Physionomies de saints/Sainte Catherine de Sienne

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 45-73).

SAINTE CATHERINE DE SIENNE


À l’exception de Jeanne d’Arc, la merveilleuse héroïne de tous les temps, jamais femme n’a reçu une mission plus extraordinaire que Catherine Benincasa, la fille d’un teinturier de Sienne.

Sa vie est un vrai miracle historique, et, sur les ombres épaisses du XIVe siècle, sa figure virginale se détache éblouissante.

Aux jours les plus sombres, les plus orageux de l’Église, Catherine a été la messagère du ciel, la zélatrice ardente de la réforme ecclésiastique ; alors que, suivant son énergique expression, tout était corrompu et qu’on ne trouvait à reposer sa tête qu’en Jésus Crucifié, elle a été le ferme appui, le guide inspiré de la papauté.

Fait étonnant, unique dans l’histoire ! Grégoire XI et Urbain VI la conduisirent en plein consistoire et lui commandèrent d’adresser la parole aux cardinaux, ce qu’elle fit avec une éloquence céleste, dénonçant les abus, déplorant les scandales, flétrissant le luxe qui s’étalait sous ses yeux.

« Jamais homme n’a parlé ainsi, disaient les cardinaux ; ce n’est pas une femme, mais le Saint-Esprit qui parle »…

Sans cesse, elle exhortait les princes de l’Église, à faire l’œuvre de Dieu, sans avoir peur de rien. Que n’a-t-elle pas dit contre la crainte servile, le moins noble, suivant elle, des sentiments humains.

Cette jeune fille vraiment suave, qui aimait tant les enfants et les fleurs, avait au degré héroïque ce qui, d’après Lacordaire, manque le plus aux hommes de notre temps, la force.

« Très Saint Père, disait-elle tendrement à Grégoire XI, il faut vous entourer de conseillers qui ne craignent pas la mort »…

C’était l’époque la plus sanglante du moyen âge italien. Partout régnait l’anarchie. Les gouvernements passaient plus vite que les saisons ; ils naissaient et mouraient suivant les vicissitudes de la guerre entre guelfes et gibelins d’une part, entre les nobles, les bourgeois et les Papolani de l’autre et toujours le sang coulait.

Catherine entendit les gémissements de sa patrie, de cette belle Italie devenue, selon l’expression du Dante, l’hôtellerie de douleur.

Les populations désespérées ne tendirent pas en vain leurs mains suppliantes, vers la bien-aimée du Christ.

Elle accepta la mission périlleuse de médiatrice de la paix et, en ces jours de haines implacables et de luttes fratricides, elle fut l’ange de la réconciliation et l’arbitre des peuples.

Accusée par ses concitoyens de conspirer en secret, elle répondit :

« Je dépense et je dépenserai ma vie à déraciner la haine du cœur des hommes ».

Trompée par de lâches mensonges, la populace de Florence se soulève un jour contre elle. Catherine écoute sans pâlir les clameurs terribles de l’émeute et, paisible, attend les forcenés qui la cherchent pour la tuer. À sa vue, le poignard tombe des mains de ces furieux et la sainte, pleurant amèrement parce qu’elle n’avait pas été jugée digne de mourir pour l’Église, disait en regardant sa blanche robe de dominicaine :

« Oh, qu’elle serait belle, si elle était teinte de sang » !

Cette inculte mystique, sans naissance, a été le plus fier caractère, le plus grand homme du xive siècle.

Âme vraiment noble, elle se recommandait aux prières afin d’être toujours prête à dire la vérité et à mourir pour elle.

Écrivant à un illustre prélat : « je vous en conjure, dit-elle, faites tous vos efforts pour ne pas mériter d’entendre un jour, cette dure parole de la Vérité Suprême qui vous jugera : « Soyez maudit parce que vous avez gardé le silence ».

À un autre, elle écrivait : « Ne craignez rien, agissez avec vigueur. Faites voir que vous êtes une colonne ferme qu’aucun vent ne saurait ébranler. Parlez hardiment, sans crainte et dites la vérité sur tout ce qui vous paraît intéresser la gloire de Dieu et l’honneur de l’Église ; nous n’avons qu’une vie et nous devons l’exposer à mille morts ».

Elle parlait avec une autorité tellement surnaturelle, qu’elle pouvait tout dire. Cette fille du peuple, qui ne savait lire et écrire que par miracle, a été l’apôtre du Christ, son ambassadeur auprès des républiques, des rois et des Souverains Pontifes.

Le séjour des Papes à Avignon avait eu des conséquences désastreuses.

Depuis soixante-quinze ans que son Pontife l’avait abandonnée, Rome, tantôt suppliante, tantôt menaçante, avait en vain multiplié les ambassades. En vain le Dante et Pétrarque, en leurs poétiques accents, avaient conjuré le Chef de l’Église de faire cesser le triste veuvage de la reine des nations, d’être sensible aux larmes de son Épouse délaissée.

Ce que ni Rome, ni les deux plus grands idéalistes de l’Italie n’avaient pu obtenir, la vierge de Sienne l’obtint, malgré les intrigues de la cour d’Avignon, malgré les efforts du roi de France qui, pour retenir le pape, lui envoya son propre frère, le duc d’Anjou. « Pourquoi quitter sa patrie. L’Italie était en feu… Rome n’était plus qu’un désert et ses habitants des sauvages turbulents et dangereux ».

Mais Catherine savait faire entendre la voix du devoir.

Jamais saint n’aima plus qu’elle l’honneur de l’Église.

Un jour, qu’elle priait pour cette mère affligée, Notre-Seigneur lui dit :

« Ma fille, je veux que tu laves avec tes larmes et tes sueurs la face souillée de mon Épouse ».

Ce fut l’effort, l’œuvre de sa vie.

La Sainte naquit en 1347, dans cette vieille et intéressante ville de Sienne, que les poètes nous représentent assise sur les collines, baignée dans la lumière sereine.

Elle était le vingt-cinquième enfant de Jacopo Benincasa et de Lapa Piagenti. Autour de son berceau passa une grande calamité : la peste noire qui enleva à Sienne et aux environs plus de quatre-vingt mille personnes.

L’enfant grandit dans une ville en deuil. Aussitôt qu’elle put parler, sa mère dit son vieux biographe, eut bien de la peine à la garder à la maison, car une seule de ses paroles adoucissait toutes les tristesses. Aussi ses parents et ses voisins l’avaient-ils surnommée Euphrosine, c’est-à-dire, joie, allégresse.

À l’âge de six ans, un jour qu’elle revenait à la maison paternelle avec l’un de ses frères, Jésus-Christ lui apparut accompagné de ses apôtres, Pierre, Paul et Jean. Le Sauveur attacha sur elle son divin regard, lui sourit tendrement et étendant la main droite, fit sur elle le signe de la croix.

La glorieuse vision s’évanouit bientôt, mais le cœur innocent de la petite Catherine s’était embrasé. Elle ne songea plus qu’à plaire à Notre-Seigneur ; pour lui seul, elle voulait vivre et autant que le pouvait un enfant, elle se tenait à l’écart pour prier.

Cependant, à peine avait-elle douze ans que ses parents songèrent à la marier. On voulut l’obliger à se parer. Sa mère surtout la pressait sans cesse de donner plus de soin à sa toilette, à sa coiffure.

Pour en finir avec ces instances, Catherine sur le conseil de son confesseur, coupa sa chevelure qui était d’une beauté rare.

Les cris de Lapa, quand elle aperçut la tête rasée de sa fille, firent accourir toute la famille. On accabla Catherine d’injures. La fortune de Jacopo Benincasa était considérable pour sa condition, mais on renvoya la servante et on chargea Catherine de tous les travaux de la maison. Il lui fallut préparer les repas, laver le linge, raccommoder les vêtements, porter au grenier de lourdes charges.

« — Vilaine entêtée, lui disaient ses frères, il faudra bien que tu finisses par céder… tu prendras un mari ».

Rien n’ébranlait sa résolution ; rien n’altérait sa bonne humeur. Et un songe qu’elle eut vers l’âge de quinze ans, augmenta encore son courage.

Il lui sembla qu’elle voyait défiler devant elle tous les fondateurs des grands ordres monastiques. Saint Dominique passa dans sa robe blanche. Il tenait à la main un lis qui brûlait. Catherine tendit les bras vers l’austère moine qui souriant courut à elle et lui jeta sur les épaules le manteau noir des tertiaires, en l’assurant que malgré tous les obstacles, elle serait sa fille.

Le jour même, Catherine réunit son père, sa mère, ses frères et leur déclara qu’elle avait depuis longtemps fait vœu de virginité.

« — Si vous voulez me garder comme servante, je vous rendrai avec bonheur tous les services possibles, ajouta-t-elle ; mais si vous me chassez, je n’en serai pas ébranlée.

— Ma très chère fille, lui dit son père, soyez fidèle à votre vœu. Et s’adressant à sa femme et à ses fils : Sa résolution ne vient pas d’un caprice, mais d’un grand amour de Dieu. À partir de ce jour, que personne n’ose lui parler de mariage, et qu’on ne gêne en rien sa liberté ».

Catherine, ayant obtenu la permission de servir Dieu, suivant son inspiration, demanda une chambre séparée des autres où elle put se faire une solitude.

On lui donna une petite cave, dans le sous-sol de la maison, où la lumière n’arrivait que par une étroite fenêtre. La jeune fille s’y installa avec bonheur et y mit un crucifix devant lequel elle alluma une lampe.

Elle pouvait chanter comme Jacopone de Todi : « Je vais m’essayer dans une religion puissante et dure. Je vais à une grande bataille, à un grand effort, à un grand labeur. Ô Christ, que ta force m’assiste ! Je vais aimer d’amour la croix dont l’ardeur déjà m’embrase et demander, d’une humble voix, qu’elle me pénètre de sa folie ».

Le monde aura beau dire, il aura beau se scandaliser et protester, au nom du bon sens contre l’effrayante mortification des saints, l’amour se prouve par la souffrance, et ceux qui aiment Dieu héroïquement voudront toujours le lui prouver à leurs dépens. D’ailleurs, comme disait Catherine elle-même, rien de grand ne se fait ici-bas sans beaucoup de souffrances. Or, la sainteté est la suprême grandeur.

Je n’entrerai pas dans le détail des prodigieuses austérités de Catherine de Sienne. Parmi les pénitents à feu et à sang, nul n’a exercé sur son corps des rigueurs plus cruelles, nul n’a mieux pratiqué la sainte haine qu’elle appelait la voie sûre et royale.

Malgré bien des démarches, elle n’avait pu obtenir l’habit des tertiaires que saint Dominique lui avait promis. Jamais jusque là on ne l’avait donné à une jeune fille. Mais grâce à la petite vérole qui la défigura pour un temps, elle fut reçue dans le tiers-ordre.

Sa ferveur s’en accrut encore. Celui qu’elle aimait souriait à son ardeur, dit son pieux biographe. Il ne l’abandonna pas sur le chemin de la perfection où elle marchait avec tant de courage, et pour la diriger, il ne lui donna ni un homme, ni un ange. Lui-même voulut être son guide dans l’âpre et étroite voie.

Il lui apparaissait souvent, s’entretenait avec elle, et la traitait avec une familiarité délicieuse ; alors son âme ravie d’amour, quittait ses sens et entrait en extase. « Ces rapports surnaturels expliquent les choses étonnantes qui lui arrivèrent, sa prodigieuse abstinence, sa doctrine admirable ; ils sont l’origine, la cause de toutes ses actions, et font comprendre le merveilleux de son existence ».

« Soyez bien certain, mon Père, disait-elle à son confesseur, que rien de ce qui regarde les voies du salut ne m’a été enseigné par les hommes. C’est mon Seigneur et Maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m’a tout révélé. Il me parlait comme je vous parle maintenant à vous-même ».

Il ne sera pas inutile de citer quelques-unes des paroles du Maître.

Notre-Seigneur lui dit d’abord :

« Sais-tu, ma fille, ce que tu es et ce que je suis ? Si tu apprends ces deux choses, tu seras bienheureuse ».

Oh, que cette courte parole est grande ! s’écrie le vieil historien de la sainte, que cette doctrine si simple est étendue ! qui m’en révélera les secrets et m’en fera mesurer l’infini.

Notre-Seigneur dit encore à Catherine :

« Pense à moi. Si tu le fais, je penserai sans cesse à toi ».

Je penserai à toi ! Catherine aimait à se répéter ces paroles, qui la remplissaient de confiance et de joie. Plus tard, elle en fit le texte d’un traité sur la Providence. Quand elle voyait quelqu’un s’inquiéter : « Pourquoi vous troublez-vous ? demandait-elle, avec ce radieux sourire dont parlent ses historiens. Dites-moi, qu’avez-vous à faire de vous-même ?… Laissez faire la Providence. Elle a les yeux sur vous ».

À partir de cette époque, jamais son union avec Jésus-Christ ne souffrit ni refroidissement, ni interruption. Jamais elle ne quittait sa présence ; toujours elle était avec lui. La vie active, à laquelle elle fut appelée plus tard, n’affaiblit jamais cette intimité. Elle disait que l’âme fidèle s’abandonne si parfaitement et se plonge tellement en Dieu, qu’elle ne voit rien qu’en lui et ne se souvient d’elle et des créatures qu’en lui. « Elle est, disait-elle, comme plongée dans un océan dont les eaux profondes l’entourent ; elle ne saisit que ce qui est dans ces eaux, ce qui est en dehors lui est inaccessible ; elle peut bien voir les objets extérieurs qui s’y reflètent, mais elle les voit dans l’eau seulement, et tels qu’ils sont dans l’eau ».

Sa vie était à la fois extatique et pénitente. « Cependant, tout à coup assaillie par les plus humiliantes tentations, elle se vit en même temps délaissée du ciel. Sans se décourager, elle augmenta ses terribles pénitences et se réfugia dans la prière. « Ô la plus vile des créatures, se disait-elle, pourquoi l’attrister ?… Est-ce pour la consolation que tu as résolu de servir Dieu ? »

« Ces assauts de l’enfer se renouvelèrent avec tant de violence que se jetant contre terre, la sainte demeura longtemps prosternée, suppliant Notre-Seigneur de venir à son secours ».

Satisfait de sa fidélité, il vint la consoler : « — Où étiez-vous, Seigneur, lui demanda-t-elle, où étiez-vous quand ces affreuses tentations m’assiégeaient ?

— Dans ton cœur », répondit le Maître.

C’est vers cette époque que la sainte apprit à lire et voici comment. Elle désirait beaucoup réciter l’office divin. Un jour donc, prosternée contre terre, elle fit à Dieu cette prière : Seigneur, s’il vous est agréable que je sache lire, pour réciter l’office divin et chanter vos louanges, ayez la bonté de m’apprendre ce que je ne puis apprendre seule. Si vous ne le voulez pas, que votre volonté soit faite.

Quand elle se releva, elle pouvait lire couramment et facilement toutes les écritures même les plus difficiles.

La manière dont, plus tard, elle apprit à écrire n’est pas moins merveilleuse. Elle était à la Roccadi Tentonnano, chez une noble dame, Blanche de Salimbeni, quand, par hasard, il se trouva sous sa main, raconte Thomas de Sienne, un vase rempli de cinabre ou de minium, dont un copiste se servait pour enluminer les initiales de certains livres.

Cédant à une inspiration divine, la sainte prit la plume de l’artiste et, quoiqu’elle n’eût jamais formé aucune lettre, elle écrivit sur une feuille de parchemin, en caractères très nets et très distincts, des vers dont voici la traduction :

« Esprit saint, venez en mon cœur ; attirez-le à vous par votre puissance. Ô mon Dieu, accordez-moi la crainte et la charité. Ô Christ, préservez-moi de toute pensée coupable. Enflammez-moi de votre amour très doux et toute peine me sera légère. J’implore votre secours, votre assistance dans tous mes besoins. Jésus amour, Jésus amour ».

Dès qu’elle sut lire, elle consacra un temps considérable à la lecture et elle acquit bientôt une admirable connaissance de l’Écriture.

Pour se délasser, elle aimait à s’entourer de fleurs et, tout en chantant des cantiques, elle en faisait de ravissants bouquets qu’elle distribuait pour exciter à l’amour de Dieu. Elle aimait surtout les roses, les violettes et les lis ; même les plus humbles fleurettes lui plaisaient ; aussi, en Italie, la coutume s’est-elle établie de célébrer sa fête par une profusion de fleurs.

Le temps de la mission publique de Catherine approchait ; mais avant de lui faire quitter sa cellule, Notre-Seigneur voulut célébrer avec elle ce mystique mariage qui a inspiré de grands peintres.

L’Église fait mémoire de ce céleste mariage et en 1705, le grand conseil de Sienne publia un décret, interdisant les masques, les danses et autres divertissements, le dernier jour du carnaval, jour dédié aux saintes fiançailles de Catherine Bénincasa, leur séraphique compatriote.

Catherine n’avait pas vingt ans, quand, sur l’ordre de Jésus-Christ, elle quitta sa cellule pour se mêler au monde. Elle avait le secret de sa mission extraordinaire, cependant elle ne s’occupa d’abord qu’aux travaux les plus grossiers de la maison et aux œuvres de la charité la plus humble. Mais une lépreuse abandonnée et une misérable vieille cancéreuse qu’elle soignait, reconnurent sa surhumaine charité par d’atroces calomnies et la jeune fille eut à essuyer de la part des tertiaires les plus sanglants reproches, les plus étranges humiliations.

Un soir, retirée dans sa cellule, elle pleurait sur l’infamie dont on l’avait couverte, quand Notre-Seigneur lui apparut. Il tenait à la main deux couronnes, l’une d’épines aiguës, l’autre de magnifiques pierreries. « — Ma fille, dit-il, choisis ».

Catherine saisit la couronne d’épines et l’enfonça avec force sur son front.

Dieu ne réservait pas ses faveurs pour le secret de la cellule. Souvent dans l’église, l’extase la saisissait, son visage s’illuminait, on la voyait s’élever de terre. Le peintre, André Vanni, la vit un jour ainsi, et il esquissa à la hâte sur le mur de l’église, le portrait de la jeune fille transfigurée.

Mais quand Dieu veut éprouver une âme, tout lui sert. Les faveurs célestes que Catherine recevait, étaient le sujet de graves discussions.

À cette triste époque, la communion fréquente n’était pas en usage. Des personnes même pieuses ne communiaient guère qu’à Pâques. La communion quotidienne de Catherine faisait crier à la présomption, à l’irrévérence, à l’hypocrisie. On traitait la jeune tertiaire d’hallucinée. Sous le prétexte que sa tenue troublait l’office divin, scandalisait les assistants, on la traînait hors de l’église, on la jetait brutalement sur le pavé où des passants avaient la lâcheté de la frapper du pied. Mais le temps approchait où ses concitoyens allaient voir en Catherine autre chose qu’une hallucinée et une hypocrite.

La peste qui avait si cruellement sévi en 1347, éclata de nouveau à Sienne.

L’épouvante fut générale et, comme toujours, les riches s’enfuirent au loin, abandonnant les pauvres aux horreurs du fléau. Jeunes et vieux étaient également atteints et souvent succombaient en quelques heures. D’après les chroniques du temps, dans certaines rues, il ne restait plus personne de vivant pour répondre lorsque le char funèbre passait pour emporter les morts. Parfois, en rendant aux morts les derniers devoirs, le prêtre et les porteurs succombaient et l’on s’empressait de les enterrer dans la même fosse. Les amis, les parents, redoutaient de se rencontrer et se saluaient de loin.

Mais Catherine ne connaissait ni les terreurs, ni les faiblesses de la nature et l’héroïsme qu’elle déploya sur ce théâtre de désolation lui conquit le respect de tous.

Toujours aux endroits les plus infectés de la ville, elle se fit l’infatigable servante des malades les plus abandonnés.

Lorsqu’on lui exprimait l’admiration que son courage inspirait, elle répondait avec un sourire : « Ah ! si l’on savait comme il est doux de souffrir pour Dieu, on rechercherait comme une bonne fortune les occasions d’endurer quelque chose pour son amour ».

La peste cessa, mais l’héroïque charité de Catherine avait triomphé de tous les préjugés, de toutes les calomnies. On ne l’appela plus que la sainte, et le renom de ses vertus, dit Caffarini, comme un délicat parfum pénétra jusque dans les villes les plus reculées de l’Italie.

Et alors, pour la fille du teinturier de Sienne, commença cette vie extraordinaire, sans précédents, dont j’ai parlé.

Comment une jeune fille sans naissance, sans lettres a-t-elle pu exercer, sur la société et sur l’Église, une action si puissante ? Comment est-elle devenue l’arbitre des peuples, la conseillère des grands, le guide inspiré des Papes ?

Problème insoluble pour ceux qui n’admettent pas le surnaturel.

Jamais Catherine ne posa en femme politique ; quoiqu’elle eût le don de l’éloquence qui subjugue et entraîne, jamais elle ne harangua les foules. Mais elle ne put se refuser à ses malheureux concitoyens qui vinrent la chercher dans son humble cellule, car elle avait la parfaite, la sublime charité, et la faim divine de la paix.

C’était l’époque la plus tourmentée, la plus douloureuse du moyen-âge italien.

Dans cette brillante Italie, patrie de la poésie et des arts, on ne semblait plus vivre que pour se haïr, pour s’entre-tuer. Les cruelles guerres des Guelfes et des Gibelins ensanglantaient toujours cette malheureuse terre et, entre les nobles, les bourgeois et le petit peuple, la lutte recommençait sans cesse plus acharnée, plus féroce. La tyrannie des grands et l’envie des petits avaient rendu tout gouvernement impossible.

Du haut en bas de la péninsule, l’anarchie triomphait.

« Ta prévoyance est bien subtile, disait Dante à Florence, mais ce que tu as filé en octobre ne peut durer jusqu’à la mi-novembre ».

Dans ces glorieuses cités, dont l’histoire vaut celle des grands empires, au conseil de la commune comme sur la place publique, les citoyens se dévoraient. C’étaient, dans tous les gouvernements, les mêmes discordes, et les clameurs de ces divisions intestines réveillaient toujours la sanglante émeute dans les rues.

De nos jours, on ne saurait se faire une idée de la force, de la ténacité des haines de famille à cette époque. Il n’était pas rare de voir un mourant léguer solennellement sa haine à ses fils, exiger d’eux de criminels serments. Ces serments de vengeance homicide se transmettaient souvent de génération en génération. Le faux point d’honneur flétrissait l’homme qui épargnait son ennemi. En pardonnant, un gentilhomme aurait cru souiller à jamais son blason. Ce venin mortel de la haine gagnait jusqu’à l’âme des prêtres.

L’Église a vu des jours plus sombres, plus mauvais que ceux qu’elle traverse aujourd’hui, elle a été plus cruellement éprouvée. Aujourd’hui, ses malheurs lui viennent de ses ennemis. Au xive siècle, la cause de ses malheurs, elle l’avait en elle-même. Le sel de la terre s’était affadi. La justice, la pudeur, la charité avaient déserté le sanctuaire et, dans son amère douleur, la sainte s’écriait :

« Je vois la religion chrétienne tomber dans la mort… je vois les ténèbres obscurcir la lumière ».

« Jamais l’Église de Dieu n’a eu plus besoin de secours ; jamais le monde n’a été plus rempli de vices ; tout est corrompu et on ne trouve à reposer sa tête qu’en Jésus crucifié.

« Nous voyons de nos yeux misérables, la sainte Église, la douce Épouse toute pâle, toute démembrée ».

Savonarole, cent vingt ans après, n’eut pas de cris plus énergiques, plus éloquents.

Catherine avait la vue surnaturelle des maux de l’Église, et cette vue terrible la faisait sécher de douleur.

« Je meurs toute vivante, écrivait-elle, et je demande la mort à mon Créateur pour ne plus voir cette grande ruine. Servons nous de la prière. Crions miséricorde à Dieu par les mérites du sang de son Fils ».

« J’ai une soif ardente, disait-elle, du bonheur du monde entier et de la réforme de l’Église. Pour l’obtenir, je donnerais avec joie non seulement mon sang, mais jusqu’à la moëlle de mes os ».

« Mais, ajoutait-elle, ce sont les ministres de l’Église qui ont besoin d’être réformés, non l’Église. L’Église donne la force et la lumière, personne ne peut l’affaiblir, l’obscurcir en elle-même. Elle donne la vie et il y a tant de vie en elle que personne ne peut la tuer. L’Église ne peut périr, car elle est fondée sur la pierre vive, le Christ, le doux Jésus… L’Église est fondée sur l’amour ; elle est l’amour même ».

Passionnée pour l’Église, Catherine l’était aussi pour sa patrie.

À cette belle Italie dévorée par la guerre civile, Pétrarque, en son divin langage, avait longtemps crié en vain : « La paix ! la paix ! la paix » !

Plus heureuse que le grand poëte, la sainte vit souvent le feu de la haine s’éteindre sous sa parole.

Mais l’ange de la paix savait faire entendre au besoin les plus âpres vérités. Étrangère à toute crainte, à toute faiblesse, elle osait écrire aux premiers magistrats de Sienne, à ces magnifiques seigneurs, défenseurs du peuple qui, une fois au pouvoir, ne songeaient qu’à assouvir leurs haines et à remplir leurs coffres : « Le magistrat qui ne s’occupe que de ses affaires personnelles, n’observe pas la justice, il la viole de mille façons… Ce malheureux qui doit gouverner la ville et qui ne se gouverne pas lui-même, ne s’inquiète pas de voir dépouiller les pauvres. Il se laisse corrompre par les hommes, quelquefois, pour de l’argent, il méconnaît les droits des pauvres, il donne raison à qui n’a pas raison ».

La magnifique et sévère remontrance se termine par ces mots : « Vous n’êtes pas des ministres intègres de la sainte justice, c’est pourquoi Dieu a permis et permet encore que nous soyons éprouvés par des châtiments et des fléaux tels qu’on n’en vit pas, je crois, depuis l’origine du monde ».

Dans cette sanglante Italie du xive siècle, il fait bon entendre cette fière parole des saints, cette parole qui ose dire la vérité à ceux qui font tout trembler.

Alors régnait à Milan, Barnabo Visconti, tyran athée et cruel, que ses talents militaires avaient rendu puissant.

Excommunié pour ses forfaits, Barnabo Visconti avait été rencontrer, sur le pont de Lambri, le légat porteur de la bulle d’excommunication et, rendant la lettre pontificale au légat : « Abbé, dit-il, avale cela ou je te fais jeter en bas du pont ».

L’évêque avala le parchemin.

Le seigneur de Milan faisait nourrir ses cinq mille chiens de chasse dans les monastères ; quand il ne trouvait pas ses chiens en bon état, ceux qui en avaient le soin étaient, par ses ordres, cruellement fouettés.

Deux religieux osèrent lui reprocher ses crimes, il les fit brûler vifs.

Se voyant menacé par une ligue puissante, formée contre lui par le pape, Barnabo Visconti, voulut se concilier les bonnes grâces de la Beata Papolana, si grand était son prestige.

Mais à cet orgueilleux tyran qui ne craignait pas de dire : « Je suis pape, empereur et roi dans mon territoire ; Dieu lui-même n’y pourrait pas faire ce que je ne voudrais pas », la sainte écrivit :

« Le maître du monde entier doit reconnaître son néant, car il est sujet à la mort, comme la plus vile créature. Les folles jouissances du monde passent pour lui comme pour les autres, et il ne peut empêcher que la vie, la santé, toutes les choses créées disparaissent comme le vent. Toute la puissance que nous avons ici-bas ne doit pas nous faire croire puissants. Ne croyez pas, parce que le Christ semble ne rien voir en cette vie, qu’il ne sévira pas dans la vie future. Lorsque notre âme quittera notre corps, nous apprendrons alors, pour notre malheur, qu’il a tout vu ».

Sous prétexte de réformer les ministres de l’Église, Barnabo Visconti les emprisonnait et les dépouillait de leurs biens. Catherine lui dit :

« Dieu ne veut pas que vous et les autres, vous vous fassiez justiciers de ses ministres ; il s’en réserve le droit et l’a confié à son Vicaire. Si son Vicaire ne l’exerce pas (il doit le faire et il fait mal, s’il ne l’exerce pas), nous devons attendre humblement la sentence et la punition du Souverain Juge, du Dieu éternel. Conservez en paix vos villes, punissez vos sujets quand ils commettent quelque crime, mais ne jugez pas ceux qui sont les ministres du glorieux et précieux Sang ».

Catherine avait reçu à Pise l’insigne faveur des stigmates. Dans son cœur dilaté par l’amour, on sentait une compassion immense, inépuisable. Aussi partout les malheureux se pressaient autour d’elle : « J’ai vu souvent, dit le P. Raymond, des milliers d’hommes et de femmes accourir du sommet des montagnes et des pays environnants, comme si une trompette mystérieuse les appelait. Ils venaient la voir et l’entendre.

On s’agenouillait devant elle, on lui prodiguait les marques les plus extraordinaires de respect, mais elle ne s’en apercevait même pas. Elle était tout entière aux souffrances de ceux qui l’approchaient, tout entière aux maux de sa patrie et de l’Église et ces maux allaient toujours s’aggravant.

Des compagnies épouvantables de brigands à la solde de toutes les ambitions ravageaient l’Italie, ne laissant que des ruines sur leur chemin. Rome, délaissée du pape et déchirée par les factions, ne comptait plus que dix-sept mille habitants.

Florence, exaspérée par les excès des mauvais gouverneurs et des mauvais pasteurs, avait levé la bannière rouge où était écrit en lettres d’argent le mot Libertas et quatre-vingts villes l’imitèrent dans sa révolte contre le Saint-Siège.

À Florence, la révolution tourna, dès le premier jour, en véritable jacquerie. Le nonce apostolique fut promené sur une charrette, écorché vif au milieu des huées de la populace. Les bourreaux jetèrent aux chiens les lambeaux de sa chair et finirent par l’enterrer, quand il respirait encore.

À ces atrocités, Grégoire xi, entraîné par les cardinaux français, riposta par un coup de foudre, le plus terrible qu’un pape ait jamais lancé.

Il frappa d’interdit et mit hors de la loi chrétienne la personne et les biens des Florentins.

Ceux-ci, atterrés, envoyèrent une ambassade à Catherine, la priant de s’interposer entre Grégoire xi et Florence.

Catherine ne pouvait refuser — les dernières horreurs menaçaient l’Italie — et la sainte se mit en route pour Avignon.

Le 18 juin 1376, vers le soir, elle arrivait à Avignon. Sa célébrité était grande, mais que la puissante, l’orgueilleuse Florence eût choisi pour médiatrice la fille d’un teinturier de Sienne, n’en restait pas moins fort étrange. Aussi la curiosité était fort excitée et une foule énorme se porta à sa rencontre.

Elle soutint tous les regards, sans embarras, et traversant humblement les rues, se rendit au palais des papes.

Grégoire xi (Pierre Roger de Beaufort — Turenne), la reçut avec la plus grande distinction, entouré des cardinaux et de toute sa cour. Il ne croyait pas à la sincérité des Florentins, mais si touchantes furent les prières de la sainte, qu’il lui dit dès la première entrevue :

« — Afin de vous prouver que je veux la paix, j’en remets la négociation entre vos mains. Je vous demande seulement de sauvegarder l’honneur de l’Église ».

Grégoire eut avec elle bien des entretiens intimes. Cette femme, qui avait les vues d’un grand politique, croyait que le plus sûr moyen de pacifier l’Italie, c’était de faire prêcher une croisade générale contre les Turcs, alors si redoutables. Aux premiers mots qu’elle dit à ce sujet, le Pape l’interrompit :

« — Il faudrait d’abord établir la paix entre les chrétiens… ensuite nous pourrons ordonner la guerre sainte.

— Mais, Très Saint Père, répondit-elle, y a-t-il un meilleur moyen de pacifier les chrétiens que la Croisade ? Ces hommes d’armes si passionnés pour la guerre, toujours prêts à fomenter les divisions, se croiseraient volontiers contre les infidèles. Il y en a très peu d’assez méchants pour refuser de racheter ainsi leurs péchés. Les guerres fratricides cesseraient. Ôter les tisons, c’est éteindre le feu ».

Rien n’était plus sage, plus pratique. Malheureusement les hommes d’état de ce temps, ne le comprirent point.

Catherine s’était juré d’obtenir le retour du siège apostolique à Rome. Elle voulait que le pape délivrât l’Italie de ses lieutenants. Elle voulait qu’il prît en maître le gouvernement du domaine pontifical, qu’il commençât en vrai pasteur la réforme de l’Église, des cardinaux et des prélats italiens en première ligne. Elle ne craignait pas de reprocher au chef de l’Église sa timidité, son excès de douceur.

Grégoire xi avait été élu le 30 décembre 1370, à l’âge de trente-huit ans. Il était instruit, sa vie avait toujours été très pure, très régulière. Timide de caractère, fort délicat de santé, il avait pour ses parents une tendresse enfantine.

L’humble tertiaire inspirait à Grégoire xi une singulière vénération. Il admirait son indifférence absolue pour les splendeurs qui l’environnaient, la franchise avec laquelle elle s’exprimait sur les hommes et les choses de la cour d’Avignon. Il s’entretenait souvent avec elle, la consultait, et la conduisit en plein consistoire.

La confiance dont le pape l’honorait ne tarda pas à inquiéter vivement la cour pontificale. Et cette jeune fille, qui devait trancher l’éternelle question romaine, vit son action entravée par toutes sortes d’intrigues, d’hostilités. Comme plus tard les juges de Jeanne d’Arc, les prélats français la tentaient dans sa foi. Ils la poursuivaient avec leurs interrogatoires perfides sur les subtilités de la théologie jusqu’au fond de sa cellule.

Si grande, si visible était l’influence de Catherine sur Grégoire XI que le roi de France s’en alarma. Pour retenir le Pape sur les bords du Rhône, il lui députa son frère, le duc d’Anjou.

Mais Catherine parlait avec une autorité souveraine.

« Ô doux Christ de la terre, disait-elle au jeune pontife, vous êtes le vrai Père et Pasteur ; il faut retourner au plus vite à la ville que vous tenez des apôtres Pierre et Paul… Vous savez qu’en prenant l’Église pour épouse, vous vous êtes engagé à affronter pour elle tous les périls… Ne craignez rien des vents furieux qui se sont élevés… Ne craignez rien de ces enfants dénaturés qui se sont révoltés contre vous… N’écoutez pas ces démons incarnés qui mettent tout en œuvre pour vous retenir ici… Allez, ô Évêque de Rome, allez à votre épouse qui vous attend pâle et mourante… Allez sans tarder ou craignez la colère et les jugements de Dieu… Je vous le dis au nom de Jésus crucifié ».

La parole inspirée de la vierge de Sienne séduisait et violentait l’âme faible mais noble de Grégoire.

Il avait beaucoup réfléchi aux maux de l’Église ; il voyait dans le retour à Rome une solution à bien des difficultés et là-dessus les avertissements de tous genres ne lui avaient pas manqué.

Quelques jours après son sacre, comme Grégoire XI reprochait à un évêque de sa cour de ne pas résider dans son diocèse :

« — Très Saint Père, répondit celui-ci, pourquoi l’évêque de Rome ne réside-t-il pas dans son diocèse ?… Nous résiderons tous quand l’évêque de Rome résidera ».

Cette réponse hardie avait troublé le pape. À plusieurs reprises, il avait solennellement annoncé que les intérêts de l’Église lui faisaient un devoir de retourner à Rome. Mais comme chacun sait, la décision du jugement est bien plus facile que la décision de la volonté. Le timide pontife n’osait entreprendre ce que son prédécesseur n’avait pas eu le courage d’achever. Devant ce calvaire qu’Urbain V n’avait pu gravir jusqu’au haut, il sentait défaillir son cœur. Les visions menaçantes de sainte Brigitte mourante l’avaient effrayé sans lui donner la force qui lui manquait.

Mais ce qu’il redoutait, ce Français d’une santé si délicate, ce n’était ni le climat malsain de Rome, ni le stylet des assassins, ni le poison dont était mort, disait-on, Benoît XI. Ce qu’il redoutait, c’était la douleur des adieux, la rupture des mille liens qui l’attachaient à sa patrie. Les supplications de sa famille lui déchiraient le cœur.

Il ressentait aussi cet effroi qui fait reculer les timides devant une résolution très grave, irrévocable.

Certes les Italiens avaient tout fait pour rendre le séjour à Rome impossible aux papes, mais ce fut en vain que les cardinaux, dans leurs inquiétudes intéressées, évoquèrent les tragiques souvenirs : Grégoire croyait que le Christ lui parlait par sa servante Catherine.

Un jour, après sa messe, le doux et pâle pontife fit mander la jeune fille et lui dit avec une émotion solennelle :

« — Dois-je m’en aller à Rome ?

Catherine s’excusa de répondre, disant qu’il ne convenait pas à une pauvre petite femme comme elle, de donner des conseils au chef de l’Église.

» — Je ne vous demande pas des conseils, continua le pape. Je vous ai fait venir pour que vous me fassiez connaître la volonté de Dieu.

Catherine arrêta sur lui son regard pénétrant et répondit simplement :

» — Très Saint Père, nul ne connaît mieux que vous la volonté de Dieu, car il y a longtemps que Votre Sainteté a fait le vœu de retourner à Rome ».

Le pape avait en effet fait ce vœu et ne s’en était jamais ouvert à personne. Cette preuve de pénétration surnaturelle acheva de le décider.

Le 13 septembre 1376, les portes du palais pontifical s’ouvrirent tout à coup.

Suivi de quinze cardinaux, le pape s’apprêtait à descendre vers le Rhône où une galère l’attendait, quand son vieux père accourut tout en larmes, poussant des cris déchirants. Jusque-là, il n’avait point voulu croire au départ. Transporté de douleur, il s’étendit sur le seuil en disant à son fils :

« — Vous passerez d’abord sur mon corps.

— Dieu a dit : « Tu marcheras sur l’aspic et le basilic ; tu fouleras aux pieds le lion et le dragon », répondit Grégoire et il passa ».

La mule qu’on lui présenta se cabra et refusa son cavalier, ce qui parut de mauvais augure.

Avignon aimait les papes. On s’était promis de retenir Grégoire au prix même d’une émeute. Cependant, la foule s’ouvrit. Dominée par une impression irrésistible, elle laissa la voie libre à l’Église romaine retournant à la ville éternelle.

Dans la rade de Marseille, vingt galères attendaient à l’ancre, commandées par le grand maître de l’ordre de saint Jean de Jérusalem.

En sortant du port, la flotte fut assaillie par une tempête effroyable. Une vague emporta l’évêque de Luni. On mit seize jours pour se rendre à Gênes.

Le pape y débarqua, brisé de souffrances. Ses courtisans et ses cardinaux le pressaient de rebrousser chemin. Les plus sinistres rumeurs lui arrivaient de Rome où les émissaires de la révolution s’agitaient à son approche.

Heureusement, Catherine venait d’arriver à Gênes par voie de terre.

Dans la crainte de mécontenter son entourage, le pape n’osa pas la mander auprès de lui. Sa souveraine dignité ne lui permettait point de se mêler à la multitude qui entourait la sainte tout le long du jour. Pourtant, se sentant faiblir, il voulut la revoir, et vêtu en simple ecclésiastique, il se rendit la nuit dans la maison où elle logeait.

La Beata Papolana, reconnaissant le pape qui entrait dans sa chambre, se prosterna à ses pieds. Mais comme toujours elle lui parla avec une autorité étrange. Il faudrait remonter aux prophètes de l’ancienne loi, pour trouver l’exemple d’une parole plus libre, plus énergique.

Grégoire sortit réconforté et fortifié. Il reprit la mer. La tempête sévit plus terrible encore. Il fallut débarquer le cardinal de Narbonne qui mourut à terre. La vie du pape fut plusieurs fois en danger. Jamais traversée ne fut plus lente, plus orageuse.

Enfin, le 16 janvier à la nuit tombante, la galère du pape jeta l’ancre au milieu du Tibre, dans le voisinage de la basilique de Saint Paul, et le peuple accourut avec des lumières pour apercevoir dans les ténèbres la barque de Pierre.

Au lever du soleil, Grégoire débarqua et le cortège se mit en route.

La joie du peuple jetait dans l’étonnement le pape et son escorte. Cette joie, qui devait durer si peu, se manifestait par des acclamations délirantes, par des danses impétueuses. Les mille voix de la foule, le son des cloches, l’allégresse des instruments de musique remplissait l’air. Les femmes, montées sur les terrasses des maisons, lançaient des fleurs sur le passage du pontife. Ce fut seulement vers le soir que le cortège arriva à Saint-Pierre. La grande place était magnifiquement illuminée. Grégoire traversa la sublime basilique où dix-huit mille lampes brûlaient et, ouvrant les bras, se prosterna sur le tombeau du pêcheur.

Catherine avait modestement regagné sa ville natale. Elle n’assista donc pas à l’entrée triomphale du Pontife. Cependant, dans l’une des fresques du Vatican, Raphaël a représenté la vierge de Sienne aux côtés de Grégoire XI et cette fresque qui suffirait à immortaliser le retour de la Papauté est, en un sens, d’une rigoureuse vérité historique. Le retour d’Avignon fut vraiment l’œuvre de Catherine.

Rentrée dans sa pauvre demeure, la sainte reprit ses occupations ordinaires. De ses mains honorées des stigmates sacrés, elle ne dédaignait pas de faire la lessive, de pétrir le pain, de préparer les repas, ni de rendre aux malades les plus humbles services.

Florence s’étant de nouveau révoltée, Grégoire XI y envoya Catherine. Reçue avec enthousiasme par les partisans de la paix, elle courut pourtant les plus grands dangers.

Les factieux, fous de rage, la cherchèrent pour la tuer. Sa tranquille assurance devant les épées levées sur sa tête lui sauva la vie et elle fit rentrer Florence dans l’obéissance. La sainte ramena également dans le devoir les populations de Lucques, de Sienne, d’Arezzo et de plusieurs autres villes des états du pape.

Catherine avait dans le Sang du Christ une confiance ardente, profonde, absolument sans bornes. Aucun saint ne l’a jamais dépassée dans le culte spécial qu’elle rendait à ce sang adorable, prix de notre rédemption.

« Ce Sang, disait-elle, a été répandu avec un si grand feu d’amour, qu’il devrait attirer à lui tous les cœurs… Ô précieux et glorieux Sang de l’Agneau immolé, vous êtes devenu pour nous un bain… Pourquoi craindrions-nous ? quelle comparaison possible y a-t-il entre nos iniquités et la valeur infinie de ce Sang qui a été répandu pour les expier ?… C’est dans ce Sang que se lavent les souillures de nos âmes, c’est dans ce Sang que l’âme trouve la beauté ; l’âme doit donc s’y plonger ».

« Pauvres misérables chrétiens que nous sommes, écrivait encore l’admirable Sainte, pourquoi notre cœur si froid, si plein d’amour-propre, ne s’applique-t-il pas à contempler cet adorable feu d’amour qui s’échappe des plaies du Sauveur ?… Qui sera assez aveugle, assez insensible, pour ne pas prendre le vase de son cœur et pour ne pas aller avec amour au côté de Jésus crucifié, d’où ce Sang coula en abondance. Dans ce Sang vous trouverez la miséricorde, dans ce Sang le feu, dans ce Sang la compassion. C’est le Sang qui expie nos fautes, le Sang qui détruit notre dureté, le Sang qui rend douces les choses amères et légers les pesants fardeaux ».

« Que rien ne vous paraisse dur, écrit-elle à l’un de ses disciples, tout s’adoucit dans le Précieux Sang… Pourquoi ne pas considérer le Sang répandu avec tant d’ardeur, tant d’amour, pour accomplir les ordres que le Père a donnés à son Fils unique ? Le doux Jésus n’a pas discuté la volonté du Père et ses convenances. Il n’a pas dit : « Mon Père, trouvez-moi un moyen qui m’épargne les souffrances et je vous obéirai ». Non seulement il ne l’a pas dit, mais, transporté, enivré d’amour, il a couru à la mort honteuse de la croix. Son Sang, il l’a donné pour tous et il a pleuré sur l’aveuglement de ceux qui n’en voudraient point profiter, car il nous aime d’un amour ineffable. S’il ne nous avait pas tant aimés, il n’aurait pas payé pour nous un si grand prix ».

Trois siècles avant Marguerite-Marie, elle écrivait : « Dans son côté ouvert, découvrez l’amour de son cœur, car tout ce que Jésus-Christ a fait pour nous lui a été inspiré par l’amour de son cœur. Allons au grand refuge de sa charité, à la plaie de son côté blessé où il nous révélera le secret de son cœur et nous fera comprendre que les souffrances de sa Passion, nécessairement finies, ne lui ont pas permis de nous prouver son amour autant qu’il désirait nous le manifester. Approchez vos lèvres du côté entr’ouvert du Fils de Dieu, c’est de cette blessure que jaillissent le feu de la charité et le Sang qui efface tous nos péchés. L’âme qui s’y réfugie et qui contemple ce cœur entr’ouvert par l’amour devient semblable à Jésus, car se voyant tant aimée, elle ne peut se défendre d’aimer à son tour ».

« Le Dialogue et les lettres de sainte Catherine sont, au jugement des meilleurs critiques, écrits dans l’italien le plus pur. Les académies savantes les ont classés parmi les Testa di lingua ou ouvrages classiques, et la fille de l’humble teinturier de Sienne se place parmi les gloires littéraires de son pays, à côté de Pétrarque et de Boccace ».

D’après la bulle de canonisation, personne n’approcha jamais Catherine sans devenir plus sage et meilleure.

La joie jaillissait de son cœur comme d’une source intarissable. Jamais elle ne disait une parole inutile.

Elle avait appris de Dieu lui-même que nul ne peut atteindre la perfection et acquérir une véritable vertu, sinon par le moyen d’une humble, fidèle et persévérante prière.

Qui pourrait dire avec quelle passion elle se livrait à ce saint exercice ? « Son cœur semblait déchiré et mis en pièces par la ferveur de ses supplications. Une sueur abondante inondait tous ses membres. Sa prière était si fervente qu’une heure d’oraison affaiblissait plus son corps que deux jours entiers d’exercice spirituels continus n’eussent épuisé d’autres personnes ».

Combien de fois, dit l’un de ses disciples, ne l’ai-je pas vue prosternée contre terre, prier pour les pécheurs dans une sorte d’agonie !

Mais sa prière la plus douloureuse, la plus intense fut toujours pour l’Église de Dieu.

Grégoire XI mourut le 27 mars 1378, après quatorze mois de séjour en Italie. Huit jours auparavant, il avait dicté une bulle pour faciliter l’élection de son successeur. Il voulait que cette élection fut aussi prompte que possible. Le conclave s’ouvrit au lendemain des funérailles du pape. Le peuple se porta autour du Vatican, demandant avec des menaces et des cris furieux un pape romain. Cependant Barthelemi Prignano, archevêque de Bari, fut élu à l’unanimité des suffrages.

Il s’en suivit une émeute, les cardinaux furent en grand péril, mais le calme se rétablit vite et le lendemain, jour de Pâques, on procéda solennellement à l’intronisation du nouveau pape, qui prit le nom d’Urbain VI.

C’était un homme d’une grande science, d’une austérité encore plus grande. Il avait en horreur le faste et la simonie. On attendait beaucoup de son zèle pour la réforme de l’Église. Malheureusement, cette œuvre si sainte, si nécessaire, il eut le tort de l’entreprendre avec trop de raideur.

Effrayés des sévères réformes qu’il voulait leur imposer, les cardinaux, sous le prétexte de fuir les chaleurs de Rome, se retirèrent à Agnani, et après s’être assurés de l’appui d’une armée, ils déclarèrent nulle l’élection d’Urbain et élurent un antipape, qui prit le nom de Clément VII.

Le grand schisme d’Occident était consommé.

Seul le vieux cardinal de Saint Pierre resta fidèle à Urbain. En mourant, il prit solennellement Dieu à témoin que l’élection d’Urbain avait été libre et légitime.

Jamais l’Église n’était tombée dans une détresse plus profonde. Le pape créa vingt cardinaux nouveaux et, dans son angoisse, appela Catherine auprès de lui.

Aussitôt l’ordre du pape reçu, la sainte se mit en route avec une suite nombreuse. Ceux qui l’accompagnaient, dit l’un de ses historiens, se firent avec bonheur les pauvres de la divine Providence, et de grands seigneurs suivirent, à pied et en mendiant, la fille du teinturier de Sienne.

Grande fut sa joie en arrivant à Rome, en foulant cette terre arrosée du sang des martyrs. Elle sentait, disait-elle, ce sang bouillir encore et l’inviter à souffrir pour la gloire de Dieu et pour la sainte Église.

Le pape réunit les cardinaux et exigea que Catherine leur adressât la parole, ce qu’elle fit avec une admirable éloquence, les exhortant au courage et leur rappelant que la Providence, qui veille sur tous, veille surtout sur ceux qui souffrent pour l’Église.

Ravi de son discours, Urbain s’écria devant tous les cardinaux :

« Voyez-vous comme nous sommes méprisables de céder à la crainte. En vérité, cette petite femme nous fait honte. La faiblesse de son sexe devrait la rendre timide et voilà, au contraire, que c’est elle qui nous encourage. Qu’a donc à craindre le Vicaire de Jésus-Christ, ajouta le pontife, quand même le monde entier serait ligué contre lui ? Le Christ n’est-il pas plus puissant que le monde ? Or, il ne peut jamais abandonner son Église ».

Catherine admirait le zèle et le courage d’Urbain, mais l’excellence de ses intentions ne l’empêchait pas de déplorer la violence de son caractère qui rendit souvent inutiles ses meilleurs efforts. Elle ne cessait de lui recommander la douceur et la patience.

Cependant Clément VII se préparait à soutenir son élection par la force des armes. Après avoir pris à sa solde les terribles bandes qu’il s’était attachées par le pillage de l’Italie, il vint mettre le siège devant Rome.

Catherine déplorait amèrement la nécessité où se trouvait le pape de tirer le glaive pour la défense des droits de l’Église, mais quand le recours aux armes fut devenu inévitable, elle eut pour les combattants les plus nobles encouragements.

On attribua à ses prières la victoire remportée par les partisans d’Urbain.

Presque tous les souverains s’étaient déclarés en faveur de l’anti-pape. Catherine déploya une activité merveilleuse pour les ramener à l’obédience d’Urbain. Sa lettre au roi de France est admirable de clarté et de force.

Pour comble de malheur, les Romains, travaillés par les émissaires de l’anti-pape, se révoltèrent contre Urbain. Le feu de la sédition augmentant, on parla ouvertement de le mettre à mort.

Qui pourrait dire la douleur de Catherine quand elle apprit la révolte des Romains… les menaces proférées contre le Vicaire de Jésus-Christ ? Qui pourrait dire avec quelle ardeur elle supplia le Dieu tout-puissant d’empêcher un tel forfait ?

« Un dimanche qu’elle priait dans la basilique des saints apôtres, Catherine éprouva une mystérieuse souffrance, terrible agonie dont les effets se firent sentir tout le temps qu’elle vécut encore. Non seulement elle vit, mais elle sentit la barque de l’Église, la Navicella peser sur ses épaules. Écrasée par le terrible fardeau, elle tomba défaillante sur le sol et, en même temps, elle comprit qu’il lui fallait mourir pour l’Église ».

Cependant le feu de la sédition gagnait toujours. Averti que des forcenés avaient forcé les portes de son palais et le cherchaient pour le tuer, Urbain VI revêtit les ornements pontificaux, mit la tiare sur sa tête, s’assit sur le trône et attendit avec calme les assassins.

Ces misérables, en l’apercevant, furent saisis d’un respect invincible. Ils se retirèrent sans lui faire aucun mal. La prière de Catherine avait sauvé le Pape.

À partir de ce moment, la révolte s’apaisa ; mais la sainte, qui s’était offerte en victime, fut accablée dans son corps et dans son âme d’indicibles souffrances.

C’est à Rome, près du tombeau de saint Pierre, qu’elle allait mourir.

Sentant sa fin approcher, elle réunit ses disciples et leur dit : Mes enfants, ne vous relâchez jamais dans vos vœux pour la réforme et pour la prospérité de la sainte Église. Offrez sans cesse des larmes brûlantes, d’humbles et continuelles supplications devant Dieu, pour cette douce Épouse du Christ et pour le pape Urbain, le Vicaire de Jésus-Christ.

Une dernière fois, elle écrivit au pape.

« Pour l’amour de Jésus Crucifié, disait-elle, adoucissez un peu les mouvements trop prompts que la nature fait naître en vous. C’est par la sainte vertu que vous résisterez à la nature. Dieu vous a donné un cœur naturellement grand, je vous prie et je vous demande de vous appliquer à l’avoir surnaturellement grand. Pour moi, votre misérable et ignorante petite fille, je veux terminer ma vie pour vous et pour la sainte Église, dans les larmes et les veilles, dans une humble, fidèle et persévérante prière.

» Quand je quitterai ce corps, dit-elle à ceux qui l’entouraient, tenez pour certain que j’aurai donné ma vie pour l’Église, — ce qui est un bien glorieux privilège.

Couchée sur la planche qui lui servait de lit et plus semblable à un spectre qu’à une créature vivante, Catherine attendit paisiblement sa mort.

« Mon vœu suprême, dit-elle à ses disciples en pleurs, c’est que vous reconnaissiez Urbain VI pour le véritable Pontife et le Vicaire du Christ sur terre… Je m’en vais de ce monde où j’ai souffert sans mesure, je m’en vais à mon cher et tendre Époux ».

Elle mourut le 29 avril 1380. Elle avait trente-trois ans.

La littérature et les arts ont célébré à l’envi cette glorieuse plébéienne et l’Église l’a choisie pour seconde patronne de Rome.

Le souvenir de Catherine de Sienne flotte encore partout dans l’air si doux de sa ville natale. Là, elle est vraiment reine, toujours vivante, toujours aimée. Même les petits enfants savent que la maison de la Beata Papolona se cache dans la strada de l’Oca. Cette humble maison est l’un des sanctuaires les plus vénérés de la cité. Au-dessus de la porte, on lit en lettres d’or cette inscription : Sponsæ Christi Catharinæ domus.


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