comme ils ont une plus grande dose de vitalité, et que toutes les parties de l’organisation sont mieux entretenues, la nature a plus de ressources, et le corps résiste incomparablement mieux à la destruction.

Cette vérité physiologique peut également s’appuyer sur l’histoire qui nous apprend que toutes les fois que des circonstances impérieuses, telles que la guerre, les siéges, le dérangement des saisons, ont diminué les moyens de se nourrir, cet état de détresse a toujours été accompagné de maladies contagieuses et d’un grand surcroît de mortalité.

La caisse Lafarge, si connue des Parisiens, aurait sans doute prospéré, si ceux qui l’ont établie avaient fait entrer dans leurs calculs la vérité de fait développée par le docteur Villermet.

Ils avaient calculé la mortalité d’après les tables de Buffon, de Parcieux et autres, qui sont toutes établies sur des nombres pris dans toutes les classes et dans tous les âges d’une population. Mais comme ceux qui placent des capitaux pour se faire un avenir ont en général échappé aux dangers de l’enfance, et sont accoutumés à un ordinaire réglé, soigné, et quelquefois succulent, la mort n’a pas donné, les espérances ont été déçues, et la spéculation a manqué.

Cette cause n’a sans doute pas été la seule, mais elle est élémentaire.

Cette dernière observation nous a été fournie par M. le professeur Pardessus.

M. du Belloy, archevêque de Paris, qui a vécu près d’un siècle, avait un appétit assez prononcé ; il aimait la bonne chère, et j’ai vu plusieurs fois sa figure patriarcale s’animer à l’arrivée d’un morceau distingué. Napoléon lui marquait, en toute occasion, déférence et respect.


  1. Les meilleures liqueurs de France se faisaient à la Côte, chez les Visitandines ; celles de Niort ont inventé la confiture d’angélique ; on vante les pains de fleur d’oranger des sœurs de Château-Thierry ; et les Ursulines de Belley avaient pour les noix confites une recette qui en faisait un trésor d’amour et de friandise. Il est à craindre, hélas ! qu’elle ne soit perdue.